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L'oikos et le genos chez Homère

Michel Humbert, Institutions politiques et sociales de l'Antiquité,
Dalloz, 1984.

extraits


L'oikos, p. 23-25 :

La société homérique est dominée par un groupe, qui est à la fois une unité de production économique et l'une des bases du pouvoir politique. Il s'agit de l'oikos.
L'oikos est un cadre plus large que la parenté mais infiniment moins vaste qu'un clan patriarcal. ce ne sont pas en effet, à la différence du clan, les liens de la parenté que l'on trouve à la base de l'oikos, mais l'unité économique de production. L'oikos regroupe autour du chef de la maison et de sa proche parenté un nombre plus ou moins imposant de familiers – mais non parents – tous ceux qui, installés sur le domaine, participent à son exploitation. L'ensemble des biens (consacrés à l'agriculture et à l'élevage) et des serviteurs (paysans libres, pâtres, esclaves) doit être suffisamment vaste pour que l'unité vive en autarcie. Occasionnellement il peut être fait appel à des étrangers à l'oikos. L'oikos s'étend enfin à des fidèles, suite aristocratique qui, camarades de combat ou conseillers, entoure le noble chef ainsi Patrocle auprès d'Achille.
Le chef de l'oikos possède puissance et prestige par rapport à ceux qui sont sous sa dépendance. Mais, réciproquement, l'oikos est, au profit de ses membres, la source d'un droit à la défense : protection juridique et protection individuelle, dans une société où l'individu isolé ne compte pas. C'est ainsi que la vie matérielle de l'individu dépend beaucoup plus de son appartenance à un oikos, ou non, que de sa condition libre ou pas. Il est très probable enfin que l'oikos se trouve à la base d'une organisation plus vaste : plusieurs oikos sont regroupés en phratries (des "fraternités" d'armes). Il y en aurait 12, elles-mêmes réparties en 4 tribus pour l'Attique (Iliade, 2, 362). Ces solidarités présentent certainement un caractère militaire ; religieux vraisemblablement ; économique (sous forme de terres collectives), c'est possible.
Toute la société homérique est donc zébrée par cette ligne de démarcation fondamentale : celui qui appartient à un oikos ou qui est isolé.
L'oikos est la condition du pouvoir. C'est un oikos puissant qui soutient et fait le noble (les aristoi, les agathoi), de même que l'oikos est la condition du pouvoir. L'oikos royal sera le plus remarquable.
La structure foncière très stable de l'oikos fait qu'il est impossible à un nouveau venu d'acquérir la surface foncière et de se hisser au niveau d'une maison prestigieuse. Le système s'érige alors en caste. Primitivement aristocratie foncière, la noblesse devient une noblesse de sang. La noblesse se ferme totalement. L'oikos, qui donne aux compagnons du roi les moyens (richesse et prestige) d'accéder au pouvoir, leur permet, à la fin de la période homérique, de s'assurer le monopole du pouvoir.


Le genos, "lignage", p. 29 :

L'émergence des lignages nobles. - A travers l'Aréopage et les archontes, ce sont les mêmes familles qui occupent le pouvoir. L'aristocratie militaire et foncière, devenue par hérédité une noblesse de sang, a développé avec le temps les bases de sa puissance. Sur l'oikos des âges anciens se sont greffés aux 8e-7e s. les multiples réseaux d'une parenté plus vaste. De puissantes solidarités familiales voient le jour. C'est à ce moment précis que le terme de genoi apparaît chez les historiens grecs pour qualifier les lignages nobles qui ont peu à peu émergé de la société homérique et sont nés de la faiblesse croissante du pouvoir royal. Une fois bien admis que le genos n'est pas (comme Glotz, La Cité grecque, le croyait) une donnée primitive, il n'y a plus d'abus à qualifier de genos – ou de clan familial – les lignages et les solidarités nobles qui, à partir du 7e s. s'intitulent eux-mêmes les "Bien nés" ou les "Eupatrides".
L'exercice du pouvoir, la richesse, le prestige ont donné aux familles les plus puissantes des traditions, une cohésion et une ampleur qui domineront longtemps la vie de la cité. A partir du 7e s., à Athènes du moins, le clan politico-familial est devenu une réalité certaine.
Les domaines concernés par la puissance nobiliaire sont la religion ; la justice ; l'armée; le pouvoir politique ; la culture.
Au 8e s. l'écriture est réapprise, elle sert à diffuser un manuel d'éducation aristocratique, les poèmes homériques. Ils offraient à une aristocratie heureuse le spectacle d'un monde privilégié. La noblesse aime ces tableaux qui exaltent les qualités de l'intelligence et du cœur."