Ioannès et Kallipateira
ALEXANDROS : Athlète de pancrace. Athénien.
KALLIPATEIRA : Mère d'Alexandros.
IOANNÈS : Entraîneur d'Alexandros.
LE CHOEUR : Foule des spectateurs.
Olympie, une année quelconque mais avant le règne de Théodose le Grand. Alexandros est en train de combattre. Ioannès et Kallipateira sont assis dans les tribunes de la palestre. Ils discutent.
KALLIPATEIRA, dissimulée sous un manteau pour se faire passer pour un entraîneur. Où est mon fils ? Je ne le reconnais plus. Ce n'est plus qu'un animal. On dirait qu'il est passé chez Circé et qu'il a bu une potion de transformation. Il ressemble à un pourceau qui s'est roulé dans la boue.
IOANNÈS. Femme, ton fils est un grand combattant. Aujourd'hui, il affronte sportivement son adversaire, mais un jour, peut-être se battront-ils sauvagement avec des armes à la guerre. C'est vrai que les jeux ont été créés pour cela à l'origine : entraîner des soldats. D'ailleurs, demain, ton fils prendra part à sa première course en armes et devra parcourir mille deuxcents pieds d'Héraclès.
KALLIPATEIRA. La frontière est si mince entre la guerre et les jeux ! (Regardant autour d'elle les autres combats) D'ici, on peut tous les distinguer et encourager chaque athlète. Mais si demain s'ils sont appelés pour être hoplites, vêtus des mêmes armes, unis dans un seul mouvement, ils se ressembleront tous.
IOANNÈS, amusé. Tu oublies l'aspect le plus noble de la guerre : l'affrontement face à face. Ce duel corps à corps est primordial dans la vie du soldat car il permet de mettre en avant la force et l'instinct sur le champ de bataille. Comme au pancrace. Tu te souviens d'Achille aux pieds légers qui a combattu si vaillamment sous les murailles de Troie, comme le chante Homère dans l'Iliade. Achille ne ressemble à nul autre. Il était seul quand il a vaincu Hector. Il est unique dans notre souvenir. Aujourd'hui, le duel épique a disparu et les objectifs communs sont plus importants que l'ἀνδρεία d'un seul ἀνήρ.
KALLIPATEIRA. C'est que la guerre est quand même avant tout un effort collectif. L'homme ne peut se comporter comme un animal solitaire sur le front. Les athlètes qui s'affrontent devant nous ressemblent à des animaux ; ils ne seraient pas capables de lutter les uns aux côtés des autres à la guerre. Ils cherchent uniquement leur victoire personnelle. La quête d'un but individuel, loin de nous rendre plus humain et plus singulier, nous rend semblables aux autres, car tous nous cherchons notre propre intérêt. C'est le but collectif qui nous élève au rang d'homme.
Alexandros finit vainqueur du combat.
ALEXANDROS. J'ai gagné !
IOANNÈS, criant. Nous avons gagné !
KALLIPATEIRA, sanglote.
IOANNÈS. Pourquoi pleures-tu ? Ton fils est désormais un grand homme. Celui qui ne sait se réjouir du bonheur des autres demeure seul à jamais.
KALLIPATEIRA. Mon fils est grand, mais il paraît si seul dans son triomphe ! La victoire n'isolet- elle pas les hommes ?
IOANNÈS. Il n'est pas seul du tout ! Réjouis-toi : sa victoire est aussi la nôtre ! C'est notre travail collectif qui aujourd'hui lui permet d'être couronné.
KALLIPATEIRA. Précisément, il sera seul à porter la couronne malgré l'effort de plusieurs. Ne crains-tu pas qu'un sentiment d'ὕϐρις ne l'anime désormais, le rendant ivre de sa victoire ? C'est ce que j'appelle la solitude, mon ami. Regarde-le : pas un coup d'oeil à sa mère, pas un sourire de reconnaissance à son entraîneur. Il se prend déjà pour le puissant Héraclès ! D'ailleurs, c'est son nom seul qui restera gravé pour l'éternité sur le socle d'une statue. (Entendant des pleurs, elle se retourne) Regarde Ioannès, c'est la famille de l'adversaire d'Alexandros. Ponos, dieu de la triste peine, ne les a point épargnés. La foule les entoure, bruyante et indifférente, mais vois comme ils restent seuls au milieu, comme des âmes errant dans la prairie d'Asphodèle. Tous ces hommes qui s'agitent, se croisent, parlent sans vraiment s'écouter. Au fond, même ensemble, ils sont seuls. Sénèque, philosophe romain, l'avait bien compris lorsqu'il écrivait à Lucilius : « Partout où tu iras, tu te trouveras toi-même. » L'homme cherche refuge dans la foule, mais s'il n'a pas la paix en lui-même, il ne fait que fuir en vain, à l'image de Sisyphe roulant sa pierre ἀπ' αἰῶνος.
IOANNÈS. C'est vrai ; mais ne penses-tu pas qu'il y a aussi une solitude qui vient de l'engagement pour les autres ? Même un homme qui agit pour le bien collectif peut se sentir seul. Prométhée s'est sacrifié pour la survie de l'humanité et se retrouve isolé. Eschyle l'a bien montré, souffrant, abandonné de tous, sur son rocher. Et pourtant, il nous a offert le feu et a introduit la τέχνη qui nous différencie de l'animal selon Platon qui explique que cette action solitaire n'est efficace que quand elle est adaptée, par Zeus, au bien commun.
KALLIPATEIRA. Agir seul est bien le propre de l'orgueilleux. Je pense que se conformer aux autres peut nous apporter du confort et une protection. De plus, ces jeux sont l'occasion de réunir tous les Grecs. Ainsi, qu'importe d'être le vainqueur ou le perdant. C'est la collectivité et la joie qui permettent de se rassembler tous ensemble.
IOANNÈS. Je ne suis pas d'accord avec toi, Kallipateira. La conformité n'est pas toujours une solution, mais peut nous amener à dissimuler nos véritables intentions. Tiens, comment s'appelait cette famille maudite. Chacun devait affronter sa propre tragédie sans l'aide des autres, seul au sein de sa famille.
KALLIPATEIRA. Les Atrides ?
IOANNÈS. Oui. Bien qu'ils soient tous concernés et donc unis dans la malédiction de Myrtilos, leur souffrance les isole.
KALLIPATEIRA. Tu te trompes, Ioannès, regarde, Agamemnon apporta son soutien à Ménélas lorsque celui-ci devait partir combattre les ravisseurs de sa belle épouse, Hélène, lors des événements de Troie. La famille reste donc unie même dans une très sombre période.
IOANNÈS, regardant la famille de l'adversaire vaincu d'Alexandros. Tu vois comme ils perturbent la fête, ces mauvais perdants ! À les regarder, Dionysos pourrait en perdre l'envie de boire du vin et devenir sobre !
KALLIPATEIRA. Ne sois pas si railleur, Ioannès. Notre protégé pourrait être dans la même situation. La tristesse reflète l'investissement de l'athlète, de la famille et même de la πόλις tout entière. Leur réaction semble compréhensible. La préparation aux jeux est une entreprise commune, une forme de patriotisme.
IOANNÈS. On peut le voir aussi dans la nécessaire transmission de la technique de l'entraîneur à l'athlète. C'est cet apprentissage qui lui permet d'être à la hauteur lors du combat. Le sportif seul n'aurait pas été bien préparé sans cela. Finalement, sans cette transmission, l'homme retournerait à l'état de bête. On peut dire que grâce à l'enseignement, on réactive les mythes de métamorphoses, car il « change la brute en homme » (1). Notre athlète ressemble à un jeune lionceau qui a tout à apprendre de ses aînés. Même dans le règne animal, la transmission est importante.
KALLIPATEIRA. Je pense qu'on ne peut pas comparer l'homme à un animal. L'homme appartient à une catégorie supérieure. Il a des caractères propres à son espèce. Notamment en ce qui concerne la vie en société.
IOANNÈS. Pourtant certains animaux vivent en quelque sorte en société, comme le loup par exemple.
KALLIPATEIRA. La meute n'est pas une famille. L'individu alpha n'est-il pas capable de rejeter son petit par peur qu'il le supplante ? Et le poisson ne mange-t-il pas une partie de ses petits ?
IOANNÈS. Il n'y a pas que les animaux qui mangent leurs enfants. N'oublie pas ce qui est arrivé à ce pauvre Pélops, servi en ragoût par son père, le vil Tantale. Et même les dieux, regarde Chronos, il a agi comme un loup alpha ! Les animaux ne sont pas les seuls à faire preuve de cruauté.
KALLIPATEIRA. Je comprends ton raisonnement Ioannès, et je pense que tes réflexions sont pertinentes. 1 Voltaire, L'Ingénu. 3
Ioannès et Kallipateira assistent de loin à une scène qui les divise : un célèbre entraîneur, assis dans les gradins, dispute son jeune élève pour son manque de respect.
IOANNÈS, révolté. Mais comment ose-t-il manquer de respect à son maître, à celui qui lui a tout appris ! Il est chanceux, mais se rend-il compte que sans son maître, il ne serait qu'une âme sans réflexion. En effet, l'homme seul est incapable d'apprendre, mais c'est seulement son caractère sociable qui lui permet d'avancer intellectuellement. Le grand Aristote dans sa dernière tablette racontait déjà que « l'homme est un ζῷον πολιτικόν, un animal social ». D'ailleurs, je suis certain que dans quelques siècles, l'homme perdra cette caractéristique. Par la recherche du plaisir individuel, il s'éloignera de sa condition d'animal politique et ne considèrera plus comme essentiel de participer à l'épanouissement de la cité. Il ne cherchera plus à construire, un monde ordonné, un cosmos, une oeuvre qui appartient à la sphère publique. Il se contentera de travailler pour lui-même (2). Quel malheur ! Car, c'est bien grâce à mes nombreux conseils et entraînements que ton fils a gagné aujourd'hui.
KALLIPATEIRA. Certes, je l'entends bien, c'est grâce aux autres qu'on peut détenir un savoir. Néanmoins, sans notre volonté intérieure, on ne serait pas poussé à l'action de la connaissance. Ce sont les propres efforts de mon fils qui lui ont permis de gagner, même si ton aide l'a guidé vers la victoire. Connais-tu l'idée d'Héraclite selon laquelle l'individu est considéré comme une entité unique en quête de vérité intérieure. J'ai pu entendre discuter de cela sur l'agora. C'est ce qui peut expliquer le comportement du disciple qui cherche une vérité personnelle et non contrôlée par un maître.
IOANNÈS, indigné. Que dis-tu là, Kallipateira ? L'homme ne peut pas décider seul de ce qui est bien pour lui, sinon nous vivrions au milieu d'un chaos total. La figure d'autorité a une place importante au milieu de la cité. Comme nous le présente Platon, il est nécessaire de mettre à la tête de la cité des hommes réfléchis qui seront éduqués dans ce but. Cela permet une stabilité du pouvoir dans la πόλις. Je l'ai lu moi-même car j'ai eu la chance, lors de mes nombreux voyages en Méditerranée, de faire une escale à Alexandrie et d'aller visiter sa célèbre Bibliothèque.
KALLIPATEIRA. Ton discours est plaisant, Ioannès et tu es cultivé, mais je pense que nos opinions divergent trop. Réconcilions-nous autour de la victoire de notre protégé !
LE CHOEUR. Allons, Kallipateira, pourquoi te questionnes-tu ainsi sur l'homme ? Il demeure d'une grande complexité et incapable de choisir : isolement ou communauté, gloire solitaire ou partage. N'aie aucune inquiétude, ton fils sera un grand homme et accomplira d'immenses choses. Quant à toi, Ioannès, accompagne-le, transmets lui ton savoir afin qu'il ne demeure pas seul et ignorant comme une bête. La victoire le rendra plus fort, mais la cité et toi le rendrez plus grand. Fais de lui un « animal politique » qui agira pour le bien de la πόλις et qui saura trouver l'équilibre entre son plaisir et l'intérêt commun. L'homme n'est jamais ni totalement seul, ni constamment accompagné. Il ne peut réussir sans cesse, ni échouer toujours. Alexandros croira peut-être détenir le savoir et la raison, mais il ne les trouvera pas, ni toi, ni moi d'ailleurs. La seule chose que nous pouvons savoir, c'est que nous ne savons rien, comme nous l'a enseigné le sage Socrate. Nous sommes des êtres complexes, vacillant entre l'être avec et l'être en soi, sans le trouver. Ainsi, avant et après nous, l'humanité dessine sur la toile du destin des chemins qui ne se ressemblent pas.
Le choeur sort. L'arène se vide.
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1. Voltaire, L'Ingénu.
2. Hannah Arendt, La Condition de l'homme moderne.