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ÉMILE ZOLA À MÉDAN


 

L'HISTOIRE DU DOMAINE DE MÉDAN

Entre 1866 et 1870, Zola a beaucoup publié : des œuvres critiques (Mes Haines, Mon Salon), des romans et nouvelles (Contes à Ninon, La Confession de Claude, Thérèse Raquin, Madeleine Férat…). Puis, de 1871 à 1877, il a consacré son temps à l'écriture des sept premiers volumes de la série des Rougon-Macquart, au rythme régulier d'un roman par an, depuis La Fortune des Rougons jusqu'à L'Assommoir, dont le succès lui apporte l'aisance financière.

En mai 1878, Zola cherche à louer une maison près de Paris. À Médan, il trouve une maison à vendre, séparée de la Seine par une voie ferrée : il l'achète pour 9000 francs à la veuve Voyer. Ce qu'il appelle une "cabane à lapins" comporte un rez-de-chaussée avec vestibule, cuisine, salle à manger, et un premier étage avec deux chambres et deux cabinets. « La littérature a payé ce modeste asile champêtre », écrit-il à Flaubert.

Pendant dix ans, Zola va agrandir et aménager cette demeure selon ses goûts :
– en 1878-1879,  il fait construire une tour carrée pour y installer son cabinet de travail (en 1888 il y fera installer des vitraux provenant de l'abbaye de Malestroit).
– en 1880, il agrandit son domaine en achetant plusieurs parcelles pour aménager un vaste parc; il achète aussi un terrain dans l'île pour y installer un chalet, une sorte de  "kiosque norvégien" acheté lors de la démolition de l'Exposition de 1878.
– en 1881-1883, il fait construire, pour y loger ses amis, un pavillon à côté de la tour carrée, ainsi qu'une ferme et une serre (Maupassant, venu en barque pour lui faire visite, le rencontre « au milieu d'un peuple de maçons et de jardiniers »; Edmond de Goncourt, lui, trouve "fou, absurde, déraisonnable" cette propriété qui a déjà coûté plus de 200000 francs )
– en 1885-1886, il fait construire une tour hexagonale avec une "salle de billard", une lingerie et des chambres de domestiques. Pour la salle de billard, il commande des vitraux à Henri Baboneau (paons, oiseaux aquatiques, fleurs).

Zola profitera de Médan pendant une quinzaine d'années. En 1889 et 1891 sa maîtresse Jeanne Rozerot lui donnera les enfants qu'Alexandrine n'a pu lui donner.

Le 29 septembre 1902 à Paris, Émile Zola et Alexandrine, qui viennent tout juste de quitter Médan, sont intoxiqués, dans la nuit, par le mauvais tirage de la cheminée de leur chambre (peut-être volontairement bouchée par un ramoneur payé par des anti-drefusards). Zola meurt, mais son épouse survit.

Veuve, Alexandrine garde la propriété, mais, dès 1903, elle vend les terrains de l'île (le chalet sera démoli en 1935). En février 1905 elle fait donation de la propriété à l'Assistance publique, qui s'engage à modifier le moins possible la maison et à en permettre la visite. Y sera installée une pouponnière pour enfants malades, qui restera ouverte jusqu'en 1967.

Ensuite, laissée à l'abandon, puis occupée par une école d'infirmières et par un organisme de formation permanente, c'est à partir de 1983 que la propriété sera transformée en Musée Émile-Zola. Puis, de 2011 à 2021, des travaux de restauration aboutiront à ce qui existe actuellement : la demeure de l'écrivain et un musée Dreyfus.


La façade sur la rue La façade sur le jardin

Voir de nombreuses photographies de la maison et du musée sur le site de Jean-Louis Gautreau

http://notesdemusees.blogspot.com/search/label/MEDAN%20-%20Maison%20Zola

VISITE DE LA MAISON

Le physicien Albert Laborde (1878-1968) était le fils d'Amélie Laborde, cousine germaine d'Alexandrine Zola. Il avait été souvent reçu à Médan par sa marraine Alexandrine. Il publia en 1962 Trente-huit années près de Zola : vie d'Alexandrine Zola et, en 1969, il s'entretint avec le linguiste Henri Mitterand qui publia un Émile Zola à Médan. Nous citerons les textes dans lesquels Albert Laborde tente de se souvenir de la disposition des principales pièces de la maison.


LA SALLE DE BILLARD
Vitraux de Babonneau. Plafond à poutres (comme au château de Beauregard) avec blasons : armes de Paris, Médan, Corfou, Venise (où son père est né), Dourdan (où est née sa mère), Aix-en-Provence (où son père, ingénieur, a travaillé). Sol avec mosaïque à motifs orientalistes. Cheminée monumentale avec taque de fonte ornée de fleurs de lys. Bahut hollandais du XVIIIe siècle. Table marquetée. Aux murs, gravures et photographies (Edmond de Goncourt, Alexandrine Zola, les auteurs des Soirées de Médan…).

Albert Laborde : « La salle de billard, au sol de mosaïque, occupait toute la surface de la grande tour, à pans coupés du côté jardin et Seine, mais à angles droits du côté cour de la cuisine et route. Cette pièce était très haute, son plafond à poutrelles avait été décoré d'après des croquis d'armoiries de Carnavalet, aux armes de Médan et de Dourdan peut-être, et du lion ailé de saint Marc, trouvé par Cameroni, l'ami italien de Zola. Une très large et très haute cheminée de pierre occupait le milieu du mur faisant face à l'entrée. À gauche, et vers le jardin, et recevant le jour tamisé par d'immenses vitraux modernes, une table massive, couverte d'un épais tapis et chargée d'une étagère à bibelots, d'objets de bureau, de quelques livres, formait, avec trois ou quatre chaises et un fauteuil robustes, recouverts soit de tapisserie soit de cuir, le centre d'intimité de la vie. Entre la porte à rideau de perles et la table, un piano droit en biais, isolé de la fenêtre et du mur. À l'opposé, mais le long du mur, à gauche de la cheminée, un harmonium surmonté d'une panoplie d'instruments de musique parmi lesquels figurait une clarinette dont Zola avait joué dans sa jeunesse, alors qu'il participait à une fanfare méridionale. Non loin de la table, au milieu de la pièce, un divan bas où Zola s'étendait le soir, examinant quelques livres récemment reçus ou prenant part à la conversation familiale. Au milieu de la pièce, dans un grand vase, d'élevait un palmier largement feuillu. À droite, le grand quadrilatère aboutissant à la haute et large paroi vitrée prenant jour sur la route, constituait à proprement parler la « salle de billard ». La table était d'une très grande dimension, peut-être un modèle de match. À gauche du vitrage se trouvait le support pour les queues de billard, dont le choix était varié. À droite du vitrage, le boulier de marquage des points, et une petite table pour les ingrédients utiles : craie à procédés, etc. Le long des murs, à droite et à gauche du billard, à partir de la cour jusqu'à l'alignement de l'extrémité de la salle du billard, c'est-à-dire presque jusqu'au niveau du côté droit de la cheminée, deux rangées de divans s'offraient aux amateurs du jeu. Fixées à ces murs, des consoles ou des étagères supportaient de nombreux objets d'art : des statuettes de bois, des ornements d'église, une panoplie d'armes à droite de la cheminée. »


LA SALLE À MANGER
Plafond orné de fleurs de lys. Lambris surmonté de faux cuir de Cordoue. Carreaux de Delft. Vitraux d'origine médiévale avec fleurs de lys. Douze assiettes décorées de scènes de l'Assommoir.

Albert Laborde : « Dans la salle à manger, la table pouvait accueillir facilement de cinq à huit convives et nous y fûmes plus nombreux. Zola et sa femme occupaient les deux extrémités, lui tournant le dos au jardin. L'un et l'autre étaient assis sur des fauteuils bien personnels ; ils utilisaient des gobelets d'argent. Du mobilier de cette pièce lambrissée de bois sombre jusqu'à hauteur d'épaule, je retiens surtout : une petite armoire-buffet, genre crédence, située dans l'angle des murs du jardin, derrière Zola et à sa gauche, et dont le tiroir contenait les médicaments dont Zola faisait parfois usage aux heures des repas. Une desserte dans l'angle opposé, en diagonale, le long du mur de la cuisine. Peut-être relève-t-on, dans la vente de Médan, un autre buffet de salle à manger qui aurait trouvé sa place au mur du jardin à la française, entre les deux fenêtres à balcon, mais dont le souvenir m'échappe. Sur quatre consoles fixées de chaque côté de la porte de la cuisine et contre le bord interne des deux fenêtres du côté Seine on voyait les statuettes en céramique des quatre évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean. »


LA CUISINE
Revêtement de céramique. Vitrail commandé à Henri Baboneau d'après un dessin d'André Gill représentant Mes-Bottes (personnage de l'Assommoir que l'acteur Joseph Dailly avait rendu célèbre).

Albert Laborde : « La cuisine actuelle ne diffère guère de celle que j'ai connue, avec  une cheminée de rôtissage, en face du grand fourneau. À côté du chambranle de la porte donnant dans la salle à manger, un lavabo de cuivre rouge ouvragé fixé au mur m'a souvent été utile, avant la table. »


CHAMBRE
Peintures restaurées en 1993. Tableau représentant ses parents : François Zola (né à Venise), son épouse Émilie Aubert (née à Dourdan) et leur fils Émile.

Albert Laborde : « La chambre des Zola s'adossait à la chambre d'ami. Son mur opposé n'avait pas de fenêtres ouvrantes ; mais une glace sans tain, au-dessus de la cheminée, recevait la lumière du sud-est. Du côté de la Seine, deux larges portes-fenêtres ouvraient, comme celles de la salle à manger, sur des balcons. Dans le mur intérieur, à l'opposé, deux portes débouchaient l'une sur le palier et l'autre dans la salle de bains. Le mobilier, en riche ébénisterie claire de l'époque, comprenait un grand lit de milieu à deux places, une grande armoire, des sièges, des tables de chevet ou volantes. Je ne me souviens pas du tapissage des murs. On accédait à la salle de bains soit directement du palier, soit de la chambre. Une large table de toilette en marbre, à deux cuvettes côte à côte, une baignoire. »


LE BUREAU DE ZOLA, au second étage
Cheminée entourée de cariatides (achetée pour 1200 francs dès février 1879) sur laquelle il fait peindre "Nulla dies sine linea".. Alcôve éclairée par un vitrail. Première table de travail. Fauteuil tapissé de cuir avec la devise des Hautecoeur, personnage du Rêve ("Si Dieu veut, je veux"). Vénus accroupie de Bosio. Caricatures, éditions originales, affiches, encrier, porte-plume. Pendule noire peinte par Cézanne en 1866. En mezzanine, bibliothèque vitrée.

Face à son bureau Emile Zola avait fait installer douze VITRAUX de la Renaissance racontant l'histoire de Marie-Madeleine. Ils provenaient d'une chapelle de Malestroit (Morbihan) où ils étaient restés en place jusqu'en 1866. Zola les avait achetés en 1889, séduit moins par le thème que par leurs coloris. Après sa mort, Alexandrine les vendit en 1903 à l'homme d'affaires américain William Randolph Hearst pour 12000 francs. En 1941, celui-ci les mit en vente à l'unité et deux ont été vendus à des inconnus ("Jésus en jardinier face à Marie-Madeleine" / "Le roi et saint Pierre devant le Saint-Sépulcre"). En 1958, la veuve de W. R. Hearst fit don des dix vitraux à une école catholique de New-York, la Saint-David's School. Ils ont été restaurés en 2000 par Muriel Stallworth. (L'histoire des vitraux a été reconstituée par Lionel Burgun, nouveau guide-conférencier à Médan).

Albert Laborde : « Le bureau de Zola : la pièce, grande comme un atelier de sculpteur ou de peintre, ouvrait sur l'horizon par une large baie garnie de vitraux. Au centre, une table énorme et, face à la vallée de la Seine, à l'île de Médan, un vaste fauteuil à haut dossier portant la devise « Si Dieu veut, je veux » en caractères archaïques. Les instruments de travail ? Un énorme encrier, un fort porte-plume, une coupe remplie d'un sable vert pour sécher la page humide. Au fond, derrière le fauteuil, un large divan profond surmonté d'un balconnet courant à mi-hauteur du plafond. C'était là ce que Zola appelait son grenier, bondé de livres reçus. Une grande cheminée de pierre grise montait, à gauche du bureau, presque jusqu'au plafond et portait sur son rebord, parmi quelques objets d'art réunis en souvenir, des jouets mécaniques enfantins de baraques foraines : les forgerons, la crécelle, le diable sortant d'une boîte et d'autres amusaient Zola par leur simplicité populaire. À droite de la table, un grand bahut Renaissance supportant, entre autres objets, une Vénus accroupie de Bosio, et recevait dans son coffre inférieur le Dictionnaire Littré. Je ne me souviens ni de la décoration des murs, ni d'ornements accrochés. Mais une photographie me rappelle leur variété et leur richesse, ne fût-ce qu'entre la cheminée et la verrière. À noter, au fond de la pièce, dans le coin de droite, à l'opposé de la porte de l'escalier, un petit cabinet de toilette. »

Paul Alexis : « Tout est immense. Un atelier de peintre d'histoire pour les dimensions. Cinq mètres cinquante de hauteur, sur neuf mètres de largeur et dix de profondeur. Une cheminée colossale, où un arbre rôtirait un mouton entier. Au fond, une sorte d'alcôve, grande à elle seule comme une de nos petites chambres parisiennes, com­plètement occupée par un divan unique où dix dormeurs seraient à l'aise. Au milieu, une très grande table. Enfin, en face de la table, une large baie vitrée ouvrant une trouée sur la Seine. Je ne parle pas d'une sorte de tribune, élevée au-dessus de l'alcôve au divan, à laquelle on parvient par un escalier tournant : c'est la bibli­othèque. Le même escalier mène sur une terrasse carrée, occupant toute la toiture de la nouvelle construction, qui se voit de loin dans la campagne, et d'où le pano­rama est admirable. »

Edmond de Goncourt : « Le cabinet de travail est, par exemple, très bien. Il a la hauteur, la grandeur, mais est très abîmé par une bibeloterie infecte. Des hommes d'armes, toute une défroque romantique, au milieu de laquelle se lit sur la cheminée la devise de Balzac : Nulla dies sine linea**, et l'on voit dans un coin un orgue-mélodium avec voix d'anges, dont l'auteur de l'Assom­moir tire des accords à la tombée de la nuit. »

**Pline l'Ancien (livre XXXV, 22) mentionne le fait que le peintre Apelle s'imposait de ne pas passer une journée sans tracer quelque ligne : "Apelli fuit alioqui perpetua consuetudo numquam tam occupatam diem agendi ut non lineam ducendo exerceret artem, quod ab eo in proverbium venit." [Apelle avait une habitude à laquelle il ne manquait jamais : c'était, quelque occupé qu'il fût, de ne pas laisser passer un seul jour sans s'exercer  en traçant quelque trait ; cela a donné lieu à un proverbe.] C'est seulement dans Polydore Virgile, Proverbiorum libellus (Venise, 1498), fol. 16 r°, que le proverbe prend sa forme : "Nulla dies sine linea" (linea étant désormais interprété comme une ligne d'écriture, sens que le mot n'a pas en latin classique).


LA LINGERIE  (au-dessus de la salle de billard)
Servait de salon de couture. Buste de Jeanne Rozerot. Tableau : Jeanne et ses enfants Denise et Jacques dans la ville de Cheverchemont. Denise et Jacques scuptés par Armand Bloch. Métier à broder. Mannequin de couturière. Table de coupe.


LE PARC ET LE CHALET DANS L'ÎLE

Edmond de Goncourt : « Quant au jardin, ce sont deux petites et étroites bandes de terrain, dont l'une est de dix pieds en contrebas de l'autre, et cela se prolonge dans les champs, coupés par le chemin de fer, par des bouts de terrain qui, à ce qui paraît, lui appartiennent, et au-delà de la rivière, par encore cin­quante arpents dans une île. On déjeune gaîment et l'on va, après déjeuner, dans l'île, où il fait bâtir un chalet, auquel travaillent encore les peintres et qui contient une grande pièce tout en sapin, au monumental poêle en faïence d'une belle simplicité et d'un grand goût. » (Journal, 20 juin 1881, t. II, p. 898).


LA SEINE

Pour revivre l'atmosphère des promenades en canot sur la Seine, on lira un conte de Zola "Une farce", dans Parisiens en villégiature, Contes et nouvelles, éd. H. Mitterand, t. X, 1966-1970.

Lire le conte


ZOLA À MÉDAN, par Paul ALEXIS

Le Gaulois du 15 octobre 1879 publie ce jour-là en feuilleton les premières pages de Nana. Paul Alexis veut répondre à la curiosité des lecteurs.

Médan est un tout petit village, de deux cents âmes au plus, sur la rive gauche de la Seine, entre Poissy et Triel. Il y a, si l'on veut, un haut et un bas Médan ; c'est-à-dire que, des quelques maisonnettes de paysans, les unes se trouvent groupées le long de la route de Triel – à mi-côte d'un coteau admirable, accidenté, hérissé çà et là d'un bouquet de hauts noyers – tandis que les autres cahutes semblent avoir glissé au bas de la rampe jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Ouest, qui passe en cet endroit parallèlement à la Seine, à une quarantaine de pas de la rive.
Ce coin du riche département de Seine-et-Oise est adorablement pittoresque. Ce ne sont que prairies grasses où des vaches paissent, rideaux de grands saules et de peupliers, quinconces de pommiers, massifs de noyers, de chênes et de trembles. La route elle-même, un peu creuse entre ses deux talus gazonnés, semblables à un banc de velours vert continu, monte et descend à chaque instant, ombragée, sans poussière, propre comme une allée de parc angalis. Et, sur tout cela, un grand calme plane, coupé de temps en temps par le passage d'un train ou par le sifflement de quelque transport à hélice, qui remonte lentement la rivière en remorquant cinq ou six péniches. On se croirait à cent lieues de Paris. La vraie campagne, quoi ! Rien que des paysans. Dans toute la commune, une seule villa de bourgeois, appartenant à M. P…, tapissier à Paris, et le château de Médan, aujourd'hui à M. de D…, ex-candidat conservateur malheureux dans l'Ile-et-Vilaine.
Maintenant, comment M. Émile Zola a-t-il découvert Médan ?
*
Le hasard ! – L'Exposition universelle de 1878 y est aussi pour quelque chose. – Dès l'automne 1877, au retour d'un séjour de cinq mois à l'Estaque, près de Marseille, M. Zola qui, depuis plusieurs années, avait l'habitude de louer chaque été une petite maison tantôt ici, tantôt là, toujours au bord de la mer, pour y passer quelques mois avec sa femme et sa mère, pensa à chercher quelque chose, cette fois, aux environs de Paris, dont il ne voulait pas trop s'éloigner, à cause de la prochaine Exposition.
On lui avait parlé de Triel. Par une belle après-midi de février 1878, il se rend à Triel. Mais la platitude du pays, l'importance du gros village semé çà et là de villas bourgeoisement prétentieuses, le consternent et le rebutent. – « Çà, la campagne ? Alors autant tout de suite les Batignolles ! » Et, l'après-midi n'étant pas avancée, Zola loua une voiture afin d'aller reprendre le train seulement à Poissy.
En route, il rencontre d'abord un petit village qui le console un peu de sa mauvaise humeur de n'avoir rien trouvé. La route devient tout à fait pittoreque. Dix minutes plus loin, nouveau petit village. La première maison qu'il aperçoit – toute étoite, cachée dans un nid de verdure, isolée du hameau par une allée d'arbres magnifiques qui descend jusqu'à la Seine, et sous laquelle un pont livre passage à la voie ferrée – la première maison, dis-je, fait éprouver à Zola ce que, en amour, Stendhal appelait « le coup de foudre ». Seulement, un écriteau « À vendre » pendant près de la petite porte. Zola, qui n'avait aucune envie de devenir propriétaire, visita quand même, espérant arriver à une location ; mais il se heurta contre une volonté absolue, et ce fut alors en lui un combat de quelques jours, qui se termina chez le notaire.
*
Il avait acheté la petite maison… neuf mille francs ! Une bagatelle ! La petite maison tenait de la ferme, et le jardin était microscopique. Quelques semaines après, les maçons, les peintres et les tapissiers y entraient pour préparer un premier aménagement. Ils n'en sont plus sortis ! C'est que, après leur avoir fait réparer la petite maison, Zola leur en a fait construire une grande. Et celle-ci, sortie tout entière de lui, est appropriée à ses besoins particuliers, professionnels, à ses deux grands vices, la table et le travail, et à tout cet ensemble de bonnes vertus bourgeoises qui font que sa mère, sa femme et un petit cercle – restreint et fermé, mais très sûr – d'amis se jetteraient pour lui dans le feu. Cette seconde maison, il est vrai, décuplera au moins le prix d'achat – un joli chiffre !
Le moment est venu de satisfaire une vive curiosité. On est devenu terriblement curieux, mais c'est dans l'air du siècle ! je vais donner au lecteur le régal de voir à travers les murs, comme si la maison était de verre. Sans prévenir mon campagnard qu'on le regarde ; nous allons compter une à une toutes les pulsations de sa vie pendant une journée. La vie du Zola d'aujourd'hui, âgé de trente-neuf ans, six mois, treize jours, et mettant la dernière main à son roman de Nana..
Huit heures du matin. Zola s'éveille dans son large lit anglais, de cuivre poli. Pendant qu'il s'habille – vêtements de vrai campagnard, veston et pantalon de velours marron à grosses côtes, souliers de chasseur – devant lui, par une grande glace sans tain placée au-dessus de la cheminée, il donne un coup d'œil au paysage. La Seine est toute blanche ce matin, et les peupliers de l'île d'en face sont noyés dans une petite brume cotonneuse.
À peine descendu, Zola sort avec ses deux chiens : le superbe « Bertrand », un bon gros terre-neuve, et le minuscule « Raton », un sacré petit rageur. Quelquefois Mme Émile Zola est de cette sortie quotidienne matinale. On prend la grande allée ; on passe sur le pont du chemin de fer. Voici la Seine ; on marche un peu le long de la berge. Si l'eau n'est pas trop froide, Bertrand prend un bain. Un quart d'heure après, on est de retour pour le premier déjeuner. Neuf heures. Au travail !
Ici, dans le nouveau cabinet de travail, tout est immense. Un atelier de peintre d'histoire pour les dimensions. Cinq mètres cinquante de hauteur, sur dix mètres carrés. Une cheminée colossale où un arbre rôtirait un mouton entier. Une sorte d'alcôve, grande à elle seule comme une de nos petites chambres parisiennes, complètement occupée par un divan unique où dix dormeurs seraient à l'aise.
*
Au milieu du cabinet, une immense table où Zola et « toute son école » pourraient travailler en même temps. Enfin, en face de la table, une prodigieuse baie vitrée ouvrant une trouée sur la Seine. Je ne parle pas d'une sorte de tribune, élevée audessus de l'alcôve au divan, à laquelle on parvient par un escalier tournant : c'est la bibliothèque. Par un autre escalier, on monte sur une terrasse carrée, entourée d'un garde-fou, surplombant toute la nouvelle construction, qui se voit de loin dans la campagne et d'où le panorama est admirable.
De neuf heures à une heure, là, sur l'immense table, Zola travaille à un des derniers chapitres de Nana. « Nulla dies sine linea », telle est la devise inscrite en lettres dorées sur le mur au-dessus de la cheminée. Que fera-t-il pendant ces quatre heures ? Sa tâche quotidienne : trois pages ordinairement, parfois seulement deux, rarement quatre. Des pages de papier écolier, très fort, coupé en quatre, des pages d'une trentaine de lignes, sans marge et d'une écriture compacte, ferme et régulière, presque sans ratures, sympathique à force d'équilibre et de clarté. Zola travaille sur des notes élaborées longtemps à l'avance, reprenant chaque jour là où en était resté la veille, souvent au milieu même d'une phrase, sans se relire jamais pour s'entraîner, comme ont besoin de le faire les travailleurs intermitents. Sa méthodique régularité lui donne une telle certitudee qu'aujourd'hui, par exemple, jour où commence la publication de Nana, il reste au romancier un bon tiers du livre à achever. Mais, malgré ce retard apparent, tout est si bien combiné, prévu à l'avance, qu'on peut être bien tranquille : Zola aura fini à temps, et sans se bousculer, sans lâcher pour cela une phrase, sans hasarder une seule expression insuffisamment pesée. Tandis que son maître écrit, « Bertrand » est à ronfler par-là dans un coin.
À une heure, déjeuner à la fourchette. Zola se livre avec le même soin à son second vice : la gourmandise, – cette littérature de la bouche ! À deux heures, la sieste. À trois, arrivée du facteur. Montés par le domestique, les lettres et les journaux réveillent monsieur.
Les journaux ! je puis donner ici la nomenclature de ceux que reçoit Zola : le Gaulois, le Figaro et l'Évènement, auxquels il est abonné ; plus le Voltaire, dont il est le critique dramatique. Je passe sous silence d'autres publications qu'on lui envoie gracieusement : la Réforme, la Revue moderne et naturaliste, la Lanterne, la Vie moderne, le Sémaphore de Marseille, beaucoup de journaux italiens, etc. etc.. Mais on remarquera, par le titre des trois grands journaux auxquels M. Zola s'est « abonné », un goût tout particulier pour la presse dite « à informations ». Des faits, et non des phrases ! Des documents ! voilà ce dont sa tournure d'esprit le rend avide. Il considère donc ce nouveau journalisme vivant comme une précieuse source de renseignements sur notre temps. Il ne lit le Temps, par exemple, qu'une fois par semaine, les jours de Sarcey – et encore !… Quant aux lettres, c'est un envahissement, surtout depuis quelques années. Il en vient à M. Zola de tous les pays du monde. Rien que de l'Italie, par exemple, il lui en arrive des quarante et des cinquante par mois. Quelques-unes de ces lettres d'inconnus sont folles, la plupart banales ; il en est aussi de fort remarquables. On ne s'étonnera point que l'auteur des Rougon-Macquart soit souvent obligé de ne pas répondre. Il n'a jamais voulu prendre de secrétaire, étant de ces hommes portés naturellement à vouloir tout faire par eux-mêmes.
*
Le courrier est dépouillé. Voici quatre heures ! Jusqu'au dîner, la chasse, la pêche, la promenade pourraient et devraient faire une diversion salutaire à cette existence intellectuellement surmenée. Zola a tout ce qu'il faut : lignes, engin, permis de chasse. Nana est un charmant petit chasse-canard, peint en vert, et Mme Émile Zola manie très bien les avirons. En face de la campagne, deux îles, séparées l'une de l'autre par un mince bras, « la Couleuvre », inhabitées, mais couvertes d'une luxuriante végétation, sont là tout exprès, invitant au canotage. Mais Zola a le grand tort de ne se promener pas assez. Ses ouvriers seuls, actuellement, ont le don de l'arracher quelquefois à son idée fixe. Le voici avec eux sur des échelles, les guidant, les faisant travailler à sa guise, se passant admirablement d'architecte.
La petite maison et la grande terminées, Zola, décidément possédé du démon de la bâtisse, est en train d'en construire à côté une troisième, toute mignonne et toute gentille : celle des amis ! Là, de jolies petites chambres recevront, au hasard des visites, les amis : les peintres Manet, Cézanne, Guillemet, E. Beliard, Numa Coste, le sculpteur Solari, l'avoué Marguery, l'éditeur Charpentier, et des hommes de lettres : Flaubert, Goncourt, Daudet, Duranty, Marius Roux — puis les jeunes : Henry Céard, Léon Hennique, J.-K. Huysmans, Guy de Maupassant, et celui qui écrit ces lignes, – pour ne nommer que les plus intimes.
Enfin, après le dîner, qui a lieu très tard, la nappe enlevée, à l'issue d'une causerie intime entre sa mère et sa femme, ce parfait bourgeois monte se coucher, vers dix heures. Toutes les lampes s'éteignent, excepté celle de la grande chambre. Jusqu'à une heure très avancée de la nuit, le maître de la maison lit. Il n'a guère le loisir de lire qu'à la campagne. Et je puis révéler ses lectures de cette année : il lit surtout beaucoup de livres d'histoire et de science, intéressé par l'évolution des esprits plus que par l'étude individuelle des personnages. Ainsi, l'été dernier, il a relu tout Claude Bernard pour son étude : le Roman expérimental ; de même qu'il a relu, ces jours-ci, en grande partie les Lundis de Sainte-Beuve, pour une étude sur ce critique, qu'il a envoyée en Russie. De temps à autre, pendant cette lecture nocturne, les trains de nuit passent sous la fenêtre, ébranlant quelques secondes la maison, puis prolongeant leur vacarme dans le grand calme de la campagne. Zola s'interrompt, écoute, reste un moment rêveur, puis reprend son livre. Il finit par s'endormir en songeant « au beau roman moderne qu'il y a à faire sur le chemin de fer ».


MÉDAN RACONTÉ PAR LA FILLE DE ZOLA

Après le succès de L'Assommoir, Zola songe à trouver près de Paris une petite maison où il pourra tranquillement achever ses Rougon-Macquart et où sa mère, fatiguée, pourra se reposer : c'est beaucoup pour elle qu'il souhaite une retraite calme. Il a gardé de son adolescence la nostalgie d'une vie libre au grand air. Il cherche en Seine-et-Oise, s'arrête au cours d'une promenade devant un pavillon à vendre, isolé sur le bord de la grande route. Zola discute avec sa femme et note l'adresse de la propriétaire. L'idée d'acquérir ce logis ne lui vient pas encore : il espère pouvoir le louer. Mais la propriétaire reste inflexible ; Zola n'hésite pas longtemps : nulle part, ailleurs, il ne trouvera un aussi joli site dans cette vallée que la Seine traverse, il rêve déjà de promenades en barque, de baignades qui lui rappelleront sa Provence. Il achète la maison et l'étroit jardin longé par la ligne du chemin de fer de l'Ouest. Il est loin de songer que le plaisir de construire l'entraînera à agrandir considérablement le pavillon primitif auquel, pourtant, il ne touchera jamais.
« J'ai acheté une maison, écrit-il à Flaubert le 9 août 1878, une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant au bord de la Seine : neuf mille francs ; je vous dis le prix pour que vous n'ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre qui a le mérite d'être loin de toute station et de ne pas compter un seul bourgeois dans son voisinage. »
Maupassant s'est chargé de l'achat d'un bateau et il l'a « amené lui-même de Bezons ».
Zola travaille au plan de Nana ; dans sa joie d'avoir un canot, il le baptise du nom de son héroïne. On peut lire, dans une lettre de Cézanne (11 juillet 1885) : « Je veux te demander si tu pourrais me prêter Nana pour peindre. Je la rentrerai au bercail après l'étude. »
Zola continue sa série des Rougon-Macquart ; il est animé d'une vigueur renouvelée, il se flatte de n'avoir pas vu une face humaine étrangère en un mois  ! Le seul ennui qui vient l'atteindre dans sa solitude est cette histoire de décoration que le ministre Bardoux avait promise pour lui et qu'il a, finalement, donnée à Fabre. Le romancier se plaint à Flaubert de la situation de « candidat perpétuel » qui lui est faite, et des commentaires des journaux : « ... moi qui n'ai rien demandé et qui me souciais de cela comme un âne d'une rose ».
Cette maison de Médan est, dès le premier jour, grande ouverte aux amis. Si Zola aime la solitude, c'est à sa façon, pour être libre de travailler, mais non pour éloigner ceux auprès desquels il aime passer ses heures de loisir. C'est pour mieux recevoir ses amis que deux tours seront élevées par la suite. Parallèlement à l'œuvre, Médan prendra de l'importance. La tour de gauche renferme le cabinet de travail du Maître. Du balcon, la vue s'étend au loin sur les coteaux de Chanteloup et les bois de l'Hautil. La Seine passe tout près du jardin, que la ligne du chemin de fer sépare de son bord. L'île de Médan est là en face, un chalet y sera bâti et une cérémonie a lieu qui se répète pour chaque construction nouvelle. Mme Zola écrit : « J' ai posé, le vingt-sept septembre mil huit cent quatre-vingt, la pierre de cette maison dans notre propriété de l'île, propriété que nous avons nommée le Paradou.  » Zola n'ajoute que quelques mots : « J'ai assisté à la pose de la première pierre faite par ma chère femme.  » Le papier, enfermé dans une boîte de fer, est scellé dans un des murs.
Le paysage est splendide, vu du cabinet de travail ; le soleil dore les coteaux et les jeux de lumière sont autant de spectacles auxquels Zola ne savait pas être insensible. Les vitraux de la large baie laissent entrer un jour doux et tamisé, le silence est absolu. Au-dessus de la cheminée, la devise du Maître est peinte sur le mur : « Nulla dies sine linea », belle devise et plus belle encore la volonté de s'y conformer sans défaillance. Dans cette immense pièce qui occupe deux étages, où un escalier montait à la bibliothèque, combien de romans ne furent-ils pas conçus, esquissés et puissamment construits ?
Zola, architecte de Médan, car il n'y en eut pas d'autre, ne recherchait peut-être pas l'élégance extérieure, mais il désirait réaliser le confortable et spacieux asile où ses rêves seraient à l'aise, où rien ne gênerait l'éclosion des chefs-d'œuvre qu'il portait en lui. Du cabinet de travail de Médan sont sortis les plus célèbres des romans naturalistes  : Nana, La Terre, Germinal, les derniers Rougon, Les Trois Villes, deux des Quatre Évangiles, Fécondité étant le fruit magnifique de l'exil en Angleterre.
C'est à Médan que Zola verra pour la première fois, en mai 1888, la belle et douce Jeanne Rozerot et qu'il s'éprendra d'elle et de sa rayonnante jeunesse.
À l'époque de L'Assommoir, Zola réside huit mois de l'année dans sa campagne. Si la maison s'élargit, le jardin se transforme en un parc, une majestueuse allée de tilleuls, un petit bois sont plantés. Les droits d'auteur de Pot-Bouille permettent d'installer des serres, une basse-cour, des volières. On peut dire que c'est une véritable ferme modèle qui va fournir les œufs, la volaille, le lait et le beurre. Mme Zola s'intéresse à l'élevage des poules et des lapins ; elle se souvient des années où, avec sa belle-mère, elle en soignait quelques-uns, aux Batignolles, dans une cabane adossée au mur du petit jardin. La bonne ménagère qu'elle a toujours été s'inquiète encore à Médan des couvées et du bien-être des animaux de la ferme. Il faut que tout soit propre, que tout reluise, ici comme dans la maison du maître. Mme Zola aime le luxe, mais, auparavant, elle aime l'ordre ; elle a connu des jours de misère et leur détresse, elle sait qu'avec beaucoup d'ordre et du travail on peut réaliser de grandes choses. Elle a aidé son mari à conquérir la gloire, son nom ne pourra jamais être oublié dans une biographie de Zola. Elle a écarté de lui, autant qu'elle l'a pu, les soucis matériels ; elle a voulu, autour de lui, le logis plein de ces bibelots curieux, de ces vieux meubles qu'il affectionnait. Médan a été l'œuvre de Mme Zola ; elle en était la souveraine. Pas un arbre n'y fut planté, pas une corbeille dessinée, pas une allée tracée, qu'elle n'ait donné son avis.
Quand on bâtissait un nouveau corps de bâtiment, c'est elle qui surveillait les travaux, auprès de son mari. La paie du samedi soir lui incombait. Elle m'a souvent conté comment elle procédait, assise près de la table de la cuisine, ayant ouvert un registre qu'elle tenait soigneusement à jour  : un à un les ouvriers des divers corps d'état défilaient devant elle. Parfois, une discussion s'élevait que, toujours, elle apaisait avec son bon sens naturel. Zola, pendant ce temps, courbé sur sa table, travaillait tranquillement.
A Médan, la tour de droite renfermait au premier étage une lingerie superbe où Mme Zola, tôt levée, aimait coudre parfois pendant que la maison dormait encore. Des armoires immenses étaient pleines de linge rangé en piles.
Un jour de mai 1888, Jeanne Rozerot s'est assise là, près de la fenêtre. Habile ouvrière, lingère adroite, elle se vit confier des travaux de couture par Mme Zola à laquelle elle avait été très recommandée.
Cette tour de droite possède, au rez-de-chaussée, un salon énorme où l'on transporta un billard. Le plafond a ses poutres apparentes, des colonnes torses encadrent la porte d'entrée. La baie vitrée s'ouvre sur le premier jardin de la propriété  : un jardin à la française, ayant au centre un bassin où nagent des poissons rouges ; les arbustes sont taillés ; rarement, dans les allées semées de gravier, on descendait se promener. À la demande de Zola, Henry Céard rechercha les armoiries de la famille des Médan de Beaulieu et celles de Corfou, patrie de Nicoletta Bondioli, sa grand-mère paternelle. Le romancier voulut en orner les chapiteaux des colonnes et donner à la pièce un air seigneurial. D'ailleurs, Médan fut meublé comme un château, avec des meubles de style et des tapisseries. Zola tenait de son père ce goût des belles choses ; comme lui, il aimait les soies luxueuses, les objets rares, mais François Zola, voyageur aventureux, marié tard, mort trop jeune, n'avait jamais eu le loisir d'installer une demeure à son goût.
À Médan, le fidèle compagnon des mauvais jours, celui dont Zola s'inquiétait en 1870, « surtout qu'il ne prenne pas froid », pendant le voyage de Marseille à Bordeaux, le bon terre-neuve Bertrand, ne quitte plus son maître. Il est de toutes les promenades et tolère, cependant, la présence d'un petit chien appelé Raton qui aboie sans cesse. Aussi, Bertrand seul est-il admis dans le cabinet de travail, car il ne saurait troubler son maître, Bertrand que Mme François Zola entourait de ses soins, Bertrand que Zola pleura comme un enfant et dont il décrivit l'agonie dans La Joie de Vivre.
Après la mort de Bertrand, il y eut Fanfan, puis un loulou de Poméranie auquel le romancier s'amusa à donner un nom pompeux  : le chevalier Hector Pinpin Ier de Coq-Hardi. Celui-là n'était pas doux comme le pauvre Bertrand, il n'aimait que Zola, mais d'un amour tyrannique ; il ne tolérait pas qu'un étranger s'approchât de lui, il s'élançait en aboyant, prêt à mordre. Il mourut de chagrin pendant l'exil en Angleterre, incapable de vivre loin de son maître. Il y eut encore un Hector Pinpin II, plus sociable, et qui faillit périr asphyxié, le 29 septembre 1902, et partager ainsi le sort funeste de l'écrivain.
Toute sa vie, Zola aima la présence à ses côtés de jeunes animaux, chiens, chats, oiseaux. Mme Zola eut même, aux Batignolles, une petite guenon très drôle qui les faisait beaucoup rire, mais qui leur occasionna bien des ennuis. Un jour, par exemple, elle s'introduisit dans la chambre d'une voisine où elle s'empara de la poudre de riz. Ce fut toute une histoire, car la dame se fâcha, et Mme Zola eut toutes les peines du monde à ramener chez elle sa guenon.
À gauche de la tour carrée, on remarque, à Médan, le pavillon des amis qui restait rarement inoccupé. Les camarades de jadis, Cézanne, Solari, Marius Roux, y venaient fréquemment. Les amis littéraires, Flaubert, Goncourt, Daudet, l'éditeur Georges Charpentier, le peintre Guillemet, avaient vite appris à connaître la route de Médan ; Alexis, le disciple arrivé d'Aix, enthousiaste et sincère, attaché à Zola depuis 1869. Henry Céard, sans autre introducteur que sa carte de visite portant son adresse à Bercy, avait sonné rue Ballu, en avril 1876, chez le romancier, qui crut d'abord recevoir un placier en vins  ! Par Céard, Huysmans, son collègue au Ministère de l'intérieur, fut introduit chez Zola.
Guy de Maupassant avait appris à aimer le romancier naturaliste auprès de Flaubert. Enfin, Alexis entraîna un jour, chez Zola, Léon Hennique, après une conférence que ce dernier avait consacrée à L'Assommoir.
Ainsi se vit créée l'école de Médan. Souvent, les cinq jeunes gens partaient ensemble pour passer le dimanche près de Zola. Qui eut l'idée des Soirées de Médan ? Je ne sais. Toujours est-il que le sujet fut laissé au choix d'Émile Zola, et le projet plutôt conçu 23 rue de Boulogne (devenue rue Ballu) qu'à Médan.
Après 1870, la littérature avait adopté un ton insupportable de lamentation lorsqu'il s'agissait de la guerre  : les jeunes amis de Zola avaient tous écrit des nouvelles inspirées par la défaite, mais composées d'après les théories naturalistes.
L'Attaque du Moulin avait été envoyée précédemment au Messager de l'Europe, Sac-au-Dos, de Huysmans, à L' Artiste de Bruxelles, La Saignée, de Céard, au Slovo de Saint-Pétersbourg. Hennique venait d'achever L'Attaque du Grand-sept, et Maupassant préparait Boule de Suif qui lui valut la célébrité. On pressa Alexis qui cherchait une idée originale et se décida enfin à écrire Après la Bataille.
Huysmans proposa un titre : L'invasion comique, que ses amis repoussèrent ; on hésita, puis on se mit d'accord : « Les Soirées de Médan rendait hommage à la chère maison où Mme Zola nous traitait maternellement, dit Céard, et s'égayait à faire de nous de grands enfants gâtés. »
Ils ne soupçonnaient assurément, les uns et les autres, à quel point ils allaient être critiqués et même injuriés. On les traita de « rebuts de la littérature – plats imitateurs – valets impuissants – épousseteurs de la gloire du maître », ainsi que le rappelle Alexis avec bonne humeur dans son Émile Zola. À la vérité, remarque-t-il, entre eux cinq régnait seulement une intimité, une camaraderie affectueuse et non des rapports d'élèves à maître. Aussi Zola répondit-il aux attaques dans le Voltaire. Un article de Maupassant parut dans le Gaulois, le 17 avril 1880, et fut très mal accueilli, en raison du ton qu'il avait adopté : il se proposait surtout d'aider au lancement du livre en donnant, sur la composition de celui-ci, des détails d'ailleurs tout à fait erronés.
À l'heure actuelle « l'indignation et le charivari qui les saluèrent ne laissent pas de stupéfier. Ces six personnalités que l'on jugeait ainsi, en bloc, d'une manière sommaire et superficielle, nous semblent, au contraire, extrêmement accusées et différentes. Combien apparaît dissemblable la figure d'un Maupassant, par exemple, de celle d'un Huysmans, tous deux, pourtant, si originalement pittoresques ! Quelle différence de ton dans le livre même, entre L'Attaque du Moulin et Sac-au-Dos ou Boule de Suif ! » (Maurice Le Blond, Notes et commentaires sur Les Contes et Nouvelles, édition Bernouard).
Léon Deffoux et Émile Zavie signalent cependant un trait commun : « le même souci scrupuleux d'étudier les milieux qu'ils décrivaient » et « une certaine outrance ». « Ils ne témoignaient qu'une sympathie atténuée à leurs pitoyables héros et ils semblaient se railler des lâchetés et des faiblesses qu'ils aimaient à collectionner. » (Le Groupe de Médan).
Pourtant, L'Attaque du Moulin n'est qu'un drame humain, très simple, auquel on ne peut appliquer ces critiques. Ce sont des pages dépourvues de tout « procédé naturaliste », on n'y trouve « aucune recherche de métier, aucune coquetterie d'école », ainsi que l'observe Maurice Le Blond.
Le projet des Soirées fut formé rue Ballu ; les différentes nouvelles furent lues tour à tour chez Zola et chez Maupassant, rue Clauzel.
Le 17 octobre 1880, à six heures et demie du soir, Mme François Zola mourait à Médan. Depuis quelques années, elle s'était volontairement éloignée, elle ne vivait plus complètement chez son fils. De caractère indépendant, plutôt gaie, très émotive, elle ne s'était jamais absolument entendue avec sa belle-fille. Celle-ci, quoique très bonne, était parfois assez autoritaire, et Mme François Zola avait eu une vie trop difficile pour se sentir le courage d'affronter des discussions qui troublaient sa vieillesse. D'autre part, d'anciens créanciers d'Aix venaient sonner chez Zola et présentaient des traites dont ils réclamaient le solde. Enfin, la famille Aubert n'était pas éteinte, les frères s'étaient mariés et souvent ils venaient voir Mme François Zola. Devant le luxe du romancier, ceux-ci, qui étaient peu fortunés, n'hésitaient pas à faire des emprunts à sa bourse, emprunts jamais remboursés. Mme Émile Zola voulut mettre ordre à cela, mais ce fut presque la brouille entre elle et sa belle-mère. Mme François Zola, désirant vivre à sa guise, s'installa dans un petit appartement rue Ballu, non loin du domicile de son fils.
Un des Aubert était marié à Verdun ; Mme François Zola y était allée passer quelques jours, au début d'octobre 1880, et y tomba malade. Elle insista pour retourner à Paris, où elle revint toute seule et déjà si changée que sa belle-fille, venue au-devant d'elle, en fut bouleversée et l'emmena presque de force à Médan.
L'agonie de sa mère fut pour Zola un supplice dont il se souvenait en frissonnant, de longues années plus tard. Sa mère qu'il adorait, qui l'avait choyé pendant son enfance, malgré sa pauvreté, elle qui était si fière de lui et qu'il aurait aimé à entourer de bien-être et de tendresse durant de longues années encore, voilà qu'elle mourait à soixante et un ans, d'une maladie de cœur compliquée d'œdème. La chambre qui lui était toujours réservée donnait sur le palier du premier étage de la maison primitive. En 1903, Mme Émile Zola nous fit entrer, mon frère et moi, dans cette pièce où chaque meuble avait gardé sa place. Aux murs étaient pendues deux mauvaises peintures représentant Mme François Zola et son fils enfant. Était-ce le deuil de notre père que nous portions si tristement à cette époque, était-ce le souvenir de quelques paroles qu'il nous avait dites sur cette grandmère que nous aurions voulu connaître, toujours est-il que le silence et la tristesse de la chambre nous impressionnèrent vivement. Nous connaissions les portraits : Zola les avait reproduits en photo et nous les avait apportés depuis longtemps. Il parlait souvent d'une ressemblance qu'il disait très frappante entre les traits de sa mère et mon visage, il désirait aussi que j'adopte sa coiffure pour m'en rapprocher plus encore. À l'entendre, elle aurait tant aimé ses petits-enfants qu'elle n'aurait certainement plus vécu seule et qu'elle serait venue habiter près de notre mère si douce et si calme…
Lorsqu'il fallut descendre le cercueil pour le transfert à Aix, on s'aperçut qu'il ne pourrait passer par l'escalier trop étroit. Sous les yeux horrifiés de Zola, on fit glisser le cercueil par la fenêtre. Il avoua, par la suite, avoir eu, pendant de longues années, la hantise de se demander lequel de lui ou de sa femme serait ainsi emporté de Médan. Zola avait l'épouvante de la mort ; lui qui glorifiait la vie, il avait la haine du néant.
Il accompagna le corps de sa mère à Aix-en-Provence où, selon son désir, elle devait être enterrée auprès de son mari. Une foule attendait le convoi à la gare de la ville. Zola dut « subir encore une fois l'effroyable douleur d'une cérémonie religieuse » (lettre à Céard, 20 octobre 1880).
Le premier mouvement de Zola et de sa femme fut de ne pas rentrer à Médan, mais ils étaient si las, si brisés de chagrin, qu'ils y étaient de retour peu de jours après les obsèques. Le romancier, pour s'étourdir, réclamait les épreuves de Nana à Charpentier, le 26 octobre.
« Notre première idée était de fuir Médan ; puis, cela nous a semblé lâche, car c'était fuir notre douleur. Nous resterons donc ici un mois encore, pour que notre maison ne nous semble pas maudite », expliquait Zola dans un court billet adressé à Mme Georges Charpentier. (30 octobre 1880).
Cette année de 1880 sembla très lourde à Zola, marquée de deux grands deuils qui l'atteignaient au cœur dans ses plus vives affections : la mort de Flaubert en mai, celle de sa mère en octobre.
Un an plus tard, le 17 octobre 1881, Mme Emile Zola faisait dire en l'église de Médan un service anniversaire. Il ne faut pas croire que le curé de la paroisse était en mauvais termes avec l'écrivain et avec sa femme. Il n'oubliait pas de quêter auprès d'eux pour ses pauvres et de demander à Mme Zola d'offrir le pain bénit. Au moment de l'Affaire, un brave curé de Médan fut déplacé par son évêque parce qu'il était un ami de Zola et qu'il aimait fumer sa pipe dans le parc du romancier.

Après la mort d'Émile Zola, sa veuve s'effraya des lourdes dépenses qu'un domaine comme Médan entraînait chaque année. Elle songea d'abord à vendre l'île et le chalet du Paradou, puis la propriété elle-même. Les meubles, les plantes de la serre, les orangers, les lauriers, la cave, les voitures, jusqu'à deux vaches, des poules, des lapins, des canards furent vendus aux enchères publiques, le dimanche 11 et le lundi 12 juin 1905, par l'entremise d'un notaire de Poissy. Mais les amis de Zola ne pouvaient concevoir que Médan passât en des mains étrangères, que la maison ne gardât plus rien du Maître disparu. Ils agirent auprès de Mme Zola, et elle, de son côté, réfléchit. Un jour, approuvée de tous, elle fit don de Médan à l'Assistance publique. Primitivement, celle-ci eut l'intention d'y envoyer ses infirmières malades ou fatiguées, puis son directeur, Mesureur, décida que la demeure célèbre deviendrait une maison de convalescence pour les nourrissons débiles. En ce refuge, les enfants pauvres, anémiés dans les taudis de Paris, reprendraient la santé au grand air. Des petits lits furent dressés dans le cabinet de travail, dans la chambre, dans la salle de billard. Il fallut malheureusement transformer l'aménagement de la maison pour les besoins du service, on refit l'escalier et, pour l'élargir, on démolit en partie l'ancienne chambre de Mme François Zola, ce que son fils aurait considéré comme un sacrilège. Et Médan démeublé, transformé en hôpital, ne ressemble plus en rien au Médan que Zola avait hanté de sa présence.
L'œuvre de l'Assistance est noble et belle, mais n'aurait-on pu laisser le cabinet de travail intact, y réunir des souvenirs, y installer un musée  ? La devise « Nulla dies sine linea » reste peinte sur le mur, un portrait du romancier, un autre de Mme Émile Zola, rappellent, seuls, les hôtes d'autrefois.
La Fondation fut inaugurée le 1er octobre 1907 ; Gustave Mesureur prononça un émouvant discours. Depuis, un pavillon d'isolement a été bâti dans le parc pour les petits malades.


Un buste grimaçant, signé José de Charmoy, prétend représenter l'auteur des Rougon-Macquart. Je n'ai jamais pu le regarder sans trembler de colère : jamais je n'ai compris l'enthousiasme de Théodore Duret et de Mme Emile Zola pour cette gigantesque caricature. Comme je retrouve mieux mon père, sa physionomie un peu lasse et mélancolique, dans le monument d'Émile Derré, inauguré à Suresnes au printemps 1908. Mais n'importe, Médan reste la maison d'Émile Zola. Et, une fois par an, la Société des Amis d'Émile Zola s'y réunit le premier dimanche d'octobre pour y commémorer l'anniversaire de sa mort.
Le premier pèlerinage de Médan eut lieu le 29 septembre 1903. C'était un jeune admirateur de Zola qui en avait eu l'idée, un des fondateurs du Naturisme, Maurice Le Blond. Il était allé voir la veuve du romancier, lui avait communiqué son projet qu'elle accueillit avec une profonde émotion. L'Association Émile-Zola fut ensuite créée, le 4 juin 1909, et dura jusqu'à la veille de la guerre de 1914. En 1922, la Société des Amis d'Émile Zola lui succéda. Un bulletin fut créé qui reproduit les discours prononcés à Médan ou dans les différentes manifestations en l'honneur de l'écrivain. Des orateurs célèbres, d'anciens amis, prennent la parole au seuil de Médan. Le recueillement des uns, la gravité des autres impriment un haut caractère à ces réunions. Les trains coupent les discours de leur bruit étourdissant.
Le 29 septembre 1903, Alfred Bruneau parla le premier ; il conta l'histoire de la maison, il dit la vie de travail de Zola. Séverine improvisa un discours qui n'a pas été recueilli, dans lequel elle exaltait la bonté et le courage de Zola durant l'Affaire. Camille Lemonnier apporta, en 1911, l'hommage de sa voix littéraire : « Aujourd'hui qu'il y a une église laïque des consciences, ancrée et bâtie sur le principe d'une foi, d'une morale et d'une patrie universelles, Zola en apparaît une des pierres vivantes. Il doit être tenu pour un des saints que notre époque léguera aux autels de demain. »
J.-H. Rosny, Paul Brulat, Paul Painlevé présidèrent tour à tour les pèlerinages des dernières années d'avant-guerre. Les tragiques événements de 1914 à 1919 interrompirent les réunions littéraires.
Le grand orateur J. Paul-Boncour, l'apôtre et l'illustre romancier Henri Barbusse, après la guerre, en 1919, vinrent s'incliner devant sa grande mémoire : « Nul autant que lui n'a respecté la simplicité du vrai – avec un respect agissant et hardi » – « nul autant que lui n'en a peint la grandeur », dit Henri Barbusse.
En 1920, ce fut Victor Margueritte qui vint à Médan. L'ami de Zola, André Antoine, rappela, en 1922, les débuts du Théâtre Libre et l'influence du Naturalisme et de Zola sur le théâtre contemporain.
Depuis de longues années, Marcel Batilliat, vice-président de la Société des Amis de Zola, a sans cesse réservé à la mémoire du Maître son inlassable fidélité et son activité précieuse ; il voit, chaque année, les orateurs les plus fameux répondre à son appel.
Je ne puis faire la liste complète des discours prononcés au pèlerinage annuel. Mais je ne saurais oublier que Blasco Ibanez, l'éminent romancier espagnol réfugié en France, celui que l'on comparait, dans son pays, à Zola, écrivit pour la cérémonie du 5 octobre 1924 des pages ferventes : « Ne me serait-il pas permis de dire qu'Émile Zola appartient à l'humanité tout entière  ? Les sentiments qu'il a su peindre, les enthousiasmes, les désespoirs, les drames que les passions font naître, ne sont-ils pas les mêmes dans le monde entier  ? »
Au cours de ces réunions, en plein air, dans le jardin de Médan, des poèmes ont été lus à la gloire de Zola. Madeleine Roch, toujours prête à servir la mémoire du romancier qu'elle a connu lorsqu'elle était enfant, Sylvain, Segond-Weber, Jean Hervé, vinrent déclamer des pages de l'œuvre colossale ou des poèmes de Clovis Hugues, de Saint-Georges de Bouhélier, de Gustave Kahn, de Fauchois, de Ferdinand Hérold et de Jacques Feschotte.
Dans le cercle attentif, formé par les admirateurs et les amis de Zola, sur le gravier de l'allée, le 7 octobre 1923, les danseuses du Conservatoire de Mimi Pinson apportèrent la grâce de leurs attitudes, tandis que le Choral, dirigé par Gustave Charpentier, exécutait son Chant d'Apothéose. Mais l'illustre compositeur eut l'idée infiniment touchante et délicieuse d'associer les petits malades de la Fondation à la fête qu'il avait organisée. Derrière les gracieuses danseuses enveloppées de leurs tuniques blanches et tenant des guirlandes fleuries, sur les marches du perron, des infirmières surgirent, ayant sur les bras des petits êtres ravis d'apercevoir tout ce monde qui leur souriait et d'entendre la musique. L'un d'eux battit des mains, ce fut un cri général d'émotion pour les acclamer.
Ainsi, la tradition, établie voilà vingt-huit ans, ne s'interrompit que pendant les heures tragiques de la guerre, pour reprendre enfin plus vivace que jamais en 1919. Désormais, rien n'est plus réconfortant que la vue des jeunes pèlerins dont le nombre va croissant d'année en année, venant combler peu à peu les vides creusés par la mort. Les vieux amis s'en vont, mais ils ont laissé le flambeau à leurs fils, à leurs filles : les admirateurs de Zola forment une immense famille qui s'accroît sans cesse, et la gloire universelle de l'auteur français envoie parfois, de l'étranger, à Médan, un Camille Lemonnier, un Blasco lbanez.
Sur le mur de la maison, une plaque de marbre rappelle le legs de Mme Emile Zola à l'Assistance publique, et l'avenue qui traverse le pont du chemin de fer porte le nom du romancier.
Le village de Médan s'est transformé depuis 1878 ; des villas se sont bâties tout au long de la route qui mène à Villennes. Devant la maison, les autos filent le dimanche ; ce n'est plus le coin de verdure calme qu'aimait Zola, mais, du cabinet de travail, la vue est restée la même, celle que l'écrivain a si souvent contemplée.

Denise Leblond-Zola, Émile Zola raconté par sa fille, Fasquelle, 1968,ch. IX, Médan, p. 123-137


 

PAUL-ÉMILE CADILHAC FAIT UN PÉLERINAGE À MÉDAN

Paul-Emile Cadilhac est venu à Médan en 1948, alors que la maison de Zola était occupée par l'Assistance publique.

Flaubert a Croisset; Hugo a Hauteville-House; Zola a voulu avoir lui aussi sa maison; et il a conquis Médan. Le nom aujourd'hui sonne glorieux. Jadis il était obscur et ignoré. Il ne se prononçait même pas ainsi, mais Medan. Et Alexis, l'ami et le disciple fidèle, de dire à Zola, la première fois que celui-ci en parla:
– Medan avec e muet, c'est vraiment imprononçable.
– Eh bien, de répondre l'écrivain, on mettra un e accent aigu qui passera à la postérité.
Et la postérité a ratifié, elle a accepté cette traite comme les autres que l'auteur des Rougon-Macquart avait tirées sur la gloire et sur la fortune.

L'ESCALADE DU TITAN
Quand je pense à Zola, j'évoque la lutte des Titans contre les dieux, déracinant les montagnes, entassant Pélion sur Ossa pour escalader l'Olympe. Mais Zola est un Titan qui a réussi. Pas sans mal. Jamais le mot de Buffon « Le génie est une longue patience » ne s'applique aussi bien qu'à lui.
Quand il arrive à Paris, en 1858, il rêve déjà théâtre, roman, poésie – et la gloire. Deux ans plus tard, lâché dans la vie, il s'empoigne avec l'existence à pleines mains et il se bat. Il sera employé aux docks, portera un jour de misère noire des cartes de visite, entrera commis à la vente chez Hachette, puis passera à la publicité. Tout un hiver, faute de pouvoir manger au restaurant, il trempera son pain dans une jarre d'huile envoyée de Provence. Mais il écrira.
Il rime des vers, collabore à de petits journaux, compose des nouvelles et fait paraître les Contes à Ninon. Avec la Confession de Claude, il devient romancier. Il donne des articles au Petit Journal, au Salut Public et crée, à I'Evénement que vient de fonder Villemessant, le premier courrier littéraire. Il y tient le Salon en 1866, découvre Manet et soulève les colères des "bourgeois". Mes Haines – suite de critiques littéraires d'une redoutable franchise – succèdent au Salon. Thérèse Raquin, en 1868, ouvrira la brèche dans cette muraille d'indifférence qui cerne les débutants. Le livre fait scandale, mais pose l'auteur.
Et voici, en 1871, le premier volume des Rougon-Macquart, cette histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire, qui sacrera Zola, l'émule et bientôt le pair de Balzac. Deux ans plus tard, un éditeur, qui a deviné le génie de Zola, Georges Charpentier, acquiert le droit de publier l'œuvre passée et future du romancier, auquel il sert une mensualité de 500 francs qui le délivre de tous soucis matériels. Et les volumes des Rougon-Macquart paraissent, attaqués ou méconnus, ne touchant encore qu'un public restreint, quand, au septième de la série – L'Assommoir – le succès éclate en coup de tonnerre.
Les éditions s'enlèvent – quarante au cours de l'année 1877 – et Charpentier, très gentleman, déchire le traité qu'il a avec l'auteur et lui en propose un autre plus avantageux. Zola, brusquement, voit tomber dans son escarcelle une somme qui avoisine 20.000 francs – 20.000 francs-or !
Il accède – après une rude escalade – à cet Olympe où siègent les dieux de la littérature.
Que va-t-il faire ? Humer les vapeurs de l'encens, auxquelles se mêlent des senteurs plus fortes et plus piquantes, car on ne lui ménage ni les critiques ni les injures ? Va-t-il jouir de cette gloire naissante ? Hanter les lieux élégants ? Se montrer aux premières et aux endroits que fréquente le Tout-Paris ? Non, il a mieux à faire : une œuvre. Et, pour la réaliser pleinement,  il achètera une maison des champs où il travaillera longuement, obstinément, bœuf au labour, jetant ses livres comme des arguments à la tête de la critique et de ses adversaires pour les réduire en fin de compte au silence, les étouffer sous cette montagne qui a pour cimes l'Assommoir, Nana, Germinal, la Terre, Lourdes…
Un Titan, vous dis-je, mais un Titan victorieux.

NULLA DIES SINE LINEA
Il y a dans le Jack d'Alphonse Daudet un poète raté, d'Argenton, l'auteur du Credo de l'amour (« Moi, je crois en l'amour / comme je crois en Dieu ») qui a acheté aux environs de Paris une maison de campagne où il veut réaliser une œuvre, mais où il se contente de paresser, entassant projets sur projets sans jamais rien écrire. Et sur la porte du logis il a inscrit cette petite phrase : Parva domus, magna quies (« Petite maison, grand repos »).
À Médan, sur la cheminée Renaissance qui couvre en partie un panneau du cabinet de travail de son nouveau logis, Zola a fait peindre cette devise : Nulla dies sine linea (« Aucune journée sans une ligne »). Et de fait, sa vie durant, il aura tous les jours accompli sa tâche d'écrivain et de penseur. Chaque matin, il se met à sa table et il écrit la valeur de trois pages imprimées. Médan, où il finira par vivre huit mois – de mars à novembre – l'anime, l'exalte, l'inspire. Il tiendra dans sa vie la première place.
C'est à l'automne de 1877, alors qu'il revient de l'Estaque, où il a vécu cinq mois, qu'il acquiert cette propriété qu'il n'a voulu d'abord que louer. Longuement, il a exploré la banlieue ouest de Paris, et en particulier Poissy, Triel, Vernouillet. Puis, un jour, à l'orée du bourg de Médan, en bordure du chemin de fer et de la Seine, devant un admirable paysage, il a remarqué une petite habitation, bien modeste, et plus semblable à une demeure paysanne qu'à une maison de campagne. Elle lui a plu, il a discuté longuement avec le propriétaire et, finalement, il l'a acquise. Quelques mois plus tard – le 9 août 1878 – il annonce ainsi la chose à Flaubert:
« J'ai acheté une maison, une cabane à lapins entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au bord de la Seine: neuf mille francs. Je vous dis le prix pour que vous n'ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre, qui a le mérite d'être loin de toute station et de ne pas compter un seul bourgeois dans son voisinage. Je suis seul, absolument seul; depuis un mois, je n'ai pas vu une face humaine… »
Né de la littérature, ce domaine le servira fidèlement.
Nulla dies sine linea…

LA MALADIE DE LA PIERRE
Primitivement, c'est peu de chose que Médan: un rez-de-chaussée surmonté d'un étage et un jardin grand comme le champ d'un pauvre homme – un jardin si nu, si déshérité que Jules Vallès, un des familiers de la maison, dit un jour à Zola: « Vous savez, mon vieux, la prochaine fois que je viendrai, j'apporterai un arbre. »
Paul Alexis décrit ainsi le site dans le Gaulois du 15 octobre 1879:
« Médan est un tout petit village de deux cents âmes au plus, sur la rive gauche de la Seine, entre Poissy et Triel. Il y a, si l'on veut, un bas et un haut Médan, c'est-à-dire que des quelques maisonnettes des paysans les unes se trouvent groupées le long de la route de Triel, à mi-côte d'un coteau admirable, accidenté, hérissé çà et là d'un bouquet de beaux noyers, tandis que les autres cahutes semblent avoir glissé au bas de la rampe jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Ouest, qui passe en cet endroit. parallèlement à la Seine, à une quarantaine de pas de la rive. La route, un peu creuse entre ses deux talus gazonnés semblables à un banc de velours vert continu, monte et descend à chaque instant, ombragée, sans poussière, propre comme une allée de parc anglais. Un grand calme plane, coupé de temps en temps par le passage d'un train ou par le sifflement de quelque transport à hélice qui remonte lentement la rivière en remorquant cinq ou six péniches. Là s'aperçoit une maison tout étroite, cachée dans un nid de verdure, isolée du hameau par une allée d'arbres magnifiques qui descend presque à la Seine et sous laquelle un vieux pont livre passage à la voie ferrée: c'est la maison de Zola. »
L'allée « d'arbres magnifiques » signalée par Alexis n'existe plus. Déjà Céard, il y a trente-cinq ou quarante ans, en déplorait la disparition. En revanche, depuis 1924, cette avenue par laquelle Zola tous les jours descendait jusqu'à la Seine, qu'il longeait en contemplant le paysage, a pris le nom du grand écrivain.
Cependant Zola propriétaire contracte la maladie de la pierre, ce mal sans remède qui, de Pouis XIV, inspirateur de Versailles, à l'abbé Courbezon, le héros de Ferdinand Fabre, contraint les hommes à bâtir, à s'agrandir, comme s'ils avaient devant eux l'éternité. Et Zola commence par édifier sur la petite maison un énorme atelier, dont il fera son cabinet de travail, éclairé des deux côtés, au fond par un vitrail et sur le devant par une immense baie ouvrant sur toute la façade et qui la fait flamboyer dans la nuit comme un phare. Mais ce n'est que le début.
De son père, François, constructeur de canaux, attaché aux Ponts et Chaussées, il a pris le goût de la bâtisse. Il adore « faire l'ingénieur », élaborer des plans, les donner à exécuter et… mettre la main à la pâte. En veston et pantalon de velours à côtes, comme un ouvrier, et souliers de chasse, il se mêle aux gâcheurs de plâtre, grimpe aux échelles, se donne l'illusion qu'il construit sa maison lui-même.
Au vrai, en quelques années, le domaine a singulièrement grandi. À la place du jardin un peu bref de jadis a poussé un parc véritable, avec des allées d'arbres, des pelouses, des tonnelles. Zola a acheté la prairie de l'autre côté du chemin de fer et acquis l'île qui barre la Seine en face de son logis. À chaque nouveau succès, il s'est agrandi. L'aile droite, avec son vaste salon transformé ensuite en billard, est due à la Joie de vivre ; les serres, les écuries, le poulailler au fond du parc, à Pot Bouille ; un chalet élevé dans l'île, à Nana…
Mme Zola collabore étroitement avec son mari. Pas un arbre, pas une corbeille, pas une allée nouvelle sans qu'elle donne son avis. Véritable ministre de l'intérieur, elle plante le premier arbre de chaque allée et pose la première pierre de tous les bâtiments neufs. Un parchemin enclos dans une boîte de fer est scellé dans le mur avec indication des circonstances et de la date. C'est elle qui tient les comptes et fait la paye tous les samedis.
La maison ainsi agrandie prend une allure composite: un bâtiment central écrasé entre deux manières de tours, dont l'une constituée par le logis du début. Ce n'est pas très beau, mais Zola la préfère au plus riche des palais, car c'est son œuvre. Intérieurement il l'a meublée – selon le goût de l'époque – de tout un mobilier néo-moyenâgeux et Renaissance, un énorme bric-à-brac plus ou moins romantique qui effare Flaubert et fait sourire Goncourt. Maupassant, qui décrit à deux reprises le cabinet du maître, nous le montre « tendu d'immenses tapisseries, encombré de meubles de tous les temps et de tous les pays, des armures du Moyen Age, authentiques ou non, voisinant avec d'étonnants meubles japonais et de gracieux objets XVIIIe siècle ».
Dans le salon, devenu le billard, des colonnes torses encadrent la porte d'entrée. Et Zola, qui demanda à Céard de rechercher les armoiries de Médan et celles de Corfou, patrie de Nicolette Bondioli, sa grand-mère maternelle, fait peindre ces blasons sur le chapiteau des colonnes…

LES HÔTES DE MÉDAN
La maison est accueillante. Mme Zola mère, qui a tant fait pour son fils et qui toujours reçut ses amis avec bonté, habite Médan, et, près d'elle, la femme de !'écrivain, Gabrielle, attentive, discrète, amicale, sait aussi parfaitement recevoir. Et voici les intimes de toujours, Daudet et Goncourt, puis Maurice Roux, Aixois qui écrit au Petit Journal, le peintre Guillemet, Jules Vallès, d'autres encore qui ne font que passer, comme Edouard Rod. Cézanne y vient. Il est tout occupé d'une immense toile – le Triomphe de la femme – où il veut peindre l'humanité ruée vers la chair. Et voici le groupe naturaliste, les « cinq » qui avec Zola composeront les Soirées de Médan : Céard, Hennique, Huysmans, Paul Alexis, Guy de Maupassant, qui signe alors Guy de Valmont. Une commune admiration pour le maître les a rapprochés, à Paris d'abord, puis à Médan.
Alexis est l'ami de toujours. D'Aix, comme Zola, et de quelques années son cadet, il a correspondu avec lui dès le collège. Puis, en 1869, aussitôt arrivé dans la capitale, il se fait conduire par le poète Antony Valabrègue chez l'auteur de Thérèse Raquin, qui a déjà publié six volumes. Sept ans plus tard, en 1876, Céard s'est présenté lui-même un dimanche rue Saint-Georges (aujourd'hui des Apennins), où demeurait alors Zola. Et ce dernier, à la vue de sa carte qui indique comme adresse une rue de Bercy, l'a pris d'abord pour un placier en vins… Quelques semaines plus tard, le nouveau venu amènera avec lui Huysmans, qui offre au maître de logis un exemplaire du Drageoir aux épices et lui parle de son prochain roman, Marthe. Puis c'est Alexis qui conduit rue Saint-Georges Léon Hennique, qui vient de donner salle des Capucines une conférence sur l'Assommoir. Pour Maupassant, Zola l'a connu chez Flaubert, son parrain.
Les cinq, qui se réunissent de temps à autre dans une gargotte de la Butte, à l'angle de la rue Coustou et de la rue Puget, puis rue Condorcet, prennent l'habitude d'aller passer la soirée du jeudi chez Zola. Ils sont à ses côtés au cours de cette bataille de I'Assommoir – et Dieu sait quelles injures sont prodiguées à l'auteur – et, pour affirmer leur foi, ils décident de l'inviter chez Trapp, au coin de la rue Saint-Lazare et du passage du Havre, avec Edmond de Goncourt, Flaubert et l'éditeur Charpentier. La presse publie sur ce dîner mille brocards et maints détails fantaisistes, notamment un menu entièrement inventé par où figurent les titres des œuvres principales des trois maîtres présents (« Potage purée Bovary, Truite saumonée à la Fille Elisa, Poularde truffée à la Saint-Antoine, Artichauts au Cœur simple, Parfait naturaliste, Vin de Coupeau, Liqueur de I'Assommoir »)
Cependant Zola, qui vient d'acheter Médan, y reçoit fréquemment, le dimanche, ses jeunes amis. Et l'on discute ferme du naturalisme et de son avenir. Un instant, on songe à fonder un journal, la Comédie humaine, et déjà les premiers articles sont rédigés. Mais sur le conseil de Zola – qui redoute peut-être le temps perdu et les dépenses qu'entraînerait la feuille – on renonce à ce projet.
Zola a déménagé et habite maintenant 23 rue de Boulogne – devenue aujourd'hui rue Ballu – où les réunions du jeudi ont repris. Chacun a l'impression qu'il faut agir, répondre aux attaques de la critique et de la presse, affirmer l'existence de l'école naturaliste. Mais comment?
Léon Hennique, l'un des collaborateuts des Soirées de Médan, à qui, durant des années, j'ai rendu visite, le dimanche matin, dans son appartement de la rue Decamps, m'a conté dans quelles circonstances fut résolu le problème ainsi posé. Et je revois encore le grand vieillard, aux yeux bleus, au front haut, campé parmi ses livres rares aux somptueuses reliures, qui emplissaient plusieurs armoires, aux portes pleines comme pour les dérober aux regards des profanes, évoquer avec un sourire grave la genèse des Soirées de Médan.
C'est lui qui, après l'échec du journal projeté, a l'idée d'un livre commun où chacun – disciples et maître – collaborerait. Et comme je cite la lettre de Maupassant parue dans le Gaulois le 17 avril 1880 pour présenter l'œuvre, mon interlocuteur se déride franchement :
« Maupassant était un pince-sans-rire et un mystificateur né. Il adorait, comme son maître Flaubert, les blagues énormes et il a brodé à l'usage des bourgeois une histoire fantaisiste des Soirées de Médan, faite pour étonner et scandaliser. Sans doute, comme il le dit, nous nous réunissions quelquefois dans l'île en face du logis de Zola ; on a pu certes y disserter de l'art de la nouvelle, de Mérimée et du naturalisme ; mais l'idée du recueil est née à Paris dans l'appartement de la rue de Boulogne. »
Au cours de la discussion, comme on déplorait la sottise des livres, des chansons, des poèmes inspirés par la guerre de 1870, quelqu'un proposa de prendre ce thème pour fil conducteur. La chose d'ailleurs fut facile: Zola avait fait paraître l'Attaque du moulin dans le Messager de l'Europe et Céard la Saignée dans le Slovo de Saint-Pétersbourg; Huysmans venait de publier Sac au dos dans l'Artiste de Théodore Hannon, en Belgique.
« Moi-même, ajoute Hennique, j'avais en portefeuille, inédit, l'Attaque du Grand Sept, et je crois bien qu'Alexis avait déjà projeté, et peut-être même écrit, sa nouvelle Après la bataille. Maupassant, lui, n'avait rien de prêt, et il composa Boule de Suif. Un début d'ailleurs, car il devait par la suite exploiter très largement, en particulier avec Mademoiselle Fifi, ce filon de la guerre. »
La question du titre fut longuement débattue. Huysmans proposait l'Invasion comique, mais d'un commun accord on le rejeta comme dangereux et inconvenant. Qui proposa les Soirées de Médan ? L'auteur de la Dévouée ne s'en souvient plus, mais il fut adopté unanimement pour honorer la femme du maître, si accueillante aux hôtes de son mari.
Le recueil, publié le 17 avril 1880 par l'éditeur Charpentier, est violemment attaqué par la critique, qui lui fait du reste ainsi la meilleure des publicités. Et il se vend fort bien.
Cependant la mort éclaircit peu à peu les rangs des premiers fidèles de Médan: Jules Vallès disparaît en 1885, Maupassant – qui s'y rendait parfois en yole, par la Seine, de Sartrouville – en 1893, Goncourt en 1896, Alphonse Daudet en 1897. D'autres se sont éloignés: Henri Céard a espacé ses visites, puis il n'est plus revenu, car Mme Zola le boude parce qu'il fut le confident de son mari en des circonstances dont je parlerai plus loin. Léon Hennique lui aussi – qui d'ailleurs avec Un Caractère s'écarte du naturalisme – a oublié le chemin de Médan. Pour Huysmans, c'est plus grave: son retour au catholicisme et ses nouveaux livres, tout baignés de mystique, l'ont définitivement exclu du groupe. On le considère un peu ici comme un traître. Seul Alexis demeure jusqu'au bout, jusqu'à sa mort en 1901 .
En revanche, quelques nouveaux apparaissent qui hantent à la fois le logis de l'écrivain à Paris, rue de Bruxelles, et le cabinet de travail de Médan: l'éditeur Fasquelle, qui a succédé à Charpentier; le musicien Alfred Bruneau, qui a porté sur la scène lyrique quelques-unes des créations du maître: l'Attaque du moulin, Messidor, le Rêve ; Mirbeau, qu'a rallié l'Affaire; Frantz Jourdain. Et aussi quelques jeunes: Maurice Le Blond, Batillat, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier.
Zola, qui est un peu le châtelain du pays et qui prend ce rôle au sérieux, exerce depuis 1881 les fonctions de conseiller municipal de Médan. Il parle à tous, se fait aimer de chacun, connaît une véritable popularité. En excellents termes avec son curé, il le reçoit, lui rend visite et donne largement aux quêtes et aux œuvres. Mme Zola offre parfois le pain bénit le dimanche. Au moment de l'Affaire, le desservant, qui aime venir bavarder au logis de l'écrivain et fumer sa pipe dans le parc, est déplacé par son évêque, qui goûte peu cette familiarité.

UNE JOURNÉE À MÉDAN
Après la mort d'Émile Zola, asphyxié par accident le 29 septembre 1902, le jour même où il rentre à Paris pour y prendre ses quartiers d'hiver, sa femme, qu'effraie ce grand domaine de Médan, songe à s'en défaire. Elle vend d'abord l'île et le chalet du Paradou. Quelques mois plus tard, elle liquide la basse-cour, les deux vaches, des meubles, les plantes de la serre, les lauriers, la cave, etc. Tout va-t-il ainsi s'en aller, se disperser, et cette maison – qui fut un haut lieu de l'esprit – va-t-elle se transformer aux mains d'un acheteur et, qui sait, peut-être disparaître comme celle de Flaubert à Croisset ? Des amis interviennent, conseillent l'épouse, et celle-ci donne le domaine à l'Assistance publique, à charge pour celle-ci de ne pas le défigurer et de le conserver intact. Ce qui a été fait.
Depuis, chaque année – et ceci dès 1903 – un pèlerinage littéraire réunit dans la maison de Médan, le premier dimanche d'octobre, les admirateurs de l'écrivain. Cérémonie émouvante, mais qui garde quelque chose d'officiel. Aussi ai-je voulu faire tout seul mon pèlerinage, errer dans le parc, au bord de la Seine et dans la demeure. Et j'y suis allé par un jour attiédi et doré de septembre, calme, quotidien, tel que jadis.
Le petit village a peu changé. Quelques maisons ont poussé çà et là, mais cachées dans la verdure, à des tournants de bosquets et de routes, elles demeurent à peu près invisibles. L'église, en sa robe grise, conserve sa grâce un peu lourde du début du siècle dernier; et le fleuve reste immuable, avec ses convois de bateaux comme au temps d'Alexis. La voie ferrée secoue toujours les vitres du fracas de ses trains.
L'île, en revanche, a disparu; entendons-nous: l'île romantique aux grands arbres empanachés que connut et qu'aima Zola. Rasée comme un ponton, elle a été aménagée en plage, et un établissement de bains en forme la toile de fond.
Le parc, au contraire, demeure à peu près tel qu'au temps de Zola. La silhouette de la maison apparaît identique. Dans son prolongement, à droite, quand on lui fait face, on a cependant élevé un bâtiment de briques, annexe de la garderie d'enfants installée ici par l'Assistance publique.
Au milieu des pelouses, soigneusement entretenues, s'érige un buste géant du maître, par José Charmoy, à la fois infidèle et lourd, très inférieur au monument d'Emile Derré à Suresnes.
Au delà de la grande allée nous apercevons les serres – vides à présent – puis, sur la gauche, les communs : écuries, remises, clapiers, etc.
Naguère les remises abritaient l'omnibus bourgeois avec lequel on allait chercher les amis à la gare de Villennes. Utilisé durant les premières années par l'administration, il a été transporté – sans qu'on sache pourquoi – à Bicêtre…
En revanche, je m'arrête devant la niche du chien, rustique cabane de bois peinte en vert, adossée contre le mur de clôture. Elle apparaît, stricte, nette et… vide. Jadis elle vivait quand l'habitait Bertrand, le grand terre-neuve familierdu maître, qui l'escortait dans ses promenades et avait même accès au cabinet de travail. Quand il mourut, Zola en eut un vrai chagrin, et il décrivit l'agonie de son humble compagnon dans la Joie de vivre. D'autres lui succédèrent : Fanfan et le chevalier Hector Ier, Pinpin de Coq Hardi, au nom pompeux, mais qui ne firent point oublier Bertrand.
Dans la maison, des petits lits de fer, de stables basses, des fauteuils à ras du sol ont envahi les pièces. C'est le domaine des tout petits – une quarantaine de bébés de six mois à trois ans ] et cela devrait vibrer, rire, exalter. Hélas ! ces enfants sont pour la plupart des débiles, des tarés, des arriérés ; et rien ne serre le cœur comme ces faces précocement vieillottes, ces jambes fluettes, ces bras trop minces… Des infirmières, diligentes fourmis, les portent, les baignent, leur donnent la becquée. Et devant ces déshérités l'une d'elles a ce mot terrible : « C'est encore leur meilleur temps ! »
La salle à manger, éclairée par des vitraux, est à peu près démeublée, comme le reste du logis. Je note cependant une bibliothèque en loupe d'orme, aux portes pleines assises sur deux énormes tiroirs, et un vieux petit secrétaire très modeste. Un buste du maître dans une encoignure. Aux murs, des photographies exécutées par Zola, excellent opérateur comme on peut s'en convaincre par les épreuves reproduites ici. L'une d'elle représentant Mme Zola est ainsi dédicacée: À ma chère femme, en souvenir des bons et des mauvais jours. Bien tendrement. Le photographe: Émile Zola. Nov. 1901. Une autre, qui représente un vase de fleurs, porte, inscrite de la belle écriture régulière de l'écrivain, cette mention : En remerciements à ma chère femme, qui, étant à Rome, a eu la grande tendresse de penser à me faire envoyer cette très belle gerbe de chrysanthèmes et de roses le lendemain du succès de la reprise de l'Assommoir. Avec tout mon cœur. Le photographe: Émile Zola. Paris, 4 nov. 1900.
Si la salle à manger se révèle intime et discrète, le billard – anciennement le salon – installé dans l'aile droite, apparaît comme une pièce de parade. Très vaste, très haute, avec un plafond à poutrelles apparentes dont le fond grenat se relève de décorations or et blanches, elle s'éclaire par deux larges fenêtres à vitraux, dont l'une ouvre sur une cour et l'autre sur la campagne. Face à la porte d'entrée, encadrée de colonnes torses, une immense cheminée de style Renaissance, avec des personnages sculptés de chaque côté du foyer. Tout cela pompeux, trop chargé. très château 1890…
Des portes claquent, des enfants crient, des pas pressés somment sur les dallages. Des rais de soleil traversent les fenêtres, par lequelles arrivent le halètement sourd et le grincement de roues et de chaînes des trains dont les passages incessants rythment la vie de la maison. Il surgissent au-delà de la prairie, grondant, soufflant, emportés par une locomotive qui évoque la Lison de la Bête humaine. C'est ici, en effet, dans le fracas enragé des convois, que le romancier a conçu et écrit son roman célèbre sur les chemins de fer.
On a, pour des raisons de service, démoli l'escalier primitif, dont un fragment, charmant au reste, subsiste seul entre le premier et le second étage. Le nouveau degré occupe le centre de la maison. Il a fallu, pour lui livrer passage, éventrer la chambre de la mère de l'écrivain.
Ainsi réduite, la pièce apparaît carrée. Basse de plafond, un peu étouffée, elle s'aère par deux fenêtres, l'une sur la cour, l'autre sur le jardin. Au centre du mur opposé à la porte, une petite cheminée noire qui supporte une pendule sous globe. Dans un angle – faisant craquer le cadre modeste – le fauteuil de bureau de Zola: énorme, cambré, recouvert de cuir pâle, décoré d'armoiries rutilantes, qui sont celles de Médan et de Corfou, et barré de cette devise, en lettres gothiques, empruntée au Rêve: « Si Dieu veut, je veux ! »
 Un drame s'est joué là: la mort de la mère. Nous sommes en 1880. Mauvaise année pour Zola: Duranty, écrivain médiocre, qui écrit aussi platement que Stendhal, mais tenant du réalisme, est mort en avril; Flaubert l'a suivi de près, et maintenant – nous sommes fin septembre – Mme François Zola agonise.
En voyage à Verdun, où elle est allée voir un de ses cousins, elle est tombée malade et a voulu revenir en toute hâte. Le grave – et c'est là le drame – c'est que, depuis des mois, elle s'entend fort mal avec sa belle-fille, Gabrielle. Elle l'accuse de ne pas se dévouer totalement à son fils, et c'est la guerre entre les deux femmes. Genitrix avant la lettre…
La mourante veut souligner tout ce qu'elle fit pour son enfant, et elle a exigé qu'on lui apportât les manuscrits qu'elle passa jadis tant de soirs à recopier sous la lampe. Lui, déchiré entre les deux rivales, va de son bureau à cette chambre où sa mère meurt, et il en oublie de travailler. Elle expire le 17 octobre à 6 heures du soir. Et, le jour de l'enterrement, l'escalier se révèle si étroit qu'il faut descendre le cercueil par la fenêtre. Zola, que toute sa vie la mort épouvanta, assiste à ce spectacle avec horreur comme à une répétition générale.
Poussons la porte et, sans nous arrêter à la chambre de l'écrivain – très vaste, très aérée par trois fenêtres et comme illuminée par l'immense paysage qu'on découvre – passons du drame à l'idylle. Nous sommes dans une vaste pièce aux murs entièrement tapissés d'armoires en sapin de Norvège de couleur marron. Au milieu, une table rectangulaire, trapue et lourde, que double en dessous une étagère. C'est la lingerie. Là, Mme Zola, épouse attentive, a vécu des journées entières, s'activant silencieusement. C'est là aussi qu'un matin de mai 1888 est venue s'asseoir, près de la maîtresse du logis, une jeune lingère, Jeanne Rozerot: vingt ans, de lourds et magnifiques cheveux noirs, de grands bons yeux profonds et clairs, très modeste, un peu effacée.
Et Zola, qui a vingt-huit ans de plus, l'aimera, s'éprendra jusqu'à la passion de cette enfant douce et charmante qui lui sourit. Quelques mois de parfait bonheur. Zola, qui se veut digne de l'aimée, suit un régime et fait de l'exercice pour maigrir. Pour la première fois, il néglige son labeur quotidien. Il installe Jeanne, 68 rue Saint-Lazare, et c'est là que naîtra, le 20 septembre 1889, une fille, Denise, qui deviendra plus tard Mme Maurice Le Blond. Deux ans plus tard, le 25 septembre 1891, Zola a un fils, Jacques. Lui qui a tant désiré des enfants sans en obtenir de sa femme se sent pénétré d'une joie grave, calme, profonde.
Malheureusement, une lettre anonyme adressée à Mme Zola va amener de graves complications.
Des mois de luttes, de déchirements, qui coûtent à Zola l'amitié de Céard, qui a servi maintes fois de courrier aux deux amoureux et qui, détesté de Gabrielle, doit s'éloigner de Médan. La mort cependant apaisera ces ressentiments. Zola disparu, sa femme s'occupera de Denise et de Jacques et fera d'actives démarches pour qu'ils portent le nom glorieux de l'écrivain. Jeanne Rozerot, elle, meurt en 1914, à quarante-six ans.
Une dernière étape me conduit au cabinet de travail. L'immense pièce est encombrée aujourd'hui de petits lits et pleine de vagissements. Fécondité…
Plafond haut, poutres apparentes, décor un peu puéril de fleurs de lys et de fers le lance, cheminée à la hotte étancée et peinte, avec la devise du maître, tout un mur ouvert et béant sur l'espace et, à l'opposé, sur un vitrail qui rougeoie, une tribune à balustres qui fut la bibliothèque. Aux murs, les globes de l'éclairage au gaz – six en tout – subsistent avec l'applique double qui les attache.
Près de la baie, la première table de travail du romancier: un bureau de surnuméraire, au cuir écorché, d'une banalité de pauvre homme, avec ses deux tiroirs de chaque côté et celui du centre qui ne s'ouvre plus. Mais qu'elle demeure émouvante cette humble table sur laquelle furent écrits l'Assommoir et, avant lui, la Curée, le Ventre de Paris, la Conquête de Plassans !…
Du balcon – et c'est par là que j'achève ce pèlerinage pour emporter une vision d'ensemble du domaine – une vue superbe comme il savait les décrire: la Seine et ses îles; les bois de Vaux accrochés aux pentes de l'Hautie; une plaine démesurée où, dans un crépuscule fauve, poudroient Triel, Chanteloup, Andrésy, dix autres villages; un déferlement d'arbres, de champs qui ondulent, de haies, et tous ces chemins qui s'allongent, s'entrecroisent, s'unissent, filet géant jeté sur les terres comme pour permettre au seigneur du logis de les ramener d'un seul coup, proie opime offerte à son génie. !

Paul-Emile CADILHAC
dans Demeures inspirées et sites romanesques, 1949, t. I, p. 313-324.


LES "SOIRÉES DE MÉDAN" SONT NÉES… À PARIS

A côté des dimanches de Flaubert et d'Edmond de Goncourt, des mardis de Mallarmé, il y eut les jeudis de Zola. En effet, à partir de 1865 et pratiquement jusqu'à sa mort, Zola a réuni chez lui à Paris, le jeudi soir, des amis écrivains invités à partager le dîner organisé par Alexandrine.
Pourquoi le jeudi? Parce que c'était le jour de sortie de Zola lorsqu'il était collégien à Aix-en-Provence avec Paul Cézanne.
C'est la publication de l'Assommoir, en 1877, qui aida à la constitution du futur « groupe de Médan »: Henry Céard, Huysmans, Hennique, Maupassant et Paul Alexis se réunissent chaque semaine chez le "Maître". Evidemment l'enthousiasme des débuts va peu à peu s'atténuer (le roman L'Œuvre en 1886 garde une trace de ce désenchantement). Puis Maupassant meurt, Céard prend ses distances. Avec la crise de l'affaire Dreyfus, de nouveaux invités apparaaissent, dont Octave Mirbeau.
La bonne chère était essentielle, ainsi que les bons vins. Alexandrine calligraphiait et parfois illustrait des menus copieux et raffinés, mais sans luxe inutile. Mais il s'agissait surtout de permettre les discussions, les échanges.
C'est bien à Paris, rue Ballu, qu'a été conçue l'idée de publier en 1880 une série de nouvelles se rapportant à la guerre de 1870 sous le titre les Soirées de Médan. C'est seulement après cette publication que les amis vinrent parfois déjeuner, le dimanche, dans la maison de Zola. Ils pouvaient faire l'aller et retour par le train dans la journée, et ils pouvaient aussi venir dès le samedi soir, puisque quatre ou cinq lits étaient à leur disposition.
Mais ces parties de campagne ne ressemblaient guère aux « soirées du jeudi » du petit cénacle parisien.
C'est Maupassant qui s'amusa à raconter que les Soirées de Médan étaient nées… à Médan.


MAUPASSANT RACONTE, À SA MANIÈRE, COMMENT SERAIENT NÉES LES "SOIRÉES DE MÉDAN"

dans Le Gaulois du 17 avril 1880

LES SOIRÉES DE MÉDAN : Comment ce livre a été fait.

Monsieur le directeur,
Votre journal fut la premier à annoncer les Soirées de Médan, et vous me demandez aujourd'hui quelques détails particuliers sur les origines de ce volume. Il vous paraîtrait intéressant de savoir ce que nous avons prétendu faire, si nous avons voulu affirmer une idée d'école et lancer un manifeste.
Je réponds à ces quelques questions.
Nous n'avons pas la prétention d'être une école. Nus sommes simplement quelques amis, qu'une admiration commune a fait se rencontrer chez Zola, et qu'ensuite une affinité de tempéraments, des sentiments très semblables sur toutes choses, une même tendance philosophique, ont liés de plus en plus.
Quant à moi, qui ne suis encore rien comme littérateur, comment pourrai-je avoir la prétention d'appartenir à une école? J'admire indistinctement tout ce qui me paraît supérieur, à tous les siècles et dans tous les genres.
Cependant, il s'est fait évidemment en nous une réaction inconsciente, fatale, contre l'esprit romantique, par cette seule raison que les générations littéraires se suivent et ne se ressemblent pas.
Mais, du reste, ce qui nous choque dans le romantisme, d'où sont sorties d'impérissables oeuvres d'art, c'est uniquement son résultat philosophique. Nous nous plaignons de ce que l'œuvre de Hugo ait détruit en partie l'œuvre de Voltaire et de Diderot. Par la sentimentalité ronflante des romantiques, par leur méconnaissance dogmatique du droit et de la logique, le vieux bon sens, la vieille sagesse de Montaigne et de Rabelais ont presque disparu de notre pays. Ils ont substitué l'idée de pardon à l'idée de justice, semant chez nous une sensiblerie miséricordieuse et sentimentale qui a remplacé la raison.
C'est grâce à eux que les salles de théâtre pleines de messieurs véreux et de filles ne peuvent tolérer sur scène un simple fripon. C'est la morale romantique des foules qui force souvent les tribunaux à acquitter des particuliers et des drôlesses, attendrissants, mais sans excuse.
J'ai pour les grands maîtres de cette école (puisqu'il s'agit d'école) une admiration sans limites, jointe souvent à une révolte de ma raison, car je trouve que Shopenhauer et Herbert Spencer ont sur la vie beaucoup d'idées plus droites qui l'illustre auteur des Misérables. – Voilà la seule critique que j'oserais faire, et il ne s'agit pas ici de littérature. – Littérairement, ce qui nous paraît haïssable, ce sont les vieilles orgues de Barbarie larmoyantes, dont Jean-Jacques Rousseau a inventé le mécanisme et dont une suite de romanciers, arrêtée, je l'espère, à M. Feuillet, s'est obstinée à tourner la manivelle, répétant invariablement les mêmes airs langoureux et faux.
Quant aux querelles sur les mots réalisme et idéalisme, je ne les comprends pas.
Une loi philosophique inflexible nous apprend que nous ne pouvons rien imaginer en dehors de ce qui tombe sous nos sens; et la preuve de cette impuissance, c'est la stupidité des conceptions dites idéales, des paradis inventés par toutes les religions. Nous avons donc ce seul objectif : l'Être et la Vie, qu'il faut savoir comprendre et interpréter en artiste. Si on n'en donne l'expression à la fois exacte et artistiquement supérieure, c'est qu'on n'a pas assez de talent.
Quand un monsieur, qualifié de réaliste, a le souci d'écrire le mieux possible, est sans cesse poursuivi par des préoccupations d'art, c'est, à mon sens, un idéaliste. Quant à celui qui affiche la prétention de faire la vie plus belle que nature, comme si on pouvait l'imaginer autre qu'elle n'est, de mettre du ciel dans ses livres, et qui écrit en « romancier pour les dames », ce n'est, à mon avis du moins, qu'un charlatan ou un imbécile. – J'adore les contes de fées, et j'ajoute que ces sortes de conceptions doivent être plus vraisemblables, dans leur domaine particulier, que n'importe quel roman de mœurs de la vie contemporaine.
Voici, maintenant, quelques notes sur notre volume.
Nous nous trouvions réunis, l'été, chez Zola. dans sa propriété de Médan.
Pendant tes longues digestions des longs repas (car nous sommes tous gourmands et gourmets, et Zola mange à lui seul comme trois romanciers ordinaires), nous causions. Il nous racontait ses futurs romans, ses idées littéraires, ses opinions sur toutes choses. Quelquefois Il prenait son fusil, qu'il manœuvre en myope, et, tout en partant, il tirait sur des touffes d'herbe que nous lui affirmions être des oiseaux, s'étonnant considérablement quand il ne trouvait aucun cadavre.
Certains jours, on pêchait à la ligne: Hennique alors se distinguait, au grand désespoir de Zola qui n'attrapait que des savates.
Moi, je restais étendu dans la barque, la « Nana », ou bien je me baignais pendant des heures, tandis que Paul Alexis rôdait avec des idées grivoises, que Huysmans fumait des cigarettes et que Céard s'embêtait, trouvant stupide la campagne.
Ainsi se passaient les après-midi; mais, comme les nuits étaient magnifiques, chaudes, pleines d'odeurs de feuilles, nous allions chaque soir nous promener dans la grande île en face.
Je passais tout le monde dans la « Nana ».
Or, par une nuit de pleine lune, nous parlions de Mérimée, dont les dames disent: « Quel charmant conteur ! » : Huysmans prononça à peu près ces paroles: « Un conteur est un monsieur qui, ne sachant pas écrire, débite prétentieusement des balivernes. »
On se mit à parcourir tous les conteurs célèbres et à vanter les raconteurs de vive voix, dont le plus merveilleux, à notre connaissance, est le grand Russe Tourgueneff, ce maître presque français. Paul Alexis prétendait qu'un conte écrit est très difficile à faire. Céard, un sceptique, regardant la lune, murmura: « Voici un beau décor romantique, on devrait l'utiliser… ». Huysmans ajouta: « …en racontant des histoires de sentiment. » – Mais Zola trouva que c'était une idée, qu'il fallait se dire des histoires. L'invention nous fit rire, et on convint, pour augmenter la difficulté, que le cadre choisi par le premier serait conservé par les autres, qui y placeraient des aventures différentes.
On alla s'asseoir et, dans le grand repos des champs assoupis, sous la lumière éclatante de la lune, Zola nous dit cette terrible page de l'histoire sinistre des guerres qui s'appelle « L'attaque du moulin ».
Quand il eut fini, chacun s'écria: « Il faut écrire cela bien vite ». Lui se mit à rire: « C'est fait ».
Ce fut mon tour le lendemain.
Huysmans, le jour suivant, nous amusa beaucoup avec le récit des misères d'un mobile sans enthousiasme.
Céard, nous redisant le siège de Paris avec des explications nouvelles, déroula une histoire pleine de philosophie, toujours vraisemblable sinon vraie, mais toujours réelle depuis le vieux poème d'Homère. Car si la femme inspire éternellement des sottises aux hommes, les guerriers qu'elle favorise plus spécialement de son intérêt en souffrent nécessairement plus que d'autres.
Hennique nous démontra encore une fois que les hommes, souvent intelligents et raisonnables pris isolément, deviennent infailliblement des brutes quand ils sont en nombre: c'est ce qu'on pourrait appeler l'ivresse des foules. Je ne sais rien de plus drôle et de plus horrible en même temps que le siège de cette maison publique et le massacre des pauvres filles.
Mais Paul Alexis nous fit attendre quatre jours, ne trouvant pas de sujet: il voulait nous raconter des histoires de Prussiens souillant des cadavres. Notre exaspération le fit taire, et il finit par imaginer l'amusante anecdote d'une grande dame allant ramasser son mari mort sur un champ de bataille et se laissant « attendrir » par un pauvre soldat blessé. Et ce soldat était un prêtre !!!
Zola trouva ces récits curieux, et nous proposa d'en faire un livre. Il va paraître.
Voilà, monsieur le directeur, quelques notes vite griffonnées, mais contenant, je pense, tous les détails qui peuvent vous intéresser.
Veuillez agréer, avec mes remerciements pour votre bienveillance, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.


MAUPASSANT, Une visite à Médan ("Les Dimanches d'un bourgeois de Paris")

Après avoir traversé Poissy, ils prirent, à pied la route de Médan. Le chemin suit d'abord la Seine, peuplée d'îles charmantes en cet endroit, puis remonte pour traverser le joli village de Villaines, redescend un peu, et pénètre enfin au pays habité par l'auteur des Rougon-Macquart. Une église ancienne et coquette, flanquée de deux tourelles, se présenta d'abord sur la gauche. Ils firent encore quelques pas, et un paysan qui passait leur indiqua la porte du romancier. Avant d'entrer, ils examinèrent l'habitation. Une grande construction carrée et neuve, très haute, semblait avoir accouché, comme la montagne de la fable, d'une toute petite maison blanche blottie à son pied. Cette dernière maison, la demeure primitive, a été bâtie par l'ancien propriétaire. La tour fut édifiée par Zola.
Ils sonnèrent. Un chien énorme, croisement de montagnard et de terre-neuve, se mit à hurler si terriblement que Patissot éprouvait un vague désir de retourner sur ses pas. Mais un domestique, accourant, calma Bertrand, ouvrit la porte et reçut la carte du journaliste pour la porter à son maître. 60
– Pourvu qu'il nous reçoive ! murmurait Patissot ; ça m'ennuierait rudement d'être venu jusqu'ici sans le voir.
Son compagnon souriait :
– Ne craignez rien ; j'ai mon idée pour entrer.
Mais le domestique, qui revenait, les pria simplement de le suivre.
Ils pénétrèrent dans la construction neuve, et Patissot, fort ému, soufflait en gravissant un escalier de forme ancienne, qui les conduisit au second étage. Il cherchait en même temps à se figurer cet homme dont le nom sonore et glorieux résonne en ce moment à tous les coins du monde, au milieu de la haine exaspérée des uns, de l'indignation vraie ou feinte des gens du monde, du mépris envieux de quelques confrères, du respect de toute une foule de lecteurs, et de l'admiration frénétique d'un grand nombre ; et il s'attendait à voir apparaître une sorte de géant barbu, d'aspect terrible, avec une voix retentissante, et d'abord peu engageant.
La porte s'ouvrit sur une pièce démesurément 61 grande et haute qu'un vitrage, donnant sur la plaine, éclairait dans toute sa largeur. Des tapisseries anciennes couvraient les murs ; à gauche, une cheminée monumentale, flanquée de deux bonshommes de pierre, auraient pu brûler un chêne centenaire en un jour ; et une table immense, chargée de livres, de papiers et de journaux, occupait le milieu de cet appartement tellement vaste et grandiose qu'il accaparait l'œil tout d'abord, et que l'attention ne se portait qu'ensuite vers l'homme, étendu, quand ils entrèrent, sur un divan oriental où vingt personnes auraient dormi.
Il fit quelques pas vers eux, salua, désigna de la main deux sièges et se remit sur son divan, une jambe repliée sous lui. Un livre à son côté gisait, et il maniait de la main droite un couteau à papier en ivoire dont il contemplait le bout de temps en temps, d'un seul œil, en fermant l'autre avec une obstination de myope.
Pendant que le journaliste expliquait l'intention de sa visite, et que l'écrivain l'écoutait sans répondre encore, en le regardant fixement par moments, Patissot, de plus en plus gêné, considérait cette célébrité.
Âgé de quarante ans à peine, il était de taille moyenne, assez gros et d'aspect bonhomme. Sa tête (très semblable à celles qu'on retrouve dans beaucoup de tableaux italiens du XVIe siècle), sans être belle au sens plastique du mot, présentait un grand caractère de puissance et d'intelligence. Les cheveux courts se redressaient sur le front très développé. Un nez droit s'arrêtait, coupé net, comme par un coup de ciseau, trop brusque, au-dessus de la lèvre supérieure, qu'ombrageait une moustache assez épaisse ; et le menton entier était couvert de barbe taillée près de la peau. Le regard noir, souvent ironique, pénétrait ; et l'on sentait que là derrière une pensée toujours active travaillait, perçant les gens, interprétant les paroles, analysant les gestes, dénudant le cœur. Cette tête ronde et forte était bien celle de son nom, rapide et court, aux deux syllabes bondissantes dans le retentissement des deux voyelles.
Quand le journaliste eut terminé son boniment, l'écrivain lui répondit qu'il ne voulait point s'engager ; qu'il verrait cependant plus tard ; que son plan même n'était point encore suffisamment arrêté. Puis il se tut. C'était un congé, et les deux hommes, un peu confus, se levèrent. Mais un désir envahit Patissot : il voulait que ce personnage si connu lui dit un mot, un mot quelconque, qu'il pourrait répéter à ses collègues ; et, s'enhardissant, il balbutia :
 – Oh ! Monsieur, si vous saviez combien j'apprécie vos ouvrages !
L'autre s'inclina, mais ne répondit rien. Patissot devenait téméraire, il reprit :
– C'est un bien grand honneur pour moi de vous parler aujourd'hui.
L'écrivain salua encore, mais d'un air roide et impatienté. Patissot s'en aperçut, et, perdant la tête, il ajouta en se retirant :
– Quelle su-su-superbe propriété !
Alors le propriétaire s'éveilla dans le cœur indifférent de l'homme de lettres qui, souriant, ouvrit le vitrage pour montrer l'étendue de la perspective. Un horizon démesuré s'élargissait de tous les côtés, c'était Triel, Pisse-Fontaine, Chanteloup, toutes les hauteurs de l'Hautrie, et la Seine, à perte de vue.
Les deux visiteurs en extase félicitaient ; et la maison leur fut ouverte. Ils virent tout, jusqu'à la cuisine élégante dont les murs et le plafond même, recouverts en faïence à dessins bleus, excitent l'étonnement des paysans. « Comment avez-vous acheté cette demeure ? », demanda le journaliste. Et le romancier raconta que, cherchant une bicoque à louer pour un été, il avait trouvé la petite maison, adossée à la nouvelle, qu'on voulait vendre quelques milliers de francs, une bagatelle, presque rien. Il acheta séance tenante.
– Mais tout ce que vous avez ajouté a dû vous coûter cher ensuite !
L'écrivain sourit :
 – Oui, pas mal ! »
Et les deux hommes s'en allèrent. Le journaliste, tenant le bras de Patissot, philosophait, d'une voix lente :
– Tout général a son Waterloo, disait-il ; tout Balzac a ses Jardies et tout artiste habitant la campagne a son cœur de propriétaire.


ZOLA ET SA MAÎTRESSE JEANNE ROZEROT

Jeanne-Sophie Rozerot est née le 14 avril 1867 à Rouvres-sous-Meilly (Côte-d'Or). Son père, Philibert Rozerot, était meunier. Sa mère, Marie-Adèle Permann, morte en 1870, l'a laissée orpheline avec sa sœur aînée, Cécile. Leur père s'étant remarié, Cécile et Jeanne ont été confiées à leur grand-mère qui s'est occupée de leur instruction primaire en les envoyant à l'école des soeurs. Elles ont été recueillies par une cousine, puis envoyées chez une tante maternelle boulangère à Courbevoie. Cécile a suivi la même profession que sa tante. Jeanne a été placée dans un atelier parisien pour apprendre le métier de lingère.

À l'âge de vingt et un ans, en mai 1888,  elle est engagée comme couturière et lingère dans la maison d'Emile Zola. Elle suivra le couple lors de ses vacances à Royan avec deux autres domestiques.

Pour la séduire la belle et jeune Jeanne Rozerot, Zola décida de perdre du poids en suivant un régime strict et et de muscler son corps en parcourant la campagne à bicyclette. Elle devint sa maîtresse à l'automne 1888 (il avait 48 ans, elle en avait 21). Elle lui donnera très vite une fille, Denise, dès 1889 et, en 1891, un garçon, Jacques.

Émile Zola installa d'abord Jeanne Rozerot rue Saint-Lazare à Paris, où il résidait l'hiver. Puis, pour les vacances il loua pour elle la villa "Les Framboisiers", à Cheverchemont, sur la commune de Triel-sur-Seine (64 rue du Général-Leclec).

Depuis sa maison de Médan, de l'autre côté de la Seine, Zola pouvait observer à la jumelle, en se postant à la fenêtre de son bureau, Jeanne et ses deux jeunes enfants. Sa fille Denise écrira plus tard dans ses Mémoires : "La vue était directe, sans arbres gênants ni constructions à cette époque. Chaque jour, de la salle à manger, Jeanne Rozerot observait, dans une longue vue installée sur un piédestal, M. Zola qui se tenait prêt à sa maison de Médan. De cette manière, à heure convenue, ils pouvaient convenir d'un rendez-vous galant et astronomique". Zola, lui, de sa "fenêtre lointaine" regardait sa "double famille" avec une longue vue; et il fit faire, en 1895, un tableau de ce spectacle.

Pour Zola, après la traversée de la Seine à bicyclette, la montée était rude de Triel à Cheverchemont. C'est pourquoi, en 1895, Jeanne et les enfants se sont installés plus près de Médan, à Verneuil-sur-Seine.

Il semble qu'Alexandrine Zola ait appris, par une lettre anonyme, à la fin de l'année 1891, la liaison de son mari et l'existence d'enfants qu'elle n'avait pas pu lui donner. Finalement, les époux ne divorcèrent pas, pour éviter le scandale (lettre du 16 août 1892)  et Alexandrine accepta que son mari mène une double vie, exigeant seulement que, devant elle, il n'évoque jamais sa maîtresse. Aussi, chaque fois que Zola partait rejoindre sa seconde famille, il disait simplement: "Je vais voir les enfants!"

En juillet 1894 il écrit à H. Céard : "Je ne suis pas heureux. Ce partage, cette vie double que je suis forcé de vivre finissent par me désespérer. J'avais fait le rêve de rendre tout le monde heureux autour de moi, mais je vois bien que cela est impossible."

Un an avant sa mort, Zola avait entamé une procédure pour que les enfants portent son nom. Alexandrine lui avait promis qu'en cas de malheur elle s'occuperait de Jeanne et de ses enfants. C'est elle qui a décidé qu'ils s'appelleraient "Émile-Zola" et pas simplement "Zola", pour que leur nom passe à la postérité. Dès 1893, Émile avait écrit à Jeanne : "Il faudra bien que Denise et Jacques soient mes enfants pour tout le monde. Je veux qu'ils partagent tout le nom de leur père." A la mort de Zola Alexandrine a pris une partie de l'héritage de son mari et a donné l'autre partie aux enfants.

En 1902, Jeanne, Denise et Jacques ont suivi les funérailles de Zola perdus dans la foule. Mais en 1908, Alexandrine Zola et Jeanne Rozerot ont assisté ensemble à l'entrée au Panthéon.

Jeanne Rozerot est morte au cours d'une intervention chirurgicale en 1914. Ses enfants Denise Émile-Zola et Jacques Émile-Zola ont accompagné son cercueil au cimetière de Rouvres-sous-Meilly, son pays natal.



OCTAVE MIRBEAU À CHEVERCHEMONT

A 300 mètres de la villa "Les Framboisiers", en 1909, Octave Mirbeau, âgé seulement de 61 ans, mais malade et  vieillissant, a fait construire "la maison de ses rêves" au milieu d'un parc planté de peupliers. Il l'a conservée jusqu'à sa mort en 1917. Alice Mirbeau en a fait don à la Société des Gens de Lettres, qui l'a revendue en 1941.

Texte d'Albert Adès, « La dernière physionomie d'Octave Mirbeau », dans La Grande Revue de mars 1917, p. 149-157 :

"La maison qu'il s'était fait construire à Cheverchemont révélait bien sa recherche de lumière. Au milieu d'un jardin plein de roses et bordé de peupliers, c'est la maison la plus claire du pays.
— Regardez comme c'est beau, disait le Maître en indiquant de la main la vallée et les îles de la Seine, Triel et son église, le cimetière dont on découvrait les tombes, au loin Vernouillet et les quatre rangées de collines vertes, dont les dernières s'effaçaient dans le bleu du ciel. […]
Il se taisait, absorbé par l'étendue immense, et l'on sentait qu'ilse donnait à la nature, totalement, jusqu'à l'abolition de la pensée. […]
Nous faisions souvent un tour dans le potager. Les légumes, bien rangés, avec leurs attitudes comiques, remplissaient le Maître de joie. Un chou le faisait rire jusqu'aux larmes et il s'attendrissait sur une tomate.
Il avait une religion pour les fleurs – elle étaient à profusion dans son jardin – mais il aimait peut-être davantage les légumes. Il leur trouvait une âme plus proche de la nôtre, une beauté plus innocente. […]
Lorsqu'il commençait à faire frais, nous entrions dans la maison. Elle était une émanation de lui-même. Tout y avait été choisi minutieusement et minutieusement contrôlé dans la suite. Ce qui ne lui plaisait plus était mis au grenier. Il préférait un mur vide au mur orné d'une œuvre dont il ne tirait plus une jouissance d'art particulière.
Le sentiment était étrange qui vous saisissait à voir toutes ces toiles : les Cézanne, les Monet, les Van Gogh, les Pissarro, les Renoir, les Marquet, et ces sculptures : les Rodin, les Maillol – parmi les meubles de ces chambres claires – immobiles dans leur sérénité d'immortels chefs-d'œuvres, reconnus comme tels par toute une génération d'hommes. Car on savait que ces merveilles étaient entrées dans la maison d'Octave Mirbeau, ignorées du public, méprisées de l'élite. […]
Il avait donc la gloire, une maison claire, un jardin plein de roses, un potager plein de légumes, des murs et des meubles couverts d'objets qu'il admirait.
Il avait surtou, une compagne qu'il chérissait. Mêlée à toutes ses pensées, elle l'avait toujours compris, toujours stimulé au travail. Et il faisait remarquer à ses amis qu'elle avait su, pour lui, être un soutien jusqu'à sa mort, demeurer jeune, tandis que lui vieillissait.
– Oui, j'ai tout cela!… Je croyais que nous pourrions être heureux, avouait-il avec amertume.
Mais la pensée de la guerre est entrée dans sa maison. […]"


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