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VICTOR HUGO

EN ORLEANAIS


Il y a quelque exagération dans ce qu'écrit Hubert Juin dans son Victor Hugo (Flammarion, 1980, t. I, p. 30): "Cet écrivain, qui a parlé comme nul autre de Paris, ne fait que traverser la France, gagnant les frontières par étapes pressées, s'arrêtant à peine dans les provinces du Centre".

En réalité, Hugo a eu, à plusieurs reprises, l'occasion de découvrir l'Orléanais et d'y séjourner.


BLOIS, SEJOUR DE SON PERE

La ville avec laquelle il eut le plus de contacts est sans doute Blois. Il y était passé dès l'âge de neuf ans, en mars 1811, alors qu'avec sa mère et ses frères il se rendait en Espagne pour rejoindre son père. Adèle Hugo écrira plus tard : "Ils furent libres d'ouvrir leurs plus grands yeux jusqu'à Blois où le soir et la fatigue les leur fermèrent au moment où ils entraient dans les peupliers qui précèdent la ville. A cette époque, les chevaux manquaient à cause de la guerre; l'armée prenait tout ce qui était passable; le reste, abandonné aux voitures, n'était pas capable de grandes vitesses ni de longues traites; les diligences n'allaient guère la nuit. On coucha donc à Blois, et Victor qui y était entré endormi en sortit à peine éveillé, et traversa sans même la voir cette ville où son père devait être interné par la Restauration." (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. I).

Son père, Joseph–Léopold-Sigisbert, comte Hugo, général d'Empire, marié en secondes noces avec sa maîtresse corse Catherine Thomas avait d'abord acquis, pour sa retraite, la propriété de Saint-Lazare, une ancienne léproserie à l'emplacement de l'actuel lycée Augustin-Thierry; puis il avait acheté, en 1816, une maison au 73 de la rue du Foix (démolie, vers l'acuel n° 65).

Son fils Victor a été obligé de reprendre des relations avec son père, à l'occasion du consentement paternel nécessaire, en juillet 1822, en vue de son mariage avec Adèle Foucher. La naissance du jeune Léopold-Victor, le 16 juillet 1823, va achever de retisser des liens entre le fils, le père et la belle-mère. L'enfant étant de santé très fragile, il est amené à Blois. Malgré tous les soins, l'enfant meurt le 9 octobre 1823, dans la maison rue du Foix.

En 1825, Hugo vient à Blois avec sa femme et son deuxième enfant, sa fille Léopoldine. Son père l'accueille à l'arrivée de la malle-poste. Mais Hugo a romancé la scène : "Le 17 [24] avril 1825, il y a 39 ans, aujourd'hui même, j'arrivais à Blois… C'était le matin. Je venais de Paris. J'avais passé la nuit en malle-poste… je m'étais endormi. La voix du conducteur me réveilla. Voilà Blois ! me cria-t-il. J'ouvrir les yeux et vis mille fenêtres à la fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, de clochers, un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille ville en amphithéâtre, capricieusement répandue sur les saillies d'un plan incliné… un quart d'heure après, j'étais rue du Foix, n°73. Je frappai à une petite porte donnant sur le jardin : un homme qui travaillait au jardin vint m'ouvrir. C'était mon père…"

Le séjour dure de la mi-avril à la fin mai. Victor en profite pour visiter Chambord et écrit à son Alfred de Vigny, le 28 avril : "Je suis ici dans la plus délicieuse ville qui se puisse rêver. À chaque pas un souvenir. La maison de mon père est en pierre de taille blanche avec des volets verts comme ceux que rêvait Jean-Jacques Rousseau ; elle est située entre deux jardins charmants ; au pied d'un coteau entre l'arbre de Gaston et les clochers de Saint-Nicolas."L'un de ces clochers n'a point été achevé et tombe en ruine. Le temps le démolit avant que l'homme l'ait bâti."

La mort du général, en 1828, éloignera définitivement Victor Hugo de Blois et de sa belle-mère.


A DREUX, A LA RECHERCHE D'ADELE FOUCHER

Victor Hugo avait connu Adèle Foucher en 1809 aux Feuillantines. Dix ans plus tard, les deux jeunes gens s'avouèrent leur amour et, bientôt, ils se considérèrent comme fiancés. "A Dreux, toute ma vie s'est décidée" , écrira Hugo (lettre du 9.2.1882). En effet, le 11 juillet 1821, il avait appris qu'Adèle et ses parents étaient partis à Dreux chez un oncle, Asseline. Sans plus tarder, il décide de la rejoindre, à pied, puisqu'il n'a pas de quoi payer le voyage. En route, il couche à Houdan chez M. Souillard, le père d'un ami qui a pris le pseudonyme plus euphonique de Saint-Valry.

Le jeune Victor entre donc à Dreux le 19 juillet, par le vallon de Chérizy. Là il se baigne, tout nu, et il écrit un court poème :

Le voyageur s'assied sous votre ombre immobile,
Beau vallon; triste et seul il contemple en rêvant
L'oiseau qui fuit l'oiseau, l'eau que souille un reptile
Et le jonc qu'agite le vent...

Dès le lendemain de son arrivée, le 20 juillet 1821, Hugo a la joie d'entrevoir sa belle. Mais, par malchance, il croise aussi le père, M. Pierre Foucher. Pour aller au devant de ses soupçons, il lui écrit un mot de lettre, dans lequel il ment effrontément: "J'ai eu le plaisir de vous voir aujourd'hui, ici même, à Dreux, et je me suis demandé si je rêvais... Il ne nous reste qu'à nous étonner du plus bizarre de tous les hasards..."

Le même jour, il écrit à Alfred de Vigny : "Je suis harassé, mais tout glorieux d'avoir fait vingt lieux sur mes jambes; je regarde toutes les voitures en pitié; si vous étiez avec moi en ce moment, jamais vous n'auriez vu plus insolent bipède […]. Cette expérience m'a prouvé qu'on peut marcher avec ses pieds." Dans la même lettre, il évoque les ruines de l'ancien château, en déplorant qu'il n'y ait à Dreux "aucun monument druidique", par la raison que "Dreux a donné son nom aux Druides et ils ne lui ont point laissé de vestiges". On pardonnera à Hugo d'avoir accepté cette étymologie fantaisiste et l'on retiendra ce premier témoignage de son goût pour les ruines médiévales et pour les "antiques" en général.

Hugo resta à Dreux du 19 au 23 juillet 1821. Son séjour semble ne pas être passé inaperçu, si l'on en croit une lettre que son ami Saint-Valry lui envoya de Dreux le 30 septembre suivant :

"Je viens d'apprendre ici quelque chose qui m'a fort réjoui: figurez-vous qu'il y a quelques mois on vit paraître dans cette ville un jeune étranger qui attira tous les regards par sa manière d'être extraordinaire. Tantôt il parcourait la rue et la place, pris de hâte, en courant, tantôt il marchait gravement, une lettre à la main, sans regarder personne et comme s'il eût été dans une chambre; le matin on l'apercevait grimpé sur les ruines, restes de fortifications, comme un marin qui considère, du haut d'un rocher, s'il est temps de mettre à la voile; le soir on le retrouvait, assis sur un banc ou sur un tas de pierres, plongé dans la plus profonde méditation. Durant ce manège, qui dura plusieurs jours, il ne fut plus question que du jeune étranger. Chacun était persuadé que c'était sans doute un pauvre aliéné; les esprits s'inquiétèrent, l'autorité fut avertie; on interrogea le jeune homme qui répondit comme quelqu'un qui a une bonne dose de raison. Alors on le laissa tranquille et on renonça au projet de le mettre en lieu de sûreté. Enfin, il quitta la ville, après avoir dîné chez une personne de sa connaissance, qui donna aux curieux les meilleurs renseignements sur son compte. Cela n'empêche pas qu'un grand nombre de personnes ont conservé l'idée que c'était un fou échappé des Petites Maisons: la police est si mal faite! Et cet étranger, mon cher Victor, c'était vous! Tout académicien que vous êtes, je vous engage une autre fois, quand vous voyagerez, à vous munir de papiers, car je n'ai pas de tante dans toutes les villes de France et, quand on est poète, il paraît qu'on court grand risque d'être envoyé à Charenton comme un habitué de la maison... Adieu, mon cher fou!"

Beaucoup plus tard, en 1866, Saint-Valry relatera cette escapade sous le titre significatif de "Un Voyage sentimental".


VACANCES A BLOIS ET EN SOLOGNE

Quand Hugo aura réussi, à force de patience et de succès littéraires, à vaincre l'hostilité du père d'Adèle, il lui restera à obtenir l'accord du général et à régler les formalités du mariage. Tout se fera par lettres entre Paris et Blois. Ensuite, en juillet 1823, naîtra le premier enfant, prénommé Léopold, qui sera confié à son grand-père à Blois. Il ne vivra que quelques semaines et sera enterré dans une propriété que le général avait acquise en Sologne, "La Miltière", à l'ouest de Romorantin, sur les communes de Lassay et de Pruniers. En août 1824 naîtra Léopoldine et, l'année suivante, le jeune ménage et le bébé viendront passer trois semaines à Blois, fin avril-début mai 1825.

Le 7mai, il écrit à son ami Adolphe de Saint-Valry :

"J'ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c'est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les folies même sont représentées dans l'admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaliers. J'ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle; j'ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce sommet, et un morceau du châssis de la croisée sur laquelle François Ier a inscrit les deux vers: Souvent femme varie / Bien fol est qui s'y fie. Ces deux reliques me sont précieuses."

L'état dans lequel Hugo a trouvé Chambord l'a sans doute frappé puisque, le 2 octobre 1825, il écrira dans son article "Guerre aux démolisseurs" :

"A Blois, le château des Etats sert de caserne et la belle tour octogone de Catherine de Médicis croule ensevelie sous le charpentes d'un quartier de cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne d'Arc vient de disparaître. […] Nous avons visité Chambord, cet Alhambra de la France. Il chancelle déjà, miné par les eaux du ciel qui ont filtré à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le déclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, la souscription – souscription qui, certes, méritait d'être nationale – qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays, aura été inutile; et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau comme un palais de fées, grand comme un palais de rois."

Séjournant à Blois chez son père, Hugo ne manqua pas d'aller dans sa propriété de La Miltière. Ce coin de Sologne l'intéressait, entre autres raisons, parce que, les années précédentes, des découvertes et des fouilles archéologiques avaient eu lieu non loin de là sur le territoire de la commune de Gièvres où l'on avait mis au jour de nombreux vases funéraires: Jollois, de La Saussaye s'étaient intéressés à cette découverte. Hugo, "très curieux de toutes les antiquités", avait fait demander à son père de lui envoyer quelques vases et celui-ci, si l'on en croit une lettre de juillet 1824, avait même songé à acquérir un terrain sur le site pour y faire des fouilles avec son fils.

Hugo n'a eu que peu de temps pour découvrir la Sologne (au mois de septembre de la même année 1824, il ne fera que la traverser, au retour d'un voyage dans les Alpes suisses, passant par Mehun-sur-Yèvre, Salbris, Lamotte et Orléans). Il en a gardé l'idée d'une région au climat assez malsain, puisque, un mois après son retour à Paris, il écrira à son père: "Les chaleurs successives, la solitude et le dénuement de la Miltière me font trembler pour ta chère santé. Il me semble que tu aurais dû […] ne pas t'aventurer seul dans cette saison au milieu des déserts de la Sologne. Tu sais comme moi combien les pays humides et sablonneux exhalent de miasmes morbifiques dans les grandes chaleurs" (lettre du 19 juin 1825).

Toutefois Hugo a conservé de son bref séjour des impressions qui se retrouveront dans au moins deux de ses poèmes. Le premier se trouve dans l'un de ses albums:

Quand de Chambord on approche,
La Sologne est sans éclat; *
C'est un paysage plat
Comme punaise et Baroche.

En Sologne rien à voir
Que des bois de pins, des plaines,
Des joncs, du sable, et le soir **
De clairs étangs sous les chênes.

J'habite à Romorantin
Un bon vieux grenier fidèle,
Où mon âme, le matin,
Voisine avec l'hirondelle (..)

* variante : "a peu d'éclat"
** variante : Pourtant plus loin on peut voir / Plus de bois et moins de plaines / D'anciens donjons, et le soir…

Dans un plus long poème des Chansons des rues et des bois, intitulé "Fuite en Sologne", il montre comment, dans ce "pays sombre plein de rêves profonds", pouvait se renouveler l'inspiration poétique. Il y parle de la Sologne des légendes, des fées, des follets et des lutins qui, le soir, cognent "au plafond des manoirs". Il y évoque les "pâles miroirs" des étangs, le tremblement de leur eau sombre, le nénuphar des berges, la sarcelle, le martin-pêcheur, la sphaigne aux larges feuilles et les grands roseaux verts.

Victor HUGO, Fuite en Sologne (au poète Mérante)

I
Ami, viens me rejoindre.
Les bois sont innocents.
Il est bon de voir poindre
L'aube des paysans.

Paris, morne et farouche,
Pousse des hurlements
Et se tord sous la douche
Des noirs événements.

Il revient, loi sinistre,
Etrange état normal !
A l'ennui par le cuistre
Et par le monstre au mal.

II
J'ai fui ; viens. C'est dans l'ombre
Que nous nous réchauffons.
J'habite un pays sombre
Plein de rêves profonds.

Les récits de grand-mère
Et les signes de croix
Ont mis une chimère
Charmante, dans les bois.

Ici, sous chaque porte,
S'assied le fabliau,
Nain du foyer qui porte
Perruque in-folio.

L'elfe dans les nymphées
Fait tourner ses fuseaux ;
Ici l'on a des fées
Comme ailleurs des oiseaux.

Le conte, aimé des chaumes,
Trouve au bord des chemins,
Parfois, un nid de gnomes
Qu'il prend dans ses deux mains.

Les follets sont des drôles
Pétris d'ombre et d'azur
Qui font aux creux des saules
Un flamboiement obscur.

Le faune aux doigts d'écorce
Rapproche par moments
Sous la table au pied torse
Les genoux des amants.

Le soir un lutin cogne
Aux plafonds des manoirs ;
Les étangs de Sologne
Sont de pâles miroirs.

Les nénuphars des berges
Me regardent la nuit ;
Les fleurs semblent des vierges ;
L'âme des choses luit.

III
Cette bruyère est douce ;
Ici le ciel est bleu,
L'homme vit, le blé pousse
Dans la bonté de Dieu.

J'habite sous les chênes
Frémissants et calmants ;
L'air est tiède, et les plaines
Sont des rayonnements.

Je me suis fait un gîte
D'arbres, sourds à nos pas ;
Ce que le vent agite,
L'homme ne l'émeut pas.

Le matin, je sommeille
Confusément encor.
L'aube arrive vermeille
Dans une gloire d'or.

– Ami, dit la ramée,
Il fait jour maintenant. –
Une mouche enfermée
M'éveille en bourdonnant.

IV
Viens, loin des catastrophes,
Mêler sous nos berceaux
Le frisson de tes strophes
Au tremblement des eaux.

Viens, l'étang solitaire
Est un poème aussi.
Les lacs ont le mystère,
Nos coeurs ont le souci.

Tout comme l'hirondelle,
La stance quelquefois
Aime à mouiller son aile
Dans la mare des bois.

C'est, la tête inondée
Des pleurs de la forêt,
Que souvent le spondée
A Virgile apparaît.

C'est des sources, des îles,
Du hêtre et du glaïeul
Que sort ce tas d'idylles
Dont Tityre est l'aïeul.

Segrais, chez Pan son hôte,
Fit un livre serein
Où la grenouille saute
Du sonnet au quatrain.

Pendant qu'en sa nacelle
Racan chantait Babet,
Du bec de la sarcelle
Une rime tombait.

Moi, ce serait ma joie
D'errer dans la fraîcheur
D'une églogue où l'on voie
Fuir le martin-pêcheur.

L'ode même, superbe,
Jamais ne renia
Toute cette grande herbe
Où rit Titania.

Ami, l'étang révèle
Et mêle, brin à brin,
Une flore nouvelle
Au vieil alexandrin.

Le style se retrempe
Lorsque nous le plongeons
Dans cette eau sombre où rampe
Un esprit sous les joncs.

Viens, pour peu que tu veuilles
Voir croître dans ton vers
La sphaigne aux larges feuilles
Et les grands roseaux verts.

Le 19 mai, Hugo laissa son épouse et sa petite fille à Blois pour se rendre à Reims au sacre de Charles X : à 4 heures de l'après-midi, il écrit à Adèle d'Orléans, qu'il se contente de traverser.

Par son père, il continuera, les années suivantes, à être tenu au courant des menus événements de la vie blésoise. En décembre 1825, par exemple, il s'informera sur les inondations de la Loire, dont les eaux ont atteint le jardin anglais de la maison des Hugo.

C'est la mort brutale du général, le 28 janvier 1828, qui mettra fin aux rapports entre Hugo et Blois. Sa belle-mère, Catherine, gardera la maison de la rue du Foix, où elle mourra en 1858; la Miltière sera vendue en 1831.

L'oeuvre littéraire de Hugo contient plusieurs souvenirs de la ville de Blois. C'est à Blois qu'il situera les deux premiers actes de Marion Delorme (l'acte IV se passant dans les salle des gardes de Chambord et l'acte V au donjon de Beaugency). En juin 1830, il écrivait à Louis Boulanger un poème qu'il a recueilli dans les Feuilles d'Automne :

Montez à travers Blois cet escalier de rues
Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues;
Laissez-là le château, quoique sombre et puissant,
Quoiqu'il ait à la face une tache de sang;
Admirez en passant cette tour octogone
Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone;
Mais passez. - Et sorti de la ville, au midi,
Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi,
Que surmonte un grand arbre, un noyer ce me semble,
Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble.
Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant,
Vous l'aurez vu de loin, sans doute, en arrivant.
Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre,
Que la ville étagée en long amphithéâtre,
Que l'église, où la Loire et ses voiles au vent
Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants,
Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles,
Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.
Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon.
Regardez à vos pieds. - Louis, cette maison
Qu'on voit bâtie en pierre et d'ardoise couverte,
Blanche et carrée, au bas de la colline verte,
Et qui, fermée à peine aux regards étrangers,
S'épanouit charmante entre ses deux vergers;
C'est là. - Regardez bien. - C'est le toit de mon père.
C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre.
(...)
Une maison à Blois! riante quoique en deuil!
Elégante et petite, avec un lierre au seuil,
Et qui fait soupirer le voyageur d'envie,
Comme un charmant asile où reposer sa vie;
Tant sa neuve façade a des fraîches couleurs,
Tant son front est caché dans l'herbe et dans les fleurs!..

En avril 1864, Hugo, exilé à Hauteville-House, eut le plaisir de recevoir un ouvrage du dessinateur M.A. Queroy, Les rues et les maisons du vieux Blois, contenant vingt eaux-fortes. Il écrivit à l'auteur une lettre de remerciements dans laquelle il évoquait son arrivée à Blois en avril 1825 et sa découverte de la ville avec ses "façades aiguës à pignons de pierre au bord de l'eau"; dans un très beau passage, il fait revivre le souvenir qu'il a gardé des teintes du soleil couchant sur les toits de la ville. Puis il remercie le graveur de lui avoir rendu l'image des rues de la vieille ville, celle des "logis en bois sculpté de la rue Saint-Martin", celle de "l'hôtel Denis-Dupont, avec sa lanterne d'escalier de baies obliques", celle de "l'arcade surbaissée de la rue Pierre-de-Blois"; et la "fine et délicate maison de la rue des Orfèvres", et la rue Chemonton, et la Tour d'Argent, l'hôtel de Guise, l'hôtel de Cheverny, l'hôtel Sardini "avec ses voûtes en anse de panier", l'hôtel d'Alluye, les degrés de Saint-Louis, "la jolie tourelle à pans coupés dite oratoire de la reine Anne", derrière laquelle était "le jardin où Louis XII goutteux se promenait sur son petit mulet"... Et il termine par ces phrases: "C'est bien là Blois, mon Blois à moi, ma ville lumineuse. […] Je suis heureux qu'elle soit si bien conservée, si peu défaite, et si pareille encore à ce que je l'ai vue il y a quarante ans, cette ville à laquelle m'attache cet invisible écheveau des fils de l'âme, impossible à rompre, ce Blois qui m'a vu adolescent, ce Blois où les rues me connaissent, où une maison m'a aimé..." (lettre du 17 avril 1864).


LE LONG DE LA LOIRE AVEC JULIETTE

C'est en février 1833 que Hugo devint l'amant de Juliette Drouet (1806-1883). Les parents de Juliette, Marie et Julien Gauvain, tenaient un atelier de couture à Fougères. Très tôt orpheline, elle avait été élevée à Saint-Mandé par un oncle, René-Henry Drouet. A 19 ans, elle était devenue la maîtresse du sculpteur James Pradier, dont elle avait une fille, Claire. A 22 ans, en 1828, elle avait commencé une carrière de comédienne sous le nom de Juliette Drouet. En 1833, Victor Hugo l'avait remarquée et l'avait fait jouer dans Marie Tudor, mais son jeu avait été vivement critiqué par le public et les journaux. Ce qui n'empêcha pas Hugo d'en faire sa maîtresse.

En 1834, la jeune femme, exaspérée par la jalousie de son "Toto", s'enfuit à Brest. Et voilà notre poète sur les routes, à la recherche de la belle fugitive. Ce sera, selon le mot d'Hubert Juin, son premier "vrai voyage", avec le retour buissonnier par Carnac, Auray, Vannes, Nantes, Angers, Tours et Orléans.

Le carnet de voyage, sur lequel Hugo faisait minutieusement le relevé de toutes ses dépenses et des croquis qu'il prenait, nous permet de le suivre tout au long de la Loire: d'abord son voyage de Nantes à Tours par le bateau à vapeur; puis sa visite du château d'Amboise, qu'il trouve admirable au clair de lune, mais "restauré d'une manière absurde, la chapelle exceptée"; son arrivée à Blois "par l'affreuse patache Maloiseau" et sa visite du château: "dévastation turque; le concierge bredouille comme celui du bagne de Brest; a montré autrefois le chemin à la duchesse de Berry; dit que c'était une petite dame très curieuse".

Près de dix ans plus tard, Hugo fixera les impressions qu'il ressentit alors devant la Loire, découverte d'abord du bateau à vapeur, puis vue de la route qui suit le fleuve :

"On a beaucoup trop vanté la Loire. […] Une eau jaune et large, des rives plates, des peupliers partout, voilà la Loire. Le peuplier est le seul arbre qui soit bête. Il masque tous les horizons de la Loire. Le long de la rivière, dans les îles, au bord de la levée, au fond des lointains, on ne voit que peupliers. Il y a pour mon esprit je ne sais quel rapport intime, je ne sais quelle ineffable ressemblance entre un paysage composé de peupliers et une tragédie écrite en vers alexandrins. Le peuplier est, comme l'alexandrin, une des formes classiques de l'ennui. Il pleuvait, j'avais passé une nuit sans sommeil, je ne sais si cela m'a mis de mauvaise humeur, mais tout sur la Loire m'a paru froid, triste, méthodique, monotone, compassé et solennel. On rencontre de temps en temps des convois de cinq ou six embarcations qui remontent ou descendent le fleuve. Chaque bateau n'a qu'un mât et une voile carrée. Celui qui a la plus grande voile précède les autres et les traîne, et le convoi est disposé de façon que les voiles vont diminuant de grandeur d'un bateau à l'autre du premier au dernier, avec une sorte de décroissance symétrique que n'interrompt aucune saillie, que ne dérange aucun caprice. On se rappelle involontairement la caricature de la famille anglaise, et l'on croirait voir voguer à pleines voiles une gamme chromatique. Je n'ai vu cela que sur la Loire. […] La Loire traverse cette grande alluvion du déluge qu'on appelle la Sologne; elle en rapporte des sables que son flot charrie et qui obstruent souvent et encombrent son lit. De là, dans ces plaines basses, des crues et des inondations fréquentes qui refoulent au loin les villages. Sur la rive droite, il s'abritent derrière la levée; mais là ils sont à peu près perdus pour le regard; le passant ne les voit pas. […] Ce que la Loire a de plus pittoresque et de plus grandiose, c'est cette immense muraille calcaire, mêlée de grès, de pierre meulière et d'argile à potier, qui borde et encaisse sa rive droite, et qui se développe au regard de Blois à Tours avec une variété et une gaieté inexprimables, tantôt roche sauvage, tantôt jardin anglais, couverte d'arbres et de fleurs, couronnée de ceps qui mûrissent et de cheminées qui fument, trouée comme une éponge, habitée comme une fourmilière. Il y a là des cavernes profondes où se cachaient jadis les faux monnoyeurs qui contrefaisaient l'E de la monnaie de Tours et inondaient la province de faux sous tournois. Aujourd'hui les rudes embrasures de ces antres sont fermées par de jolis châssis coquettement ajustés dans la roche, et de temps en temps on aperçoit à travers la vitre le gracieux profil d'une jeune fille bizarrement coiffée, occupée à mettre en boîte l'anis, l'angélique et la coriandre. Les confiseurs ont remplacé les faux monnoyeurs. (En Voyage, Pyrénées, 1843).


RAPIDE PASSAGE A ORLEANS

De Blois à Orléans, Hugo et Juliette voyagèrent par la malle-poste. Ils arrivèrent à Orléans le 19 août à cinq heures et quart et allèrent loger à l'Hôtel de France que Hugo trouva "exécrable". Dès son arrivée, il écrivit une courte lettre à sa femme (publiée par Henri Guillemin, Table Ronde, août 1949). A sept heures, il monta "sur les clochers de Sainte-Croix" où il dessina "la balustrade du haut du clocher". Mais on peut penser que la cathédrale d'Orléans n'eut pas l'heur de lui plaire puisque, dans Le Rhin, il en parlera comme d'une "odieuse église qui, de loin, vous fait tant de promesses et qui, de près, n'en tient aucune" (lettre XXIX).

 

Parti de Blois par la malle à 1 h

19 août - arrivé à Orléans à 5 h 1/4

logé Hôtel de France

Monté sur les clochers de Ste-Croix à 7 h

 

 

Balustrade du haut du clocher

au portefaix - 25 c
au sacristain - 25
Hôtel de France Orléans

Paillet Beauvallet, gargotier
blanchissage - 40
dîner, coucher, déjeuner à l'Hôtel de France
exécrable - 8 30

Hugo, Carnets de voyage d'août 1834 - folio 39
(d'après les Etrennes orléanaises de 1834, p. 227, l'Hôtel de France, place du Martroi, était tenu par Paillet-Bonvallet

Le lendemain 20 août, une demi-heure avant leur départ, Juliette et Victor entreprennent une rapide visite du musée "là (où) est la tour de ville", c'est-à-dire du Musée de l'Hôtel des Créneaux, ouvert alors depuis dix ans, avec, comme pièce majeure, les tableaux de Deruet provenant du château de Richelieu. Le carnet de notre voyageur ne donne aucun détail sur cette visite. Hugo a seulement noté un nom propre: "Louis Guérin"...

là est la tour de Ville
20 août Orléans Musée 3 h 1/2

Hugo, Carnets de voyage d'août 1834 - folio 40

A PITHIVIERS ET YEVRE-LE-CHATEL

On lit à la suite dans le carnet: "20 août. Parti d'Orléans pour Pithiviers à 4 h. par une atroce patache où la fée fétide et le gnome Puant voyagent avec nous. Prix de la place (10 lieues) 3 f. Arrivé à Pithiviers à 9 h. du s. Logé à l'Hôtel de l'Ecu, dans la chambre occupée par le pape Pie VII dans sa captivité. Couché dans le lit du pape. Belle tapisserie du 16e siècle dans la chambre. Vient du château de Malesherbes."

Le fait de coucher avec Juliette dans le lit du pape a dû paraître à Hugo particulièrement piquant. Effectivement, Pie VII avait passé la nuit du 23 au 24 janvier 1814 à l'Hôtel de l'Ecu, 36 place du Martroi, tenu alors par les époux Davoust auquel ce pontife avait remis son portrait en souvenir de son passage (on peut le voir aujourd'hui à la sacristie de l'église Saint-Salomon-Saint-Grégoire).

Les carnets de Hugo ne disent rien de ce qu'il a pu voir de la petite ville gâtinaise. C'était alors l'époque où l'on y entreprenait la démolition des tours de ville et de la fameuse tour de la dame Héloïse; mais on ne sait pas ce que le poète a pu penser devant ces vestiges en cours de démantèlement.

Ce qui l'a surtout attiré, ce sont les ruines toutes proches d'Yèvre-le-Châtel, où il alla à pied le lendemain 21 août: il y déjeuna et fit deux dessins, "le cimetière d'Hyèvre le Châtel" (c'est-à-dire Saint-Lubin) et le château, qu'il acheva à 6 h 1/2 du soir. En fait, il nous reste de lui six dessins des ruines d'Yèvre-le-Châtel (deux sont conservés dans les carnets de la Maison Victor Hugo, quatre figurent dans le carnet de la collection Langlois-Berthelot).

Le lendemain, les deux amants partirent à 7 h. pour Etampes. Là Hugo écrivit une longue lettre à son épouse, dans laquelle on lit:

"Je suis à Étampes, j'y ai trouvé une espèce d'antiquaire, ancien officier de la garde, ami de Paul Lacroix, nommé M. Grandmaison, à qui appartient ce fameux donjon d'Étampes que tu connais, et qui veut me montrer toutes les ruines des alentours. Elles sont assez nombreuses et fort belles. Nous devons aller voir demain le Temple, ancien monastère écroulé sur la montagne. Il y a ici de belles églises romanes. Une (Saint-Martin) a une tour penchée comme Pise. Il serait possible que j'allasse de là à Fontainebleau voir le château, s'il se présente une bonne occasion ; mais les vacances rendent les voitures chères et rares. — Écris-moi toujours à Melun. J'ai passé hier une admirable journée à Pithiviers et aux environs. Yèvres-le-Châtel, qui est à deux lieues et où je suis allé à pied avec mes souliers percés, contient à lui seul un couvent et un château, ruinés, mais complets. C'est magnifique. Je dessine tout ce que je vois. Tu en jugeras." (lettre du 22 août 1834).

Hièvre <sic> le Châtel 6 h 1/2 du soir
folio 44 verso des carnets du 22 juillet au 31 août 1834 - Maison de V. Hugo-Hauteville House 976
8,5 cm x 14,2 cm


A MONTARGIS, UN DESENCHANTEMENT

En septembre 1843, Hugo vient de perdre Léopoldine, en qui il voyait toujours la fillette qu'il avait emmenée avec lui autrefois à Blois, chez son grand-père Léopold. Douloureusement blessé, le poète passe des moments atroces. Aussi, pour dissiper son chagrin, entreprend-il un court voyage à Nemours et Montargis. Comptait-il découvrir dans la nature et dans les ruines gothiques un enchantement de rechange ?

À Nemours, contemplant la ville dans le silence de la nuit, il goûta "un de ces moments ineffables où l'on sent en soi quelque chose qui s'endort et quelque chose qui s'éveille".

Mais, à Montargis, devant les pauvres restes du château, il ne trouvera que les motifs d'une sainte colère dont on perçoit les échos dans un texte publié sous le titre Excursions hors Paris, à la date du 3 octobre:

"Montargis m'est apparu égayé par un jour de foire, attristé par un jour de pluie. Les chèvres, les boeufs, les vaches baissaient leur tête oblique liée par une corde et tirée par un bouvier, les paysans endimanchés, les paysannes juchées sur leur charrette, encombraient les rues et les places. Partout le bruit, le mouvement, le choc des enchères, les éclats de rire; partout les boutiques en plein vent, les étoffes déployées, les vaisselles étalées à terre, les passequilles et les bimbeloteries; partout aussi la boue, l'ondée et les parapluies ouverts. Ca et là des tréteaux; une vieille femme debout sur un cabriolet, ornée d'une perruque jaune et d'un turban rouge à gland d'argent, offrait aux marchands de boeufs ébahis une poudre merveilleuse et montrait des vers solitaires dans les fioles; un saltimbanque coiffé de chiendent cabriolait sur des chaises cassées; les bateleurs étaient en verve; la foule était en joie; mais tous les paillasses du monde ne valent pas un rayon de soleil. La ville, entourée de verdure, baignée d'un côté par le Loing, de l'autre par le canal, est jolie… Il reste quelques tours de la vieille enceinte du treizième siècle dont les bourgeois ont fait des terrasses et des tonnelles pour leurs jardinets. Cà et là, le canal, bordé de tanneries, rappelle Louviers et Amiens. L'église qu'on nomme, je crois, Sainte-Marguerite, est un assez beau vaisseau du quinzième siècle. L'abside va jusqu'au seizième. Des gens d'esprit ont remplacé les anciennes verrières par d'affreuses vitrailles dans le goût du café turc. J'étais curieux de voir le château, ce magnifique château de Montargis, célèbre dans toute l'Europe, dont la grand'salle dépassait en longueur et en largeur la salle des Pas Perdus du palais de justice de Paris. Je suis monté sur la colline par un escalier entre deux maisons; j'ai franchi une haute porte-donjon du douzième siècle à archivolte romane; j'ai traversé plusieurs cours, et je suis arrivé ainsi jusque dans une claire-voie de bois peinte en gris fermant une allée d'arbres bas et touffus. J'ai poussé la claire-voie et je suis entré dans l'allée. Au bout de l'allée j'ai trouvé une maison, une grande maison triste et blanchâtre, tapissée de figuiers, composée d'un seul étage avec un pavillon à toit pointu et une terrasse d'où l'on voit la ville et la plaine; du reste solitaire, lézardée, délabrée, close, barricadée et déserte. Le jardin, plein de hautes herbes, envahi par la ronce et l'ortie, avait comme la maison quelque chose de farouche et de sauvage. Je cherchais des yeux à travers les branchages les hautes tours, les mâchicoulis sculptés, les créneaux formidables du château de Montargis. Rien ne m'apparaissait. Enfin, à force de fureter dans les broussailles, j'ai découvert je ne sais quels tronçons informes, des pans de mur rongés de mousse; j'ai fait quelques pas dans la fougère mouillée, et j'ai aperçu par une brèche sous des buissons le caveau circulaire, noir et voûté d'une tour. La tour a été rasée. J'ai fait quelques pas encore, et je me suis trouvé sur une vaste esplanade toute couverte de ciguë et de bouillon-blanc. Un fossé dégradé borde cette esplanade dont le contour ondule et dessine vaguement au regard le plan géométral d'un grand édifice; des renflements arrondis indiquent la place des tours. J'avais sous les yeux le château de Montargis."


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