NOTICE « GUILLAUME BUDÉ »
dans André THEVET, Les vrais pourtraits et vies des hommes illustres grecz, latins et payens : recueilliz de leurs tableaux, livres, médalles antiques et modernes, 1584, p. 551 r° à 553 v°.
Encore qu'il me fût plus séant de m'abstenir de discourir des faits, gestes et dits de ce personnage, parce que les plus diserts orateurs qui aient été par cy devant et qui sont encore pour le jourd'hui ne pourraient approcher que de bien loin de la dignité que notre Budé a méritée, tant il a été doué de singularités, perfections et grâces, quoiqu'ils employassent toute l'industrie qu'ils auraient à bien dire. En quoi je ne pense aucunement décroître, ravir ou abaisser l'honneur, doctrine et bien dire de tant d'éloquents orateurs ; mais, puisque la vérité est telle, ce n'est pas la raison de la déguiser, pallier ou en rien altérer. Iaçoit [quoique] donc le silence des vertus de notre Budé me fût plus à honneur, pour ne pouvoir les mener à chef [à leur terme], toutefois ayant mis à nonchaloir [accordé peu d'importance à] telles conidérations j'ai bien voulu représenter à notre nation celui qui l'a tellement honorée que je serais par trop réputé ingrat si ici je ne lui eusse baillé place [donné une place] avec les autres hommes illustres que j'y ai proposés.
D'attendre l'entier récit de ce qu'il a exploité, fait et écrit serait perdre son temps, car plutôt je pourrais épuiser l'eau de la Seine que m'acquitter tellement en cet endroit de ma charge que, selon qu'il a mérité, rien ne restât en arrière. Ceci sera donc plutôt pour laisser en appétit le lecteur que, le rassasiant, faire tort au los et dignité de notre Budé, duquel, si nous recherchons la race dont il est issu, ne trouverons étrange si, par sa sainte conversation, doctes écrits et industrie, il s'est acquis une louange immortelle.
Il était natif de Paris, procréé d'un père fort honorable et de fort noble et ancienne race, appartenant à grands personnages qui, par leur prudence et magnanimité, ont tâché toute leur vie à l'agrandissement, splendeur et ornement non seulement de leur patrie, mais aussi au service de leurs seigneurs et Princes, nos Rois. De manière que ce n'est merveille si d'un tige adonné à l'embellissement, grandeur et conservation de notre France est descendu ce divin plançon [rejeton], lequel n'était fâcheux à plier au profit de sa patrie, puisque par degrés de naissance telle qualité était en lui découlée et infuse qui faisait que, succédant à ses aïeux, aussi il retenait d'eux, comme par hoirie [héritage] le naturel devoir où il se devait employer pour l'avancement de son pays.
Et, pour s'y adresser, il prit telle diligence et assiduité aux bonnes lettres que son père enfin fut contraint l'en tancer, lui remontrant le tort et préjudice qu'il faisait à sa santé, demeurant incessamment bandé à son étude. Pour cela toutefois ne put le dégoûter de la continuelle lecture qu'il faisait, et dont, en présence du Roi François premier, le los lui fut donné par certains grands personnages.
Mais ce qui plus fait recommander notre Budé est qu'étant déjà âgé, il ne dédaigna point se ranger au nombre des écoliers pour étudier en la langue grecque (imitant en ce Caton, lequel en sa vieillesse voulut bien encore apprendre à parler en grec). Et pour précepteurs eut George Hierôme [Hermonyme], qui se disait Lacédémonien, lequel il entretint fort longtemps à très grands frais, pour pouvoir de lui tirer ce peu de grec qu'il avait plus par naturel que non pas par art. Partant [par conséquent], afin qu'il pût parvenir à la perfection de la connaissance de cette langue grecque, il l'accosta de ce grand et tant renommé Lascare [Janus Lascaris], duquel il ne put toutefois avoir en tout vingt leçons, dont cependant il fit tel profit que Lascare fut contraint de reconnaître que notre Budé avait amené en France la doctrine et éloquence qui étaient particulières en la Grèce, tout ainsi que Cicéron, les ayant ravi à la Grèce, les avait attirées à Rome. Quant aux mathémates, il y comprenait plus que Jean Faber, excellent philosophe, ne pouvait lui en enseigner, de façon que Faber fut plutôt las d'enseigner, encore qu'il en reçut pour ce grand gage, que ce disciple d'apprendre.
Pour la jurisprudence, il fut envoyé à Orléans, où il prit une peine inestimable, durant trois ans qu'il y demeura, pour se rendre familière la connaissance de cette science, propre et peculière [privilégiées] pour l'administration et gouvernement de la République. De tels labeurs il a rapporté tel fruit qu'il a emporté le prix non seulement des Français, mais aussi des Italiens, Allemands et autres, en quelque science que ce fût.
De lui parangonner [comparer] aucun en la langue grecque, c'eût été une entreprise de trop grande témérité, d'autant qu'à Lascaris, Longolius et autres doctes et savants esprits il a fait paraître de la dextérité et perfection qu'il s'était acquises en cette langue, tant par lettres missives qu'il leur a écrites que par livres qu'il a mis en lumière pour l'illustration de cette langue, auxquels on reconnaît un style si doux, coulant et aimable, conjoint avec une grande gravité, orné de tant de fleurs et raretés qu'il est imposible quitter la lecture de ses écrits dès qu'on y a seulement jeté la vue. Entre autres, ses lettres missives sont farcies de tant d'élégances et riches gentillesses que ce grand personnage Tusan [Jacques Toussain, Tusanus] n'a point dédaigné s'en rendre interprète et commentateur.
Quant à ses Commentaires de la langue Grecque, je ne me mettrai à discourir du profit qu'on en peut recueillir, puisque le seul essai peut assez suffisamment faire foi de la merveilleuse utilité qui en peut provenir. Comme aussi des traductions qu'il a faites des livres d'Aristote et Philon, touchant le monde, et certaines parties des oeuvres des Morales de Plutarque, où il s'est comporté avec telle fidélité et industrie qu'on peut, sans contredire à vérité, assurer que ces auteurs n'ont mieux décrit ce qu'ils prétendaient en leur langue grecque et vulgaire que Budé a représenté leur intention en langage Latin.
Mais s'il a été exquis et recommandable pour les perfections qu'il avait en la langue grecque, il ne mérite moindre louange pour l'éclaircissement qu'il a apprêté à la Jurisprudence par ses annotations doctes et élégantes qu'il a faites sur le Digeste, où il n'a seulement rendu faciles, grandes et intelligibles les réponses des Jurisconsultes qui sont là contenues ; mais, après avoir retranché, autant que faire se pouvait, les discordances, contrariétés et antimonies qui s'y présentaient, il a corrigé plusieurs mots qui y étaient, viciés, corrompus et mal entendus par les interprètes. Et afin qu'on ne pût lui dire qu'il s'était seulement arrêté sur ce qu'aucuns appellent Théorie (improprement puisque la science du droit gît principalement en pratique, selon que très bien et très doctement l'a prouvé Aristote), après avoir expliqué le droit civil des anciens Romains, il nous a baillé son commentaire des mots et manières de parler dont on use en pratique avec l'interprétation d'iceux en notre langue Française, dont un chacun qui veut s'appliquer à l'administration politique ne peut nier qu'on ne puisse retirer un merveilleux profit.
Il a écrit et composé beaucoup d'autres oeuvres tant poèmes qu'harangues, lesquelles, combien qu'ils méritent grande louange, je passerai, pour venir à cet haut et excellent ouvrage de Asse, où il a bien démontré l'adresse et industrie divine de son esprit, soit qu'on prenne avis au sujet de l'œuvre, qui était de si haute liste que plusieurs excellents personnages n'ont jamais osé l'entreprendre, ou bien, s'ils y ont tendu, n'ont pu le poursuivre jusqu'à la fin. Ce qui est par moi proposé non point pour ravir à Hermolao [Hermolaus Barbarus], Politien [Angelus Politianus] et autres le los qui leur appartient, mais pour de mieux en mieux découvrir la gentillesse d'esprit de notre Parisien, qui mériterait être éternisé d'une louange immortelle quand il n'aurait jamais mis la main à la plume pour autre œuvre que celle-ci, puisqu'il a recherché tout ce qui était d'exquis touchant les poids et mesures, et a représenté la valeur, raison et prix des monnaies tant latines que grecques, avec une telle certitude que, quant il eût été du temps des plus anciens Romains et Grecs, il n'eût su déchiffrer avec telle assurance et vérité tant la valeur de ces monnaies que leurs règles de compter, s'il n'eût eu le crédit d'entrer aux cabinets des plus grands de ces nations. Que si on veut connaître avec quelle fidélité il a procédé en ce discours, qu'on confère ce qu'il en a écrit avec les longs traités que d'autres en ont fait, on trouvera que les uns ont pris plaisir à gazouiller pour faire croire à autrui chose qu'eux-mêmes ne savaient, les autres par ignorance se sont laissé couler au bris et ruine des niaiseries et impostures dont cette matière était entièrement obscurcie.
Ce n'est donc merveilles s'il a été si bien vu par Charles huitième, Roi de France, qui, le dénichant de son étude, le fit appeler avec très grand honneur pour suivre sa Cour, puisqu'il était bien difficile de choisir personnage qui fût doué de telles grâces et perfections comme notre Budé qui, pour cette occasion, ne put encore quitter la Cour, y étant retenu par le Roi Louis douzième, qui ne se pouvait saouler [lasser] de conférer avec lui et l'honorer de grandes caresses, libéralités et munificences.
Par deux fois l'envoya en ambassade en Italie, où il exécuta si heureusement sa charge qu'après il fut reçu au nombre des Secrétaires du Roi ; et, s'il eût voulu entrer au Parlement, il y avait l'une des premières et plus honorables dignités qui lui était destinée. Mais comme il ne prenait plaisir sinon quand il pouvait courtiser avec les Dames de sa Bibliothèque, il refusa ce parti, et enfin quitta la Cour jusqu'au règne du Roi François premier qui, étant amateur des bonnes lettres et de ceux qui y étaient adonnés, ne put durer qu'il n'eût en sa Cour ce pilier des Muses, estimant que ce lui serait un déshonneur, puisqu'il était Prince qui ne désirait que d'illustrer et surhausser la dignité des lettres, s'il laissait croupir plus longtemps son Budé dans les ténébreuses chartres [prisons] de son étude où, encores qu'il put véritablement faire un grand profit pour la république lettrée, si est-ce, qu'étant accasé [établi], semblait que son excellence fût engagée entremi [entre] les parois de son cabinet. Cela dis-je néanmoins, sans que je prétende favoriser à ceux qui tâchent de tirer de l'étude ceux lesquels ils veulent entremettre aux affaires, et les faire voler ou sans ailes ou avec celles qui ressemblent à celles de Phaeton. Partant, afin de faire voir et retentir le bruit et renommée des Muses, il rappela en Cour notre Parisien, afin que de là, comme du sommet et lieu plus éminent de tout le Royaume de France, il fît éclater les louanges des bonnes lettres. Et pour l'y retenir l'honora de l'état de Maître des Requêtes de son Hôtel, dont cet excellent personnage sut bien se servir pour accroître et amplifier la dignité des bonnes lettres. Et pour ce, plus ardemment qu'auparavant il n'avait fait, il en pourchassa l'avancement ; et premièrement suada [persuada] à ce bon Prince de leur établir un sûr domicile dans sa bonne ville de Paris, ce qu'il obtint aisément, tant parce que sa requête était plus que raisonnable qu'aussi d'autant qu'il avait l'oreille de son Prince, propice à accorder ce qui servait pour l'illustration des Muses. Et, de fait, le Roi fit venir des plus fameux professeurs de l'Europe, tant en hébreu, grec et latin qu'autres sciences, auxquels il ordonna bons et amples gages. Seul geste qui peut assez suffire, quant cet amateur des Muses n'aurait illustré son nom par autres infinies prouesses et belliqueux exploits, pour à jamais éterniser la mémoire de sa louange immortelle, et, après ce Prince, les Muses doivent révérer notre Budé, qui aurait conseillé, poussé et induit ce Prince à un si héroïque exploit.
Finalement ce docte Parisien, après avoir passé ces jours par les moyens qui ont été ci-dessus déduits, fut grièvement affligé d'une fièvre par les Parques, ennemies de l'heur et accroissement, qui, de jour en jour, sur-croissait aux bonnes sciences par son moyen, adresse et vigilance.
Enfin il mourut à Paris, le vingt-deuxième jour du mois d'août, l'an mil cinq cent quarante, étant âgé de septante trois ans. Et fut enterré de nuit à Paris en l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, n'ayant que pour toutes pompes et funérailles une torche allumée, avec une fort grande et honorable compagnie de ses parents, amis et des plus apparents de la Ville. Et parce qu'il y en a qui se débattant (comme l'on dit) de la chape à l'évêque*, se formalisent de ce qu'il n'eut plus grande somptuosité à ses obsèques, et ne voulant prendre cette raison en paiement, que puisque par son testament, qu'il fit un an avant sa mort, par exprès il avait ordonné qu'on ne lui fît autres cérémonie en sa sépulture, j'ai bien voulu ajouter ici quelques vers lesquels le Sieur de S. Gelais, poète mon compatriote, a faits sur ce sujet et qui, peut-être, contenteront mieux ces têtes chatouilleuses que ce que nous venons d'alléguer touchant la volonté du défunt.
HUITAIN
Qui est ce corps que si grand peuple suit ?
Las! c'est Budé, au cercueil étendu.
Que ne font donc les clochers plus grand bruit ?
Son bruit, sans cloche, est assez épandu.
Que n'a-t-on plus en torches dépendu
Suivant la mode accoutumée et sainte ?
Afin qu'il soit par l'obscur entendu
Que des Français la lumière est éteinte.
J'estime qu'assez j'ai discouru amplement des mœurs, dits, gestes et écrits de ce rare personnage, pour faire entendre à un chacun de combien s'abusent quelques-uns qui, ne prenant plaisir qu'à piquer les gens dignes de remarque, sans qu'il n'y ait aucune occasion, tâchent à avilir la louange de Budé. De trop m'en formaliser je m'en garderais bien, puisque je vois que Budé lui-même n'a daigné repousser par invective Érasme, Georges, Agricole et autres qui l'ont voulu amener à telles et si rigoureuses procédures.
ANDRÉ
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* Se débattre de la chape à l'évêque. C'est disputer à qui s'emparera d'un objet sur lequel ceux qui se le disputent n'ont aucun droit de propriété, comme la chape de l'évêque qui n'appartient qu'à lui seul ; ou, dans un autre sens, c'est contester pour une chose à laquelle aucun des contestants n'a ni ne peut avoir d'intérêt.