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La Vita Budaei de Louis Le Roy (1541)
résumé
À la demande de l'évêque de Coutances Philippe de Cossé, Loys Le Roy a entrepris la rédaction d'un éloge funèbre de Guillaume Budé. Ce texte a été publié quelques mois après la mort du grand humaniste. Une réédition en a été faite 1577 par l'imprimeur parisien Frédéric Morel : Gulielmi Budaei Parisiensis, viri clarissimi et suae aetatis doctissimi, Vita, per Ludovicum Regium. Elle est très accessible sur la Bibliothèque numérique de Lyon :
https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001100967442
L'ouvrage est dédié au chancelier Poyet, auquel Le Roy rappelle l'amitié qui le liait à Budé : « Vous avez toujours tenu Budé avec vous, captivé par sa vertu et son érudition ; vous ne vouliez pas vous séparer de lui, vous l'emmeniez partout avec vous, avec le plus grand respect vous le reteniez chez vous pour un séjour des plus agréables » [hunc nusquam a te dimittere, tecum quocunque proficiscereris deducere, in suavissimo convictu tuo honorificentissime detinere voluisti].
Dans la préface le Roy insiste sur la place qu'a tenue Budé dans la vie intellectuelle. Il y a eu des époques, véritables âges d'or [aureis aetatibus] où sont apparus des hommes de génie – Démosthène et Cicéron, Platon et Aristote, Homère et Virgile, Hippocrate et Galien – comme si une force [quaedam vis] bienveillante faisait naître parmi les hommes ceux qui allaient leur faire connaître ce qui est nécessaire à une vie bonne et heureuse [ad bene beateque vivendum]. Au XVIe siècle, où l'on a assisté à une véritable renaissance de tous les arts [omnes artes sese rursus erigere coeperunt], les grands hommes ne manquent pas. Pourtant, alors que jadis [olim], la coutume était d'élever des statues aux grands hommes [magnis hominibus], curieusement on fait une plus grande place aux anciens qu'aux modernes, lesquels sont en butte à une sorte d'hostilité [invidia]. Budé est un de ces personnages exceptionnels qui aident les humains perdus dans les tempêtes de la vie à atteindre le port du savoir [portum doctrinae]. Seul, sans maître, malgré une vie très active [vita occupatissima], il a su acquérir une vaste culture, sans tomber pourtant dans les défauts de certains prétendus savants que leur vantardise [jactatio] et leur mépris des autres rendent insupportables. C'est pourquoi cette Budaei Vita veut faire connaître à la postérité ce que fut cet homme hors du commun et unique [summum ac singularem virum].
Ensuite Le Roy passe rapidement sur la premières années de la vie de Budé : « Guillaume Budé, né à Paris d'une noble et ancienne lignée parisienne, eut des ancêtres qui ont rempli d'importantes charges, qui, en de nombreux domaines, ont été d'un grand secours pour nos princes et qui ont été une illustration pour notre pays. Il eut un père avant tout d'une grande culture et qui, comme c'était souvent le cas à l'époque, avait de l'intérêt pour les lettres. Tout enfant, il le confia à des précepteurs pour qu'il reçoive un enseignement littéraire. Dans toutes les écoles, à cette époque, on n'entendait que la voix d'hommes ignorants et barbares : l'éclat d'un savoir plus raffiné n'avait pas encore atteint la France. C'est pourquoi, alors qu'il n'avait goûté que superficiellement les auteurs latins, comme c'était la coutume et la tradition dans sa famille il fut envoyé dans la célèbre ville d'Orléans pour y apprendre le droit civil. Il passa trois ans dans cette université, où il perdit pratiquement tout son temps. […] Rappelé chez lui, il s'adonna à tous les plaisirs qui plaisent aux jeunes, mais surtout à la chasse et à la fauconnerie. [Gulielmus Budaeus Lutetiae Parisiorum nobili et antiqua stirpe ortus, majores habuit amplis honoribus functos, qui multis in rebus principibus nostris magno usui, et reipublicae ornamento fuerunt. Patre usus est copioso in primis, et, ut tum erant tempora, a literis non abhorrente. Puer admodum ab eo praeceptoribus est traditus, ut literis institueretur. Personabant adhuc omnes scholae vocibus imperitorum hominum et barbarorum : necdum politioris doctrinae splendor Gallis illuxerat. Quapropter cum vix primoribus labris Latinos scriptores attigisset, quod fuit in more majorum institutoque positum, Aureliam celebrem urbem, ut ibi jus civile disceret, est missus, Quo in gymnasio triennium versatus, operam pene omnem perdidit. […] Domum revocatus, cum aliis quibus adolescentia capitur voluptatibus, tum venationi atque aucupio praecipue indulsit.]
Mais bientôt, Budé prit conscience que le seul moyen de se consoler le la brièveté de la vie était d'essayer de devenir immortel aux yeux de la postérité. Aussi décida-t-il d'acquérir une vaste culture. Pour cela il renonça à tous les plaisirs, consacra moins de temps au sommeil, à la nourriture, aux soins du corps, considérant comme du temps perdu tout ce qui n'était pas consacré aux études [omne temps deperire quod in literis non collocaretur]. Pour ce développement, Le Roy s'inspire de ce que Cicéron dit de lui-même au début du Pro Archia.
Livré à lui-même, il fit d'abord de mauvais choix en lisant moins les grands auteurs eux-mêmes que leurs commentateurs [interpretes]. Puis il comprit son erreur et se lança dans des lectures méthodiques des orateurs, des poètes et des historiens latins. Ses progrès furent alors très rapides, à cause de l'ardeur qu'il y mettait [incredibiis discendi ardor].
Quand il voulut passer à l'étude du grec, il ne recula devant aucune dépense et s'offrit, en lui proposant un bon salaire [magna mercede], les leçons de Georges Hermonyme de Sparte ; mais il fut très déçu, car, si le maître parlait grec, il était dépourvu de toute érudition [expers erat omnis eruditionis].
Il rencontra ensuite Janus Lascaris, qui ne put lui accorder qu'une vingtaine de leçons, car il était le plus souvent en compagie du roi [in comitatu regis] ou pris par de longues missions à l'étranger [legationes longinquas] ; du moins lui prêta-t-il quelques livres.
Budé prit aussi des leçons de mathématiques avec Jacques Lefèvre d'Étaples, et ses progrès étaient si rapides que le maître se fatiguait à le suivre [prius ille docendo defatigaretur quam hic discendo].
C'est en grec surtout que la supériorité de Budé fut reconnue, d'abord par Janus Lascaris, puis par Christophe de Longueil. Celui-ci lui demanda de le prendre comme élève, mais Budé le vexa en lui répondant que ce n'était pas possible, que son temps étant pris par des affaires personnelles et publiques [negotiis familiaribus et forensibus]. De Longueil alla donc à Rome, en compagnie de Lazare de Baïf, pour y apprendre le grec. Cinq années plus tard, sûr d'être devenu aussi compétent que Budé, il lui envoya une lettre en grec. Budé lui répondit par une lettre écrite dans un grec si parfait et si élégant que Longueil, prenant conscience de son infériorité, se limita désormais aux textes latins.
C'est peut-être parce que Budé s'était mis aux études tardivement [jam aetate provectus], mais avec un grand acharnement et une grande soif de lecture [aviditas legendi], qu'il se hissa à un tel niveau, alors qu'on sait que les talents trop précoces se fanent rapidement.
Un de ses voisins, Viste, président du Conseil de Paris, à la fin d'un exposé que Budé fit devant le roi, attesta que, même les jours fériés [diebus festis], Budé ne perdait jamais de temps à flâner dehors. Et Le Roy renchérit en rappelant qu'il avait renoncé aux bons repas [conviviis], aux jeux de hasard [aleae], aux jeux de balle [pilae] ; le jour de son mariage avec Roberte Le Lyeur, il avait consacré au moins trois heures à l'étude. Ni l'amour de sa femme, ni les caresses de ses enfants, ni le soin de sa maison n'ont jamais pu l'arracher à l'étude. Réveillé tôt le main, il étudiait jusqu'au moment du déjeuner, avant lequel il faisait une petite promenade [modica ambulatio] et après lequel il consacrait deux heures à la conversation [variis sermonibus]. Le soir il dînait fort tard [sero].
Il avait une mémoire exceptionnelle : il pouvait réciter des vers qu'il n'avait pas lus depuis vingt ou trente ans.
Ses connaissances portaient sur tous les domaines du savoir : littérature, droit civil, médecine, théologie. Et pourtant il ne faisait pas étalage de son savoir, se contentant de répondre lorsqu'on lui demandait quelque chose. Il étudia particulièrement le droit civil, dans l'espoir que cela lui permettrait de parvenir aux honneurs et à la célébrité [ad honores summamque gloriam].
Ce choix de vie finit par inquiéter ses amis, et surtout son père, qui aurait bien voulu le voir prendre une charge publique. Et Le Roy imagine le discours que Jean Budé a pu tenir en vain devant son fils, qu'il voyait dévoré par une passion déraisonnable pour la littérature [insano literarum amore], au risque de compromettre son héritage [jacturam patrimonii] et surtout d'y perdre la santé.
Son père avait raison : Guillaume Budé tomba gravement malade. Il avait l'apparence d'un mort-vivant [effigies spirantis mortui] ; une tumeur à la gorge l'empêchait de respirer, surtout la nuit ; il perdait ses cheveux ; il maigrissait et ressentait une extrême faiblesse [debilitas summa]. Ces symptômes réapparaissaient à peu près tous les deux mois [alternis prope mensibus].
Les médecins imaginèrent que sa maladie provenait du fait que des « humeurs » alourdissaient sa tête [ex humoribus gravantibus caput] et qu'il fallait les laisser s'échapper. Alors il lui firent percer le cuir chevelu avec un fer rouge [candenti ferro] : cela le fit beaucoup souffrir et fut évidemment sans effet. Mais ces maux ne l'empêchèrent pas de travailler : c'est pendant la période où il était si gravement et dangereusement malade que tous ses écrits ont été préparés, commencés et publiés [omnia ipsius scripta intra id tempus quo tam graviter periculoseque aegrotabat fere instituta, orsa et edita fuerunt].
Il commença par traduire quelques œuvres morales de Plutarque ; puis il étudia le Digeste [en grec : Pandectes], en découvrit toutes les erreurs et composa ses Annotations aux Pandectes, rétablissant ainsi sur des plus justes bases le droit civil qui avait été victime de la plus abjecte barbarie [foedissima barbarie]. Il compléta ce travail par une étude De vocabulis forensibus.
Vint esuite son grand ouvrage De Asse [divinum opus De Asse], dans lequel, après l'échec d'Hermolaus et d'Ange Politien sur le sujet, il élucida tout ce que l'on ne comprenait pas concernant les anciens poids et mesures ainsi que les monnaies grecques et latines, ce qui aboutit à une meilleure compréhension de l'Antiquité.
Lorsque Leonardo Porzio [Leonardus Portius] l'accusa d'avoir tiré la matière de son livre dans ses propres travaux, Budé entre dans une belle colère et prépara une réponse fulminante [contumeliosa] contre son rival. Janus Lascaris dut intervenir pour le faire renoncer à sa publication et Jean-Baptiste Egnazio ramena la paix en couvrant Budé et Porzio d'éloges également partagés.
Par la suite, lorsque sa colère fut apaisée [ut deferbuit ira], Budé reconnut ses torts et décida de faire preuve de plus de modération. Dorénavant il accepta les remarques critiques, soucieux seulement de découvrir et de faire connaître la vérité dans tous les domaines : on aurait bien besoin, commente Le Roy, d'une telle bonne foi chez bien des savants d'aujourd'hui [qui candor in multis doctis hodie desideratur].
Ensuite sont venus ses Commentaires sur la langue grecque. C'est une œuvre d'une richesse incroyable, mais peu accessible aux non spécialistes. Budé écrit dans une langue lourde et souvent obscure, comme s'il avait craint de mettre dans son vocabulaire et dans ses phrases quelque chose de commun et de vulgaire [metuit ne quid in verbis et sententiis aut tritum aut vulgare]. Alors qu'il voulait se montrer sublime et pompeux, la plupart de ses lecteur le trouvaient d'un accès difficile [confragosum].
Ces défauts se retrouvent dans son De Transitu Hellenismi ad Christianismum, dans le De Contemptu rerum fortuitarum, dans son De Philologia et dans ses compléments au De Asse : peu nombreux sont ceux qui comprennent son style très peu clair [perpauci retrusam illam atque abditam dicendi formam figuramque assequuntur].
Louis Le Roy reste alors longuement sur ce thème du style des écrits de Budé : je vais relater, écrit-il, ce que la plupart des gens lui ont reproché, ce qu'ils ont souhaité chez lui et comment il avait coutume de se justifier [referam quae in eo plerique vel reprehenderunt, vel desideraverunt et quomodo se purgare solitus sit]. Si l'on trouve dans ses œuvres trop de métaphores si subtiles qu'elles apparaissent comme des énigmes, trop peu d'idées exprimées avec méthode, précision et netteté [partite, definite, distincte], c'est qu'il préférait laisser libre cours à son génie plutôt que de le modérer [ingenio suo indulgere quam temperare] ; c'est par un choix délibéré [de industria] qu'il est parfois obscur, car il souhaite que ce qu'il écrit ne soit compris que par une minorité [paucis]. D'autres auteurs, au contraire, préfèrent adopter un style moins riche, offrant au lecteur un plaisir immédiat [praesentem voluptatem].
Toujours sur cette question, Le Roy cite une longue lettre de Christophe de Longueil à Jacques Lucas, dans laquelle il compare les styles très différents de Budé et d'Érasme, refusant finalement de prendre parti, estimant avec modestie qu'il n'a pas la pointure de ces deux génies [ne sutor supra crepidam]. Est cité ensuite un court fragment d'une lettre à Érasme dans lequel Budé reconnaît cette différence : « La différence entre nous tient au fait que que toi tu t'exprimes joliment et agréablement sur le ton de la conversation, alors que moi je m'exprime sur le ton d'une harangue [inter nos hoc interest quod quae tu sermocinantis more lepide et festiviter dicis, haec ego concionabunde]
Alors Le Roy aborde la question embarrassante des relations entre les deux hommes et il peine à montrer qu'il n'y a jamais eu de véritable brouille entre eux, tout en soulignant la plus grande bienveillance et la supériorité morale de Budé. Il est certes évident qu'ils aspiraient l'un et l'autre à être le premier dans le monde des lettres [cum se uterque in literis esse principem cuperet] ; mais il est faux de dire qu'il y avait entre eux les germes d'une rivalité aveugle [caecae aemulationis fomites]. Budé pensait qu'il était plus glorieux pour lui d'avoir à rivaliser avec un homme comme Érasme que de n'avoir aucun adversaire [putabat gloriosius cum tali viro certare quam omnino adversarium non habere]. Il ne faut pas oublier que c'est Budé qui s'est efforcé de faire venir Érasme en France en lui proposant, pour son séjour, des sommes très généreuses qu'il avaient obtenues du roi [Erasmum in Galliam asciscere magnopere studuit, propositis ad manendum amplissimis praemiis quae a rege impetraverat]. Certes les deux rivaux se sont harcelés d'épîtres plutôt acerbes [acerbioribus sese epistolis ultro citroque lacessiverunt] ; mais c'est seulement parce qu'ils étaient en désaccord sur certaines idées exprimées dans leurs livres. D'ailleurs il faut avoir conscience que la violence était en grande partie la conséquence du zèle immodéré de leurs partisans [immodico fautorum studio] plutôt qu'une inimitié entre les deux hommes. En tout cas Budé sut apaiser toutes ces tempêtes grâce à son bon caractère, sa patience et sa sagesse [qua facilitate et patientia, vel prudentia potius, omnes illas invidiae tempestares facile sopivit].
Le Roy revient alors sur un portrait de l'homme privé et sur sa manière de vivre.
Bien que consacrant l'essentiel de son temps aux études, Budé était un bon père de famille [prudens et attentus paterfamilias] qui ne négligeait pas les affaires domestiques [domestica negotia]. Il avait suffisamment de biens [possessiones satis amplas], ayant hérité, avec ses sept frères et sœurs, d'une partie des biens de son père Jean Budé et de sa mère, Catherine Picard. Avec les revenus de ses fonctions publiques [ex stipendiis munerum publicorum], il jouissait d'une relative aisance. Il avait fait construire une belle maison à Paris rue Saint-Martin et possédait deux villas en banlieue [duas villas surburbanas], à Saint-Maur et à Marly, où il se retirait avec sa famille pour y travailler loin des importuns.
Il avait un excellent caractère. « Il n'était pas aisé de discerner s'il était davantage respecté pour sa sévérité et son autorité, ou aimé pour sa simplicité et sa convivialité. On l'entendait souvent se vanter d'avoir dompté toutes ses émotions, hormis la colère, qu'il maîtrisait pourtant si bien que, même parfois poussé malgré lui, il ne s'emportait jamais de façon excessive. » [haud facile discerneres utrum propter severitatem authoritatemque magis observaretur, an propter facilitatem et comitatem diligeretur. Gloriari solitum accepimus omnes animi motus a se victos, excepta iracundia, quam tamen ipsam ita quoque cohibebat ut quamvis contra voluntatem commoveretur interdum, nunquam praeter rationem excandesceret].
C'était un bon chrétien, d'une remarquable piété [singulari in Deum pietate]. C'est pourquoi il s'était toujours intéressé à la théologie. Il pensait en effet que c'est le devoir du chrétien de ne pas s'attacher constamment aux disciplines humaines, en s'y complaisant jusqu'à un âge avancé avec une douce paresse, qu'il devait au contraire lever les yeux vers les réalités célestes et éveiller son esprit à la sagesse divine [existimans id esse hominis Christiani non semper haerere in humanis disciplinis, et in his tractandis cum desidiosa delectatione usque ad senectutem detineri, oculos ad caelestia erigi, mentem ad divinam sapientiam oportere excitari].
Il faut remarquer qu'il s'est toujours tenu à l'écart des querelles religieuses qui ont éclaté à cette époque [semper abfuit ab his contentionibus quae in nostram aetatem eruperunt]. Il a su aider ceux qui, parce qu'ils cultivaient les lettres grecques, étaient en butte aux attaques violentes d'hommes infâmes [sceleratorum hominum impetu] qui condidéraient que le grec était la langue de l'hérésie. Il eut la force de résister, à une époque où les hommes de lettres n'étaient pas en sécurité au milieu de la foule des ignorants [non satis erant inter imperitorum greges tuti].
Il fut, jusqu'à son extrême vieillesse, un homme irréprochable et respecté. Nombreux sont ceux qui, touchés par sa renommée, sont venus depuis les contrées les plus lointaines jusqu'à Paris pour le rencontrer [plerique, commoti ipsa fama, ex ultimis nationibus ad eum videndum Lutetiam venerunt]. Il se montrait particulièrement attentif à ceux qui, hellénisants eux aussi, avaient besoin de son aide ou de ses conseils, comme par exemple Louis Ruzé, François Deloynes et Jacques Toussain.
Dès que son talent commença à être reconnu, Budé fut appelé à la Cour par Charles VIII ; c'est Guy de Rochefort, Chancelier de France, qui lui procura cet honneur. Sus son influence, le roi avait décidé de favoriser la diffusion des belles-lettres en France lorsqu'il mourut accidentellement.
Louis XII l'employa deux fois à des ambassades en Italie et il en fut si satisfait qu'il le prit parmi les Secrétaires royaux. Il aurait pu être ensuite Conseiller au Parlement de Paris, mais il refusa, car cette charge lui aurait laissé trop peu de temps pour ses études.
François Ier réussit à le faire changer d'avis et Budé accepta de venir à Ardres lors de la signature du traité mettant fin à la guerre entre la France et l'Angleterre. Dès lors cet homme exceptionnel cessa d'être relégué parmi les érudits : ses grandes qualités ont été reconnues et il devint un homme célèbre. Le roi comprit tout l'intérêt qu'il avait à favoriser son ascension dans la société [dignitatem amplificare fortunasque augere] : il fit de lui le Maître de sa Librairie [illum praefecit scriniis suae bibliothecae], puis il lui donna la charge de Maître des Requêtes ; les Parisiens, eux, l'élirent à l'unanimité Prévôt des Marchands. Budé profita de ces bonnes dispositions du roi pour obtenir de lui de nombreux avantages pour les professeurs de grec, de latin et d'hébreu, ce qui permit aux études littéraires de faire de très grands progrès. Et Le Roy met en lumière l'admirable, l'incroyable et presque divine sagesse du monarque dans la protection et l'administration de son royaume [admirabilem illius et incredibilem et pene divinam in regno tuendo atque administrando sapientiam].
Il est bien évident, continue-t-il, que la richesse intellectuelle d'un pays dépend beaucoup de la personnalité de celui qui le gouverne. Pourquoi, sous le règne d'Alexandre et d'Auguste, y eut-il tant d'hommes remarquables [cur regnante apud Graecos Alexandro, apud Romanos Augusto tantus numerus praestantium hominum extitit], alors que les arts se sont éteints lorsque régnèrent des hommes comme Caligula, Domitien, Licinius, Néron et bien d'autres ? Ce fut pire lorsque déferlèrent les Goths, les Alains, les Vandales, les Huns, les Sarrasins, les Turcs, ces hommes sauvages, monstrueux, étrangers à toute culture intellectuelle [feri, immanes, ab omni cultu ingenii alieni] qui, en brûlant les bibliothèques, cherchaient à affaiblir [enervari] et à rendre moins aptes à la guerre les peuples envahis.
François Ier, lui, a encouragé tous ceux qui travaillaient à sauver les ouvrages des Anciens qui avaient échappé aux outrages du temps et à les mettre à la disposition de tous. Grâce à lui, on a assisté à une véritable renaissance [reviviscentis rei literariae speciem aliquam].
Pourtant Budé se brouilla avec Antoine du Prat, Chancelier de France, ce qui fut cause qu'il ne parut à la Cour qu'autant que sa charge le demandait. Mais le temps vint qu'il n'en bougea guère, car son ami Poyet, promu à la charge de Chancelier, voulut l'avoir presque toujours auprès de lui.
À cause des chaleurs excessives du mois de juillet 1540 François Ier alla sur les côtes de Normandie pour y chercher quelque fraîcheur. Budé le suivit et y gagna une fièvre sévère et persistante [gravem et assiduam febrem], aggravée par la faiblesse due à son âge [imbecillitate ingravescentis aetatis]. Persuadé qu'il ne pouvait guérir, il revint parmi les siens. Alors, épuisé par des douleurs qui augmentaient de jour en jour, après avoir accompli tous les rites qui se font dans ces circonstances, il mourut paisiblement et sereinement, en homme digne de l'immortalité [sine ulla vi, tranquille placideque decessit, vir immortalitate dignissimus].
Son corps fut emporté de nuit, comme il l'avait prescrit dans son testament de l'année précédente, sans faste funéraire, précédé d'un seul flambeau, accompagné de nombreux savants et des notables de la ville, ainsi que d'un grand concours de peuple [Elatus est noctu, ut ipse anno antequam moreretur testamento praescripserat, sine ulla pompa funeris, praeeunte unico lumine, comitantibus doctis plurimis, et viris primariis ejus urbis, vulgi maximo concursu].
Il fut enterré à Paris dans l'église Saint-Nicolas-des-Champs. Il était mort en août 1540, âgé de 73 ans.