QUI ÉTAIT GUILLAUME BUDÉ ?
par Marie-Madeleine de la Garanderie
Conférence prononcée sous les auspices de la section nantaise de l'Association Guillaume-Budé, en mai 1966.
Texte publié dans le Bulletin de l'Association Guillaume-Budé, année 1967 2, pp. 192-211
Guillaume Budé est aussi illustre que mal connu. Parmi les auteurs qui ne sont pas lus, il a du moins la chance d'avoir laissé un grand nom. Ce nom, ou plutôt ce renom, il le doit à l'admiration que sa connaissance de la langue grecque avait inspirée à ses contemporains en un temps où les études grecques en France étaient encore à l'état embryonnaire (1). Il le doit surtout à la fondation du Collège de France, dont il est convenu — un peu abusivement d'ailleurs, car la célèbre institution eut d'autres parrainages que le sien — d'en faire le fondateur (2). Cependant à ces deux titres il mérite assurément d'avoir été choisi comme patron de la première société française d'édition des Belles-Lettres. Mais il en a bien d'autres à notre admiration, qu'il importe de mettre au grand jour, afin de substituer au respect qui entoure traditionnellement un nom vide de contenu vivant la connaissance d'un homme dont l'œuvre est d'une insigne importance. Si Budé fut un érudit — juriste, économiste, lexicographe — il fut aussi, et nous l'oublions trop, un penseur dont l'œuvre jalonne les routes qui mèneront à Calvin et à Montaigne et reste un des monuments de la philosophie chrétienne de la Renaissance.
Cette importance n'avait pas échappé aux contemporains, qui lui accordèrent de son vivant une gloire aussi solide qu'éclatante. Seul Lefèvre d'Étaples pourrait lui être comparé. Mais Lefèvre est un homme d'Église et proprement un théologien. Budé est un savant laïque, et, à cet égard, sa figure est plus originale et plus caractéristique du nouvel humanisme. Aussi bien toute l'Europe a salué Budé comme le plus grand humaniste français. L'Anglais Cuthbert Tunstall, gardien des Rôles de la chancellerie du roi Henri VIII de 1516 à 1523, et futur évêque de Londres (1522), n'hésite pas à l'égaler à Érasme dans une lettre (3) qui est, plus qu'un message privé, un brillant exercice d'éloquence destiné à la publication ; les deux grands hommes y sont l'objet d'un parallèle qui fait songer à celui auquel se plaira Bossuet confrontant Turenne et Condé : évoquant la correspondance qui s'est établie entre les deux humanistes depuis 1515, Tunstall les représente comme « deux Milon rivalisant dans l'arène des lettres, et se livrant en toute amitié à un combat épistolaire ». De telles pages ne pouvaient laisser insensibles des lecteurs de Plutarque. Elles prennent plus de prix quand on songe qu'Érasme les avait personnellement encouragées, voire inspirées. Elles prennent tout leur prix quand on en considère la date — 1517 — zénith de la gloire du grand Hollandais (4).
Mais Érasme lui-même déclare à Budé qu'il applaudit à sa gloire et admire son érudition (5) et salue en lui un « pontife des lettres » (6) : Après lui avoir consacré, dans une des notes de son Nouveau Testament, un hommage dithyrambique (7), il va jusqu'à dire que l'honneur qu'il fait à Budé l'honore lui-même plus encore :
En citant Budé dans mes notes, j'ai voulu parer mon ouvrage de l'éclat de ton nom ; j'étais donc le bénéficiaire… Lorsque je célèbre mon cher Budé, je montre d'abord que j'ai lu tes œuvres et sais reconnaître les éminents mérites de ton esprit ; ensuite en joignant mes suffrages aux leurs, je me recommande à tous les savants, parmi lesquels il n'est aucun qui n'admire Budé (8)…
De fait lorsque le même Érasme, après douze années d'une amitié orageuse, semblera dans sa première édition du Ciceronianus (1527), ne plus rendre à Budé un hommage suffisant, il suscitera un véritable scandale et perdra en France ses amitiés et ses appuis. Car la gloire de Budé, pour les Français, intéressait l'honneur même de la France.
Si son œuvre est recouverte d'un oubli respectueux, Budé en est certes responsable. Comme les humanistes de son temps, il a confié sa pensée au latin : langue internationale qui permettait au-dessus des frontières une communication immédiate entre tous les membres de la république des lettres ; langue fixée et sûre, en un temps où les langues nationales restaient mouvantes ; langue consacrée par l'art de tant de prestigieux écrivains et l'admiration des siècles ; langue vraiment merveilleuse dont le meilleur éloge avait été fait naguère par Laurent Valla dans ses Elegantiae latinae linguae (1444). Ce choix, on le sait, a joué contre eux. Mais il a joué particulièrement contre Budé. Si celui-ci en effet avait écrit un latin aussi clair et aimable que celui d'Érasme ou de Thomas More, plusieurs de ses œuvres seraient plus connues du grand public et traduites depuis longtemps. Mais notre écrivain est lent, d'une richesse surabondante et baroque, entre deux formes possibles il semble toujours choisir la plus contournée et la plus difficile ; lorsqu'il se corrige, il rature rarement, il allonge plutôt, ou « farcit » son discours, se plaît aux métaphores, les poursuit longuement, y revient, les enchaîne les unes aux autres. De même ses plaisanteries — car il aime à plaisanter — sont lourdes et longuement reprises. Des mots, des expressions grecques viennent anoblir, et compliquer, l'expression latine ; parenthèses et digressions retardent le lecteur pressé. Elles pesaient déjà à celui du XVIe siècle, pourtant familier de toutes les sinuosités, et Budé, qui en avait pleinement conscience, n'en laissait pas moins le vent « gonfler lea voiles de son esprit » :
Dès que je me suis laissé emporter au large [écrivait-il] j'oublie de les replier, ou peut-être de maintenir une allure modérée ; je m'abandonne aux vents, et me laisse aller où me porte l'inspiration que je ne réussis pas à maîtriser lorsqu'elle s'échauffe en moi : il m'arrive même de me laisser détourner de ma route si je me suis enflammé avec trop d'ardeur (9).
Ainsi Montaigne affectionnera « l'allure poétique à sauts et à gambades ». L'allure de Budé n'est pas sans poésie, mais elle est certainement sans gambades : fleuve généreux aux longs méandres. Érasme lui dira dans l'une de ses lettres : « Ton style est tout diamant, au lieu de se parsemer de diamants (10). » L'éloquence continue ennuie, l'éclat continu fatigue. Le symbolisme éclaire parfois une pensée elle-même tendue et sinueuse, plus souvent il l'appesantit et l'obscurcit : « Tu me fais penser, dira encore Érasme, à l'oracle de Loxias (11). » En fait une telle critique ne sera pas pour déplaire à Budé, qui, en bien des endroits de ses œuvres, se veut hermétique :
J'ai eu soin d'exprimer de façon énigmatique un certain nombre d'idées… afin de rester personnellement comme à l'écart et à l'abri, tout en disant néanmoins ce que j'ai envie de dire (12).
De toutes manières, il n'a pas comme Érasme le souci d'être entendu de tous, sachant bien que l'effort qu'il impose au lecteur aura sa récompense, il exige de celui-ci qu'il ne se borne pas à survoler, mais sache « goûter et regoûter ». — Telle est la tâche qui s'impose donc au traducteur moderne qui se consacre à l'étude de Guillaume Budé.
État présent des études sur Guillaume Budé
Aussi l'état présent des études sur Guillaume Budé est-il facile à dresser. Après la bibliographie presque contemporaine que lui consacra Louis Le Roy (Regius) en 1540, et qui fut rééditée à Londres en 1681, Budé fut l'objet d'une première thèse de doctorat, en 1846, par E. Rebitté, Guillaume Budé restaurateur des études grecques en France. En 1884, son descendant Eugène de Budé lui consacrait un petit livre fervent, Vie de Guillaume Budé, fondateur du Collège de France. L'œuvre capitale reste la thèse de Louis Delaruelle, Guillaume Budé, les origines, les débuts, les idées maîtresses (1907), qui, au-delà de la biographie, cherche à approcher les œuvres et la pensée. Cette importante étude ne couvre malheureusement que la première moitié de la carrière de Guillaume Budé ; la seconde reste mal connue. J. Plattard a consacré à Budé une étude d'ensemble (Guillaume Budé et les origines de l'humanisme français, 1923), qui a eu le mérite de faire connaître Guillaume Budé d'un plus large public, mais dont certaines conclusions semblent à reviser. La pensée de Guillaume Budé est l'objet d'une analyse très serrée et exhaustive dans le livre remarquable de J. Bohatec, Bude und Calvin (Graz, 1950). Sa toute proche publication m'autorise, je pense, à citer dans cette bibliographique ma traduction de la Correspondance d'Érasme et de Guillaume Budé (sous presse, chez Vrin), accompagnée d'une introduction et de notes susceptibles, je veux l'espérer, d'éclairer quelques aspects de l'œuvre et de la personnalité de Budé. Rien n'avait été encore traduit de l'œuvre de Guillaume Budé, sauf quelques fragments cités ci et là. De cette œuvre elle-même, nous ne possédons aucune édition postérieure à l'unique édition complète de 1557 faite à Bâle chez Froben.
Le caractère de Guillaume Budé, d'après sa correspondance avec Érasme
Qui était Guillaume Budé ? A cette sorte de question et d'interrogation, toujours émouvante, où chercher, où trouver réponse ? Peut-être sous la plume de Budé lui-même, qui nous a laissé une correspondance, peu abondante sans doute, mais familière, pleine de traits sincères et simples, — ce qui est remarquable en un temps où la correspondance érudite est le plus souvent exercice littéraire, convention sociale, jeu mondain. (13) Ainsi ai-je en quelque sorte « rencontré » Guillaume Budé à travers sa correspondance avec Érasme : ce qui précise là nature et les limites de ma compétence.
Quand s'ébauche cette correspondance il a quarante-huit ans ; il se trouve d'ailleurs fort jeune (14) et l'est assurément par l'enthousiasme qu'il ne cesse de manifester pour les livres dont il sera l'éternel étudiant. Sa sensibilité, sa bonté sont évidentes et se confirment au long des pages. Cette bonté se teinte d'une constante bonhomie et de gaieté : « J'ai le caractère gai », dit-il lui-même. Aussi ne peut-il se retenir de plaisanter, sans toujours mesurer la susceptibilité de son partenaire. Ses plaisanteries sont totalement dépourvues de paillardise : que d'expressions qui feraient sourire l'esprit le moins « mal tourné » sont employées par lui sans la moindre arrière-pensée ! Astuces d'ours qui fait le gracieux. La même candeur se manifeste dans son érudition naïvement pédante, sans cuisterie, sans emphase, et dans ses rapports d'amitié. Sa bonne volonté est toujours attentive aux besoins et aux désirs de tous ses amis. Il a de l'amitié une conception extrêmement haute (fortement nourrie des préceptes de Cicéron et de Sénèque), et à la vérité un peu embarrassante. Persuadé que son premier devoir est de soutenir son ami de ses conseils afin de le garder de l'erreur, ou de l'empêcher de s'y enferrer, il dispense trop généreusement avis et remontrances. Il est indéfectiblement dévoué, pontifiant, et assez vite irritant ; telle est la contre-partie du sérieux et de la bonté que Budé manifeste dans tous les rapports humains.
Un autre trait, qui apparaît à travers la correspondance que j'ai été amenée à traduire rabaisse davantage notre personnage : mille petites vanités, et mille petites ruses pour les satisfaire. Dans ses discussions, quelque chose de retors, d'inépuisablement actif : nous le voyons s'excuser, reconnaître ses torts, et en fait rester sur ses positions, attaquer plus qu'il ne se défend, prétendre qu'il se repent, et en fait redonner la charge. C'est qu'il n'est pas dépourvu d'amour-propre, bien qu'il s'en défende ; il s'offre à la correction sans la bien souffrir, il méprise les courbettes (15) sans dédaigner qu'on se courbe quelque peu devant lui.
Mais ces menus travers s'effacent devant une constante bonne foi, une droiture essentielle. On sent en Guillaume Budé quelque chose de serein et de généreux, reflet d'une bonne conscience ; et cette bonne conscience n'est pas le fruit de l'insouciance ou de l'égoïsme, mais d'une vraie sagesse, et puise en fait aux sources d'une piété authentique.
Vie de Guillaume Budé
Une rencontre, une suite de rencontres même ne sauraient suffire à faire connaître et juger un homme. Encore faut-il interroger sa vie. Or rien de moins romanesque que la vie de Guillaume Budé. Gens studieux n'ont pas d'histoire, car ils n'ont pas le temps d'en avoir. Il est né en 1468, à Paris, d'une famille nombreuse et qui appartient à cette haute bourgeoisie qui peut prétendre aux charges élevées du royaume : il est allié aux Poncher, qui ont donné à François Ier, en la personne d'Etienne Poncher, évêque de Paris, puis archevêque de Sens, un de ses plus grands diplomates. Il a fait, comme il était banal, ses études de droit à Orléans dès l'âge de quinze ans. On sait qu'à cette époque les études propres à former l'esprit et qui sont la matière de notre haut enseignement secondaire n'existaient pas. Les études juridiques étaient abordées avant l'acquisition de toute culture générale. Budé étudia donc le droit pendant trois années à Orléans. Puis il mena au retour la vie d'un jeune homme de son âge, de sa condition et de sa fortune, et il passa quatre ou cinq ans d'une vie oisive, dont nous savons peu de choses, sinon qu'il aima particulièrement la chasse (à laquelle il consacra plus tard un livre entier, comme pour prouver que la langue latine est capable de tout dire, même les choses de la vie courante). Mais voici que, vers 1492 — il a vingt-quatre ans — il renonce brusquement à cette vie facile et aimable, et se donne tout entier aux études. Il apprend seul ou pratiquement seul le grec. Il trouva bien un professeur de rencontre, Georges Hermonyme, qui exploitait alors l'appétit des étudiants ; mais Budé s'aperçut vite qu'il n'avait rien à attendre de ce simple copiste, et se débrouilla seul, avec des livres que lui prêta son ami grec Jean Lascaris. Puis du grec il passa aux études de droit qu'il prit le parti de recommencer, puis à la théologie, aux lettres sacrées et profanes.
À la fin du règne de Charles VIII, il paraît à la cour et reçoit le titre de secrétaire du Roi. Mais, à l'avènement de Louis XII, il se retire et restera pratiquement éloigné de la cour pendant toute la durée du règne. C'est à la traduction d'un traité de Plutarque qu'il consacre sa vie, — ce De placitis philosophorum, somme de la plus haute sagesse antique ; à celle de la lettre de saint Basile à saint Grégoire de Naziance sur la vie dans la solitude. En 1505 — il a trente-sept ans — il épouse une jeune personne âgée d'à peine quinze ans, qui lui donnera douze enfants, dont huit survivront. Ce n'est qu'en 1508, c'est-à-dire passée la quarantième année, qu'il écrit son premier ouvrage personnel. II n'est pas, quand il s'agit de Budé, d'œuvres de jeunesse. Auspi bien, le genre d'ouvrages qu'il écrit suppose des moissons longuement engrangées. Telles sont les Annotations aux Pandectes, fruit de sa patiente méditation du Corpus juris, auquel il est revenu, à l'âge mûr, avec le souci de débarrasser le texte des interprétations vicieuses dont les commentateurs successifs l'avaient surchargé, et de l'éclairer par la comparaison avec de multiples textes latins et grecs. En 1515, c'est son second grand ouvrage, le De asse (L'as, le « sou »), par lequel il a acquis le plus de gloire en son temps et reste le plus connu à l'heure actuelle. Il fera d'ailleurs de L'as un peu plus tard un court résumé en français qui a mis la matière à la portée d'un plus vaste public.
Ce sont les grandes années de la carrière de Guillaume Budé. Tandis que sa famille s'accroît rapidement, les deux importants ouvrages qu'il a publiés font de lui un personnage considérable. En 1516, il fait construire deux maisons sur ses terres de St-Maur et de Marly ; il encourage les projets d'un Collège royal qui permettrait à l'enseignement des belles-lettres de s'instituer ; il s'entremet auprès d'Érasme et s'efforce de persuader celui-ci de venir en France. A cinquante-et-un ans, en 1519, nous le voyons, quittant une maison de location, s'installer à Paris, rue St-Martin, dans une belle demeure, où il fait faire de nombreux travaux et qu'il habitera jusqu'à sa mort.
Vers ce même moment, il est rappelé à la cour par le roi François Ier. En 1520, il participe à l'entrevue du Drap d'or. On voit tous les humanistes de l'époque prendre part à ces sortes de rencontres internationales, comme conseillers, peut-être comme interprètes. Pour eux c'était une occasion, tout en servant leur pays et leur prince, de rencontrer des amis des autres nations, et, par-dessus les vicissitudes de la politique et les hostilités des États, de renouer le « pacte des Muses ». La même année, il écrit un ouvrage moral, le De contemptu rerum fortuitarum, qui, rejoignant les traités de Plutarque qu'il a traduits au début de sa carrière, est caractéristique d'une orientation essentielle de sa pensée, comme nous le verrons plus loin. De 1520 à 1521, il suit la cour que le roi se plaisait, on le sait, à promener de ville en ville telle une vaste kermese ambulante.
1522 — il a cinquante-quatre ans — est pour lui l'année des honneurs. Il est nommé maître de la librairie du roi, et chargé d'organiser la bibliothèque de Fontainebleau. Il gardera ce titre jusqu'à sa mort. Mais la même année, le roi le désigne comme maître des requêtes. Les maîtres des requêtes étaient alors au nombre de huit, dont deux par roulement suivaient le roi dans ses déplacements, constituant en quelque sorte une haute courte de justice itinérante. L'autorité que lui confère cette charge lui en fait conférer aussitôt une autre, municipale celle-là : celle de prévôt des marchands de Paris, — ce qui lui vaudra des responsabilités accumulées et considérables qui le tirailleront entre Paris et la cour, puisque la cour ne réside que rarement à Paris. Elles le contraindront d'affronter l'épidémie de peste de 1523, et lui feront connaître des cas de conscience douloureux lors des périodes difficiles où Rabelais et Pierre Lamy sont inquiétés, où Louis de Berquin, le traducteur d'Érasme, est arrêté pour la première fois, les évangélistes du groupe de Meaux poursuivis et partout les humanistes traités de luthéristes. Nous savons que pour Guillaume Budé la justice était inséparable de l'indulgence. Voici en quel terme il parle de ses fonctions de maître des requêtes :
Nous tenons nos séances ordinaires dans cette officine de justice et de bienveillance qui porte de nom de chancellerie ; une salle y est réservée à l'examen des rescrits du prince, qui sont toujours inspirés par le souci du bien et de l'équité, et non par la sévérité et la rigueur du droit strict (16).
Quand, en 1529, il aura le cruel privilège de se trouver au nombre des juges de Berquin et de Laurent Canus, nous savons qu'il fit tout ce qui était en son pouvoir pour adoucir de son autorité et de sa bonté les rigueurs de la justice.
À partir de 1525, il cesse de suivre les déplacements de la cour, et semble plus libre de se consacrer aux études. Ce calme relatif lui permettra de publier en 1526 une nouvelle série d'Annotations aux Pandectes (17), un traité sur l'enseignement des belles-lettres (18), l'énorme volume de ses Commentaires sur la langue grecque (1529), un dialogue consacré pour moitié à l'humanisme, pour moitié à la chasse à courre (19). Enfin, en 1535, il devait donner sa dernière œuvre morale, ce Passage de l'hellénisme au Christianisme (De transitu hellenismi ad Christianismum), dont l'importance considérable n'a pas été suffisamment signalée. Laissant inachevé un livre de procédure ancienne, les Forensia, et de nombreuses notes lexicographiques, il tombe malade en 1540, à soixante- douze ans, en accompagnant le roi en Normandie, il meurt et est enterré de nuit sans cérémonie selon sa volonté.
Réflexions sur la vie de Guillaume Budé : Budé, coryphée et avocat de l'humanisme français.
S'il est permis de tirer quelque conclusion d'une énumération assez sèche il est évident que cette vie se signale par sa banalité, son sérieux et son élévation. Budé est un homme fortement enraciné dans la société de son temps et de son pays, et ses fonctions sont en harmonie avec une naissance qui l'a mis en ligne pour les charges importantes ; c'est un grand commis de son roi et un homme de cour, — mais un homme de cour qui fuit la cour, comme le vizir de la fable. Les allées et venues de Budé entre la cour et la retraite ont pu sans doute être commandées par la sympathie ou l'antipathie qui le rapprochent ou l'éloignent des gouvernements et des chanceliers successifs ; mais elles ont surtout leur source dans son amour de la vie simple et de la retraite. Ce goût certes est tempéré par le sens des responsabilités auxquelles l'appellent sa valeur et son rang, c'est-à-dire par son patriotisme (Budé est patriote jusqu'au chauvinisme !). Et quand on lui propose quelque haute fonction Budé n'en est pas moins fier et flatté : il pense un peu que cet honneur est dû à ses travaux, à sa réputation, il dit de façon plus modeste que ses amis le pensent ainsi… Mais il estime aussi que sa place à la cour va lui donner occasion de porter témoignage en faveur des belles-lettres, qui pourront désormais grâce à lui « s'asseoir aux premières places, élever haut la voix, et trouver une sorte de tribune pour la défense de leur honneur » (20).
Aussi l'aspect le plus remarquable de son activité est-il le rôle qu'il joua comme avocat de l'humanisme auprès de François Ier, et qui aboutit en 1530 à l'institution des lecteurs royaux. À l'heure où la découverte de tant de textes perdus des anciens auteurs grecs et latins, et leur diffusion par les moyens tout nouveaux de l'imprimerie, suscitaient pour les belles-lettres une intense curiosité, l'enseignement traditionnel ne leur faisait aucune place. L'Université enseignait la théologie, le droit et la médecine ; les Facultés des Arts se bornaient à un enseignement préparatoire à ces grandes disciplines, ou à la formation de ses propres professeurs. Rien n'était prévu pour l'enseignement de la philologie, c'est-à-dire pour l'étude critique des textes sacrés ou profanes. Or une telle étude ne se limitait pas à l'acquisition des langues et à l'établissement des textes, elle remettait en question toutes les sciences dont elle refusait la tradition dogmatique ; elle prétendait, en faisant fi des interprétations transmises de génération en génération, purifier et renouveler les études de médecine et de droit, et — terrain dangereux s'il en fut ! — celles de théologie. Elle s'attirait inévitablement l'hostilité de la Sorbonne, pour laquelle elle représentait de multiples possibilités d'hérésie, mais aussi une menace pour son prestige et ses privilèges.
L'idée d'un Collège royal où pourrait être dispensé un enseignement moderne et indépendant n'est sans doute pas venue de Budé lui-même ; elle était partout à l'époque, les pays voisins de la France l'avaient de façons diverses réalisée ; des hommes influents la plaidaient à la cour, tels ce François du Moulin de Rochefort, ancien précepteur du roi (et après 1519 son grand aumônier), Guillaume Petit, prieur des dominicains et inquisiteur de France, son confesseur, Guillaume Cop, son médecin, Etienne Poncher, l'évêque de Paris ; un peu plus tard Jean du Bellay, Jacques Colin, et bien d'autres. En février 1517 il ne paraissait pas possible de concevoir telle entreprise sans le concours du grand Érasme. Budé, du fait de ses bons rapports avec lui, parut tout désigné pour négocier l'affaire. Mais à la même époque d'autres négocient en même temps que lui, et reçoivent parfois réponse plus rapide et plus claire. On pourrait parler d'une convergence d'efforts pour attirer en France l'humaniste hollandais. Tous ceux qui sont susceptibles d'intervenir utilement auprès de lui se piquent d'émulation. Il semble pourtant — et c'est un point sur lequel le livre d'Abel Lefranc n'a pas attiré l'attention — qu'Érasme, usant de la familiarité qui rendaient plus aisés ses rapports avec Budé, ait, avec lui, tâté l'affaire de façon officieuse, et, en termes assez mystérieux (21), posé des conditions. Budé aurait ainsi joué en quelque sorte un rôle d'agent secret, tout heureux de renseigner, éventuellement de s'entremettre, — et dont on se débarrasse quand on n'a plus besoin de lui, en disant d'un air détaché que l'on n'a jamais sérieusement songé à la chose. Tel fut à peu près le jeu d'Érasme. Et, dans cette première phase des négociations, il semble que Budé, malgré l'échange de ces notes confidentielles, ait été finalement un rouage superflu : Érasme étudia l'affaire avec lui, mais exprima ses refus plus explicitement à d'autres. Lui-même, il est vrai, n'insista pas, ne jugeant pas le projet assez sûr, et connaissant trop bien la légèreté du roi. Dans la seconde phase des négociations, en 1521, Budé joua un rôle plus direct, et présenta, par un ordre explicite du roi, des propositions subtantielles. Mais Érasme, pour des raisons qu'il serait trop long d'évoquer ici, ne se prêta même pas au dialogue, se bornant seulement à faire préciser et monter les enchères, soit par pure coquetterie, soit pour réserver l'avenir. Budé devait en garder quelque dépit. Désormais c'était sans le prestige d'Érasme qu'il fallait poursuivre le combat, et jamais les temps n'avaient été aussi défavorables, discorde et persécution au-dedans, revers au-dehors. Cependant Budé veille. À peine le roi est-il rentré de captivité qu'il le presse, qu'il multiplie, comme un appel et un reproche, opuscules et préfaces. En 1529, le ton de sa dédicace des Commentarii linguae graecae se faisait si passionné, si agressif même, que le roi, se souvenant enfin de promesses vieilles de quinze ans, donnait les lettres patentes qui instituaient les lecteurs royaux (22).
Budé chez lui — Les enfants et les livres
Les charges familiales, cependant, sont aussi lourdes pour Budé que les charges civiques. Dès son mariage, il voit les enfants naître « plus vite que les livres ». Il parle de cette famille nombreuse avec émotion et fierté ; il a le plus grand souci de l'éducation de ses fils, comme l'atteste sa correspondance avec Guillaume du Maine, où ses recommandations évoquent celles de Gargantua au jeune Pantagruel ; il parle avec une particulière tendresse de sa « petite fille » et dit maintes fois combien elle a le don de l'émouvoir. Autour de ce foyer nous voyons se presser des amis, des amis intimes pour la vie entière, François Deloynes, Louis de Ruzé :
Je ne sais duquel des deux je foule le plus souvent le seuil [écrit Budé]. Je les tiendrais pour Pomponius et pour Brutus, si par ailleurs je ressemblais à Cicéron (23).
Le tableau est aimable ; et il semble bien que Budé ait réussi, dans sa maison pleine d'enfants, à se ménager une citadelle de travail et de recueillement. Il ne va pas pourtant jusqu'à connaître la sérénité inébranlée et toute rayonnante d'un Thomas More. Il se sent un homme tiraillé entre les exigences impérieuses et divergentes de sa vie trop chargée :
Hélas, que la vie domestique me vaut d'inquiétude [écrit-il à Érasme]. Je suis un pauvre homme écartelé ; je considère comme perdu tout le temps que je ne consacre ni à Dieu ni aux Muses, et cependant je sens s'écarter de moi les pensées et les réflexions philosophiques, tandis qu'y coule la bourbe des écrasants soucis (24).
Les soucis de Budé viennent en partie de ses biens. Car ce sage, qui a dit beaucoup de mal de l'argent dans ses œuvres morales (25), n'échappe pas à ce trait de caractère bourgeois : il a « du bien », il en est fier ; pour employer son argent, il a fait construire sur des terrains qu'il possédait des maisons de campagne ; et ces constructions ont dépassé ses prévisions, de sorte que de riche il se croit devenu pauvre et ne cesse de parler de sa pauvreté.
Ces difficultés sont accrues par une santé délicate, pour ne pas dire maladive. Guillaume Budé se plaint constamment de sa santé. Il peut dire, en 151 6, qu'il n'a jamais cessé de souffrir de la tête depuis quatorze ans. Son biographe Louis Le Roy raconte qu'en désespoir de cause, mais en vain, il accepta de se faire brûler au fer rouge la peau du crâne, afin de laisser passer les vapeurs auxquelles les médecins attribuaient ses migraines. En 1522, les médecins ne donnaient pas, dit-il, cher de sa peau ; il a des vomissements de bile, des douleurs de ventre si fortes qu'il avoue : « J'étais à la torture, je poussais même des cris, moi qui suis pourtant rien moins que douillet (26). »
Cette maladie de Guillaume Budé est un problème. Son entourage l'attribuait au surmenage, à la tension extrême que lui imposaient ses travaux ; on insistait auprès de lui pour qu'il y renonçât. On peut penser qu'une telle interprétation ne manquait pas de perspicacité ; le fait que Budé devait atteindre l'âge de soixante-douze ans paraît la confirmer. Et sans doute Budé était-il un homme d'une saine vitalité, mais d'une constitution délicate. Sa nature fragile ne lui permettait pas de mener sans dommage sa vie studieuse, et surtout de la cumuler avec ses soucis domestiques et ses charges de magistrat et de courtisan. Il n'était jamais si heureux que lorsque le roi se fixait dans la région parisienne ; pour éviter les déplacements de la cour, nous le voyons ruser, fournir des « certificats médicaux » (27). Mais de renoncer aux livres, de ruser avec sa chère philologie, il n'en fut jamais question : Budé estimait que les études valaient mieux que la santé.
L'humanisme est sa seule passion, la « philologie », sa maîtresse (28). Converti dès l'âge de vingt-quatre ans à la vie studieuse, il la vivra, sans jamais se démentir, avec enthousiasme, avec ferveur, avec déraison. Il travaillera de façon inhumaine (« comme un nègre », pour reprendre le mot de Flaubert). La vie de Budé est un des plus beaux témoignages qui se puisse rencontrer de la joie d'apprendre, de méditer et de connaître, et lui mérite le bel éloge d'Érasme que nous allons lire :
Qui trouver de plus scrupuleux dans la recherche, de plus aigu et de plus précis dans le jugement, de plus complet et de plus riche dans l'enseignement, de plus impartial dans l'affirmation, de plus châtié et de plus raffiné dans l'exposition ? Comme il est bien le seul de ce côté des Alpes à réunir aussi complètement les dons du parfait érudit ! Et pourtant il ne cesse de se surpasser, vainqueur de lui-même, — ce qui est aux yeux de Platon la plus belle des victoires. En effet, à peine avait-il, dans sa traduction de De placitis philosophorum, manifesté pour la première fois ses talents, et laissé tous les autres loin derrière lui, que, dans les Annotations qu'il a écrites sur les Pandectes, c'est merveille comme il s'est dépassé lui-même. Et de nouveau dans son De asse et partibus ejus, Dieu immortel ! quel progrès dans l'érudition, le jugement, l'éloquence ! Homme qui assurément mériterait, pour l'honneur des lettres, de vivre plus d'une vie ; et celles-ci lui sont d'autant plus redevables qu'il les cultive bénévolement. Que dis-je ? au détriment, tout au contraire, de ses intérêts personnels tandis que ne lui ont pas été épargné protestations et criailleries (29)…
Jusqu'à l'aube du XVIe siècle, l'Italie seule avait été la patrie des lettres et des arts ; les autres nations même reconnaissaient cette prééminence et se résignaient à l'obscurité. Mais désormais s'éveillaient les nations « transalpines » ; une noble émulation excite les talents. La république des lettres s'est décentralisée. Paris est une de ses nouvelles capitales. Budé n'est pas seulement le premier des Français dans la république des lettres, il est le seul (le seul avec Érasme, il va de soi) de ce côté des Alpes qui réunisse aussi complètement les dons du parfait humaniste.
L'œuvre de Guillaume Budé
1. Budé philologue et lexicographe
L'œuvre de Budé tout entière peut être regardée comme une œuvre de philologue, si l'on spnge que la philologie, au sens où l'entendaient les humanistes, embrasse la somme des connaissances, n'étant pas seulement, comme aujourd'hui, la science du langage et la méthode d'approche des sciences, mais encore l'inventaire et la méditation des textes dont cette méthode est la clef. C'est dire que toute science en ce sens est philologique. Aussi bien avant la naissance des sciences expérimentales toute science est-elle livresque. Budé cependant reste, au sens moderne du mot, le plus grand philologue du XVIe siècle, et le premier. Son œuvre à cet égard comporte essentiellement ses Annotations aux Pandectes et ses Commentaires sur la langue grecque.
Dans les Annotations aux Pandectes, le commentaire philologique du texte du Corpus juris amène Budé, non seulement à réétudier le droit, mais à étudier les institutions de l'antiquité et le détail de la vie antique, — lui ouvrant ainsi des voies qui le conduiront au De asse. La méthode de Budé est un art de « conférer », c'est-à-dire de comparer les textes des différents auteurs pour, de ces rapprochements, faire jaillir la lumière sur la langue et sur les faits. Ajoutons que Budé ne s'en tient pas au latin, mais confronte les deux langues latine et grecque, qui s'éclairent l'une par l'autre et se correspondent en quelque sorte.
Ainsi les Annotations aux Pandectes, à travers l'étude du latin juridique, conduisent-elle Budé à tenir fichier pour un éventuel dictionnaire grec-latin. Les Commentarii de 1529, pourtant, ne seront pas un dictionnaire, mais une suite d'articles enchaînés au gré de l'auteur selon l'association de ses idées, qui groupe les mots soit par sujets, soit par racines, dans une présentation massive qui rendrait l'ouvrage peu maniable et les trésors qu'il renferme inaccessibles, si un index très complet ne permettait au lecteur de retrouver les passages qui, souvent à des endroits divers, traitent d'un mot ou d'une question. Il existait déjà des lexiques grec-latin. Mais ces lexiques, qui répétaient indéfiniment celui de Craston (Milan, 1478) n'étaient que des listes plus ou moins abondantes de mots accompagnés de leur traduction. Les Commentarii sont une œuvre originale : non content d'inventorier les richesses de la langue grecque, Budé en fait une étude morphologique et sémantique, éclaire les différentes acceptions des mots par des exemples et des références multiples. C'est dans cette surabondante richesse, ce chatoiement de rapprochements et de comparaisons que puiseront largement les lexicographes futurs, et notamment Henri Estienne pour son célèbre Thesaurus.
Budé devait d'autre part laisser après sa mort de très nombreuses notes lexicographiques, qui passèrent aux mains de son disciple Jacques Toussain, premier « lecteur royal » de langue grecque. Dans les Commentarii, sept mille articles concernent le grec, quinze cents le latin ; et si le latin a une part inférieure, il faut songer que les Annotations aux Pandectes avaient déjà constitué, pour le latin juridique, comme un premier volet des Commentarii. Ainsi l'on peut dire que Budé a légué à ses successeurs une véritable mine pour l'étude comparative du grec et du latin.
2. Le De asse
Nous avons déjà signalé que son étude des Pandectes, en familiarisant Guillaume Budé avec le détail de la vie antique, ouvrait la voie à cette œuvre copieuse, dont les sources principales sont Pline l'Ancien et son commentateur italien Hermolao Barbaro. Le point de départ de la réflexion de Budé a un intérêt scientifique certain, mais apparemment secondaire : il s'est avisé que dans la lecture des textes anciens la signification et la valeur des chiffres échappe le plus souvent ; faute de pouvoir évaluer monnaies, poids ou mesures, il est impossible de prendre une juste idée de la vie des Anciens. Qui pourrait dire qu'il est sans intérêt de connaître les effectifs engagés dans telle grande bataille, la solde du mercenaire, le train de vie du financier ou de l'homme de lettres, le faste des princes ? Cette première curiosité, de proche en proche, amène Budé à édifier une œuvre immense de numismate, d'arithméticien, d'historien, d'économiste, de sociologue, dont il est assez facile de prendre une vue d'ensemble par la lecture de l'abrégé français que Budé fit en 1522 de son gros ouvrage, à la demande du roi. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier la portée et la valeur scientifiques du livre ; mais il a, au-delà de son sujet et de son titre, bien des choses à nous apprendre sur son auteur,
Comme toutes les œuvres de Guillaume Budé, le De asse est un ouvrage massif : huit cents pages in-8°, aux caractères serrés, d'une composition libre et sinueuse. Parmi ses sinuosités, le lecteur se retrouve grâce à d'importants index, et à des notes qui constituent, dans les marges du livre, des sortes de titres courants. Ces indications marginales n'ont pas cessé de grossir d'édition en édition. L'exposé scientifique lui-même est enchevêtré, et révèle sans retouches le mouvement même de la recherche et de la pensée. Mais au milieu des considérations scientifiques des parenthèses ou plutôt de longues digressions surviennent. Ainsi Budé saisit toutes les occasions d'attaquer le préjugé selon lequel l'Italie aurait reçu une fois pour toutes, comme un héritage des Anciens, le privilège de faire éclore sur son sol les belles-lettres et les arts : il ne se lasse pas d'affirmer que Gaulois et Français sont un grand peuple, et que la France, qui est une grande nation et d'ores et déjà la « mère des armes et des lois », peut légitimement prétendre arracher la palme à l'Italie. À aucun moment il n'envisage que le moyen de faire de la France la terre des arts et des lettres serait de lui donner une littérature dans sa langue ; c'est à mieux manier que les autres le latin et le grec que Budé, comme les humanistes de son temps, invite les talents. Or de tels progrès ne seront possibles que si les études (la « philologie ») sont encouragées et développées, si tombent les préjugés d'une noblesse plus soucieuse de l'action que de la culture, si se multiplient les mécènes… L'année 1515, où Budé achevait son grand ouvrage, permettait toutes les espérances : depuis 1512, Léon X, pape pacifique et humaniste, mettait sa gloire à encourager l'humanisme érasmien, et voici que la France pouvait espérer d'un nouveau prince jeune et brillant sa Renaissance. Aussi ce thème tient-il une place particulièrement importante dans l'épilogue du livre, digression longue d'une centaine de pages qui prend la forme d'un dialogue entre Budé et son ami François Deloynes, et fut manifestement écrite au courant de la plume, tandis que s'imprimait déjà le livre, à l'aube même du règne de François Ier.
D'autres digressions sont des satires : critique de la politique du roi Louis XII et de celle des chanceliers successifs, — critique des mœurs du clergé. Le De asse contient une des plus violentes diatribes qui ait été écrite au siècle de la Réforme contre les « abus », en particulier contre l'amour des richesses qui s'est emparé du clergé de façon si contraire à la simplicité évangélique, et contre les ambitions et l'esprit belliqueux de certains princes de l'Église, et singulièrement du pape guerrier et casqué Jules II. Louis Delaruelle a fait de ces digressions une analyse très précise dans sa thèse sur Guillaume Budé (30). Mais, au-delà de leur description, il serait intéressant de chercher la raison de ces digressions. Il est aisé, trop aisé, d'invoquer la sinuosité d'esprit de l'auteur, voire son désordre ou sa négligence, la hâte avec laquelle il achevait des livres dont la matière avait été cependant longuement accumulée. Il est aisé d'invoquer aussi la prudence. Chrétien et Français, Budé ne peut exprimer directement ce qu'il a à dire, ce serait un pamphlet d'une effrayante virulence ; il procède alors comme les philosophes du XVIIIe siècle, qui dissimulent leurs plus grandes audaces aux détours des chapitres ou dans les notes de leurs gros ouvrages.
Enfin une dernière explication va peut-être donner la clef d'une construction qui paraît étonnante, ou qui paraît mauvaise, et qui en réalité — au-delà d'une logique artificielle à laquelle répugnaient la plupart des grands écrivains du siècle, mais que nous avons pris habitude d'exiger — nous permettra de découvrir un principe d'unité et d'harmonie. Le De asse est un ouvrage historique, un ouvrage qui met le lecteur en familiarité avec le passé. C'est là un trait commun de la littérature humaniste. Mais jamais l'humaniste non plus ne s'isole ni ne se coupe de son temps ; au contraire son accointance avec le passé lui donne le recul grâce auquel il devient capable de mieux prendre la mesure du présent, et, selon la très heureuse expression de M. Fernand Robert (31), de refuser « d'être dupe du présent quand il se prétend tout neuf ». L'art suprême de l'humaniste est un art de comparer. Ainsi la digression contemporaine n'est pas un hors-d'œuvre, une espèce de farcissure artificiellement, ou artificieusement, glissée dans un ouvrage auquel elle resterait étrangère ; elle n'est pas non plus un ornement destiné à amuser quelques temps le lecteur fatigué, elle est tout simplement essentielle. Comme œuvre scientifique, le De asse étudie les monnaies, et les mesures de l'antiquité, et conduit ainsi à l'estimation de la richesse des Anciens en valeur moderne. Au terme de l'étude on découvre que la richesse des modernes est dérisoire à côté des prodigieuses fortunes que les textes anciens évoquent. Cependant ces richesses fabuleuses ne sont elles-mêmes que fumées auprès des vraies richesses qui sont d'ordre spirituel. Les belles-lettres et la philosophie sont plus précieuses que tous trésors d'or et d'argent. Mais elles risquent à leur tour d'être vaines si elles ne s'éclairent à la lumière du Christ : « Vanité des vanités » ; seule compte la sagesse de Dieu. Ainsi le De asse a deux visages, l'un scientifique, l'autre moral. Chez Budé derrière le savant on aperçoit toujours le moraliste, mais ce moraliste, il faut y prendre bien garde, est avant tout un chrétien, comme va le confirmer l'étude de ses œuvres morales.
3. Budé moraliste
Depuis ses premières traductions de Plutarque, on peut dire que toute l'œuvre de Budé relève directement ou indirectement de cette rubrique. Mais force est de se borner ici aux œuvres morales qui se donnent pour telles, le De Contemptu rerum fortuitarum (1520) et le De transitu hellenismi ad Christianismum (1535). Le premier n'est pas un traité, mais, sous forme de lettre, une longue confidence de l'expérience intérieure de l'auteur, qui puise dans la philosophie réconfort dans les tribulations de la vie, et voit dans le Dieu des Chrétiens le fondement de la seule philosophie véritable.
Mais le grand ouvrage moral de Guillaume Budé, et sans doute son testament spirituel, est le De transitu, ou Passage de la pensée grecque à la pensée chrétienne. Ce livre a été presque méprisé et considéré comme un ouvrage bavard surchargé de répétitions. C'est en réalité un ouvrage encore mal étudié, parce que le lecteur ne laisse pas d'être rebuté par les difficultés de l'expression et de la pensée. Pourtant faute de cette étude, l'essentiel de la pensée de Budé risque d'échapper. Le livre a été écrit au lendemain de l'affaire des placards, et vibre encore de l'émotion qu'elle a suscitée. Budé, qui s'est trouvé associé à tout l'évangélisme contemporain, qui a mené le combat contre les abus de l'Église et préparé à cet égard les sentiers de la Réforme, prend des positions extrêmement nettes et extrêmement fermes (32). Il ne se contente pas, comme tant de catholiques, de réprouver la Réforme au nom de l'ordre et de l'unité politique. Budé n'est pas de ceux qui évitent les vrais problèmes ; c'est donc un débat dogmatique qu'il engage avec les luthéristes, en termes non seulement précis, mais violents, car l'heure n'est pas à la douceur. Mais laissons ces disputes trop marquées par l'événement. C'est au livre III du De transitu que Budé traite véritablement le sujet que propose son titre, et c'est là qu'il manifeste en face de l'humanisme et de son essentielle ambiguïté une attitude tout à fait originale.
Si l'humanisme est en effet la redécouverte des textes anciens, leur édition, leur traduction, leur imitation, leur assimilation, ces textes, « ressourcés » en quelque sorte, connaissent par lui une seconde naissance, renaissant à proprement parler, apportant dans sa vigueur première leur message de haute culture humaine, de sagesse et d'héroïsme, de paganisme aussi, et peut-être d'athéisme. Dans leur enthousiasme, leur ferveur, les hommes de la Renaissance ne se sont guère souciés des conflits latents que recelait le message ; ils ont voulu tout embrasser, assumant avec joie, ou plutôt avec inconscience, le risque des contradictions et des aventures. Budé, lui, a le courage de se retourner en quelque sorte pour regarder avec un œil critique le trésor que, plus qu'aucun autre pourtant, il serait porté à idolâtrer. Le thème du De transitu est la pensée de saint Paul où s'opposent la sagesse du monde, folie aux yeux de Dieu, et la sagesse de Dieu, folie aux yeux des hommes (33). Comme la raison est au-dessus des sens, et la sagesse au-dessus de la folie, la sagesse de Dieu est au-dessus de la sagesse humaine, ou plus exactement elle lui est transcendante, elle est, au sens pascalien, d'un autre ordre. À cet égard, la pensée de Budé ressemble à celle d'Érasme, mais sans coïncider avec elle. Érasme, dans l'Enchiridion, considérait les études profanes comme la propédeutique des études sacrées ; propres à porter à sa perfection l'homme naturel, elles l'offraient aussi complet, aussi cultivé que possible à la lumière de la grâce. Mais il y avait, dans la vision érasmienne, une montée continue de l'humain au divin. Chez Budé, au contraire, il y a discontinuité. Le passage de l'hellénisme au Christianisme est une véritable mutation, qui ne peut s'opérer que si l'esprit rejette comme inutile tout ce qui est profane :
Le désaccord est complet, écrit-il (34), entre la sagesse humaine, et l'immortelle, la divine. [Et encore :] Vouloir continuer d'être disciple du Christianisme et en même temps de l'hellénisme, c'est chausser à perpétuité le cothurne de Théramène, habiter et vivre sur les confins de la piété et du polythéisme, ou plutôt de l'impur athéisme.
Sans doute la philosophie ancienne est-elle utile à la culture de l'âme, mais à la condition que nous nous tournions vers la philosophie sacrée, et sans différer :
Ceux qui étudient par plaisir ou pour la gloire, et prétendent vieillir dans les sciences profanes, et mener ainsi leur vie jusqu'au dernier acte, m'apparaissent moins comme des philosophes que comme des bouffons ; pris de passion pour les Muses, ils extravaguent d'impudence, de fanatisme et de sottise. De même ces admirateurs perpétuels des poètes nourrissons du polythéisme, qui, sottement charmés de la grâce poétique, font bon marché de la sainte doctrine de salut… Donner à l'étude des belles-lettres plus de temps qu'il ne convient pour le seul plaisir, c'est le comble de la démence ; à moins que ce ne soit pas de la démence que de perdre son âme ou de ne faire aucun cas de son salut éternel.
Ainsi faut-il (pour en finir sur ce sujet inépuisable) que la science des belles-lettres, comme nous disons (35), et la philosophie ancienne et profane, le cèdent à la sagesse révélée et divine, comme les sens à la raison, et, non contentes de la reconnaître meilleure, supérieure et beaucoup plus auguste, qu'elles viennent elles-mêmes avec toutes leurs troupes et toutes leurs ressources, si bien armées, si combatives qu'elles soient, s'offrir à la discrétion de celle-ci, et non pas négligemment et machinalement, mais pour être serrées dans les liens du Christianisme et de la crainte du Seigneur.
Voilà qui ne laisse aucune équivoque. Bien loin de concilier « hellénisme » et Christianisme, Budé les dissocie. Cet humaniste chrétien entend ne plus être qu'un chrétien. Et ne soyons pas dupes de l'expression négative : « Qui accepte de perdre sa vie la rendra vraiment vivante. » Si l'humanisme se renonce c'est pour embrasser l'unique vérité qui lui paraît plus certaine que celle des philosophes et des savants. Le De transitu éclate de cette certitude ; le nom du Christ, dans ce style « tout diamant » brille presque à chaque ligne ; la transcendance, la disproportion du Christianisme à toute espèce de valeur humaine sont proclamées avec la violence d'un cri.
Ainsi Guillaume Budé n'est-il peut-être pas pour l'Association qui s'honore de porter son nom un patron de tout repos. Ne l'invite-t-il pas à brûler les livres des anciens poètes et philosophes ? Ce qui est certain, c'est qu'il lui trace la voie qui conduit de l'édition des auteurs profanes à celle des Pères de l'Église grecs et latins.
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1. Le meilleur témoignage que l'on puisse trouver de ce prestige de l'helléniste est sans doute sa lettre grecque à Jean Lascaris, du 12 juin 1521, dont un long passage est traduit par Abel Lefranc, Histoire du Collège de France, pp. 78-79.
2. C'est le titre même du livre d'Eugène de Budé, Vie de Guillaume Budé, fondateur du Collège de France, Paris, 1884.
3. Allen, Opus epistolarum D. Erasmi, II ep. 571.
4. Cf. Huizingua, Érasme, pp. 162-199.
5. Allen, II, p. 228, et M.-M. de la Garanderie, Correspondance d'Érasme et de Guillaume Budé, Paris, Vrin, p. 51.
6. Allen, II, p. 282, et op. cité, p. 71.
7. Un passage de ce texte sera cité infra.
8. Allen, II, p. 252, et op. cité, p. 58.
9. Allen, II, p. 395, et op. cit., p. 86.
10. Allen, II, p. 36, et op. cit., p. 79.
11. Allen, II, p. 368, et op. cit., p. 78.
12. Allen, II, p. 394, et op. cit., p. 84.
13. Cf. V. Saulnier, Les dix années françaises de Dominique Baudier. Étude sur la condition des humanistes, Hum. et Ren., 1945, et P. Mesnard, Érasme et Budé, Bulletin de l'Association G. Budé, 1965, n° 3, et : Le commerce épistolaire comme expression sociale de l'individualisme humaniste. Colloque de Bruxelles, 1965, sous presse.
14. Cette illusion de jeunesse lui fait même faire erreur sur son âge ; il se rajeunit d'un an et demi. Cf. op. cité, p. 91 et 113.
15. Cf. op. cité, p. 197.
16. Cf. Allen, V, p. 298, et op. cit., p. 240.
17. Annotationes posteriores, Paris, 1526.
18. De studio litterarum recte et commode instituendo, Paris, 1527.
19. Le De philologia, Paris, 1530. Les deux interlocuteurs sont le roi François Ier et G. Budé.
20. Cf. Allen, V, p. 152, et op. cité, p. 234.
21. Une lettre grecque d'Érasme à Budé ne nous a pas été conservée, et il est probable qu'elle fut détruite de l'accord commun des deux amis. Dans les lettres postérieures d'Érasme et dans les réponses de Budé, des passages en grec y font allusion.
22. Cf. Abel Lefranc, Histoire du Collège de France, p. 102 sqq.
23. Cf. Allen, II, p. 402, et op. cit., p. 93.
24. Cf. Allen, II, p. 23, et op. cit., p. 127.
25. Notamment dans les digressions et l'épilogue du De asse, et dans le De contemptu rerum fortuitarum.
26. Cf. Allen, V, p. 153, et op. cit., p. 334.
27. Il dit d'ailleurs à ce sujet qu'on ne le croit guère, car il a une mine avantageuse. Cf. Allen, V, p. 153 et op. cit., p. 235.
28. Les références à ce genre d'expressions seraient innombrables.
29. Novum Instrumentum (Bâle, 1516), Annotationes in Lucam, I, 3. Cf. Op. cité, pp. 53-54, note 12, et pp. 269-270,
30. Guillaume Budé ; les origines, les débuts, les idées maîtresses, pp. 158 a 198.
31. L' humanisme, essai de définition, p. 153.
32. Notons qu'après la mort de Guillaume Budé la moitié de ses enfants et sa veuve se retireront à Genève, et qu'il y aura ainsi deux branches de la famille de Budé, l'une catholique, l'autre protestante, — les descendants actuels appartenant à cette dernière.
33. Cf. Épitre aux Corinthiens, versets I, 17 à 11, 16.
34. Cette citation et celles qui suivent sont traduites du De transitu, III, pp. 268- 269 (édition des Œuvres complètes de 1557, t. I).
35. C'est-à-dire l'humanisme.
M.-M. DE LA GARANDERIE.