ARTICLE "GUILLAUME BUDÉ"
DANS LE DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE PAR Mr PIERRE BAYLE
tome I, édition de 1720, p. 690-694
BUDÉ (GUILLAUME) en Latin Budaeus, né à Paris l'an 1467 et issu d'une famille ancienne et illustre [remarque A], a été le plus savant homme qui fût de son temps en France.
On peut dire qu'il se mit à étudier un peu tard, car, encore qu'on l'eût envoyé de bonne heure dans les Écoles pour l'étude du latin, et puis à l'Université d'Orléans pour l'étude de la Jurisprudence, il ne savait presque rien à son retour d'Orléans, où il avait passé trois années. La barbarie qui régnait alors dans les Collèges avait été cause qu'il était allé à Orléans sans entendre les auteurs latins, et cette ignorance l'empêcha de profiter dans le Droit civil [remarque B]. Étant retourné chez son père, il perdit beaucoup plus son temps : il s'amusa à la chasse et aux plaisirs de la jeunesse.
Mais il en revint au bout de quelques années et se trouva saisi d'une telle inclination pour les Sciences qu'on ne saurait exprimer l'ardeur avec laquelle il s'appliqua à l'étude. Il renonça à toute sorte de divertissements, et il regrettait même les heures qu'il fallait nécessairement donner aux repas et au dormir. Le jour même de ses noces, il se déroba pour le moins trois heures, afin de les passer avec ses livres. On eut beau lui représenter qu'il ruinerait sa santé [remarque C] et qu'il se priverait des moyens de faire fortune, rien ne fut capable de ralentir son ardeur.
La profonde érudition qu'il acquit par un si grand attachement à l'étude serait un peu moins étonnante s'il avait eu de bons maîtres qui lui eussent au moins servi de guides, ou s'il avait eu des concurrents dont les lumières lui eussent donné, avec une grande émulation, un parallèle instructif ; mais il ne trouvait personne dont il pût devenir disciple [remarque D], ni qui courût avec lui dans cette carrière. On peut donc dire qu'il n'étudia que sous lui-même [remarque E].
Une des choses qu'il cultiva avec le plus d'assiduité fut la langue grecque, et il débuta même par là lorsqu'il voulut donner des marques publiques de ses progrès ; car les premiers ouvrages qu'il ait donnés au public sont la Traduction de quelques Traités de Plutarque. Il publia ensuite ses Notes sur les Pandectes [remarque F], et puis son traité De Asse, etc. On lui contesta la gloire d'être de premier qui eût défriché les matières épineuses des monnaies et des mesures des Anciens [remarque G] ; mais il montra qu'on ne lui ravirait pas aisément cette couronne.
Quelque grands que soient les services qu'il a rendus à la République des Lettres par ses écrits, on peut assurer que ce n'est point de ce côté-là qu'elle lui est le plus redevable. Il se ménagea de telle sorte que son grand savoir ne le rendit pas odieux aux Inquisiteurs. Ainsi sa réputation demeurant saine et entière fut une puissante protection aux belles-lettres, que l'on s'efforçait d'étouffer dans leur renaissance, comme la mère et la nourrice des opinions qui ne plaisaient pas à la Cour de Rome [remarque H].
Il fut fort considéré à la Cour de France [remarque I] depuis qu'une fois son édudition eut été connue ; mais il s'abstint le plus qu'il put d'aller à la Cour, jusqu'à ce qu'il eût appris l'inclination de François Ier pour les belles-lettres. Ce fut quand la Cour était à Ardres, lors de l'entrevue de ce Prince avec le Roi d'Angleterre, que François Ier fit venir pour la première fois notre Guillaume Budé [remarque K]. Depuis ce temps-là, il se plut à l'entendre discourir; il lui commit sa Bibliothèque et il lui donna une charge de Maître des Requêtes. En même temps, la Maison de Ville de Paris l'élut Prévôt des Marchands.
Il fut l'un des principaux promoteurs du dessein que François Ier exécuta de fonder des Chaires à Paris pour la profession des Langues et des Sciences. Il se brouilla avec Antoine du Prat, Chancelier de France, ce qui fut cause qu'il ne parut à la Cour qu'autant que sa Charge le demandait. Mais le temps vint qu'il n'en bougea guère, car son bon ami Poyet fut promu à la charge de Chancelier et le voulut avoir presque toujours auprès de lui.
Les chaleurs excessives de l'an 1540 obligèrent François Ier à faire un voyage sur les côtes de Normandie, pour chercher quelque fraîcheur. Budé fut de ce voyage et y gagna une fièvre qui lui fit prendre l'envie de se faire porter chez lui. Cela fut exécuté ; mais il ne guérit pas pourtant : il eut seulement la consolation de mourir au milieu de sa famille, qui était nombreuse (a) [remarque L]. La date de sa mort a été falsifiée par quantité d'écrivains [remarque M] et cela est bien étrange, vu la gloire qui accompagnait sa réputation.
La manière dont il voulut être enterré a produit quelques soupçons contre sa créance [remarque N], qui ont été fort augmentés par la profession ouverte que sa veuve alla faire du Protestantisme à Genève, avec une partie de ses enfants [remarque O]. Il est néanmoins certain qu'il paraît dans ses écrits fort contraire aux Réformateurs [remarque P], quoi qu'il eût parlé quelquefois avec une extrême force contre la Cour de Rome et contre les dérèglements des Ecclésiastiques (b).
On dit qu'il ne se voulut jamais laisser peindre [remarque Q] et qu'ayant voulu haranguer Charles-Quint il demeura court [remarque R].
Son style, tant latin que français, était un peu rude [remarque S].
Son père, comme je l'ai déjà dit, était d'une famille considérable depuis longtemps ; néanmoins, j'ai lu qu'elle a été ennoblie à cause de notre Guillaume [remarque T].
Celui-ci, s'étant piqué de quelque chose qu'Érasme avait faite ou dite, en garda toujours beaucoup de ressentiment et ne voulut jamais lui faire la grâce de le citer et le critiqua quelquefois sans le nommer [remarque U]. Il était bien difficile que l'émulation ne dégénérât en haine entre deux hommes de cette force (c). Ceux qui ont dit que, nonobstant leurs brouilleries, Budé fit en sorte qu'Érasme fût appelé à Paris (d) n'y entendent rien ; car ces brouilleries étaient encore à naître lorsque Budé, en s'acquittant de la commission qui lui fut donnée de faire des offres à Érasme de la part de François Ier, lui conseilla de les accepter (e).
On fit une édition de toutes ses œuvres à Bâle, l'an 1557, en quatre volumes in-folio, avec une ample préface de Celius Secundus Curion.
On ne peut pas voir un plus bel éloge que celui qu'a fait Louis Vivès de notre Budé (f), car, en peu de mots, il le représente comme un prodige de savoir et il lui attribue les vertus morales les plus dignes de l'admiration de toute la terre. Je pense qu'on pourrait dire assez justement que ce grand homme se fit plus craindre qu'aimer dans la République des Lettres, et il ne me semble pas que ç'ait été une perfection, mais plutôt une forte marque qu'il était fier et mal-endurant et qu'il s'armait de toutes pièces contre ceux qui le critiquaient. Nous connaîtrions suffisamment qu'il s'était rendu très redoutable quand nous ne saurions que le chagrin qu'un Professeur de Venise fit paraître de ce qu'on avait fait prendre garde au public qu'il ne suivait pas le sentiment du docte Budé [remarque X].
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(a) Tiré de sa Vie composée par Louis le Roi)
(b) Voyez dans le 20e livre du Catalogue des Témoins de la Vérité, pag. 1934 et suiv., plusieurs extraits du livre De Asse. Voyez aussi la Remarque [D] de l'article Jules II.
(c) Voyez la Remarque V à la fin.
(d) Du Verdier, Prosopogr., pag. 2404.
(e) Epist. Erasmi XV Libri I.
(f) Ludov. Vives in Libr. II, Cap. XVII, Augustini de Civitate Dei.
REMARQUES
(A) Il est né à Paris l'an 1467, d'une famille illustre. – Louis le Roi, le seul auteur que j'ai suivi, ne marque point l'année de sa naissance ; mais, puisqu'il dit que Budé mourut le 23 août 1540 à la 73e année de sa vie, il me donne le droit de le faire naître l'an 1467. Le Dictionnaire de Moreri contient une faute très grossière : on y met la naissance de Budé à l'an 1476 (1), et sa mort au 26 août 1540, et on ne laisse pas de le faire vivre 73 ans.
Voyons ce qu'on trouve touchant sa généalogie dans un ouvrage du Sieur Guichenon. Jean Budé, Ecuyer Seigneur de Verace, qui se signala à la bataille de Pontcharra, où il était Lieutenant de la Compagnie de Gendarmes du Seigneur de Briquemaut en l'an 1591 (…) était issu de cette ancienne maison des Budés, Seigneurs d'Ierre, de Villiers-sur-Marne, de Marly, Troissi, la Motte-St-Loup et autres places, laquelle tient rang parmi les meilleures familles de l'Ile-de-France et de Paris ; car il était fils d'un autre Jean Budé, Écuyer Seigneur de Verace, et de Marie de Joüan, fille de Rogerin de Joüan, Écuyer Seigneur de Jonvillers en Beauce : ledit Jean Budé était fils de Guillaume Budé, Chevalier Seigneur de Marly et de Villeneuve, Conseiller et Maître des Requêtes du Grand Roi François, et de Roberte le Lyeur, fille de Roger le Lyeur, Seigneur du Bois-Benard et de Malemains et d'Isabeau de Lailly (…) Ce Guillaume (…) était fils de Jean Budé, Seigneur d'Ierre, de Villers-sur-Marne et de Marly, et de Catherine le Picart, fille de Jean le Picart, Seigneur de Platteville, de Sivrey et de la Boisseliere, et de Catherine de Poncher, fille de François de Poncher, Chevalier et Chambellan des Rois Jean, Charles V et Charles VI, Bailli de Touraine, et de Marguerite de Dormans : et ledit Jean Budé, Seigneur d'Ierre, était fils de Dreux Budé, fils d'un autre Dreux Budé, Seigneur de Villers-sur-Marne et d'Ierre, et ce Dreux Budé, fils de Jean Budé, qui vivait sous le roi Charles V. (2).
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(1) Cette faute est originaire de l'imprimerie : la transposition d'un seul chiffre a changé 1467 en 1476.
(2) Guichenon, Hist. de Bresse, III partie, pag. 251-252.
[B] Il était allé à Orléans sans entendre les auteurs latins et cette ignorance l'empêcha de profiter dans le Droit civil. – Quo in Gymnasio triennum versatus operam pene omnem perdidit. Neque enim ignarus Latinae linguae et ab aliis disiplinis imparatus artem illam reconditam et multiplicem subtilemque cui sese dediderat, cognitione et scientia poterat comprehendere. (3)
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(3) Lud. Regius in Vita Budaei, initio.
[C] Il s'attacha tellement à l'étude qu'on lui représenta qu'il ruinerait sa santé.– De fort habiles gens prétendent que l'événement fit voir la vanité de ces menaces, et qu'il sut conserver toute sa santé (4). Mais d'autres disent qu'il tomba dans une longue et fâcheuse maladie, et que les maux de tête, qui lui prenaient tous les jours, obligèrent les médecins à lui ordonner une sorte de trépan (5). L'opération fut très douloureuse, mais fort inutile. In gravem et diuturnum morbum est prolapsus, quo annos plus viginti ita affectatus est ut omnis prope hilaritas e fronte, alacritas ex animo, festivitas in occursu, urbanitas et comitas in convictu eximeretur, ingravescens quoque indies literarum amor infringeretur, ne vestigium quidem ejus nec simulachrum, sed quadam effigies spirantis mortui appareret (6). Il ne faut pas s'étonner que des incommodités si longues et si opiniâtres le rendissent chagrin et produisissent tant de changements dans son corps et dans son esprit.
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(4) Voir Les Enfants célèbres par leurs études, pag. 427.
(5) Lud. Regius in Vita Budaei, pag. 50-51.
(6) Lud. Regius in Vita Budaei, pag. 50-51.
[D] Il ne trouvait personne dont il pût devenir disciple. – Il faut donner quelque restriction à ces termes généraux ; car il est certain que George Hermonymus, natif de Lacédémone, Jean Lascaris et Jacques Faber d'Étaples ont enseigné quelque chose à notre Guillaume. Dès qu'il sut l'arrivée d'Hermonymus à Paris, il l'arrêta auprès de lui par de gros gages. Quem Budaeus nactus magna mercede conductum ad se accersivit, et antequam dimitteret amplius quingentis nummis aureis donavit (7). Hermonymus lui lut Homère et les autres principaux auteurs ; mais, comme il ne les entendait pas, il était incapable de les expliquer. Huic Graeco cum aliquot annos operam dedisset et eo praelegente audivisset Homerum autoresque alios insignes, nihilo doctior est factus. Neque enim Praeceptor ille plura docere quam sciret poterat (8). Jean Lascaris vint peu après à Paris : il conçut beaucoup d'estime pour Budé, le voyant enclin à la langue Grecque ; mais, en tout, il ne lui donna pas plus de vingt leçons (9). Jacques Faber lui apprit les mathématiques ; mais l'écolier comprenait si aisément tout ce que le Maître proposait qu'il épuisa bientôt la science du Maître. Celui-ci, quoique largement payé de ses leçons, fut plus tôt las d'enseigner que l'autre d'être enseigné. Mathematicas disciplinas ab Jacobo Fabro nobili Philosopho didicit : ad quas tantum ingenii et alacritatis initio attulit ut evolare non excurrere videretur. Itaque dum Faber multa proponit, Budaeus omnia assequitur, eo res venit ut prius ille docendo defatigaretur, etsi magnam mercedem accipiebat, quam hic discendo. Neminem praeterea audivit (10).
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(7) Ibidem, pag. 38.
(8) Ibidem.
(9) Ibidem, pag. 39. Voyez aussi la lettre de Budé à Tonstal ; elle est la 20e du 2e livre de celles d'Érasme, pag. 155.
(10) Lud. Regius, in Vita Budaei, pag. 39.
[E] On peut dire qu'il n'étudia que sous lui-même. – Il représenta en mots grecs les deux circonstances notables de ses études, l'une qu'il les commença sur le tard, l'autre qu'il n'eut point de maîtres ; il les représenta, dis-je, par les termes d' αὐτομαθὴς τε καὶ ὀψιμαθὴς, dans une lettre qu'il écrivit à Érasme et qui fut montrée à Cutbert Tonstal (11). Il écrit ensuite une Lettre à ce dernier, où il lui fit une description assez longue de la manière dont il avait étudié. Il avoue qu'après son retour de l'Université d'Orléans il passa quelques années à ne faire que ce que font les jeunes gens qui ne savent rien. Domum reversus salutem dixi literis, studiis utique indulgens juventutis illiteratae, quoad post aliquos annos intra paternos parietes clam studere inecum ipse institui (12). Il dit ailleurs qu'outre ces deux choses il y en eut une troisième qui l'obligea à s'appliquer extrêmement à l'étude : c'est qu'il n'avait pas beaucoup de pénétration d'esprit. Omnia majorem in modum facere atque etiam maximum mihi necesse erat homini nec ingenio felici praedito, et qui in adolescentiae clausula non dico discipulus, sed tantum tyrunculus hujus studii esse coepissem, et vero gentilis illius Aristippi qui metrodidactus appellatus est : denique qui a memet ipso omnia mutuarer, si quidem nullus erat unde rogare posssem (13).
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(11) C'est la 11e du Ier livre.
(12) Epistola 30, Libr. II Erasmi, pag. 35.
(13) Budaeus, De Philologia, Libr. I Operum, tom. I, pag. 352.
[F] Il publia des notes sur les Pandectes. – C'est-à-dire sur les 24 premiers livres des Pandectes. L'Épître dédicatoire au Chancelier de France Joannes Deganaius, Jean de Ganay, est datée de Paris, le 4 novembre 1508. Badius donna en 1530 une édition corrigée et augmentée. Il avait imprimé la suite de cet ouvrage l'an 1528.
[G] On lui contesta la gloire d'être le premier qui eût défriché les monnaies et les mesures des Anciens. – Un Italien, nommé Leonardus Portius, prétendit être le vrai possesseur de cette gloire. Budé, l'ayant appris, n'entendit point raillerie. Il s'en fâcha tout de bon et déclara qu'il ne tenait d'aucune personne vivante ce qu'il avait publié sur cette matière, et que Portius était son voleur. Quod cum est ad Budaeum allatum, graviter exarsit, quod nihil tam praeter opinionem accidisset quam ut depelleretur de ejus laudis possessione, quam caducem et vacuam primus bona fide occupasset, et sine cujusquam injuria quasi usucepisset. Igitur vehementissima animi, ingenii, virium, contentione jus suum defendit, atque hoc ipsum palam testatus est, a nullo se unquam homine duntaxat qui viveret, his de rebus quas tradidisset, quicquam didicisse vel fando vel legendo : tantumque abesse ne quid a Portio acceperit, ut omnia quae sub nomine Portii ad tam prodierant, illa uno eodem continuato perpetuoque furto essent ex suo Asse translata. Ac aemulo illi sempiternam notam ac ignominiam inussisset, nisi intercessissent amici (14). Jean Lascaris, qui était ami de l'un et de l'autre, empêcha que cette querelle n'allât plus avant et obtint, à force de prières, que Budé n'insérât point dans la seconde édition le Discours piquant qu'il avait fait contre Potius. L'auteur connut lui-même, quand le feu de la colère fut passé, qu'il avait eu trop d'emportement ; et c'est ce qui fit qu'il ne voulut plus prendre intérêt aux attaques qui lui furent faites. Il laissa dire tout ce qu'on voulut ; il souffrit tranquillement qu'Agricola se donnaît telle portion que bon lui semblait de cette gloire. (15)
Lorsqu'il fit son livre De l'Institution du Prince, il n'avait reçu encore que des applaudissements sur son ouvrage De Asse. Il s'en glorifia, mais sans sortir des limites de la modestie. Comme il s'exprima d'une manière qui peut servir de patron à plusieurs autres grands personnages, je ne ferai point difficulté de rapporter ses propres paroles, quoi que son style soit rude. À votre très désiré et très heureux avènement à la très noble Couronne de France (il s'adresse à François Ier), qui fut le jour des calendes de janvier (…), je parachevais et mis en avant et évidence le Livre des poids et mesures, nombres, monnaies, et toute la manière de compter des Anciens, tant Grecs que Latins ; auquel j'ai montré et estimé les richesses des grands Royaumes, Principautés, Dominations et Empires dont les Histoires font mention. Et le tout réduit à la monnaie de présent. Et, en ce faisant, ai éclairci et interprété grand nombre de lieux et passages, sans rien omettre à mon pouvoir et savoir tant ès Histoires que ès autres Auteurs grecs et latins. Lesquels auparavant étaient mal entendus, combien que plusieurs gens savants s'en fussent mis en effet ; et pense qu'il me sera permis d'en dire ce petit mot, sans aucune arrogance, puisque aucuns plus savants que moi, étrangers et autres, le confessent, ainsi que aucuns de leurs livres le témoignent, qui par eux ont été depuis publiés par impression. Et en cela seulement je me voudrais maintenir avoir mieux fait ou par aventure mieux remontré en cet endroit que les autres. Car j'ai été tout seul opinant de cette manière contre tous ceux qui auparavant moi ont écrit, et même depuis cent ans, ou du moins tout autrement qu'il n'ont fait. Qui a été la cause et le moyen du grand labeur et du temps de quinze mois que j'ai occupé à entendre et écrire cette matière, et la mener jusques à résolution finale et conclusion du Livre (…) (16). Nul ne s'est encore depuis apparu qui en ce m'ait ouvertement contredit. Mais y en a (comme dit est) qui l'ont expressément approuvé : combien que au reste des choses concernant le fait des bonnes lettres, je me répute moindre que les autres, ainsi que la raison le veut, et ma connaissance le juge. Et mêmement que ceux mêmes contre lesquels j'ai été d'opinion contraire en cette matière. Car je confesse avoir beaucoup appris d'eux en autres choses, comme de gens de souveraine science et industrie, dont la plupart sont allés de vie à trépas. Mais un homme moyen en intelligence de savoir, et moindre que médiocre, comme je suis, peut bien surmonter un grand et excellent homme en une intention en laquelle il est fort adonné, jaçoit ce que [bien que] en autres choses il ne soit égal à lui. (17).
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(14) Lud. Regius, in Vita Budaei, pag. 61.
(15) Ibid., pag. 64.
(16) Budé, De l'Institution du Prince, chap. 45, pag. 186.
(17) La même, pag. 187.
[H] Sa réputation fut une puissante protection aux belles-lettres, que l'on s'efforçait d'étouffer comme la mère et la nourrice des opinions qui ne plaisaient pas à la Cour de Rome. – il vaut mieux, et pour cause, que j'explique cela par les paroles de Louis le Roi que par les miennes. Cum in maximis, dit-il (18), opinionum procellis et turbulentissimis tempestatibus ingens Graecae linguae conflata esset invidia, quod harum stirps et semen malorum omnium videretur, cum odii faces undique ab improbis praeferrentur, cum in perturbatione veteris disciplinae spem haberent inimici ad elegantium literarum non dignitatem modo extinguendam (19), sed etiam gloriam per principes viros infringendam, cum in his asperitatibus rerum eruditi plerique de religione suspecti haberentur, nec satis essent inter imperitorum greges tuti : hic solus non modo integra mente, verum etiam existimatione permansit. Nihil in ejus vita aut in oratione quisquam potuit invenire quod jure reprehenderet. Quod labenti rei literariae certissimum praesidium attulit. Nisi enim is contigisset orbae politiori doctrinae quasi legitimus tutor, qui eam apud Principem, in senatu, in concionibus, exagitatam tueretur, ac tantisper dum invidia consideret, domi septam teneret liberali custodia, atque a sceleratorum hominum impetu prohiberet, haud dubie nostris finibus coacta esset excedere.
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(18) Lud. Regius, in Vita Budaei, pag. 83.
(19) Conférez avec ceci la Lettre d'Érasme rapportée ci-dessus dans la Remarque L de l'article de Catherine de Boxe.
[I] Il fut fort considéré à la Cour de France. – Il y fut connu dès avant la mort de Charles VIII. Ce Prince, ayant ouï dire que Budé était fort savant, le voulut voir et le fit venir auprès de lui ; mais il ne vécut pas assez depuis ce temps-là pour l'avancer. C'est Budé lui-même qui nous l'apprend. A Carolo ego commodum in aulam accersitus fueram, cum ille repentino casu sublatus est : exierat jam rumusculus quidam studiorum meorum qui ad eum permanaverat nihil minus me agente (20). Gui de Rochefort, Chancelier de France, procura cet honneur à notre Budé, comme on le remarque dans la page 89 de sa Vie. Louis XII, successeur de Charles VIII, employa deux fois Budé à des Ambassades en Italie, et le mit ensuite au nombre de ses Secrétaires. De maximis rebus Legatum in Italiam misit cum aliquot proceribus suis : quibus in Legationibus sic fidem suam, diligentiam, ingenium Regi probavit ut magnam gratiam ab eo ipso iniret, ac paulo mox in scribarum regiorum numerum adscriberetur. (21). On l'eût fait Conseiller au Parlement de Paris s'il n'eût mieux aimé ménager son temps pour ses études que de s'engager à une charge qui lui eût causé trop de distractions.
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(20) Budaeus, De Philologia, Libr. I.
(21) Lud. Regius, in Vita Budaei, pag. 88.
[K] Ce fut lorsque la Cour était à Ardres que François Ier le fit venir pour la première fois. – Je ne crois pas avoir tort de me conduire généralement parlant par ce principe, c'est qu'un auteur qui écrit la Vie d'un homme est plus croyable que ceux qui ne parlent de cet homme que par occasion. Cela ne m'empêche pas de croire qu'en certains cas on doit préférer à ce qu'on trouve dans la Vie particulière d'un homme ce qu'on lit dans d'autres livres. J'en donne un exemple dans cette Remarque. Louis le Roi non seulement ne dit pas que François Ier ait envoyé Guillaume Budé à Rome pour négocier avec le Pape Léon X ; mais aussi il remarque expressément qu'on ne fit venir Guillaume Budé à la Cour de François Ier que lorsque ce Prince était à Ardres pour s'aboucher avec le Roi d'Angleterre. Primum evocatus Ardeam quem in locum rex quoque Britannorum Henricus convenerat, cum tanti conventus splendore excitatus, tum admirabili fama incredibilium virtutum sui principis incensus, sane quam libenter regis imperio obtemperavit,atque eo magis quod virtutis et literarum ergo se intelligebat accersiri (22). L'entrevue d'Ardres se fit l'an 1520. Il serait donc faux, selon Louis le Roi, que notre Guillaume eût négocié pour François Ier avec Léon X l'an 1515. Cependant je n'oserais révoquer en doute l'Ambassade dont Mr. Varillas a fait mention sous l'année 1515. « Budé n'était pas maladroit en négociation, quoiqu'il eût vécu dans Paris sans autre conversation que celle de ses livres. L'Académie de Rome, qui n'avait jamais été si polie depuis le siècle d'Auguste qu'elle l'était alors, lui fit un accueil extraordinaire, et il acquit bientôt la familiarité du Pape, parce qu'il excellait principalement dans les connaissance des Antiquités grecques, que sa Sainteté se piquait de savoir. » (23). Cet auteur ajoute que les objections que faisait le Pape fournissaient à Budé un champ assez vaste pour étaler sa profonde doctrine ; et que le Pape, qui ne demandait pas mieux que d'allonger la négociaton et de ne rien conclure, n'avait garde de l'interrompre, ni de le faire apercevoir des digressions où il s'engageait insensiblement ; qu'au contraire sa Sainteté lui faisait naître de temps en temps l'occasion d'en faire de nouvelles. Joignez à ceci ce qu'il dit dans sa Préface: « L'exemple de Budé sert admirablement à montrer que, pour être des plus savants, on n'en est pas plus propre à négocier les affaires délicates ; et l'on ne doit savoir bon gré de l'avoir rapporté, quand ce ne serait que pour la rareté du fait. » Mais comment est-ce que Mr. Varillas a pu débiter que Budé avait vécu dans Paris sans autre conversation que celle de ses livres, si les deux Ambassades sous Louis XII sont véritables ? Ne fait-il pas bien connaître qu'il ignorait non seulement ce que Louis le Roi en a dit, mais aussi ce que Budé en insinue ? Budé représente à Cutbert Tonstal de quelle manière il s'était conduit dans ses études : il avoue qu'il avait vu en Italie plusieurs savants, et il ajoute qu'il n'avait pas eu le loisir de les bien connaître, parce qu'il était chargé d'affaires publiques. Interim bis Romam adii, urbesque insignes Italiae, doctos ubi homines per transennam vidi potius quam audivi, et literarum meliorum Professores tanquam a limine salutavi, quantum scilicet homini licuit Italiam raptim peragranti nec libera legatione. (24). Enfin, je remarque qu'il était devenu homme de Cour auprès de François Ier, avant l'entrevue de ce Prince et de Henri VIII. Cela paraît par une lettre d'Érasme, datée du mois de février 1519 (25), où il écrit à Budé : Quomodo tibi successerit expeditio quemadmodum vocas aulica partim ex tuis ad Ludovicum Vivem literis intellexi. Cela paraît encore plus clairement par une lettre de Budé où il parle d'un voyage qu'il devait faire avec Étienne Poncher, promu depuis peu de jours à l'Archevêché de Sens : Episcopus Parisiensis jam Senonensis Archiepiscopus factus est liberalitate regia, etsi nondum res peracta est. Totus jam est aulae, nec nobis licet cum eo loqui. Quodam tamen die, cum in interiori cubiculo Principis esset, dixit mihi se ad te scribere statuisse. Iturus est propediem in legationem Narbonem versus cum aulicorum dispensatorum decurione : cum quo etiam ire me Rex jussit, ut numerus sim potius quam ut aliquam operam certam navem in ea provincia : sic enim interpretor (26). Il ne marque point l'année dans la date de cette lettre ; mais on connaît qu'il l'écrivit pendant que la Cour se remuait à l'occasion de la mort de l'Empereur Maximilien. Cet Empereur décéda le 12 janvier 1919.
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(22) Ibid., pag. 90.
(23) Varillas, Histoire de François Ier, livre I, pag. 38. Il cite en marge : « Dans la négociation de Budé, Maître des Requêtes et de la Librairie du Roi, avec Léon X en 1515 ». Sainte-Marthe, dans ses Éloges, p. 6, parle ainsi : Vir tanta animi contentione Musis operatus a civilibus interim negociis et Reipubl. cura non abfuit. Nam et a Francisco primo in aulam saepe accersitus et Romam de belli societate cum Leone summo Pontifice adversus Caesarem et Helvetios contrahenda una cum aliquot regni proceribus ab eodem principe legatus est. Il ne dit rien des Ambassades sous Louis XII.
(24) Epist Erasmi 30, Lib. II, pag. 156.
(25) La 70e du IIIe Livre.
(26) Epist. Erasmi 59, Lib. III, pag. 245.
[L] Sa famille était nombreuse. – Il laissa sept fils et quatre filles. On n'en dit pas davantage dans son Histoire ; mais j'ai lu dans d'autres livres qu'à cause qu'il avait un grand nombre de fils et de petits-fils, il ordonna que l'on l'enterrât de nuit ; car il prévoyait que si on l'eût fait de jour, il y aurait eu trop de cris de petits enfants et trop de larmes répandues dans la maison. L'auteur qui m'apprend cela remarque que la femme de Budé, bien loin d'empêcher que son mari n'étudiât, lui servait de second, aussi bien dans le cabinet que dans le lit, et lui cherchait les passages et les livres nécessaires. Je ne traduis pas littéralement : on s'en apercevra bientôt ; mais je ne pense pas m'écarter de la pensée de mon auteur. Nec Budaeum a literis uxor avocavit, sed magis in eis confirmavit, quam sibi in Musarum sacrario semper assidentem, et aliquid librorum in manibus habentem, non tantum vitae, sed studiorum quoque sociam et commilitonem nominabat : nec eundem magnus liberorum nepotumque numerus in studiis interpellavit, qui quidem dicitur fuisse tantus ut antequam moreretur, noctu suum funus efferri tumularique mandaret, ut aliquo modo compesceret fletum ejulatumque puerorum, quem futurum non obscure providebat. (27). J'ai lu une lettre de Budé (28) où il se contente de dire que les caresses de sa femme n'avaient pas été capables de le détacher de ses Livres ; il ne dit point qu'il trouvât en elle une aide semblable à lui par rapport à ses études. Il se représente comme marié à deux femmes : l'une était celle qui lui donnait fils et filles, l'autre était la Philologie, qui lui produisait des Livres. Il était marié depuis douze ans lorsqu'il écrivait cette lettre et il avait déjà six fils et une fille (29). La Philologie avait été moins féconde : Budé avait produit moins de livres que d'enfants ; il avait plus travaillé du corps que de l'âme ; mais il espérait qu'enfin il ferait plus de livres que d'enfants. « La fécondité de l'âme aura son tour, disait-il, elle s'élèvera sur les ruines de celle du corps ; la vertu prolifique n'est point donnée tout à la fois aux organes naturels et à la plume ». Sic enim statuebam mihi esse faciendum ut conjugem quidem legitimam haberem liberorum parentem, ex Philologia autem libros, id est, nominis mei aeternam memoriam, prolemque immortalem gignerem. Liberos jam plures aliquanto quam libros genui, plus corpori fortasse quam animo indulgens. Post hac (ut spero) marcescente corpore, animus indies vegetior et vividior fiet, utrumque autem simul ex æquo prolificum esse nequit, sed cum emeritae facultates corporis esse coeperint, tum demum viribus animi stipendia plene procedent (30). Nous parlerons ci-dessous (31) du changement de religion de cette famille.
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(27) Anonymus, in Dissertatione de Literati Matrimonio, pag. 367 ; elle est imprimée avec les Amours de Baudius.
(28) Elle est la 30e du IIe livre, parmi celles d'Érasme.
(29) Moreri se trompe donc lorsqu'il dit que Budé eut quatre fils et deux filles.
(30) Epist. 30 Erasmi, Libr. II, pag. 250.
(31) Dans la Remarque O.
[M] La date de sa mort a été falsifiée par quantité d'écrivains. – La Croix du Maine le fait mourir le 25 août 1540, Mr. de Sponde le 20 août (32) et Pierre de St. Romuald le 3 août de la même année (33). Le Père Garasse en 1539 (34), Mr. de Lounoi le 1er septembre 1573 (35). La vérité est qu'il mourut le 23 août 1540. Celui qui a cru pouvoir corriger Reusnerus par Mr. de Launoi se trompe : Launoius (…) dicit Budaeum obiisse A. 1573, Calend. Septembr., ut falli necesse sit Nicolaum Reusnerum, qui in Iconibus ejus obitum refert ad A. 1540 (36).
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(32) Spondan. ad ann. 1540, num. 30.
(33) Pierre de St-Romuald, Journal Chronolog., tom. II, pag. 137.
(34) Garasse, Doctrine curieuse, pag. 920.
(35) Laun. Hist. Gymn. Navarrae, pag. 882.
(36) Joh. Albertus Faber, Decade Decad. folio V verso.
[N] La manière dont il voulut être enterré a produit quelques soupçons contre sa créance. – Il déclara par son Testament, un an avant qu'il mourût, qu'il voulait être enterré sans aucune cérémonie. Voici ses paroles : Je veux être porté en terre de nuit, et sans semonce, à une torche ou à deux seulement, et ne veux être proclamé à l'Église ni à la Ville, ni alors que je serai inhumé, ni le lendemain. Car je n'approuvai jamais la coutume des cérémonies lugubres et pompes funèbres. (…) Je défends qu'on m'en fasse, tant pour ce que pour autres choses qui ne se peuvent faire sans scandale ; et si je ne veux qu'il y ait cérémonie funèbre, ni autre représentation à l'entour du lieu où je serai enterré, le long de l'année de mon trépas, parce qu'il me semble imitation des cénotaphes dont les Gentils anciennement ont usé. (37). Un Jésuite, qui était d'ailleurs mal endurant et fort aisé à effaroucher sur les moindres innovations, a condamné ceux qui ne donnèrent pas un bon sens à cette conduite. Il veut que ce savant homme n'en ait usé de la sorte que par un principe d'humilité et par une suite de cette humeur studieuse qui l'avait tant fait vivre dans la retraite. Ce bon esprit, dit-il (38), ayant vécu parmi les morts pour vivre à tout jamais entre les vivants, et s'étant entièrement sevré des compagnies pour s'adonner à la solitude durant sa vie, retint encore cette humeur en sa mort, car il ordonna, par son Testament, que son corps fût porté de nuit, sans flambeaux et sans pompe funèbre, depuis la rue Sainte-Avoye, où il demeurait lors de sa mort, jusqu'aux Célestins (39), qui est une assez longue traite ; et voulut être enterré sans cérémonie, sans avertissements et son des cloches. Il est vrai que cette nouveauté donna sujet de discourir diversement, et que les prédicateurs de ce temps-là prirent l'affaire au criminel, à l'occasion du temps qui commençait à ressentir le fagot et s'était déjà abreuvé de certaines opinions soupçonneuses ; car ce fut l'an 1539 (40), lorsque Luther avait embrasé quasi toutes les Allemagnes. Mais la vie précédente de Budé, l'intégrité et innocence de ses mœurs, l'opinion publique et les actions héroïques qu'il avait faites, tant à Venise qu'à Paris, pour l'honneur de la Religion et l'avancement des Lettres, furent fidèles témoins du contraire, de façon que les plus sages demeurèret édifiés de son humilité, au lieu que le autres se formalisaient de la nouveauté ; et de fait il est vrai que Budé pouvait faire ce qu'il fit par pur sentiment d'humilité, comme nous voyons plusieurs saints, qui ont désiré que leur corps fût exposé à la voierie ou enseveli sans honneur. Peu après, il continue de cette manière : Melin de S. Gelais, sachant que l'intention de Budé avait été bonne et faite conforme à ses humeurs, qui étaient retirées et ennemies du tracas des compagnies, fit un excellent Épigramme en l'honneur du défunt, par lequel il faisait voir que Budé, en s'humiliant, avait acquis plus de gloire par cette action que les autres par les pompeuses obsèques ; car il disait
Qui est celui que tout le monde suit ?
Las ! c'est Budé au cercueil étendu.
Pourquoi n'ont fait les cloches plus grand bruit ?
Son nom sans cloche est assez épandu.
Que n'a-t-on plus en torches dépendu,
Suivant la mode accoutumée et sainte ?
Afin qu'il fût par l'obscur entendu
Que des Français la lumière est éteinte.
Le Prieur Ogier ne fut pas aussi indulgent que Garasse : il le blâma d'avoir défendu la conduite de Budé ; il l'eût blâmé peut-être de l'avoir critiquée, si Garasse eût fait ce que fit l'un de ses Confrères en parlant du Chancelier de l'Hôpital (41) ; car voilà ce que font pour l'ordinaire ceux qui critiquent un livre : il prennent partout le contrepied. Voyons les paroles du Censeur de la Doctrine curieuse : « Page 919. Il veut justifier Guillaume Budé des accusations des Docteurs et Prédicateurs de son temps, qui avaient conçu quelque soupçon de lui depuis sa mort, à cause de la nouveauté de son enterrement. Ils avaient certes quelque sujet de faire un sinistre jugement de lui. Car, outre la mauvaise impression que donna la nouveauté de son convoi, en un temps où il fallait se bander contre l'Hérésie naissante, et ne rien relâcher des cérémonies ordinaires de l'Église, il était d'ailleurs de même avis que ce bon Grammairien dont Garasse parle en la section 7 du livre 3, qui estimait que de disputer de questions importantes de Théologie était perte de temps mal employé. Voici comment il parle en une sienne Épître à Érasme. Rediderat epistolam juvenis, is quem mihi commendasti, Sorbonae nunc agentem μᾶλλον δὲ ἐν σερβοντίδι λίμνῃ διατρίβοντα ὥτω γὰρ εἰκότως ἀποκαλοίημεν την τῶν σοφιςῶν διατριβὴν. Si Garasse eût été informé de ce passage (42), je veux croire qu'il estime tant la Sorbonne qu'il eût renvoyé Budé aux falots des Romains, aussi falotement qu'il relègue ce bon Grammairien au pays de Lanternois, parmi les lanternes des Athéniens. » (43).
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(37) Voyez Mr. de Launoi, Histoire du Collège de Navarre, pag. 881.
(38) Garasse, Doctrine curieuse, pag. 920.
(39) C'est à l'église de Saint-Nicolas-des-Champs qu'il fut enterré, selon Louis le Roi.
(40) Il se trompe : ce fut en 1540.
(41) Maimbourg, Histoire du Calvinisme, pag. 205 ; sur quoi voyez la Critique générale, lettre 16, pag. 274 de la 3e édition.
(42) Launoi, pag. 877, montre que ce passage ne fait rien contre la catholicité de Budé.
(43) Ogier, Jugement et censure du livre de la Doctrine curieuse, pag. 190-191.
[O] Sa veuve alla faire profession ouverte du Protestantisme à Genève avec une partie de ses enfants. – Le passage des Lettres de Melanchthon, que je m'en vais rapporter, témoigne que l'exemple de cette femme fut d'un grand poids, parce qu'on crut que les beaux discours de son mari l'avaient fort aidée à connaître la vérité. Venit huc quispiam ex Gallia nobilis vir ac doctus, qui narrat honestissimam matronam viduam Budaei, una cum filiabus Lutetia migrasse ad Calvini Ecclesiam, ut ibi et vocem Evangelii audiat, et longius absit a saevitia quae in regno Gallico adversus Evangelii studiosos exercetur. Hoc exemplo matronae valde moveri multos homines in Gallia idem affirmat ; propterea quod mortui mariti sui doctissimi et gravissimi viri judicio existimatur hanc doctrinam amplecti, de qua ipsum multa pie disseruisse ante mortem constat. (44). Dans une lettre de Melanchthon à Camerarius, datée du 11 septembre 1549, se trouvent ces paroles, page 908 de l'édition de Londres 1642. Haec narratio si vera est, admirationem magnam res pariet. Budaei conjugem anum cum filiabus aiunt migrasse Genevam ad Calvini Ecclesiam, in qua et alii multi nobiles homines in Gallia exulare dicuntur. Les filles du grand Budé ne furent pas les seuls de la famille qui se retirèrent à Genève : Louis Budé, leur frère, s'y retira aussi et y fut professeur en langue hébraïque. Il publia une traduction latine des Psaumes, avec des notes. Voyez la Gallia Orientalis de Colomiés, page 15 et 16. Nous avons parlé ci-dessus (45) de Jean Budé, qui fut l'un des trois députés qu'on envoya en Allemagne pour les affaires de l'Église. Matthieu Budé, leur frère, est loué par Henri Étienne, comme un homme qui entendait à fond la langue hébraïque (46). Les descendants de Budé subsistent encore à Genève et y font une figure très considérable.
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(44) Melancht., Epist., pag. 585, édition Basil. 1565, apud Colomesium, in Gallia Orient., pag. 16.
(45) Dans la Remarque G de l'article De Bèze.
(46) Henr. Stephan. in Praefat. Dicaearchi, apud Colomesium in Gallia Orient., pag. 257.
[P] Dans ses écrits, il paraît fort contraire aux Réformateurs. – Voyez l'ouvrage qu'il intitula De Transitu Hellenismi ad Christianismum, et qu'il dédia à François Ier l'an 1535, peu après que Calvin eut dédié à ce Monarque son Institution Chrétienne. Budé lui recommande l'ancienne foi et le loue de la fameuse procession qui fut faite pour expier l'attentat des Hérétiques (47) (c'est ainsi que l'on parlait). Mr. de Launoi cite ce passage (48) et y en ajoute un autre, qui fait voir le zêle de notre Budé contre ceux qu'on appelait Novateurs.
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(47) Voyez le Luthéranisme de Maimbourg, tome I, pag. 233 de l'édition de Hollande.
(48) Hist. Gymnasii Navarrae, p. 878 et suiv..
[Q] On dit qu'il ne se voulut jamais laisser peindre. – Je ne puis donner autre preuve de cela que ces quatre vers :
Nec voluit vivus fingi pingive Budaeus,
Nec vatum moriens quaesiit elogia.
Hunc qui tanta suae mentis monumenta reliquit
Externa puduit vivere velle manu.
L'auteur, que je cite en marge dit qu'ils sont l'Épitaphe de Budé composée par Étienne Paquier. (49).
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(49) St. Romuald, Journal Chronol. sous le 3 août.
[R] En voulant haranguer Charles-Quint il demeura court. – Je n'ai lu cela que dans le premier volume du Père Abram sur les Oraisons de Cicéron. [Petrus Messius, libro III variarum Lectionum cap. VIII, multa magnorum Oratorum exempla corradit, quos initio dicendi perturbatos repente memoria defecit. Ut Demosthenem coram Philippo, Theophrastum coram Areopagitis, Herodem Atticum coram M. Antonino, Heraclidem Lycium coram Severo Augusto, Bartholomaeum Socinum coram Alexandro Sexto.] Addi protuisset et magnus ille Budaeus, qui Carolum V Caesarem Parisios venientem Oratione excepturus repente obmutuit. (50).
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(50) Nicol. Abramus in Cicer. Orat. tome I, pag. 409.
[S] Son style français était un peu rude. – « On a trouvé à redire ce qu'il dit au livre de l'Instruction du Prince, adressé à François Ier, appelant en l'Épître au Roi sa manière d'écrire un style de haute lice et resplendissant : outre qu'il était obscur et peu poli, témoin ces mots de la même Épître : Je vous requiers de recevoir mon offre avec grand liesse et alacrité, offre d'exigüe estimation comparé à votre hauteur » (51). Voyez ce que Genebrard et Daniel Augentius disent de lui dans la Bibliothèque de du Verdier.
Ayant consulté l'Épître Dédicatoire de l'Institution du Prince, je n'y ai trouvé quoi que ce soit de ce que Saint Romuald en allègue. Mon édition est celle que Messire Jean de Luxemboug, Abbé d'Ivry, de la Rivou et de Salmoisy, fit faire dans son abbaye de la Rivou, l'an 1546, in-folio. Notez en passant une faute de Mr. Joli, qui a dit que cet ouvrage ne fut imprimé que sous le règne de Henri II, en 1547, in-folio et in-8° (52). Il est d'ailleurs très certain qu'on peut connaître, par l'Épître Dédicatoire et par tout le reste du livre, que l'auteur se connaissait en avouant qu'il ne pourrait, ni ne se voudrait bonnement louer (…) de savoir la pureté de la diction française (…) et qu'il était bien peu exercité en ce style français. (53).
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(51) St. Romuald, Journal Chronol., sous le 3 août.
(52) Joli, Codicille d'Or, pag. 36.
(53) Budé, dans l'Épître Dédicatoire de son Institut. du Prince.
[T] Sa famille fut ennoblie à cause de lui. – « Ses héritier furent déclarés nobles par arrêt de la Cour des Aides, à cause de ses mérites, l'an 1578 » (54). Je crois que le Moine qui dit cela n'a point eu de bons Mémoires. Voyez ci-dessus la remarque A.
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(54) St. Romuald, Journal Chronol., sous le 3 août. Voyez l'Invent. de l'Hist. journalière, pag. 169.
[U] Il ne voulut jamais citer Érasme et le critiqua sans le nommer. – Il en fallut venir à des éclaicissements, qui ne firent pas un trop bon effet. Voyez parmi les Lettres d'Érasme celles qu'ils s'entr'écrivirent : il m'a toujours paru qu'Érasme eut plus de modération et d'honnêteté envers Budé que celui-ci envers Érasme. N'était-ce pas être bien farouche que de ne vouloir pas accorder la grâce d'une citation ? Id parum amicae voluntatis argumentum crediderunt, quod a Budaeo in tot numero libris mentio nusquam facta sit Erasmi, quanquam ut fieret multis precibus ab Erasmo ambiretur. Praeterea putant id quoque ad ista quae dixi accedere, quod Budaeus dissimulanter Erasmum in suis libris nonnunquam perstringere videtur, velut in Commentariis, quando ridet illos qui de singulorum ingenio et eloquentia sententiam ferre audent, qui Laurentio inferiores praescribunt loquendi formulas, qui leviora quaedam scripta in vulgus edunt, quae nec solem nec aetatem ferant. (55). Voyez ci-dessus (56) les vacarmes qu'on fit contre Érasme sur ce que l'on prétendit qu'il mettait en parallèle Budé et Badius. Je citerai encore un passage qui témoigne quelles sont pour l'ordinaire les suites de l'émulation entre les grands hommes. Et difficillimum inter illos nullam intercedere obtrectationem, inter quos tantae laudis est aemulatio, quantum fuit incidere necesse, inter Erasmum atque Budaeum, cum si uterque in literis esse principem cuperet. Nam quicquid est ejusmodi, in quo excellere praeclarum existiment, in eo plerumque fit tanta contentio ut vix possit benevolentia servari. (57).
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(55) Lud. Regius, in Vita Budaei, pag. 77.
(56) Dans la Remarque E de l'article Badius.
(57) Lud. Regius, in Vita Budaei, pag. 76.
[X] Un professeur de Venise fit paraître son chagrin de ce qu'on avait fait prendre garde au public qu'il ne suivait point le sentiment de Budé. – Nous avons vu (58) que, sur les monnaies et les mesures des Anciens, il s'éleva une dispute entre Guillaume Budé et Léonard Portius. Or il arriva que Jean-Baptiste Egnatius, dans quelque endroit de son Commentaire sur Suétone, se conforme aux calculs de ce Portius et qu'Érasme, ajoutant une Préface à ce même Commentaire, dans une nouvelle édition (59), dit nommément et expressément qu'Egnatius n'était pas du sentiment de Budé. Il arriva aussi qu'Egnatius se fâcha beaucoup de cette note d'Érasme : il en craignit les suites, il employa promptement les voies de la justification, il recourut aussitôt à l'intercession d'une personne d'importance, qu'il conjura d'apaiser Budé ; il l'en conjura, dis-je, par tout ce qui est le plus prpre à émouvoir les entrailles : on verra ceci plus clairement dans son latin. Cum nudius tertius in Tranquillum Caesaresque meos Basileae nuper excusos annotationes, et in his nescio quid ab Erasmo nostro de nummis scriptum legissem, ubi dissentire me a Budaeo doctus alioqui vir et amicissimus asserebat, dum Portium sequor : animadverti aliquanto altius vulnus descendisse, quam ego ab initio suspicatus essem, affecitque me vis minime expectata, uti solet, non admiratione solum, verum etiam molestia. Quae enim mihi cum Budaeo studiorum dissensio esse potest, ubi tanta sit animorum conjunctio ? aut quae testificatio mea honestior aut amplior esse potuit tum benevolentiae erga Budaeum meae, tum judicii, quam ea, quae a me in eis annotamentis adhibita est ? Uti facile declararim me tantum in hoc studiorum genere Budaeo tribuere, quantum mihi ipsi vix optarem : ut si aliter vel Budaeus vel Erasmus sentit, nae ambo cum summo animi mei moerore id sentiant. Quare ego te Grolierie per eam animi propensionem, quam in doctos prae te fers , oro ; per humanitatem et divinam istam tuam beneficentiam obtestor ; per eam pietatem quam tibi reliquaeque genti debeo, adjuro uti nunc Budaeo scupulum per literas etiam tuas eximas, me que illi ita concilies, ut intelligat vir doctissimus, esse in terris hodie neminem cujus ego doctrinam magis admirer, de cujus ingenio libentius praedicem, quemque ego pluris faciam. (60)). Il dit plusieurs autres choses de la même force, qui marquaient son attachement pour Budé, sa vénération, son admiration ; et puis il déchargea sur Érasme tout son chagrin : l'endroit est bien méprisant. Quare non possum non vehementer admirari, quid tandem Erasmo in mentem venerit, ut etiam aliud agens de studiorum dissensione nostrorum, praesertim falsa, publicandum sibi censuerit, cum Budaei vestigia me sequi profitear, cum doctrinam hominis tantopere laudem, et ejus praesertim libros quinque de Asse. Sed homo alioqui doctus cum numerorum rationem non probe calleat, et scriptione multa sese oblectet, et sibi plus aequo placeat, dum modo aliquid edat, quid tandem dicat non satis pensi habuit. Ita fit ut dum verborum copiae studet, minus res observet. Quod si maturare sibi pateretur diutius ea quae parturit, pareret ille saepe eos liberos, qui et vitales essent, nec vitiosi illi et morbosi saepe in lucem prodirent. (61).
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(58) Dans la Remarque G.
(59) Celle de Bâle, apud Joh. Frobenium, 1518, in-folio, où sont, avec Suétone, plusieurs autres historiens.
(60) Jo. Baptista Egnatius, Epist. ad Jo. Groelium. Elle est datée de Venise le 5 janvier 1518. C'est la 35e de la Centurie publiée par Goldast.
(61) Idem. ibid., pag. 150-151.