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QUELQUES VISAGES D'ULYSSE DANS L'ANTIQUITÉ

 

-Ve siècle -Ve siècle -IIIe siècle -Ier siècle
Devant Pénélope Devant Athéna et Nausicaa Monnaie d'Ithaque Devant Polyphème

 

ULYSSE ET PÉNÉLOPE APRÈS HOMÈRE

 

OVIDE
insiste sur les qualités d'Ulysse qui savait parler aux femmes (c'est dans Ars amatoria, II, 123-144).

Non formosus erat, sed erat facundus Ulixes,
Et tamen aequoreas torsit amore deas.
O! quotiens illum doluit properare Calypso,
Remigioque aptas esse negavit aquas!
Haec Trojae casus iterumque iterumque rogabat,
Ille referre aliter saepe solebat idem.
Litore constiterant: illic quoque pulchra Calypso
Exigit Odrysii fata cruenta ducis.
Ille levi virga (virgam nam forte tenebat)
Quod rogat, in spisso litore pingit opus.
«Haec, inquit ,Troja est (muros in litore fecit):
Hic tibi sit Simoïs; haec mea castra puta.
Campus erat (campumque facit), quem caede Dolonis
Sparsimus, Haemonios dum vigil optat equos.
Illic Sithonii fuerant tentoria Rhesi;
Hac ego sum captis nocte revectus equis»
Pluraque pingebat, subitus cum Pergama fluctus
Abstulit et Rhesi cum duce castra suo.
Tum dea «quas, inquit, fidas tibi credis ituro,
Perdiderint undae nomina quanta, vides?»
Ergo age, fallaci timide confide figurae,
Quisquis es, atque aliquid corpore pluris habe.
Ulysse n'était pas beau, mais il était beau parleur; cela suffit. pour que deux divinités marines ressentent pour lui les tourments de l'amour.
O! combien de fois Calypso gémit de sa hâte (à vouloir partir] et lui affirma que les eaux ne se prêteraient pas au mouvement des rames!
Elle lui demandait sans cesse de lui raconter encore la chute de Troie et il lui en faisait le récit d'une manière presque toujours différente.
Ils s'étaient arrêtés sur le rivage : là aussi, la belle Calypso veut entendre la fin sanglante du chef des Odrysiens [Rhésus].
Lui, avec une baguette légère (il se trouvait qu'il tenait une baguette), pour la satisfaire, dessine sur le sable dur.
« Voici Troie, dit-il (il représenta des murs sur le rivage) ;
ici sera le Simoïs ; suppose que là est mon camp.
Il y avait une plaine (il représente une plaine), où nous versâmes le sang de Dolon, pendant que, la nuit, il vise les chevaux du héros d'Hémonie [Achille].
Là se dressaient les tentes du Sithonien Rhésus ; c'est par là que je suis revenu avec ses chevaux, enlevés de nuit ».
Il allait dessiner d'autres objets quand une vague vint emporter Troie, le camp de Rhésus et Rhésus lui-même.
Alors la déesse : « Quelle confiance pour ton voyage crois-tu trouver en ces eaux qui, sous tes yeux, ont effacé de si grands noms ?»
Donc, qui que tu sois, crains de te fier à une trompeuse beauté, et, outre les avantages physiques, assure-t'en de plus précieux.

OVIDE
a mis dans la bouche d'Ajax le portrait d'un Ulysse beau parleur mais lâche (c'est au début du livre XIII des Métamorphoses).

Résumé :
Dans l'expédition de Troie, Ulysse a d'abord cherché à y échapper en simulant la folie (detractauit militiam furore ficto) puis, lorsque Palamède eut dévoilé son lâche stratagème et l'eut traîné malgré lui au combat (traxit ad arma), il a été le dernier à s'armer. Devant Troie, il était plus capable de lutter par des discours mensongers que de combattre les armes à la main (fictis contendere uerbis quam pugnare manu). D'ailleurs ses prétendus exploits, il les a accomplis sans témoin (sine teste) et de nuit. C'est un homme qui n'agit jamais que dans l'ombre et sans armes (clam inermis), qui ne sait que surprendre l'ennemi par la ruse (furtis decipit hostem) et n'a de force que dans le discours (tantum valet iste loquendo). Dans les combats contre les Troyens, il n'a pas hésité à fuir devant les flammes allumées par Hector (non Hectoreis dubitauit cedere flammis) et, après qu'il eut refusé de porter secours au vieux Nestor, on l'a trouvé tout tremblant, pâle de terreur, épouvanté à l'idée de la mort (trementem pallentemque metu et trepidantem morte futura). C'est cet Ulysse qui a lâchement abandonné Philoctète dans l'île de Lemnos, qui a faussement accusé Palamède d'avoir trahi les Grecs. Fils de Sisyphe (qui aurait violé sa mère Anticlée), il ressemble bien à son père par ses artifices et sa fourberie (furtis et fraude simillimus).


OVIDE
a imaginé une lettre de Pénélope à Ulysse (Héroïdes, 1)

"Pénélope, cette femme qui mérita les hommages de tant d'amants, put vivre pure pendant vingt années, éloigner un nouvel hymen par des travaux simulés en détruisant la nuit les tissus du jour, et vieillir à attendre Ulysse, que cependant elle n'espérait plus revoir." (Properce, Elégies, II, 9).

Penelope Ulixi.

Haec tua Penelope lento tibi mittit, Ulixe
nil mihi rescribas attinet: ipse ueni!
Troia iacet certe, Danais inuisa puellis;
uix Priamus tanti totaque Troia fuit.
O utinam tum, cum Lacedaemona classe petebat,
obrutus insanis esset adulter aquis!
non ego deserto iacuissem frigida lecto,
nec quererer tardos ire relicta dies;
nec mihi quaerenti spatiosam fallere noctem lassaret uiduas pendula tela manus.

Pénélope à Ulysse.

Ta Pénélope t'envoie cette lettre, trop tardif Ulysse : ne me réponds rien, mais viens toi-même. Elle est certainement tombée, cette Troie odieuse aux filles de la Grèce. Priam et Troie tout entière valent à peine tout ce qu'ils me coûtent. Oh ! que n'a-t-il été enseveli dans les eaux courroucées, le ravisseur adultère, alors que sa flotte le portait vers Lacédémone ! Je n'aurais pas, sur une couche froide et solitaire, pleuré l'absence d'un époux ; je n'accuserais pas, loin de lui, la lenteur des jours ; et, dans ses efforts pour remplir le vide des nuits, ta veuve ne verrait point une toile toujours inachevée pendre à ses mains fatiguées.

Quando ego non timui grauiora pericula ueris?
res est solliciti plena timoris amor.
in te fingebam uiolentos Troas ituros;
nomine in Hectoreo pallida semper eram.
siue quis Antilochum narrabat ab hoste reuictum,
Antilochus nostri causa timoris erat;
siue Menoetiaden falsis cecidisse sub armis,
flebam successu posse carere dolos.
sanguine Tlepolemus Lyciam tepefecerat hastam;
Tlepolemi leto cura nouata mea est.
denique, quisquis erat castris iugulatus Achiuis,
frigidius glacie pectus amantis erat.

Quand m'est-il arrivé de ne pas craindre des périls plus grands que la réalité ? L'amour s'inquiète et craint sans cesse. Je me figurais les Troyens fondant sur toi avec violence ; le nom d'Hector me faisait toujours pâlir. M'apprenait-on qu'Antiloque avait été vaincu par Hector, Antiloque était le sujet de mes alarmes ; que le fils de Ménoete avait succombé, malgré ses armes trompeuses, je pleurais en songeant que le succès pouvait manquer à la ruse. Tlépolème avait rougi de son sang ; la lance d'un Lycien ; la mort de Tlépolème renouvela mes frayeurs . Enfin, quel que fût, dans le camp des Grecs, le guerrier qui eût succombé, le coeur de ton amante devenait plus froid que la glace.

Sed bene consuluit casto deus aequus amori.
uersa est in cineres sospite Troia uiro.
Argolici rediere duces, altaria fumant;
ponitur ad patrios barbara praeda deos.
grata ferunt nymphae pro saluis dona maritis;
illi uicta suis Troica fata canunt.
mirantur iustique senes trepidaeque puellae;
narrantis coniunx pendet ab ore uiri.
atque aliquis posita monstrat fera proelia mensa,
pingit et exiguo Pergama tota mero:
'hac ibat Simois; haec est Sigeia tellus;
hic steterat Priami regia celsa senis.
illic Aeacides, illic tendebat Ulixes;
hic lacer admissos terruit Hector equos.'
Omnia namque tuo senior te quaerere misso
rettulerat nato Nestor, at ille mihi.
rettulit et ferro Rhesumque Dolonaque caesos,
utque sit hic somno proditus, ille dolo.

Mais un dieu équitable a servi mon chaste amour. Troie est réduite en cendres, et mon époux existe. Les chefs d'Argos sont de retour ; l'encens fume sur les autels ; la dépouille des barbares est déposée aux pieds des dieux de la patrie. Les jeunes épouses y apportent les dons de la reconnaissance, pour le salut de leurs maris ; et ceux-ci chantent les destins de Troie vaincus par les leurs. Les vieillards expérimentés et les jeunes filles tremblantes les admirent. L'épouse est suspendue aux lèvres de son époux qui parle. Quelques-uns retracent sur une table l'image des combats affreux, et, dans quelques gouttes de vin, figurent Pergame tout entière : "Là coule le Simoïs ; ici est le promontoire de Sigée ; c'est là que s'élevait le superbe palais du vieux Priam ; c'est ici que campait le fils d'Eaque, ici Ulysse. Plus loin Hector défiguré effraya les chevaux qui le traînaient." Le vieux Nestor avait tout raconté à ton fils, envoyé à ta recherche ; et ton fils me l'avait redit. Il me dit encore Rhésus et Dolon égorgés par le fer ; comment l'un fut trahi dans les bras du sommeil, l'autre par une ruse.

Ausus es - o nimium nimiumque oblite tuorum! -
Thracia nocturno tangere castra dolo
totque simul mactare uiros, adiutus ab uno!
at bene cautus eras et memor ante mei!
usque metu micuere sinus, dum uictor amicum
dictus es Ismariis isse per agmen equis.
Sed mihi quid prodest uestris disiecta lacertis
Ilios et, murus quod fuit, esse solum,
si maneo, qualis Troia durante manebam,
uirque mihi dempto fine carendus abest?
diruta sunt aliis, uni mihi Pergama restant,
incola captiuo quae boue uictor arat.
iam seges est, ubi Troia fuit, resecandaque falce
luxuriat Phrygio sanguine pinguis humus;
semisepulta uirum curuis feriuntur aratris
ossa, ruinosas occulit herba domos.
uictor abes, nec scire mihi, quae causa morandi,
aut in quo lateas ferreus orbe, licet!

Tu as osé, beaucoup trop oublieux des tiens, pénétrer la nuit, par la fraude, dans le camp des Thraces, et, secondé par un seul guerrier, en immoler un grand nombre à la fois. Était-ce là de la prudence ? Était-ce se souvenir de moi ? La crainte a fait battre mon sein jusqu'à ce qu'on m'eût dit que, vainqueur, tu avais traversé des bataillons amis sur les coursiers d'Ismare. Mais que me sert qu'Ilion ait été renversée par vos bras, et que ses antiques remparts soient au niveau du sol, si je reste ce que j'étais lorsque Troie résistait à vos armes, si l'absence de mon époux ne doit point avoir de terme ? Détruite pour les autres, pour moi seule Pergame est encore debout ; et cependant des boeufs captifs y promènent la charrue d'un étranger vainqueur. Déjà croît la moisson dans les champs où fut Troie, et la terre, engraissée du sang phrygien, offre au tranchant de la faux une riche culture. Le soc recourbé heurte les ossements à demi ensevelis des guerriers ; l'herbe couvre les maisons ruinées. Vainqueur, tu restes absent, et je ne puis apprendre ni la cause de ce retard, ni dans quel lieu du monde tu te caches, insensible à mes larmes.

Quisquis ad haec uertit peregrinam litora puppim,
ille mihi de te multa rogatus abit,
quamque tibi reddat, si te modo uiderit usquam,
traditur huic digitis charta notata meis.
nos Pylon, antiqui Neleia Nestoris arua,
misimus; incerta est fama remissa Pylo.
misimus et Sparten; Sparte quoque nescia ueri.
quas habitas terras, aut ubi lentus abes?
utilius starent etiamnunc moenia Phoebi -
irascor uotis, heu, leuis ipsa meis!
scirem ubi pugnares, et tantum bella timerem,
et mea cum multis iuncta querela foret.
quid timeam, ignoro - timeo tamen omnia demens,
et patet in curas area lata meas.
quaecumque aequor habet, quaecumque pericula tellus,
tam longae causas suspicor esse morae.

Quiconque dirige vers ces rivages sa poupe étrangère ne s'en éloigne qu'après que je l'ai pressé de nombreuses questions sur ta destinée ; je confie à ses mains un écrit tracé de la mienne, et qu'il doit te remettre, si toutefois il parvient à te voir quelque part. Nous avons envoyé à Pylos, où règne le fils de Nélée, le vieux Nestor : des nouvelles incertaines nous ont été rapportées de Pylos ; nous avons envoyé à Sparte : Sparte ignore aussi la vérité. Quelle terre habites-tu, et en quel lieu prolonges-tu ton absence ? J'aurais gagné davantage à ce que les remparts de Troie subsistassent encore ( hélas ! inconséquente, je m'irrite contre mes propres voeux !); je saurais où tu combats ; je ne craindrais que la guerre ; et ma crainte serait commune à beaucoup d'autres. Je ne sais ce que je crains ; cependant je crains tout, dans mon égarement, et un vaste champ est ouvert à mes inquiétudes. Tous les périls que recèle la mer, tous ceux que recèle la terre, je les soupçonne d'être la cause de si longs retards.

Haec ego dum stulte metuo, quae uestra libido est,
esse peregrino captus amore potes.
forsitan et narres, quam sit tibi rustica coniunx,
quae tantum lanas non sinat esse rudes.
fallar, et hoc crimen tenues uanescat in auras,
neue, reuertendi liber, abesse uelis!
Me pater Icarius uiduo discedere lecto
cogit et immensas increpat usque moras.
increpet usque licet - tua sum, tua dicar oportet;
Penelope coniunx semper Ulixis ero.
ille tamen pietate mea precibusque pudicis
frangitur et uires temperat ipse suas.

Tandis que je me livre follement à ces pensées, peut-être (car quels ne sont pas vos caprices ! ) peut-être es-tu retenu par l'amour sur une rive étrangère. Peut-être parles-tu avec mépris de la rusticité de ton épouse, qui ne sait que dégrossir la laine des troupeaux. Mais que ce soit une erreur, et que cette accusation s'évanouisse dans les airs : libre de revenir, tu ne veux pas être absent. Mon père Icare me contraint d'abandonner une couche que tu as désertée, et condamne cette absence éternelle. Qu'il t'accuse, s'il le veut ; je ne suis, je veux n'être qu'à toi ; Pénélope sera toujours l'épouse d'Ulysse. Cependant mon père, vaincu par ma tendresse et mes prières pudiques, modère la force de son autorité.

Dulichii Samiique et quos tulit alta Zacynthos,
turba ruunt in me luxuriosa proci,
inque tua regnant nullis prohibentibus aula;
uiscera nostra, tuae dilacerantur opes.
quid tibi Pisandrum Polybumque Medontaque dirum
Eurymachique auidas Antinoique manus
atque alios referam, quos omnis turpiter absens
ipse tuo partis sanguine rebus alis?
Irus egens pecorisque Melanthius actor edendi
ultimus accedunt in tua damna pudor.

Mais une foule d'amants de Dulichium, de Samos et de la superbe Zacinthe, s'attache sans cesse à mes pas ; ils règnent dans ta cour, sans que personne s'y oppose. Te nommerai-je Pisandre, Poybe, Médon le cruel, Eurimaque, Antinoüs aux mains avides, et tant d'autres encore que ta honteuse absence laisse se repaître des biens acquis au prix de ton sang ? L'indigent Irus et Mélanthe, qui mène les troupeaux aux pâturages, mettent le comble à ta honte et à ta ruine .

Tres sumus inbelles numero, sine uiribus uxor
Laertesque senex Telemachusque puer.
ille per insidias paene est mihi nuper ademptus,
dum parat inuitis omnibus ire Pylon.
di, precor, hoc iubeant, ut euntibus ordine fatis
ille meos oculos conprimat, ille tuos!
hac faciunt custosque boum longaeuaque nutrix,
Tertius inmundae cura fidelis harae;
sed neque Laertes, ut qui sit inutilis armis,
hostibus in mediis regna tenere potest -
Telemacho ueniet, uiuat modo, fortior aetas;
nunc erat auxiliis illa tuenda patris -
nec mihi sunt uires inimicos pellere tectis.
tu citius uenias, portus et ara tuis!
est tibi sitque, precor, natus, qui mollibus annis
in patrias artes erudiendus erat.
respice Laerten; ut tu sua lumina condas,
extremum fati sustinet ille diem.
Certe ego, quae fueram te discedente puella,
protinus ut uenias, facta uidebor anus.

Nous ne sommes que trois ici, bien faibles contre eux : une épouse sans force, le vieillard Laërte et Télémaque enfant. Celui-ci, des embûches me l'ont presque enlevé naguère ; il prépare, malgré tous, à aller à Pylos. Fasse les dieux que, selon l'ordre accoutumé des destins, il ferme mes paupières et les tiennes. C'est le voeu que font aussi et le gardien de nos boeufs, et la vieille nourrice, et celui dont fidélité veille sur l'étable immonde. Mais Laërte incapable de supporter le poids des armes, ne peut tenir le sceptre au milieu de ces ennemis. Avec l'âge, Télémaque, pourvu seulement qu'il vive, acquerra des forces ; mais sa faiblesse aurait maintenant besoin du secours son père. Je ne suis pas assez puissante pour repousser nos ennemis du palais qu'ils assiègent. Viens, viens au plus tôt, toi, notre port de salut, notre asile. Tu as, et puisses-tu avoir longtemps, un fils dont la jeunesse doit se former à l'exemple de la sagesse paternelle ! Songe à Laërte, dont il te faudra bientôt fermer yeux ; il attend avec résignation le jour suprême du destin. Pour moi, jeune à ton départ, quelque prompt que soit ton retour, je te paraîtrai vieille.

HUGUES DE PICOU
a transposé la lettre de Pénélope en style burlesque (1650).

Hugues de Picou était docteur en droit, avocat au Parlement de Paris, auteur de L'Odyssée d'Homère ou les Aventures d'Ulysse en vers burlesques, 1650.

Ulysse, vous êtes trop lent.
Vous devriez craindre qu'un galant
ne se mît en ma bonne grâce
et voulût prendre votre place.
J'en ai plus de vingt à choisir
s'il m'en prenait quelque désir.
Pisandre, Médon et tant d'autres,
qui sont tous d'aussi bons apôtres*,
n'ont rien gagné de m'en conter.
Mais il est temps de vous hâter,
puisqu'il faut que je vous le  die.
Vous savez notre maladie :
donnez-y remède ou, ma foi,
je ne vous réponds plus de moi.
Après si longue résistance
les objets meuvent la puissance.
On a toujours beau nous prêcher
que l'honneur nous doit être cher,
enfin quelquefois la plus sage
laisse aller le chat au fromage*.
Parfois il ne faut qu'un fétu
pour mettre à bas notre vertu.
Quand l'heure du berger arrive*
on n'est plus sur la défensive :
les hommes, qui sont charlatans,
savent alors prendre leur temps.
On a rasé plus bas que l'herbe
cette forterese superbe
dont les deux furent les maçons,
qui me donna tant de frissons,
qui mit en deuil tant de familles
et qui fit jaunir tant de filles.
Quel accroc vous a retenu
puisque tout le monde est venu ?
Le diable emporte le navire
qui nous amena ce beau Sire
que la femme de Ménélas
laissa coucher entre ses draps !
Car il est cause que je couche
seule, plus froide qu'une souche,
et qu'au lit j'ai peur des esprits
si j'ois trotter une souris.
Depuis – ha leur fièvre quartaine –
je suis incessamment en peine
et je crains que je ne sais quoi
vous ait fait moisir loin de moi.
Vos risques, périls et fortunes
me troublent depuis deux cents Lunes.
O que l'amour est soucieux !
Je pensais voir de mes deux yeux
tantôt avec ses bandes fières
Hector vous taillant des croupières.
Et lorsqu'un Grec était vaincu
mon mari, disais-je, est à cul.
Quand j'appris la mort d'Antiloche,
dieux, dis-je, comme on les embroche !
Je trémoussais pour vous de peur :
cela me fit saillir le cœur.
Et quand le fils de Ménécie,
ayant un coup  dans la vessie,
parmi d'autres chut de son long,
– car on les fauchait comme jonc,
à ce que disent vos gens d'armes –
au récit je fondais en larmes,
ayant toujours appréhendé
qu'aussi vous ne fussiez lardé.
Lorsque d'un fer de hallebarde
on eut baillé telle nazarde
à Tlépolème au grand sourcil,
qu'on le fit trébucher aussi,
le sachant, j'eus rude traverse :
j'en pensai choir à la renverse.
Enfin j'étais, mon pauvre époux,
à toute heure en transe pour vous.
J'avais autant d'alarmes fausses
que d'autres y laissaient leurs chausses.
Grâce aux dieux, tout est achevé
et vous vous en êtes sauvé.
Je n'en puis pas être incertaine :
on a vu ramener Hélène
dans le palais de son mari,
avec un grand charivari
de toutes les femmes de Grèce.
Voilà cette belle traîtresse
qui fit, avec son ruffian,
tant de tort aux femmes de bien.
Depuis ce temps vos camarades
ont fait de petites peuplades :
On voit courir comme poulets
près d'eux leurs petits Argoulets,
pendant que tel chante à sa femme,
incessamment sur même gamme,
les merveilles de ses exploits
qu'il a racontés mille fois.

Tel lui trace le camp de Troie
avec du charbon, de la craie,
ou sur quelque goutte de vin :
là passait ce fleuve divin,
ce grand Simoïs de qui l'onde
roulait maint homme en l'autre monde ;
et voici le mont Sigeien ;
là le palais du roi Troyen ;
de ce côté notre milice,
les tentes d'Achille et d'Ulysse ;
là fut traîné le preux Hector,
chef qui valait son pesant d'or.
Le vieux Nestor, que l'on dit croire,
en a conté toute l'histoire
à Télémaque notre fils
qui le fut voir en son pays,
car il était allé grand erre*
vous chercher par mer et par terre.
J'ai su comme, au camp ennemi,
vous tuâtes Rhese endormi,
après en avoir fait de même
à ce pauvre Dolon, tout blême
de se voir si bien pris sans vert,*
qui vous avait tout découvert.
Vous eûtes bien de la hardiesse,
trop oublieux de la promesse
que vous me fîtes au départ
de ne vous point mettre au hasard
et de ne manquer pas de ruse
à trouver toujours quelque excuse
pour n'aller point dans les combats
comme vont tous ces fierabras.
Vous eûtes, dis-je, bien l'audace
d'emmener les chevaux de Thrace
et d'escarmoucher à la fois
tant d'hommes qui se tenaient cois,
ronflant la nuit sur l'herbe humide,
vous avec le seul Titide.
Vous fîtes si bien et si beau
qu'on vit brûler Troie au flambeau.
Mais que me sert cette prouesse
si je vis en même détresse
que lorsqu'Ilion subsistait
et que plus on s'y charpentait ?
Là le bœuf à cornes tortues
laboure maintenant les rues ;
le coutre y brise de travers
les os à demi découverts.
La terre y porte un gras herbage,
grasse de sang et de carnage.
On y prend les champs à rançon* ;
on y fait vendange et moisson.
Bref il n'y reste rien à faire
à quoi vous soyez nécessaire.
Et cependant vous me laissez.
Où sont tous les plaisirs passés ?
C'était un bel amour de neige
quand pour n'aller point à ce siège
et prendre avec moi votre ébat
vous faisiez semblant d'être fat* ?
Où courez-vous la prétentaine* ?
Vous avez donc autant de peine
de vous résoudre à retourner
que pour lors à m'abandonner.
Je ne puis savoir où vous êtes,
quoique j'en fasse mille enquêtes.
Vous devriez m'écrire au naïf*
si vous êtes ou mort ou vif,
sans abuser de ma simplesse
me faisant perdre ma jeunesse.
Je ne cesse encore maintenant
de m'informer à tout venant
s'il ne sait point de vos nouvelles.
Il n'est pas jusqu'aux hirondelles
qui viennent se nicher ici
à qui je n'en demande aussi.
Je charge des lettres missives
tous ceux qui partent de ces rives
pour vous rendre par cas fortuit
s'ils avaient de vous quelque bruit.
Pour leur en donner le courage
je leur promets plus de fromage
et plus de beurre que de pain
s'ils m'en font un rapport certain.
Nous avons envoyé vers Piles
et vers quantité d'autres villes,
vers Ménélas, le roi cornu*,
et tous ceux qui vous ont connu,
pas un ne nous a su rien dire :
vous êtes fondu comme cire.
Je commettais un grand abus
priant que les murs de Phébus,
qui ne rendaient toujours chagrine,
chussent promptement en ruine.
Ha ! quand je considère tout,
que ne sont-ils encore debout !

Je verserais bien moins de larmes,
ne craignant que le sort des armes ;
et je verrais dans ma douleur
des compagnes de mon malheur.
Hélas, je suis seule à me plaindre !
Je crains tout et nous sais que craindre.
Une fois j'ai peur que les loups
ne fassent un repas de vous.
Une autre fois je me figure
quelque autre mort encore plus dure.
Il n'est rien, sur terre et sur mer,
dont je ne me laisse alarmer.
Mais je suis une pauvre femme
de me tourmenter ainsi l'âme,
car n'ai-je pas mainte leçon
comme un homme fait le garçon*,
aussitôt qu'en terre inconnue
il se voit loin de notre vue ?
Ne pouvez-vous pas être épris
de quelque mignonne Cypris
et me faire en ses bras la nique*
pensant que je suis trop rustique
de ne m'amuser qu'à filer
et que je suis le pis aller*.
Fasse le Ciel que je me trompe
et que personne n'interrompe
les bons desseins que vous formiez
du temps qu'encore vous m'aimiez !
Mon père sans cesse me crie
pourquoi je ne me remarie.
Il veut avoir, à ce qu'il dit,
des petits-fils d'un second lit.
Je vous serai pourtant fidèle,
quoi qu'il m'en blâme et m'en querelle.
Et semble qu'en vous écrivant
je branle au manche* ci-devant.
C'est que je suis toute enhazée*
de me voir si fort courtisée.
Il vient des amants de Samos
nous ronger ici jusqu'aux os,
de Dulichion, de Zacynthe,
dont il nous coûte pot et pinte.
Ils seront toujours après moi
tandis que que nous aurons de quoi.
Chez nous sans cesse ils font ripaille
et vivent comme rats en paille :
c'est pitié du dégât qu'ils font
les safres*, les goulus qu'ils sont !
Ha ! que si vous pouviez entendre
les bêlements d'un agneau tendre
et les grognements d'un pourceau
qu'ils vont mettre sous le couteau !
Vous feriez bientôt diligence
pour en venir prendre vengeance.
Vous viendrez garder notre bien
quand il ne restera plus rien.
Ha ! si l'amour de votre femme
ne peut point émouvoir votre âme,
que la mort de tant d'innocents
au moins puisse toucher vos sens !
Principalement, je vous prie,
considérez les gueuserie*
où Télémaque votre fils
s'en va tomber de pis en pis,
car qui pourrait y donner ordre
tant qu'ils trouveront de quoi mordre ?
Nous ne sommes en tout que trois
qui voulons empêcher parfois
qu'ils ne fassent si grande chère,
le bon Laërte, votre père,
et nous deux, non guère plus forts :
nous sommes tous de pauvres corps.
Quand nous faisons quelque défense,
on nous rend moins d'obéissance
que si nous ne parlions qu'en l'air
ou si l'on nous oyait siffler.
Si par un bonheur Télémaque
(lorsqu'il se déroba d'Ithaque
et prit ses jambes à son cou,
vous cherchant je ne savais où)
n'eût évité leur embuscade,
on l'eût mis en capilotade.
Fassent, à notre mort, les dieux
qu'il nous puisse fermer les yeux
et nous enfermer dans la bière
quand nous irons au cimetière.
Ce sont les souhaits du vacher,
de ma nourrice et du porcher
qui de bien faire s'évertuent :
tous trois humblement vous saluent.
Laërte vous salue aussi.
Ce pauvre veillard tout chanci*
qui n'est plus quasi qu'un fantôme
ne peut gouverner ce royaume ;
et notre fils est trop fluet :
ainsi nous sommes au rouet.*
Vous êtes seul notre espérance :
j'attends avec impatience
le bonheur de votre retour
et les doux fruits de notre amour.

* bon apôtre : homme de bien, en apparence
* laisser aller le chat au fromage : se disait d'une jeune fille qui se donnait à un homme avant le mariage.
* l'heure du berger : le moment où la nuit tombe et où les femmes deviennent plus faciles à séduire.
* grand erre : à toute vitesse.
* être pris sans vert : être pris au dépourvu (allusion à un jeu où l'on devait porter pendant tout le mois de mai une feuille verte cueillie le jour même, et où l'on payait une amende si on était pris sans cette feuille verte).
* prendre à rançon : racheter.
* fat : niais, bon à rien.
* courir la prétentaine : courir le monde à la recherche d'aventures galantes.
* au naïf : tout simplement.
* cornu : trompé par sa femme.

* faire le garçon : se comporter comme si on n'était pas marié.
* faire la nique à quelqu'un : se moquer de lui.
* le pis aller : celle qu'on choisit en dernier recours, faute de mieux.
* branler au manche : hésiter, avoir du mal à se décider.
* enhazé : embarrassé.
* safre : glouton.
* gueuserie : pauvreté, misère.
* chanci : moisi.
* être au rouet : être dans l'embarras.


ANGELUS SABINUS
a imaginé une réponse d'Ulysse à Pénélope

Ovide (dans Pontiques IV, 16), cite un Aulus Sabinus, son contemporain, qui a écrit une réponse d'Ulysse à Pénélope. Le premier qui ait publié et commenté cette oeuvre de Sabinus, c'est le latiniste et philologue Nicolas Heinsius (1620-1681). Il les avait tirées d'un vieux manuscrit de Vicence, datant de 1480. Un autre manuscrit existe à Vienne datant de 1486. Heinsius la donnait comme émanant véritablement du contemporain de Virgile. Mais on pense qu'il s'agit plutôt de pastiches, dus à la plume d'un humaniste du XVe siècle, Angelo Sabino.

C'est par hasard, Pénélope, que ton affectueuse lettre est enfin parvenue au malheureux Ulysse. En reconnaissant ta main chérie et ton cachet fidèle, il s'est senti soulagé de ses longs tourments. Tu m'accuses de paresse. Ah ! combien j'aimerais mieux que cette imputation fût fondée, que d'avoir à te raconter tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je dois souffrir encore !
Ce n'est pas le reproche que me fit la Grèce, quand une feinte démence enchaînait mes vaisseaux dans le port d'Ithaque : je n'avais ni le désir ni la force de renoncer à tes caresses ; toi seule étais la cause de mon apparente folie. Pour toute réponse à ta lettre, je me hâtais de mettre à la voile ; mais les vents se sont opposés à mon départ. Je ne suis point retenu à Troie, qui est devenue un objet de haine pour les femmes de la Grèce : Troie n'est plus qu'un monceau de cendres et qu'un champ désolé. La mort a frappé Déiphobe, Asius, Hector, et tous ceux qui t'inspiraient des craintes. J'ai échappé aux dangers de la guerre en tuant Rhésus, roi des Thraces, et j'ai emmené dans mon camp ses chevaux captifs. J'ai enlevé sain et sauf dans le temple de Minerve le gage sacré de la victoire. Renfermé dans le cheval de bois, je n'ai point éprouvé de terreur, malgré les dangereuses suggestions de Cassandre, qui s'écriait : "Troyens, brûlez, brûlez le cheval ; ce colosse imposteur renferme des Grecs, qui vont porter les derniers coups aux malheureux Troyens !" Le corps d'Achille était privé des honneurs du tombeau ; je l'emportai sur mes épaules, et le rendis à Thétis. Les Grecs ont noblement récompensé mon zèle, en m'offrant les armes du héros dont j'avais sauvé la dépouille. Mais, hélas ! elles sont ensevelies dans les ondes.
Je n'ai plus ni flotte, ni compagnons ; la mer a tout englouti. II ne me reste plus que l'amour, l'amour qui fait tout supporter, et qui m'a soutenu au milieu de tant d'infortunes. Rien n'a pu en triompher, ni la fille de Nisus entourée de chiens avides, ni les gouffres bouillonnants de Charybde, ni le cruel Antiphate, ni la sirène Parthénope, malgré ses perfides accents. En vain Circé recourut aux philtres de Colchos ; en vain Calypso m'offrait un hymen solennel. Toutes deux eurent beau me promettre l'immortalité, et m'assurer qu'elles m'ouvriraient le chemin des enfers ; et pourtant, au mépris d'un si bel avenir, toi seule occupais mes pensées, destinée que j'étais à tout souffrir sur la terre et sur les flots.
Mais, peut-être préoccupée d'un nom de femme, n'achèveras-tu pas ma lettre sans inquiétude ; peut-être Circé et Calypso ont-elles depuis longtemps fait naître en toi quelque trouble inconnu. Et moi, lorsque j'ai lu les noms d'Antinoüs, de Polybe et de Médon, tout mon sang n'était-il pas glacé dans mes veines ? Parmi tant de jeunes poursuivants, au milieu des fumées du vin (hélas ! sur quelle preuve m'appuyer pour le croire ?), tu restes toujours pure !... Mais si tes yeux sont toujours mouillés de larmes, pourquoi quelques amants ont-ils su te plaire ? Pourquoi tes pleurs n'ont-ils pas altéré ta beauté ?... Déjà même tu serais engagée dans de nouveaux liens, sans l'heureux stratagème de cette toile, que tu défais adroitement à mesure qu'elle s'achève. Tendre artifice ! mais aurait-il le même succès toutes les fois que tu détournerais les yeux de ton travail ?
O Polyphème, que n'ai-je péri au fond de ton antre ! La mort m'eût épargné de si grands maux. Que ne suis-je tombé sous le fer d'un Thrace, quand mes vaisseaux errants mouillèrent à Ismare ! Que n'ai-je été la proie de l'impitoyable Pluton, le jour où, suspendant le cours des destinées, je revins des ondes du Styx ! Là, j'ai revu (c'est en vain que tu gardes sur ce point le silence) ma mère qui vivait encore à mon départ. Elle avait donné dans les mêmes travers. Aussi, pour éviter mes reproches, elle a fui, et s'est trois fois dérobée à mes embrassements. J'ai vu l'intrépide Protésilas qui, au mépris des oracles, porta le premier la guerre dans la patrie d'Hector. Heureux époux ! sa vertueuse femme l'accompagne en souriant au milieu des ombres courageuses. La Parque n'avait pas encore compté ses jours. Mais qu'il est doux de devancer, comme elle, les ordres du Destin ! J'ai vu (non sans répandre des larmes) Agamemnon, hélas ! inondé de sang. En vain il avait échappé au désastre de Troie, à la fureur de Nauplius et aux écueils de l'île d'Eubée ; il expira frappé de mille coups, tandis qu'il acquittait un voeu pour remercier Jupiter de son heureux retour. Tel est le noble châtiment que lui avait préparé son épouse, quoiqu'elle eût aussi des amants. Et moi, lorsque, parmi les Troyennes captives, on distinguait la femme et la sueur d'Hector, quelle a été ma récompense d'avoir choisi la vieille Hécube pour t'épargner le soupçon d'un amour adultère ? C'est elle qui la première lança contre mes vaisseaux une sinistre prédiction, et l'on ne retrouva plus ses membres. Des aboiements avaient succédé à ses plaintes lamentables ; elle était devenue tout à coup immobile sous les traits d'une chienne enragée. Thétis, par ce prodige, troubla le calme de la mer ; Éole déchaîna les autans furieux.
Depuis ce jour, je promène mes malheurs dans tout l'univers, et je suis partout le jouet des vents et des flots. Mais si Tirésias s'est montré non moins infaillible augure pour le bien que pour le mal, après avoir vérifié ses oracles par mes infortunes sur la terre et sur les eaux, je commence à voguer sous de plus heureux auspices. Minerve, devenue ma compagne sur un rivage inconnu, dirige mes pas chez des peuples hospitaliers. Elle m'apparut pour la première fois après les funérailles d'Ilion. Pendant le siège, je n'avais éprouvé que sa rigueur. L'attentat dont le fils d'Oïlée se rendit seul coupable, attira sur tous les Grecs la funeste colère de cette déesse. Elle sut aussi te châtier, Diomède, toi dont elle avait naguère fait triompher les armes ; car, tu viens, comme moi, d'errer autour du monde. Elle frappa Teucer, fils de Télamon, après l'enlèvement d'Hélène. Elle punit également le chef qui commandait les mille vaisseaux. Bienheureux Ménélas ! dans quelque condition que tu te sois trouvé avec ton épouse chérie, elle ne t'a causé aucun chagrin. Que le vent suspendît ou favorisât la traversée, rien ne nuisit à votre amour; ni les airs ni les flots n'arrêtèrent vos baisers ; vous étiez toujours prêts à vous élancer dans les bras l'un de l'autre.
Puissé-je naviguer ainsi, ma chère Pénélope ! tu apaiserais le courroux des flots ; avec toi, je n'aurais aucun malheur à redouter. Maintenant même, en apprenant par ta lettre que Télémaque est, comme toi, sain et sauf, tous mes maux me paraissent légers. Cependant je me plains de ce qu'il voyage encore sur des mers orageuses pour se rendre à Sparte et à Pylos. La piété filiale s'altère au milieu de tant de périls ; on a eu tort d'exposer Télémaque à l'inconstance des flots. Mais son voyage touche à sa fin. Un devin a prédit que nous nous rencontrerions sur le même rivage. "Cher enfant, tu jouiras des embrassements des tiens. Je me ferai reconnaître à toi seul. Cache bien ta joie ; renferme-la dans le fond de ton coeur. Point de lutte violente, point de guerre ouverte": tel a été l'avis du devin inspiré par Apollon. Peut-être, avant qu'on ait goûté aux vins et aux mets, ma vengeance trouvera-t-elle l'occasion de vider mon carquois ; et le mépris qu'on avait pour Ulysse, ô ma chère Pénélope, se changera tout à coup en admiration. Qu'il se hâte donc, qu'il se hâte de luire cet heureux jour qui ravivera notre ancien hyménée, et qui fixera enfin ton époux près de toi.


CLARIBEL ALEGRIA, une poétesse nicaraguayenne (1924-2018)
a imaginé une lettre de Pénélope toute différente.

Dans son poème Lettre à un exilé, Claribel Alegria s'oppose à Pénélope donnée comme modèle de fidélité féminine. Elle est en effet "la plus sage des femmes", presque toujours en larmes, qui ne cherche pas à se consoler se donnant à l'un de ses prétendants. Pénélope semble ainsi faire preuve de presque toutes les caractéristiques de l'idéal machiste de la femme. Pour les poétesses centre-américaines, il s'agit d'un modèle à bannir. Par exemple, la Guatémaltèque Johanna Godoy déclare qu'il faut tuer Pénélope : "Ah, nuestra querida Penélope… Ella simboliza la fidelidad a toda prueba, hizo el sacrificio total de tejer mientras Ulises regresaba. El, por su lado, hacía lo que quería (también tenía sus ratos de diversión), y ella rechazaba a sus pretendientes. Yo me plantée : basta de este mito, pues una tiene una vida propia y la felicidad está a cargo de una misma. Entonces hay que matar a Penélope." ["Ah, notre chère Pénélope… Elle symbolise la fidélité à toute épreuve, elle a fait le sacrifice total de tisser en attendant le retour d'Ulysse. Lui, de son côté, faisait ce qu'il voulait (il avait aussi ses moments de divertissement), et elle repoussait ses prétendants. Je me suis dit : il y en a assez de ce mythe, car chacune a sa propre vie et le bonheur dépend de soi. Alors il faut tuer Pénélope."]

Il ne s'agit certes pas de tuer Pénélope, mais de modifier les valeurs qu'elle véhicule. C'est ce que fait Claribel Alegría dans sa Carta a un desterrado. La poétesse a publié ce poème pour la première fois dans Variaciones en clave de mi (1993) et l'a repris dans son dernier recueil Mitos y Delitos (2003).

Et Sandra Gondouin commente ainsi le poème : "La Pénélope d'Homère est immortelle, mais le regard que nous jetons sur elle est modifiable. C'est pourquoi Claribel Alegría ne souhaite pas tuer Pénélope, mais lui donner le droit de profiter de sa vie librement. Entre le récit homérique et sa réécriture, près de 3000 ans se sont écoulés, et les valeurs ont changé. Dans l'interstice séparant hypotexte et hypertexte, il y a une lecture machiste d'un mythe devenu étouffant. C'est cette lecture que Claribel Alegría subvertit, à travers une Pénélope prenant les rênes de son destin, pour en finir avec les larmes et les ouvrages inachevés. La reine d'Ithaque a laissé le mutisme du métier à tisser pour la plume et le papier. Les vers qu'elle assemble ont une voix, leur trame est celle d'une revendication. En retissant la toile de Pénélope, Claribel Alegría réinvente l'image de la femme et prône le droit au bonheur. [Sandra Gondouin, "Quand Claribel Alegría retisse le mythe de Pénélope : les enjeux d'une réécriture", Cahiers d'études romanes, 20 | 2009, 193-208.]

CARTA A UN DESTERRADO LETTRE À UN EXILE
Mi querido Odiseo:
ya no es posible más
esposo mío
que el tiempo pase y vuele
y no te cuente yo
de mi vida en Ítaca.
Hace ya muchos años
que te fuiste
tu ausencia nos pesó
a tu hijo y a mí.
Empezaron a cercarme
pretendientes
eran tantos
tan tenaces sus requiebros
que apiadándose un dios
de mi congoja
me aconsejó tejer
una tela sutil
interminable
que te sirviera a ti
como sudario.
Si llegaba a concluirla
tendría yo sin mora
que elegir un esposo.
Me cautivó la idea
al levantarse el sol
me ponía a tejer
y destejía por la noche.
Así pasé tres años
pero ahora, Odiseo,
mi corazón suspira por un joven
tan bello como tú cuando eras mozo
tan hábil con el arco
y con la lanza.
Mon cher Ulysse,
il n'est plus possible
mon époux
que le temps passe et vole
et que je ne te dise rien
de ma vie à Ithaque.
Il y a bien des années déjà
que tu es parti.
Ton absence fut douloureuse
pour ton fils et pour moi.
Des prétendants
ont commencé à m'encercler;
ils étaient si nombreux
et leur cour si pressante
qu'un dieu a eu pitié
de ma peine
et m'a conseillé de tisser
une toile fine
interminable
qui te servirait
de suaire.
Si je parvenais à l'achever
je devrais sans délai
choisir un époux.
L'idée m'a captivée :
au lever du soleil
je me mettais à tisser
et défaisais mon ouvrage la nuit.
J'ai ainsi passé trois ans.
Mais désormais, Ulysse,
mon cœur soupire pour un jeune homme

aussi beau que toi dans ta jeunesse
aussi habile à l'arc
et de sa lance.
Nuestra casa está en ruinas
y necesito un hombre
que la sepa regir.
Telémaco es un niño todavía
y tu padre un anciano.
Preferible, Odiseo,
que no vuelvas
de mi amor hacia ti
no queda ni un rescoldo
Telémaco está bien
ni siquiera pregunta por su padre
es mejor para ti
que te demos por muerto.
Sé por los forasteros
de Calipso
y de Circe.
Aprovecha, Odiseo,
si eliges a Calipso,
recobrarás la juventud
si es Circe la elegida
serás entre sus cerdos
el supremo.
Espero que esta carta
no te ofenda
no invoques a los dioses
será en vano
recuerda a Menelao
con Helena
por esa guerra loca
han perdido la vida
nuestros mejores hombres
y estás tú donde estás.
No vuelvas, Odiseo,
te suplico.
Tu discreta Penélope
Notre maison est en ruines
et j'ai besoin d'un homme
qui sache la gouverner.
Télémaque est encore un enfant
et ton père est un vieil homme.
Il est préférable, Ulysse,
que tu ne reviennes pas.

De mon amour pour toi
ne restent que des cendres.
Télémaque va bien;
il ne réclame même pas son père.
Mieux vaut pour toi
que nous te considérions mort.

J'ai su par les voyageurs
pour Calypso
et pour Circé.
Profite, Ulysse :
si tu choisis Calypso,
tu retrouveras la jeunesse;
si Circé est l'élue
tu seras parmi ses pourceaux
le plus auguste.
J'espère que cette lettre
ne t'offensera pas.
N'invoque pas les dieux :
ce serait en vain.
Souviens-toi de Ménélas
et d'Hélène :
à cause de cette guerre folle
les meilleurs de nos hommes
ont perdu la vie
et te voilà là où tu es.
Ne reviens pas, Ulysse,
je t'en supplie.

Ta discrète Pénélope

QU'ARRIVA-T-IL À ULYSSE APRÈS SON ODYSSÉE ?

 

ULYSSE JOUISSANT D'UNE MORT DOUCE HORS DE LA MER

Comment Ulysse est-il mort ? L'Odyssée n'offre en réponse que la prédiction de Tirésias : à Ithaque, vieilli au milieu de son peuple, Ulysse connaîtra une mort douce qui surviendra "ἐξ ἁλὸς". Et cette préposition ἐξ (très ambiguë) a donné bien du souci aux continuateurs et commentateurs de l'Oldyssée. Veut-elle dire qu'Ulysse sera victime d'un danger "venu de la mer" ou qu'il mourra "hors de la mer" ?

C'est cette seconde interprétation – Ulysse mourant "hors de la mer" – qui a été retenue par les traducteurs modernes.

La prophétie de Tirésias disait que, pour se réconcilier avec son ennemi Poséidon, Ulysse devra partir à pied, portant sur l'épaule une rame de navire. Quand il sera sûr d'être dans une contrée dont les habitants ignorent tout de la mer (et qui prendront sa rame pour une pelle à vanner), il fera un sacrifice à Poséidon après avoir fiché sa rame dans le sol. Ce sera le signe d'une réconciliation avec la terre que lui le paysan fils de paysans avait trahie en jouant au marin pendant dix années d'aventures. Alors seulement il pourra rentrer à Ithaque pour y jouir, avec sa Pénélope, d'une vieillesse apaisée et mourir "hors de la mer".


ULYSSE TUÉ PAR SON FILS

– LA TÉLÉGONIE

L'autre interprétation – Ulysse victime d'un danger venu "de la mer" – qui a donné naissance, au -IVe siècle,  à une épopée attribuée à Eugammon de Cyrène, la Télégonie, dont nous nous possédons qu'un résumé :

De ses relations avec Ulysse Circé a eu un fils, Télégonos. Après quelques années, sur le conseil d'Athéna, Circé lui révèle le nom de son père et l'envoie à sa recherche, en lui confiant une lance surmontée d'un dard venimeux de raie, œuvre d'Héphaïstos. Télégonos quitte donc l'île d'Ééa avec quelques marins, mais une tempête les rejette sur les côtes d'Ithaque, sans qu'ils sachent où ils sont arrivés. Là ils se livrent au pillage. Ulysse, pour sauver son bétail, intervient et se bat contre Télégonos, qui le blesse mortellement avec sa lance. Ainsi s'est réalisée la prophétie de Tirésias, puisque Télégonos est venu par la mer et que le dard de raie vient de la mer. Son erreur reconnue, Télégonos, accompagné de Pénélope et de Télémaque, ramène le corps de son père dans l'île d'Ééa pour qu'il soit incinéré par Circé. Finalement Télégonos se mariera avec Pénélope et Télémaque avec Circé !


– PARTHENIOS DE NICÉE (au -Ier siècle) entérina cette version d'Ulysse tué par son propre fils :

"Éole n'éprouva pas seul la perfidie d'Ulysse. Après son retour de Troie et le meurtre des prétendants de Pénélope, Ulysse se rendit en Épire pour consulter l'oracle, et déshonora Évippe, fille de Tyrimma, qui l'avait accueilli, et qui lui donnait l'hospitalité la plus bienveillante. Il eut d'Évippe un fils qu'on nomma Euryale. Parvenu à l'adolescence, celui-ci reçut de sa mère des tablettes cachetées, qui devaient le faire reconnaître, et vint à Ithaque. Par malheur Ulysse était alors absent. Pénélope, instruite depuis longtemps de l'amour d'Évippe, apprend l'arrivée du jeune homme; et à peine Ulysse est-il de retour, que, sans lui laisser le temps de reconnaître la qualité d'Euryale, elle lui persuade de le tuer, accusant le jeune étranger de lui dresser des embûches. Ulysse était naturellement violent et emporté : il tua son fils de sa propre main, et, peu de temps après cet acte de cruauté, mourut lui-même, blessé par son fils (Télégonus) de l'arête d'un poisson marin." (III, Évippe, d'après Euryale, une pièce perdue de Sophocle)

– LUCIEN DE SAMOSATE (au +IIe siècle) présente Ulysse comme un charlatan qui s'attribuait des aventures invraisemblables et qui a été tué par un de ses fils.

C'est en Commagène, que Lucien de Samosate a raconté, sous le titre d'Histoire véritable, une histoire tout à fait invraisemblable, s'inscrivant, dit-il, dans la suite de cet ancien "charlatan" qu'était l'Ulysse d'Homère, "qui raconte à Alkinoos et ses amis des histoires de vents enchaînés, de cyclopes, de cannibales et de sauvages, ainsi que d'animaux à plusieurs têtes et de métamorphoses provoquées par des philtres et subies par ses compagnons, et tous les prodiges de cette sorte qu'il fait avaler aux pauvres Phéaciens.".
Donc, dans le livre II, Lucien, au cours de ses navigations extraordinaires, arrive dans l'île de Bienheureux, où sont les héros morts. Là il a la chance de rencontrer Homère lui-même, qui répond volontiers à ses questions, puis Ulysse lui-même, qui a été assassiné par un fils qu'il avait eu de Circé.

Ulysse vint à moi, à l'insu de Pénélope, et me donna une lettre à porter à Calypso, dans l'île d'Ogygie. […] A trois jours de là, nous atteignîmes cette île d'Ogygie, où nous descendîmes. Mais d'abord je décachetai la lettre et lus ce qu'elle contenait.

Ulysse à Calypso, salut ! Sache que, peu de temps après être parti de chez toi, sur le radeau que j'avais construit, j'ai fait naufrage et j'ai été sauvé, de peu, par Leucothéa, qui m'a permis d'atteindre le pays des Phéaciens. Ceux-ci me raccompagnèrent chez moi, où je trouvai un grand nombre de soupirants autour de ma femme, qui s'engraissaient sur notre bien. Je les tuai tous. Plus tard, je fus moi-même assassiné par Télégonos, le fils que j'avais eu de Circé. Et maintenant je suis dans l'île des Bienheureux, regrettant fort d'avoir quitté la vie que je menais chez toi et l'immortalité que tu m'offrais. Si j'en trouve l'occasion, je m'échapperai et reviendrai auprès de toi.

Voilà ce que disait la lettre et elle ajoutait, à notre sujet, que l'on devait bien nous recevoir. Je m'éloignai un peu de la mer et je trouvai la grotte telle que la décrit Homère. Calypso elle-même était en train de filer de la laine. Lorsqu'elle eut pris et lu la lettre, elle commença par pleurer longuement, puis elle nous offrit l'hospitalité, nous fit faire un excellent repas et nous posa des questions sur Ulysse et Pénélope, nous demandant à quoi elle ressemblait et si elle était aussi sage que s'en vantait autrefois Ulysse. Et nous lui fîmes les réponses que nous crûmes devoir lui être agréables. Après quoi, nous retournâmes au bateau.


ULYSSE ALLANT SE PERDRE EN MER

DANTE l'envoie s'engloutir dans le grand Océan (L'Enfer, XXVI, v. 90 à 142) :

Aux Enfers, Ulysse raconte quelle a été la fin de ses aventures. Il n'est jamais revenu à son royaume d'Ithaque. Après avoir quitté l'île de Circé, il a sillonné le bassin méditerranéen en compagnie des quelques marins qui avaient accepté de le suivre par seul désir de voir le monde. Arrivé aux Colonnes d'Hercule, limites du monde connu, il a persuadé l'équipage de poursuivre le voyage et d'explorer le grand Océan. Sa seule motivation a été sa soif de connaissance, ce qui distingue l'homme de la bête. Après une navigation de cinq lunes en quête de l'expérience inouïe du "monde sans habitants", au loin a surgi une immense montagne d'où s'est levé un tourbillon qui a happé le navire, l'a fait tournoyer trois fois et l'a englouti dans les flots.

Quando
mi diparti' da Circe, che sottrasse
me più d'un anno là presso a Gaeta,
prima che sì Enëa la nomasse,
né dolcezza di figlio, né la pieta
del vecchio padre, 'l debito amore
lo qual dovea Penelopè far lieta,
vincer potero dentro a me l'ardore
ch'i' ebbi a divenir del mondo esperto
e de li vizi umani e del valore;
ma misi me per l'alto mare aperto
sol con un legno e con quella compagna
picciola da la qual non fui diserto.
L'un lito e l'altro vidi infin la Spagna,
fin nel Morrocco, e l'isola d'i Sardi,
e l'altre che quel mare intorno bagna.
Io e ' compagni eravam vecchi e tardi
quando venimmo a quella foce stretta
dov' Ercule segnò li suoi riguardi
acciò che l'uom più oltre non si metta ;
da la man destra mi lasciai Sibilia,
da l'altra già m'avea lasciata Setta.
"O frati, dissi, che per cento milia
perigli siete giunti a l'occidente,
a questa tanto picciola vigilia
d'i nostri sensi ch'è del rimanente
non vogliate negar l'esperïenza,
di retro al sol, del mondo sanza gente.
Considerate la vostra semenza :
fatti non foste a viver come bruti,
ma per seguir virtute e canoscenza".

Li miei compagni fec' io sì aguti,
con questa orazion picciola, al cammino,
che a pena poscia li avrei ritenuti;
e volta nostra poppa nel mattino,
de' remi facemmo ali al folle volo,
sempre acquistando dal lato mancino.
Tutte le stelle già de l'altro polo
vedea la notte, e 'l nostro tanto basso,
che non surgëa fuor del marin suolo.
Cinque volte racceso e tante casso
lo lume era di sotto da la luna,
poi che 'ntrati eravam ne l'alto passo,
quando n'apparve una montagna, bruna
per la distanza, e parvemi alta tanto
quanto veduta non avëa alcuna.
Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto ;
ché de la nova terra un turbo nacque
e percosse del legno il primo canto.
Tre volte il fé girar con tutte l'acque ;
a la quarta levar la poppa in suso
e la prora ire in giù, com' altrui piacque,
infin che 'l mar fu sovra noi richiuso.

Quand
je quittai Circé, qui m'enleva
plus d'un an là près de Gaëte,
avant qu'Énée la nommât ainsi,
ni la douceur du fils, ni la piété
pour mon vieux père, ni le devoir d'amour
qui aurait dû rendre Pénélope heureuse,
ne purent vaincre en moi l'ardeur
que j'eus à devenir instruit du monde
et des vices des hommes et de leurs vertus;
mais je me lançais sur la haute mer ouverte
seul avec un navire et cette petite compagnie
qui jamais ne m'a abandonné.
Je vis une rive et l'autre jusqu'à l'Espagne,
jusqu'au Maroc, et l'île des Sardes,
et les autres que baigne cette mer tout autour.
Moi et mes compagnons étions vieux et lents,
quand nous arrivâmes à ce détroit étroit
où Hercule posa ses bornes,
afin que l'homme n'aille pas plus avant ;
à main droite je laissai Séville,
de l'autre Ceuta m'avait déjà laissé.
"Ô frères, dis-je, qui par cent mille
périls êtes parvenus jusqu'à l'Occident,
à qui si courte veillée
de nos sens demeure,
ne refusez pas l'expérience
en suivant le soleil, du monde sans habitant.
Pensez à votre origine ; vous n'avez
pas été faits pour vivre comme des bêtes,
mais pour suivre la vertu et la connaissance."

Je rendis mes compagnons si avides,
par ce bref discours, à poursuivre la route,
qu'à peine ensuite pouvais-je les retenir;
et tournant notre poupe contre le matin,
des rames nous fîmes des ailes pour ce vol fou,
gagnant toujours du côté gauche.
La nuit je voyais toutes les étoiles
de l'autre pôle, et le nôtre si bas,
qu'il ne dépassait plus la surface de la mer.
Cinq fois s'était rallumée et autant de fois éteinte
la lumière sous la lune,
depuis que nous étions entrés dans ce difficile voyage,
quand nous apparut une montagne, brune
par la distance, et qui me parut plus élevée
qu'aucune autre que je n'avais jamais vue.
Nous nous réjouîmes, mais vite ce furent des larmes,
car de la terre nouvelle naquit un tourbillon
qui frappa le navire par son avant.
Trois fois il le fit tournoyer avec tous les flots ;
à la quatrième il fit se dresser la poupe
et enfonça la proue, comme il plut à un autre,
jusqu'à ce que la mer se fût refermée sur nous.


Le TASSE reprendra l'idée de Dante : Ulysse est le premier navigateur à avoir osé dépasser les "colonnes d'Hercule" et à s'être avancé dans l'Océan. En cela il annonce les navigations de Christophe Colomb et de Magellan.

Dans sa Jérusalem délivrée (1575), au chant XV, Charles et Ubalde, partis à la recherche de Renaud, prisonnier de la magicienne Armide, ont franchi le détroit de Gibraltar. Impressionné par l'immense espace qui s'ouvre devant eux, Ubalde demande à Fortune, qui leur sert de guide, qui s'est déjà aventuré dans l'Océan. Elle répond :

"Hercule n'osa braver l'Océan et ses dangers : il marqua des limites à l'univers et dans une sphère trop étroite il resserra l'audace et le génie des humains. Mais le sage Ulysse, entraîné par un désir curieux, dédaigna les bornes qu'il avait posées. Il franchit ces colonnes redoutées et déploya sur l'Océan son vol audacieux. Mais l'Océan trompa son expérience et l'engloutit dans ses abymes. Sa triste destinée est encore un secret caché avec lui au fond des eaux. […] Mais un temps viendra que les colonnes d'Hercule ne seront qu'une fable méprisée de l'intrépide nautonnier. Ces mers lointaines et encore sans nom, ces empires inconnus seront célèbre dans votre Europe. Un jour le plus hardi des vaisseaux [celui de Magellan] parcourra cet Océan qui embrasse le monde. Vainqueur de tous les obstacles, il mesurera la terre et, rival du soleil, il visitera tous les lieux que cet astre éclaire dans sa course." (traduction de 1774).


ALFRED TENNYSON imagine Ulysse voguant vers l'ouest jusqu'à la mort (Ulysse, 1842)

Ulysse , après toutes les aventures qu'il a vécues, décide de laisser à Télémaque le soin d'exercer la charge de roi d'Ithaque et de mettre le cap sur l'Océan en quête d'un monde nouveau, pour s'y perdre, jusqu'à la mort.

It little profits that an idle king,
By this still hearth, among these barren crags,
Match'd with an aged wife, I mete and dole
Unequal laws unto a savage race,
That hoard, and sleep, and feed, and know not me.
I cannot rest from travel: I will drink
Life to the lees: All times I have enjoy'd
Greatly, have suffer'd greatly, both with those
That loved me, and alone, on shore, and when
Thro' scudding drifts the rainy Hyades
Vext the dim sea: I am become a name;
For always roaming with a hungry heart
Much have I seen and known; cities of men
And manners, climates, councils, governments,
Myself not least, but honour'd of them all;
And drunk delight of battle with my peers,
Far on the ringing plains of windy Troy.
I am a part of all that I have met;
Yet all experience is an arch wherethro'
Gleams that untravell'd world whose margin fades
For ever and forever when I move.
How dull it is to pause, to make an end,
To rust unburnish'd, not to shine in use!
As tho' to breathe were life! Life piled on life
Were all too little, and of one to me
Little remains: but every hour is saved
From that eternal silence, something more,
A bringer of new things; and vile it were
For some three suns to store and hoard myself,
And this gray spirit yearning in desire
To follow knowledge like a sinking star,
Beyond the utmost bound of human thought.

À quoi bon – en roi oisif que je suis,
auprès de cet âtre silencieux, parmi ces rocs stériles,
marié à une épouse âgée – que je mesure et dispense
des lois sans règle à une race sauvage
qui s'enrichit, dort, mange et ne me connaît pas.
Je ne puis me passer de voyages ; j'entends boire
la vie jusqu'à la lie. Toujours, je goûtais
de grandes joies et de grandes souffrances, que ce fût avec ceux
qui m'aimaient ou seul. À terre et lorsque,
à travers le déferlement des rafales, les pluvieuses Hyades
contrariaient la mer obscurcie, je connus la renommée,
sans cesse errant, le cœur inassouvi,
Je vis beaucoup et beaucoup je connus : cités des hommes,
mœurs, climats, conseils et gouvernements,
moi-même non le moindre, honoré de tous.
Ainsi, je m'enivrais des délices du combat entre pairs,
au loin, sur les plaines résonnantes de la venteuse Troie.
J'appartiens à tout ce que j'ai connu.
Toute expérience, cependant, s'ouvre comme une arche d'où
luit le monde inexploré à la frontière
à jamais et toujours évanescente alors que j'avance.
Quelle tristesse de s'arrêter, de marquer le pas,
et de rouiller sans ternir, de perdre le lustre de l'usage !
Comme si respirer était vivre ! Empiler les vies
eût été trop peu pour moi, et de la mienne seule
ne reste presque rien. Mais chaque heure qui passe
est sauvée du silence éternel, mieux encore
s'enrichit de nouveaux apports. Indigne serait,
pour quelque trois étés, de me ménager,
tandis que mon cœur vieilli s'enflamme du désir
de poursuivre le savoir, tel une étoile qui décline,
Par-delà l'ultime limite de la pensée humaine.

This is my son, mine own Telemachus,
To whom I leave the sceptre and the isle, —
Well-loved of me, discerning to fulfil
This labour, by slow prudence to make mild
A rugged people, and thro' soft degrees
Subdue them to the useful and the good.
Most blameless is he, centred in the sphere
Of common duties, decent not to fail
In offices of tenderness, and pay
Meet adoration to my household gods,
When I am gone. He works his work, I mine.
Voici mon fils, mon propre enfant Télémaque,
à qui je laisse ce sceptre et cette île.
Je l'aime tendrement ; il est habile à accomplir
la dure tâche d'adoucir par une lente prudence
un peuple rude et, par d'insensibles degrés,
le soumettre à ce qui est utile et bon.
Sans reproche, tout entier absorbé
par les devoirs communs, il s'oblige à ne point faillir
aux offices du cœur et à rendre, moi parti,
l'adoration qui est due aux dieux du foyer :
il remplit sa tâche, moi la mienne.
There lies the port; the vessel puffs her sail:
There gloom the dark, broad seas. My mariners,
Souls that have toil'd, and wrought, and thought with me
That ever with a frolic welcome took
The thunder and the sunshine, and opposed
Free hearts, free foreheads, you and I are old;
Old age hath yet his honour and his toil;
Death closes all: but something ere the end,
Some work of noble note, may yet be done,
Not unbecoming men that strove with Gods.
The lights begin to twinkle from the rocks:
The long day wanes: the slow moon climbs: the deep
Moans round with many voices. Come, my friends,
T'is not too late to seek a newer world.
Push off, and sitting well in order smite
The sounding furrows; for my purpose holds
To sail beyond the sunset, and the baths
Of all the western stars, until I die.
It may be that the gulfs will wash us down:
It may be we shall touch the Happy Isles,
And see the great Achilles, whom we knew.
Tho' much is taken, much abides; and tho'
We are not now that strength which in old days
Moved earth and heaven, that which we are, we are;
One equal temper of heroic hearts,
Made weak by time and fate, but strong in will
To strive, to seek, to find, and not to yield.
Voici le port ; le vaisseau gonfle sa voile ;
les vastes mers luisent obscurément. Vous tous, mes matelots,
qui connurent la peine, la rudesse du labeur, à moi unis en pensée,
vous qui toujours, l'humeur folâtre, pâtirent
du tonnerre et du soleil, et se dressèrent–
cœurs libres et fronts libres, vous et moi sommes vieux.
La vieillesse garde son honneur et son labeur.
La mort est la fin de tout ; mais quelque chose, avant la fin,
quelque œuvre fameuse peut encore être accomplie,
qui ne soit pas indigne d'hommes ayant lutté avec des dieux.
Les feux commencent à scintiller sur les rochers ;
le long jour pâlit ; la lente lune monte ; l'océan
gémit à l'entour d'une multitude de voix. Venez, mes amis,
point n'est trop tard pour se lancer en quête
d'un monde nouveau. Poussons au large et, en rangs serrés,
fendons ces sillons sonores ; car je garde l'envie
de voguer au-delà du coucher du soleil où baignent
toutes les étoiles occidentales, jusqu'à ma mort.
Il se peut que les courants nous porteront ;
il se peut que nous nous échouerons aux Îles Fortunées
et verrons le grand Achille que nous connaissions.
Nous avons beaucoup pris ; beaucoup nous reste.
Et si nous avons perdu cette force qui, autrefois,
remuait la terre et le ciel, ce que nous sommes, nous le sommes,
des coeurs héroïques et d'une même trempe,
affaiblis par le temps et le destin, mais forts par la volonté
de chercher, lutter, trouver, et ne rien céder.

NIKOS KAZANTZAKIS l'envoie se perdre dans les glaces du pôle Sud.

Résumé de L'Odyssée (1932) :
Ulysse, revenu à Ithaque, décide d'en repartir à jamais sur les mers et les routes du monde. Cinq étapes marquent, au cours des vingt-quatre chants de l'épopée, ce cheminement d'Ulysse, de son départ d'Ithaque à sa mort solitaire dans les glaces du pôle sud.
– Première étape : l'assouvissement de la Beauté et l'expérience de l'Eros.
C'est la rhapsodie de l'Amant, du conquérant des femmes. Ulysse enlève Hélène à Sparte, enlève Dictynna, fille du roi de Crète, où il s'adonne aux orgies et aux mystères taurins, et qu'il quitte après avoir incendié le palais de Cnossos. Femmes et flammes, tels sont les thèmes de cette première étape, un voyage au coeur du Désir.
– Deuxième étape; la Faim et la Justice.
En Egypte, où le peuple asservi est en proie à la misère, à la famine, Ulysse combat contre le Pharaon. Capturé et condamné à mort, il se sauve grâce à sa ruse. Ses compagnons sont ici des militants de notre monde : le soldat, le paysan et l'ouvrier. C'est la rhapsodie de la lutte contre l'injustice et la tyrannie, la rhapsodie du Combattant.
– Troisième étape : la Cité idéale.
Avec quelques desperados échappés comme lui des geôles de Pharaon, Ulysse s'en va vers les déserts du Sud pour fonder la cité dont il rêve. C'est le monde de la soif et du dénuement volontaire, et, plus tard, de la jungle et des fauves. Les faibles, les indécis, seront éliminés. Seuls resteront les purs, les courageux, "ceux qui sont décidés à tout, même à tuer". Ils édifient une cité mirifique, dont Ulysse établit les lois : ce sont les Dix Commandements du monde nouveau. C'est la rhapsodie du Bâtisseur et du Maçon des âmes.
– Quatrième étape : l'Ascèse et la Délivrance.
Dans les montagnes et les rivages de Haute-Egypte, le rêve s'écroule. La Cité idéale disparaît au cours d'un séisme. Les derniers compagnons d'Ulysse sont engloutis dans le feu de la terre. Resté seul, Ulysse se réfugie sur une montagne, où il vit en ascète. Beauté, justice, Cité, tout lui paraît vain désormais. L'Amant, le Combattant, le Bâtisseur s'effacent devant l'Ascète, qui redescend vers le monde des hommes pour y vivre en mendiant. C'est la rhapsodie de l'expérience libératrice, des ombres congédiées de l'Ascète errant, de la totale liberté.
– Cinquième étape : la mort dans l'univers réconcilié.
Après avoir erré un temps sur les rivages de la mer Rouge et rencontré sous des formes transposées Bouddha (un prince indien), Don Quichotte (un chevalier capturé par des anthropophages), Jésus (un pêcheur d'une bourgade de la mer Rouge), Ulysse construit un esquif et se laisse emporter vers le sud. A mesure qu'il avance vers le pôle (où la Mort viendra lui tenir compagnie à la proue du vaisseau) tous les fantômes de son passé, ses femmes, ses compagnons, ses adversaires, ses héros préférés et même les éléments de l'univers l'escorteront jusqu'à l'ultime instant où il se diluera dans la blancheur de la mer et du ciel.

D'après Jacques Lacarrière, dans Le Monde du 28 janvier 1972.


ULYSSE PRÉSENTÉ EN ANTI-HÉROS

Jean GIONO se livre à une une déconstruction burlesque de l'épopée d'Homère.

Dans Naissance de l'Odyssée (1938) il fait une révélation : Pénélope, pendant vingt ans, s'est donnée à de nombreux amants et Ulysse n'était qu'un marchand de porcs en gros, grand amateur de femmes et surtout mythomane.


ALBERTO SAVINIO (1891-1952) montre un Ulysse déçu et désabusé.

Capitano Ulisse est une pièce de théâtre représentée en 1938.

Elle comporte cinq tableaux :
Acte I : Le départ d'Ulysse de l'île de Circé
Acte II : Télémaque adolescent à Ithaque / Séparation d'Ulysse et de Calypso / Séjour d'Ulysse chez Alcinoos
Acte III : A Ithaque après le massacre des prétendants

Ulysse, retrouvant Ithaque et Pénélope, éprouve une amère déconvenue. Mais, finalement, il trouvé l'apaisement dans l'absence de désirs et l'anonymat retrouvé.

• A Circé :
"Cela fait dix ans que je cours terres et mers en quête de mon fils, de ma femme et de ma patrie qui ne cessent de se dérober. Jamais ce désir ne s'est éteint en moi. Il brûle avec d'autant plus d'ardeur que les obstacles se sont multipliés sur mon chemin. Les plus grands bonheurs, les bonheurs les plus fous ne sauraient ternir le moins du monde ce unique espoir vers lequel je tends les mains et qui m'échappe sans cesse."
Mais Circé le prévient : "La femme qui t'obnubile, tu ne la retrouveras pas ; elle sera une autre".

• A Calypso :
"Bien que j'aie quitté Télémaque depuis quinze ans, mon œil ne l'a pas perdu de vue un seul instant."
Mais Minerve l'a prévenu: "Réfrène ton impatience, cuirasse-toi le cœur et prépare-le au choc de la plus effroyable des déconvenues."

• Devant Pénélope :
Ulysse ne la reconnaît pas et Eumée doit lui dire que cette femme, c'est sa Pénélope. Pénélope non plus ne le reconnaît pas et le prend pour un fou dangereux. Il faudra qu'il lui rappelle comment a été construit jadis le lit conjugal pour qu'elle accepte de reconnaître en lui son époux.
Finalement, Ulysse est déçu, parce que ni lui ni elle n'ont perçu ces "signes mystérieux, ces infimes indices" qui auraient dû susciter entre eux une "connivence secrète et ineffable". Et il découvre que Pénélope ne vaut pas mieux que Circé ou Calypso.
Mais, finalement il se sent délivré, puisque désormais il ne désire plus rien.

• Devant Minerve
Minerve lui propose alors de l'entraîner avec elle vers "de plus glorieuses destinées" et "une mort mémorable". Mais Ulysse réussit à échapper à ce piège tendu par la déesse qui voudrait qu'il continue à céder à une fatalité qui lui a fait vivre "toutes les vies, sauf la sienne".
Et, sur le théâtre, Ulysse apparaît en tenue "civile" et vient, spectateur anonyme, se mêler au public dans la salle.


Eyvind JOHNSON, l'écrivain suédois, montre lui aussi un Ulysse en anti-héros et une Pénélope condamnée à finir sa vie avec un mari qui lui répugne.

C'est son roman Strändernas svall (L'agitation des flots sur les grèves), 1946

Résumé :
Ulysse se sent bien auprès de Calypso et n'a aucune envie ni de connaître d'autres aventures, ni de rentrer à Ithaque. Il sait bien d'ailleurs que, dans son île, tout aura changé, que Télémaque n'est plus un enfant. Il a conscience aussi que, physiquement, il ne ressemble plus à l'homme qui, à 25 ans, est parti pour la guerre. Il a maintenant 45 ans, il lui manque des dents et deux doigts, il est couvert de cicatrices.
Certes il a fait la guerre, mais lui, le paysan d'Ithaque, il n'a jamais aimé la violence. A Troie même, il ne savait pas clairement pourquoi il fallait massacrer et détruire, ni pourquoi il avait été poussé à tuer le petit Astyanax, le fils d'Andromaque.
Pourtant les dieux (les "Puissances") l'obligent à quitter Calypso et c'est un homme traumatisé par la guerre qui approche d'Ithaque où il va devoir affronter un passé qui avait continué de vivre sans lui. Bien plus, lorsqu'il rencontre le vieil Eumée, il est averti qu'il va devoir, pour montrer qu'il vaut quelque chose, tirer vengeance des prétendants en faisant couler le sang. Cette seule pensée d'un massacre inévitable le fait trembler et pleurer. Il prie Zeus de le laisser partir. Il essaie de calmer l'ardeur vengeresse de Télémaque. Il se dit qu'il pourrait en épargner au moins quelques-uns, un seul peut-être…
Mais Arès s'empare de son esprit et le contraint au massacre, d'où il ressort, écoeuré et poussé à fuir.
Pénélope, elle, après tant d'années d'attente, avait décidé de se remarier avec un homme jeune pour faire enfin "une première enjambée vers l'avenir". Et voilà que surgit Ulysse, un vieillard sale et puant, couvert de vermine, qui prétend qu'elle lui appartient et qu'elle n'est pas libre d'en choisir un autre: "On ne veut plus de toi, lui crie-t-elle. Disparais !"
La vieille Euryclée, elle, sait bien que le destin d'Ulysse est de rester aux côtés de cette épouse hostile, que les voyages, pour lui, sont terminés. Et elle lui prépare un bain…


RÉFÉRENCES À L'ODYSSÉE DANS LES REGRETS DE DU BELLAY.

Contraint de rester pendant quatre années à Rome, loin de son "petit Liré", Du Bellay, dans les sonnets des Regrets (n°26, 31, 40, 88, 130), se compare volontiers à Ulysse condamné à vivre loin d'Ithaque.

n°40 – Un peu de mer tenait le grand Dulichien [Dulichium faisait partie des propriétés d'Ulysse]
d'Ithaque séparé; l'Apennin porte-nue
et les monts de Savoie à la tête chenue
me tiennent loin de France au bord Ausonien.
[Ausonien = italien]

Certes Du Bellay sait qu'il n'a rien des qualités du héros que fut l'Ulysse antique : il n'a ni sa force physique, ni son esprit rusé. Et puis aucune divinité n'est là pour le guider, alors qu'Ulysse était protégé par Pallas-Athéna.

n°40 – Je ne suis des plus fins; sa finesse est connue.
Les siens, gardant son bien, attendaient sa venue;
mais nul en m'attendant ne me garde le mien.
Pallas sa guide était; je vais à l'aventure.
Il fut dur au travail; moi tendre de nature.

À Rome, il doit affronter aussi "mille périls" qui ressemblent aux épreuves auxquelles fut soumis Ulysse dans le détroit de Sicile.

n°26 – Si celui qui s'apprête à faire un long voyage
doit croire cestui-là qui a ja voyagé
et qui des flots marins longuement outragé
tout moite et dégouttant s'est sauvé du naufrage
[…] donc je t'avertis que cette mer romaine
de dangereux écueils et de bancs toute pleine
cache mille périls et qu'ici, bien souvent,
trompé du chant pipeur des monstres de Sicile
pour Charybde éviter tu tomberas en Scylle
si tu ne sais nager d'une voile à tout vent.

Lui aussi il doit lutter contre les Sirènes pour ne pas se retrouver "esclave du vice", pour ne pas être transformé en pourceau, alors qu'il ne dispose pas de ce "moly" qui avait permis à Ulysse d'échapper aux charmes de Circé.

n°88 – Qui choisira pour moi la racine d'Ulysse [le "moly" donné par Mercure]
Et qui me gardera de tomber au danger
Qu'une Circe en pourceau ne me puisse changer
Pour être à tout jamais fait l'esclave du vice ?

Comme Ulysse, Du Bellay était obsédé par le désir de revoir sa "terre nourrice" et d'y finir sa vie dans la paix retrouvée.

n°130 – Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse
qu'il n'était rien plus doux que voir encor un jour
fumer sa cheminée et, après long séjour,
se retrouver au sein de sa terre nourrice.

n°31 – Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage […]
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
vivre entre ses parents le reste de son âge!

Ulysse, lui, a pu enfin rentrer à Ithaque; mais Du Bellay ne sais pas quand il pourra revoir la France.

n°40 – A la fin il ancra sa navire à son port;
je ne suis assuré de retourner en France.

Et puis, revenu chez lui, il a été, comme Ulysse, confronté à « mille soucis mordants »

n°130 – Je me réjouissais d'être échappé au vice,
aux Circes d'Italie, aux Sirènes d'amour
et d'avoir rapporté en France à mon retour
l'honneur que l'on s'acquiert d'un fidèle service.
Las, mais après l'ennui de si longue saison
mille soucis mordants je trouve en ma maison
qui me rongent le coeur, sans espoir d'allégeance.

Ulysse a trouvé à Ithaque des prétendants qui convoitaient son épouse et ses biens; Du Bellay, lui aussi, a trouvé des "haineux" et s'est aperçu "qu'on mange son bien pendant qu'il est absent" (sonnet "A son livre") ; mais il se sent bien incapable de se venger comme le fit Ulysse.

n°40 – Il fit de ses haineux une belle vengeance;
pour me venger des miens je ne suis assez fort.

A moins que son ami Dorat ne lui inspire contre eux des vers satiriques qui seraient pour lui comme l'arc d'Ulysse.

n°130 – Adieu doncques, Dorat, je suis encor Romain
si l'arc que les neuf soeurs te mirent en la main
tu ne me prête ici, pour faire ma vengeance.


ULYSSE AU CINÉMA ET À LA TÉLÉVISION :

– MARIO CAMERINI est l'auteur, en 1954), d'un film Ulysse, avec Kirk Douglas (Ulysse), Silvana Mangano (Pénélope et Circé), Anthony Quinn (Antinoos), Rossana Podestà (Nausicaa), Jacques Dumesnil (Alcinoos), Sylvie (Euryclée), etc.

 

FRANCO ROSSI, en 1968, réalise une adaptation de l'Odyssée en série télévisée. C'est une co-production franco-italo-germano-yougoslave en huit épisodes de 50 minutes, qui suit de près la trame de l'épopée homérique.

STÉPHANE GIUSTI réalise en 2013 une série franco-italo-portugaise, Odysseus, diffusée sur la chaîne Arte. Elle met en scène le retour d'Ulysse à Ithaque vu par ceux qui l'y attendent, Pénélope, Télémaque et les prétendants. La série imagine ce qui a pu se passer ensuite. Elle montre un Ulysse rendu paranoïaque et violent par la guerre et par sa longue errance.


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