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LES DEUX PREMIERS CHANTS DE L'ODYSSÉE
MIS EN VERS BURLESQUES PAR HUGUES DE PICOU
(1650)


 

Le « burlesque » fut une mode littéraire dans les années 1643-1653. Il s'agissait de réécrire les grandes œuvres de l'Antiquité dans un style « bas et plaisant », jouant sur le contraste entre la noblesse du sujet et la bassesse du ton adopté.
– C'est Scarron qui a introduit le genre en France avec, en 1643, un Recueil de quelques vers burlesques et, surtout, entre 1648 et 1653, son Virgile travesty, en octosyllabes.
– D'Assoucy publie Le Ravissement de Proserpine, parodie de Claudien, puis un Jugement de Pâris, puis, en 1650, L'Ovide en belle humeur, une parodie des Métamorphoses.
– En 1655, Brébeuf compose un Lucain travesty (en vers de 7 syllabes) après s'être essayé lui aussi sur L'Énéide.
– Charles et Claude Perrault publient en 1653 le premier chant des Murs de Troie ou l'Origine du burlesque.
– Au siècle suivant, Marivaux écrira encore un Homère travesti ou l'Iliade en vers burlesques, ainsi qu'un Télémaque travesti, en prose.
Très vite, on s'inquiètera du succès de ces œuvres  (on a vu paraître en 1649 une Passion de Notre-Seigneur en vers burlesques) : dès 1649, Scarron se proclame « tout près d'abjurer un style qui a gâté tout le monde ».
C'est une mode déjà morte que Boileau dénoncera dans son Art poétique (1674).

***

En 1650, un certain Hugues de Picou, docteur en droit et avocat au Parlement de Paris, a publié une mise en vers burlesques des deux premiers chants de l'Odyssée sous le titre L'Odyssée d'Homère ou les Aventures d'Ulysse en vers burlesques (première édition « À Paris, chez Toussaint Quinet, 1650 », seconde édition « À Leyde, chez Jean Sambix, 1653 »).

Édition de 1650 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123061x.image

Édition de 1653 : https://books.google.fr/books?id=AWJyDUkILz0C&hl=fr&pg=PP7#v=onepage&q&f=false


ALORS QUE TÉLÉMAQUE EST AU PRISES AVEC LES PRÉTENDANTS
MINERVE LE POUSSE À PARTIR À LA RECHERCHE DE SON PÈRE ULYSSE


 

Transcription, notes et sous-titres par J. Nivet
Pagination de l'édition de 1650
Citations empruntées à la traduction de Philippe Jaccottet (éd. La Découverte)

 

I- TÉLÉMAQUE ET MINERVE

INVOCATION À LA MUSE
transposition burlesque de [I, 1-10]

Chère Muse, parlons phébus [dans un style alambiqué]
et faisons des vers de bibus [sans importance, sans valeur]
pour chanter dignement la ruse
d'un homme qui n'était pas buse. [sot, idiot]
Dans la guerre de Ménélas
il se tirait des mauvais pas.
Déchiffre-moi ses aventures /2/
et les diverses tablatures [enseignements, leçons]
qu'il donnait, en mangeant le pain
de maint prince en pays lointain.

C'est pitié que pauvre noblesse !
Il ne vivait que par souplesse [complaisance, servilité]
et, n'ayant pas un quart d'écu,
sauf votre honneur, montrait le cul.
Quand Calypso, la pauvre sotte
lui fit un habit d'une cotte,  [tunique ou jupe]
cette bonne dame espérait
qu'à son service il l'userait.
Mais aussitôt que de son île
le compagnon put faire gille, [déménager, s'enfuir]
sans de ses plaintes rétourdir [rétourdir la cervelle de qqn]
il la planta pour reverdir.  [il l'abandonna pour reprendre vie]

Il court une nouvelle sourde, [volontairement cachée]
– je ne sais si c'est une bourde – [histoire inventée]
que devant son fâcheux départ
il lui fit un petit bâtard,
sans en juger, à la volée. [sans réfléchir]
Disons-en notre râtelée.  [dire sa râtelée : dire librement ce qu'on pense]


ULYSSE, AYANT FAIT NAUFRAGE, EST INSTALLÉ CHEZ CALYPSO
transposition burlesque de [I, 11-21]

Ja la ville de Priamus, /3/ [la ville de Priam, Troie]
comme a prédit Nostradamus,
a, depuis cent Lunes entières,
servi de cendre aux lavandières.
Cent fois les Grecs, dans leurs maisons, [Odyssée I, 12 : « tous les autres se retrouvaient chez eux »]
ont raconté, près des tisons
ou bien les pieds dessous la table,
ce qu'ils ont fait de mémorable,
disant des chansons de Bacchus
sur les Troyens qu'ils ont vaincus.
Déjà cent fois les harengères
ont fait récit à leurs commères
de la grandeur de ce débris
et des exploits de leurs maris.
Elle faisaient bien… d'autres choses,
mais ce sont pour eux lettres closes.  [des choses qui ne se disent pas]

Le seul Ulyssès éclopé, [Odyssée I, 13 : « lui seul sans retour et sans femme »]
absent de sa Pénélopé,
avait depuis busqué fortune  [busquer fortune : chercher fortune]
sur la bonne foi de Neptune.
Mais ce dieu, toujours grommelant,
je ne sais par quel mal-talent,  [mauvaise disposition à son égard]
le culbuta dans l'eau salée [Odyssée I, 20 : « Poséidon le poursuivit sans cesse de sa haine »]
avec toute sa batelée. [cargaison]
En bonne foi, dans ce danger, /4/
bien lui prit de savoir nager.
Les braves qui l'accompagnèrent
en burent tant qu'ils en crevèrent.
Lui seul, chez Calypse abordé,
déjà s'était acagnardé  [s'acagnarder : s'installer de manière à mener une vie paresseuse]
entre les bras de cette belle.


MINERVE INTERVIENT AUPRÈS DE JUPITER POUR QU'IL FAVORISE LE RETOUR D'ULYSSE À ITHAQUE
transposition burlesque de [I, 22-95]

Mais voici bien autre nouvelle.
La chaste Pallas aux yeux pers, [Odyssée I,44 : « Athéna dont l'œil étincelle »]
guignant leurs plaisirs de travers,
ne peut souffrir leur badinage,
mais tient à Jupin ce langage :
« Vraiment, Sire, c'est un grand cas  [c'est un événement considérable]
que Neptune ne soit point las
de donner toujours exercice  [mettre à l'épreuve]
à la vertu du pauvre Ulysse.
Pourquoi si longtemps laissez-vous
sa Pénélope sans époux,
parmi tant de seigneurs de mine [*****]
qui se chauffent à sa cuisine
et lui font grassement l'amour
aux dépens de sa basse-cour ?
Ces gentilshommes de campagne,
comme en un pays de Cocagne,
y sont rangés autour du pot ;/5/
ils y font rôtir le gigot,
les poulets d'Inde, chapon, oies,
les bonnes andouilles de Troyes,
pigeonneaux et cochons de lait ;
ainsi lui mangent tout son fait.

Cependant un(e) autre dorlote
le bonhomme dans une grotte. [« la nymphe demeurait dans une grotte », Odyssée V, 57]
Une nymphe des bois brûlés [« l'odeur du cèdre et du thuya se consumant parfumait l'île », V,60]
avec ses discours emmiellés, [Odyssée I, 56 : « elle l'assiège d'insidieuses litanies »]
lui fait si bon jeu, bonne mine,
l'endort si bien, l'embabouine,[obtient de lui ce qu'elle veut en le cajolant]
le retient si fort à sa glu
qu'il est à demi résolu
de vivre avecque cette gaupe[femme dévergondée]
dans la terre, comme une taupe.

Je vous dirai bien toutefois,
puisqu'il faut vous parler françois,
que c'est comme un chien que l'on fesse :
pour si bien qu'elle le caresse,
lassé d'être son quinola, [son valet de cœur, comme au jeu du reversi]
il voudrait être loin de là.
Mais quoi ? son retour dépend d'elle,
car il n'est pas une hirondelle ;
il n'a ni rame, ni vaisseau,/6/
n'a ni duvet, ni plumasseau, [petits balai de plumes]
cire ni gomme dont il puisse
faire des ailes d'artifice
pour guinder son corps dans les airs[guinder : élever, soulever]
et pour traverser tant de mers.

Hélas, enfin, grand Dieu, mon père, [Minerve est sortie du crâne de Jupiter]
ayez pitié de sa misère
et renvoyez-l'en son pays !
Ha, sans mentir, je m'ébahis
que vous ayez si peu de cure [souci]
d'une si bonne créature !
Jamais nul des autres mortels
n'a mieux encensé vos autels.
Fut-il aucun Grec dans l'armée
qui vous repût de la fumée[qui vous ait nourri]
de plus de victimes que lui ?
Cependant il est aujourd'hui
dénué de toute assistance.
Si c'est la seule récompense
que vous donnez aux gens de bien,
tant vaut être juif que païen. »

Jupiter répond à Minerve : [Odyssée I, 63 : « celui qui sait rallier les nuages lui répondit »]
« Je ne sais pas par quelle verve
vos me taxez de peu de soin./7/
J'ai d'ailleurs assez de tintouin [de soucis]
sans que vous me rompiez la tête
par une nouvelle requête.
Hé bien, que ferai-je à cela ?
Irai-je mettre le holà [mettre le holà : m'interposer pour qu'ils se calment]
entre ces diablotins d'Éole,
ces vents qui, d'une tête folle,
aussitôt qu'il sont déchaînés,
se battent comme des damnés ?
Je sais qu'ils portent préjudice
aux affaires de votre Ulysse
et qu'ils l'ont soufflé si souvent,
et par derrière et par devant,
dessus l'élément aquatique
qu'il en a gagné la colique.
Mais, ma fille, il fera beau voir
que j'aille employer mon pouvoir
à les repousser dans leur grotte. [Eole tenait les vents enfermés dans une grotte]
Attendez-vous y ; je m'y botte. [je me moque de votre commandement d'y aller]
S'il faut avertir Capypso,
qui tient Ulysse à son gogo, [à sa discrétion]
que je veux qu'elle lâche prise,
me fît-elle une mine grise,
de moi j'y consentirai prou, /8/ [prou : beaucoup]
cela ne tient à fer ni clou. » [c'est une affaire qui n'est pas sérieusement conclue]

« C'est assez de faveur, dit-elle.
À cette dame au cul crotté,
puisque c'est votre volonté,
je m'en vais bien la donner belle.  [la baratiner, pour tenter de la convaincre]
Si votre courrier ordinaire
Mercurius n'a rien à faire, [Odyssée, I, 84 : « dépêchons donc Hermès le messager »]
qu'il aille, plus tôt que plus tard,
lui déclarer, de votre part,
qu'il faut que ce malheureux prince
s'en retourne dans sa province,
mais sans retardement aucun.
Que ce ne sera pas tout un [ce ne sera pas suffisant]
si cependant elle l'enjôle
et croit nous donner quelque colle [colle :
mensonge, attitude feinte]
le retenant au trébuchet [comme pris au piège]
malgré vos lettres de cachet. [malgré vos ordres]
Et moi, je m'en vais en Ithaque [Odyssée I, 88 : « Pour moi je gagnerai Ithaque…]
consoler son fils Télémaque
qui compte et pleure les morceaux
de tous ces fendeurs de naseaux [faux braves, fanfarons, comme les compagnons d'Henri III]
qui, seulement pour le fourrage,
briguent sa mère en mariage. »


MINERVE, SOUS L'APPARENCE DE MENTES, VA VERS TÉLÉMAQUE MALTRAITÉ PAR LES PRÉTENDANTS
transposition burlesque de [I, 96-112]

Aussitôt dit, aussitôt fait. /9/
Elle s'envole comme un trait  [comme une flèche]
– après avoir chaussé ses ailes [≠ Odyssée I, 96 : « à ses pieds elle mit ses belles sandales »]
qui sont des plumes les plus belles
que nos fanfarons aguerris
aient mis au vent dans Paris –
et va se planter comme un suisse
aux portes du palais d'Ulysse,
avec sa hallebarde en main (hallebarde, demi-pique ou esponton, arme des officiers d'infanterie]
ou demi-pique, que Vulcain
fit pour garder son pucelage.
Elle avait pris le personnage [Odyssée I, 105 : « Elle avait pris l'aspect de Mentès, prince de Taphos »]
de Mentes, duc des Taphiens,
brave homme, mais de peu de biens.

Elle aperçoit devant la porte
comme une petite cohorte
de ces amoureux marjolets  [homme qui fait le galant]
jouant ensemble aux osselets [Odyssée, I, 107 : « se distrayaient en jouant avec des jetons »]
et se vautrant, ne vous déplaise,
sur les peaux de bœufs qu'à leur aise
ils avaient naguère mangés, [Odyssée I, 108 : « sur les peaux des bœufs qu'ils avaient abattus »]
ou plutôt s'en étaient gorgés.
Car ils faisaient si bien gogaille [faire bombance, faire ripaille]
qu'ils en arrondissaient leur taille.

Là Télémaque est tout pensif, /10/
avec un visage de juif.
Mais tôt après l'un le brocarde,
l'autre lui baille une nazarde,  [chiquenaude sur le nez]
l'autre lui jette son chapeau
et le fait pleurer comme un veau.
Ils avaient grand tort, à vrai dire :
non contents de mettre tout frire [*********]
et d'avoir leur ventre assouvi,
ils le maltraitaient à l'envi.
N'était-ce pas un grand dommage
de voir un jeune homme si sage
aussi barbouillé, ce dit-on,
que si c'était un marmiton ?


TÉLÉMAQUE ACCUEILLANT MINERVE MULTIPLIE LES MALADRESSES
transposition burlesque de [I, 113-145]

Apercevant ce nouvel hôte,
il vient soudain, sans faire faute,
le recevoir civilement [Odyssée, I, 119 : « indigné qu'un hôte eût attendu devant la porte »]
et lui faire ce compliment
avec des paroles de soie : [de douces paroles, des paroles aimables]
« Ha, Monsieur, j'ai beaucoup de joie
de vous voir en bonne santé !
Comment vous êtes-vous porté ?
Quoique Dieu ne m'ait pas fait être
assez heureux pour vous connaître,
je vous reçois bien volontiers. /11/
Votre venue en ces quartiers
est sans doute pour quelque chose.
Vous m'en direz tantôt la cause
quand nous aurons tous deux dîné
de ce que Dieu nous a donné.
Entrez donc, sans cérémonie.

En attendant la compagnie,
mettons votre arme au râtelier :
le voici près de l'escalier. »
Alors il prend sa demi-pique [Odyssée, I, 121 : « il la déchargea de sa lance »]
et, d'une façon héroïque,
« Voilà, dit-il, Monsieur, comment,
à la tête d'un régiment,
on marche quand on fait revue.
Et voici comme l'on salue,
avec grâce, le général. »
Maugrebieu, le sot animal,
lui pensa Minerve alors dire.
Car, comme il se tourne et se vire,
il lui décharge sur le nez
un grand coup des mieux assénés.
Il s'en excuse et s'inquiète ;
mais cependant la chose est faite.
Et l'un tient, avec son mouchoir, /12/
son nez, comme s'il devait choir,
tandis que l'autre va grand erre
pour ranger ce bâton de guerre. [Odyssée, I, 128 : « à l'intérieur du râtelier poli »]

Revenu qu'il fut sur ses pas :
« Pourquoi, dit-il, n'entrez-vous pas ? »
Et sans user d'autre préface :
« Puisque vous voulez que je passe,
poursuit-il, lui prenant la main,
je vais vous montrer le chemin. »
Ainsi la mène dans la salle,
presque aussi grande qu'une halle,
lambrissée avecque des ais  [ais : planche de bois]
et planchéiée à peu de frais.
Les meubles les plus magnifiques
y sont bancs et sièges antiques ;
entre autres, le plus apparent,
le fauteuil de son père-grand,
tout tel qu'une chaise percée,
mais dont une jambe est cassée.
Ce qu'oubliant le bon Seigneur,
il le lui donne par honneur
et lui fait faire la culbute.
Peu s'en fallut qu'en cette chute
il ne vît ce qu'elle portait /13/
et ne connût ce qu'elle était,
ayant les fesses un peu grosses
et n'ayant point de haut-de-chausse,
ni personne de ce temps-là.
Elle se lève et, sur cela,
messieurs, avec un bruit de diable,
se viennent mettre en foule à table. [Odyssée I, 144 : « puis les fiers prétendants entrèrent »]


TÉLÉMAQUE INVITE MINERVE À DÉJEUNER
transposition burlesque de [I, 146-154]

Là l'on voit la soupe fumer
et les compagnons s'escrimer
des mains et des dents sur les viandes
qui leur semblent les plus friandes.
Or à grand peine deux ou trois
s'étaient lavé le bout des doigts. [Odyssée I, 146 : « des hérauts vinrent leur verser l'eau sur les mains »]
Tant leur fraîche gueule les presse
que, sans dire ni quoi ni qu'est-ce,
un chacun tâche de s'asseoir
au meilleur lieu qu'il peut avoir.
Car encore la table ronde
n'était pas en usage au monde :
on n'atteignait pas aisément
de toutes parts également
aux mets dont il prenait envie, [Odyssée I, 149 : « Ils tendirent les mains vers les plats »]
quoique la table en fût servie.

Le bon Télémaque et Pallas /14/
se viennent mettre au bout d'en-bas,  [le bas-bout est la place la moins honorable]
ayant fait tous les formulaires
des civilités ordinaires.
Là, comme pour l'amour de Dieu,
on pousse vers eux, du milieu,
un reste de soupe assez bonne,
telle qu'on porte dans l'automne
à la troupe des vendangeurs
qui ne sont pas petits mangeurs.
Après de même on leur présente
un reste de pièce tremblante, [pièce de bœuf cuite à point, qui tremble quand on la touche]
ensuite plusieurs autres plats
où vous eussiez dit que les chats,
avec une faim enragée,
avaient toute la chair rongée.
Un chacun boit à qui mieux mieux :
le vin sort à tous par les yeux.

Vous savez qu'en cette occurrence
après la panse vient la danse :
ils font chanter un air guerrier
à Phémion, le ménestrier,
sur la guitare ou sur la vielle, [Odyssée I, 153 : « la belle cithare entre les mains de Phémios »]
je ne saurais dire laquelle.
Si sais-je bien, toutefois, /15/
qu'il dansaient en vrais Polonois.


TÉLÉMAQUE SE PLAINT DU COMPORTEMENT DES PRÉTENDANTS, ULYSSE AYANT DISPARU
transposition burlesque de [I, 155-168]

Tandis que la troupe brutale
va trépignant dans cette salle,
tout doucement Télémachus
dit à Pallas : « Je suis confus,
vous ayant fait si maigre chère.
J'eusse bien souhaité mieux faire ;
mais vous voyez comme ces gens,
non plus civils que des sergents,
mangent ici mon patrimoine.
Ni moi, ni ma mère la Roine,
qu'ils font semblant de rechercher, [rechercher en mariage]
nous ne saurions les empêcher
de nous mettre tout par écuelles
et nous ronger jusqu'aux moelles.
Cependant, où tout m'appartient,
je ne puis, quand quelqu'un survient,
lui faire un repas honorable
comme à mon rang est convenable.
Ha, Dieu, que mon père Ulyssé,
sans autre forme de procès,
trouvant ici cette canaille,
frapperait d'estoc et de taille !
S'il venait maintenant, morbleu, /16/
que nous verrions jouer beau jeu !

Mais c'en est fait de ce pauvre homme :
s'il vient, je l'irai dire à Rome. [se dit à propos d'une chose impossible ou très improbable]
Il n'est plus, parmi les humains,
en état de jouer des mains,
car s'il était vivant encore
il ne serait pas si pécore  [stupide]
que de perdre le souvenir
du chemin pour s'en revenir.
En sauriez-vous quelque nouvelle ?
Comme vous battez la semelle [vous vous déplacez]
deçà delà par le pays,
vous en pourriez avoir appris.


MINERVE SE PRÉSENTE COMME UN COMMERÇANT EN MÉTAUX
transposition burlesque de [I,169-188]

Mais dites-moi de quelle plage,
de quel bourg, ou ville, ou village,
de quelle maison êtes-vous ? [Odyssée I, 170 : « Qui est-tu ? d'où viens-tu ?]
Sortez-vous des Topinambous,  [indigènes du Brésil]
des Canadois ou Troglodytes ? [Troglodytes : peuple vivant au sud de la Libye]
Êtes-vous loin de ces limites ?
Êtes-vous venu d'autres fois
dedans le pays Ithaquois ?
Êtes-vous venu voir mon père ?
C'était un prince débonnaire
qui traitait bien un étranger : /17/ [Odyssée I, 177 : « beaucoup de gens venaient à la maison »]
il savait bien son pain manger. »

Le feint Mentès prit la parole :
« Je vous dirai sans faribole [Odyssée I, 179 : « Je vais te répondre en toute franchise »]
ce que vous désirez de moi.
Je ne me dis pas fils de roi :
je suis Mentès, fils d'Anchiale
qui fut d'une race royale,
duc de Taphos, comme je suis.
Je viens pour gagner, si je puis,
quelque chose dans le commerce
où depuis longtemps je m'exerce,
car tous les grands de nos quartiers
sont et marchands et regrattiers,[petit commerçant vendant au détail]
comme les nobles d'Italie.
Les Français font une folie
de ne pas faire comme nous.
Je ne porte point des bijoux,
des rubans, de la nonpareille,[ruban très étroit]
des masques et pendants d'oreille
à la foire de Saint-Germain : [foire de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, depuis le XIVe sièle]
c'est s'amuser à petit gain.
Je m'en vais changer, livre à livre,
un bateau de fer en du cuivre [Odyssée I, 184 : « changer du fer contre du bronze »]
à Temese, où les gens sont sots, /18/ [ville sur la côte ouest Bruttium, au sud de l'Italie]
qui, n'en sachant faire des pots,
ni des poelons, ni des chaudières,
ni des bassins pour les tripières,
aiment mieux du fer pour s'armer
d'engins propres à s'assommer.
J'ai mis mon navire à la rade
pour venir faire une passade
en ces lieux, où j'avais accès
comme le bon ami d'Ulyssè,
avec qui j'ai fait bonne chère.


MINERVE LAISSE ENTENDRE QU'ULYSSE PEUT REVENIR
transposition burlesque de [I, 189-205]

Si Laërte, votre grand-père,
était ici présentement,
il me recevrait bien gaiement.
On dit qu'il est à la campagne, [Odyssée I, 190 : « On dit qu'il vit dans les tourments à la campagne »]
en une ferme, où, pour compagne,
n'ayant qu'une vieille houbou,[vieille maquerelle] [Odyssée I, 191 : « une vieille suivante »]
il vit seul comme un loup-garou ;
qu'elle fait tout son tripotage,
fait le lit, dresse le potage,
le sert avec beaucoup de soin,
le réchauffe, s'il est besoin ;
qu'enfin cette bonne servante
soutient sa vieillesse penchante.
Aussi l'aime-t-il plus, dit-on, /19/
qu'une de l'âge d'un teston. [une fille de quinze ans]

Or, quant à son fils, votre père,
je crois qu'il se pourrait bien faire
qu'une jeune le retiendrait
en quelque île, ou quelque autre endroit.
Mais ne vous mettez point en peine :
quelque forte que soit la chaîne
dont on le pourrait attacher,
il saura bien s'en arracher
s'il se le veut mettre à la tête.
O que c'est une fine bête !
Mon enfant, je te prédis bien,
sans que je sois bohémien,
devin, astrologue, ni mage, [Odyssée I, 202 : « bien que je ne sois pas prophète ou devin des oiseaux »]
que tu verras le personnage
faire ici voler coups de poings,
quand on y pensera le moins.


PÉNÉLOPE ÉTANT UNE FEMME COMME LES AUTRES, ON NE PEUT JURER QU'ULYSSE SOIT LE PÈRE DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [I, 206-223]

Or sus, dis-moi, je t'en conjure,
es-tu de vrai sa géniture ? [Odyssée I, 207 : « es-tu bien le fils d'Ulysse ? »]
S'il me souvient de son minois
après l'avoir vu tant de fois,
vous vous ressemblez tout de même
que deux fromages à la crème,
tout ainsi que deux gouttes d'eau, /20/
bref, comme le bœuf et le veau. »

Télémaque, sur cette affaire,
ne répond point avec colère
comme l'imprudent Phaeton.
Mais, aussi sage qu'un Caton,
il lui réplique : « Mon cher hôte,
si ma mère a fait quelque faute
au moment qu'elle m'a conçu,
c'est sans que jamais on l'ait su :
jamais cela ne se révèle.
Quoi qu'il en soit, je suis né d'elle.

Pour mon père, il est incertain :
je puis être fils de putain ;[Odyssée I, 215 : « elle dit que je suis son fils, mais moi je n'en sais rien »]
elle peut être honnête femme,
et je le crois bien, sur mon âme,
mais je n'en ferais pas serment
à vous en parler franchement.
Vous savez les coquetteries
du bal, du Cours, des Tuileries, [promenade du Cours-la-Reine ouverte à Paris depuis 1610]
où, par les dames de Paris,
il se fait tant de sots maris.
Ce pays est tel que le nôtre,
ma mère femme comme une autre ;
Ulysse est fin, mais, aujourd'hui, /21/
l'on en voit d'aussi fins que lui
attrapés de cette manière,
en tenir bien dans la visière. [il en tient : il est cocu]
Fussé-je fils d'un financier
ou de quelque bénéficier ! [titulaire d'un bénéfice ecclésiastique]
Je ferais rouler des pistoles
plus qu'à présent je n'ai d'oboles.
Étant le fils d'un pauvre roi,
il n'est rien tel qu'avoir de quoi. »

« Certes, dit Mentès, je t'estime.
Tu tiens une bonne maxime :
en ces matières l'on ne doit
rien assurer que ce qu'on voit.
Lorsqu'une mère nous façonne,
c'est sans qu'elle appelle personne.
Mais, quand elle accouche, toujours
on l'entend crier au secours.
Ainsi nous pouvons bien connaître
celles, non ceux, qui nous font naître.
Toutefois, raillerie à part,
je crois que tu n'es point bâtard.
Tu n'as pas assez de malice [certains pensaient que les enfants bâtards étaient plus intelligents]
et je te tiens pour fils d'Ulysse.
Les gens d'esprit comme ce roi /22/
font de bons enfants comme toi.


TÉLÉMAQUE EST FURIEUX DE VOIR QUE SA MÈRE TOLÈRE LES PRÉTENDANTS
transposition burlesque de [I, 224-251]

Mais, mon fils, parlons d'autre chose.
Tu ne m'as pas bien dit la cause
pourquoi se font ces beaux festins [Odyssée I,225 : « ce repas, tous ces gens, qu'est-de donc ? »]
d'où sont venus tous ces mâtins. [mâtin : personne grossière, hardie et rusée]
Je doute qu'étant à leurs tables [s'ils étaient chez eux et festoyaient à leurs frais]
ils fissent des repas semblables,
buvant à tire-larigot. [en grande quantité et à longs traits]
Si chacun payait son écot,
quoi qu'ils fassent ainsi les braves,
peut-être vivraient-ils de raves,
d'aulx et d'oignons, en pauvres gueux,
comme les Espagnols chez eux. »

« Venez, grand Ulysse, mon père.
Venez venger ce vitupère,[action honteuse]
si vous êtes encore vivant,
dit Télémaque en endesuant. [endesuer : être furieux, en colère]
Me feront-ils toujours la moue [faire la moue : manifester son mépris par une grimace]
sans que personne les rabroue ?
Ils me traitent comme un faquin. [un individu de basse condition et méprisable]
Ha, s'il me prend un ver-coquin, [fantaisie, caprice, dû à un ver dans le cerveau]
j'armerai valets et servantes
qui frotteront leurs Innocentes ! [*******]
Ma mère a grand tort, sans mentir : /23/
elle devrait ou consentir
à leur recherche en mariage,
ou bien, sans tarder davantage,
sans tant de frais et de caquet,
leur bailler à tous leur paquet.
Mais elle aime cette assemblée,
se plaît à se voir cajolée [≠ Odyssée I, 249 : « elle n'ose refuser ces noces qu'elle hait »]
et, faisant à tous le beau-beau, [******]
elle les tient le bec en l'eau. [elle leur donne de faux espoirs]
Quoi, craint-elle d'être sans homme ?
Qu'elle n'ait pas peur qu'elle en chôme : [qu'elle en manque]
bien que ceux-ci fussent dehors,
si mon père est au rang des morts,
tous courent à la belle veuve ;
et n'en fut-il point, elle en treuve. »


MINERVE CONSEILLE À TÉLÉMAQUE SUR LA CONDUITE À TENIR SI ULYSSE EST VIVANT OU NON
transposition burlesque de [I, 252-320]

« Ils n'auraient pas si bon marché, [ils auraient la partie moins belle]
dit Mentes faisant le fâché, [Odyssée I, 252 : « Révoltée, Athéna lui répondit »]
d'un père si plein de prouesse
comme ils ont eu de ta simplesse. [simplicité d'esprit, candeur confinant à la niaiserie]
Ha! si tu leur montrais les dents,
quoi qu'ils fassent tant les fendants, [faire le fendant : se faire passer pour brave, crâner]
ils gagneraient tôt la guérite, [guérite : logis modeste]
sans plus écumer ta marmite.
Si tu n'oses les quereller, /24/
tâche-moi de les acculer
chacun d'un bon coup de rapière,
en vaillant homme : par derrière.
Mais ce serait un triste jeu ;
tu feras mieux d'attendre un peu.

Maintenant, si tu me veux croire,
fais, partout dans ce territoire,
publier qu'on vienne au Conseil, [Odyssée, I, 272 : « convoque à l'agora les héros d'Achaïe »]
demain au lever du soleil.
Quand chacun aura pris sa place,
propose de donner la chasse
à ces mangeurs du bien d'autrui ;
et fais-toi donner de l'appui
pour exécuter l'entreprise,
s'il fallait user de mainmise. [s'il fallait aller jusqu'à les dominer]

D'autre part, pour ton plus grand los, [honneur, renom]
il sera peut-être à propos
que tu t'en ailles par le monde
faire quelque petite ronde
pour chercher ton père partout. [Odyssée, I, 281 : « va t'informer de ce père toujours absent »]
Non pas de l'un à l'autre bout,
car tu ferais trop long voyage ;
mais je veux dire au voisinage,
comme vers Pylos chez Nestor, /25/
ou vers Lacédémone encor [Odyssée I, 284 : « va à Pylos puis à Lacédémone »]
chez Ménélas, où, pour ta peine,
tu pourras voir la belle Hélène.
Mais surtout sois sage en ce point
de ne la lui débaucher point :
tu sais bien comme, à guerre ouverte,
de Pâris il l'a recouverte. [il l'a recouvrée, récupérée auprès de Pâris]
Tu deviendrais aussi camus  [désappointé, penaud]
que ce beau mignon de Vénus. [Pâris amant de Vénus]

Or si, par là, quelqu'un t'assure,
ou si tu sais, par conjecture,
que ton père, n'étant pas mort,
boit bien encore, mange et dort,
attends son retour une année,
et fais différer l'hyménée
de ta mère Pénélopé,
quand tout devrait être fripé  [friper : avaler avec gloutonnerie]
par ces amoureux à douzaines
qui sont tout autant de gangrènes,
qui rongent ta pauvre maison.

Que s'il est mort comme un oison,
en quelque part sans los ni gloire, [los : honneur]
– comme en ce cas il faudrait croire,
autrement on vous l'eût écrit, /26/
et la Gazette l'aurait dit –
sers d'apparieur à ta mère,  [apparieur : celui qui organise des mariages]
et choisis toi-même un beau-père,[Odyssée, I, 292 : « donne ta mère à un autre]
qui soit bien chaussure à son point, [à son point : tel qu'il lui convienne]
et qui ne te gourmande point,
et ne te fasse gasconnades ; [faire des gasconnades : se comporter en fanfaron, en hâbleur]
ains que vous soyez camarades. [ains que : mais que]

Que si, sans entendre raison,
ores elle a démangeaison [ores : présentement, désormais]
pour un deuxième mariage
et ne peut tarder davantage
– car l'expérience m'apprend
que tout à coup l'envie en prend
à ces femmes tant muguetées, [courtisées]
qui font le plus les dégoûtées –
si, sans respect de son mari,
sans crainte de charivari, [concert discordant pour montrer qu'on désapprouve un mariage]
du bruit des poèles et marmites,
des chauderons et lèchefrites,
elle se veut remarier,
fais-la sortir de ton terrier.
Qu'elle s'en aille chez son père
chercher sa dot et son douaire. [douaire : droit d'usufruit sur les biens du mari défunt]
Laisse l'y jouer son tric-trac, /27/ [jouer sa partie]
sans te mêler de ce micmac. [arrangements, manigances]
Autre chose ne te puis dire.
Il est temps que je me retire :
mes gens m'attendent pour partir. »

« Je ne vous laisse point sortir,
réplique le bon Télémaque,
en le tenant par la casaque,
sans prendre encore un doigt de vin :
vous ferez mieux votre chemin. »
On leur en porte à pleine tasse ;
ils font ensemble tope et masse. [au jeu de dé, formule qui signifie son accord à l'enjeu proposé]
Et puis, bras dessus, bras dessous,
« Je songerai toujours à vous
suivant votre avis salutaire,
comme si vous étiez mon père,
mon bon démon, ou quelque dieu »
finit-il, lui disant adieu.

 

II- TÉLÉMAQUE ET PÉNÉLOPE

TÉLÉMAQUE ET PÉNÉLOPE SE RETROUVENT AU MILIEU DES PRÉTENDANTS
transposition burlesque de [I, 321-364]

Dès aussitôt mon jeune drôle
va, plus résolu que Bartole, [Odyssée I, 320 : « elle avait redonné courage à Télémaque »]
trouver messieurs les courtisans
sur des sièges se reposant,
pendant que Phémion entonne
des Grecs la retraite poltronne,
une fois lorsque les Troyens /28/
les goupillaient comme des chiens. [déroute des Achéens aux chants XI et XII de l'Iliade]

Pénélope l'oit de sa chambre ; [Odyssée, I, 328 : « du haut de son étage l'entendit »]
et cette chanson lui remembre [lui rappelle]
son Ulysse qu'elle aimait tant.
Elle descend tout à l'instant,
après qu'elle s'est atourée, [s'est mise dans tous ses atours]
a mis mouches et s'est mirée. [faux grain de beauté pour rehausser la blancheur de la peau]
Elle paraît comme un soleil
la belle dame au teint vermeil,
avec de jeunes demoiselles,
qui n'étaient pas guère moins belles,
ni moins capables de tenter,
et valaient bien le décroter. [elles donnaient envie de les embrasser]
Un crêpe en signe de veuvage
est abaissé sur son visage ;
mais, au travers, ses yeux charmants
éblouissent tous ses amants :
plusieurs en eurent la berlue, [furent comme éblouis]
presque soudain qu'ils l'eurent vue.
Chacun lui fait le pied de veau, [s'abaisser devant quelqu'un en faisant une révérence ridicule]
et lui vient baiser le museau.
Et chacun, avec flatterie,
lui dit quelque galanterie.

Elle leur rend leur compliment, /29/
puis parle au joueur d'instrument :
« Mon bon ami, votre harmonie
pourrait charmer la compagnie
sans dire mal de nos guerriers
et flétrir ainsi leurs lauriers.
Cela touche de près mon homme
et, dans le deuil qui me consomme,
je ne trouve nullement bon
d'entendre un semblable fredon. »[fredon : chanson]

Télémaque, d'avis contraire,
se met à lui dire : « Ma Mère,
quel mal vous fait-il de chanter ?
Vous pourriez ne pas écouter
ces couplets, s'ils vous sont funèbres.
Les Grecs ne sont pas moins célèbres
pour avoir, en hommes prudents,
su fuir en de tels accidents.
Et croyez-vous que je permisse
que l'on blamât mon père Ulysse ?

Madame, vous ferez fort bien
de ne vous mêler plus de rien,
si ce n'est de votre ménage.
Car, Dieu merci, je suis en âge
de pouvoir prendre garde à tout. /30/
J'en viendrai bien moi seul à bout,
sans que votre esprit s'en embrouille.
Allez filer votre quenouille,[Odyssée, I, 356 : « retourne à tes travaux, toile et quenouille »
de peur que votre Majesté
ne tombe dans l'oisiveté,
car il n'est rien qui plus émeuve
la pudicité d'une veuve. »

Pénélope, à ce dernier mot,
lui répond : « Vous êtes un sot.
Respectez ces Messieurs. Je meure
si je ne vous payais sur l'heure.
Quoi, vous m'apprendrez mon devoir ?
Vraiment il le ferait beau voir.
Suis-je sous votre Seigneurie ?
Voyez ce niais, je vous prie,
ce manant, ce gros villageois.
Je ne sais à quoi je songeais
quand je fis ta chienne de tête :
c'était sans doute à quelque bête.
Ha, qu'il est bien vrai qu'en effet
il faut penser à ce qu'on fait. »
Après s'être ainsi gendarmée,
elle s'en retourne, enflammée.
On eût vu chaque poursuivant /31/
presto lui courir au devant.
Je vois encore, ce me semble,
comme ils se gourment, tous ensemble, [ils se disputent]
à qui la prendra par la main,
tandis qu'elle s'enfuit soudain. [Odyssée I, 360 : « stupéfaite la reine regagna sa chambre »]


TÉLÉMAQUE DIT LEUR FAIT AUX PRÉTENDANTS
transposition burlesque de [I, 365-380]

Ils se jettent sur d'autre proie :
chacun prend pour fille de joie
la suivante qu'il peut happer ;
Ils n'en laissent point échapper.
Celui-ci la sienne chiffonne,
en lui disant : « M'amour, mignonne,
que je prenne au moins un baiser.
Quoi, voudriez-vous me refuser ? »
L'autre dans le sein lui farfouille,
lui fait crier : « Ouf, la chatouille ! »
lui serre doucement le pouls
et la tient entre les genoux.
Bref ils font une manigance,
que je passerai sous silence.

Télémaque, ouvrant de grands yeux :
« Vous êtes trop licencieux,
Messieurs, dit-il, devant ma face.
Et c'est avecque trop d'audace
déshonorer cette maison. /32/
J'en saurai bien tirer raison. [tirer sa raison de qqch : se venger]
Il faut vous contenter qu'on souffre
que votre gourmandise engouffre
tout ce que mon père a de bien,
sans qu'on vous en demande rien.

Le jour ne durera plus guère ;
passons le reste en bonne chère.
Je vous avertis que demain,
et c'est-à-dire le prochain,
je veux assembler, sans remise, [Odyssée, I, 372 : « demain à l'aube sous irons siéger à l'agora »]
mon Conseil, à l'heure précise
qu'un laboureur, au chant du coq,
s'en va mettre la main au soc.
Enfin j'y veux faire conclure
si vous devez, sous couverture
d'amour, de recherche et d'hymen,
être ici jusqu'à dire Amen, [jusqu'à amen : jusque à la fin]
et s'il faut, malgré que j'en aie,
que tous les jours je vous défraie. [que je paie ce que vous dépensez]
Vous feriez bien moins les pimpants,
s'il fallait vivre à vos dépens
et faire cette goinfrerie
à la première hostellerie.
Allez vous traiter tour à tour. /33/
Et puis vienne faire la cour
à ma mère, l'après-dîner,
qui prétend à son hyménée. »


LES PRÉTENDANTS SE MOQUENT DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [I, 381-404]

Les courtisans demeurent froids,
et se mordent lèvres et doigts. [Odyssée, I, 381 : « tous s'étonnaient, en se mordant les lèvres »]
Puis l'un d'eux, s'esbouffant de rire, [s'étouffant]
Dit : « Nous suivrons vos ordres, Sire.
Voilà des discours, par ma foi,
qui font dignes du fils d'un roi.
Vous méritez bien qu'on vous donne
sceptre, diadème, couronne
et trône et pouvoir absolu :
il n'est que d'être résolu.
Quand vous serez, je m'imagine,
roi de fait comme d'origine,
que vous ferez de beaux projets,
et ferez bouquer vos sujets, [faire bouquer qqn : le forcer à faire ce qui lui déplaît]
s'ils se mènent par mêmes voies
qu'on conduit une troupe d'oies,
comme vous les gardiez souvent,
je vous y vois déjà savant. »

« Là là, Monsieur, dit Télémaque,
si j'étais élu roi d'Ithaque,
je ferais justice à chacun /34/
et les oreilles de quelqu'un
sauraient ce que le sceptre pèse
(cela soit dit par parenthèse).
Je n'espère point cet honneur.
Je me tiens assez grand Seigneur
si je vous puis envoyer paître [je me contenterais de vous renvoyer]
et demeurer ici le maître.
Que de toutes les royautés
on fasse des choux et pâtés. [on fasse ses choux gras]
Quoique celle-ci m'appartienne,
à cela seulement ne tienne,
si quelqu'un d'aventure y mord,
que nous ne soyons bien d'accord.
Je n'attache point là mon âne. [je n'en fais pas ma raison de vivre]
Pour moi j'estime, Dieu me damne,
le sceptre comme un tronc de chou.
Vous direz que je suis un fou.
Mais, soit sagesse, soit fadaise,
j'aime mieux vivre paix et aise
que d'ouïr, à l'entour de moi,
toujours corner "Vive le roi".
Tout cet honneur n'est qu'un fantôme.
Ma ferme sera mon royaume,
ce logis toujours mon palais, /35/
et ma Cour seront mes valets. »

Eurimaque, fils de Polybe,
lui dit : «  Personne ne prohibe [personne ne vous empêche de jouir des biens…]
que vous ne soyez jouissant
des biens de votre père absent.
Vous vous plaignez qu'on les consomme.
Si faut-il vivre en gentilhomme,
traiter le monde à cœur ouvert [avec générosité]
dût-on manger son blé en vert. [dépenser d'avance son revenu]
Quant au gouvernement d'Ithaque
Qui serait l'hypocondriaque[acariâtre, d'humeur chagrine]
Qui ne voulût ce bon morceau?
Vous agissez en renardeau :
on le voit à vos procédures ; [votre manière de procéder]
ainsi dit le Renard des mûres. [allusion à la fable Le Renard et les raisins d'Esope et Phèdre]


LES PRÉTENDANTS VEULENT SAVOIR QUI EST LE COMPAGNON DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [I, 405-420]

Mais apprenez-nous, s'il vous plaît,
de quel pays, quel homme c'est
cet étranger au front sévère
que vous entreteniez naguère.
Ne vous a-t-il pas annoncé
qu'Ulysse n'est point trépassé ?
Et quoique sa mort on publie,
qu'il n'attendra pas comme Élie [prophète d'Israël au -IXe siècle)
à ne revenir seulement /36/
qu'au dernier jour du Jugement. [selon le livre de Malachie, Élie reviendra avant le jugement dernier]

Ou plutôt est-ce qu'il répète[réclamer le remboursement d'une somme dont on n'était pas redevable]
le paiement de quelque dette ? [Odyssée I, 409 : « comptait-il recouvrer quelque dette ?]
Si pour retirer son argent
il vous envoyait le Sergent,
nous sommes, Dieu merci, je pense,
Pour l'épousseter d'importance. [épousseter : battre, rosser]
Nous le ferons bien dilayer.[nous l'obligerons à remettre la chose à plus tard]
On se moque de rien payer.
Jamais l'argent ne fut si rare
qu'il est depuis cette bagarre.
Depuis que tant de maltôtiers [agent chargé du recouvrement de l'impôt]
sont devenus banqueroutiers,
toutes les bourses sont serrées
et les pistoles enterrées.
Gardez-les, si vous en avez.
Que si par hasard vous devez,
voici bientôt, dans l'an de grâce,
le Jubilé qui tout efface. (dans l'Antiquité juive, tous les 50 ans dettes et peines étaient remises]
Représentez comme jadis
en pareil temps on fit édits
qui commodément rendaient nulles
obligations et cédules. [obligation + cédule : reconnaissance de dette]
Les débets étaient relâchés, /37/ [les dettes étaient abolies]
ainsi qu'on remet les péchés. »

Télémaque sur cette enquête
répond, en secouant la tête :
« Cet homme ne m'est venu voir,
comme je crois, que pour avoir
céans une franche repue. [repue franche : repas que l'on se procure sans bourse délier]
Sa personne m'est inconnue.
Son nom est Mentès, voirement
il se peut bien faire qu'il ment.
Il est de la race fameuse
des ducs de Taphos la pouilleuse.
Il connut mon père autrefois,
mais il n'en a ni vent ni voix, [il n'en a aucune nouvelle]
quoiqu'il batte fort la campagne.
Ha, je crois qu'il est à Mortagne! [********]
Je ne saurais m'imaginer
Qu'il ne se soit fait échiner. »[échiner : frapper jusqu'à ce que mort s'ensuive]
Ainsi disait ce Triste-mine,
tirant du fond de sa poitrine
cent soupirs, sanglots et hoquets.


LA SOIRÉE SE TERMINE DANS LA DÉBAUCHE ET TOUT LE MONDE VA SE COUCHER
transposition burlesque de [I, 421-444]

D'autre part ces jeunes friquets,
tandis qu'il pleure et se lamente ,
s'en vont danser quelque courante [Odyssée I, 421 : « s'adonner aux plaisirs de la danse »]
avec les filles du logis. /38/

Cependant on fait les hachis,
la poêle frit, les broches tournent,
les tartes et tourtes s'enfournent
pour être cuites au dessert.
Le sommelier met le couvert
et tire le pain des corbeilles
et le bon vin dans les bouteilles.
On sert sur table, on vient s'asseoir :
voilà ce qui se fit le soir.
Car quand la débauche fut faite
chacun chez soi fit sa retraite,
se margouillant dans les ruisseaux, [pataugeant]
tous fous comme de gros pourceaux.

Télémaque , qui s'en déblaye, [s'en débarrasse]
reprend alors son humeur gaie.
Peut-être avait-il sur le cœur
un peu trop de cette liqueur
qui le réjouit et l'enflamme,
car une bonne vieille femme [Odyssée I,429 : c'est « Euryclée »]
qui le menait toujours coucher,
– lui semblant et d'os et de chair
ainsi qu'une jeune pucelle –
en pensa bien avoir dans l'aile. [crut qu'il allait la baiser]]
En la baisant il n'eût pas dû /39/
appréhender d'être mordu :
elle n'avait dent en la bouche.
Mais, pour faire court, il se couche
après avoir lâché de l'eau.
La vieille tire le rideau.

Muse, il est temps que je me taise :
laissons-le dormir à son aise. [Odyssée I, 444 : « toute la nuit il songea au voyage… »]

Fin du premier Livre.

III- TÉLÉMAQUE ET LES ITHAQUIENS

TÉLÉMAQUE CONVOQUE LE CONSEIL
transposition burlesque de [II, 1-14]

L'aube montrait ses rouges doigts /41/ [Odyssée II,1 : l'aube aux doigts roses]
– il était jour, en bon françois,
sans me servir de périphrase –
lorsque notre raquedenase, [avare, qui veut tout prendre jusqu'au dernier denier]
Télémaque, le bon garçon,
aussi matineux qu'un maçon,
ouvre les yeux et se réveille, /42/
tant il a la puce à l'oreille,
lève le cul, prend son habit
et saute presto bas du lit,
appelle valets et les gronde,
ainsi réveille tout le monde.

On sonne le cor du vacher
trois fois, pour faire dépêcher
Messieurs du Conseil, qui se rendent
Sous l'orme, au signal qu'ils entendent.
C'était un grand orme planté
dans la place, où d'ancienneté
tous les rois d'Ithaque, ses pères,
concluaient les grandes affaires.
Il s'y transporte des premiers,
accompagné de deux limiers
qui seuls faisaient toute sa garde.
Marchant d'une mine piafarde, [******]
Il se carre, en mordant ses glands, [se carrer : s'installer sur son siège en faisant le glorieux]
ainsi qu'un pourceau de trois blancs. [on disait aussi : il se carre comme un pou sur un tignon]
Là toute la noble assistance,
avecque lui, prit sa séance.
Chacun eut un degré d'honneur, [une place assise]
selon qu'il était grand Seigneur,
sur quelque poutre ou quelque pierre, /43/
ou bien sur ses talons à terre.
Lui se mit, comme de raison,
au siège royal de gazon. [Odyssée II, 14 : « Il prit le trône de son père »]


INTERVENTION DU VIEUX PÈRE D'ANTIPHE
transposition burlesque de [II, 15-34]

Quand il fut juché sur ce trône,
un vieillard fit ce conte jaune, [dans Odyssée II,15 ce vieillard est nommé "l'Égyptien"]
homme courbé d'ans et de soin
et qui se souvenait de loin,
dont le fils, le vaillant Antiphe,
tomba le dernier sous la griffe
du Cyclope Polyphemus,
alors qu'il fit gaudeamus [faire gaudeamus de qqch : faire bonne chère, déguster]
et mit les pauvres camarades
du fin Ulysse en carbonnades. [carbonnade : viande grillée sur des charbons]
Cet homme avait trois autres fils,
dont les deux gardaient le logis
et l'autre, à savoir Eurynome,
était un grand joueur de paume
et n'était pas le moins huppé [distingué, riche]
qui recherchât Pénélopé. [l'Odyssée II,21 dit bien qu'Eurynomos était un des prétendants]

Il tousse donc, crache et se mouche ;
et puis il ouvre ainsi la bouche :
« Oyez, Messieurs les Ithaquois ;
c'est la belle première fois
que nous avons fait assemblée, /44/
depuis cette guerre endiablée
où notre Roi s'en est allé. [Odyssée II, 27 : « depuis qu'Ulysse est parti sur ses vaisseaux creux »]
Or je ne sais qui s'est mêlé
de cela cette matinée
et qui me paiera ma journée.
Peut-être nous veut-il donner
à tous ensemble à déjeuner.
Quoi qu'il en soit , je vous assure
que je le tiens à bon augure. » [je pense que cela présage quelque chose d'heureux]


INTERVENTION DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [II, 35-83]

Sans lui laisser dire pourquoi,
Télémaque, sur son quant-à-moi, [variante plaisante de quant-à-soi]
levé sur ses pieds comme une oie :
« Celui, dit-il, qui vous emploie [celui qui vous a convoqués]
n'est pas peut-être loin d'ici.
Est-ce vous, dit-on ? Signor si. [Serait-ce vous ? dites-vous. Eh oui, monsieur, c'est moi-même]
Et ce n'est pas à la volée [sans réfléchir, de manière inconsidérée]
que je convoque l'Assemblée.
J'en ai bien du sujet vraiment :
cela me fait bien du tourment
de voir, sans qu'on s'en mette en peine, [sans que nul s'en soucie]
dévorer mon pauvre domaine
et qu'on me rend gueux comme un rat.
 Et les fils de mes gens d'État, [gens d'État : personnalités du gouvernement]
sont les premiers à la curée, /45/
à faire la galimafrée, [se goinfrer]
à tirer les lardons du rôt,
enfin à briffer comme il faut. [manger avidement et gloutonnement]
Avecque cela l'on me berne.
Ha, Messieurs, ceci vous concerne !
Je suis le fils de votre Roi.
Au lieu de prendre soin de moi
et faire de mon bien le vôtre,
vous me laissez-là comme un autre,
contre l'ordre humain et divin
d'aider la veuve et l'orphelin.
Quel honneur aura la province
de n'avoir qu'un gredin de Prince ? [gredin : mendiant]
N'étais-je pas assez maté [mis en échec, dominé]
de voir que mon pere est flûté [******]
et qu'il ne le faut plus attendre ?
Sans souffrir un plus grand esclandre
et sans que, dans ma basse cour,
on me remembre chaque jour, [on me rappelle]
au cri des bêtes qu'on assomme,
la dure mort de ce pauvre homme. »

Cela dit d'une haute voix,
il jette son sceptre de bois [Odyssée II, 80 : « il jeta son sceptre à terre »]
contre la terre et le piétine /46/
et contre eux maugrée et fulmine.
C'était le sceptre que portait
son père, qu'il représentait.
Tel qu'un enfant qui se dépite
dans la colère qui l'agite
jette son jouet bien souvent,
fait un grand cri, retient son vent, [retient sa respiration]
puis brait plus fort et se tempête,
bat du pied, se choque la tête,
Télémaque se désespérait
et Dieu sait comment il pleurait. [Odyssée II, 81 : « il éclata en sanglots »]
« J'ai, dit-il, assez de courage
pour me venger de cet outrage ;
et je leur montrerais bientôt…
Mais quoi ? la force me défaut.
Je les enverrais bien aux peautres. [envoyer au peautre (mauvais lit, grabat) : envoyer paître]
Si j'avais affaire à vous autres,
de ceux qui sont de bons bourgeois,
à tout le moins je penserais
que vous avez pignon sur rue
et je ne serais pas si grue [niais]
de geindre si fort que je fais
pour vous faire payer les frais.
Mais notre maison ne fourmille /47/
que de jeunes fils de famille,
que de fainéants, vagabonds,
coupe-jarrets et furibonds,
contre qui l'on est sans ressource.
Eussent-ils coupé votre bourse
encor n'en faut-il pas grogner
de crainte de les indigner
et d'être battu comme plâtre
sans être assuré dans son âtre. »


INTERVENTION D'ANTINOÜS
transposition burlesque de [II, 84-128]

Antinoüs était présent.
Comme il était le mieux disant [le plus éloquent]
des intéressés en l'affaire,
il ne peut plus longtemps se taire.
Mais, écumant avec grand bruit,
comme fait un pot qui s'enfuit, [qui déborde]
il lui dit avecque rudesse :
« À qui vous prenez-vous, Jean-fesse ? [bon à rien)
Votre mère est cause de tout ;
et, si nous vous faisons du coût,
cela vaut-il bien, ce vous semble,
que tout votre Conseil s'assemble
comme pour affaires d'État
et pour quelque grand attentat ?

Quoi que contre nous on ordonne /48/
trouverez-vous une personne
pour exécuter vos arrêts,
et qui, pour vos seuls intérêts,
s'aille faire casser la tête ?
O, le monde n'est pas si bête!
Des arrêts, vous en aurez prou, [prou : beaucoup]
mais ne serviront pas d'un clou. [ils ne serviront à rien]
Nous ne nous en soucierons guère
et n'en ferons pas moindre chère. [cela ne nous empêchera pas de faire bonne chère]
Sachez qu'à force de manger
Nous vous allons faire enrager.

Votre mère est une rusée :
elle s'est toujours excusée [elle prenait pour excuse le fait qu'elle devait achever cette toile]
de prendre à son choix l'un de nous
pour être son futur époux
sur cette belle toile jaune,
qu'en faisant la bonne matrone
elle voulait parachever
et la faire bien lessiver
afin que – quand votre grand-père
n'aurait plus autre chose à faire
qu'à se laisser un jour mourir –
il eût un drap pour se couvrir,
de la main de sa belle-fille, /49/
avant qu'en une autre famille
il fût dit qu'elle eût convolé. [avant d'entrer par remariage dans une autre famille]
Cependant elle a reculé
jusques à la quatrième année,
en y travaillant la journée
et puis défaisant tout la nuit. [Odyssée II, 105 : « ses nuits à défaire cet ouvrage sous les torches ».
Nous l'avons su par cas fortuit ;
et nous l'avons enfin contrainte
à n'user plus de cette feinte.
Elle en baillait bien à garder, [en donner à garder à qqn : le tromper, lui en faire accroire]
et nous nous laissions bien brider. [brider qqn : le tromper par ruse]

Maintenant que la fourbe est sue
et que cette toile est tissue, [tissée, terminée]
Messieurs, je vous laisse à penser
si nous manquons à la presser [manquer à : s'abstenir de]
de tenir enfin sa parole,
tandis que chacun elle enjôle,
en donnant à tous quelque espoir
des faveurs qu'un seul doit auoir.
Mon ami, voulez-vous bien faire ?
Faites-la mener chez son père
qui lui donne un second mari.
Ou bien ne soyez pas marri [ne vous affligez pas, ne soyez pas désolé]
quand nous nous donnerons carrière, /50/ [nous nous laisserons aller, sans aucun frein]
et ferons encore litière
[faire litière de qqh : dilapider, dépenser à profusion]
de ce qui vous appartiendra.
Tant qu'elle nous entretiendra
avecque ses billevesées,
[propos vides de sens]
nous irons sur mêmes brisées. [nous continuerons à nous comporter de la même manière]
Ausi bien voilà notre jeu : [notre règle de vie]
faire bonne chère et beau feu. »


INTERVENTION DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [II,129-145]

« Que tout mon bien s'en aille au diantre [diantre : forme euphémique de diable]
en eussiez-vous dedans le ventre
à crever comme tabourins,
[faire bander son ventre comme un ta(m)bourin : se goinfrer]
et rendre tripes et boudins,
dit Télémaque inconsolable.
Ha, tel n'en veut qu'à notre table
qui fait semblant d'être pipé
[séduit]
des beaux yeux de Pénélopé !
Vous feignez tous d'avoir dans l'âme
l'amour de cette pauvre femme,
que vous voudriez bien abuser
sous prétexte de l'épouser.


Ne croyez point, quoi qu'il en coûte,
qu'au grand jamais je me dégoûte
[je me lasse]
de la tenir dans ma maison.
Et c'est sans rime ni raison

que vous voulez que je la chasse : /51/
cela n'aurait pas bonne grâce
de mettre ma mère à mon huis.
[à la porte]
Elle m'a fait ce que je suis, [Odyssée, II, 131 : « celle qui m'a fait, m'a nourri »]
tout mon corps est de son ouvrage,
mes yeux, mon nez et mon visage,
ma bouche, mes mains et mes pieds,
et la partie où je me sieds.
M'a donné le jour et la tette,
[la tétée]
m'a fait bouillie et mis bavette,
m'a bercé cent fois et torché,
bref au derrière m'a craché.
Et j'aurais tant d'ingratitude ?
Certes cela serait bien rude.
Je serais un brave garçon,
j'en aurais un beau maudisson.
[malédiction]
Ce serait bien avoir envie
[courir le risque]
d'avoir guignon toute ma vie.
[guignon : mauvaise chance]
D'ailleurs que sais-je si la nuit
je n'entendrais pas quelque bruit,
si je ne verrais pas mon père,
enveloppé dans son suaire,
qui me tirerait par le pied,
pour venger sa chère moitié.

Et puis Icare, par saint George, /52/ [Icare, le père de Pénélope]
me ferait bientôt rendre gorge. [me forcerait à rendre, à restituer]
Gare les assignations
pour la dot et conventions
et pour tous les droits que sa fille
peut avoir dans notre famille.
C'est ce que j'y trouve de pis,
vu que, si je les déguerpis,
[déguerpir : abandonner la possession d'un bien, d'un héritage]
je suis réduit à la besace
et je puis aller à la chasse

avec une écuelle de bois.
Après cinq cent livres tournois
dont, par contrat de mariage,
mon père lui fit avantage
seulement pour son préciput,
[avantage conféré par le contrat de mariage à l'époux survivant]
outre tout ce qu'il reconnut
en avoir reçu de finance ;
le reste est bien petite chance.

C'est pourquoi vous la recherchez
et faites tant les empêchés
[faire l'empêché : se donner des airs d'homme très occupé]
à lui conter mille fleurettes.
Mais si, pour acquitter vos dettes,
vous vous attendez à son bien,
vos créanciers ne tiennent rien.

Votre espérance vous abuse : /53/
vous ne tenez pas votre buse.
[on dirait plutôt : le pigeon]
Je ne mets pas hors de chez moi,
pour vos nez, la veuve d'un roi.
[pour vos nez : à cause de vous]

Mais bien vous, méchantes vermines,
allez chercher d'autres cuisines
[Odyssée II, 139 : « cherchez ailleurs qui vous nourrisse »]
où vous engraissiez vos museaux
sans manger mes porcs et mes veaux,
et sans avoir vos panses saoules
de mes oisons et de mes poules.
Depuis que vous êtes chez nous
nous n'avons pas fait pour cinq sous
d'œufs, de beurre ni de fromage.
Nous n'avons fait aucun ménage :
[aucun profit dû à une bonne gestion]
il n'est pas sorti du palais
même une paire de poulets
pour les porter au marché vendre. »


DEUX AIGLES APPARUS DANS LE CIEL SEMBLENT ANNONCER DE GRANDS MALHEURS
transposition burlesque de [II, 146-176]

Tandis qu'il parle, on voit descendre
de l'air deux aigles ou vautours [Odyssée II, 147 : « du haut d'un mont un couple d'aigles »]
qui font sur eux deux ou trois tours, [Odyssée II, 151 : « ils se mirent à tournoyer, ailes battantes »]
comme s'ils voyaient quelque proie.
Et tout le monde s'en émoie.
On eût dit, à les voir voler,
que ces oiseaux, oyant piauler
les poulets dont il faisait plainte, /54/
leur venaient donner quelque atteinte.
Ils s'arrêtèrent quelque temps
sur leurs têtes, se becquetant
et, de leur deux serres crochues
se fourrant les pointes aiguës,
s'arrachaient du col charcuté
plume et duvet ensanglanté.

Halithersès, un vieux Rodrigue,
qui sait parfaitement l'intrigue
des dieux par le vol des oiseaux
[Odyssée II, 159 : « il excellait à deviner les oiseaux »]
et par les tripes des taureaux ,
avec sa mine renfrognée,
de sa perruque mal peignée
alors s'arrache, maupiteux,
[faire le maupiteux : affecter la misère pour exciter la pitié]
deux gros toupillons de cheveux, [toupillon : touffe]
y portant les deux mains ensemble.
« Ha, Messieurs, disait-il, je tremble
de crainte que j'ai pour vos peaux !
Ce ne sont point là des moineaux :
ceci n'est pas un bon présage.
Que chacun sorte, s'il est sage,

de la maison de notre Roi :
je prévois un grand désarroi.
Que de vos puantes charognes /55/
ces oiseaux feront leurs besognes !
Ils sentent déjà votre chair.
Hélas, que vous payerez cher
ce que votre gueule gourmande
engloutit maintenant de viande !
Ils feront, un de ces matins,
de vos corps autant de lopins, [lopin : morceau de nourriture, principalement de viande]
avec leurs griffes enfoncées,
que vous faites aux fricassées.
Tel en sera déchiqueté,
menu comme chair à pâté.
 Ulysse vient et s'il vous treuve,
 je crains que sur vous il ne pleuve
 une bonne grêle de coups.
Bref, Messieurs, prenez garde à vous.
En ce dernier point je souhaite
d'être pour vous mauvais prophète.
Mais le Roi vient ; je sais qu'il vit [Odyssée II, 164 : « Ulysse ne sera plus longtemps loin des siens »]
et mon petit doigt me l'a dit. »


EURYMAQUE REFUSE DE CROIRE DANS CE PRÉSAGE
transposition burlesque de [II, 177-207]

Alors s'élève un grand murmure :
« Prédiseur de malaventure, [celui qui prédit des choses funestes et désagréables]
radoteur, faiseur d'almanach » [celui qui fait des pronostics en l'air]
repartit pour tous Eurimach,
dont nous parlions au premier livre. /56/
Je pense que vous êtes ivre,
car nous savons que, bien souvent,
vous déjeunez en vous levant.
Croyez-vous, par vos pronostiques,
nous donner des terreurs paniques ?
Sachez que nous connaissons tous
le vol des oiseaux mieux que vous ;
et nous avons meilleure vue.
Votre finesse n'est cousue
que de fil blanc à notre égard. [cousu de fil blanc : trop apparent pour n'être pas visible]
Au renard, dit-il, au renard ! [ah, le fourbe, le rusé ]
Il voudrait nous en faire accroire,
le bon père de l'attrapoire, [piège, fourberie, ruse, moyen employé pour tromper quelqu'un]
pour venir manger nos graillons
si du Palais nous nous grouillons
et gagner, par sa manigance,
quelques nippes en récompense
de nous avoir ainsi chassés,
nous faisant peur des trépassés. [il les a menacés d'une vengeance d'Ulysse trépassé]
Il y doit avoir longue pause [long temps]
que le bon Ulysse repose.
Et si vous étiez comme lui,
Vous ne jaseriez  pas meshuy. »


TÉLÉMAQUE A L'INTENTION DE PARTIR À PYLOS ET À SPARTE, SI ON L'AIDE FINANCIÈREMENT
transposition burlesque de [II, 208-223]

« Paix, Messieurs, c'est chose incivile /57/
de vous échauffer tant la bile
et dommageable à la santé.
Nous avons assez consulté,
dit Télémaque, sur cette affaire.
À qui n'a cure de bien faire
on a beau dire et beau prêcher. [il est vain de faire la morale à qui ne se soucie en rien de faire bien]
Il ne reste qu'à vous toucher [à vous faire part de…]
ce qui me vient dans la caboche.
Si mon père a quelque anicroche, [s'il est en difficulté]
je le pourrai bien découvrir :
je veux aller m'en enquérir
au pays de Pyle et de Sparte.
Il faut que sans délai je parte.
Cela me donne bien du soin, [du souci]
car je pense que c'est bien loin :
on compte, au plus près, quinze lieues.
Et puis je crains ces ondes bleues
(d'un bleu qui n'a jamais été
le symbole de loyauté)
qui font blêmir les plus bravaches :
il n'est que le plancher des vaches.
Que chez Nestor et Ménélas
si j'étais le poisson Colas, [******]
j'arriverais tôt à la nage ! /58/
Mais, n'ayant pas cet avantage,
je voudrais avoir rencontré
un bon bateau bien calfeutré, [bien calfaté, bien étanche]
avec quelque peu de monnoie.
Ce n'est pas pourtant que je croie
que je dépense rien chez eux ;
mais vous savez qu'on est honteux
de se trouver sans sou ni maille, [sans argent aucun]
s'il faut qu'on joue, ou que l'on baille
aux serviteurs quelques douzains.
Outre tant d'accidents humains,
Ou si moi, ni la compagnie
n'avions pas la bourse fournie,
nous nous verrions fort ébaubis, [frappés de stupeur]
car combien d'orages subits
enflent les flots impitoyables
qui vous portent à tous les diables ?

Je vous prie un peu d'aviser
si vous pouvez vous cotiser.
Vous n'y perdrez pas une pite : [petite monnaie de cuivre qui valait le quart d'un denier]
je veux que votre argent profite,
mêmement à gros intérêts ;
et que l'on fasse, pour vos prêts,
un bon impôt sur la racaille, /59/
sur crieurs d'huîtres à l'écaille,
sur rôtisseurs et charcutiers,
sur pâtissiers et gargotiers,
et tels autres marchands de gueule,
afin que dans ma maison seule
on ne se plaigne pas du coût
et qu'on le ressente partout. »


MENTOR PREND EN VAIN LE PARTI DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [II, 224-259]

À cela chacun fait la nique : [chacun accueille ces propos avec un air de mépris ou de moquerie]
et cependant point de réplique. [mais personne ne lui répond]
Le seul Mentor, un vieux pénard [rusé, finaud]
à qui le Roi, sur son départ,
laissa le soin de sa famille,
se lève, et puis ainsi babille [Odyssée II, 224 : « on vit alors se lever Mentor »]
en faveur de Télémachus.
« Nous ne sommes que des jeans-culs ;
nous n'avons jamais été dignes
de toutes les faveurs insignes
que notre Roi nous départait.
Lorsqu'à sa table il vous traitait,
vous l'aimiez. O les amours fausses,
puisqu'en perdant le goût de sauces
vous perdez aussi désormais
le souvenir de ses bienfaits.[Odyssée II, 234 : « il gouvernait avec la tendresse d'un père »]
Je parle à tous ceux de notre âge, /60/
dont le conseil prudent et fage
peut chasser ces godelureaux, [jeunes coureurs de femmes]
comme une troupe d'étourneaux,
au seul cri de haro qu'on fasse [haro :  cri poussé pour attirer l'attention sur le coupable d'un forfait]
sur eux devant la populace. »

Evenoride estomaqué [Odyssée II, 242 : « Léocrite, fils d'Événor »]
lui repart : « Vieux corps confisqué, [confisqué : dont l'état de santé est désespéré]
rends grâces à ta barbe blanche :
nous te rendrions bien la revanche
de la charité qu'aujourd'hui
tu nous veux prêter pour autrui.
Vraiment, nous craignons bien l'attaque
du peuple et des bourgeois d'Ithaque !
Vous êtes de bons badauds tous
pour oser souffler devant nous.
Quand de surplus Ulysse même
reviendrait ici, lui centième,
il y ferait aussi beaucoup,
et de beaux pets après le loup. [********]
Il y craindrait quelque mornifle. » [Odyssée II, 250 : « il subirait un sort indigne »]

En finissant ces mots il siffle
et tous les autres poursuivants,
d'abord avec lui se levant [Odyssée II, 257 : « il leva brusquement la séance »]
font retentir jusqu'aux nuées /61/
trois ou quatre grandes huées.
« Allons, disent-ils, déjeuner,
car on nous l'a fait bien gagner.
O le sot gard de haut parage ! [********]
Ça, qu'on lui dresse un équipage
(ils sous-entendaient Télémaque).
Nous lui remplirons son bissac
de bribes de pain et de viande.
Il ne faut pas qu'il appréhende
de mourir de faim sur la mer,
pour six heures qu'il faut ramer
avant que l'on arrive à Pyles,
car les flots sont assez tranquilles.
Mais certes il est bien taillé [constitué]
pour demeurer dans son poulier  [poulailler]
et pour ne voir qu'autant de monde
qu'il peut découvrir à la ronde
des lucarnes de ses greniers.
Les matelots et nautonniers
n'auront pas de lui grand' pratique :
il n'ira pas sous l'Écliptique
pour découvrir de nouveaux lieux. »

Sur ces discours injurieux,
dont Télémaque en sa peau crève, /62/
enfin toute la Cour se lève.
Chacun chez soi retourne en paix,
et les courtisans au Palais.
Dieu sait si leur gueule affamée
Mangea moins qu'à l'accoutumée.

 

IV- TÉLÉMAQUE SUR LE DÉPART

DEVANT LES HÉSITATIONS DE TÉLÉMAQUE MINERVE INTERVIENT
transposition burlesque de [II, 260-298]

Télémaque, en son petit coeur,
avait, à la vérité, peur
d'aller sur mer et perdre terre,
ne nageant non plus qu'une pierre.
Il s'en va, pour se rassurer, [Odyssée, II, 260 : « il descendit seul aux grèves de la mer »]
au rivage, non sans pleurer,
regardant la vaste étendue
de ce gouffre à perte de vue.
« Ha, que Jason et ses consorts [Jason, qui s'embarqua en quête de la toison d'or]
avaient, dit-il, le diable au corps !
Ils étaient bien las de leur vie !
Il ne me prendrait point envie,
pour mille pareilles toisons,
de quitter l'air de mes tisons.
Hélas, mon pauvre père Ulysse,
il faut bien que je vous chérisse
de m'exposer comme cela. »

Ainsi rêvant, voici qu'il a
une apparition soudaine /63/
de Minerve qui se promène
près de lui, changée en Mentor, [Odyssée II, 268 : « Athéna survint avec l'allure de Mentor »]
ayant un vieux et gras castor, [chapeau en poil de castor]
tel que son chapeau du dimanche,
calote noire et tête blanche,
et de même poil, sans façon,
une fausse barbe en buisson.
Cette Pallas a tant d'adresse
à se contrefaire sans cesse
(ayant apparu tant de fois
en frère de la Rose-Croix) [selon Cyrano de Bergerac, « une certaine cabale de jeunes gens »]
qu'on ne sait si cette pucelle
est en effet mâle ou femelle.
« Vous voilà, dit-elle, mon fils ?
Et je vous pensais au logis.
Vous bayez après l'eau qui passe
tandis qu'on boit à pleine tasse
chez vous l'excellent vin bourru [vin avant la fin de la fermentation]
et le meilleur de votre cru.
À quoi songez-vous, solitaire ?
Est-ce  comment vous pourrez faire
le voyage prémédité ?
Si Dieu me prête la santé,
je veux vous tenir compagnie. /64/
C'est une grande vilainie
qu'aucun de vos autres sujets
ne vous assiste en vos projets.
Il vous faut piller patience. [prendre patience]
Or sus, pour faire diligence,
Je vais arrêter le vaisseau, [le retenir, m'en assurer d'avance l'usage]
le meilleur qui sera sur l'eau. [Odyssée II, 287 : « Je t'armerai un prompt navire et t'accompagnerai »]
Cependant allez-vous-en faire
la provision nécessaire
de pain et de vin qui soit bon,
de farine, lard et jambon,
de bœuf salé, pâté, fromage,
bref de ce qui sert à ménage. »

Télémaque, sans long propos,
lui rend grâces en quatre mots,
et s'en revient, en vrai landore,  [apathique, mollasson]
à la maison, tout triste encore. [Odyssée II, 298 : « le cœur plein de tristesse »]


ENCORE UN REPAS, AUX DÉPENS DE TÉLÉMAQUE
transposition burlesque de [II, 299-336]

Tous les courtisans empressés,
avecque les bras retroussés,
y font eux-mêmes la cuisine,
plument l'oison et la géline [« Odyssée II, 300 : « ils flambaient des cochons et des chèvres »]
et, pour en venir mieux à bout,
ils les plongent dans l'eau qui bout,
les éventrent et les habillent ; /65/ [les habillent : les préparent avant de les cuire]
enfin ils rôtissent et grillent
et se préparent le dîner
bientôt après le déjeuner.
 
« Dieu vous gard', notre jeune Maître,
lui disait l'un d'eux, le plus traître. [dans l'Odyssée II, 301, il est précisé que c'est Antinoos qui parle]
D'où venez-vous, tant échauffé ?
Êtes-vous encore bouffé,
contre nous autres, de colère ?
Ne nous soyez pas si sévère.
Touchez là, soyons bons amis ;
que tout le passé soit omis. [Odyssée II, 304 : « oublie un peu actes et paroles mauvaises »]
Quittez votre sollicitude ; [sollicitude : inquiétude]
ayez un peu de quiétude.
Vos sujets ont assurément
le soin de votre embarquement.
Ne parlons meshuy que de boire
et de bien branler la mâchoire : [Odyssée II, 305 : « allons plutôt boire et manger »]
déjà le dîner s'en va prêt. »

« C'est, dit-il, ce qui me déplaît
de vos affections si grandes :
on peut bien apprêter les viandes
lorsqu'il n'en coûte rien aux gens.
Vous êtes tous fort obligeants,
et vous faites avecque joie /66/
du cuir d'autrui large courroie. » [vous êtes fort libéral du bien des autres]

Ainsi parlant, il demenait [il retirait]
sa main que l'autre lui tenait. [Odyssée II, 321 : « il retira sa main de celle du jeune homme »]
Mais enfin tant il se trémousse
et tire avec grande secousse
pour l'arracher, qu'on ne vit onc
homme mieux tomber de son long.
S'il avoit eu le cul de verre,
il se le fût cassé par terre.
Il se lève, tout interdit,
rouge du mal et du dépit.
Puis, tout grommelant, il s'évade,
et l'on rit de cette cascade.

« Holà, Monsieur, ne laissez pas
de venir prendre le repas,
lui dit-on. C'est grande imprudence
de se fâcher contre sa panse. [de ne pas manger quand l'estomac réclame]
Ne soyez pas doncques si sot.
On va tirer la chair du pot.
Nous vous pourrons bien passer maître. [nous pourrons vous accorder vos lettres de maîtrise]
Et vous ne tâterez peut-être,
boulli ni rôt que d'une dent,
si vous nous quittez cependant.
Vous ressemblez Jean-de-Nivelle : /67/
vous fuyez quand on vous appelle.
C'est tout de bon qu'il nous en veut,
il nous jouera pièces s'il peut. [jouer pièce : jouer un mauvais tour]
On juge bien par ses paroles
qu'il ne promet pas poires molles. [ne pas promettre poires molles : faire des menaces sérieuses]
Pourvu qu'au moins il n'aille pas
nous chercher de la mort aux rats [Odyssée II, 330 : « quelque poison mortel…]
pour nous en mettre dans la coupe, [Odyssée II, 331 : « … qu'il répandra dans le cratère »]
Dans les ragouts ou dans la soupe.
Qu'il s'en aille à travers des choux
mendier secours contre nous.
Peut-être que, dans ses voyages,
il demeurera pour les gages, [périr dans une circonstance où d'autres s'échappent (Littré)]
et nous mettra tous en souci
de partager ses biens ici. » [Odyssée II, 335 : « Il nous faudrait nous partager ses biens »]


SA NOURRICE EURYCLÉE ESSAIE EN VAIN DE DISSUADER TÉLÉMAQUE DE S'EMBARQUER
transposition burlesque de [II, 337-381]

Pendant qu'ils raillent de la sorte,
il va chercher qui le conforte, [Odyssée II, 340 : « là où sont l'or, le bronze et le vin »]
et raconter avec des pleurs
à ses servantes ses douleurs,
surtout à la vieille Euriclée,
par qui d'une amour aveuglée
il se voit chéri tant et tant,
mais avec tout honneur pourtant.

Là dessus, lui dit : « Bonne mère, /68/
je veux aller chercher mon père, [Odyssée II, 359 : « chercher des nouvelles de mon père »]
qui vienne garder notre pain :
Pour moi je me tourmente en vain.
Et ces gueules enfarinées
n'en font pas moins leurs saugrenées.[fricassées ?]
Que s'il avait passé le pas, [s'il était mort]
au moins nous ne l'attendrions pas.
Je m'en vais, dès cette soirée,
m'embarquer sur l'onde azurée.
Allez vous-en doncques, pour moi,
prendre suffisamment de quoi,
au grenier et cellier en hâte.
Il ne croît sur mer pain ni pâte,
et cet élément pour boisson
n'est agréable qu'au poisson.
Il me faut dix sacs de farine, [Odyssée II, 355 : « vingt mesures de fleur de farine »]
chacun seulement d'une mine [mesure pour les grains d'environ 79 litres ou six boisseaux]
pour les porter plus aisément.
Prenez garde, soigneusement,
qu'ils aient une bonne couture ;
et, les fermant, je vous conjure
de serrer fort chaque lien,
de peur qu'il ne se perde rien.
Puis allez faire mettre en perce /69/
du meilleur vin , et qu'on en verse
un muid tout plein dans des barils [Odyssée II, 353 : « verse du vin dans douze amphores »]
pour nous réjouir les esprits.
Bouchez-les bien, qu'il ne s'évente
ou s'en aille par quelque fente.
Pour tout le reste des apprêts,
nous y donnerons ordre après. »

La pauvre vieille, toute émue,
gratte tant sa tête chenue
qu'elle en fait choir son chaperon, [bande d'étoffe que les femmes du peuple portaient sur la tête]
large comme un cul de chaudron.
Et les larmes, à grosse ondée
roulant sur sa face ridée ,
traînent la cire de ses yeux,
auparavant tous chassieux.

« Hé, mon enfant, le coeur me gèle.
Quelle fureur vous tient, dit-elle,
d'aller ainsi plus loin trotter
que terre ne vous peut porter ?
Quelle mouche est-ce qui vous pique ?
Vous êtes un enfant unique ;[Odyssée II, 365 ; « toi, notre seul trésor »]
et seulement pour un dépit
vous voulez vous perdre à crédit
et faire ainsi qu'en vous finisse /70/
la graine royale d'Ulysse.
Où voulez-vous l'aller chercher,
Perdant des yeux votre clocher ?
J'ai bien peur qu'en errant sur l'onde
vous le suiviez à l'autre monde.
Le premier vent qui soufflera
peut-être vous y poussera.
Quand il a fait bouffer la voile, [gonfler]
– c'est-à-dire cette grand' toile
qu'on déploie en sortant du quai
au haut d'un bois droit comme un mai – [arbre de mai planté devant une maison pour l'honorer]
rarement en est-on le maître.
Vous direz bien alors peut-être
que ne suis-je demeuré coi, [resté tranquille]
parmi les courtisans chez moi,
sans changer l'air de la cuisine
avec celui de la marine ?
Pourquoi fus-je si mécréant ? [incrédule]
Hélas, quelque monstre béant,
quelque baleine épouvantable,
quelque rocher ou banc de sable
me va dévorer sans faillir,
me froisser ou m'ensevelir !
Que si votre jeune courage /71/
n'appréhende point le naufrage,
considérez en quel émoi
vous laissez votre mère et moi. »

« Il faut, de peur qu'elle ne braille, [brailler : pleurer à grands cris]
lui bien celer que je m'en aille. [Odyssée II, 372 : « jure-moi de n'aller rien dire à ma mère »]
Ne le lui dites pas, dit-il,
tenez un peu votre babil.
Mon dessein n'est su de personne :
si votre langue ne jargonne
avant qu'on sache mon départ,
je puis revenir, sans hasard
de choir dans les méchantes pattes
des courtisans et des pirates,
croyant que chez mon métayer
je sois allé pour m'égayer. »

La bonne vieille lui proteste,
par de grands jurons et par geste, [Odyssée II, 377 : « la vieille prononça le serment majeur »]
levant les mains jointes aux cieux
et tournant le blanc de ses yeux,
qu'elle demeurera muette
et tiendra la chose secrète ;
invoque les saints de jadis,
de l'Enfer et du Paradis,
de l'air, de la terre, de l'onde /72/
(car ils sont semés dans le monde,
drus comme des mouches partout)
et leur promet quelque ragoût
à chacun par ses sacrifices,
s'ils lui veulent être propices
et le ramener à bon port.
Après lui recommande fort
d'avoir grand soin de sa caillette, [son estomac]
et plusieurs fois le lui répète,
le baise et serre entre ses bras.
Enfin se hâte à petits pas
de s'en aller pour le voyage ,
apprêter tout le carriage. [Odyssée II, 380 : « le vin dans les amphores et la farine dans des outres »]


DERNIERS PRÉPARATIFS DE TÉLÉMAQUE ET DERNIER DÎNER AVANT L'EMBARQUEMENT
transposition burlesque de [II, 382-413]

Lui s'en va prendre son bonnet.
Puis, entrant dans le cabinet
où ses prédécesseurs avares
serraient les choses les plus rares,
y fait un paquet bien troussé ;
et, d'un grand coup, ayant cassé
une tirelire de terre,
en fait choir l'argent, et le serre
dans ses poches et son gousset.
Or, à vrai dire, l'on ne sait
s'il se montait à grosse somme, /73/
parce qu'Homère, le bon homme,
quoi qu'il soit exact de tout point,
en son livre n'en parle point.
Mais c'étaient de belles espèces
de sous tapés, et d'autres pièces [******]
de trois, de six-blancs, de cinq sous. [six-blanc : pièce de cuivre valant deux sous et demi (Littré)]
Il choisit aussi des bijoux
que pour faire dons il emporte.
Referme sûrement la porte.

Va trouver messieurs les amants,
Qui sont comme des Allemands,
sans désemparer de la table,
tant que le jour est perdurable.
Et, comme il enrage de faim,
il coupe gros quignons de pain,
Mord à même à grosses bouchées
qu'il avale à demi mâchées,
sauce mouillettes dans les plats, [petite languette de pain que l'on trempe dans la sauce]
car de viande il n'en restait pas.
De loin en loin demande à boire.
Bref, jusqu'à la nuit toute noire,
il tient compagnie à ces gens,
plusieurs fois de nouveau rongeant
les os de dessus leurs assiettes /74/
et recommençant leurs buvettes.

Lorsque chacun, enluminé,
à tâtons s'en fut retourné,
Pallas, en Mentor travestie, [Odyssée II, 401 : « elle avait emprunté l'allure et la voix de Mentor »]
qui n'attendait que leur sortie,
entra sans que l'on l'aperçût,
comme l'on dit que Belzébuth
entre au corps d'un démoniaque.
« Holà, dit-elle, Télémaque,
le voyant sur table accoudé,
tu dors après t'être guedé.[rassasié, soûlé]
As-tu perdu la souvenance ?
Sus, alerte, prenons pitance
pour nous en aller promptement. » [Odyssée II, 404 : « ne retardons pas le départ davantage »]
Il se lève et, d'un sifflement,
ils font venir à la sourdine, [sans faire de bruit; discrètement, sans se faire remarquer]
au signal, leurs gens de marine. [Odyssée II, 408 : « les marins aux longs cheveux »]


DÉPART DE TÉLÉMAQUE, PLUS MORT QUE VIF
transposition burlesque de [II, 414-434]

L'un emporte un sac sur son dos,
l'autre un baril, l'autre des pots,
du lard et du pain dans sa hotte ;
l'un charge son faix, l'autre trotte,
et l'autre revient sur ses pas
prendre en ses mains ou sous ses bras
tout ce qu'on a laissé de reste, /75/
sans que ce travail les moleste. [les accable]

Télémaque, d'un pied craintif,
entre en la nef, plus mort que vif,
et peu s'en faut qu'il ne se pâme.
On désancre, on tire à la rame.
Il voit la terre s'éloigner :
la tête vient à lui tourner
Et son estomac se dévoie. [se retourne, se tord]
« À l'aide, à l'aide, je me noie »
criait-il haut aux matelots,
se croyant englouti des flots.
Le feint Mentor lui tient la tête ;
cependant un autre tient prête
une coupe de vin sans eau
pour lui renforcer le cerveau
et lui redonner le courage.
Il l'avale, et reprend l'usage
de tous ses sens presque égarés.
Puis les matelots, altérés,
demandent tour à tour la coupe :
à l'envi tous ceux de la troupe [à l'envi : en rivalisant, avec émulation, à qui mieux mieux]
boivent aux dieux, en les priant
de leur donner un vent riant. [riant : favorable]

Ainsi vogue donc Télémaque, /76/
en quittant son pays d'Ithaque. [Odyssée II, 434 : « et le vaisseau cingla toute la nuit… »]
Pourvu qu'il arrive à bon port,
je vous promets qu'à son abord
vous l'entendrez dire merveilles,
si vous ne bouchez vos oreilles.

Fin du second Livre.


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