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Arnold Böcklin - Ulysse et Polyphème (gouache, 1896)

ULYSSE MARIN

documents proposés par Nicole LAVAL-TURPIN

(novembre 2020)

 

1- CE QUE LA SCIENCE DES OCÉANS DOIT À HOMÈRE, par Jacqueline GOY

2- DES LIEUX ET DES HOMMES, par François HARTOG

3- GRECS CONTRE TROYENS, LES FORCES EN PRÉSENCE, document wikipedia

4- CARTE DE LA GRECE D'HOMÈRE

 


LECTURES RECOMMANDÉES :

 

SUR LA MER VIOLETTE. NAVIGUER DANS L'ANTIQUITÉ
textes réunis et présentés par Claude Sintès,
Signets Belles Lettres, 2009

La mer pour les Anciens n'est ni bleue ni verte, mais violette, ou vineuse, et versatile. Dans ces pages pleines de sel et d'embruns on lira les craintes et les espoirs de ceux qui vont en mer, les plaintes et les angoisses de ceux qui restent à terre. On naviguera au commerce, à la plaisance ou au cabotage, avec des équipages aguerris, aux ordres de capitaines qui se repéraient aux étoiles pour maintenir leur cap, sans instruments, sans cartes mais avec un sens marin confondant. Malgré les prières adressées aux dieux on croisera parfois la route peu recommandable d'un pirate et on essuiera des tempêtes monstrueuses. Plus de cent extraits, issus des traductions Belles Lettres, rassemblés et assortis d'une brève présentation destinée à éclairer leur lecture, racontent le quotidien de ceux qui vont sur l'eau ainsi que les créatures extraordinaires qui la peuplent, tantôt bénéfiques comme les Néréides, tantôt maléfiques comme les Sirènes ou le gouffre Charybde.

 

LA MÉDITERRANÉE D'HOMÈRE DE LA GUERRE DE TROIE AU RETOUR D'ULYSSE (Collections de L'Histoire - 2004)

HOMÈRE ET LA GRÈCE
Que sait-on vraiment d'Homère ?
Ces âges qu'on disait obscurs
Les récits perdus du cycle de Troie
Homère, la cité et les dieux

LA GUERRE DE TROIE
La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ?
Agamemnon roi de Mycènes
Schliemann à la poursuite d'un rêve
Les neuf vies de Troie
Achille, Pâris et Hélène en technicolor
L'amère leçon de la guerre

 

LE MONDE D'ULYSSE
Comment les Grecs ont colonisé la méditerranée
Ce que la science des océans doit à Homère
Ithaque a vraiment existé
Méfiez-vous de Pénélope
Ils sont partis sur les traces d'Ulysse
Ulysse l'homme grec

CE QUE LA SCIENCE DES OCÉANS DOIT À HOMÈRE

par Jacqueline GOY
Institut océanographique de Paris

dans "La Méditerranée d'Homère, de la guerre de Troie au retour d'Ulysse",
Les Collections de l'Histoire, n° 24, juillet-septembre 2004

Scène de pêche - IIe siècle av. JC (musée de Sousse)

 

Si les eaux sont rouges dans l'Odyssée, ce n'est pas par effet poétique, mais à cause de la prolifération d'une algue, aujourd'hui bien connue. Ce n'est là qu'un des nombreux exemples de ce qu'Homère apporte à la science des océans.

L'Iliade et l'Odyssée, extraordinaire épopée d'Ulysse et de ses compagnons, sont passées à la postérité comme un monument de la littérature. Mais pas seulement. Les océanographes sont unanimes : leur discipline doit beaucoup à Homère.

Le mot "océan" d'abord, un des rares vocables usités dans toutes les langues européennes, puis une partie de la terminologie définissant la vie marine. Les savants du XIXe siècle, qui n'écrivaient pas une ligne sans se référer à l'Antiquité, connaissaient les aventures d'Ulysse et, il y a une centaine d'années, lorsque l'océanographie devint une science, c'est tout naturellement des Grecs qu'ils s'inspirèrent en forgeant des mots plancton, "qui erre", necton, "qui nage" et benthos, "qui vit sur le fond" pour définir les catégories d'organismes classés d'après leur déplacement dans l'eau.

Comment expliquer l'influence exercée sur une discipline scientifique en voie de constitution par un texte littéraire et poétique?

L'Odyssée reflète les longues observations d'une civilisation tournée vers la mer, d'où une profusion de détails sur les vents, les vagues, les courants et la couleur de l'eau, donnés toujours à bon escient et trop précis pour avoir été inventés dans le seul souci d'enjoliver le récit. Mais pour retrouver ces observations, il faut oublier le plaisir de la poésie pour ne s'intéresser qu'à la mer.

L'exploration maritime de la Méditerranée, commencée au moins dès l'époque mycénienne, ralentie au XIe-Xe siècle av. J.-C., était achevée à l'époque de l'Odyssée fin du VIIIe siècle av. J.-C.. Peut-on pour autant faire confiance à Homère en ce qui concerne les indications géographiques apportées par son texte?

On a renoncé aujourd'hui à localiser précisément sur une carte de la Méditerranée les errances d'Ulysse, comme l'avait fait en 1927 Victor Bérard, traducteur de l'Odyssée. Mais, si l'on admet toujours le caractère mythique de ces voyages, on reconnaît en revanche l'étonnant réalisme avec lequel sont évoqués les paysages méditerranéens, ainsi qu'une évidente familiarité d'Homère avec le milieu marin – cette mer si présente dans les aventures d'Ulysse.

Ainsi sont très justement exprimés la peur lors des tempêtes brutales, la surprise devant la girouette des vents qui change si souvent de direction, l'assurance et le soulagement à l'approche des îles et des havres connus, annoncés par des vols d'oiseaux et par les calottes de nuages bas.

C'est l'effet, sans doute, d'une longue pratique du monde des marins, mais aussi d'une grande érudition mythologique et littéraire. La mer est pour Homère "un grand gouffre avec ses terreurs et ses dangers" où règne "l'immortel Protée qui en connaît tous les abîmes" – le dieu grec Protée, un des "vieillards de la mer", garde les troupeaux de monstres marins appartenant à son père, Poséidon. Homère s'est peut-être inspiré aussi des récits de ces intrépides navigateurs que furent les Phéniciens.

Il met enfin du génie à évoquer une mer vivante, qui bouge et n'est pas seulement un moyen de transport d'un point à un autre. Associant navigation et géographie, il nous livre une vraie description du milieu marin, presque de l'océanographie.

Sur mer, le premier responsable des dangers, l'élément qui remplit de terreur les marins, c'est le vent, pourtant essentiel à la navigation des voiliers. Homère fait partir ses héros à la faveur de la brise de terre, qui, à la nuit tombée, les pousse vers le large.

Pour un retour par mer calme vers Ithaque en mer Ionienne, un peu au nord du canal de Corinthe, le dieu Éole, nous dit-il, enferme les "vents impétueux" sauf un, le bon, "l'haleine d'un zéphyr" dans une outre solide : preuve de l'importance de ce phénomène. Ces vents capricieux, changeant brusquement de direction, déclenchent des tempêtes d'une rare violence, déchaînant la mer en peu de temps.

"Un borée aux hurlements d'enfer"

Dans l'Odyssée, chaque tempête est associée à un coup de vent – "un borée [vent du nord] aux hurlements d'enfer" –, plus fort au passage de certains caps comme le cap Malée, la pointe méridionale du Péloponnèse: des vents qui déclenchent la tempête, rendent la mer infernale, brisent les navires et causent d'horribles naufrages quand ils sont associés à la foudre.

Homère distingue par ailleurs les catégories de vagues induites par le vent, avec une gradation entre la "plaine marine ", sorte de calme plat, et la "mer d'écume": gradations codées aujourd'hui de 0 mer d'huile à 12 mer énorme, démontée et blanche d'écume sur l'échelle de Beaufort.

Il va plus loin encore : ce n'est pas une vague quelconque qui provoque le naufrage d'Ulysse, mais bien un "grand flot" ou, mieux, "une vague terrible, dont la voûte de mort vint lui crouler dessus". Homère isole ainsi une vague plus dévastatrice et plus forte que les autres, ce qu'expriment avec tant de réalisme la plupart des ex-voto marins : "La terrible nous a eus", "la garce est arrivée", cette "vague vicieuse" que tous les marins redoutent [1].

Il est vrai que dans le train des vagues il y en a toujours une plus forte qui s'insinue entre les autres avec une grande régularité. Elle a été reconnue avec empirisme depuis la nuit des temps – bien avant que les physiciens rendent compte en termes mathématiques de ces phénomènes de résonance interne des trains d'ondes. La mise en équation de l'amplitude des vagues, de leur périodicité et de leur célérité n'a été formulée qu'en 1950 : elle donne de la surface de la mer une image traduite en forces de frottement, liées à la vitesse du vent, et en perturbations, avec des oscillations de résonance contrariant leur régularité.

Ulysse, lui, perçoit "le ressac qui tonnait sur les roches": Homère associe très justement la tempête et son brisant sur les côtes rocheuses. Avec la même exactitude, il décrit la "mer des houles" devant Pharos Alexandrie, là où les dépôts de limon que charrie le Nil créent un littoral en pente douce qui amortit les mouvements de l'eau. L'hydrodynamisme dépend de la profondeur et la décroissance du fond entraîne ces longues ondulations. Les côtes égyptiennes ont un plateau continental qui favorise la houle, tandis que celui du golfe de Gabès au sud de la Tunisie actuelle, pourtant plus étendu, est parsemé d'îlots qui la brisent.

Phoques, pieuvres et murex

Outre ces mouvements brusques et éphémères, Homère connaît les courants qui parcourent la Méditerranée. Ulysse rebrousse chemin chaque fois qu'il doit aborder un détroit. C'est là que la navigation est la plus difficile, puisque le courant se renforce entre ces parois rocheuses comme les terribles Charybde et Scylla, comparables aux bouches de Bonifacio entre la Corse et la Sardaigne et bien sûr au détroit de Gibraltar, les "colonnes d'Hercule" de cet Âge du bronze. Cette loi de la mécanique des fluides est décrite en des termes qui disent l'effroi "fléau inévitable [...] qui bouillonne", l'incertitude et l'angoisse d'Ulysse, malgré le soutien des nymphes et des déesses.

On trouve dans le texte d'Homère des précisions sur la biologie marine. Non pas un échantillonnage des organismes marins – ce sera l'oeuvre d'Aristote [2] – mais de nombreuses citations de poissons. Constamment Homère oppose la mer du couchant, sa "mer inféconde", à la mer qui baigne la Grèce, sa "mer aux poissons". Si ses trois héros, Ménélas, Télémaque et Ulysse, sont préoccupés par leur retour vers cette mer aux poissons, seul Ulysse s'aventure sur la mer inféconde, sur laquelle "il promène ses regards" tandis que Calypso "l'incite à s'y jeter" sur l'injonction de Zeus. Par ces détails, Homère précise que le voyage d'Ulysse s'est aussi déroulé dans le bassin occidental. Car cette infertilité qu'il attribue au bassin occidental est réelle: la production biologique de la chaîne alimentaire ne s'y effectue que dans des secteurs côtiers bien particuliers, connus des pêcheurs; un phénomène auquel cette mer doit son inégalable transparence. En revanche, toute la mer Égée est ou était poissonneuse, les nombreuses îles créant des refuges et les apports d'éléments nutritifs terrigènes favorisant l'accumulation de débris organiques putrescibles, dont bénéficient de denses populations de poissons.

Enfin, Homère précise que si les Lotophages mangeurs de lotus se nourrissent de fruits à la saveur exquise, ils vivent aussi au bord d'une mer poissonneuse. Des siècles plus tard, entre le Ier et le Ve ap. J.-C., leurs descendants, les habitants de la Tunisie antique, deviendront des mangeurs de poissons invétérés, dégustant une variété incroyable d'animaux marins poissons, coquillages, poulpes, crustacés, oursins dont ils laisseront le témoignage sur de magnifiques mosaïques, véritables trésors des musées de Tunisie.

Homère peuple encore sa mer d'oiseaux de mer qui annoncent la côte, de phoques, d'une pieuvre qui conserve les cailloux fixés à ses ventouses et se montre capable d'inventer une méthode de dissimulation. Il mentionne aussi la pourpre extraite des murex, qui perdura dans toute la Méditerranée pendant des siècles [3], et l'éponge "aux mille trous" avec déjà le même usage qu'actuellement.

Dans l'Odyssée, on ne mange des poissons que par nécessité, même si les harpons font partie de la panoplie du navigateur et si les ressources de la mer Égée sont reconnues. Seuls Télémaque et Ulysse survivent quelque temps, quand ils sont bloqués par la bonace, grâce à la pêche, mais c'est là une situation de détresse: la société fictive des poèmes homériques non seulement privilégie les viandes nobles boeuf, mouton, porc, mais les consomme exclusivement. Le poisson deviendra plus tard l'alimentation quotidienne, spécialement celle des marins, sous forme de salaisons; en témoigne le séchage au soleil des poissons pris au filet.

Reste une étonnante épithète qui revient souvent qualifier la couleur de l'eau : la mer et la vague d'Homère sont "pourpres" , "vineuses" ou encore "couleur de violette" porphureon. L'épithète peut certes s'appliquer aussi à un liquide "bouillonnant", elle est parfois appliquée au sang, pour lequel les deux significations conviendraient, mais la présence des deux autres incite à ne pas exclure la notion de couleur, qui peut aller du rose pâle au violet soutenu. Les commentateurs ont cherché diverses explications à cet usage étonnant, alléguant en général que les noms de couleur, dans l'Antiquité, décrivent moins le chromatisme proprement dit que la luminosité, et que porphureon par exemple pourrait signifier "moiré", que vineux pourrait vouloir dire "sombre", etc.

Les eaux rouges de l'Erythrée

En fait, ces épithètes marquent bien la couleur rouge foncé et il s'agit d'un phénomène lié à la biologie des mers, observé depuis très longtemps mais qui dut attendre plus de deux millénaires pour être compris et expliqué.

Le porphureon, qui a causé tant de soucis aux traducteurs de l'Odyssée, représente moins de tracas pour les biologistes, qui y reconnaissent un phénomène bien connu. Il se produit dans les eaux chaudes des zones littorales qu'un apport de matières nutritives vient enrichir. Cela favorise le développement rapide et spectaculaire d'algues unicellulaires pélagiques vivant en haute mer. En général, une espèce opportuniste y prolifère et colore l'eau en rouge ou en brun sombre: il s'agit de Trichodesmium erythreum, dont le nom spécifique dit bien la couleur, mais aussi des noctiluques, de certains Gonyaulax ou des Gymnodinium.

Ce phénomène des eaux rouges est actuellement bien connu dans les zones intertropicales: elles ont été repérées par les navigateurs des Grandes Découvertes et portées sur les cartes. La mer Rouge leur doit son nom et on la localise immédiatement sur le célèbre Atlas catalan de 1375. Ces eaux colorées apparaissent aussi le long des côtes de l'Érythrée et on les découvrira plus tard dans le golfe de Californie, l'ancienne "mer Vermillon" des cartes du XVIe siècle.

Au temps d'Homère, on était encore au début d'une "récession thermique" succédant à un "millénaire ensoleillé" qui avait permis au chêne vert de remonter jusqu'en Normandie : Homère nous indique que le palmier prospère à Délos et garde le souvenir d'arbres fruitiers qui "donnent toute l'année". Quelques degrés suffisaient à déplacer vers le nord ce que l'on observe actuellement en mer Rouge : les eaux de la Méditerranée étaient alors affectées par ces proliférations d'algues microscopiques. A ce réchauffement est associée une évaporation plus intense, compensée par le courant entrant par le détroit de Gibraltar, sans doute si violent qu'il limite la navigation. Homère, si précis dans tout son récit, ne décrit pas le phénomène des marées spectaculaires sur les côtes atlantiques, preuve que l'Odyssée est un périple méditerranéen.

Vents, vagues, houle, courants marins, mer poissonneuse ou inféconde, vague vineuse... Bien que limités aux eaux de surface, les grands traits de l'océanographie de la Méditerranée – modèle réduit de l'océan – sont tous dans l'Odyssée. Sans nul doute, autant que poète, Homère était marin.


1. Cf. Colette et François Boullet, Ex-voto marins , Éditions maritimes et d'outre-mer, 1978.

2. Dans l'Histoire des animaux, en particulier des animaux marins qu'Aristote a étudiés avec les pêcheurs de l'île de Mytilène, proche de l'île de Lesbos.

3. La pourpre est obtenue en faisant chauffer les mollusques Murex brandaris. On recueille une sorte de bave jaune, qui vire au vert puis au pourpre en séchant. Elle a été utilisée pour teinter les tissus sur tout le pourtour méditerranéen jusqu'au XIXe siècle.


DES LIEUX ET DES HOMMES

par François HARTOG

dans Homère, L'Odyssée,
traduction, notes et postface de Philippe Jacottet,
La Découverte, p. 455-469

Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves... (Saint-John Perse)

L'Odyssée n'est ni une géographie de la Méditerranée, ni un récit de voyage, ni une enquête ethnographique, ni la mise en vers et en musique d'instructions nautiques (phéniciennes ou autres). Elle raconte le retour de celui qui "pendant des années erra [...] souffrant beaucoup d'angoisse dans son âme sur la mer", de celui qui, en réponse à une interrogation du roi Alcinoos, affirme qu'il n'est "qu'un mortel", le plus malheureux peut-être. La mer est là, omniprésente et détestée : mer des bourrasques soudaines et des naufrages nocturnes, qui emporte le marin vers une mort piteuse. Navigateur, Ulysse l'est, et plus que d'autres, mais navigateur malgré lui, ne rêvant ni d'aubes en mer ni "d'îles plus vertes que le songe".

La mer est à la fois une et diverse : en elle cohabitent plusieurs espaces, hétérogènes, qu'elle sépare plus qu'elle ne réunit, mais qu'Ulysse, roulé par la houle du large, finit par parcourir tous. Or cette interminable traversée est plus qu'un simple parcours de lieux proches ou lointains, humains ou non ; par elle et à travers elle s'esquisse en effet une anthropologie homérique ou épique, voire grecque (dans la mesure où Homère a été le "maître" de la Grèce): la place des hommes mortels sur terre, la condition de ceux que le poème appelle "les hommes mangeurs de pain".

* *

Le monde des hommes mangeurs de pain, d'où vient Ulysse et où il veut faire retour inlassablement, est celui d'Ithaque, de Troie, de Pylos, de Sparte, d'Argos et de bien d'autres terres encore. Là s'étend "la terre donneuse de blé" et paissent les gras troupeaux; là s'inscrivent les "travaux des hommes : les champs où il faut peiner pour faire pousser les céréales qui, moulues et cuites, forment la moelle de l'homme". Avec le pain, on mange la viande des animaux sacrifiés et on boit le vin : tout festin exige ces nourritures véritablement humaines.

Cultivé, l'espace est aussi socialisé. En règle générale, l'homme n'y est ni seul ni isolé ; il vit, de préférence, avec d'autres, dans une "ville"; il prend place dans une généalogie et il appartient à un oikos, qui est tout à la fois une demeure, un système familial et une structure du pouvoir. Y fonctionnent plusieurs pratiques d'échanges: la guerre, plus souvent razzia ou piraterie que bataille rangée, mais occupation honorable et ordinaire des nobles ; le festin, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, ou chez le roi qui, lui, tient table ouverte; l'hospitalité, réglée entre nobles par l'échange de présents, le don appelant, en retour, le contredon; l'échange des femmes. Existe aussi une mémoire sociale, dont les gardiens et les producteurs tout à la fois sont les aèdes : en leurs chants vit la gloire (kleos) des héros qui ne sont plus.

Ce monde est séparé de l'espace divin. Les hommes mangent nourritures de mortels, les dieux nourritures d'immortels ; même si Ulysse acceptait l'immortalité que Calypso, la nymphe, lui offre, Zeus s'opposerait à cette transgression de son ordre. Aux dieux (invisibles à leurs yeux), les hommes doivent offrir des sacrifices; pour l'avoir oublié, Ménélas est retenu en Égypte; Ulysse, aux dires de Zeus, l'emporte, sur tous les mortels, par son intelligence, mais aussi par sa générosité envers les dieux. Sacrifier est donc le propre de l'homme, ce qui implique que hors de l'espace humain des mangeurs de pain le sacrifice sera impossible ou n'aura aucun sens.

C'est enfin un espace limité. Au-delà de la "terre des blés", et vers le haut, se déploie le ciel, dit parfois de bronze et séjour des immortels; en deçà, vers le bas, s'ouvrent la maison d'Hadès et le pays des morts.

Là où s'arrêtent les grèves et où brise la houle commence la mer, inévitable et dangereuse; espace tout à la fois familier et autre que plusieurs mots désignent : als, le bord, la zone des rouleaux qu'il faut franchir quand on met un bateau à l'eau, avant de le mouiller en eau profonde ; le bras de mer (limnê) ; pelagos, la mer libre, ouverte, et la haute mer, pontos ; laitma enfin, le gouffre de la mer, le grand large, où le navire a chances de s'abîmer. La haute mer est "sans limite", "stérile(?)", "gonflée de vagues", "sombre"... : autant d'adjectifs qui suggèrent la crainte du large.

Elle appartient, avant tout, à Poséidon. C'est lui qui, fermant à Ulysse le chemin du retour, en fait un "prisonnier" de la mer. Il est "le grand Poséidon qui met en branle la terre et la mer stérile, celui à qui les dieux ont attribué le double privilège d'être dompteur de chevaux et sauveur de navires" (Hymne homérique à Poséidon) ; ou tout aussi bien celui qui les perd. Armé de son trident, il déchaîne les bourrasques et soulève la mer, ou bien l'apaise et fait souffler une légère brise. Il veut qu'on lui rende hommage par des sacrifices appropriés, avant l'appareillage et à l'escale. Constamment présent dans l'Odyssée, il est le père de Polyphème, le maître (anax) des Pyiliens et des Phéaciens, il se plaît aux banquets des Éthiopiens. Dieu de la mer, mais pas marin : ni la construction des navires ni la navigation, en tant que techniques, ne l'intéressent. Ces savoirs sont du ressort d'Athéna, qui, par là, intervient dans le domaine marin : elle est celle qui sait construire et conduire les navires rapides, ces "chevaux de la mer"; de même qu'elle guide la main du charpentier pour qu'il "taille droit", de même elle guide la main du pilote, pour qu'il "gouverne droit".

Car le maître mot du pilotage est ithunein, aller droit. Le bon pilote sait aller droit sur cet espace sans cesse en mouvement : il sait aller droit alors que le vent refuse ou tourne, il sait aller droit alors que les points de repère, eux-mêmes, sont constamment labiles; il sait maintenir droite la route du navire quand, soudain, se déchaîne la bourrasque des vents, venus de toute aire, qui emportent le navire. Car, s'il existe sur mer des "chemins humides", ils ne sont jamais tracés à l'avance et disparaissent au fur et à mesure que s'efface la trace du sillage. À chaque traversée on les réinvente et ils peuvent être perdus à tout instant. Le bon pilote doit posséder une forme d'intelligence, rapide comme la mer elle-même, que les Grecs appellent métis, intelligence souple et rusée, prompte à s'adapter aux circonstances et à saisir l'occasion, qui va lui permettre de tracer la route et de trouver le passage (poros) : "C'est métis qui permet au pilote sur la mer lie-de-vin de mener droit la nef rapide toute secouée de vents" (Iliade, XXII, 316-317). Ulysse, plus que tous les autres héros, possède cette intelligence-là, lui "l'inventif", l'homme à la métis multiple, mais plus que tous les autres il a, retenu sur la mer, souffert à "la recherche des passages".

Dans la "mer brumeuse" où il navigue, le pilote, pour se repérer, dispose du soleil, des étoiles et des vents dominants. La course du soleil est l'axe fondamental; la marque même, pour le voyageur, de l'égarement est de ne plus reconnaître le levant, eôs, du couchant, zophos. Mais eôs et zophos sont bien plus que deux points cardinaux: ils délimitent des zones, des étages et des espaces différents ; eôs est le point où le soleil, surgissant chaque matin d'Océan, apparaît sur l'horizon, mais aussi toute la zone des levers (apparents) du soleil ; mais encore le jour, c'est-à-dire toute la portion d'espace qui va d'est en ouest en passant par le sud ; la région qu'éclaire le soleil, le haut, le monde d'en haut, celui des vivants, le monde de Zeus. Zophos, au contraire, pointe le couchant, mais aussi tout l'espace qui va de l'ouest à l'est en passant par le nord; le monde· sans soleil, le bas, celui des morts et de la demeure d'Hadès. Et la mer peut vous perdre dans ces espaces, pour ainsi dire par-delà elle-même, dans l'invisible.

Mais, sans même sortir du monde des hommes mangeurs de pain, apparaissent des zones, de plus en plus lointaines, que délimitent les voyages et leurs récits. En premier lieu, celle que balise le voyage de Télémaque d'Ithaque à Pylos, et les récits de Nestor racontant son retour depuis Troie jusqu'à Pylos ; ne s'y rencontre aucune trace du passage d'Ulysse.

C'est pourquoi Nestor l'envoie plus loin, à Sparte. Si Sparte appartient pleinement à l'espace des hommes, Ménélas, lui, est revenu de pays d'où l'on n'espère point rentrer / une fois que vous ont entraîné les tempêtes / au-delà d'une mer que les oiseaux ne peuvent / repasser dans l'année, tant elle est périlleuse et vaste" (III, 319-322). Mais, même dans ce monde des lointains, Ulysse reste invisible: ce n'est que par la médiation du Vieux de la mer, Protée, que Ménélas apprendra qu'Ulysse, vivant, est retenu en mer. Cet espace est celui des voyages de Ménélas et des contes crétois (les histoires que débite Ulysse, travesti, à son retour à Ithaque). Encore suffisamment proche et déjà lointaine, la Crète, située "au milieu de la mer vineuse", y occupe en effet une place importante: devant Eumée, Ulysse peut, avec vraisemblance, se faire passer pour Crétois et raconter qu'Ulysse, en faisant voile pour Troie, au détour du cap Malée, a été rejeté en Crète ; de même une partie de la flotte de Ménélas, surprise sous le Malée, est allée s'abîmer sur la côte crétoise.

Ulysse (le Crétois) est allé à Troie, en Égypte, en Phénicie et a finalement atterri chez les Thesprotes, qui doivent le passer à Ithaque. Ménélas a, lui aussi, connu la Phénicie, l'Égypte et son fleuve, ce pays des simples et des médecins, la Libye "où les agneaux naissent cornus"... Au-delà encore commence la zone des confins, celle des "derniers" hommes (eschatoi) : les Éthiopiens, que seul Ménélas visite, les Cimmériens et les Phéaciens qu'Ulysse est seul à reconnaître. Hommes, puisque mortels, mais ils sont un peu plus que des hommes, par leur situation, leur genre de vie ou leur rapport avec les dieux.

Si tout le monde, peu ou prou, navigue, la mer a ses professionnels : marchands, pirates et passeurs tout à la fois et dans des proportions variables. Les pires, totalement exclus du monde héroïque et de ses valeurs, sont les Phéniciens, marins rapaces et fourbes, qui sillonnent la mer pour trafiquer de tout, toujours prêts à voler et à violer. Comme l'a éprouvé Eumée, enlevé de Syros et vendu à Laërte, dont il devint le porcher. Comme l'a enduré Ulysse, qui prétend avoir été abandonné à Ithaque par des Phéniciens, qui devaient le mener de Crète à Pylos. Ce sont eux, en somme, les passeurs officiels et toujours intéressés. Jouent aussi ce rôle les Thesprotes, mais seulement dans les contes crétois où ils occupent une position homologue à celle des Phéaciens, dans l'espace des récits : ils ont recueilli le héros et doivent le ramener, mais, comme les Phéniciens, ils peuvent toujours décider de vendre leur passager. Croisent aussi, mystérieux, les Taphiens et leur roi Mentès ; "amis des rames" et "pirates".

Cet espace marin comporte un véritable sas : le cap Malée, haute falaise au sud du Péloponnèse que déborde l'île de Cythère. Télémaque ne le double pas, et sa route ne coupe jamais le sillage d'Ulysse. Nestor, la piété incarnée, le franchit sans même s'en apercevoir. Mais, si le passage est fermé, débutent les errances sur la mer "à la houle nombreuse": comme l'endure Ménélas dont la flotte, privée de pilote, est dispersée dans les lointains et chez "les hommes d'autres langues". Comme l'endure, plus que tous, Ulysse, qui rejeté du Malée, et emporté neuf jours durant par les vents de mort, atterrit finalement chez les Lotophages, dans un espace autre. Le Malée est bien ce sas où tout se joue. Le cap Malée ou d'un espace l'autre : de celui des hommes mangeurs de pain à l'espace non humain des récits chez Alcinoos.

* *

De l'autre côté du cap Malée, Ulysse débouche dans un ailleurs, même si la mer demeure la même, au moins apparemment, et même s'il n'y a pas solution de continuité complète entre ce nouvel espace et les marges du monde des mortels : les Éthiopiens, les Cimmériens, les Phéaciens, chacun à leur façon, relèvent de l'un et de l'autre. En règle générale, cet espace non humain et envers du précédent sera non cultivé, non socialisé et indélimité.

Débarqué dans l'île de Circé, Ulysse grimpe sur une éminence dans l'espoir de découvrir des champs cultivés, mais il n'aperçoit qu'une fumée s'élevant, au loin, du milieu d'un bois épais. Or la fumée n'est pas un indice suffisant d'humanité, comme Ulysse et ses compagnons en ont déjà fait l'épreuve chez les Cyclopes ou les Lestrygons et comme ils vont encore en faire, sous peu, l'expérience avec Circé elle-même. Chacune des escales dans le monde des récits leur réserve, en réalité, la même déconvenue: jamais la terre n'est travaillée (mais il arrive qu'elle produise d'elle-même, comme à l'âge d'or) ; quand existe l'élevage, comme chez les Cyclopes ou les Lestrygons, jamais il n'est associé à l'agriculture. Aussi, dans cet espace où manger la nourriture des hommes est impossible, quand les provisions de bord sont épuisées et que la faim tord les ventres, ne reste-t-il que la chasse (et la pêche). Mais chasser pour manger le produit de sa chasse n'a rien de glorieux et peut même être dangereux, quand on traite comme du gibier des animaux qui ne sont pas vraiment sauvages ou, pire encore, quand, bravant l'interdit, on abat des bêtes qui appartiennent à un dieu : les vaches du Soleil, apparemment nourriture véritablement humaine, en réalité totalement interdite (XII, 340-425).

Les êtres qui peuplent cet espace mangent, telles Circé ou Calypso, nourriture de dieux; mangent des fleurs comme les sympathiques Lotophages ; mangent volontiers des hommes, quand ils en attrapent ou en pèchent. Ainsi les Lestrygons, ces rudes géants et ce goinfre de Polyphème, dont l'ordinaire est plutôt constitué de lait et de fromage. Il faudra attendre la Phéacie, mais Ulysse sera désormais seul, pour retrouver les champs et le pain des hommes.

Cet espace est celui de la solitude et de l'isolement : personne n'a commerce avec qui que ce soit. Calypso vit seule dans sa grotte, à l'écart des autres dieux, et même Hermès, leur messager, ne l'a encore jamais vue. Circé, seule elle aussi, transforme en animaux tous ceux qui l'approchent. Les Cyclopes "habitent le haut des montagnes / en des antres profonds, chacun y fait la loi / dans sa famille et reste insoucieux des autres". Éole vit bouclé en son île de bronze et ses fils épousent ses filles. Les Lestrygons ont bien une ville avec une agora, mais, apparemment, ils ne se réunissent que pour leur festin cannibale.

Ulysse, à plusieurs reprises, se demande s'il débarque chez des gens "violents et des sauvages sans justice / ou des hommes hospitaliers, craignant les dieux". La réponse ne fait, bien entendu, aucun pli, car c'est un monde où l'hospitalité n'est guère de mise. Ignorée par les Lestrygons, moquée par Polyphème, qui explique tranquillement à Ulysse que lui, Cyclope, n'a que faire du Zeus de l'hospitalité, mais qu'en guise de présent d'hospitalité et en échange de son nom (ce don appelant le contre-don, comme il est de règle entre hôtes de même rang) il le mangera le dernier, elle est feinte par Circé qui, recevant les gens d'Ulysse, leur fait boire une drogue d'oubli, avant de les transformer en porcs.

Ce monde, sans socialité véritable, est immobile, sans passé et sans mémoire : c'est un monde de l'oubli que nul aède itinérant n'habite : le lotos est une fleur d'oubli et la drogue de Circé un pharmakon qui efface le souvenir de la patrie. Circé ou Calypso chantent, tout en tissant, mais nul n'entend leurs chants; Éole et les siens festoient à longueur de journée, mais leur perpétuel banquet ignore ce qui en fait la joie et l'ornement, le chant de l'aède: aussi Ulysse doit-il raconter lui-même, point par point, la prise d'ilion. Davantage dans cet espace la "vue" des aèdes, tels Phémios ou Démodocos, ne porte pas. La Muse l'inspirant, Démodocos l'aveugle chante les peines des Achéens devant Troie, comme s'il avait été "présent en personne", mais des tribulations d'Ulysse, au loin sur la mer brumeuse et chez les sauvages, il ne "tisse" aucun chant. Chantant les hauts faits des héros, l'aède est le maître du kleos, à la fois gloire et mémoire; or l'espace non humain est, fondamentalement, a-kleos, dépourvu de gloire: le héros qui a le malheur d'y être entraîné n'a rien à y gagner et tout à y perdre, jusqu'à son nom. De cet espace d'angoisse et d'oubli, le seul aède est finalement Ulysse, qui toujours se souvient : Alcinoos compare son muthos, le récit de ses aventures, au chant véridique de l'aède, mais, précisément, Ulysse n'est pas un aède: ce n'est pas la Muse qui l'enseigne, il a enduré dans son corps et il a vu de ses yeux tout ce qu'il raconte. Les Muses, filles de Zeus et de Mémoire, sont absentes de l'espace des récits, ou, plutôt, les seules Muses qu'on y croise sont les Sirènes, mais elles sont Muses de la mort et de l'oubli.

Dans cet espace inconnu, la science du pilote n'est que de peu de recours et il n'est pas de véritable navigation. On a davantage besoin d'un guide (pompê). Ulysse aborde chez Circé sous la conduite d'un dieu ; il en va de même pour l'atterrissage en Cyclopie, où il fait, en plus, nuit noire : "nous abordâmes là ; quelque dieu devait nous conduire/dans les ténèbres de la nuit, car on n'y voyait rien /: un brouillard dense entourait les bateaux [...] Ainsi personne n'avait pu voir l'île". Ulysse est jeté, de nuit, par un dieu sur la grève de Calypso. Et, pour qu'il réussisse finalement à prendre pied à Schérie, il faut l'intervention d'Athéna (exceptionnelle) sur les vents et le talisman d'Ino, Autant de détails narratifs qui font valoir le caractère inaccessible de tous ces lieux où l'on aborde sans le savoir (la nuit, alors qu'un marin, découvrant l'approche d'une terre inconnue, la rangerait à bonne distance, en attendant l'aube) et sans le vouloir (naufrage).

Entre ces divers lieux inaccessibles n'existe pas réellement de route, permettant de passer de l'un à l'autre : non pas îles sporadiques que séparent de vastes étendues d'eaux, mais simple juxtaposition de lieux ; d'un lieu l'autre, sans transition, ou, plutôt, par la seule transition d'une formule, jointure, plusieurs fois réemployée, de deux épisodes : "Nous reprîmes alors la mer avec tristesse. / Nous atteignîmes un pays". Parfois, la transition ménage un temps de parcours, mais il ne s'agit jamais que d'un temps formulaire : après neuf jours de navigation ou de dérive, arrivée le dixième jour chez les Lotophages ou chez Calypso, ou le vingtième en terre phéacienne ; en revanche, il suffira d'une journée, du lever au coucher du soleil, pour passer de l'île de Circé aux bords de cette limite du monde qu'est Océan.

Monde sans retour pour qui s'y est malgré lui aventuré, l'espace des récits est hétérogène et indélimité : ni les dieux ni les morts ne sont très loin. Sans doute les dieux d'En Haut résident-ils sur l'Olympe, en ce lieu d'éternelle clarté, à l'écart des mouvements de l'air, de la terre et des eaux, point fixe et immobile (asphalés) ; ils n'ont, par conséquent, guère de goût pour cet espace, secoué des vents et battu des houles, qu'Hermès n'a aucun plaisir à franchir, quand il lui faut aller prévenir Calypso de la décision de Zeus. Mais, précisément, Calypso et Circé sont déesses, exilées peut-être, esseulées, mais déesses, mangeant nourriture de dieu; contrairement à l'habitude des dieux, elles se laissent voir par de simples mortels; toutefois, Circé, quand elle le veut, peut échapper aux regards ; déesse, Calypso obéit aux dieux, les mâles, qui ne sauraient permettre qu'une déesse vive avec un mortel. Plus généralement, dans cet espace non cultivé, nul n'accomplit de sacrifice, nul n'est tenu par cette pratique qui règle les rapports entre les dieux et les hommes ; en répétant le partage de l'animal rituellement sacrifié, ces derniers se reconnaissent comme mangeurs de pain et comme mortels. Cette absence est donc le signe d'un espace autre, voisin du monde de l'âge d'or où coexistent fort bien sauvagerie et proximité avec les dieux, ainsi que l'exprime tout crûment Polyphème : "Les Cyclopes n'ont pas souci du Porte-égide / ni des dieux bienheureux : nous sommes les plus forts".

Embarqué au matin et sans qu'il soit besoin de pilote, Ulysse quitte Circé, le pays de l'aurore et des levers du Soleil pour, poussé par un vif Borée, atteindre le même soir aux bords extrêmes du fleuve Océan, lui-même limite du monde, et au pays de l'ombre. Là, le navire tiré au sec, il faut encore cheminer, en direction de la maison d'Hadès, jusqu'au confluent des fleuves infernaux. Comme il est impossible de descendre plus bas, sous peine de franchir "les portes d'Hadès", c'est ensuite au rituel de prendre le relais : libations d'usage, égorgement d'un agneau et d'une brebis noirs, la tête tournée vers l'Érèbe, et holocauste à Hadès et Perséphone. Tout aussitôt surgissent les ombres des disparus, attirées par le sang ; "la peur verte" saisit Ulysse qui doit, le glaive à la main, leur interdire d'approcher, jusqu'à ce que Tirésias, le devin, le seul à avoir, en ce lieu d'oubli, conservé son "esprit", ait bu. Ce sang est pour les morts, ces têtes sans force, comme une "vie" d'un instant, qui permet la reconnaissance et la conversation, avant de redescendre, ombres parmi les ombres, dans l'Érèbe profond. Mais, même ainsi revigoré, le mort n'est qu'un simulacre, avec qui tout contact physique est impossible : à trois reprises, Ulysse cherche à embrasser sa mère, mais en vain ; insaisissable, elle n'a que la semblance d'un songe. Saisi, à nouveau, par "la peur verte", à l'idée que Perséphone pourrait lui dépêcher "la tête gorgonéenne" du monstre terrifiant, Ulysse décampe prestement : vivant avancé jusqu'à l'extrême bord du pays des morts, il ne saurait regarder Gorgô, l'effroyable gardienne dont la seule vue pétrifie [1].

Mais il n'est pas dans son lot de franchir déjà les portes d'Hadès, il n'est pas non plus dans son lot de rester prisonnier en la mer brumeuse, il doit sortir, à la fin, de cet espace sans retour, mais seul, après un dernier naufrage et grâce aux Phéaciens, les passeurs infaillibles. Ils sont en effet à la croisée des espaces, le non-humain et celui des mangeurs de pain. Mortels, ils ont, comme eux, des champs cultivés et ils sacrifient. Leurs festins s'ornent du chant de l'aède. Ils pratiquent l'hospitalité et reconnaissent Zeus hospitalier. Nausicaa n'est pas encore mariée, mais il n'est pas question de lui faire épouser, comme chez Éole, un de ses frères : Ulysse ferait même un bon gendre pour Alcinoos. Athéna, pour la première fois, est à nouveau directement présente (même si son oncle, Poséidon, est le "seigneur" des Phéaciens), alors que l'espace des récits lui était jusqu'alors fermé. Mortels donc d'entre les mortels.

Mais ils sont aussi les "derniers" des hommes; n'ayant commerce avec personne et regardant avec suspicion l'étranger, depuis que Nausithoos les a installés à l'écart, loin des Cyclopes trop remuants, leurs voisins de jadis. Contrairement à Ithaque, société bloquée où toute la socialité se désagrège, Schérie est une communauté en accord avec elle-même, où tout se passe dans la joie et la bonne humeur: Alcinoos est plus un maître de banquets, qui fait succéder aux chants les danses et les jeux, qu'un roi régnant "par la force". C'est une société qui ignore la violence et la guerre, où il n'y a ni héros ni kleos, où la mort de tant de guerriers devant Troie n'a été filée par les dieux, selon Alcinoos, que pour fournir aux hommes de l'avenir des chants. On y travaille la terre, mais le verger du roi est bien proche de l'âge d'or et son palais, merveilleux; on sacrifie, mais les dieux honorent souvent ces banquets de leur présence, car les Phéaciens sont "proches des dieux". Alcinoos et Arété sont mari et femme, mais aussi frère et sœur : incestueux donc.

Chants, danses, mais aussi le maniement de la rame, voilà à quoi excellent les Phéaciens. Tout chez ces armateurs et jusqu'à leur nom est en effet tourné vers la mer. À l'instar des Phéniciens, en visite sur toute mer, ils sont des marins professionnels, mais, au rebours des Phéniciens, ils n'échangent rien, ne trafiquent de rien, se contentant de leur fonction de passeurs scrupuleux : vivant en somme pour, et non par la mer.

Leurs navires magiques savent d'eux-mêmes où ils doivent se rendre: "Ils franchissent promptement le gouffre de la mer / couverts d'un voile de brouillard ; et nous ne craignons pas/qu'ils subissent jamais une avarie ou un naufrage." Marins de Poséidon et non d'Athéna, les Phéaciens n'ont que faire des savoirs du pilote et du gouvernail pour "aller droit". Appareillant au coucher du soleil, ils transportent Ulysse, endormi d'un sommeil "tout pareil au calme de la mort", et voguent, plus vite que l'épervier, d'une course "égale et sûre"; et la traversée s'achève, non pas au lever du jour, mais alors qu'il fait encore nuit, avant le crépuscule, dans l'anse de Phorcys, port bien abrité et séjour des Naïades, espace lui-même double et donc point de contact possible entre l'espace des récits et celui des hommes mangeurs de pain. S'en retournent alors ces passeurs nocturnes, aux vaisseaux dédaigneux des vents et des vagues, vers leur destin. Mais, quoi qu'il en soit finalement de leur sort, que Poséidon achève ou non sa menace, les Phéaciens immobilisés ou disparus, il n'y a plus désormais de passeurs entre les deux espaces : Ulysse est le dernier à avoir fait le voyage et l'Odyssée n'est pas répétable.

* *

La vie est douce comme le miel et la mort toujours détestable; mais il y a plusieurs façons de mourir. Le héros accepte de mourir au combat, de franchir les portes d'Hadès et de l'oubli, pourvu qu'il obtienne, en échange, le kleos, qu'il vive par le chant des aèdes et dans la mémoire sociale du groupe. Achille, choisissant de mourir devant Troie, renonce au retour (nostos) chez les siens, mais gagne, il le sait, une "gloire impérissable". À côté de cette mort héroïque, au premier rang des combattants, la mort en mer est complète épouvante, car l'homme perd tout sans la moindre contrepartie : la vie, le retour, mais aussi son kleos et jusqu'à son nom. Plus grave encore, il a beau avoir perdu la vie, il n'est pas véritablement mort. Car, aussi longtemps qu'il n'a pas reçu les honneurs funèbres, son ombre erre "vainement devant la demeure d'Hadès aux larges portes" (Iliade, XXIII, 74), sans pouvoir en franchir le seuil. Et cette âme, pour l'heure sans lieu, risque en retour d'être une menace pour les vivants : Elpénor, laissé sans sépulture dans l'île de Circé, demande à Ulysse, arrivant chez Hadès, de ne pas omettre de lui rendre les derniers devoirs auxquels il a droit : "Ne pars pas en m'abandonnant sans sépulture / et sans larmes, attirant [sur toi] la colère des dieux, mais brûle-moi [...] dresse-moi un tombeau sur les rives de la mer grise / pour qu'il rappelle un malheureux aux hommes à venir" (XI, 72-75).

Voilà pourquoi Ulysse, tout près de la noyade dans la mer démontée, peut regretter de n'être pas mort devant Troie, auprès du cadavre d'Achille, car il aurait reçu là-bas les honneurs funèbres et les Achéens auraient "emporté" son kleos. C'est aussi pourquoi Télémaque aurait trouvé moins cruelle sa mort à Troie, car il aurait eu son tombeau et, "à son fils, il eut encore légué sa haute gloire". Mais, au lieu d'être consumé rituellement par la flamme du bûcher, son cadavre outragé a servi de pâture aux chiens, aux oiseaux ou aux poissons, et au lieu qu'aient pu être recueillis, pour les ensevelir, les os blancs, "ses ossements blancs pourrissent peut-être à la pluie / quelque part sur la terre, à moins que les flots ne les roulent" (I, 161-162). Ni mort ni vivant, mais disparu, Ulysse, comme le dit encore Télémaque a été emporté "sans gloire" (akleiôs) par les Harpyes, ces vents de tempête et de mort, et il s'en est allé invisible (aistos) et ignoré (apustos).

Aussi le voyage de Télémaque a-t-il un double but : se mettre en quête du kleos de son père, de ce qui, chez les hommes, se dit de lui ; mais aussi, au cas où il viendrait à rencontrer quelqu'un qui l'a "vu" mourir, tout aussitôt rentrer à Ithaque, pour lui élever un tombeau (sêma) et lui rendre les honneurs funèbres. Car, même si ce sêma n'est qu'un cénotaphe, il "signifie" qu'Ulysse est mort et, se dressant comme une pierre de mémoire, il est le signal visible, pour les hommes à venir, de son kleos. Ainsi Ménélas, dans la lointaine Égypte où il est retenu, dresse un tombeau à son frère, Agamemnon, "pour que jamais sa gloire ne s'éteigne". Attester et inscrire dans le paysage la mort d'Ulysse aurait, en outre, pour effet de débloquer la situation à Ithaque: s'ouvrirait véritablement la compétition pour Pénélope et pour la royauté, et Télémaque, en héritier légitime, pourrait prendre appui sur la "gloire" de son père.

Toute sa vie, et jusqu'à en mourir, le héros lutte pour échapper à la foule des "sans nom". Or la mort en mer réduit à néant ses efforts: hors de l'espace des hommes, dans le monde sans gloire de la mer, la mort est disparition anonyme. Apprenant l'embarquement de Télémaque, Pénélope demande s'il veut "que le monde oublie jusqu'à son nom" (IV, 710). Dans l'espace humide des récits, le kleos d'Ulysse, son nom, n'a, pour ainsi dire, pas cours (sinon par l'intermédiaire d'anciennes prédictions faites ici ou là) : son nom "de gloire" (kluton), comme il l'apprend à Polyphème, y est, en effet, "Personne". Même s'il ne peut s'empêcher, au risque d'être fracassé avec son équipage par les rochers lancés par l'aveugle, de revendiquer finalement, en son nom propre, l'exploit de lui avoir échappé : noblesse oblige. C'est seulement en Phéacie, où Démodocos chante le cheval de Troie et les ruses d'Ulysse, qu'il va pouvoir habiter à nouveau son nom d'homme et, en réponse à Alcinoos lui disant que nul n'est "tout à fait privé de nom", décliner son identité : "Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses / sont fameuses partout et dont la gloire touche au ciel."

Si Ulysse errant sur mer n'est personne, ou n'est plus personne, Télémaque, lui, ne sait pas bien qui il est : "Ma mère dit que je suis bien son fils, mais moi, je n'en sais rien" (I, 215-216). Ni les assurances de Pénélope ni la ressemblance avec son père, si frappante aux yeux de Mentès, de Nestor ou de Ménélas, ne suffisent à l'assurer de sa filiation : fils d'Ulysse ou fils de personne?

Existe pourtant un lieu de l'espace non humain où le nom d'Ulysse a cours : la prairie des Sirènes. Elles connaissent Ulysse, elles savent les souffrances endurées devant Troie, elles savent "ce qui advient sur la terre féconde", chez les hommes donc. De leur chant clair, elles charment (et trompent) qui s'approche; mais c'en est alors fait pour lui du retour : pris au piège de ce désir de savoir, il restera à pourrir sur le rivage, sans sépulture, oublié. Car ces Muses de mort, contrairement aux vraies Muses, qui, grâce aux chants des aèdes, confèrent aux héros morts une vie "impérissable", n'offrent que l'oubli de la mort. En les écoutant (comme s'il entendait un aède le chanter après sa mort), le héros perd tout: le kleos et le nostos, la gloire et le retour.

Mais, pour finir, Ulysse gagnera tout, retour et gloire : pilleur de Troie, il revient à Ithaque où il tue, par la "force", les prétendants. Car, même haï de Poséidon, il ne devait pas connaître une mort piteuse par une nuit de tempête. Mais, sitôt de retour, il lui faudra partir à nouveau, une rame sur l'épaule, vers le pays des gens qui ignorent la mer, jusqu'à ce qu'un passant s'inquiète de savoir pourquoi il chemine ainsi avec une pelle à grains sur l'épaule. Là, il plantera sa rame dans le sol et offrira un sacrifice à Poséidon. Puis, revenu à Ithaque et devenu vieux, la mort, lui annonce Tirésias, "viendra te chercher / hors de la mer, une très douce mort qui t'abattra / affaibli par l'âge opulent" (XI, 134-136). Hors de la mer, ex halos, c'est-à-dire une mort "loin, à l'écart de la mer", mais on peut aussi comprendre, et on a en effet compris, "une mort qui vient de la mer". "Loin de la mer", et Ulysse est celui qui ne songe qu'à revenir "vivre entre ses parents le reste de son âge". "Venue de la mer", et il peut être alors celui qui, dans l'Odyssée de Kazantzakis, après s'être construit un dernier esquif en forme de cercueil, s'embarque pour l'ultime voyage [2]. Par-delà l'Odyssée et ses espaces, cette ambiguïté permet au nom d'Ulysse d'autres voyages, dans l'espace littéraire.

Novembre 1981


1. Il y a un autre séjour des morts, les Champs Elysées : à la fois olympien et océanien, aux confins de la terre et sans saison excessive, où est Rhadamante et où Ménélas ira après sa mort (IV, 563-569).

2. Le romancier et poète grec Nikos Kazantzakis (1883-1957) a composé une immense "suite" aux aventures d'Ulysse, riche de plus de 30 000 vers. Trad. française par J. Moatti Fine, Plon, Paris, 1971.


GRECS CONTRE TROYENS : LES FORCES EN PRÉSENCE

(documents Wikipedia)

 

1- LES FORCES GRECQUES

Au chant II de l'Iliade, un "Catalogue des vaisseaux" offre un aperçu de la situation géopolitique de la région, même si la question de la date reste ouverte : XIIIe siècle (date supposée de la guerre de Troie) ou VIIIe siècle (époque contemporaine d'Homère).

Selon une théorie intermédiaire, le Catalogue se serait construit pendant la période de transmission orale du poème, avec ajouts successifs des territoires des mécènes devant lesquels chantaient les aèdes.

Le "Catalogue" recense 29 contingents pour un total de 1186 nefs, soit une force approximative de 60 000 à 140 000 Achéens (le nombre de guerriers n'est mentionné que pour les Béotiens, avec 120 hommes par navire, et pour les troupes de Philoctètes, avec 50 hommes par navire)

Vers Peuples Chef Régions et cités Nombre de nefs
494-510 Béotiens Béotiens Pénélée, Léitos, Arcésilaos, Prothoénor et Clonios Hyrie, Aulis, Schène, Scôle, Étéone, Thespies, Grée, Mycalesse, Harme, Ilésie, Érythres, Éléon, Hylé, Pétéon, Ocalée, Médéon, Copes, Eutrésis, Thisbé, Coronée, Haliarte, Platées, Glisas, Hypothèbe, Onchestos, Arné, Midée, Nise et Anthédon 50 (chaque nef abrite 120 hommes)
511-516 Minyens Ascalaphe et Ialmène Asplédon et Orchomène 30
517-526 Phocidiens Épistrophe et Schédios Cyparisse, Delphes (Pythô), Crisa, Daulis, Panopée, Anémorée, Hyampolis, Lilée et rives du Céphise 40
527-535 Locriens (Opontiens) Ajax (fils d'Oïlée) Cyne, Oponte, Calliare, Besse, Scarphe, Augées, Tarphe et Thronion 40
536-545 Abantes Eléphénor Chalcis, Érétrie, Histiée, Cérinthe, Dion, Carystos et Styra

40

 

546-556 Athéniens Ménesthée Athènes 50
557-558 Salaminiens Ajax (fils de Télamon) Salamine 12
559-568 Peuples d'Argolide Sthénélos (fils de Capanée) et Euryale Argos, Tirynthe, Hermione, Asiné, Trézène, Éiones, Épidaure, Égine et Masès 80
569-580 Peuples d'Achaïe et de l'isthme de Corinthe, dont les Mycéniens Agamemnon Mycènes, Corinthe, Cléones, Ornées, Aréthyrée, Sicyone, Hypérésie, Gonoesse, Pellène, Égion, Égiale et Hélice 100
581-590 Non nommés (Laconiens) Ménélas Pharis, Sparte, Messé, Brysées, Augées, Amyclées, Hélos, Laas et Œtyle 60
591-602 Non nommés (Messéniens) Nestor Pylos, Arène, Thrye, Épy, Cyparesséis, Amphigénée, Ptéléos, Hélos et Dorion 90
603-614 Non nommés (Arcadiens) Agapénor Phénée, Orchomène, Rhipé, Stratié, Énispé, Tégée, Mantinée, Stymphale et Parrhasie 60
615-624 Épéens Amphimaque, Thalpios, Diorès et Polyxénos Bouprasion, ainsi que la région délimitée par Hyrminé, Myrsine, Olénie et Alésie 40 (chaque chef a 10 nefs sous son commandement)
625-630 Non nommés Mégès Doulichion et les îles Échinades 40
631-637 Céphalléniens Ulysse Ithaque (comprenant le mont Nérite), Crocylée, Égilipe, Zacynthe, Samé et la rive opposée aux îles, sur le continent 12
638-644 Étoliens Thoas, fils d'Agamemnon Pleuron, Olène, Pyléné, Chalcis et Calydon 40
645-652 Crétois Idoménée et Mérion Crète (de nombreuses villes, dont Cnossos, Gortyne, Lyctos, Milet, Lycaste, Phaistos et Rhytie) 80
653-670 Rhodiens Tlépolème (fils d'Héraclès) Rhodes (Lindos, Ialyssos et Camiros) 9
671-675 Syméens Nirée (fils de Charops) Symi 3
676-680 Non nommés Phidippe et Antiphos Nisyros, Crapathos, Kassos, Kos et les îles Calydnes 30
681-694 Myrmidons, Hellènes ou Achéens Achille L'Argos pélasgique (Ale, Alopé et Trachis), la Phthie et l'Hellade 50
695-710 Peuples de Thessalie non nommés Protésilas, puis Podarcès Phylaque, Pyrase, Itone, Antrôn et Ptéléon 40
711-715 Peuples de Thessalie non nommés Eumélos (fils d'Admète) Phères, Bœbé, Glaphyres et Iolcos 11
716-728 Peuples de Thessalie non nommés Philoctète, puis Médon (fils d'Oïlée) Méthone, Thaumacia, Mélibée et Olizôn 7 (chaque nef abrite 50 archers)
729-733 Peuples de Thessalie non nommés Podalire et Machaon Trikka, Ithômé et Œchalie 30
734-737 Peuples de Thessalie non nommés Eurypyle (fils d'Évémon) Orménion, Astérion, abords de la source Hypérée et du mont Titane 40
738-747 Peuples de Thessalie non nommés Polypœtès et Léontée Argisse, Gyrtone, Orthé, Élône et Oloossôn 40
748-755 Énianes, Perrhœbes et une peuplade non nommée Gounée Cyphe, Dodone et abords du Titarésios (fleuve) 22
756-759 Magnètes Prothoos Rives du Pénée et abords du mont Pélion 40

 


2- LES FORCES TROYENNES

Un "Catalogue des Troyens" (Iliade, chant II, vers 816-877) recense 16 contingents commandés par 26 chefs. En faisant une moyenne du nombre de soldats achéens de chaque peuple et en le reportant par rapport au nombre de peuples alliés des Troyens, on peut estimer que l'armée troyenne comptait environ 80 000 hommes.

Région ou peuples Chef(s) Cités
Troie Hector Non explicité (Troie)
Dardanie Énée, Archéloque, Acamas Non explicité
Mont Ida Pandate Zélée
Non explicité Adraste, Amphios Adrastée, Apèse, Pitye, Mont Téréié
Non explicité Asios Percote, Practios, Sestos, Abydos, Arisbé
Pélasges Hippothoos, Pylée Larisse
Thraces Acamas, Piroos Non explicité
Cicones Euphémos Non explicité
Péoniens Pyrechmès Amydon près du fleuve Axios
Paphlagonie Pylémène Cytore, Sésame, bords du Parthénios, Cromne, Égialée, Érythines
Alizones Odios, Épistrophe Alybé
Mysie Chromis, Ennome Non explicité
Phrygie Phorcys, Ascagne Lointaine Ascanie
Méonie Mesthlès, Antiphos Sous le mont Tmolos
Carie Amphiaque et Nastès Milet, Mont Phthires, rives du fleuve Méandre, Mont Mycale
Lycie Sarpédon, Glaucos Bords de Xanthe

CARTE DE LA GRÈCE HOMÉRIQUE

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