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SÉJOUR À ORLÉANS

dans Émotions, par J. Lesguillon, Paris, 1833, pages 24 à 36.


À Mademoiselle Hermance Sandrin

À vous, bonne sans art, aimable sans système,
Indulgente pour tous bien plus que pour vous-même,
Vous qui vivez de l'âme autant que de l'esprit,
Bonjour, paix et santé! La main qui vous écrit,
En retraçant ici ces détails de voyage,
Pourra bien aborder l'écueil du verbiage :
Mais lorsqu'en nos plaisirs le cœur est de moitié,
Tout entendre et tout dire est un droit d'amitié.

 

SÉJOUR A ORLÉANS

Musa pedestris.

Je frappe ! tout à coup un cri : « C'est lui peut-être!
Oui, sans doute , c'est lui ! » Soudain je vois paraître
Marie, au front brillant de joie et de santé,
Qui promène sur moi son regard enchanté.
Puis, laissant à plein bord s'échapper sa tendresse,
Elle approche et m'admire, et m'embrasse et me presse ;
« Avec impatience on vous attend ici.
C'est vous, Monsieur ! et moi ! je vous attends aussi ;
Bon Jésus ! de vous voir combien je suis charmée!
« Je vous reconnaîtrais au milieu d'une armée ! » [10]

Et pourtant d'aujourd'hui seulement je la vois.
Oh oui ! je la comprends. Sans doute bien des fois
Ma mère, en conversant selon le vieil usage,
Lui peint mes goûts, mes mœurs, ma taille, mon visage,
Et passe, tout entière à mon seul souvenir,
Les jours à m'accuser, les soirs à me bénir.

Je pénètre. Aussitôt, sortant comme d'un rêve,
Ma mère, en me voyant, sur son séant se lève :
« Mon fils ! c'est toi ! mon fils ! c'est affreux! qu'il m'est doux! »
Et voilà qu'elle pleure : Eh oui ! c'est moi ! c'est nous ! [20]
Après des jours, encore allongés par l'absence,
S'entendre, se revoir est une jouissance !
Dans cet échange heureux, il est donc des attraits,
Il est des voluptés qui ne meurent jamais !
C'est comme une divine et sympathique ivresse :
On sent s'évanouir le poids qui nous oppresse :
De l'âme anéantie en cet embrassement
Tout souvenir humain s'efface en ce moment,
Et parmi ces plaisirs dont le retour dévore,
Il n'est qu'un seul baiser qu'on se rappelle encore ! [30]
Le courage revient aux esprits abattus ;
On se ranime, on croit à l'amour, aux vertus.
Adieu, vanité folle! adieu, vaine chimère!
Mon cœur est encor pur, j'aime toujours ma mère !

Après l'émotion viennent les entretiens.
« N'as-tu rien oublié de tes devoirs chrétiens?
Quand Dieu chaque matin te donne la lumière,
Ne négliges-tu pas de faire ta prière ?
– Non, maman !
                       – Ah ! tant mieux ! bien sûr?
                                               – Oui, chaque soir,
Chaque matin, toujours, comme un hymne d'espoir, [40]
S'élève vers les cieux ma prière éternelle :
Pour toi, d'abord, maman, puis ensuite pour elle.
– Pour elle! allons, enfant! Quoi! jamais de raison ?
Ne ferais-tu pas mieux, comme un fils de maison,
D'embrasser un état digne de tes ancêtres,
Comme tous tes cousins, qui sont avocats, prêtres,
Marchands, et de pouvoir un jour, gagnant du bien,
Faire tout à la fois ton bonheur et le mien?
Songe à ton grand-papa : lui, pas de poésie ;
Chef du grenier à sel et de la bourgeoisie, [50]
Il vécut dans la ville avec beaucoup d'honneur;
Il fut estimé, riche, et voilà le bonheur.

– Tout mon bonheur, maman, c'est qu'éclatante et vive
Sur ma cendre glacée une flamme survive!
Que l'on dise un instant, et peut-être toujours :
Il crut la poésie et lui donna ses jours.
Ce qu'il me faut, maman, ah! c'est qu'elle m'estime!
Qu'une femme admirable, une amante sublime,
Me mêle avec son âme, et que de tous vainqueur,
Mon nom, mon nom lui seul fasse écho dans son cœur, [60]
Et lorsqu'à ses genoux elles volent pressées,
M'obtienne un souvenir pour toutes mes pensées ! »
Et mes baisers de fils se plaisaient à tarir
Les pleurs qui, dans ses yeux, essayaient de courir.

Puis je lui reparlais d'amour et de mémoire :
D'un amour éternel, d'une éternelle gloire ;
Et ma mère riait de mes rêves d'enfant,
De mes illusions d'avenir triomphant,
Seules réalités, toute la vie en somme,
Dont le vulgaire doute et qui font le grand homme. [70]

Ma bonne et tendre mère ! oh ! le cœur maternel !
Sainte émanation du foyer éternel!
Oh ! le cœur maternel ! source féconde, immense
De conseils, de bienfaits, de bonté, de clémence!
Pareille au Dieu mortel qui naquit pour mourir,
Elle vient pour aimer, pardonner et souffrir!

Je les ai reconnus, les yeux mouillés de larmes,
Ces vallons enchantés, ces sites pleins de charmes,
Ce rivage animé, poétique séjour,
Où coula mon enfance, où j'ai reçu le jour ! [80]
Salut, trois fois salut, majestueuse Loire !
C'est là que, comme un sot, j'osais parler de gloire,
Alors que bien des fois la voix d'un froid pédant
Glaçait d'un mot amer mon espoir imprudent :
C'était là que toujours, quand expirait l'année,
De lauriers verdoyants la tête environnée,
Athlète triomphant de mes nombreux rivaux,
Je volais, palpitant au milieu des bravos,
Et courais, étourdi de ma gloire éphémère,
Déposer ma couronne aux genoux de ma mère. [90]

Contemplons Sainte-Croix, dont le vaste clocher
Se mêle avec les cieux que son front va toucher :
Voyez comme ses tours, sveltes, audacieuses,
Élèvent mollement leurs tailles gracieuses !
Elle réunit tout, force et légèreté :
Sa grâce ajoute encore à sa mâle fierté ;
Sainte-Croix, dont le Christ aime les voûtes grises,
Domine de si haut nos plus belles églises
Qu'à peine Notre-Dame, en son orgueil jaloux,
Pourrait en se haussant toucher à ses genoux ! [100]

Près du temple sacré, reine des basiliques,
Non loin de cette enceinte où dorment ses reliques,
Pothier, ennoblissant d'honorables emplois,
Promenait son flambeau sur le fatras des lois,
Des bailliages divers débrouillait les méthodes,
Enfantait le Digeste et préparait nos codes;
Et dans la maison même, où, d'honneurs revêtu,
Le marbre nous redit sa gloire et sa vertu,
Mérault inspire aussi, comme du sein d'un temple,
La foi par ses écrits, le bien par son exemple. [110]

Ici tout est vivant de restes glorieux !
Ici, les monumens guerriers, religieux,
Qui de la vieille France agrandissent l'histoire,
Nous parlent de combats, de sièges, de victoire !
C'est ici qu'aux Anglais renvoyant leur effroi,
Jeanne d'Arc témoignait pour la France et son Roi,
Là même, où chaque année une auguste coutume
Habillant un enfant de son mâle costume,
Dans nos murs pavoisés de drapeaux et de fleurs,
Rappelle ses exploits, sa gloire et ses malheurs. [120]

Palais qu'un goût naïf avec faste décore,
De la gentille Agnès vous souvient-il encore ?
Et vous, qui d'Henri-Deux vîtes couler les pleurs,
Avez-vous de Diane oublié les douleurs ?
Partout autour de nous, la monarchie antique
Grava sur nos maisons sa trace politique ;
Notre Orléans, fidèle à son culte, à sa foi,
Grave sur ses drapeaux la patrie et le Roi,
Et jetant sur l'histoire un sillon de lumière,
Renferme dans son nom la France tout entière. [130]

T'oublierai-je, ô Loiret ! dont le vaste détour
Abreuve, en serpentant, les coteaux d'alentour?
Là Bolingbrock passa l'exil du ministère :
Ta source quelque temps a vu rêver Voltaire,
Où maintenant respire un sage, dont la voix
Instruit l'homme des champs et plaide pour nos droits.
Oh ! comme avec amour tu caresses nos plaines !
Les vieux débris dormants de nos tours châtelaines,
Saint-Mesmin, Olivet, le pied dans tes roseaux,
Parure de tes bords, se mirent dans tes eaux. [140]
Tantôt comme un torrent tu bondis en cascades ;
Tantôt, sous les rameaux dont les vertes arcades
Sur ton cristal, vêtu de leurs mille couleurs,
Versent comme un tapis les feuilles et les fleurs,
Tu grondes indocile, ou calme tu reposes
Au milieu des gazons, des épis et des roses,
Et tu répands au loin sur ton bord enchanté
L'espérance, la joie et la fécondité !
Poursuis, fleuve riant, ta marche vagabonde !
Et, puissé-je, oublieux de moi-même et du monde, [150]
Ainsi que dans la vie emporté sur ton cours,
Abandonner ma voile au souffle des amours,
Et, sur tes flots rêveurs hasardant ma nacelle,
Par un beau soir d'été m'égarer avec elle !
Ainsi, quand l'amitié m'accorde des loisirs,
L'imagination me rend les vrais plaisirs :
Mais au sein d'Orléans, dans la province même
Qu'un préjugé banal frappe d'un anathème,
On peut nommer encor de ces rares esprits
Amoureux de l'étude, et des beaux-arts épris. [160]
Ici, la récréant sous sa plume savante,
Vergnaud exhumera notre histoire vivante,
Ces trésors, ces débris de nos siècles géants
Qui gisaient oubliés sous le sol d'Orléans ;
De nos beaux monumens la forme retracée
Glisse sur le vélin du crayon de Pensée ;
Et tous deux, d'un chef-d'œuvre honorant nos remparts,
Unissent en faisceau nos prodiges épars.

Je retrouve avec joie au sein de ma famille
Des amis indulgents, cœurs où la vertu brille ; [170]
Mon oncle qui retrace en son aménité
Des anciens temps la noble et franche loyauté,
Et dont le ciel dota les qualités aimantes
D'une épouse adorable et de filles charmantes.
Mais ces êtres aimés et ces parents chéris,
C'est la famille, hélas ! mais ce n'est pas Paris.
Paris, signal heureux d'espérance et de joie,
Comme aux combats jadis saint Denis et Montjoie:
Paris ! à ce seul mot électrique et puissant,
Avec son bruit sonore, avec son charme absent, [180]
Renaissent tout à coup ces brillantes soirées,
De chant, de poésie et d'amour enivrées!
Puis avec un attrait plus paisible et plus doux,
Ces rapides moments où nous n'étions que nous :
Ces heures que peuplaient les chimères fleuries ;
Pendant les soirs si courts les longues causeries,
L'hiver, où nous rêvions de printemps, de ciel bleu,
La tête sur le marbre et les pieds dans le feu.

Alors loin d'Orléans le souvenir m'emporte ;
Et ces lointaines voix que l'aquilon m'apporte [190]
Dans mon esprit, frappé comme les bois du cor,
Plus haut que tous les bals retentissent encor.
Ainsi lorsqu'un amant de celle qu'il adore
Obtient le don sacré que sa tendresse implore,
Quand un gage d'amour, nœud d'un premier hymen,
Du front qu'il idolâtre a passé dans sa main,
Il l'enchâsse dans l'or ; sa piété fidèle
L'enchaîne sur un cœur qui ne bat que pour elle,
Et comme un vrai chrétien, à toute heure, en tout lieu,
Il prie à son trésor comme on prie à son Dieu : [200]
Ou flottant sur son sein, ou pressé sur sa bouche,
Il le suit aux plaisirs, il le suit sur sa couche,
Et, comme un talisman, féconde nuit et jour
Sa pensée immortelle et ses rêves d'amour.


RÉSUMÉ

Devenu Parisien, Lesguillon évoque un séjour qu'il vient de faire à Orléans, où il a d'abord retrouvé sa mère, qui lui reproche d'avoir sacrifié sa carrière à la littérature. Puis il a fait un pèlerinage dans les lieux de sa jeunesse : la cathédrale Saint-Croix, la statue de Pothier, les maisons anciennes qui conservent le souvenir d'Agnès Sorel et de Diane de Poitiers. Puis il va revoir le Loiret, le château de la Source qui vit passer Voltaire. Revenant à Orléans, il évoque son cousin, l'historien Vergnaud-Romagnesi, Charles Pensée, le dessinateur, son oncle et ses petites nièces… Maus tout cela ne vaut pas Paris…


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