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LE MOULIN DE MON PÈRE

dans Couronnes Académiques, p. 191 à 196


 

Ce n'était après tout qu'une pauvre chaumière
Dont les murs mal crépis laissaient passer la pierre,
Un toit couvert de chaume, où la mousse et les fleurs
Nuançaient un tapis de diverses couleurs.
Un modeste ruisseau, descendu des collines,
Partageait en deux bras ses ondes cristallines,
Et, reprenant plus bas son cours accoutumé,
Formait comme un îlot dans ses flots enfermé.
Par un barrage étroit sa force décuplée
Frappait d'un choc pesant sur la roue ébranlée,
Et, sous l'impulsion la roue obéissant,
Tournait avec lenteur, d'un air grave et puissant,
Comme un penseur profond, âme triste et sereine,
Voit s'écouler la vie et cède à qui l'entraîne.
Et pendant ce temps-là, suivant son mouvement,
Les meules s'agitaient et broyaient le froment.
Des poissons animés les peuplades errantes
Se jouaient dans l'azur de ses eaux transparentes ;
Ils montraient, endormis sur le sable ou nageant,
Leur armure de nacre ou leur cotte d'argent ;
Et le pêcheur voyait leur finesse maligne
Effleurer l'hameçon et se pendre à sa ligne.
Captifs que retenait leur humide horizon,
Dindes, poulets, canards, heureux dans leur prison,
Sautaient, couraient, chantaient, babillarde famille,
S'étalant au soleil, dormant sous la charmille,
Cherchant ses vermisseaux ou becquetant son grain.
Et, comme le meunier, gais, vifs et sans chagrin.

Et tout cela vivait, heureuse créature,
Bénissant Dieu, le jour, la vie et la nature.
Sur le sol ou les flots les arbres inclinés
Penchaient leurs fronts de fruits ou de fleurs couronnés,
Et comme d'un bouquet qu'un doigt léger enlace
S'élève un doux parfum d'harmonie et de grâce,
L'île et son vieux moulin, mélodieux concert,
Semblaient une oasis au milieu du désert.

II

C'est là que tout petit, heures trop fortunées!
J'ai vu mes premiers jours et mes jeunes années,
Lorsque pour moi ma mère échangeait, soins touchants !
L'air lourd de la cité contre l'air pur des champs.
Un honnête artisan était le locataire
De mon aïeul, digne homme et doux propriétaire,
Qui plus tard me disait de ce ton solennel
Que donne la raison à l'amour paternel :
Ton père qui n'est plus te laisse en héritage
Cet enclos que du mien je reçus en partage.
Quand le bail, long encor, cessera de courir,
Je le réparerai, car je veux y mourir.
Un jour, quand cette fièvre, en ton sein allumée,
Connaîtra que l'orgueil n'est rien qu'une fumée,
Lassé d'illusions, tu reviendras joyeux
Finir tes derniers jours où j'ai fermé les yeux.
Jusque-là, comme on garde avec son vœu suprême,
L'anneau, don virginal de la femme qu'on aime,
Comme l'ont fait pour toi ceux de qui tu le tiens,
Ce coin de terre, enfant, garde-le pour les tiens !

Hélas ! sainte leçon I leçon bientôt perdue !
Dans ces jours de délire où mon âme éperdue,
Échappée aux liens de la réalité,
Ne voyait le bonheur que dans la liberté,
À cette époque ardente où notre esprit s'élance
Vers ce soleil de l'art qui promet l'opulence,
Quand, pour toucher au but, j'immolais jour à jour
Ce qu'avait conservé tout un siècle d'amour,
Par-devant un cousin, prosaïque notaire,
On vint se disputer mon île héréditaire.
Le moulin paternel, au palais affiché,
Fut le lot d'un faquin qui l'eut à bon marché,
Et ce dernier peu d'or, fruit de ma légitime,
Fut rejoindre le reste et tomba dans l'abîme.

III

Hélas ! après vingt ans de rêves tourmentés,
D'espoirs souvent déçus et toujours enchantés,
Vanité qui de l'homme est encor la moins vaine,
Quand mon sang apaisé s'attiédit dans ma veine,
Lorsqu'un ange, du ciel pour moi seul descendu,
Recréa mon bonheur par son amour rendu,
Alors qu'au sol natal un vague instinct ramène,
J'ai voulu, vieil enfant, voir mon jeune domaine.
Hélas! je l'ai revu! Dans son nid de gazon
C'était une chaumière et c'est une maison,
Qui, lorsque son rideau de peupliers se penche,
Scintille de clarté sur sa façade blanche,
Et le luxe, au faux goût sur ses murs réfléchi,
Décèle le bourgeois dans la prose enrichi !

Mais fidèle à tes lois, Architecte suprême,
Œuvre de Dieu lui seul, la nature est la même !
Qu'elle ait été chaumière ou qu'il soit un château,
Les purs ruisseaux toujours descendent du coteau ;
Leur onde qu'en deux lits l'angle du sol partage
Avec un bruit charmant caresse son rivage !
Le poisson, endormi sous le rayon vermeil,
Ou de nacre ou d'argent resplendit au soleil !
Les arbres ont grandi, je puis compter leur âge ;
Leur feuille est plus touffue et plus frais leur ombrage;
Et l'eau, qui de leurs pieds baigne la profondeur,
De leur vieillesse encor entretient la verdeur.
Des oiseaux que j'aimais, gazouillante famille,
Autour de la maison la race encore fourmille!
Hormis le maître et l'homme, hélas ! rien n'est changé.
L'écho seul, en son coin tout à coup dérangé,
Ce causeur, qu'en défaut nul ne pouvait surprendre,
Ou ne sait plus répondre ou ne veut plus entendre;
Vil esclave, ou muet sous sa nouvelle loi,
Il ne m'a plus compris lorsque j'ai dit : C'est moi !

Séjour dont mon enfance avait goûté les charmes,
Mes yeux, en te voyant, ont retrouvé des larmes !
Bien loin des oppresseurs, bien loin du monde, ici
Tout est heureux encor : j'y pouvais l'être aussi!
Grâce aux sages devoirs d'une existence austère,
Que n'ai-je, hélas I gardé ce petit coin de terre,
Où je viendrais, d'ennuis et de soins délié,
Vivre oublieux de tous et près d'elle oublié !

Vous, pour qui des aïeux l'économe prudence
Était le vrai modèle et fut la providence,
Ah ! conservez toujours, songeant à l'avenir,
Ces asiles sacrés pleins de leur souvenir,
Et quand sonnera l'heure où tombent les chimères,
Revenez au moulin que vous laissent vos pères !



RÉSUMÉ :

Lorsqu'il était enfant, le narrateur venait aux beaux jours avec sa mère dans un vieux et modeste moulin qui appartenait à son aïeul et qui était alors loué à un honnête artisan. Mais, quand il eut hérité de ce moulin, il eut le tort de le mettre en vente: il fut acheté par quelque riche bourgeois.
Vingt ans plus tard, il le revit, trop bien restauré, mais entouré de la même nature accueillante. Et il connut le regret de n'avoir pas conservé ce moulin qui était resté longtemps dans sa famille.


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