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LE COLON DE METTRAY
poème mentionné à l'Académie Française
par M. J. Lesguillon
éd. Paris 1852

dans Couronnes Académiques, p. 347 à 355


 

Bouquet à Chloris

Nous déposons chevaleresquement notre concours académique aux pieds du succès.
De même que, jadis, les chevaliers français, dont nous pourrions bien descendre, baissaient courtoisement la lance devant les dames, de même ici nous amenons pavillon devant elles. Le grand Talbot ne se crut pas déshonoré pour avoir été vaincu par la Pucelle.
Bien loin donc d'être désarçonnés par la préférence des arbitres du tournoi, nous reconnaissons, comme tous les membres de ce corps éminemment sensible, le pouvoir de la beauté, nous rendons hommage à ces yeux dont la magie irrésistible aveuglerait la justice et ferait déraisonner la philosophie. L'histoire ancienne et moderne est pleine de ces gracieux exemples ; la fable elle-même a consacré ce privilège dans cette allégorie délicieuse où le berger Paris, qui n'était pas de l'Académie, ayant à choisir entre la beauté, la puissance et la sagesse, donna la pomme à Vénus, mère des Amours et des Grâces.
Nous-même, si nous avions eu l'avantage de siéger dans l'aréopage des Immortels, nous n'aurions pu, faible que nous sommes, nous dérober à l'influence universelle, et Platon, le divin Platon, y eût perdu son latin et jusqu'à son grec.
D'ailleurs, Anacréon, le chantre de la rose, n'a-t-il pas, lui aussi, dans cette langue grecque si amou- reuse, proclamé la loi qui régit l'humanité, lorsqu'à la fin de la plus galante de ses odes (II, Sur les femmes), il s'écrie :

νικᾷ δὲ καὶ σίδηρον
καὶ πῦρ καλή τις οὖσα

que M. Gail a traduit en ces termes :

Quin flamma cedat illi
Ferrumque, si qua pulchra est.

et que Poinsinet de Sivry a, je crois, rendu ainsi en français pompadour :

Pour lance ou bouclier la femme a ses doux yeux !
En vain les feux, le fer voudraient s'armer contre elle,
Elle triomphe et du fer et des feux
Quand elle est belle.

Le siècle a fait tant de progrès dans la philosophie, les sciences et l'industrie, qu'aucun Français n'aurait eu l'impolitesse de concourir s'il se fût douté que c'était contre Cypris qu'il avait à combattre. Nous osons de plus naïvement espérer que désormais le messager des grâces, complice d'une ingénieuse indiscrétion, en révélant la présence de notre invincible rivale parmi les tenants des concours à venir, nous évitera l'imprudence d'une lutte dont un seul coup d'œil dans notre glace nous démontre le désavantage.
La publication de ce poème n'est donc point de notre part une récrimination contre des juges. Il ne s'agit ici ni de talent contesté ni de poésie mise en doute : ceci est l'affaire du public, de la presse, et non la nôtre.


LE COLON DE METTRAY.

I.

Est-ce un rêve ? est-ce moi ? plus de fers, de prison !
Mais un beau ciel d'azur et son large horizon !
Comme des visiteurs charmés de me connaître,
Tous les oiseaux de Dieu chantent à ma fenêtre !
Plus de geôliers veillant sur ma captivité !
L'existence sans voile avec la liberté !
Nul verrou, nul barreau ne ferme cette enceinte !
On croit à mon honneur ! la parole est donc sainte ?
Que m'a-t-on dit hier en m'ouvrant ce séjour ?
Nous n'avons de gardien et de clé.... que l'amour !
L'amour ! quel est ce mot dont j'apprends la puissance !
Moi, que la haine seule a pris dès ma naissance,
Moi qu'un maître écrasait sous son joug étouffant,
J'ai mon père et quelqu'un m'appelle son enfant !
Quelqu'un qui me relève et me réconcilie,
M'ordonne d'oublier des fautes qu'il oublie,
Ranime ces débris de pureté, de foi,
Que les ombres du crime obscurcissaient en mot,
À la croix de mes jours vient s'attacher lui-même,
Et qui me veut meilleur pour me prouver qu'il m'aime !
Amour de frère, amour puissant et paternel,
Chaude émanation du foyer éternel,
Je vous trouve et mon âme, à ses instincts rendue,
Rentre dans la famille après l'avoir perdue !

II.

Fils d'un pauvre artisan, conçu dans le malheur,
Je connus à la fois la vie et la douleur.
Hélas ! j'avais dix ans lorsque mourut mon père...
Un autre homme devint le mari de ma mère.
Laborieux d'abord, chaque soir, au retour,
Il rapportait, joyeux, le salaire du jour.
Mais tout changea soudain : le poison de l'orgie,
En troublant sa raison, brisa son énergie ;
De l'atelier du maître un jour il fut exclus ;
Au mauvais ouvrier l'ouvrage ne vint plus.
Bientôt le vin, le jeu, l'oisiveté funeste
Du peu qui nous restait dévorèrent le reste.
La nuit, pour obtenir le pain du lendemain,
Aux pitiés des heureux j'allai tendre la main,
Et, lorsqu'un don tombait aux cris de ma détresse,
Cet homme l'emportait pour nourrir sa paresse.
Pourquoi solliciter les riches et les grands ?
Me dit-il : mendier ! tu les fatigues... prends !...
Vole !... une voix en moi me criait : c'est un crime !
Mais la faim, la terreur qu'un tyran nous imprime,
Tout m'entraîna ! vaincu, je cède, et le matin
Je revenais chargé d'un coupable butin !
Mais au fardeau suspect du vol qui m'embarrasse,
La police attentive avait suivi ma trace !...

Bientôt, trop jeune encor pour être criminel,
J'entrai dans ce dépôt qu'on nomme paternel,
Où la loi, retenant le malfaiteur novice,
Doit former au travail ceux qu'elle enlève au vice...
Mais ce n'est pas l'amour redressant la raison,
C'est la captivité, les fers ! c'est la prison !..
Là, je n'ai rencontré, compagnons de ma chaîne,
Que ces démons humains, que ces esprits de haine,
Cœurs sombres où du ciel nulle clarté n'a lui,
Ouvriers du forfait et n'aspirant qu'à lui,
Aux apprentis du mal contant dans les ténèbres
Leurs exploits meurtriers, leurs attentats célèbres !
De ces miasmes mortels l'impure exhalaison
Dans les veines qu'il brûle infiltre son poison ;
Un vertige inconnu nous presse et nous entraîne ;
Le sens du bien s'altère et l'âme se gangrène ;
Quand se ferme sur nous le seuil de ces enfers,
Nous entrons ignorants… nous en sortons pervers !

Un soir que, maudissant cette horrible indulgence,
Du fond de mon réduit je couvais la vengeance,
Dans les longs corridors mon nom est prononcé !
La crainte avec l'espoir dans mes sens a passé !
Je me lève ! une main prend la mienne... et me guide...
Un air pur, des chevaux, une course rapide
Roulent dans mon cerveau comme un songe éprouvé !
Mais je veillais encor ! je n'avais pas rêvé !

III.

Sur ces bords où la Loire, en sa course sereine,
Abandonne à regret les fleurs de la Touraine,
Au sein d'un sol fécond, sous un ciel enchanté,
S'épanouit aux yeux une jeune cité !
Un temple la domine, et sa flèche élancée
Semble élever à Dieu les yeux et la pensée !

Mais le bruit du clairon dans l'air a retenti !
Chaque maison s'éveille et son peuple est sorti !
D'adultes et d'enfants un bataillon s'élance ;
L'ordre, parmi leurs rangs, marche avec le silence ;
Un chef guide à son pas le groupe qui le suit,
Et ce chef est enfant comme ceux qu'il conduit.
La troupe qui s'avance, à son œuvre animée,
A ses armes aussi, puisqu'elle est une armée ;
Mais des luttes de mort ce n'est point le signal ;
Des métiers et des arts c'est l'utile arsenal !
Et tandis qu'au soleil leur marche se déploie,
Dans leur silence même on sent vibrer la joie ;
Céleste émotion que dans le coeur rempli
Verse le sentiment du devoir accompli !
Sur leurs drapeaux flottants la gaîté semble inscrire :
Le travail est le germe, et son fruit le sourire !

Et voilà que soudain, ou graves ou touchants,
Leur bouche harmonieuse a modulé des chants :
Écho du repentir, et pardon qu'il implore,
Délices du travail qu'un noble but honore,
Pouvoir de l'amitié qui fait nos jours sereins,
Charme de la pitié qui porte nos chagrins,
Devoirs du citoyen, amour de la patrie,
Sont les refrains pieux de leur hymne qui prie,
Et l'écho, s'éveillant ainsi qu'un divin choeur,
Porte au ciel qui répond la musique du cœur !

« Qu'ils sont heureux ! disais-je avec un œil d'envie ;
« Quand ma jeunesse pleure aux douleurs asservie,
« D'une aile protectrice ombragés en naissant,
« Sans remords du passé, sans terreurs du présent,
« Et riches des trésors de leur adolescence,
« Ils entrent dans la vie avec leur innocence !

« Mais non ! je les connais ! coupables comme moi,
« Au fond de ces prisons où les jetait la loi,
« Ils écoutaient aussi ces sanglantes campagnes
« Que finit l'échafaud, qu'interrompent les bagnes !
« Qui donc, les dérobant au souffle empoisonneur,
« En a fait ces enfants beaux comme le bonheur,
« Et lavant de leurs mœurs la souillure profonde,
« Les reçut dépravés et les rend purs au monde ? »

Mais la grille s'entr'ouvre au pauvre enfant perdu !
J'entre comme un ami de l'exil attendu !
Des colons réunis la foule m'environne ;
Le nom si doux de frère est le nom qu'on me donne ;
Le calme de ces lieux pénètre mon esprit
Comme si sur les murs Dieu lui-même eût écrit :
Venez, pauvres enfants, flétris dans la souffrance,
Avec la liberté reprenez l'espérance !

IV.

Dieu ! pour moi quel triomphe ou plutôt quel bonheur !
Mon nom vient d'être inscrit sur le tableau d'honneur !
Depuis que de Mettray je suis devenu l'hôte,
J'ai vu passer trois mois sans commettre une faute !
Nul sentiment mauvais de mon coeur n'est sorti !
Je n'ai pas résisté, répondu, ni menti !
Il semble que ce nom, que le crayon retrace,
S'éclaire d'un reflet de justice et de grâce ;
L'eau d'un nouveau baptême a lavé mon passé ;
C'est mon nom d'avenir, et l'autre est effacé !

V.

Le travail fut à l'homme imposé par Dieu même ;
De toute destinée il est la loi suprême ;
C'est lui qui, sur les rangs versant l'égalité,
Rend à l'être déchu sa haute dignité !
Un jour nous deviendrons, sauvés des goûts stériles,
Non des mortels brillants, mais des hommes utiles
Dans ces états obscurs, richesse des hameaux,
Loin des villes, foyer et source de nos maux !
À nous les vrais flambeaux de notre simple route !
La lecture qui parle au regard qui l'écoute !
L'écriture, sculpteur dont le savant burin
Éternise les mots revivant sur l'airain !
Le calcul qui nous guide au mystère des nombres,
Le dessin, pur miroir des lignes et des ombres,
Soutiens de l'existence ou charme des loisirs,
Vous êtes nos devoirs, vous serez nos plaisirs !

VI.

Comme un prix de mon zèle au but que je dois suivre,
Le maître m'a donné cette bêche et ce livre !
Je possède ! un volume, un outil, c'est bien peu ;
Mais je puis les montrer aux hommes comme à Dieu !
Ce livre, il est à moi ! cette bêche est la mienne !
J'ai donc là quelque chose aussi qui m'appartienne !
Personne de mes mains n'a droit de l'enlever ;
C'est mon premier trésor, je veux le conserver !
Mais, s'il en est ainsi des biens qui sont les nôtres,
Je dois donc, à mon tour, respecter ceux des autres !
Ce lot dont il jouit, mon frère l'a gagné ;
C'est la sève du sol de ses sueurs baigné ;
Ou, s'il le trouve éclos près d'un berceau prospère,
C'est qu'au travail, pour lui, l'a demandé son père !
Le dérober est vil, indigne, flétrissant !
Je n'y toucherai plus… car c'est le prix du sang !

VII.

Puisqu'un maître indulgent, qui ne veut rien prescrire,
Laisse à nos choix l'état qui semble nous sourire,
Je serai laboureur ! de l'existence aux champs
Que la pensée est douce et les plaisirs touchants !
Oh ! que la terre est bonne ! et combien la culture,
En élevant notre âme, ennoblit sa nature !
Quel honneur d'appliquer au grand art des moissons
Des maîtres patients les nouvelles leçons !
Quand l'étude puissante élargit ses domaines,
Quels miracles cachés dans tous ses phénomènes !
La main dans les guérets lance au hasard le grain :
Inhumé quelques jours, il gonfle le terrain ;
Puis la glèbe tressaille et soudain, ô prodige !
C'est une herbe, une feuille, une plante, une tige !
L'épi sort tout armé du tuyau qui grandit ;
De ses reflets dorés la moisson resplendit,
Et, comme un océan de vagues murmurantes,
Se courbe avec amour sous les brises errantes.
Sous un soleil de feu qui darde ses rayons,
La faux passe rapide au travers des sillons ;
L'épi couché se dresse et se relève en gerbe ;
L'homme s'enorgueillit sons son fardeau superbe,
Et fait jaillir au loin de sa fécondité
Le pain, manne du ciel et de l'humanité !
Comme on s'unit au sol que soi-même on anime !
Comme on sent là ce Dieu, le pourvoyeur sublime !
Lorsqu'il partage en père aux appétits humains
Le froment éternel qui tombe de ses mains,
Mamelle qui nourrit avec le lait suprême
Et celui qui rend grâce et celui qui blasphème !

VIII.

J'ai lu, relu mon livre ! il m'était inconnu !
Écrit consolateur du ciel même venu,
Testament fraternel de notre divin maître,
Et que bien des savants n'ont jamais lu peut-être !
Qui nous raconte un Dieu du trône descendu
Pour rendre à l'univers l'héritage perdu
Et Jésus enivrant la terre criminelle
Des flots d'amour sortis de sa plaie éternelle !
Accessible pour l'humble autant qu'aux grands esprits,
Il a tout révélé, tout prévu, tout appris ;
Il confond le superbe, élève le fragile,
Et se fait doucement tout à tous : l'Évangile !
Je l'ai lu, médité !... je le sais !., avant lui
Nul sentiment humain dans mon cœur n'avait lui !
Tout était dans mon âme envie, orgueil, colère ;
Avec Jésus souffrant tout s'explique et s'éclaire !
Lourd fardeau de douleurs qui fait ployer nos fronts,
Il dit votre secret, lui, si nous l'ignorons ;
Ma vie était stérile, obscure, embarrassée :
J'ai la lampe qui brûle au sein de ma pensée !
Mes yeux étaient fermés, mes yeux se sont ouverts !
Esclave, je pliais sous le poids de mes fers !
Pour l'affranchi du Christ il n'est pas d'esclavage ;
La couronne m'attend sur l'éternel rivage,
Et la Foi, qui nous porte en son vol radieux,
Fait des pleurs d'ici-bas les étoiles des cieux.

IX.

O jour trois fois béni ! jour heureux et suprême,
Où Dieu vient vers l'enfant qu'il désire et qu'il aime !
Pourtant nul ne m'a fait un devoir de la foi !
II n'a pas dit : croyez ! mais j'écoute et je crois
J'obéis sans contrainte à la voix paternelle,
Et, si je vais à Dieu, c'est que mon Dieu m'appelle !
J'avais bien souvenir qu'à cet âge imparfait
Où l'enfant accomplit ce que d'autres ont fait,
Après six mois passés à charger ma mémoire
D'un dogme éblouissant qu'on m'ordonnait de croire,
Un jour, sous les splendeurs d'un temple illuminé,
Avec quelques enfants humblement prosterné,
Pendant que l'orgue au ciel envoyait ses louanges,
Ma bouche avait reçu le pain sacré des anges !
Mais ce temple, ce pain, cet auguste serment,
Ne fut pour mon esprit qu'un songe d'un moment.
Aujourd'hui, je comprends ! si longtemps aveuglée,
Ma raison a revu la vérité voilée,
Et, pour l'ouvrir sans tache au Sauveur qui m'attend,
J'ai révélé mon âme au prêtre qui l'entend.
Sous le pain transparent divinité cachée,
Venez donc, ô mon Dieu, dans mon âme touchée !
Oh ! je le sais, Seigneur, je n'ai point mérité
Que ta grandeur s'abaisse à mon infirmité !
Mais dis un mot, un seul, et pareil à la flamme,
En la purifiant tu guériras mon âme !
O pures voluptés qu'on ne raconte pas !
O banquet des élus ! ineffable repas !
Ta puissance revêt lorsque ta grâce attire,
Et ceux que tu nourris sont forts pour le martyre !

X

Près de mon lit souffrant empressés d'accourir,
Hâtez-vous, mes amis ! votre ami va mourir !
Mais vous n'y viendrez pas pour y verser des larmes !
Quand elle s'offre ainsi la mort a trop de charmes !
Pour qui part en chrétien sous l'œil du Dieu clément,
La mort n'est pas la fin ! c'est le commencement 1

Voilà trois jours, à l'heure où le colon sommeille,
Un tintement lugubre a frappé notre oreille ;
Dans Mettray qui tressaille un mot a retenti :
Du secours ! et Mettray tout entier est parti !
Vers le fatal foyer on se hâte, on s'élance,
Et la pompe en nos mains s'agite et se balance !
O douleur ! l'incendie en gerbes s'échappant
Le long des murs noircis glisse et roule en rampant !
Tout-à-coup, au milieu des tourbillons de flamme,
Les cheveux épars, folle et pleurant, une femme
Penchée au bord du toit qui s'allume et se fend,
Cria : je vais périr ! mais sauvez mon enfant !
À ce cri frissonnant dans mon âme brisée,
Je monte, je franchis la maison embrasée ;
À travers la fournaise et parmi les débris,
De l'étage fermé j'ébranle les lambris
Et, saisissant la mère et l'enfant avec elle,
Je descends dans le feu l'escalier qui chancelle...
Tout haletant d'espoir sous mon fardeau sacré,
Déjà mon pied plus sûr touche au dernier degré :
Soudain le plancher croule, attaqué dans sa base ;
Je sens peser sur moi comme un choc qui m'écrase,
Le sentiment échappe à mon corps affaibli,
Et sous l'immense poids je tombe enseveli !

On m'arrache du sein des ruines brûlantes.
Meurtri, le front broyé de blessures sanglantes ;
Je regarde ! ô bonheur pour qui j'ai tout bravé !
Une mère vivait ! son fils était sauvé !

XI.

La science infaillible a porté la sentence :
J'écoute pas à pas s'enfuir mon existence ;
Mais il m'en reste assez pour mon suprême adieu
À ceux que je regrette en retournant à Dieu !

Merci, mortels sauveurs dont l'auguste opulence
De la tache du crime a racheté l'enfance,
Apôtres et martyrs des grandes charités.
Qui rendez l'héritage aux fils déshérités !

Merci, prêtres du Dieu qui cherche et qui pardonne,
Vous qui versez sur nous les grâces qu'il vous donne,
Qui dites du salut les mots mystérieux
Et nous parlez du ciel en naturels des cieux !

Merci, vous, ô mes sœurs, tes sœurs, charité sainte !
Dont la soif de pitié s'abreuve à toute plainte,
Qui, veillant sans repos au chevet des douleurs,
Souffrez notre souffrance et pleurez de nos pleurs,
Sans fils et sans époux adoptez tous vos frères,
Et n'avez d'autre hymen que ceux de nos misères !

Puisse en tout lieu s'ouvrir un refuge si doux
À tout enfant qui tombe et pèche comme nous !
Dans ce Mettray béni j'ai reçu, comme au temple,
La raison pour flambeau, la vertu pour exemple ;
Transformé dans un jour, je sais ce que je dois
Aux lois, à la patrie, aux autres comme à moi !
Ma vie eût proclamé sa sagesse féconde !
Je meurs digne du ciel ! j'étais digne du monde !

 


RÉSUMÉ :

Le poème développe la vie d'un homme qui a été sauvé de la délinquance et orienté vers la plus grande vertu par la "colonie agricole et pénitentiaire" fondée en 1839 à Mettray, au nord de Tours.
Contraint, dans son enfance, à mendier, puis à voler, il a été arrêté par la police et enfermé au dépôt. Puis on l'a conduit à Mettray où il a rencontré un accueil fraternel et a été régénéré par le travail : il décida alors qu'il sera cultivateur. On lui a donné aussi un livre dans lequel il a découvert les évangiles et la foi: il s'est alors confessé et a communié. A Mettray, il a sauvé au péril de sa vie une femme et son enfant prisonniers de leur maison en flammes.
Sentant venir la mort, il remercie tous ceux, prêtres et religieuses, qui lui ont permis de vivre et de mourir dans la vertu.


NOTES :

Devenue une sorte de « bagne d'enfants », la cononie de Mettray a été fermée en 1939.
Eugène Nyon (1812-1870) a publié en 1845 un roman Le Colon de Mettray.


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