<== Retour


LA FRATERNITÉ DES LOUPS

dans Couronnes Académiques, 1861, page 65 à 74


 

Dans une forêt solitaire,
Par une de ces nuits propices au mystère,
Loup Quatorze, des bois monarque redouté,
Sur un chêne abattu par les vents de décembre,
De son état-major fièrement escorté,
Présidait, comme un roi qui vient ouvrir la chambre.
Ses sujets, sur leurs cous appuyant leurs mentons,
Ne soufflant pas un mot, ne faisant pas un geste,
Autour de lui gardaient un silence modeste,
Paisibles comme des moutons.

De la réunion, qu'elle était donc la cause?
La voici :
Ce bon roi, passablement lettré,
Dans un livre, tombé de la poche mal close
D'un professeur, par lui lestement dévoré,
Avait lu cet article, écrit en belle prose :

« Le plus méchant des animaux,
C'est le loup… Sanguinaire et cruel par nature,
Il dépeuple les bois, les champs et les hameaux :
Dans tout ce qui respire il cherche sa pâture.
La gueule ouverte et l'œil ardent,
Lorsqu'autour de la ferme il court, la nuit rôdant,
Malheur au berger imprudent
Qui ne ferme pas son étable !
C'est un carnage épouvantable ;
Souvent même sa rage ose porter la dent
Sur l'homme, animal respectable !
Ah! si le noir Pluton est une vérité,
Cette race horrible et barbare
S'en ira brûler vive aux antres du Tartare
Pour prix de sa férocité. »

Ce digne prince, ému d'une pitié profonde
Pour des sujets chéris qu'un Dieu pouvait punir
Par l'abstinence en ce bas monde
Et des tourments dans l'avenir,
Avait chargé soudain d'un important message
Un vieux loup, courtisan qui passait pour un sage :
« Visite, avait-il dit, tous les peuples divers ;
Cours observer l'esprit, les mœurs, les habitudes
De ces censeurs si durs qui nous nomment pervers,
Et viens nous rapporter, peintre de l'univers,
Le résultat de tes études ! »

Orgueilleux d'un tel choix, mon sage était parti.
Enfin, après six mois d'absence,
D'un tendre hurlement de son âme sorti
En signal de reconnaissance,
La forêt avait retenti.
Et bientôt, prévenu par une sentinelle,
Le roi Loup, convoquant sa cour et son conseil,
Avait, pour l'accueillir, commandé l'appareil
De cette pompe solennelle.

« Sire, avant d'embrasser, en touchant ce séjour,
Ma louve, mes enfants, chers et précieux gages
De notre inaltérable amour,
Dit notre observateur, à vous, à votre cour,
J'ai voulu raconter, aussitôt mon retour,
Ce que j'ai vu dans mes voyages ! »

À ce loyal empressement,
En bravos chaleureux toute la cour éclate.
Du prince il va baiser la patte,
Et commence, au milieu d'un applaudissement
Qui l'encourage et qui le flatte :

« Or donc, en quittant la forêt,
Guidé par le hasard dont la loi nous gouverne,
Après avoir franchi le mur qui l'entourait,
Je vis une grande caverne.
Des sentiers en cailloux, un terrain sans gazon,
Des ruisseaux, de la fange vile,
Des trous sans air, un ciel sans horizon,
Je soupçonnai que c'était une ville.
Il faisait nuit : je vis une bête à deux pieds
Sous le poids d'un long corps péniblement ployés.
Sans poil, sans plume, enfin ce que l'on nomme
Un homme.
Maigre comme un bélier qu'on chasse du troupeau,
N'ayant que les os sous la peau,
Regard éteint et pauvre mine,
Un vrai squelette décharné,
Que j'eusse dédaigné par un temps de famine
Dans un jour passé sans dîné.
Sans m'expliquer pourquoi son sort piteux m'afflige:
Et qui donc t'a réduit en cet état? lui dis-je.
– Des monstres, cria-t-il tout pâle de courroux ;
Si je vous les nommais, hélas! le croiriez-vous,
Vous, bêtes, à qui la nature
Toujours gratis voulut donner
L'air, le jour, la lumière pure,
Vous ne pourriez pas deviner !
Chez nous, où la justice a, dit-on, son empire,
La lumière et ses doux rayons,
Le jour, l'air même qu'on respire
Sont des choses que nous payons.
Pour le riche, c'est peu sans doute.
Mais, cet été, la grêle a ravagé mon champ,
Et, pour dernier malheur, un perfide marchand
M'a volé mon avoir dans une banqueroute.
Payez! payez ! dit-on; mais quel moyen
De payer quand on n'a plus rien?
Soudain, pour m'arracher la somme
Avec main-forte et l'œil plein de fureur,
Dans ma chaumière, un soir, je vois entrer un homme...
Non, un loup! ... qu'on appelle huissier ou procureur.
Je leur demande en vain grâce pour l'existence :
Ils me pompent Je sang, me prennent ma substance;
Par leurs griffes saisi, morcelé, déchiré,
Je meurs en maudissant leurs traitements atroces!
Malheur à ces bêtes féroces,
Mes frères, qui m'ont dévoré!

Du pauvret qui se désespère
Je m'éloigne ... je sors de cet affreux séjour.
En traversant, au point du jour,
Un pré, voisin de ce repaire,
J'entends un cliquetis de fers entre-croisés.
Devant quatre amateurs regardant en silence,
Deux hommes, face à face, à trois pas sont posés ;
L'un recule et mollit ; l'autre approche et s'élance ;
La pointe en mille tours vient effleurer leurs flancs,
Et chacun, le front rouge et le visage pâle,
Cherche à pousser à l'autre, avec de faux semblants,
Ce qu'un cuisinier pousse au poulet qu'il empale.
Tout à coup l'un d'eux tombe, et de son sein blessé
Le sang part ! Le vainqueur, sur le vaincu baissé,
Se hâte de sucer sa blessure, pour boire
Tout chaud sortant du corps percé
Ce sang, le prix de sa victoire !
Je fuis pour ne pas voir ce régal odieux,
Et, de bien loin, j'entends d'une voix lamentable
Le mourant s'écrier : Est-ce ainsi, justes dieux !
Qu'un homme traite son semblable!

De cette horrible impression
Un jour entier j'eus l'âme atteinte;
Mais le changement d'air et la distraction
En chassèrent enfin l'empreinte.
Je poursuis mon voyage, et voilà qu'un matin
J'entre dans un pays lointain.
Un spectacle fort beau devant moi se présente :
Deux groupes, de couleurs et d'habits différents,
Ainsi que des troupeaux alignés sur deux rangs,
Déroulent leur foule imposante.
Ah ! voilà, me dis-je enchanté,
Des amis! Dans leurs yeux cette chaleur qui brille,
C'est l'esprit de fraternité!
C'est l'amour que rassemble une solennité
Ou quelque fête de famille !

Je n'avais pas fini que soudain dans les airs
Semble éclater la foudre et gronder le tonnerre!
On dirait aux fracas, aux lueurs des éclairs,
Que la terre vomit l'arsenal des enfers :
C'étaient mes bons amis qui se faisaient la guerre!
Sous prétexte qu'ils sont vêtus de gris, de bleu,
Que leur fourrure est noire ou verte,
Du sein de leur masse entr'ouverte
Ils échangent les cris, le plomb, le fer, le feu.
Ainsi que des épis sous l'orage ou la grêle,
Les frères gris et bleus dans un ruisseau de sang
Tombent et roulent pêle-mêle ;
Les frères noirs et verts les foulent en passant,
Et celui qui les mène, homme de grande taille,
Leur crie : Allons, enfants! bravo! je suis vainqueur!
Mangeons-leur le foie et le cœur !
C'est le dessert de la bataille!
Ce met est à peine entendu,
Sur le reste qui fuit le flot se précipite...
Et, craignant avec eux de me voir confondu,
J'imite les fuyards et détale au plus vite l

L'esprit de tant d'horreurs brisé,
Las du monde civilisé,
Je voulus explorer, pour clore l'aventure,
Ce nouveau monde tant vanté
Dans les cours de littérature,
Où respire, innocent dans sa simplicité,
L'homme tout frais éclos des mains de la nature.
Par bonheur un navire allait tenter les flots :
Entre quelques colis, la nuit, je m'intercale ;
Je passe inaperçu, caché dans les ballots,
Et je me glisse à fond de cale
Sans être vu des matelots.
Le vent est sans caprice et la mer sans orage.
Deux mois, tapi discrètement,
Je vogue, ayant pour tout potage
Quelques mauvais dindons qu'on transportait en cage
Et dont je vivais sobrement.
On prend terre; en deux bonds je touche le rivage.
Je traverse des monts, des déserts, de grands bois,
Et trouve avec transport pour la première fois
Ce qu'on nomme un pays sauvage.
Salut, belles forêts! salut, champs fortunés,
Où la créature naïve
N'a pas encor perdu sa fraîcheur primitive !
Où de leur pureté native

Les instincts naturels ne sont pas détournés!
Où, de nos passions ignorant la chimère,
Les hommes sont entre eux comme des nouveau-nés
Jouant sur le sein de leur mère !

Pendant que je chantais cet hymne, tant soit peu
Empreint de couleurs moyen âge,
J'entrevois la lueur d'un feu
Brillant à travers le feuillage.
Je ne sais quel parfum de jus ou de ragoût
Vient charmer mon palais et réveiller mon goût.
Une odeur grasse et caressante
En tourbillons fumeux vers moi semble ondoyer,
Et j'entends qui crépite aux flammes du foyer
Une chair fort appétissante.
Près de cet appareil blotti,
Un musicien jouait une note criarde,
Et d'hommes demi-nus une ronde hagarde
Dansait alentour du rôti.
Curieux, je regarde ; affamé, je m'approche,
Espérant du gigot happer quelque quartier…
Que vois-je? dieux puissants! c'était un homme entier
Qu'on faisait cuire au tourne-broche ! »

– Assez ! assez ! cria le roi des loups,
D'autres tableaux je te fais grâce !
Les dieux en soient loués! il existe une race
Plus perverse encore que nous !
C'est vous, engeance criminelle,
Vous qui traitez mon peuple de forban
Et qui voulez le mettre au ban
De votre histoire naturelle !
Nous croquons, il est vrai, tant que nous le pouvons,
Et surtout quand la faim nous presse,
Poulets, dindons, canards et brebis, sotte espèce
Qu'aux bontés des dieux nous devons.
De la nutrition c'est la règle suprême,
Et nous mordons à l'homme même
Quand par hasard nous en trouvons ;
Mais nous n'imitons pas ses mœurs abominables !
D'un terrible appétit si nous sommes pourvus,
Dans quel siècle nous a-t-on vus
Porter la dent sur nos semblables?
Devant ces exemples affreux
Soyons fiers de ce que nous sommes ;
Les loups valent mieux que les hommes,
Ils ne se mangent pas entre eux !

 


RÉSUMÉ :

Le roi des Loups est tombé sur un livre dans lequel le loup est présenté comme le plus méchant des êtres vivants, sanguinaire et cruel par nature. Pour le vérifier, il demande à un vieux courtisan d'aller parcourir le monde pendant six mois pour observer les hommes. À son retour, le vieux loup rapporte ce qu'il a vu.
D'abord, dans une ville, il a rencontré un homme d'une maigreur extrême, ruiné par les huissiers qui lui ont pris le peu de biens qu'il avait. Puis, dans un pré, il a vu deux hommes qui se battaient en duel: à l'issue du combat, le vainqueur a sucé le sang de celui qu'il a blessé à mort. Dans un pays lointain, le loup s'est trouvé entre deux armées alignées l'une en face de l'autre qui, bientôt se sont engagés dans une bataille féroce ; à la fin, épouvanté, il entendit le chef vainqueur qui poussait ses hommes à manger le foie et le coeur des vaincus. Quittant le monde dit civilisé, le loup s'embarqua alors pour le nouveau monde : là il trouva des anthropophages qui faisaient cuire un homme entier à la broche.
Ayant entendu ce rapport, le roi des Loups en conclut que la race humaine était bien plus perverse que les loups qui, certes, tuent pour se nourrir, mais qui, à l'évidence, valent mieux que les hommes, puisqu'il ne se mangent pas entre eux.


<== Retour