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LA CACHETTE

dans Émotions, p. 79 à 88.


à Madame Wyse, née princesse Letizia Bonaparte

C'était place Sorbonne au faubourg Saint-Germain.
Une dame y vivait sous le joug de l'hymen.
Vieux style ! l'héroïne était une greffière
Dont on citait partout la beauté noble et fière,
Qui tenait fort aux mœurs et se disait souvent,
Quoique femme de cour, sage comme au couvent.
Cette greffière donc avait, en mariage,
Pris un gros plumitif déjà mûri par l'âge.

Un jour qu'un beau procès, péniblement instruit,
Devait dans le Palais l'enchaîner une nuit,
Notre greffier jaloux, abrégeant son absence,
Sans que sa digne épouse en eût eu connaissance,
Revint et, tout à coup, au sein de la maison,
On entendit crier : « Trahison ! trahison !
– Au secours ! à la garde ! – Osez-vous bien, Madame…
– Mon ami… j'ignorais… – Oui, parbleu ! c'est infâme !
– Infâme… que dis-tu ? toi, toi que j'aime tant !
Viens, mon ami, viens donc… » Et voilà qu'à l'instant
Tout le bruit s'apaisa : le moyen, on l'ignore ;
Suffit qu'il s'apaisa… Quand reparut l'aurore,
Notre dame restait seule dans son logis,
Effarée et pâle, et… les yeux de pleurs rougis.
Elle voulait d'abord se jeter dans la Seine,
Mais elle n'en fit rien. Plus prudente et plus saine,
Une pensée éclot avec un froid souris.
Et voilà qu'elle court les cercles de Paris,
Couvre d'or et de fleurs sa chevelure blonde,
Et préside à la mode et brille dans le monde.
Tout Paris l'adora. De ses nuits, de ses jours
Le plaisir et la joie embellissaient le cours
Et la foule flatteuse, à ses goûts asservie,
Effeuillait sous ses pas les roses de la vie.
L'histoire assure enfin très sérieusement
Qu'elle eut nombre d'amis et pas un seul amant.

Mais j'entends que là-bas, pour éclairer mon conte,
Du greffier disparu l'on me demande compte.
De cette question me voilà tout surpris !
Depuis quand, s'il vous plaît, pense-t-on aux maris ?

Un mari, voyez-vous, comique personnage,
Est un quelqu'un chargé des travaux du ménage.
Il est banquier, commis, avoué, commerçant,
C'est tout ; chez lui, du reste, il est toujours absent
Ou, quand il interrompt ses éclipses commodes,
Ce n'est que pour payer la marchande de modes.
Il solde le loyer, la table, les impôts ;
Double les revenus pour les frais de chapeaux ;
Est complaisant, soumis, timide par système,
Et signe tous les ans un acte de baptême.

Les amis du greffier, ou bien de sa maison,
De son éloignement cherchèrent la raison.
Comme de son absence ils demandaient la cause,
Par forme d'entretien, pour dire quelque chose,
On leur dit : « Voyez-vous… vous sentez… dans ce temps
L'état… » De la réponse ils furent très contents :
Ils en restèrent là. De question nouvelle ?
Aucune : le portier fouilla dans sa cervelle ;
Mais, au premier de l'an comme on le payait bien,
Il ne souffla pas mot ; le quartier ne sut rien.
Le greffier, dit plus tard une feuille publique,
Était, pour sa santé, parti pour l'Amérique.

II.

C'était place Sorbonne, au faubourg Saint-Germain,
Le jour même, je crois, ou bien le lendemain
Du jour où, remuant et la cour et la ville,
Monsieur Scribe avait fait jouer un vaudeville.
Un monsieur pâle et noir, d'un œil terne et distrait,
Guettait je ne sais quoi d'affreux qui se mourait.
Or, ce qui se mourait c'était une greffière
Dont on vanta jadis la beauté noble et fière,
Mais qui, vieille à présent, de son siècle impoli
Se plaignait, et vivait chagrine dans l'oubli.

Tout autour de son lit les parents les plus proches
Restaient, les bras croisés, ou les mains dans les poches.
Deux hussards, qui semblaient chargés d'ennuis profonds,
Conversaient dans un coin de la baisse des fonds.
La garde, répondant d'une voix somnolente,
Enrageait qu'à passer la dame fût si lente.
Les femmes, par ennui, pleuraient à sangloter.
Les héritiers pleuraient du plaisir d'hériter.
Un jeune fat surtout, son neveu je le pense,
D'après le testament calculait sa dépense.
Il avait fait beaucoup de dettes qu'il jurait
De payer le jour même où sa tante mourrait.
Dès longtemps le jeune homme, en proie à la disette,
Vivait dans sa mansarde avec une grisette,
Les dimanches au soir dansait incognito,
N'avait pas de chemise et portait un manteau.
Il arrangeait déjà son futur héritage,
Et mettait sa maîtresse au quatrième étage.

La greffière pourtant, finissant de gémir,
Du sommeil éternel avait paru dormir,
Et ses parents, d'après sa sagesse notoire,
La logeaient dans le ciel ou dans le purgatoire.

Tout à coup un tison, qui de soutien manquait,
Descend du foyer, roule au milieu du parquet,
Et, comblant de vapeur la chambre qu'il parfume,
Pétille en s'arrêtant sur le plancher qui fume.
La mourante soudain sur sa couche de mort
A tressailli ; ses yeux s'ouvrent avec effort ;
Elle interrompt d'un cri ce lugubre silence,
Jette son drap, se lève, et descend et s'élance.
Comme un fantôme blanc qui sort de son tombeau,
Elle court au tison, le prend comme un flambeau,
Au milieu du foyer avec un ris farouche
Le replace, revient, se rassied, se recouche,
Tourne ses yeux éteints, vers le ciel tend les bras,
Lutte, succombe et meurt, la tête dans ses draps.

La voilà morte enfin ! On l'emboîte, on l'enterre.
Et puis le marbrier, en un grand caractère
Noir, creusé dans le marbre avec bordure d'or,
Des larmes, et beaucoup d'autres choses encor,
Lui compose une longue et brillante épitaphe
En vers français, avec des fautes d'orthographe :
« Ci-gît morte à la fleur de ses ans, de ses jours,
(Elle avait cinquante ans), un ange, que toujours
Regretteront amis et parents, la greffière »
Et cœtera… Suivaient l'histoire tout entière
Avec un long récit de grâces, de vertus,
Le tout très bien soigné, total cinquante écus !

III.

Nous voilà parvenus à notre acte troisième.
La décoration reste toujours la même,
Car c'est place Sorbonne, au faubourg Saint-Germain,
Le jour même, je crois, ou bien le lendemain
Du jour où les chargés de notre délivrance
Ont en roi des Français changé le roi de France.
Un maçon travaillait dans un appartement
Parqueté, propre et lisse, un peu noir seulement
Dans un endroit creusé comme par une flamme.

C'était là que naguère habitait une dame
D'assez bonne maison, laquelle (avant sa mort)
S'était sur son séant levée avec effort
Pour remettre au foyer, brûlant comme en décembre,
Un tison allumé qui roulait dans la chambre.

Un de ses héritiers, Gustave Désormeau,
Homme d'un grand esprit, notaire à Longjumeau,
Qui même publia dans un format commode
Un ouvrage estimé pour apprendre le Code,
Avait fait à lui seul ce raisonnement-ci :
« Ma tante (ou sa cousine) en se levant ainsi
« (Je l'ai toujours connue une femme hardie),
« N'avait pas sûrement eu peur de l'incendie.
« Donc une autre raison agissait sur elle ; or
« Elle a dû cacher là de l'argent ou de l'or,
« C'est sûr ; donc à l'hôtel il faut mettre l'enchère. »
Ainsi dit, ainsi fait ; l'emplette devint chère.
Même on en causa ; mais il donna pour raison
Son respect… Le motif vrai, c'était le tison.

Puis il met là-dessus un maçon qu'il surveille.
On brise le parquet et l'on voit… ô merveille !
Cherchez ! Une cassette avec de beaux joyaux ?
Eh non ! – Un portefeuille avec des bons royaux ?
Non ! – Un coffre rempli de louis d'Henri Quatre ?
Non ! vous ne tenez pas. Je vous le donne en quatre !
Devinez !… Sous l'habit d'un duc, d'un grand seigneur,
Il y trouve… un squelette !… avec la croix d'honneur !
Lui qui croyait gagner un trésor, je vous laisse
A penser s'il manqua de tomber en faiblesse !
Il s'enfuit : on s'assemble. Alors horreur ! effroi !
Descente de monsieur le procureur du roi,
Ou de quelqu'autre enfin de ces gens qui s'adjugent
Le droit de jugeailler, qui siègent et qui jugent
Et jugeront toujours les actes malséans
Sous Henri de Bourbon ou Louis d'Orléans.
On avertit le Roi, qui, pour avoir justice,
Voulut qu'on avertît le préfet de police.
Le préfet avertit sa femme, ses amis ;
La femme du préfet avertit un commis ;
Et le commis, trouvant l'aventure bouffonne,
En rit seul avec elle et n'avertit personne.

Je pourrais maintenant, si vous étiez discret,
De l'intrigue à vous seul révéler le secret.
Oui ? bien ! mais chut !… voici ce qu'on sait d'authentique :
Le greffier n'était pas parti pour l'Amérique !…


RÉSUMÉ

Une dame parisienne, épouse d'un greffier, fut surprise par son mari en compagnie d'un amant. Ce jour-là, les voisins entendirent le bruit d'une violente querelle, puis plus rien, le silence… Quelque temps plus tard, on vit la dame, richement parée, menant belle vie dans les cercles de Paris.
Mais qu'était devenu son greffier de mari ? Le bruit courut qu'il était parti pour l'Amérique.
Bien plus tard, on retrouva notre greffière mourante, entourée de sa famille attendant l'héritage. C'est alors qu'on la vit se lever brusquement et remettre dans le feu de la cheminée un tison qui avait roulé sur le parquet de la chambre, le brûlant légèrement. Aussitôt après, elle mourut et fut enterrée.
Un de ses héritiers, pensant que son geste s'expliquait pas le désir de protéger de l'or caché sous le parquet, acheta fort cher la demeure de la dame. Puis il fit soulever le plancher et on trouva, en lieu de trésor… un squelette!
Le greffier n'était pas parti pour l'Amérique!


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