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UNE DÉMARCHE


dans Gens de maison (1892)

 

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LUCIENNE DE BERCY, 25 à 30 ans.
UN MONSIEUR, 50 ans passés. Favoris grisonnants
DES GARENNES, 18 ans.
UNE FEMME DE CHAMBRE, jeune et qui fera son chemin.

Chez Lucienne. Quartier Marbeuf. – Dans la matinée. Lucienne est à peine sortie du bain. Sa femme de chambre vient l'avertir qu'un monsieur désire absolument lui parler. – « Qu'est-ce que c'est que ce monsieur ? » – Un homme dans l'âge mûr, grave, bien comme il faut ! – Il est au petit salon ? – Oui, Madame. – Qu'est-ce qu'il veut ? – Parler à Madame. –  C'est bon, j'y vais. » Et lucienne, se vêtant au hasard d'un tas de jolies choses de soie et de dentelles qui l'enveloppent sans l'habiller, se dirige vers la pièce où l'attend le visiteur.

 

LE MONSIEUR, se levant, très respectueux. — Madame.

LUCIENNE. — Monsieur. (Elle lui fait signe de se rasseoir, et elle s'assoit elle-même.) Puis-je savoir, Monsieur... ?

LE MONSIEUR. — Parfaitement, Madame. Je n'irai pas par quatre chemins. Il s'agit de monsieur Gontran.

LUCIENNE. — Quel Gontran ? Je ne comprends pas.

LE MONSIEUR. — Si Madame, vous me comprenez. Gontran, le jeune Gontran, le vicomte Gontran des Garennes enfin !

LUCIENNE, après une petite minute d'hésitation. — En effet, je connais un peu monsieur des Garennes. (À part.) Ah ! mon Dieu ! comme ils se ressemblent !

LE MONSIEUR.— Ne dites pas un peu.

LUCIENNE. — Je veux dire que je ne le connais pas depuis longtemps.

LE MONSIEUR. — À la bonne heure, parce que ce n'est pas la même chose ; vous ne le connaissez que depuis quinze jours, mais vous le connaissez beaucoup, beaucoup... Est-ce vrai ?

LUCIENNE, très digne. — Je vois trop à qui j'ai affaire, monsieur, pour ne pas comprendre toute la délicatesse de la situation. Vous me saurez donc gré, par égard pour vous, de ne pas insister sur le caractère des relations que je puis avoir avec monsieur Gontran.

LE MONSIEUR. — Peu importe, Madame, je sais tout.

LUCIENNE. — Tout ?

LE MONSIEUR. — Tout. Le jeune homme ne me quitte pour ainsi dire pas, je suis sans cesse avec lui, près de lui…

LUCIENNE, avec un imperceptible sourire. — Pas toujours, cependant ?

LE MONSIEUR. — C'est vrai. Par instants, il m'échappe… Mais, à cela, il y a plusieurs bonnes raisons. D'abord, si jeune soit-il – car il est très jeune !

LUCIENNE. — Très.

LE MONSIEUR. — Dix-huit ans ! C'est encore un enfant...

LUCIENNE. — Déjà un homme !...

LE MONSIEUR. — Si jeune soit-il, je suis bien forcé de lui accorder une certaine liberté relative ; ensuite, mon âge, ma situation ne me permettent pas toujours de le suivre autant et aussi loin que je le voudrais.

LUCIENNE. — Oh ! je comprends bien cela !

LE MONSIEUR. — Pourtant, je le quitte le moins possible, je l'accompagne à ses cours, à l'école des sciences morales et politiques, car vous n'ignorez pas qu'il travaille encore ?

LUCIENNE. — Il me l'a dit.

LE MONSIEUR. — S'il le fait avec moins d'application depuis une quinzaine, vous en savez la cause. Je sors aussi souvent avec lui, soit à pied, soit en voiture, dans son buggy…

LUCIENNE. — Mais enfin, permettez, Gontran n'est plus…

LE MONSIEUR, la reprenant. — Monsieur Gontran.

LUCIENNE. — Je vous demande pardon, j'oublie que devant vous… Monsieur Gontran n'est plus un petit collégien, il pourrait bien se fâcher, et vous signifier…

LE MONSIEUR, avec force et volonté. — Non, Madame, non, il connaît son père, et quand son père parle, il obéit.

LUCIENNE, un peu piquée. — Allons, c'est un fils modèle ! Mais, en somme que souhaitez-vous de moi, au juste, Monsieur ? Je m'en doute bien un peu, à vrai dire.

LE MONSIEUR. — Qui sait ? Je ne suis pas aussi terrible que peut-être vous le supposez. Écoutez-moi. Voyez d'abord en moi un ami.

LUCIENNE. — ? ?

LE MONSIEUR. — Un ami sérieux, qui a vécu, et qui ne peut vous donner que d'excellents conseils. C'est l'ami qui vous parle ici pour vous éviter les rigueurs du père…

LUCIENNE. — Il suffit, Monsieur.

LE MONSIEUR. — Si le père seul s'en mêlait... ce serait terrible.

LUCIENNE. — J'ai compris, Monsieur, j'ai compris.

LE MONSIEUR.— Mais je suis là, heureusement, et c'est pour vous éviter à tous les deux des ennuis ou des catastrophes que je suis venu moi-même vous trouver...

LUCIENNE.— En dehors du… ?

LE MONSIEUR. — En dehors du jeune homme bien entendu ! pour vous demander…

LUCIENNE. — De rompre ?

LE MONSIEUR. — Oh non, je ne vais pas jusque-là.

LUCIENNE. — ! !

LE MONSIEUR. — Non, je ne vous en demande pas tant. Pour-avoir certaines idées très arrêtées, je comprends bien aussi les tolérances de mon époque. Les choses peuvent parfaitement rester en l'état. Vous n'êtes pas coupable d'un gros crime, après tout ! vous suivez la loi de dame Nature, et il faut que jeunesse se passe.

LUCIENNE, assez interloquée. — Comment ! Vous ne… mais que me demandez-vous en ce cas ?

LE MONSIEUR. — De la sagesse, de la bonté, de la raison. Tenez, je vais m'expliquer franchement et mettre les points sur les i. Aussitôt que vous avez eu fait tous deux connaissance, je l'ai su, le lendemain même.

LUCIENNE. — Comment cela ?

LE MONSIEUR. — Par lui.

LUCIENNE. — Gontran ?

LE MONSIEUR. — Monsieur Gontran. Il me dit tout.

LUCIENNE. — Singulière idée, vous m'avouerez !

LE MONSIEUR. — En quoi ? J'y vois au contraire une preuve de confiance et d'attachement qui me rapproche encore de lui. J'ai donc su comment vous vous étiez rencontrés dans une petite soirée d'amis, comment vous vous étiez plu, et comment, comment, comment !…

LUCIENNE, confuse. — Je vous en prie, monsieur.

LE MONSIEUR. — Ne soyez pas gênée avec moi, je ne vous fais pas de reproches. Jusque-là, je n'ai rien dit, j'ai pensé simplement en moi-même : « C'est une liaison de son âge, c'est parfait. » Mais voilà qu'hier j'ai trouvé par terre, dans sa chambre, une lettre… (Il sort de sa poche une lettre qu'il montre à Lucienne.)

LUCIENNE. — Ma lettre !

LE MONSIEUR. — Je l'ai lue, naturellement.

LUCIENNE. — Mais c'est très malhonnête, Monsieur, ce que vous avez fait là. Comptez que je le lui dirai.

LE MONSIEUR. — Il en rira, Madame, il sait bien que je lis toutes ses lettres, et cela lui est égal. Dans cette lettre j'ai vu que vous lui demandiez… un petit service, deux mille francs.

LUCIENNE. — A titre de prêt, monsieur ! entendez ! à titre de prêt. Je les lui aurais rendus.

LE MONSIEUR. — En nature.

LUCIENNE. — Comment dites-vous ? Des grossièretés à présent ! Ah çà ?

LE MONSIEUR. — Mais non, Madame, je me permets une plaisanterie. Et c'est tout.

LUCIENNE. — Vous appelez ça une plaisanterie. C'est à se demander, Monsieur, où et par qui vous avez été élevé ?

LE MONSIEUR. — Mon éducation a été faite, Madame, par des maîtres que je vous souhaiterais. Je reprends et j'achève. Sur les questions de sentiment, – à condition toutefois qu'elles n'amènent pas de troubles dans la vie et dans la santé du jeune homme – je consens à fermer les yeux aussi longtemps qu'il le faudra. Mais pour ce qui est de l'argent, cela regarde le père ; c'est le père qui devra payer tôt ou tard, c'est avec le père que vous auriez maille à partir, et je vous l'affirme, vous ne seriez pas la plus forte. Il est donc raisonnable, pour ne pas en arriver là, de ne pas demander d'argent à son fils. Promettez que vous l'aimerez sans lui demander d'argent, rien qu'avec votre coeur.

LUCIENNE.— Je ne vous cacherai pas, monsieur... que votre attitude... votre langage... enfin je n'en suis pas encore revenue, et je crois bien que ce qui m'arrive là, ici, est unique au monde.

LE MONSIEUR. — Vous promettez ?

LUCIENNE.— D'aimer pour rien Gontran ?

LE MONSIEUR, la reprenant. — Monsieur Gontran.

LUCIENNE.— Oui, je promets. Pour la beauté du fait, je promets.

LE MONSIEUR. — C'est très bien. Je vous remercie.

LUCIENNE, à part. — Et il s'appelle des Garennes !

LE MONSIEUR. — Vous dites ?

LUCIENNE. — Rien.

LE MONSIEUR. — J'ai votre parole, je suis rassuré. Je n'ai donc plus: Madame, qu'à me retirer, en vous priant de m'excuser pour ma démarche,si étrange qu'elle ait pu vous paraître ! Mais ça serait à refaire que je le referais. Voulez-vous me permettre, avant de prendre congé, de me nommer…

LUCIENNE. — Inutile, Monsieur, je sais à qui je parle. (La femme de chambre entre, gênée.) Qu'y a-t-il ?

LA FEMME DE CHAMBRE. — C'est… c'est…

LUCIENNE. — Dites.

LE MONSIEUR, condescendant. — Vous pouvez tout dire devant moi.

LA FEMME DE CHAMBRE. — C'est monsieur Gontran.

LUCIENNE. — Qu'il n'entre pas !

LE MONSIEUR. — Qu'il entre.

LUCIENNE.— Comment ! vous voulez… Oh !

LE MONSIEUR. — Oui, qu'il entre. Il se fâchera peut-être, au premier abord, de me rencontrer. Mais après il en rira.

LUCIENNE. — Qu'il entre donc ! C'est la première fois que je vois ça, par exemple !

DES GARENNES, entrant (à Lucienne). — Bonjour, chou. (Apercevant le Monsieur.) Qu'est-ce tu fiches ici, toi ?

LE MONSIEUR, l'air sévère, montrant Lucienne. — Madame vous le dira, Monsieur.

LA FEMME DE CHAMBRE, à part. — Ça va se gâter.

DES GARENNES, au Monsieur. — Tu dû as encore faire une gaffe, comme ça t'arrive souvent ? Ouste, rentre à la maison, nous causerons ce soir. Et plus vite que ça, hein ? Et puis passe chez mon bottier.

LE MONSIEUR. — C'est bon, j'y vais. (Il salue Lucienne, interdite.) — Madame. (Puis il sort.)

DES GARENNES, à Lucienne. — Qu'estce que ça signifie toutes ces histoires-là ! Veux-tu me l'expliquer ?

LUCIENNE, tombant des nues. - Oh ! mon chéri ! mon chéri !

LA FEMME DE CHAMBRE. — Oh ! monsieur Gontran ! vous, un homme bien appris !

DES GARENNES. — Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce que vous avez ?

LUCIENNE. — Comme tu parles à ton père !

LA FEMME DE CHAMBRE. — Un si beau vieillard !

DES GARENNES. — Mon père ! Mon p… Mais c'est mon larbin ! c'est Denis qui m'a élevé ! Une vieille fripouille qui est à la maison depuis dix-huit ans ! T'as cru que c 'était… Oh ! Seigneur, ma biche, que c'est drôle !

LA FEMME DE CHAMBRE. — Alors c 't homme-là, ce monsieur-là, c'est un domestique ? Eh bien ! ça me fait un plaisir ! un plaisir !

LUCIENNE, à Gontran. — Ah ! écoute ; ma foi, il est épatant !

DES GARENNES. — Je te crois qu'il est épatant. C'est-à-dire qu'il est à mille pics au-dessus de papa !


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