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REÇU


dans Petites Fêtes (1890)

 

Mon père m'avait dit : « C'est convenu, je t'attendrai à la Bourse. » – « Et moi, tu me trouveras à la maison », avait ajouté ma mère. Puis tous deux m'ayant embrassé avec force : « Va, mon petit, ne te trouble pas et tout ira bien ! »

Je partis.

C'était le matin du 5 août 1870. Depuis une vingtaine de jours que la guerre était déclarée, une grande fièvre surexcitait Paris ; tout prenait un air d'inquiétude effarée, on vivait dans une sorte d'attente de chaque instant, aiguë et douloureuse. Je me souviens très bien. Mais, jusqu'au jour de ma mort – et même après ma mort, si, comme le pensent quelques-uns, l'âme garde la mémoire des choses de la terre – je me rappellerai surtout cette date du 5 août. Je marchais d'un pas heureux. La veille, j'avais passé la première partie de mon baccalauréat, l'écrit, comme nous disions dans notre jargon d'écolier et, à part le thème allemand que je craignais d'avoir manqué (au collège on nous apprend si mal et si peu les langues vivantes !) je n'étais pas mécontent du reste. Ma version latine n'avait même pas un faux-sens, et mon discours (Scipion remerciant Massinissa, roi des Numides, de l'alliance qu'il veut bien lui prêter) se terminait par une péroraison assez hardie. Certainement, je serais admissible. Quant à l'oral, il ne me faisait pas peur, pourvu, toutefois, que ces maudites mathématiques, sur lesquelles j'avais toujours été peu ferré, n'allassent pas me jouer un mauvais tour. Et j'allais, le pied léger, m'arrêtant parfois une seconde aux kiosques des marchandes de journaux, où étaient épinglées des caricatures de Prussiens terrassés par des zouaves et des portraits du prince impérial, à cheval près de son père.

Il faisait un temps admirable, un de ces merveilleux temps qui font éclater la joie d'une capitale, rayonner ses monuments, sourire ses jardins, ses fleurs, ses femmes, resplendir toutes ses beautés. Les terrasses des cafés regorgeaient de causeurs bruyants, assis à l'ombre des tentes, qui buvaient des boissons fraîches avec des pailles. Aucun promeneur n'avait de paletot ; tout le monde en taille ; et les arroseurs au milieu de la chaussée, debout parmi les voitures se croisant en tous sens, envoyaient des gerbes d'arc-en-ciel dans les jambes des chevaux. Aussi je pensais en moi-même : « Non l non I Il fait trop beau pour que je ne sois pas reçu ! » tellement cette espèce d'allégresse confiante qui flottait dans l'atmosphère ce matin-là me semblait la joie anticipée de Paris pressentant mon succès, le célébrant déjà.

Le dernier coup d'onze heures sonnait quand j'arrivai à la Sorbonne. Les camarades, au nombre d'une douzaine, en compagnie desquels j'avais passé la veille mon examen écrit, étaient déjà tous rassemblés, aussi impatients que moi de connaître le résultat dela première épreuve. C'était à l'entresol, dans une pièce triste et sans meubles, aux murailles nues, garnie uniquement de bancs de bois, une pièce qui sentait fade, quelque chose comme une odeur de vieux dictionnaires. Seul, assis dans un coin à une petite table, se tenait immobile avec son dos tassé, le garçon de salle, le père Soleil, ainsi qu'on n'a cessé de l'appeler pendant dix ans, à cause de ses longs cheveux qui partaient en rayons autour de sa tête comme ceux du vénérable M. Chevreul.

Appuyé contre la fenêtre, je regardais à travers les carreaux la vaste cour de cette Sorbonne austère. Du fronton de son église où se lisait en capitales d'or noirci la fameuse inscription : ARMANDUS IOANNES. CARD. DUX RICHELIUS, mes yeux, après s'être arrêtés sur le médaillon de Victor Cousin, étaient invinciblement attirés à gauche par l'opulent cadran solaire Louis XIV où galopait sur fond d'azur le quadrige de Phaéton ; puis, mes pensées m'absorbant peu à peu au point de me rendre étranger à tout spectacle, je ne songeai plus qu'à cette fatale séance dont chaque minute me rapprochait. Je me représentais la table à tapis vert derrière laquelle allaient m'interroger froidement ces messieurs. Déjà je croyais entendre un flot de questions : – Parlez des Habsbourg ? – Que savez-vous de Lacédémone ? – Où est né M. de Humboldt ?… Quand tout à coup la porte fut ouverte avec violence, et M. Mansard, un des examinateurs qui était de l'Académie française, fit irruption parmi nous.

Il était pâle comme un linge, et les papiers qu'il avait à la main bruissaient sous ses doigts tremblants. À sa vue, le père Soleil s'était dressé, d'un bond, s'apprêtant à nous commander : « Silence, messieurs ! » mais il n'en eut même pas la peine, car aussitôt chacun s'était tu, saisi par l'étrange et soudaine apparition de M. Mansard.

Il porta enfin une de ses mains à son front, lea yeux clos un instant, comme un homme qui craint de n'avoir pas la force de parler, puis d'une drôle de voix, d'une voix de vieillard qui lui restait dans fa gorge et qui n'était pas sa voix naturelle :

– Messieurs… vous êtes tous admissibles… tous reçus… Pas d'oral. Grande… grande victoire !… une armée prisonnière… le prince Frédéric-Charles tué… Mac-Mahon superbe… héros !… Crions : Vive la France !… mes enfants.

Tous à la fois, dans un même élan, M. Mansard, le père Soleil, nous poussâmes avec force le grand vivat, que les pierres de l'antique Sorbonne semblaient pousser avec nous, puis, dégringolant quatre à quatre les escaliers, nous partîmes en courant dans les rues.

Une allégresse extraordinaire, inouïe les affolait. Des clameurs et des hurrahs retentissaient, mêlés aux éclats de rire des femmes qui paraissaient en état d'ivresse. Partout des bras tendus, des chapeaux agités, des cannes brandies. On se serrait les mains, on s'embrassait en se prenant la tête comme au retour d'un long voyage ; des gens qui ne se connaissaient pas se tutoyaient en s'appelant par des petits noms qui n'étaient pas les leurs. Des rondes de gamins tournaient éperdûment au milieu de la chaussée, empêchant la circulation des voitures ; et c'était des rugissements de joie, des couplets de Marseillaise lancés à pleine poitrine, des pétards, des sifflets, des trompettes, des gaietés de peuples, des : « À Berlin ! » des : « Vive l'Empereur ! » qui se confondaient et montaient vers le ciel comme la voix de la mer, par un jour de grande houle. Tout le monde était heureux ; les pauvres oubliaient de mendier. Je revois encore un sergent de ville, à l'œil dément, rue Vivienne, qui faisait tourner son bicorne au bout de son épée, ainsi que font les jongleurs avec une assiette. Et de toutes parts, en haut, en bas, à tous les étages et jusque sur les toits, jusqu'aux tuyaux des cheminées flottaient, claquaient, flambaient des centaines, des milliers de drapeaux tricolores apparus, hissés et déployés en moins d'un quart d'heure sur Paris qui n'était plus maître de son exaltation.

Lorsque j'arrivai devant la Bourse, la place était noire de monde. Le cadran marquait une heure de l'après-midi. Et toute cette foule, tassée en plein air, poussait de telles vociférations qu'on eût dit le tapage de la Corbeille aux abois grossi au centuple et répercuté par tous les échos. Je fendis les groupes de mon mieux et je trouvai enfin mon père adossé à une des colonnes du péristyle.

– Reçu I m'écriai-je en lui sautant au cou ; reçu, papa ! Et je lui contai la chose en quelques phrases entrecoupées : « Admissible d'abord… puis l'arrivée de M. Mansard… pas d'oral… et tous hacheliers ! »

Quand j'eus terminé : « Bravo ! fit-il, deux vietoires à la fois… mais c'est surtout l'autre, la grande qu'il faut fêter I Tiens… petit… prends, c'est à toi ! » Et d'une main que l'émotion rendait maladroite et touchante, il décrocha de son gilet sa montre qu'il me tendit, oui son chronomètre d'or.

Je m'en emparai, stupéfait, n'osant croire à mon bonheur, et comme je voulais le remercier : « C'est bon. Va dire la nouvelle à ta mère, et cours après dans les rues jusqu'au dîner. Il faut que tu voies ça… Pour plus tard, ça te fera des souvenirs ! » Il ajouta encore : « Ah I ce Mac-Mahon I ce Mac-Mahon ! quel homme ! Il a marché au canon, il a recommencé le coup de Magenta ! »

Nous demeurions à cette époque place des Petits-Pères. Quelques minutes après j'étais dans les bras de maman qui n'en revenait pas, la pauvre femme, de toutes ces bonnes nouvelles éclatant à la fois. La grande bataille gagnée par le maréchal… les quatre cent mille prisonniers… M. Mansard, le prince Frédéric-Charles… mon bachot, tout cela lui donnait le vertige… Elle pleurait et riait à la fois. Et puis aussi elle pensait aux mutilés, aux morts, aux familles qui avaient dû payer cette belle gloire de la perte d'un des leurs : mari, frère ou enfant, ceux-là qui ne seraient pas de la rentrée triomphale quand les femmes de Paris, du haut du balcon, jetteraient à poignées des fleurs… Et elle concluait, avec un gros soupir : « Ça n'est pas juste, mon petit Jacques… À côté des blessés, en tête, on devrait faire marcher les veuves, les mères, les orphelins… qu'ils aient au moins leur part d'un honneur qui leur a coûté si cher ! »

Cependant je la quittai bientôt. Les boulevards m'attiraient. À mon tour, j'avais hâte de me mêler à cette bruyante joie du dehors qui commençait à me monter au cerveau, joie de rue et de carrefour où je retrouvais, écolier que j'étais encore, quelque chose du délire des ardentes récréations où se fatigue la jeunesse.

Pendant une heure, pendant deux heures je marchai, je courus au hasard, tout droit devant moi. Je ne pensais à rien, je me sentais très fier d'être Français plutôt qu'Anglais, Russe ou Espagnol ; les mots : « Allons ! enfants de la patrie ! » que j'entendais sortir de la bouche des hommes du peuple, me semblaient animés d'un souffle presque religieux. C'est ce jour-là certainement que, pour la première fois, l'amour du pays me fut révélé, dans ce qu'il a de plus intime et de plus troublant.

Mais, chose étrange, à mesure que se prolongeait ma course, les manifestations de l'allégresse publique paraissaient devenir plus rares, la foule s'éclaircissait, les chants ne résonnaient plus… Et tout à coup, je vis à une fenêtre des gens qui retiraient les drapeaux… les drapeaux de fête arborés tout à l'heure ! Comme si c'eût été là un signal attendu en cinq minutes ils disparurent tous, les petits qui avaient des plumes au bout de leur hampe, les grands surmontés d'aigles d'or, ceux en calicot, ceux en soie, ceux en papier… tous. Les fenêtres se fermèrent, le soleil se voila de nuages couleur de gros sang, et un silence de mort accabla les rues où les passants marchaient vite et tête basse. Alors, m'étant approché d'un commissionnaire, assis sur ses crochets, qui tenait à la main une pipe éteinte, je lui demandai :

– Qu'y a-t-il donc, monsieur, qu'on enlève ?…

Il ne me laissa pas achever.

– Y a que la nouvelle de la victoire était fausse… Paraît que Mac-Mahon a été brossé. Toujours nous sommes trahis, nom de Dieu ! » et de ses gros doigts il cassa, comme une allumette, sa pipe en plusieurs morceaux.

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Je me rappelle notre dîner ce soir-là. Maman disait de sa voix douce :

– Il faut manger tout de même, papa, vous serez malade… » Lui, sans répondre, faisait non de la main, et restait immobile, penché sur son assiette, où les larmes tombaient goutte à goutte. Notre vieille bonne Eulalie elle-même avait les yeux rouges. Ah I que c'était triste !

Après le repas, maman avait coutume, tous les jours, d'aller dire son chapelet à Notre-Dame-des-Victoires. Je l'accompagnai, n'osant pas rester près de mon père dont la douleur muette m'étonnait et m'effrayait à la fois.

Quand nous entrâmes, l'église entière était plongée dans les ténèbres, à l'exception de la chapelle de la Vierge qui resplendissait tout au fond de l'éclat des cierges plantés par centaines sur les chevalets de fer. Leurs longues flammes pieuses éclairaient les plaques de marbre, les cœurs de vermeil, et aussi les panoplies d'épaulettes, les croix d'honneur, les sabres, les épées, les haussecols, tous les ex-voto de Crimée, d'Italie, du Mexique.

Une foule de femmes, des femmes pauvres en cheveux ou en bonnet, des femmes riches ayant un valet de pied debout derrière leur chaise, et des hommes aussi, des hommes décorés, des hommes en blouse, des petits bourgeois priaient, disaient des chapelets, imploraient.

Pas de cierge consumé qui ne fût remplacé à l'instant. Et la grande Vierge, avec sa couronne d'or fermée qui la coiffait comme un casque, et son triomphant sourire de bonté, semblait dire malgré tout : « Ayez confiance en moi, hommes, filles, femmes, enfants de France, vous tous qui pleurez des batailles et qui souffrez de la guerre, je suis la Dame des Victoires ! »

Et voilà dix-neuf ans que ces choses-là se sont passées.


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