<== Retour


PRESBYTÈRE


dans Gens de maison (1892)

 

PAULIN, 45 ans. BERNARD, 32 ans.

Au premier étage d'une vieille petite maison, adossée au flanc d'une église. — dans un quartier de Paris, assez éloigné. Bernard vient de sonner, vers les trois heures de l'après-midi. Paulin lui ouvre.

 

BERNARD. — Monsieur l'abbé Picardon, s'il vous plaît ?

PAULIN. — Monsieur le curé n'est pas là, Monsieur.

BERNARD. — Sapristi  ! Est-ce qu'il va tarder à rentrer ?

PAULIN. — Rentrer ? Mais monsieur le curé n'est pas à Paris, il est absent pour deux jours... Monsieur le curé a été forcé de partir en grande diligence...

BERNARD.— Sans doute quelque malade, en province ?

PAULIN. — Oh ! non, Monsieur. Mais Monsieur ne sait donc pas ? Je vois que Monsieur n'est pas au courant ?

BERNARD. — De quoi ?

PAULIN. — De ce qui nous arrive.

BERNARD. — Non. Vous avez le feu ?

PAULIN.— Monsieur le curé est nommé évêque.

BERNARD. — Fichtre. Ça n'est pas de la petite musique.

PAULIN, un peu choqué. — Oh ! Monsieur. Mais pardon, qu'est-ce qui vous amène ? Vous désirez donc beaucoup voir monsieur le curé... je veux dire monseigneur ?

BERNARD. — Assez.

PAULIN.— Est-ce pour vous confesser ?

BERNARD. — Non, merci. Moi je n'en use pas. C'est pour mon patron, monsieur Labourette, un gros négociant retiré, riche à claquer... Eh bien, de ce moment-ci, le pauvre homme, il ne bat que d'un aileron, et alors Madame m'a envoyé comme ça chercher votre curé... que je le ramène le plus vite possible.

PAULIN. — Ah  ! mon Dieu ! Pourquoi ne me disiez-vous pas ça plutôt ? Je vais faire prévenir monsieur l'abbé Lenfantin, le premier vicaire.

BERNARD. — Une minute. Ne vous affolez pas. Dans le fond, tout ça n'avance à rien.

PAULIN. — Les derniers sacrements ! Vous osez...

BERNARD. — Ça n'avance à rien, parce. que monsieur Labourette est un athée, un libre-enseur, quoi, qui a été élevé chez les francs-maçons.

PAULIN. — Alors pourquoi demande-t-il les secours de la religion ?

BEnNATID. — Mais les demande pas du tout. C'est Madame qui veut, malgré.

PAULIN. — Elle a raison.

BERNARD.— Quant à lui, à Monsieur, il a déclaré devant moi, pas plus tard que ce matin, que si un seul quelconque abbé entrait dans sa chambre, il s'escaladerait dessus et qu'il le mordrait.

PAULIN. — Mais il a la rage.

BERNARD. — Non, une fluxion de poitrine.

PAULIN. — Le malheureux ! Il sera damné.

BERNARD. — On n'en meurt pas. Et puis, c'est son affaire.

PAULIN. — Comme vous portez peu d'intérêt au salut de votre maître ! On voit bien que vous êtes son serviteur. Moi, je ne suis pas ainsi avec le mien. J'aime monseigneur.

BERNARD. — Tiens, parbleu ! s'il est gentil avec vous.

PAULIN. — Il est plus que gentil, il est bon. C'est le pasteur, le bon pasteur. Il méritait vraiment de monter en grade.

BERNARD. — Où c'est-il qu'on l'a nommé ?

PAULIN. — Je ne sais pas encore où. C'est dans le Midi, voilà tout ce que j'en sais.

BERNARD. — Vous aurez chaud. Vous l'accompagnerez ?

PAULIN. — Certes.

BERNARD. — Vous vous plaisez beaucoup avec les prêtres ? Je m'aperçois de ça.

PAULIN. — Je les aime parce qu'ils sont bien élevés, qu'ils parlent à tout le monde comme à des dames.

BERNARD. — Oui, c'est leur costume qui veut ça. On ne peut pas dire le contraire, c'est des messieurs très caressants. Et où c'est-il qu'il est allé s'absenter pour deux jours, votre patron ?

PAULIN. — Monseigneur ? Dans sa famille, à la campagne.

BERNARD. — Il doit connaître le pape ?

PAULIN. — Je pense. Sans ça, le pape ne l'aurait pas proclamé évêque.

BERNARD. — C'est tout de même épatant !

PAULIN.— Quoi ?

BERNARD. — D'être le pape. Moi, j'aurais bien aimé... Seulement, voilà, il faut bien des études, se bien conduire, savoir des langues, et puis, et puis... toutes les machines qu'a rapport à la conscience... alors, avec tout ça, peut-être ? si on est un malicieux de vieillard on peut décrocher d'être pape. Votre patron le sera.

PAULIN. — Oh ! c'est bien gros !

BERNARD. — Bah ! en république ! On en a vu de plus raides.

PAULIN. — C'est vrai.

BEHNARD. — Je vous envie, tenez. Vous devez avoir une existence très heureuse ?

PAULIN. — Ah Dieu, oui ! Le rêve, le paradis sur terre. Je ne changerais pas avec vous.

BERNARD. — Je comprends ça. Vous n'avez pas beaucoup d'ouvrage ?

PAULIN. — Mais si, pas mal. Surtout maintenant que Monsieur est Monseigneur. Il va y avoir à nettoyer en plus les crosses...

BERNARD. — Ses instruments.

PAULIN. — Si vous saviez les cadeaux qu'il a déjà reçus ! C'est miraculeux ! Des boîtes, des écrins... plein le placard de son cabinet de toilette !

BERNARD. — C'est les cléricaux qui lui donnent des belles affaires pour l'encenser.

PAULIN. — Et l'anneau qu'il a au doigt depuis avant-hier... un saphir gros comme un oeuf...

BERNARD. Je connais... c'est des bagues pour bénir. Ils feraient mieux de donner tous ces bijoux-là aux pauvres.

PAULIN. — Mais ils donnent aux pauvres ! et beaucoup ! Ils en donnent bien assez !

BERNARD. — Tiens, puisqu'ils en ont de trop !

PAULIN. — Vous n'êtes pas juste. Vous me faites l'effet d'un libre-penseur comme votre patron.

BERNARD. — Je ne suis rien. Ça m'est parallèle. (S'approchant d'une petite bibliothèque, dont les rayons sont chargés de livres.) Ah ! ah ! voilà des romans.

PAULIN. — Voulez-vous vous taire ! Ce sont des livres de Monseigneur, des livres honnêtes..

BERNARD, qui regarde les titres. Pardon. — SATAN CONFONDU, par un docteur en droit canon. — FLEURETTES SACERDOTALES. MANUEL DE LA VRAIE POLITESSE CHRÉTIENNE. – L'ART D'APPRENDRE EN RIANT DES CHOSES FORT SÉRIEUSES, par un membre de l'Académie des arcades de Rome et de Poitiers. Nom d'un bonhomme  ! j'aime mieux mon feuilleton  !

PAULIN. — Chut ! ne prononcez pas de vilaines paroles.

BERNARD. — C'est bon, je me tais. (Montrant sur une table un paquet de lettres et de papiers sous bande.) Et j'espère qu'en voilà une correspondance !

PAULIN. — Tout bonnement des prospectus, des offres de service qui arrivent en quantité depuis l'épiscopat de Monsieur. Tenez, regardez si je mens ? (Il lui tend les papiers.)

BERNARD, prenant et lisant. — Douillettes et soutanes mérinos triple chaîne, façonné, ondulé, drap de Tunis, Biarritz, vénitienne, serpentine, grain de poudre, etc... Saprelotte, vous vous traitez bien !

PAULIN. — Il n'y a qu'un malheur, c'est que ça n'est pas ces soutanes-là que porte monseigneur. Si vous les voyiez, ses soutanes, elles sont en méchant drap, toutes trouées, rapiécées, et vous n'en voudriez pas.

BERNARD.— Bien entendu.

PAULIN. — Ne prenez donc pas des airs d'ironie, allez. Monseigneur est un saint... Ah  ! mon Dieu ! mais j'y pense. Et votre Monsieur qui attend ? Nous sommes là, nous bavardons... alors que d'un moment à l'autre...

BERNARD. — Oui. Madame doit joliment s'impatienter !

PAULIN. — Je vais faire avertir l'abbé Lenfantin.

BERNARD.— Est-ce bien la peine ?

PAULIN. — Comment ! si c'est la peine  !

BERNARD.— Dame... (On sonne.)

PAULIN. — (Il ouvre. Une domestique paraît, en tablier.) Qu'est-ce que c'est ?

BERNARD. — C'est Rose, notre cuisinière.

ROSE. — Ah  ! vous voilà, Bernard.

BERNARD.— Qu'est-ce qu'il y a ?

ROSE. — Je venais vous chercher. Monsieur est passé.

PAULIN. — Ah ! mon Dieu !

BERNARD, à Paulin. — Vous voyez bien que ça n'était pas la peine.

PAULIN. — Quel chagrin aura votre dame !

BERNARD. — Ça ne fait rien. On mettra tout de même : DÉCÉDÉ MUNI DES SACREMENTS DE L'ÉGLISE.

PAULIN. — Oui. Et puis le fait est qu'on y allait… on allait y aller… Si Monseigneur avait été là… je le prévenais, et certainement il y allait...

BERNARD. — Non ? Vraiment, un évêque ? Il se serait dérangé ainsi pour le premier mourant venu ?

PAULIN .— Oui, Monsieur.

ROSE. — Un évêque ?

PAULIN. — Oui, Madame  ! Comme je vous le dis.

BERNARD. — Bravo !

ROSE. — Eh bien ! c'est à la louange de la religion, parce qu'en dehors des prêtres, personne n'en ferait autant. (A Bernard.) Là, rentrons.

BERNARD, à Paulin. — Fâché de vous avoir dérangé. Bonsoir, Monsieur.

ROSE, à Paulin. — Bonsoir, Monsieur.

(Ils partent.)

**

PAULIN, seul, après avoir refermé la porte. — Pauvre France !

(Il prend un plumeau posé sur une chaise et époussette en fredonnant le Dies Irae.)


<== Retour