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NUIT DE NOËL


dans Petites Fêtes (1890)

 

C'était la nuit de Noël, aux environs de minuit, dans un misérable et lointain quartier de ce beau Paris.

La neige tombait, descendait avec fierté, silencieuse, persistante, et les toits, le sol, à perte de vue, apparaissaient blancs, d'une blancheur d'hôpital, paisible et morte. Autour des jaunes réverbères, les flocons, gros et lourds, papillonnaient comme s'ils hésitaient à se poser, se heurtaient, puis s'amoncelaient sans bruit sur la terre; et il faisait un froid si âpre, un froid pneumatique et d'une telle immobilité qu'on ne le sentait plus.

Certainement, à pareille heure, il devait neiger partout, dans toute la France, et aussi dans toute l'Angleterre, et peut-être même… pourquoi pas ?… en Italie… Oui, sans nul doute, il y avait dans des centaines, dans des milliers de maisons, derrière des centaines et des milliers de fenêtres, des centaines et des milliers de petits enfants, à peine éveillés, tout trébuchants dans la longue chemise de nuit, la chair tiède de leur premier rêve, des enfants qui n'étaient pas à plaindre, et que d'heureuses jeunes femmes, encore agréables, enlevaient dans leurs bras pour leur montrer à travers les carreaux la belle neige, la neige de Noël, la neige des joujoux et des Christmas, cette merveilleuse manne de nos crédules premières années qui ne tombe jamais pour nous qu'une fois.

Et à pareille heure, également, partout, bien des rires dans de très petites chambres I bien des rasades, bien des copieux repas sous de nobles plafonds ! Et que de sapins – vrais ou artificiels – autour desquels valsaient éperdûment des rondes ! que de nattes de fillettes nouées d'un ruban bleu ! que de grands cols amidonnés de petits garçons ! que de bonnets de grand'mères !… Lueur des bougies roses, parfum du pain grillé, grosse gaieté des bûches, allégresse des âmes naïves… ah ! comme on devait cette nuit-là vous savourer au centuple, tandis que dehors pleuvait à profusion la poétique et calme neige, blanche comme le duvet du cygne, blanche comme un linceul, blanche comme les bas de soie du Pape…

Mais pourtant, les murs étaient bien épais, bien épaisses aussi les portes et les fenêtres closes des maisons, dans la rue du quartier misérable et lointain où la neige tombait et multipliait si à son aise, car nul écho des joies de Noël n'y résonnait. Les demeures semblaient inhabitées; pas une lumière n'étincelait aux vitres, pas une fumée ne s'échappait des tuyaux noirs, comme si dans cette rue-là on n'était pas assez riche pour réveillonner devant du feu. Et dans cette rue, tout du long déserte, il n'y avait pour l'instant que deux personnes, deux personnes arrêtées, debout, deux femmes.

La première de ces deux femmes, immobile et roide ainsi qu'une statue du Froid, se tenait adossée au coin d'une haute porte cochère peinte en rouge. La face pâle et les traits fixes, nu-tête, vêtue de peu comme une pauvresse qu'elle était, elle serrait avec précaution contre sa poitrine un inerte petit amas de chiffons qu'on devinait être un enfant engourdi, et les pieds dans la neige, le front sous la neige, avec ses bêtes de mains nues, elle attendait. Quoi ?… l'obole des derniers passants, un sou par-ci, un sou par-là, ces dérisoires aumônes qui ne sont même pas des privations pour ceux qui les jettent à regret, en courant.

Mais personne, ce soir-là, ne passait, ou du moins ceux qui passaient ne mettaient point la main à leur poche. C'étaient des mauvais cœurs ou bien des gens qui n'avaient pas de monnaie. La plupart, d'ailleurs, de ces rares retardataires la frôlaient sans même la remarquer, tellement elle se rencoignait dans l'ombre, comme si elle avait honte. Ils filaient droit devant eux, sans rien voir, prenant déjà en pensée leurs pantoufles, allumant leur lampe… « Pourvu qu'elle ne charbonne pas, mon Dieu ! » Et la malheureuse demeurait toujours à la même place, fière, et gelée.

La seconde femme, elle, était sur le trottoir opposé, où elle vaguait sans relâche. Loin de se cacher, celle-ci semblait, au contraire, fort désireuse d'être vue. Sa capricieuse promenade n'était point sans une certaine suffisance. D'un coup de hanche, à chacune de ses allées et venues, elle lançait sa jupe, qui balayait et soulevait la neige autour d'elle en tourbillons, et bien qu'elle eût la face pâle, les traits fixes, et qu'elle fût vêtue de peu, comme une pauvresse qu'elle était aussi, néanmoins il y avait je ne sais quelle provocation dans ses allures et jusque dans la façon cavalière dont elle manœuvrait un vieux parapluie crevé.

Mais, surtout, rien de plus singulier que ses manières d'agir. Dès qu'elle apercevait quelqu'un, elle se postait au milieu du trottoir, juste à l'endroit précis où la personne devait inévitablement passer, et quand cette dernière se trouvait près d'elle, mais tout près…, alors seulement, se penchant avec une certaine affabilité, elle lui chuchotait à l'oreille… oh ! presque rien… deux ou trois petits mots, très bas. Ces deux ou trois petits mots étaient, à coup sûr, bien étonnants, bien extraordinaires, car ils produisaient sur les passants – ai-je dit, chose bizarre, que la femme ne s'adressait qu'aux messieurs ? – les impressions les plus inattendues et les plus disparates. Les uns répondaient : non, avec tranquillité, tels des magistrats qui seraient sûrs d'eux-mêmes. Les autres souriaient dans leur cache-nez, sans une syllabe. Ceux-ci prenaient la chose en bon enfant : « Pas ce soir… Une autre fois… » Ceux-là, au contraire, s'indignaient, outrés au delà de toutes limites. Quelques-uns, tragiques et muets, se contentaient d'étendre leur main chaudement gantée comme pour écarter un scorpion ou tel autre objet d'horreur. En somme, aucun ne s'arrêtait, même après avoir entendu les deux ou trois petits mots confidentiels. C'étaient tous, je le répète, ou des mauvais cœurs ou bien des gens qui n'avaient pas de monnaie. Et la malheureuse demeurait toujours sur son trottoir, infatigable et solitaire.

Les heures sonnaient aux horloges des églises. Un prêtre passa, – un vieux qui disparaissait sous son grand tricorne praliné – mais il venait de dire ses trois messes de minuit, il priait encore tout seul en marchant, il ne remarqua ni la pauvresse au coin du portail peint en rouge, ni la pécheresse au milieu du trottoir, sous son parapluie crevé. Un énorme silence terrifiait maintenant la longue rue.

Alors, la fille au parapluie ayant traversé la chaussée, à pas lents, s'avança vers la mendiante, et là, pendant plusieurs secondes, elles furent l'une devant l'autre, sans se parler. Leur détresse respective les écrasait, et elles se regardaient lamentablement envahies d'une obscure et mutuelle commisération. Enfin, la première dit :

– Vous n'allez pas rester là, madame ?

Et comme l'autre ne répondait rien, elle ajouta :  Ça n'a pas de bon sens de se morfondre ainsi… surtout avec un enfant. »

La mendiante, à ces mots, baissa les yeux sur l'inerte petit amas de chiffons qu'elle tenait à pleins bras, et d'une voix très douce :

– Il a l'habitude. Et puis, ces petits êtres-là, ils ont tant de chaleur !… C'est pas comme nous.

– Êtes-vous de ce quartier ?

– Non, je ne suis de nulle part.

– Venez I commanda la fille.

– Pas encore.

– Ça vous amuse donc de rester ?

– Oui.

– Mais il ne passera plus personne à présent… Je vous le dis !… Je connais bien ma rue… Ils sont tous au pieu à c't'heure.

La mendiante pourtant ne voulait pas entendre raison : « Est-ce qu'on sait jamais ? Quelquefois, c'est au dernier moment… Ah ! tout de même, la vie c'est la vie, madame.…»

– Pour sûr, madame, approuva la fille, c'est du chagrin que nos pères nous font.

Alors elles se mirent à parler du passé. Elles échangèrent des impressions de leur enfance qui se trouvaient exactement les mêmes, elles se contèrent une histoire très vieille… des femmes rossées par des hommes ivres dans de petits logements où il sèche du linge, l'école, l'attendrissante première communion, plus tard quelques joies… pas des masses… mais bien douces néanmoins… souvenirs de printemps, là-haut, sur la butte à Montmartre…, les chevaux de bois qui les emportaient au temps où elles avaient vingt ans, du rire aux lèvres et une fleur au corsage. « Et puis… et puis… vous en êtes là ?… J'en suis là. » Et leur triste causette allait son train dans la rue déserte où elles parlaient à présent tout haut.

Mais soudain la fille s'interrompit et, prêtant l'oreille, tandis que ses yeux perçaient l'aveuglant rideau de neige :

– Écoutez ? on dirait quelqu'un…

À peine avait-elle achevé ces mots qu'une forme déboucha sur le trottoir d'en face.

Autant qu'on en pouvait juger d'après sa démarche tremblante, la forme était celle d'un monsieur âgé, porteur d'un solide paletot de fourrure, le col entouré d'un double foulard de soie blanche. Mais déjà la femme au parapluie avait abordé le providentiel vieillard, et elle lui parlait. Toujours les deux ou trois petlts mots mystérieux ! Sans doute elle les commentait et les développait, car la forme les écoutait sans marquer aucun signe d'impatience, mais plutôt avec un air de vif intérêt, si bien que la femme passa son bras sous le sien, et qu'ils disparurent au tournant de la rue.

Restée seule sous le porche, la pauvresse, au bout d'un grand quart d'heure, écarta les maigres châles qui couvraient le bébé. Il apparut avec sa face blanche et rouge, ouvrit les yeux, piqué par le froid plus vif, et s'éveilla tout à fait, en lançant de petits cris joyeux. Il battait des mains, il riait, il était drôle. Il voulait attraper la neige avec ses menottes.

Alors la mère, l'ayant embrassé fort, lui dit, comme s'il pouvait déjà comprendre :

– Faut filer, chéri !

Secouant sa grosse petite tête, l'enfant parut être de cet avis. Ils partirent donc à leur tour.

Les réverbères continuaient de briller dans la nuit. Une demie sonna aux mêmes horloges des mêmes églises.

Et brusquement, voilà qu'une femme déboucha du fond de la rue, une femme qui courait, hors d'haleine. La pécheresse – car c'était elle – ne s'arrêta qu'à quelques pas du portail peint en rouge. Mais dès qu'elle vit la place abandonnée, la petite place que la neige n'avait pas encore eu le temps de recouvrir, dès qu'elle eut compris que la mendiante et son petit n'étaient plus là, qu'ils étaient partis, qu'elle était sans espoir de les retrouver, tandis qu'elle venait de travailler pour eux, et que cette joie suprême de faire la charité en se privant ne lui était pas accordée… Ah I du coup, un grand frisson la secoua, de tristesse elle lâcha son parapluie qui tomba sans bruit dans la neige, et, ouvrant sa main où brillait un louis de vingt francs, cette belle pièce d'or qui ne lui faisait plus plaisir, elle se sentit le cœur si gros, mais si gros… qu'elle ne put se retenir et qu'elle pleura.


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