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LEUR CARÈME


dans Les Marionnettes (1895), p. 73-94

 

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COMTESSE THÉRÈSE DE MARTINOY, vingt-neuf ans, une jolie jeune femme; le comble du sérieux dans la frivolité.
SOPHIE DUPRESLE, trente-deux ans, une belle veuve élégante à bandeaux noirs; un Murillo de la rue de la Paix.
BARON DÉRIVE, père de Thérèse de Martinoy, cinquante-neuf ans, la peau rouge et le cheveu blanc; une praline dans de la ouate. Un peu de goutte.
COMTE DE MARTINOY, quarante ans, un homme chic et myope, à grandes moustaches; l'air insolent, de naissance. 

 

Avant le dîner, chez Thérèse de Martinoy, au salon. Thérèse et son amie Madame Dupresle sont en train de causer avec animation, quand le baron Dérive entre, le nez au frais, l'air très heureux de vivre et d'être baron.

 

LE BARON, à sa fille. — Bonjour, petite enfant. (À Madame Dupresle.) Comme chez Nicolet : de plus en plus belle !

MADAME DUPRESLE.—Vous êtes un flatteur.

LE BARON. — Bigre non ! Si j'avais seulement, mettons… trois ans de moins, je vous ferais une de ces cours… sur les talons, serrée, bouclée… de jour et de nuit, je ne vous dis que ça ! Je serais à la fois pressant… et pressé !

THÉRÈSE. — Allons, papa, ne commence pas à être scandaleux.

LE BARON. — Je suis scandaleux, moi ? Tu me l'apprends. Et depuis quand ?

THÉRÈSE. — Depuis que je te connais. Et il y a longtemps ! Tâche au moins d'être un peu sérieux – si ça t'est possible – à cette époque-ci de l'année !

LE BARON. — A cette époque-ci ? Quoi ? quelle époque ?

 THÉRÈSE. — Nous sommes en carême, papa. Tu l'ignores ?

LE BARON. — Ça m'avait fui.

MADAME DUPRESLE, au baron. — Ça ne vous empêche pas de dormir ?

LE BARON. — Non. Je l'avoue.

THÉRÈSE. — Heureusement que je suis là pour te le rappeler.

LE BARON. — Je t'en remercie. Mais tu pouvais t'en dispenser.

THÉRÈSE. — Tu n'as jamais eu de religion, tout le monde le sait bien, seulement tu ne devrais pas t'en vanter.

LE BARON. — Je ne m'en vante pas, j'en suis inconsolable ! Mais, c'est un fait; je n'y peux rien, et je le subis.

THÉRÈSE. — D'une drôle de manière ! En te signalant de la façon la plus compromettante.

LE BARON. — Moi ?

THÉRÈSE. — Oui, toi.

LE BARON. — Qu'est-ce que j'ai fait ?

THÉRÈSE. — Tu as été au Nouveau-Cirque, l'autre soir ?

LE BARON. — Eh bien ? Est-ce que l'Église me le défend ? 

THÉRÈSE. — Ne plaisante pas. Dans les entr'actes on t'a vu parler à une écuyère.

LE BARON. — C'est encore vrai.

MADAMEDUPRESLE.—Quelle horreur, baron !

THÉRÈSE. — Une femme qui crève des cerceaux en papier ! Toi, baron Dérive ! dans ta situation ! Un de tes oncles qui a été archevêque de Salamine !… Et cela au moment où nous allons entrer en semaine sainte !

LE BARON. — Permets, permets… D'abord, mademoiselle Trouskaïa…

MADAME DUPRESLE, au baron. — C'est son nom ?

LE BARON. — Propre.

THÉRÈSE. — Charmant !

LE BARON. — … Ne saute pas dans des cerceaux en papier. C'est une écuyère de haute école qui monte comme toi, quand tu montes, beaucoup mieux que toi, même !…

THÉRÈSE.—La belle affaire !

LE BARON. — C'est une femme de grand mérite !

THÉRÈSE. — Dis tout de suite que c'est une sainte ?

LE BARON. — Je ne crois pas. Je le lui  demanderai. Mais elle fait son pas espagnol et ses changements de pied mieux que ne ferait n'importe qui du calendrier. Pour le cirque, c'est tout ce qu'on exige d'elle.

THÉRÈSE. — Papa, tu es révoltant, tais-toi.

LE BARON. — Je me tais. Si on ne peut plus rire en France ? Mais tu me reçois vraiment mal. Et maintenant que tu as bien déblatéré, je te ferai observer que tu ne m'as ni dit bonjour, ni embrassé.

THÉRÈSE, s'avançant de mauvaise grâce. — Voilà. (Le baron l'embrasse.)

LE BARON, se tournant vers madame Dupresle. — Vous non plus ?

THÉRÈSE, choquée. — Papa !

MADAME DU PRESLE, en riant, tendant la main au baron. — Tenez, mon cher père.

LE BARON, la lui baisant. — Merci, ma chère fille. (À Thérèse.) — Peut-on en carême baiser la main d'une jeune personne d'un sexe différent ? Est-ce un péché ?

THÉRÈSE. — Quelle tenue ! Quelles façons !

LE BARON, bon enfant. — Je suis de mon temps, je suis de tous les temps ! D'aimable humeur. Rien des anachorètes. 

THÉRÈSE. — Heureusement qu'il n'y a plus ici que nous deux, et que tu n'es pas venu tantôt, quand mon salon était plein de monde !

LE BARON. — C'est vrai, c'était ton jour ?

THÉRÈSE. — Mais oui. Où as-tu la tête ?

LE BARON. — Ailleurs.

THÉRÈSE. — Je m'en aperçois.

LE BARON. — Veux-tu que je te dise où ?

THÉRÈSE. — Non, non !

LE BARON. — Comment ! Tu consens à garder ton jour en carême ? Sais-tu que je trouve ça joliment frivole, pour une femme aussi raide que toi ?

MADAME DUPRESLE. — Il faut bien se voir tout de même.

LE BARON. — Est-ce que vous ne pouvez pas vous voir aux offices, à l'église ?

THÉRÈSE, à son père. — À l'église ? C'est bien toi, ça !

MADAME DUPRESLE, au baron. — À l'église, mon cher monsieur, nous avons bien autre chose à faire ?

LE BARON. — Quoi ?

THÉRÈSE. — Nous prions.

MADAME DUPRESLE, au baron. — Pour vous. 

LE BARON. — C'est donc pour ça que je ne m'améliore pas, et que j'empire plutôt. (Il pousse un petit cri.) Aïe !

MADAME DUPRESLE. — Qu'avez-vous ?

LE BARON. — Rien. L'estomac. Il n'est pas gentil pour moi.

THÉRÈSE. — C'est bien fait. C'est une leçon. Voilà le résultat de ta cuisine de restaurant et de toutes tes orgies !

LE BARON. — Mes orgies ! Hélas ! non.

THÉRÈSE. — Hélas ! Si on t'entendait ?  

LE BARON. — On me comprendrait.  

MADAME DUPRESLE, au baron. — Je suis sûre que vous faites gras, vous, en carême ?  

THÉRÈSE, à son amie. — Lui ? Ah ! ma chère ! En carême et toute l'année. Et de toutes les façons !  

LE BARON. — Sans démarrer. Vous faites maigre, vous ?  

MADAME DUPRESLE.— Le maigre de rigueur.  

THÉRÈSE. — D'abord, au point de vue hygiénique, c'est excellent.  

MADAME DUPRESLE. — Et puis, quoi ? Sommes-nous des chiens ? Nous avons une âme. Je plains ceux qui n'ont pas de croyances. Le  jeûne… l'abstinence… tout ça, ce sont des petites choses qui paraissent mesquines quand on ne pratique pas, mais qui deviennent méritoires et touchantes dès qu'on s'y astreint, en y mêlant la pensée d'un devoir.  

THÉRÈSE. — Très bien, chère amie. Je n'aurais pas dit mieux.  

MADAME DUPRESLE. — Oui, baron, toute ma vie j'ai fait maigre aux dates prescrites…  

LE BARON. — Jamais eu recours aux dispenses ?  

MADAME DUPRESLE. — Jamais. C'est trop facile. Et je m'en suis toujours bien trouvé. Et puis, c'est un si léger sacrifice, dès qu'on réfléchit aux milliers de pauvres gens qui sont sans pain, sans gîte…  

THÉRÈSE. — Certainement !  

MADAME DUPRESLE. — D'ailleurs, j'en souffre à peine. Je ne m'en aperçois même pas. J'ai un chef extraordinaire. Pas plus tard que ce matin, après un hachis de truffes étonnant, il m'a servi des canapés de sarcelle aux ananas; je vous donne ma parole que ça avait le goût de la viande. On aurait juré du perdreau… du vrai perdreau !   

LE BARON, qui se contient. — Oui.  

MADAME DUPRESLE, au baron. — Qu'est-ce que vous avez mangé, vous, ce matin ? Avouez-le.  

LE BARON. — Un œuf à la coque, une côtelette et des pommes frites.  

MADAME DUPRESLE, qui triomphe. — Voilà ! De la viande de boucherie ! Quel païen vous faites !  

LE BARON. — J'ai besoin de me soutenir. Si je ne faisais pas gras, je tomberais malade,  

MADAME DUPRESLE. — Est-ce que nous sommes malades, nous ?  

LE BARON. — Vous, vous êtes des natures à part. (Malicieux.) Et puis vous avez la foi, qui vous nourrit; c'est le meilleur des liebigs, tandis que moi je ne l'ai pas.  

THÉRÈSE.— Et tu n'es pas près de l'avoir, va !

LE BARON. — En effet, j'ai peur qu'il soit bien tard. (À sa fille.) C'est pourtant moi, mon enfant, qui t'ai fait donner une éducation religieuse, et sévère ? Ne l'oublie pas, sache m'en gré au moins.  

MADAME DUPRESLE, au baron. — Alors, à votre idée, la religion est uniquement bonne pour nous ?   

THÉRÈSE, à son père. —Quelque chose comme un art d'agrément plus élevé ?  

LE BARON. — Je ne dis pas cela. Tout ce que je prétends c'est qu'il faut une religion pour les femmes.  

MADAME DUPRESLE. —Comme une tragédie pour le peuple ?  

LE BARON. — À peu près, oui. Je vous choque ?  

MADAME DUPRESLE. — Vous nous indignez, tout simplement.  

LE BARON, à madame Dupresle. — Parlons d'autre chose, et ne me regardez pas avec des yeux aussi pistolets. Voulez-vous venir demain avec moi à Auteuil ?  

MADAME DUPRESLE. — Où ça ? Au sermon ?  

LE BARON. — Non. Aux courses. Vous adorez ça, je le sais ?  

MADAME DUPRESLE. — Pas en carême.  

THÉRÈSE. — Elle a raison.  

LE BARON, à madame Dupresle, tentateur. — Vous jouerez, vous gagnerez…  

MADAME DUPRESLE. — Fi !  

LE BARON. — Et ça sera pour les pauvres ! Ah ! vous ne pouvez plus refuser ?   

MADAME DUPRESLE. — Jamais de la vie ! De l'argent acquis comme ça d'abord, ça ne leur serait pas agréable.  

THÉRÈSE.— Pire. Ça leur porterait malheur.  

MADAME DUPRESLE. — Et puis, j'ai quelque chose d'autrement sérieux demain. Je vais à la bénédiction des Pères Lazaristes.  

THÉRÈSE. — Moi à celle des Prémontrés.  

MADAME DUPRESLE. — C'est le père Saint-Boniface qui doit parler.  

THÉRÈSE. — À ma chapelle, c'est dom Sebastiani.  

MADAME DUPRESLE. — Le père Boniface a une éloquence d'une énergie, d'une colère !…  

THÉRÈSE. — Le mien parle avec une douceur… On n'a pas idée.  

MADAME DUPRESLE. — C'est un volcan !

THÉRÈSE. — Du miel !  

LE BARON. — Vous me donnez envie.  

THÉRÈSE. — Moque-toi. Il est séraphique, tout simplement.  

MADAME DUPRESLE. — Je vous garantis que si le mien vous apostrophait sur vos vices, en vous regardant bien dans le blanc des yeux, comme il fait quelquefois quand il devine dans  son auditoire un pécheur endurci… eh bien ! vous n'en mèneriez pas large ! Moi, je vais tous les dimanches à ses sermons. Il me secoue, cet homme-là ! Il me ramone l'âme ! C'est un moine d'envergure.  

THÉRÈSE. — C'est comme moi; je ne manquerais pas le mien pour tout l'or du monde.  

LE BARON, à madame Dupresle. — De quoi a-t-il parlé la dernière fois, le père… comment l'appelez-vous ? Saint-Pancrace ?  

MADAME DUPRESLE. — Saint-Boniface. Mais d'un tas de choses… de la piété.  

LE BARON, à sa fille. — Et le lien… qui a un nom de ténor… dom Sebastiani ?  

THÉRÈSE. — Aussi… d'un tas de choses…  

LE BARON. — Mais encore ? De quel sujet en particulier ? Quelles matières a-t-il traitées ?  

MADAME DUPRESLE . — Est-ce que je sais, moi ! Je ne me rappelle plus. Et puis, peu importe ! Quand le père Boniface parle, on l'entend, mais on ne l'écoute pas. On le regarde, on subit son éloquence, on boit sa mimique, on admire ses gestes. Et il en a surtout deux ou trois…   

LE BARON. — Un jeu.  

MADAME DUPRESLE. — … D'une beauté ! d'une ampleur !… Des attitudes d'un drapé !  

THÉRÈSE. — Hiératiques !  

LE BARON. — J'allais le dire.  

MADAME DUPRESLE. — Des poses à la Sarah. Oh ! il est sublime !  

LE BARON. — Elle lui a peut-être donné des leçons ? Qui sait ?  

THÉRÈSE, à son père. — Tu as l'air de rire ? Mais ça se fait couramment, mon pauvre petit père. Tous les jours, des ecclésiastiques, des prédicateurs vont demander à des comédiens en vogue de leur apprendre à parler, à diriger leur voix, à la conduire en scène.  

LE BARON. — Non, en chaire.  

THÉRÈSE. — Tu me comprends. Ils s'adressent de préférence à ces messieurs de la Comédie-Française.  

LE BARON. — Parbleu ! Je suppose bien que ce n'est pas à ceux du Palais-Royal.  

THÉRÈSE. — Tu ne me laisses pas finir. Et tout dernièrement encore, on m'affirmait que, plusieurs fois dans sa carrière, M. Febvre avait donné des leçons de maintien à des évêques.   

LE BARON. — Cristi ! C'était pour se faire offrir une crosse ! (À madame Dupresle.) Alors, une dernière fois, vous ne venez pas demain avec moi à Auteuil ponter deux ou trois kopecks sur les petits dadas ?  

MADAME DUPRESLE. — Péché mortel.  

LE BARON. — À votre aise. Je repasserai. Adieu, jeunes femmes. Comme disait Malherbe mourant : « Je m'en vas ou je m'en vais. »  

THÉRÈSE. — Déjà ? Où dînes-tu ?  

LE BARON. — En ville.  

THÉRÈSE. — En ville-maison ? Ou en ville-restaurant ?  

LE BARON. —Restaurant.  

THÉRÈSE. — Je n'insiste pas.  

MADAME DUPRESLE.—Aujourd'hui vendredi ? Vous le faites exprès. Ça n'est pas possible ?  

LE BARON. — Mais non, je vous assure. (À sa fille.) Là, je t'embrasse vite parce que… mon ami n'aime pas attendre.  

MADAME DUPRESLE, provocante. — Quel est cet ami-là, qui n'aime pas attendre ?  

LE BARON, pince-sans-rire. — Louis XIV. (À Thérèse.) Et toi, fillette, que fais-tu ce soir ? Rien ? Tu te couches de bonne heure ?   

THÉRÈSE. — Me coucher ! Ah ! il s'agit bien de ça !  

MADAME DUPRESLE, au baron. — Je dîne avec elle.  

THÉRÈSE. — Et après, nous courons chez la duchesse Powlonia, où nous sommes convoquées une vingtaine de dames.  

MADAME DUPRESLE. — Pour une oeuvre.

LE BARON. — Quelle oeuvre ?  

THÉRÈSE. — Qu'est-ce que ça te fait ? Tu étais pressé.  

LE BARON, tirant sa montre. — J'ai encore quatre minutes. Dis-moi ça avant que je m'en aille ?  

THÉRÈSE. — Tu ne lis donc pas les échos mondains des journaux ? L'oeuvre qui s'est constituée avant-hier ?  

MADAME DUPRESLE, au baron. — Sous la présidence de la duchesse.  

THÉRÈSE.—L'oeuvre des Tableaux vivants…  

LE BARON, saisi. — Hé ?  

THÉRÈSE. — Attends. (À son amie.) Du premier coup, le voilà émoustillé.  

MADAME DUPRESLE. —Tout de suite supposer le mal !   

THÉRÈSE. — Des tableaux vivants… religieux ! ! Comprends-tu ? Les principales scènes de la Passion.  

LE BARON. — Pas toutes ?  

THÉRÈSE. — Non, bien entendu. Les scènes possibles. La Passion est très à la mode depuis trois ans, as-tu remarqué ? Partout.. les cirques, les marionnettes… au théâtre… Le Vaudeville l'année dernière… Tu y as été ? Rappelle-toi ?  

LE BARON. — Oui… Il y avait même là un petit ange Gabriel à qui Montrejeau a meublé un hôtel épatant… Eh bien ! continue, tu m'intéresses beaucoup.  

MADAME DUPRESLE. — Vous allez être en retard ?  

LE BARON. — Mais non.  

THÉRÈSE. — Eh bien ! la duchesse a eu l'idée d'organiser chez elle, par invitations, et au profit des pauvres, des soirées de tableaux vivants religieux… des groupes pour élever l'âme.  

MADAME DUPRESLE. — Ce sera très amusant.  

LE BARON. — Oui. J'irai. (À sa fille.) Tâche donc de m'avoir un petit rôle ? Quelque chose de bien pharisien !   

THÉRÈSE, sèche. — Ne plaisante pas sur ces sujets-là, je t'en prie.  

MADAME DUPRESLE. — Il y aura de la musique à la cantonade.  

LE BARON, à sa fille. — Comme dans les tableaux de Tonkacsy ?  

THÉRÈSE. — Oui. Et pendant les entr'actes on quêtera.  

LE BARON. — Mais qui est-ce qui va représenter tous ces personnages ?  

MADAME DUPRESLE. — Nous toutes.  

THÉRÈSE. — Tous ces messieurs.  

MADAME DUPRESLE. — Rien que des gens du monde.  

LE BARON. — Qu'est-ce que vous faites toutes les deux ?  

THÉRÈSE. — Nous sommes dans les saintes femmes.  

MADAME DUPRESLE. — Doucet m'a dessiné un costume adorable ! À moitié transparent.  

LE BARON, à sa fille. — Et ton mari ? Est-ce qu'il en est ? Qu'est-ce qu'il fait ?  

THÉRÈSE. — Je ne sais pas. Quelque centurion sans importance.   

LE BARON. — Bravo ! Mes compliments. Ah ! je ne suis pas inquiet de vous pour l'éternité. Vous irez en paradis, tout droit !  

MADAME DUPRESLE. — Par exemple, on n'a pu trouver personne pour la femme adultère.  

LE BARON. — Allons donc ?  

THÉRÈSE. — Aucune n'a voulu.  

LE BARON. — Pauvres chéries ! Et toutes pouvaient.  

MADAME DUPRESLE, au baron. — Insolent !  

LE BARON. — Vous n'êtes pas en cause I Mais non… là… vraiment, laissez-moi me tordre un peu à mon aise ?.. Vous avez une façon de comprendre le carême et d'observer certaines pratiques religieuses qui me coupe tous mes bras et toutes mes jambes, à moi, sceptique vieillard qui ai vu de près la corruption impériale ! Et plus je vous écoute, plus je vous observe, plus je m'estime.  

THÉRÈSE. — Tu es indulgent.  

LE BARON. — Oui, je me trouve plus digne, plus sérieux et honnête dans ma vie franchement futile et légère…  

THÉRÈSE, à son père. — Tu seras très en retard. Va-t'en.   

LE BARON, qui se lance. — …Que vous dans vos divertissements d'église et dans l'espèce de sport dévot auquel vous vous livrez ! Qu'est-ce que c'est que toutes ces machines de tableaux vivants et de paillasseries ?  

THÉRÈSE, choquée. — Des reconstitutions, mon père.  

MADAME DUPRESLE. — Des reconstitutions sacrées.  

LE BARON, qui s'échauffe. — Laissez-moi donc tranquille. C'est du cabotinage, de l'hystérie. Il faut s'amuser à tout prix, coûte que coûte, avec tout. On est en carême… alors on s'amusera avec la semaine sainte et la Passion, absolument comme on s'amuse, en carnaval, avec les bals costumés et les mascarades et, à Noël, avec les réveillons ! Vous jouez à la piété, mes bonnes dames, mais vous n'êtes pas pieuses pour un liard de beurre !  

THÉRÈSE, en colère. — Je ne suis pas pieuse, moi ?  

LE BARON. — Non, ma petite.  

THÉRÈSE.— Tu calomnies maman qui m'a élevée, qui me faisait réciter mon catéch…  

LE BARON, la prenant par le bras et avec  gravité. — Ah ! laisse là ta mère, n'est-ce pas ? Celle-là était pieuse, oui… une vraie chrétienne, et si elle vivait encore elle souffrirait plus de ta manière de pratiquer que de ma façon de m'abstenir. Elle allait aux messes basses de sept heures, ta mère, jamais à celle de midi et demi où vous ne vous mettez en grand taritata que pour vous rendre visite les unes aux autres. La sortie de la messe de midi et demi, à présent, c'est la petite Bourse des femmes ! Tout chez vous est prétexte à spectacle. Vous faites la tournée des Tombeaux dans vos petits coupés parce que les Tombeaux sont bien portés, – aux instants seulement où vous vous y rencontrez ! Vous avez des bénédictions de cinq heures, comme des thés, et le salut c'est un five-o'clock où dom Sebastiani remplace le flirt !  

THÉRÈSE. — Continue, papa. Tu es très beau dans ce rôle.  

LE BARON. — Je sens que je nage dans le vrai. En fait de prédicateurs, vous n'aimez que ceux qui sont à effet… des grandes manches de flanelle blanche, avec des bras nus. Il vous faut des dominicains à voix de trompettes. Alors, vous vous pâmez ! Ah ! c'est pour vous  que l'habit fait le moine, oui ! Enfin, il y a des choses qui dépassent tout ce qu'on peut rêver dans l'inconvenant et le grotesque ! Et si je racontais que j'ai vu, l'autre jour, chez une grande modiste de la rue de la Paix, un chapeau qu'on m'a montré… un chapeau de semaine sainte, noir, avec des grands clous en jais, comme ceux de la croix…  

MADAME DUPRESLE.— Ce n'est pas possible !  

THÉRÈSE. — Tu inventes !  

LE BARON. — Je l'ai vu. De mes yeux.  

THÉRÈSE. — D'abord, qu'est-ce que tu allais faire chez cette modiste ?  

LE BARON, interloqué. — Ce que j'all… Oh ! c'est bien simple… je…  

THÉRÈSE. — Ah ! tu ne dis rien ?  

MADAME DUPRESLE. — Vous êtes pincé, baron. Vous cherchiez sans doute une petite capote pour Louis XIV ?  

THÉRÈSE. — Va-t'en donc, tiens… au lieu de prêcher. Tu dois être plus qu'en retard, à présent ?  

MADAME DUPRESLE.— Et vous serez grondé par monsieur votre ami. Lâché peut-être ?  

LE BARON.—Je me sauve. Vous m'en voulez ?   

MADAME DUPRESLE. — Certes. Beaucoup.  

THÉRÈSE. — Il y a de quoi !  

LE BARON. — Dame ! Vous dites que vous aimez les vérités ? Je vous en ai servi.  

MADAME DUPRESLE. — Nous les aimons, mais ça dépend dans quelles bouches.  

THÉRÈSE. — Pas dans la tienne.

LE COMTE DE MARTINOY, entrant.— Bonjour.  

LE BARON. — Tiens, voilà ton mari. Adieu !

MARTINOY, à son beau-père et à sa femme. — Vous vous chamaillez donc encore ?  

THÉRÈSE. — Oui. Il nous reproche notre manière d'être pieuses, et nous lui reprochons sa façon d'être…  

MADAME DUPRESLE. — Polichinelle.  

LE BARON, blessé. —Madame !  

THÉRÈSE, en riant. — Ah ! tant pis, elle a dit le vrai mot, papa. (À son mari.) Toi, qu'est-ce que tu préfères ?

MARTINOY. — Ça se vaut.


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