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LES NOISETTES


dans Petites Fêtes (1890)

 

Pour échapper à la lourde chaleur de ce dimanche de juin, Gladys Harvey, l'exquise et célèbre demi-mondaine qui sait le mieux saluer en voiture, celle dont tous admirent la grâce distinguée quand elle passe vers les cinq heures, avenue du Bois, seule dans son vis-à-vis sobrement attelé, venait de se retirer au fond d'un discret boudoir de son hôtel, ce pittoresque et ridicule petit hôtel moyen âge de la rue Bougainville si bien aménagé pour le plaisir, avec ou sans amour, et par la porte secrète duquel sont entrés et sortis durant… – mettons dix ans – tant de furtifs messieurs très bien, feuillets humains détachés depuis de l'agenda, du block-notes de sa vie !

Vêtue d'une délicieuse toilette mauve, telle en beauté à peu près que la peignit un jour, de pied, Madrazo, Gladys, un éventail de marquise aux doigts, rêvait ce jour-là, parmi les coussins, déplacés et replacés si souvent selon les hasards de la conversation. Elle attendait le richissime comte Norodoff, secrétaire à l'ambassade de Russie, son maître et seigneur depuis un an bientôt. En bas, dans la salle à manger, parmi les pièces d'argenterie disposées sur les dressoirs, scintillait un samovar d'or qu'il lui avait donné. On y faisait le thé quelquefois ; et tout bouillant, au sortir de la fastueuse chaudière, il paraissait plus vermeil et plus blond, comme si l'on y eût mis infuser des louis, et véritablement ce n'était plus du thé, mais de l'or liquide et fumant qu'on buvait dans le saxe et le chantilly.

Cependant le comte ne venait pas, et Gladys demeurait calme. Elle faisait même semblant de l'attendre, car au fond elle savait bien qu'il ne viendrait pas aujourd'hui, après la petite explication très sèche qu'ils avaient eue le matin même, à propos de rien, parce qu'elle avait dit qu'elle aimait la Pologne. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il boudât huit jours. Elle jouait même assez adroitement de cette sympathie, – native chez elle – pour un peuple opprimé. Aussi, quand elle éprouvait le besoin d'être seule pendant plusieurs jours, non point pour tromper le comte, mais pour l'oublier un peu, ce qui est si agréable quand on est trop ensemble le jour et la nuit, elle savait qu'elle n'avait qu'à s'écrier avec enthousiasme : Oh ! ces Polonais !… ou encore à entamer une mazurka de Chopin pour qu'aussitôt Norodoff disparût. Il ne revenait que précédé de cadeaux princiers. Pauvre Norodoff ! Mais pauvre elle aussi ! car il n'était guère amusant. Très vide, aussi vide que le samovar, sa belle tête slave à favoris blonds ! Et puis, n'y a-t-il pas des instants, des matins, des après-midi, des soirs, où l'on se dit qu'il est pénible, même pour une Gladys Harvey, d'être fidèle à un amant qu'on tromperait à coup sûr s'il était votre mari, avec la secrète approbation du monde qui n'en interromprait pas d'une minute son estime pour vous ?

Elle s'enfonçait de plus en plus dans sa mélancolie quand la femme de chambre, entrant avec cet air grave et posé que semble leur donner à toutes le service quotidien de l'amour, dit à demi-voix :

– Madame, il y a un jeune homme qui désire voir madame.

– Un jeune homme ? qui cela ?

– Je ne sais pas, madame, c'est un collégien.

– Allons donc ? et Gladys éclata d'un petit rire doux plein d'indulgence.

– Est-ce qu'il a dit son nom, au moins ? Des collégiens ?… Mais je n'en connais plus !

– Il ne veut pas, madame, je lui ai demandé.

– Qu'est-ce qu'il veut, enfin? fit la jeune femme dressée sur sa pile de coussins.

– Vous voir, vous parler… Oh ! il dit qu'il ne s'en ira pas sans vous avoir vue.

– Ah ! il veut… Eh bien ! faites-le donc entrer, je ne serais pas fâchée non plus… En voilà un gamin que je vais secouer !

Et Gladys aussitôt, s'étant renversée au fond du sofa, après s'être adressée à elle-même dans une des glaces un rapide sourire d'encouragement, prit pour accueillir le collégien – avec toute la naïveté de sa coquetterie professionnelle – la même pose qu'elle eût savamment choisie pour capter un archiduc.

Mais on entendit la voix de la femme de chambre qui disait : par ici, Monsieur.

Et le collégien entra.

Il était pareil à tous les collégiens, sous son air de garçon grande fille, sa tunique à boutons d'or et ses chaussettes bleues. Il portait une cravate flottante en soie noire et tenait à la main, avec son képi, une paire de gants blancs d'officier. Le visage pâlot, et encore imberbe , offrait de la finesse, les traits étaient délicats, le front jeune, et la bouche entr'ouverte, qu'ombrageait à peine un duvet blond, laissait voir une rangée de petites dents très blanches, semblables à ces premières quenottes de l'enfance que certaines femmes privilégiées conservent toute la vie piquées dans leurs gencives de corail. Il avait fait quelques pas, tandis que la femme de chambre se retirait sans bruit, et, à présent, debout au milieu du salon, il contemplait Gladys, l'enveloppant d'un regard admiratif et troublé où se lisait néanmoins une volonté déjà très ferme de petit homme. Cette dernière n'avait pas fait un geste, ne s'était pas levée pour s'avancer au-devant de lui ; énigmatique et demi-souriante, elle soutenait, sans trouble comme sans effort, l'hommage naïf et muet du potache, avec la sérénité d'une reine que l'adoration n'étonne plus. Cependant, lorsque plusieurs secondes se furent écoulées dans un silence qu'elle jugea de durée suffisante, Gladys, toujours immobile et d'apparence aussi glacée, demanda d'une voix pratique et sans inflexions :

– Qu'y a-t-il pour votre service, mon petit ami ?

Le collégien hésita un instant, mais ce fut si court, si rapide que seuls les yeux expérimentés de Gladys et qui savaient lire à l'avance sur les visages, dans les gestes, même dans la façon des silences, les pensées que la bouche allait formuler, pouvaient s'en rendre compte ; puis, il s'avança, s'inclina un peu, comme s'il réclamait l'indulgence pour son audace, et il dit simplement, sans embarras :

– Je vous aime.

Gladys n'éclata pas de rire, elle ne sourit même pas. Elle était des rares et dernières grandes dames de la galanterie que ce mot redoutable et sacré : l'amour, qu'elles passent pourtant leur vie à balbutier sans le comprendre, impressionne et rend pensives.

Elle soupira, prise de compassion :

– L'amour ? Vous savez donc ce que c'est !

– Non, madame. Mais je crois que je pourrais vous l'apprendre.

– A moi ? à moi ? m'apprendre ?… Quel âge avez-vous ?

–  Dix-sept ans et demi.

– Vraiment ? Et elle songeait : « Celui-là, au moins, il n'est pas comme les autres, il se vieillit.»

– Dix-sept ans, épela-t-elle du même ton qu'elle eut dit soixante-dix-neuf ans. Mais c'est un âge cela !… Asseyez-vous donc !

Il prit un siège, ni trop loin ni trop près d'elle. Il avait l'air très calme et très résolu, il se tenait bien, ses mains ne tremblaient pas, son trouble se manifestait seulement à la façon dont il se passait à toute minute la langue sur ses lèvres qu'il avait sèches et brûlantes.

– Alors, homme de dix-sept ans que vous êtes, vous m'aimez? Il ne peut pas y avoir bien longtemps.

– Ne vous moquez pas de moi. Il y a trois semaines. J'étais allé chez un de mes amis dont le père vient d'acheter l'hôtel, au 12, presqu'en face.

– M. de Turinge ?

– Oui, Vous le connaissez ?

–  De vue seulement.

– Je vous dis… J'étais là. J'y avais déjeuné… Après, je suis monté dans sa chambre il m'a laissé seul, il avait une Iettre à écrire… Alors, comme je regardais à la fenêtre, je vous ai vue, vous, accoudée à la vôtre. Vous aviez une robe pareille à celle-ci, mais rose… C'était un jeudi.

– Votre jour de sortie ?

– Oui, je ne sais pas ce qui m'a pris, mais je vous ai trouvé tout de suite jolie, jolie comme une actrice, j'avais envie de descendre et de passer sous votre balcon pour vous saluer. Vous aviez des fleurs à la ceinture, près d'une grande boucle comme on en voit aux femmes, sur les anciens portraits… Je ne vous ennuie pas ?

– Non, allez, allez.

– Je suis resté très longtemps à vous regarder… Et puis, il y a un monsieur, un blond, qui est venu à son tour un instant près de vous sur le balcon. Ensuite, vous êtes rentrée en laissant la fenêtre grande ouverte, et j'ai vu qu'il vous embrassait sur… sur votre bouche.

– Petit curieux. Et c'est tout ? Depuis ce temps-là…

– Quand mon ami est revenu, – il a un an de plus que moi, il est en rhétorique, moi je ne suis qu'en seconde, – je lui ai demandé comment s'appelait cette dame que je venais de voir au balcon d'en face… Il m'a répondu d'un drôle d'air : « C'est Gladys Harvey… la fameuse Gladys… tu ne sais donc rien?… » Mais j'ai peur de vous fâcher…

– Allez, allez donc !

– C'est que… vraiment, madame… c'est si fort .

– Allez ! je vous dis… c'est la fameuse Gladys… tu ne sais donc rien…

– Non, je ne sais pas… « Eh bien ! tout le monde l'a. » Je vous… je vous jure que je ne l'ai pas cru… j'étais bouleversé, et en même temps j'étais content… Il me semblait que c'était moins difficile pour moi que si vous étiez une vraie dame… Vous me comprenez? J'ai toujours peur… je vous parle… là… tout à fait à cœur ouvert… J'ai demandé à mon ami : « Tout à l'heure il y avait avec elle un monsieur blond, ce n'est pas son mari?» Elle n'en a pas, m'a-t-il répondu, que veux-tu qu'elle en fasse? C'est celui qui… l'entreprend… ou qui l'entretient… je ne me rappelle plus le mot au juste qu'il a dit… le comte Norodoff… il a une très grosse fortune… Alors…

– Alors ?

– Alors… depuis… je ne pense plus qu'à vous, je ne dors plus… je vous vois tout le temps, partout… Vous êtes dans ma chambre… en classe, dans mes dictionnaires… J'écris votre nom sur les marges de mes corrigés… Je m'embrasse le fond des mains en pensant que c'est vous… À l'instant, quand je suis entré… j'ai cru que j'allais pleurer…

– C'est joli… Enfin, qu'est-ce que vous voulez, monsieur ?… dites-le ? Nous verrons si c'est raisonnable.

Gladys s'était redressée, ses grands yeux étonnés gardaient cette expression interrogative qui lui est d'ailleurs coutumière, et qui donne à sa physionomie un cachet d'étrangeté si spéciale. À présent le collégien se taisait. Gladys insista :

– Parlez ! je l'exige.

– Eh bien ! déclara-t-il avec un effort, je voudrais d'abord… avoir un gant de vous… un grand gant…

– Un bas, tout de suite?

Il sourit et devint rouge.

– Ah I j'aimerais bien aussi un bas.

– Bon, approuva-t-elle… Nous disons d'abord : un grand gant et un bas… Est-ce tout ?

– Non, je voudrais encore… votre photographie.

– Comment ?… assise… debout ? en robe montante… ou décolletée ? ...

– Celle qui vous ressemble le plus… celle que vous donnez à vos parents.

– Gentil petit ! pensa Gladys. Et à haute voix : Gant… bas… portrait… Ensuite ?

– Ensuite… ensuite… Il se tut ; puis, s'armant de courage : Ensuite, vous embrasser… comme ce Norodoff…

– Oh ! oh ! fit Gladys.

Il croyait qu'elle allait se révolter à cette dernière prétention, il n'en fut rien, elle se contenta de hocher la tête, mais sans colère, et plutôt avec une discrète malice. Ainsi, elle voulait bien, elle consentait. Quel rêve insensé !

Elle s'était levée, elle était debout maintenant, dans sa jolie robe lilas, dans ses jupes légères au bas desquelles bougeait son pied ; une de ses mains jouait avec les dentelles qui moussaient sur sa gorge.

– Et c'est tout, ajouta-t-elle presque bas, vous ne désirez rien d'autre ?

Une grande pâleur l'envahit :

– Je ne sais pas ... madame ... Je crois bien que si… mais…

Il s'arrêta, saisi de terreur, car elle s'avançait sur lui tout à coup, menaçante et l'œil irrité. Elle fit ainsi deux pas, tendant vers la porte son beau bras demi-nu, et, d'une voix impérative, elle lui dit : Sortez.

À ces mots, le collégien quitta toute prudence, et ayant frappé le tapis du salon, il déclara en rageant :

– Rien du tout, je reste, et je reste…

Alors Gladys, dont la colère apparente n'était qu'un jeu comme chez elle tous les sentiments, Gladys, la princesse Caprice, comme on l'appelait, qu'un vague respect avait arrêtée d'abord au seuil de cette vierge adolescence, mais qui savait aussi dans quels bras stupides et honteux la plupart des jeunes gens vont un après-midi se faire inviter à l'amour, sans prendre même le chemin du plaisir, Gladys n'hésita plus.

– Votre nom ?

– Jean.

– Eh bien ! Jeannot, voilà mes lèvres.

Il n'eut pas le temps de répondre, car elles étaient déjà sur les siennes.

………………………………………………………………………………

– Quand pourrai-je revenir vous… te voir ? implorait l'enfant qui paraissait fait homme, aux genoux de Gladys, attristée.

– Je ne sais pas… je vous écrirai… adieu, partez… mon petit.

– Adieu… je ne sais plus où j'en suis… je vous aime… adieu.

Il s'éloignait déJà quand soudain Gladys poussa un charmant et frais éclat de rire.

– Qu'avez-vous? lui dit-il en se retournant, c'est de moi que vous riez?

– Non, fit-elle… là… là… là…

Et du doigt, elle lui montrait sur le sofa où ils se tenaient encore embrassés tout à l'heure… elle lui montrait deux noisettes, deux petites noisettes… intactes…

Il rougit.

– C'est vrai, balbutia-t-il… j'en avais dans ma tunique…*

Gladys avait pris dans le creux de sa main les deux petites boules, rondes comme des billes d'agate, et dont la vue seule la troublait, lui rappelant l'âge du gamin de collège dont elle avait reçu le touchant et maladroit premier baiser. Déjà elle les portait à sa bouche pour les casser ; mais, se ravisant tout à coup, elle les regarda de près et, ayant constaté qu'aucune n'était fendue : « Non, dit-elle, je les ferai monter, ce sera un porte-bonheur. »

Aujourd'hui, le collégien est lieutenant ; dix ans de plus ont passé, rapides comme un soir, sur les belles épaules inattaquables de Gladys, mais certains jours d'été un singulier petit bracelet danse à son poignet nu : deux noisettes, deux vraies noisettes, au bout d'un fil d'argent.


* NOTE : Les noisettes étaient considérées comme aphrodisiaque.


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