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FÂCHEUSE NOUVELLE


dans Leur Cœur (1893)

 

– I –

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MIRETTE
LE VICOMTE DE POMMELÉ

Chez Mirette. Après le déjeuner, dans la serre.

 

LE VICOMTE. — Qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui ? Tu n'es pas drôle ; tu fais une figure de magistrat.

MIRETTE. — Je suis comme à l'ordinaire.

LE VICOMTE. — Non, ma reinette, ne dis pas ça. D'ordinaire, tu manges presque toutes les pommes de terre frites ; ce matin, tu m'en as laissé. Allons, avoue-le, il y a un cheveu dans cette belle vie ?

MIRETTE. — Non. Et puis quand même… Ah ! tiens, laisse-moi, ne m'interroge pas.

LE VICOMTE. — Je savais bien. Qu'y a-t-il encore ? Quoi de cassé ?

MIRETTE. — Rien, rien. Au contraire.

LE VICOMTE. — Au contraire ? Qu'estce que ça veut dire, ça ?

MIRETTE. — Devine.

LE VICOMTE. — Je ne sais jamais rien deviner.

MIRETTE. — C'est que… (Elle s'arrête hésitante.)

LE VICOMTE.— Oh ! accouche.

MIRETTE, résolument. — Oui ? Tu veux ? Eh bien ! en ce cas, attends.

LE VICOMTE. — Attendre quoi ?

MIRETTE. — Sept mois, mon cher.

LE VICOMTE.— Je comprends. La blague est amusante et tu la réussis bien, mais ça suffit, et je te dispense de la prolonger.

MIRETTE. — Oh ! mon pauvre ami ! Mais c'est l'absolue vérité.

LE VICOMTE. — Non ! Non !

MIRETTE. — Mais si, si. Je me tue à te le dire.

LE VICOMTE. — Ça y est alors ?

MIRETTE. — Sûr comme je te vois.

LE VICOMTE, qui arpente. — Ah bien ! Ah bien ! En voilà une, par exemple, à laquelle je ne m'attendais pas ! Ah ! ma chère petite, permets-moi de ne pas t'adresser mes compliments. Sapristi non !

MIRETTE. — Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Il s'agit bien de tes compliments. À l'heure qu'il est il s'agit d'autre chose.

LE VICOMTE.— Quoi encore ?

MIRETTE. — L'enfant.

LE VICOMTE. — Nous y voilà !

MIRETTE. — Naturellement.

LE VICOMTE. — Tu es superbe avec ton naturellement ! Tu m'annonces en pleine poitrine une machine énorme – autant dire une catastrophe ! – tu bouleverses ma vie de fond en comble…

MIRETTE. — Et la mienne donc, elle ne l'est pas, bouleversée ?

LE VICOMTE. — C'est très différent. Vous autres femmes, c'est votre rôle d'être mères… Enfin, tu fais tout ça, et tu trouves que c'est naturel ? Tu ne manques pas d'aplomb.

MIRETTE. — Je te prie cependant de m'écouter.

LE VICOMTE. — Tout de suite ? Tu tiens à en parler ?

MIRETTE. — Tout de suite.

LE VICOMTE. — Nous avons bien le temps. Nous avons sept mois devant nous.

MIRETTE. — Je préfère m'y prendre à l'avance.

LE VICOMTE. — C'est curieux. Voilà un être qui n'est seulement pas encore né… on ignore de quel sexe… tout… et il faut disserter… Enfin ! dissertons. Mais je te reconnais bien là ! J'aurais parié je ne sais quoi, à la minute, que tu allais aborder l'enfant… Soit, abordons- le. Mais, en deux temps, hé (il tire sa montre) parce que je suis forcé de partir au quart, j'ai une course à faire.

MIRETTE. — Où ça ?

LE VICOMTE. — Chez ma femme.

MIRETTE. — Tu iras, tu sais bien que je ne t'ai jamais empêché de la voir ; je ne suis pas comme elle, moi !

LE VICOMTE. — C'est bon. Parle.

MIRETTE. — Qu'est-ce que tu comptes faire ?

LE VICOMTE. — Étant donné… ce qui arrive ?

MIRETTE. — Oui.

LE VICOMTE. — Dame, je ne sais pas.

MIRETTE. — C'est que moi je ne serais pas fâchée de savoir.

LE VICOMTE.—J'ai besoin d'y penser… de réfléchir…

MIRETTE. — Tu es absolument sûr qu'il est de toi, hein ?

LE VICOMTE, avec mollesse. — Je l'espère bien.

MIRETTE. — À ce sujet tu ne peux pas avoir l'ombre d'un doute.

LE VICOMTE. — C'est convenu. Je dois être son père… je suis son père… Il n'y a donc pas lieu de me le rappeler comme tu le fais, avec insistance. Oh ! que tu as peu de tact !… Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui se dérobe ?

MIRETTE. — Je ne sais pas de quoi tu as l'air. Mais si tu te voyais ! C'est toi, à présent, qui la fais.

LE VICOMTE. — Quoi ? 

MIRETTE.—La figure de magistrat.

LE VICOMTE. — Évidemment. Je n'ai pas envie de pouffer.

MIRETTE. — Moi non plus, dans le fond.

LE VICOMTE. — Je suis un honnête homme… je connais mon devoir… et certes, je ne suis pas de ceux qui, en pareil cas… Mais enfin, c'est une tuile, il n'y a pas à se le dissimuler. Une grosse tuile, conviens-en ?

MIRETTE. — À qui la faute ? À toi. 

LE VICOMTE. — Ça dépend. Voilà plus de trois ans que je suis marié, et je n'ai pas d'enfant. Il fallait que ce fût toi pour que… patatras !… Franchement, ça n'est pas de chance.

MIRETTE. — De quoi te plains-tu ?

LE VICOMTE.— Mais de tout… L'avenir… charge d'âme, les responsabilités… l'argent. Un être de plus sur les bras, enfin !

MIRETTE. — Qu'est-ce qui te parle de ça ? Je te demande ce que tu comptes faire, mais je ne te demande rien de plus.

LE VICOMTE. — Ah !

MIRETTE. — Tu peux lâcher ton enfant…

LE VICOMTE. — Mirette !

MIRETTE. — Et sa mère avec, si tu veux.

LE VICOMTE. — Prends garde : tu vas devenir injuste.

MIRETTE. — Ni lui ni moi n'en mourrons.

LE VICOMTE. — Ne dis pas de monstruosités. Tout ce qu'il m'est possible de faire, tu entends, je le ferai.

MIRETTE. — Par exemple ?

LE VICOMTE.—Bien des petites choses. Tu verras. Tu sais bien que je suis là, et que je ne serai pas sans t'aider – dans la limite de mes moyens, bien entendu.

MIRETTE. — Oui, tu achèteras une layette. Certainement, c'est mieux que rien. Et puis ?

LE VICOMTE.— Et puis ? Mais… au fur et à mesure qu'il grandira, cet enfant, je… je m'y intéresserai, je ne le perdrai pas de vue, ça je te le jure, je le suivrai de loin… oh ! il ne sera pas pour moi un étranger !

MIRETTE. — Mettons les points sur les i. As-tu l'intention de le reconnaître ?

LE VICOMTE. — Es-tu peu généreuse de me poser une pareille question ! Je ne peux pas le reconnaître… tu t'en rends bien compte !

MIRETTE. — À cause ?

LE VICOMTE.—Mais tout ! Ma femme… l'honneur de mon ménage ! Et puis le monde. Il y a là une question de dignité… de tenue morale… Ah ! si nous étions seuls, tous les deux, dans une île déserte… je le ferais tout de suite, parbleu ! Mais, mais… voilà ! on ne peut pas toujours faire dans la vie ce qui vous plaît… il y a des raisons majeures auxquelles on est forcé d'obéir. Me saisis-tu ?

MIRETTE.—Je t'écoute, je te laisse aller.

LE VICOMTE. — Je te parle là, comme je ne parlerais sûrement pas à la première venue ; je prends exprès pour toi le côté supérieur et élevé des choses, parce que tu es intelligente, bonne, et que je sais que tu peux me comprendre. C'est pour ça, parce que je t'estime, que je te dis la vérité. Si je ne t'estimais pas, ah ! mon pauvre chou, je ne me donnerais même pas la peine de t'expliquer toutes ces grandes questions, je te dirais, comme les trois quarts des autres : « Que veux-tu ! je suis désolé de ce qui t'arrive, je ne peux pas l'empêcher. Je t'aime toujours bien, mais pour quelque temps je crois qu'il est plus sage de suspendre nos relations. Embrasse-moi et bonne santé. » Et je prendrais mon chapeau.

MIRETTE. — Je te remercie de tant m'apprécier. Mais, avec tout ça, tu ne m'as toujours pas dit ce que tu feras.

LE VICOMTE. — Je ne peux pas te le dire, parce que je ne m'en doute pas. Ça dépendra de mille circonstances. Je préfère ne rien te promettre, plutôt que de te donner de fausses joies. Aie confiance en moi. Dis-toi : Il fera son possible, tout son possible !

MIRETTE. — Et si c'est zéro tout ton possible ? 

LE VICOMTE. — C'est que je n'aurai pas pu faire davantage, mon pauvre petit, et il faudra tout de même m'en savoir gré.

MIRETTE. — Allons, tu es consolant, et je suis fixée.

LE VICOMTE. — Ne sois pas amère, va. En somme, je t'ai parlé avec beaucoup d'indulgence, je ne t'adresse aucun reproche, et mon affection pour toi n'a pas diminué d'une ligne. Aussi, je constate comme tu es peu gentille.

MIRETTE. — Pardonne-moi donc pendant que tu y es !

LE VICOMTE. — Certainement, je te pardonne ton ironie et tes façons avec moi. À tout bien envisager, cet événement- là, c'est peut-être pour toi un mal pour un bien… Eh ! mon Dieu ! sait-on jamais ce que l'avenir vous réserve ! La vie nous aurait probablement séparés un jour… et tu serais restée seule… Comme ça, tu auras quelqu'un à aimer… un petit être qui te donnera du goût à l'existence. Les enfants, tu verras, on n'imagine pas ce que ça attache.

MIRETTE.— Je m'en aperçois…

LE VICOMTE. — Allons. (Regardant sa montre.) Voilà le quart. Pense bien à tout ce que je t'ai dit. C'est la voix de la raison, va. Je te parais sans doute sec ? erreur, je suis un tendre, seulement je me raidis parce que je connais la vie. (Il tend la joue.) Embrasse.

MIRETTE.— Quand te reverrai-je ?

LE VICOMTE. — Demain à la même heure. Ou après-demain. Au revoir. Et puis marche, on dit qu'il faut marcher. (Il sort.)

 

– II –

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LE VICOMTE DE POMMELÉ.
LA VICOMTESSE, sa femme.

Un quart d'heure après, chez le vicomte.

 

LE VICOMTE (à sa femme, dès qu'il est entré). — Écoute, j'ai une nouvelle à t'annoncer, une vraie nouvelle.

LA VICOMTESSE.— Une bonne ?

LE VICOMTE. — Pour toi, oui.

LA VICOMTESSE.— Dis vite.

LE VICOMTE. — Eh bien… je romps ; j'ai rompu. C'est fini.

LA VICOMTESSE.— Oh ! que tu es gentil ! que tu es bon ! (Elle se pend à son cou.)

LE VICOMTE. — Il fallait prendre un grand parti… Ma foi ! je l'ai pris.

LA VICOMTESSE. — Tu as découvert qu'elle te trompait ?

LE VICOMTE. — Changeons de conversation, veux-tu ?

LA VICOMTESSE. — Oui. À présent, je suis tout à fait heureuse. Il n'y a plus qu'une chose que je désire.

LE VICOMTE. — Si ça dépend de moi…

LA VICOMTESSE. — Un bébé. Pourquoi souris-tu ?

LE VICOMTE. — Rien.


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