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LES CRAVATES


 

dans Leur beau physique

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VICOMTE DE SAFRAN, 29 ans.
GRATIEN, son valet,de chambre, 58 ans.
PAUL DES SOUPIRS, 20 ans.
LE VALET DE CHAMBRE DU PRINCE DE CAPRI, 40 ans.

Trois heures de l'après-midi. Chez Safran. Une chambre Louis XIII. Couché dans un grand lit à colonnes et à-baldaquin, le vicomte dort, très pâle, très maigre, avec de longs bras qui n'en finissent plus, posés sur les draps, de chaque côté de son corps, comme deux bâtons. Sa respiration fait un bruit de petit soufflet. Gratien est assis près du lit, tenant un livre « Les Mystères du Sérail ». Le baron des Soupirs vient d'entrer sur la pointe du pied: il regarde avec gravité son ami, et les paroles suivantes s'échangent entre lui et Gratien, à voix très basse :

 

DES -SOUPIRS. — Pas de mieux ?

GRATIEN. — Non, monsieur.

DES SOUPIRS.— Pauvre vieux ! Est-il changé ! Il est effrayant !

GRATIEN. — Ah ! pour ça, oui, monsieur le vicomte a bien rétréci.

DES SOUPIRS. — En somme, voilà dix-neuf mois qu'il est comme ça ?

GRATIEN.— Dix-neuf mois, oui, monsieur.

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux ! Est-ce que les médecins disent qu'il est tout à fait ?…

GRATIEN. — Oui, monsieur. Plus rien à espérer. L'épuisement.

DES SOUPIRS. — Question de temps ?

GRATIEN. — Comme dit monsieur. Pure question de temps.

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux ! Est-ce qu'il se voit ? 

GRAHEX. — Oui, quelquefois, il me demande une glace pour se regarder, mais…

DES SOUPIRS. — Non, je veux dire : Est-ce qu'il voit son état ?

GRATIEN. — Non, monsieur.

DES SOUPIRS. — Tant mieux. D'ailleurs, les malades ne voient jamais leur état. Ainsi, moi, quand j'avais quatre ans, ma bonne m'a laissé tomber sur la tête, d'une hauteur de trois mètres. Pendant quinze jours, Gratien, ça n'est pas pour me vanter, mais j'ai été entre la vie et la mort ; eh bien ! je ne m'en doutais pas.

GRATIEN. — À cet âge-là, aussi, ça n'a rien d'étonnant.

DES SOUPIRS. — L'âge n'y fait rien. À quatre ans, moi, j'avais déjà toute ma raison. (Montrant Safran.) Faut-il le réveiller ? Non, il faut le laisser dormir.

GRATIEN. — C'est peut-être préférable.

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux ! Dors, va. Ça te fait plus de bien. (L'écoutant respirer.) Il corne un peu, mais il a le sommeil bien pur. Ça serait un meurtre de l'éveiller. Là, je m'en vais. (À Gratien.) Pensez-vous que ça lui fera quelque chose de m'avoir manqué ?

GRATIEN. — Oh ! il sera désolé. Il a beaucoup d'amitié pour vous.

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux ! Moi aussi, ça m'embête de m'en aller comme ça. Sans compter que je viens de loin, que j'ai lâché tantôt un rendez-vous à cause de lui. Je ne lui en fais pas de reproche, mais enfin, c'est pas de veine de tomber juste au moment où il dort !

GRAHEX. — Il dort quand ça le prend, vous comprenez.

DES souriRs. — Précisément, c'est très malsain. Vous devriez le faire dormir le matin, à des heures régulières. (Un petit silence.) Tout de même, Gratien...

GRATIEN. — Quoi, monsieur ?

DES SOUPIRS. — Si on le réveillait ?

GRATIEN. Vous voulez…

DES SOUPIRS. — Combien y a-t-il de temps qu'il dort ?

GRATiEN. — Une demi-heure.

DES SOUPIRS. — Une bonne demi-heure ? Mais c'est pas mal, ça. S'il a dormi une bonne demi-heure, oh ! on peut hardiment le réveiller.

GRATIEN, le regardant. — C'est qu'il dort si bien !

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux ! Oui, mais ça les affaiblit, les malades, de trop dormir. Au fond, c'est ça qui les éreinte. Réveillons-le. Et puis, ça le distraira de me voir, il sera enchanté.

GRATIEN. — Réveillons-le donc. (Se penchant sur le vicomte et l'appelant.) Monsieur !

DES SOUPIRS, également penché, lui prenant la main. — Pauvre vieux ! C'est moi, Soupirail, ton ami.

SAFRAN, ouvrant ses grands yeux. — Ah ! c'est toi.

DES SOUPIRS. — Oui. Dors, mon vieux ; je ne veux pas te réveiller ; seulement, je ne pouvais pas m'en aller sans te dire bonjour. Dors.

SAFRAN. — Tu es gentil. Hein, crois-tu ? crois-tu que ça y est ?

DES SOUPIRS. — Quoi ?

SAFRAN. — Le coup du lapin.

DES SOUPIRS. — Que tu es bête !

GRATIEN. — Allons donc ! monsieur nous enterrera tous. On ne sait ni qui vit ni qui meurt. (S'adressant à des Soupirs.) N'est-ce pas, monsieur, qu'il peut très bien arriver que vous mouriez avant lui, tout d'un coup ?

DES SOUPIRS, sans entrain. — C'est possible.

SAFRAN, à des Soupirs. — Ça me fait plaisir de te voir. Je m'ennuie tant ! Tout seul. Plus de famille. Personne.

DES SOUPIRS.—Eh bien, et laChoute ?

SAFRAN. — La Choute, elle est toujours mignonne, parbleu ! Soigne bien son toto. Seulement elle s'embête ici, cette Choute. Alors, je l'envoie se balader ; elle ne demande pas mieux, et puis ça promène les chevaux. Mes pauvres canards ! Je ne les conduirai donc plus jamais ?

DES SOUPIRS. — Mais si.

SAFRAN. — Aujourd'hui, elle est à Auteuil, la Choute.

DES SOUPIRS. — Qu'est-ce qu'elle a pris ?

SAFRAN. — Je lui ai conseillé Tournebroche.

DES SOUPIRS.— C'est Plumeau II qui arrive. Elle a perdu d'avance.

SAFRAN. — Tant pis pour moi. (À Gratien.) Pourquoi riez-vous, Gratien ?

GRATIEN. — Parce que j'ai trois louis sur Plumeau II.

SAFRAN. — Tant mieux pour vous, Gratien. Vous boirez à ma santé ! Paraît que j'en ai un peu besoin. Là… c'est assommant. Me voilà déjà fatig… Peux plus parler.

DES SOUPIRS. — Ne dis rien. Écoute-moi.

SAFRAN. — Non. Ça me fatigue aussi.

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux !

GRATIEN. — Monsieur a-t-il besoin de quelque chose ?

SAFRAN. — Non. Rien. Ah si ! La boîte… vous savez.

GRATIEN. — La boîte aux cravates ?

SAFRAN. — Oui. Apportez.

DES SOUPIRS. — Tu veux essayer des cravates ?

SAFRAN. — Non. Pas essayer. Regarder, tripoter. Et puis, et puis… me souvenir. N'y a que ça qui m'amuse. Je m'ennuie tant !

GRATIEN, apportant un grand coffret de maroquin, rempli jusqu'aux bords de cravates de toutes sortes, qu'il dépose sur une petite table. — Voilà, monsieur.

SAFRAN. — Non, pas là. Sur mon lit. (Gratien met la boîte sur ses jambes.) Pas la boîte. Ça me fait-mal. Videz. (Gratien retourne la boîte, et le flot de cravates, soie, satin, cachemire; se répand sur les draps. Il y en a bien une centaine.) Ah ! que c'est joli ! J'adore ça. Beau ! Magnifique !

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux !

SAFRAN. — Mes dernières cravates, comprends-tu ? ma dernière saison bien portante. Je les ai mises toutes une fois ; pas davantage. Mais je me rappelle parfaitement la date, les circonstances. Un calendrier comme un autre, quoi !

DES SOUPIRS. — Vraiment ? tu as assez de mémoire pour raccrocher à chaque cravate…

SAFRAN. — Oh ! je crois bien. Celles que tu vois là, je pourrais te les raconter toutes. La grenat à pointillés blancs que j'aperçois là-bas, sur mon pied, et qui est trop loin pour que je l'attrape… Passe-la-moi donc.

DES SOUPIRS. — Voilà.

SAFRAN. — Merci. Je l'ai mise le jour où j'ai giflé Saint-Lunaire, avenue de l'Opéra. C'est de ce moment que nous sommes devenus paire d'amis. Comment va-t-il, ce pauvre Lune ?

DES SOUPIRS. — Bien. Il a grande envie de te voir.

SAFRAN. — Qu'il vienne. On regarderait les cravates ensemble, sans cérémonie.

DES SOUPIRS.— Je lui dirai.

SAFRAN. — Le gros bleu avec des motifs jaunes, c'est celle du déjeuner, chez Joseph, à l'occasion de mon raccommodement avec la Choute.

DES SOUPIRS. — Quand la Choute t'avait lâché pour le grand Hongrois et puis qu'elle a eu remords et qu'elle a lâché le grand Hongrois pour revenir à toi.

SAFRAN. — Oui. C'est une brave fille. Tu y étais, à cette agape ?

DES SOUPIRS. — Je te crois ! On a ri.

SAFRAN. — C'est le temps où on riait. À présent !…

DES SOUPIRS. — À présent, on rit encore, va !

SAFRAN. — Les autres. Plus bibi. (Il a envie de pleurer, mais se retient.)

DES SOUPIRS, lui prenant la main. — Pauvre vieux !

SAFRAN. — Pas me laisser abattre. Reprenons courage. Cette belle écossaise, je l'arborais le matin où j'ai empoigné près de la Cascade cette énorme tape avec Augustina…

DES SOUPIRS. — Augustina ?

SAFRAN. — Ma bicyclette.

DES SOUPIRS. — Ah ! oui, ta fameuse bicyclette en argent que t'avais commandée à New-York ? Qu'est-ce qu'elle devient à présent ?

GRATIEN. — C'est moi qui la monte, monsieur.

SAFRAN. — Elle sert pour faire les courses, pour aller chercher mes sales drogues ! Voilà à quoi on l'emploie aujourd'hui, Augustina ! À aller chez le pharmacien. Oùs qu'est mon revolver ?

DES SOUPIRS. — Pauvre vieux !

SAFRAN.— Cette verte, c'est un aprèsmidi où j'ai eu au cercle une passe de dix-sept. J'ai levé cinq mille louis. Les pontes bavaient. Cette rose, c'est quand j'ai dû vendre ma belle ferme de Brûlaville. Quel malheur !

DES SOUPIRS. — Je me souviens, où il y avait tant de boeufs, tant de vaches, tant de gibier. Quels coups de fusil, hein ?

SAFRAN.— Sur le moment, ça m'a fait le cœur comme une éponge de bazarder Brûlaville. Aujourd'hui, je m'en contrefiche. Peux plus bouger de mon matelas, j'ai pas besoin de ferme. Enfin, tu vois bien cette petite lilas qui n'a l'air de rien, avec un vermicelle noir ? Eh bien, c'est toute une journée à Ville-d'Avray, mais une journée !... oh ! mon bon petit Soupirail !

DES SOUPIRS.— Seul avec quelqu'un ?

SAFRAN. — Et quelqu'un de joli ! Un amour d'enfant. Dix-huit ans. Une Espagnole du plus haut rang, qui vivait dans sa famille. Archi-honnête ! Elle avait un truc pour s'échapper ! Ah ! la vie ! la vie ! Y a tout de même des moments où on trouve bien dur d'y renoncer ; ah ! oui ! C'est égal, cette journée… Olle ! olle ! Caramelo !

DES SOUPIRS. — Je me doute qu'elle s'est bien passée ?

SAFRAN. — Le ciel. (Avec une mélancolie soudaine.) C'est la dernière fois que j'ai encore pu tromper la Choute.

DES SOUPIRS. — Pauvre Choute !

SAFRAN. — Oui, pauvre Choute, pauvre moi, pauvre tout ! (On entend un coup de timbre.)

GRATIEN. — Monsieur permet que j'aille voir ?

SAFRAN. — Oui. Mais soyez pas longtemps. (Gratien sort.)

DES SOUPIRS, ne sachant que dire. — Ah ! là ! là !

SAFRAN, qui plonge ses longues mains pâles dans les cravates. — Oui. En effet.

DES SOUPIRS. — Mon Dieu ! mon Dieu !

SAFRAN. — À qui le dis-tu ? (Il continue de caresser les cravates.) C'est agréable, c'est frais. (Gratien reparaît avec une lettre et un petit paquet.) Eh bien ?

GRATIEN, lui tendant la lettre et le paquet. — Monsieur, c'est de la part du prince de Capri.

SAFRAN, lui rendant la lettre.— Ouvrez et lisez. Moi, ça me fatigue.

GRATIEN, décachetant et lisant : « Mon cher Safran, Quand j'ai été vous voir la semaine dernière, vous m'avez fait, avec votre gentillesse habituelle, mille compliments de ma cravate, en me demandant qui me l'avait fournie. Moitié malice et moitié coquetterie, j'ai refusé de vous le dire. Aujourd'hui, j'apprends que vous êtes un peu plus souffrant, triste et dans une mauvaise phase. Laissez-moi donc vous offrir cette modeste cravate que vous  avez bien voulu me faire l'honneur de remarquer. Promettez-moi, en outre, quand vous serez rétabli, ce qui ne tardera pas, de la porter le jour de votre première sortie. Je vous serre la main. CAPRI. P. S. — Elle vient de chez Clinch et Stanner, à Londres, en face de Burlington Arcade. »

SAFRAN, tendant les mains. — Faites-la voir. (Gratien lui remet le petit paquet développé.) C'est elle. C'est bien elle. (À Gratien.) Est-ce qu'on attend une réponse ?

GRATIEN. — Le valet de chambre du prince est dans le vestibule.

SAFRAN, à Gratien. — Vous allez lui donner un louis et vous le ferez entrer.

GRATIEN. — Bien, monsieur. (Il sort.)

DES SOUPIRS. — C'est très chic.

SAFRAN. — Mieux. C'est charmant, c'est délicat. D'un homme bon, qui a du coeur. (Le valet de chambre du prince paraît.) Vous direz au prince que je suis touché, que je le remercie, et qu'il m'a fait un grand plaisir. Vous ajouterez que je lui promets, si jamais je me rétablis, d'aller le voir avec cette cravate à ma première sortie… (Après une seconde d'émotion dans le visage et dans la voix.) Et si je meurs, je veux qu'on me la mette pour m'enterrer. Vous ferez bien ma commission, n'est-ce pas ?

LE VALET. — Oui, monsieur.

SAFRAN. — Allez, mon ami. (Le valet sort. Des Soupirs et Gratien se rapprochent de lui. Il les repousse.) Et maintenant, laissez-moi, fichez-moi tous le camp, j'ai sommeil. Je suis triste. (Il ferme les yeux, et il s'endort, tenant dans sa main fermée la cravate du prince, vert d'eau à paillettes orange.)


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