<== Retour


CHEZ UNE AMIE COMMUNE


dans Les Petites Visites (1896), p. 55-65

.
MADAME PRUNIER, cinquante ans.
MADAME LOURDAIN, quarante-cinq ans.
MADEMOISELLE LOURDAIN, vingt-deux ans.
M. DUFLAC, cinquante-cinq ans.
PAUL DUFLAC, trente ans.

Chez Mme Prunier, qui habite un bel appartement au premier étage, avec balcon, boulevard Magenta. Mme Prunier est au salon avec les Lourdais, quand la domestique introduit les Duflac, père et fils.

 

Mme PRUNIER, se levant. – Ah  quelle surprise  Permettez, cher monsieur, que je vous présente à mon amie, madame Lourdain, dont vous m'avez si souvent entendu parler.

M. DUFLAC. – Avec grand plaisir.

Mme PRUNIER, à Mme Lourdain. – Chère Madame, M. Duflac, une relation de trente ans...

M. DUFLAC. – Eh ou  C'est en 1865...

Mme PRUNIER, désignant Paul. – Et son fils, un charmant jeune homme. (Désignant la jeune fille) Mlle Lourdain.

Mme LOURDAIN, sensible. – Une grande fillette.  Ah !  mon Dieu, oui.

Mme PRUNIER. – Et qui embellit de jour en jour. (Tout le monde sourit d'un air entendu et on s'assoit.)

M. DUFLAC, à Mme Lourdain.– Elle marche sur vos traces.

Mme LOURDAIN. – Oh  Monsieur !

Mme PRUNIER. – Mme Lourdain, au moment où vous êtes arrivé, était en train de me conter qu'elle avait passé une ravissante après-midi, dimanche dernier, au jardin d'acclimatation.

 M. DUFLAC. – Ah !  moi, voilà bien longtemps que je n'y ai mis les pieds.

Mme LOURDAIN. – D'abord, la musique est excellente. J'adore la musique militaire.

PAUL DUFLAC, à Mlle Lourdain. – Et vous, Mademoiselle ?

Mlle LOURDAIN. – Beaucoup. Mais j'aime bien l'autre aussi.

PAUL DUFLAC. – Sans doute.

Mme LORDAIN. – Elle a été l'autre jour à l'Opéra.

Mlle LOURDAIN. – Pour la première fois.

M. DUFLAC. – Oh !  c'est charmant.

Mme LOURDAIN. – Son père lui a offert ça pour ses vingt ans.

M. DUFLAC. – Et qu'a-t-elle vu jouer, cette chère enfant ?

Mlle LOURDAIN. – Faust.

Mme LOURDAIN. – Je ne sais pas si vous êtes comme moi, j'adore Gounod.

M. DUFLAC. – Pas dans tout.

Mme PRUNIER. – Non. Mais c'est égal...

M. DUFLAC. – Ah  je suis de votre avis.

Mme LOURDAIN. – Quand on voit aujourd'hui ceux qui essaient de le remplacer...

PAUL DUFLAC. – Et qui ne peuvent pas.

Mme LOURDAIN. – N'est-ce pas, Monsieur ? Je vois que vous aussi, vous êtes un peu artiste.

M. DUFLAC. – Lui ? S'il l'est ? Trop, hélas 

Mme LOURDAIN. – Jamais trop  Ne dites pas cela. Ne retirons pas à la jeunesse sa flamme, son idéal 

Mme PRUNIER. – M. Paul Duflac est l'associé de son père, et il dirige avec lui la maison.

Mme LOURDAIN. – Bravo  Tout alors ? Le commerce et les arts... Votre père doit être bien fier de vous, Monsieur.

PAUL DUFLAC. – Madame...

M. DUFLAC. – Il est gentil. C'est un bon petit homme. Et pas bête. Excessivement fort en chimie. Il m'a trouvé, il y a deux ans, un procédé pour la coloration de mes sirops, absolument sans danger, et dont j'ai eu déjà des résultats merveilleux.

Mme PRUNIER, à Mme Lourdain. – Vous savez que la maison de M. Duflac est des plus vieilles et des plus solides...

Mme LOURDAIN. – Je sais. Qu'est-ce qui ne connaît pas ? (A Duflac.) Monsieur, je ne voudrais pas du tout que vous pensiez que je le dis par politesse. Mais pour toutes mes conserves, gelées, cerises à l'eau-de-vie, etc., voilà des années que je ne me fournis que chez vous.

M. DUFLAC. – Vraiment, Madame, vous me comblez. Je tâche de satisfaire...

Mme LOURDAIN. – Et vous y réussissez bien 

M. DUFLAC. – Tant mieux. C'est si lourd, une maison, aussi  grosse que celle-là 

Mme LOURDAIN. – Mais si prospère, en revanche 

M. DUFLAC. – Ah  dame oui  je n'ai pas lieu de me plaindre. Et si ça continue ainsi, les enfants de mon Paul, plus tard, ne mourront pas sur la paille.

Mme LOURDAIN. – Monsieur n'est pas marié ?

M. DUFLAC. – Eh  non. Pas encore. Mais nous cherchons. Nous voudrions bien caser ça. (Un petit silence gêné.) Pas facile.

Mme LOURDAIN. – Pourtant...

M. DUFLAC. – Pas facile. Moi, oh  dans le temps, ça a été tout seul, avec sa mère. Je ne la connaissais pas. Je ne l'avais jamais vue ni d'Eve ni d'Adam. On nous a fait rencontrer chez une amie, comme par hasard. Une petite visite de dix minutes... on a parlé de n'importe quoi... elle et moi nous n'avons pas échangé cinq mots. Et crac, ça y a été... Elle me plaisait beaucoup; je l'ai demandée, on me l'a donnée. Et me voilà  Il y a de cela un bocal de trente-deux ans  Je ne l'ai jamais brusquée; elle a des diamants magnifiques, une maison de campagne à Gennevilliers; je crois qu'il n'y a pas eu de femme plus heureuse au monde.

Mme LOURDAIN. – C'est égal... Ces mariages, bâclés en cinq minutes, peuvent réussir, une fois par hasard, avec des natures exceptionnelles comme la vôtre...

M. DUFLAC. – C'est vrai. Je ne dis pas non.

Mme PRUNIER. – Il ne faudrait pas trop s'y fier. (A Duflac.) Et madame ?

M. DUFLAC. – Elle va, elle va bien.

Mme PRUNIER. – Je regrette qu'aujourd'hui nous n'ayons pas eu le plaisir...

M. DUFLAC. – Elle avait à aller à la Ménagère... des petits achats...

Mme PRUNIER. – Elle est si entendue.

M. DUFLAC. – Dame, ça oui  Pour tout ce qui est de sa maison, elle y tient l'oeil et le doigt. (A Mlle Lourdain.) Mademoiselle aussi, j'en suis sûr, est une femme d'intérieur ?

Mme LOURDAIN. – Guère. Nous sommes un peu rêveuse... la poésie. Ça lui passera.

M. DUFLAC. – C'est charmant  Mais l'heure nous presse un peu..

Mme PRUNIER. – Vous partez déjà ?

M. DUFLAC. – Il le faut. Ça n'était qu'une petite visite...

Mme PRUNIER. – Ça ne compte pas ; j'espère qu'un autre jour vous reviendrez, avec monsieur votre fils...

PAUL DUFLAC. – Madame...

Mme PRUNIER. – Et que vous resterez plus longtemps. Vous me devez un dédommagement. Vous aurez peut-être le plaisir de rencontrer de nouveau ces dames Lourdain ?

M. DUFLAC, galant. – Mais... ça n'est pas de refus.

Mme LOURDAIN. – Oh  vraiment, monsieur.

(Les Duflac se lèvent. Cérémonies mutuelles, saluts, sourires. Mme Prunier les accompagne dans l'antichambre.)

Mme PRUNIER, une fois sur le palier, bas. – Eh bien ?

M. DUFLAC. – Moi, ça m'est égal. (À son fils.) Mais toi ?

PAUL DUFLAC. – Elle me déplaît plutôt. Elle est mal bâtie, et elle a l'air bête comme un pot à eau.

M. DUFLAC. – Oui. Calme-toi. Ça ne prouve rien. Et ne nous pressons pas. Ta mère m'a fait le même effet la première fois.

Mme PRUNIER. – Enfin, voyez  Réfléchissez  Quatre cent mille francs tout de suite. Et autant à la mort.

M. DUFLAC. – Merci, chère amie. Nous allons y penser.

(Pendant ce temps-là, au salon.)

Mme LOURDAIN, à sa fille. – Comment le trouves-tu ? Te plaît-il ?

Mlle LOURDAIN. – Il me plaît. Je crois qu'il a du coeur. Il n'a pas l'air de tenir à l'argent.

Mme LOURDAIN. – Enfin, nous allons y penser. Ne nous pressons pas. Il s'agit de ton bonheur. Ça vaut la peine de réfléchir jusqu'à demain.

Mme PRUNIER, qui rentre au salon. A part. – Ça se fera.


<== Retour