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LE 42e FAUTEUIL.


Dans Les Marionnettes

A M. Jules Lemaître.


PIERRE LEVARROY, soixante ans. Le célèbre auteur dramatique, de l'Académie française, ancien critique, commandeur de la Légion d'honneur.
MÉDÉRIC POMMIER, soixante-six ans. Ex-sociétaire de la Comédie-Française. Chevalier de la Légion d'honneur.

Levarroy est dans son cabinet, en train de chercher dans le Littré l'orthographe du mot  dictionnaire (Il ne se rappelle plus bien s'il faut deux n), quand son domestique lui apporte une carte  Médéric Pommier, ex-sociétaire de  la Comédie-Française.– « Faites-le entrer », dit Levarroy.

 

POMMIER. – Mon cher maître... (Il s'avance comme dans Britannicus.)

LEVARROY. – Charmé de vous voir, mon cher Pommier. Prenez un siège.

POMMIER. – Merci. Devinez-vous ce qui m'amène ?

LEVARROY. – Pas le moins du monde.

POMMIER. – Voici. J'aspire à un grand honneur.

LEVARROY. – Encore ! Mais lequel ? Il me semble bien que vous les avez eu tous.

POMMIER. – Pas tous. Il m'en manque un.

LEVARROY. – Vous les collectionnez donc ?

POMMIER. – Ne raillez point.

LEVARROY. – Je cesse de sourire. Dites de quoi il est question.

POMMIER. – Je pose ma candidature.

LEVARROY. – À la députation ?

POMMIER. – Non. C'est trop discrédité.

LEVARROY. – Au Conseil municipal ?

POMMIER. – À l'Académie.

LEVARROY. – Vous ?

POMMIER. – Moi, dis-je…

LEVARROY. – Et c'est assez.

POMMIER. – Cela vous étonne, maître ?

LEVARROY. – Nullement.

POMMIER. – Dites-moi votre pensée, tout net, à ce sujet ?

LEVARROY. – Bien franchement ?

POMMIER. – Je vous en prie.

LEVARROY.– Eh bien, mais… je trouve ça très… Comment dirais-je ?… Très curieux, très intéressant.

POMMIER. – Vous ne vous moquez pas ?

LEVARROY. – Non. J'ai une certaine réputation d'ironie, je le sais,– bien imméritée ! – qui m'a jusqu'à présent assez desservi dans le monde, mais je vous certifie qu'à cette minute je vous parle en toute candeur et simplicité. Je trouve cette candidature… inattendue. Cela, je dois vous le confesser… Mais somme toute, elle m'apparaît aussi… naturelle, bien moderne, et même courageuse.

POMMIER. – Le fait est qu'il ne m'a pas peu fallu d'énergie pour brûler mes vaisseaux.

LEVARROY, aimable. – Après les planches…

POMMIER. – Mille grâces ! D'autres auraient reculé, moi je n'ai pas hésité. J'ai vu là un joli rôle à jouer…

LEVARROY. – Je vous reconnais à ce trait. Et à quel fauteuil vous présentez-vous ? Nous avons deux vacances  celle de Rambonneau, l'humaniste, le philologue, l'homme qui était le plus fort en langue araméenne et en langue copte.

POMMIER, avec une moue. – Non, celui-là, je le laisse à d'autres… à des personnalités politiques. Moi, je me présenterai tout bêtement au fauteuil de Fulbert de Nogence, notre seul grand poète depuis Hugo, Leconte de Liste et Sully…

LEVARROY. – Qui ça dites-vous ?

POMMIER. – Prudhomme.

LEVARROY.– Ah ! je croyais que vous parliez de Mounet.

POMMIER. – Non, Sully Prudhomme… Je dis Sully par abréviation familière, comme nous disons  On ne badine pas, Le gendre, Il ne faut jurer.

LEVARROY.– Très bien ! Mais sait-on cela déjà à Paris ?

POMMIER. – Pas encore. C'est ce soir seulement que je communiquerai le bulletin à la presse. Je vous prie même, cher maître, d'ici là, de n'ouvrir la bouche à personne… à cause des journaux qui pourraient être furieux de n'avoir pas eu la primeur… Et dame ! la presse, à notre époque…

LEVARROY. – Oui… c'est comme l'amour. On ne badine pas.

POMMIER, grave. – Diable ! Moi je l'ai toujours respectée. Je ne recherchais pas ses réclames… non…

LEVARROY. – Mais vous les subissiez avec égards.

POMMIER. – Et même avec reconnaissance. On ne peut rien sans la presse.

LEVARROY. – Si.

POMMIER. – Quoi ?

LEVARROY. – Échouer.

POMMIER. – Le mot est charmant. Je dîne ce soir avec un ambassadeur, il le saura.

LEVARROY. – Vous me protégez. Vous êtes trop gentil. Mais cela ne suffit pas, la note aux journaux, il faut aussi que vous écriviez une lettre au secrétaire perpétuel...

POMMIER, étourdiment. – À Monval ?

LEVARROY. – Non. A Camille Doucet.

POMMIER. – Ah ! pardon… J'étais distrait.

LEVARROY.– Une lettre dans laquelle vous prenez position officiellement, pour le fauteuil de Nogence.

POMMIER. – Elle est faite, Doucet l'aura demain matin.

LEVARROY. – Très précieux, Doucet, vous savez ? Très gros personnage ! Si vous avez Doucet…

POMMIER. – Quelque chose me dit  Tu l'auras, je l'aurai ! Il ne peut pas faire autrement que de voter pour moi.

LEVARROY. – Parce que ?

POMMIER. – J'ai joué le Baron Lafleur.

LEVARROY. – Évidemment c'est un titre.

POMMIER. – Et pour lui ce n'est pas le moindre.

LEVARROY. –Vous êtes un fin politique, Pommier. Je vois cela.

POMMIER.– Gambetta me le disait souvent. (Il rit comme dans l'Aventurière.)

LEVARROY. –Mais, quand et comment vous est venue cette idée de vous présenter ?

POMMIER. – Il y a déjà longtemps. Après  nos désastres. En soixante et onze. Un soir que j'étais seul avec mes pensées, un soir de relâche…

LEVARROY. – Ah ! ah. C'est attachant cela, il ne faut pas le laisser perdre.

POMMIER. – C'est écrit. Je le raconte dans mes Mémoires.

LEVARROY. – Vous avez rédigé vos Mémoires ?

POMMIER. – Trois gros volumes qui paraîtront prochainement.

LEVARROY. – Quand cela ?

POMMIER.– Ils verront la rampe en février.

LEVARROY. – Nous attendons ce régal avec impatience. Vous devenez un confrère, il n'y a pas à dire.

POMMIER. – Oh, cher maître ! Eh bien, ce soir-là donc où j'étais seul…

LEVARROY. –Avec vos pensées. Fructueuse solitude !

POMMIER. – Oui. Je songeais à vous, à l'Académie, à tous ces grands talents si divers qui en font une troupe unique au monde, une phalange étincelante, mieux qu'une troupe même, « un salon ».

LEVARROY.-Un salon. Vous avez su trouver le mot. La scène représente un salon.

POMMIER. – …Et je me dis, tout à coup, mais l'acteur, le comédien, j'entends le grand comédien, celui de la Maison de Molière, le comédien à la fois artiste et homme du monde, homme considérable et considéré, celui qui prête –mieux encore – qui donne à l'auteur, et pour rien, son corps, son cœur, sa chair, et qui pétrit tout cela pour réaliser le type conçu, pourquoi n'entrerait-il pas, celui-là aussi, dans le temple ? Il y a, dans cette salle illustre, une place vide, un fauteuil qui manque…

LEVARROY. – Disons au moins… un strapontin…

POMMIER, avec force. – Non, cher maître, un fauteuil, le vrai quarante-deuxième fauteuil, celui du comédien, celui qu'aurait dû avoir TaIrna, qui ne l'a pas eu… Amère injustice du passé !

LEVARROY. – Molière non plus.

POMMIER. – Ce sont deux injustices du passé. On a réparé depuis, par la nomination de nombreuses gloires, l'offense faite à l'art dramatique en la personne du grand Poquelin.  Quand réparera-t-on celle faite en la personne de Talma à l'art du comédien ?

LEVARROY. – On vous attendait.

POMMIER. – Quand le sociétaire retraité aura-t-il son fauteuil, au foyer de l'Institut ?

LEVARROY. – Bientôt, je vous le répète. Surtout si vous vous en mêlez.

POMMIER. – Je ne désespère pas. Je compte, à l'Académie, en vous nommant en première ligne, cher maître, sept auteurs qui sont mes obligés, pour lesquels j'ai bien voulu, maintes fois, m'exposer et risquer ma réputation dans des parties qui, disons-le entre nous, n'étaient presque jamais gagnables.

LEVARROY. – Elles le devenaient avec vous.

POMMIER. – En tout cas, je les ai rarement perdues. Ou du moins si cela m'est arrivé…

LEVARROY. – C'était leur faute.

POMMIER. – Hélas ! oui. Du reste, il y a belle heure que vous-même, cher maître, avez reconnu cette vieille vérité que, au théâtre, vous ne pouvez rien sans nous.

LEVARROY. – Rien. C'est un fait brutal.

POMMIER. –Vous êtes capables d'écrire une fable, une action…

LEVARROY. – Parbleu ! Nous ne pouvons pas non plus tout vous mettre sur le corps !

POMMIER. – Mais c'est nous qui la faisons en réalité, l'œuvre, dont vous avez à peine indiqué les lignes, c'est nous qui l'animons, qui lui donnons la parole, le geste, et l'âme ! C'est nous qui faisons une pièce, vous ne faites qu'un froid scénario.

LEVARROY. – Et encore ! Oh ! Pommier, allez ! Je sais ce que je vous dois.

POMMIER. – Oui, vous êtes gentil, vous, charmant ! Vous n'êtes pas aveuglé… Mais les autres !

LEVARROY. – Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Laissez-les s'imaginer qu'ils sont les auteurs des pièces qu'ils signent, puisque ça les amuse, et que vous savez que c'est vous. À votre place, en ce moment, je ne m'occuperais que d'une chose, moi  mon élection. Avez-vous déjà quelque idée des voix que vous pouvez récolter ?

POMMIER. – Guère.

LEVARROY. – Que souhaiteriez-vous faire au premier tour ?

POMMIER. – Le maximum.

LEVARROY. – C'est impossible. Parlons sérieusement. Je veux vous conseiller, vous m'avez toujours été très sympathique.

POMMIER. – Oh ! cher maître. Je suis confus.

LEVARROY. – Si, si, je le dis comme je le pense. Cette sympathie s'est surtout accrue à dater du 27 mars d'il y a quinze ans.

POMMIER.– Pardon ! Le 27 mars d'il y a… ?

LEVARROY. – Cela ne vous rappelle rien ?

POMMIER. – Non.

LEVARROY. – Faut-il donc que je vous souffle ? Ma mémoire est meilleure que la vôtre, et je n'ai pas grand effort à faire, moi, pour me souvenir de ce 27 mars en question.

POMMIER. – J'ai beau chercher.

LEVARROY, très doux, très miel. – Petit oublieux ! C'est le jour où, vous et le comité, m'avez refusé les Grotesques, ma comédie en cinq actes, qui depuis a été jouée et reprise un nombre incalculable de fois, qui en est aujourd'hui à sa six cent dix-huitième représentation ?...

POMMIER, gêné. – Ah oui !… Comment ! J'étais là, ce jour-là ?… Je faisais partie du comité ?… Ce n'est pas possible ?

LEVARROY, qui savoure. –Mais si… Cela va vous revenir… Après la séance, j'étais tout seul dans un coin, en haut de l'escalier, près d'un portrait de mademoiselle Champmeslé. Oh ! un bien beau portrait ! et vous êtes accouru, vous m'avez pris les mains avec effusion, vous m'avez expliqué que vous aviez été forcé de voter non, comme vos camarades, mais que c'était dans mon intérêt, que d'ailleurs la pièce ne valait pas grand'chose, et puis trop violente ! que ce titre des Grotesques avait eu l'air, vis-à-vis de quelques-uns de vos collègues, d'une bravade personnelle, et que M. Febvre avait pensé un instant, bien à tort, se retrouver dans le principal personnage.

POMMIER. – Je me rappelle vaguement, mais…

LEVARROY. – Vous m'avez dit tout cela et bien d'autres choses… enfin, vous avez été excellent, très paternel. Aussi je me suis bien promis qu'un jour ou l'autre je vous revaudrais ça, et que, si jamais il se présentait plus tard pour moi l'occasion de vous jouer un bon service, je ne la raterais pas. Elle se présente maintenant, je suis tout à vous.

POMMIER, tout à fait troublé. – Comme vous me dites cela ! On dirait que vous m'en voulez… que vous avez de la rancune ?

LEVARROY, rayonnant. – Moi ? Mais non ! Je me divertis un peu. Ma vieille habitude… Toujours cette ironie ! Mais au fond je vous aime bien, je vous assure. De tout mon cœur. Allez, continuez.

POMMIER. – À présent, je suis tout désarçonné. (Il se trouble comme dans le Roi s'amuse. )

LEVARROY. – Remontez en selle, Pommier. N'ayez pas peur. Voyons, qui avez-vous de sûr à l'Académie ?

POMMIER. – D'abord, j'ai les ducs. C'est énorme !

LEVARROY. – C'est estimable, en effet. Mais qui vous dit que vous les avez ?

POMMIER.–Un secret instinct. J'ai toujours joué de préférence et avec un spécial bonheur les personnages titrés. Dans toute pièce mondaine je refusais un rôle au-dessous de marquis. Je laissais les comtes à ma doublure. Dans ces conditions, le moins que me doivent les ducs…

LEVARROY. – Oui. Vos raisons sont excellentes. Passons à d'autres. Connaissez-vous tous ces messieurs ?

POMMIER. – La plupart. Mais eux me connaissent tous.

LEVARROY. – Bien entendu.

POMMIER.– C'est le principal, n'est-ce pas ? Puisque c'est moi qui me présente ?

LEVARROY.–Oui, du premier coup, ils sauront à qui ils ont affaire. Cependant, tous ne vont pas au théâtre…

POMMIER. – Allons donc ?

LEVARROY. – Il peut s'en trouver… Oh ! pas beaucoup, mais un ou deux, peut-être, qui vous ignorent ?

POMMIER. – C'est impossible !

LEVARROY. – Pourtant... Monsieur l'évêque d'Autun, par exemple.

POMMIER. – Ah dame ! le fait est que celui-là… Mais je trouverai tout de même un terrain de conversation… un terrain religieux… J'aurai sa voix, je l'aurai !

LEVARROY. – Comment cela ?

POMMIER. – J'ai joué Polyeucte à l'Odéon ? Ça a même été ma scène de concours.

LEVARROY. – Il n'y a rien à répliquer. Aurez-vous la voix de l'amiral Contreflot-Desbrises ?

POMMIER. – Aussi. Grâce à mes traversées. Les océans, je ne connais que ça ! Je lui raconterai mes principaux trajets, quand j'allais jouer en Amérique ou en Océanie. On me demandait chaque soir, après la prière en commun, de dire quelque chose sur le pont. Je me souviens avoir récité le monologuede Charles-Quint dans la salle à manger de la Normandie, par un gros temps. Personne ne pouvait tenir en place, la vaisselle dansait, mais ça n'empêche pas que tout le monde pleurait à chaudes larmes, jusqu'aux vieux loups de mer.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix de Jules Simon ?

POMMIER. – J'ai joué les Ouvriers, de Manuel.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix de Bornier ?

POMMIER. – J'ai joué Mahomet à Constantinople, en tournée. Je l'ai imposé à la Porte. J'ai fait ce tour de force.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix d'Halévy ?

POMMIER. – J'ai été deux mois dans les meilleurs termes avec la plus jeune des Cardinal.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix de Ducolson, l'historien de la Ligue ?

POMMIER. – J'ai joué Henri III.

LEVARROY. – Celle du duc d'Aumale ?

POMMIER. – J'ai passé ma vie à interpréter les vieux généraux, j'ai commandé en chef devant des milliers de spectateurs.

LEVARROY. – Celle de Léon Say ?

POMMIER. – J'ai joué les financiers.

LEVARROY. – Celle de Loti ?

POMMIER. – Oh ! celui-là, j'ai un truc, une ficelle  je lui ferai ma visite en burnous.

LEVARROY.– Allons ! Vous les aurez toutes ! et je commence à croire que vous pourriez bien être nommé.

POMMIER. – Ah ! ce sera un beau jour pour moi.

LEVARROY. – Pour l'Académie aussi. Et votre réception !

POMMIER. – Quelle première ! Mais aussi quel trac ! Quelle pâleur ! Je serai forcé de me faire un demi-maquillage.

LEVARROY. – Vous saurez dompter ce trouble. Les applaudissements les plus chaleureux…

POMMIER. – Avez-vous une claque ?

LEVARROY. – Non. Mais elle est inutile chez nous. Et quel discours ! Il sera pensé d'abord, mais surtout il sera dit ! Oh ! la diction !

POMMIER. – C'est vrai. C'est ce qui vous manque à tous. Pas d'articulation, vous ne vibrez pas ! En cela, je peux vous rendre un réel service pour lire dans vos assemblées les pièces admises, les poésies de concours.

LEVARROY. – Nous avons cependant Legouvé qui est un lecteur de premier ordre !

POMMIER. – Oui. C'est un artiste. Mais vieux jeu, démodé. Il lit pour les familles, il lit comme on lisait autrefois ! Moi je lirais bien mieux… vous verrez ? Et puis, en dehors du retentissement qu'aurait ma nomination, dans le monde…

LEVARROY. – Elle en aurait, croyez-le !

POMMIER. – …De la joie qu'elle me causerait, il y a une autre raison pour laquelle j'y attache une grande importance  c'est pour ma rosette d'officier. Voilà encore un préjugé dont les comédiens sont victimes. On a fini par leur donner le ruban – et encore de bien mauvaise grâce ! – mais on s'en tient là… Pourquoi ? Quand nous voyons tous les jours des quincaillers, des boursiers, des chemisiers qui sont officiers et commandeurs ? C'est scandaleux ! Quels sont donc les gens qui nous gouvernent ?

LEVARROY. – Vous avez raison. Mais, décidément, vous êtes un grand ambitieux, mon cher Pommier ?

POMMIER. – Je le suis, je veux l'être. Toute ma vie je n'ai tendu qu'à une chose  à m'élever.

LEVARROY.–N'avez-vous pas peur ?L'Évangile a dit  « Celui qui s'élève sera abaissé. »

POMMIER. – L'Évangile n'avait pas prévu les comédiens.

LEVARROY. – Qui sait ?

pommier. – Et toute ma vie j'ai été récompensé d'avoir écouté cette voix…

LEVARROY. – Encore une voix que vous avez !

POMMIER. – …Qui me pousse à monter toujours ! C'est ainsi que j'ai conquis, dans les plus  hautes sphères de la société, des amitiés qui m'ont attiré bien des haines, qui m'ont fait beaucoup de jaloux. J'ai dîné des paquets de fois chez les grands-ducs.

LEVARROY. – De Russie ?

POMMIER. – Non. D'autres. J'ai été aux fameux bals costumés de la marquise de Chambersac, j'ai chassé chez la duchesse d'Ouchy, et chez les ducs ses fils. J'avais le bouton.

LEVARROY. – Bravo !

POMMIER. – Enfin, je suis en relations personnelles d'amitié avec plusieurs princes héritiers qui espèrent régner. Je possède même un titre, je suis baron. Baron bulgare. J'avais été à Sofia dire deux ou trois monologues à la Cour ; alors le prince, dans sa grande bonté, a bien voulu…

LEVARROY. – Mes compliments. C'est charmant !

POMMIER. – Quant aux décorations étrangères, aux éléphants… à tous les aigles, blancs, noirs, jaunes… je ne les compte plus. Je ne les porte même pas. Tout ça est au fond d'un tiroir, ça ne servira que pour mes obsèques, sur un coussin. Après… le marteau des enchères dispersera tous ces hochets ! Mais de mon vivant… Ah ! Dieu, non ! Je n'aime pas l'ostentation. Je suis un simple.

LEVARROY.–En attendant, pour un simple, vous avez là un objet merveilleux.

POMMIER. – Quoi donc ? ma canne.

LEVARROY.– Oui. Elle est superbe.

POMMIER.–Elle est gentillette. (Il coupe l'air avec, comme dans l'Étrangère.) C'est le prince de Galles qui me l'a donnée, un soir que je lui avais fait plaisir dans le Barbier. Mais j'en ai une plus belle encore chez moi, à mon hôtel.

LEVARROY. – Ah !

POMMIER. – Un cadeau du rajah de Djodpour, dans ma grande tournée triomphale aux Indes. Et puis j'en ai une aussi du duc de Berdford… Vous souriez, cher maître. Pourquoi ?

LEVARROY.– Oh ! rien, Pommier… Je souris en songeant à la curieuse époque à laquelle nous vivons, et combien les temps ont changé ! Je souris en pensant qu'aujourd'hui les princes et les grands de la terre sont heureux de vous offrir eux-mêmes, en mains propres, les cannes qu'il y a cent ans ils vous auraient cassées sur le dos.

POMMIER. – C'est vrai. Tout change.

LEVARROY. – C'est le progrès, mon ami.

POMMIER. – Avec tout cela, cher maître, voilà bien longtemps que je vous tiens. (Il se lève comme dans le Testament de César Girodot.)

LEVARROY. – Je ne m'en plains pas, Pommier, je vous jure que je ne me suis pas ennuyé une seconde.

POMMIER. – Il faut pourtant que je vous quitte. Mais je ne voudrais pas le faire avant d'être sûr, d'abord, que vous ne me gardez pas rancune pour…

LEVARROY.– Pourquoi ?

POMMIER. – Pour… les Grotesques ?

LEVARROY. – Ah ! Je n'y songeais même plus. Mais non. Je n'ai pas si petit esprit.

POMMIER. – Et puis, que je peux compter sur votre voix. Puis-je y compter tout à fait ?

LEVARROY, se défendant. – Ah ! ah !

POMMIER, pressant. – Cher maître ! Vous êtes déjà grand !… Soyez bon…

LEVARROY. – Eh bien, oui… là…

POMMIER. – Merci ! oh merci !

LEVARROY. – Attendez. Je vous donnerai ma voix… à corrections. Bien le bonjour, Pommier.

POMMIER, un peu déconfit. – Enfin, au revoir, cher maître, et merci quand même ! (Il sort comme dans Mademoiselle de Belle-Isle.)

LEVARROY, seul. – Sans doute, il y a des cabotins partout. Mais, c'est égal ! Il n'y a encore que certains comédiens pour bien tenir l'emploi.


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