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LA CONQUÊTE DU MEXIQUE
POÈME EN DIX CHANTS
Orléans, imprimerie de Guyot aîné
1823


Discours préliminaire
Chant I
Chant II
Chant III
Chant IV
Chant V
Chant VI
Chant VII
Chant VIII
Chant IX
Chant X
Notes



DISCOURS PRÉLIMINAIRE

La conquête du Mexique est un événement très-propre à fournir le sujet d'un poème épique : c'est la plus importante de toutes les expéditions que les Européens entreprirent à la suite de la découverte du Nouveau-Monde. Cortès, qui conduisit cette expédition, est aussi recommandable par ses qualités personnelles que par ses exploits ; et comme ils ont eu pour théâtre un autre hémisphère, que l'éloignement des lieux y remplace celui des temps, le poète peut, dans ses récits, faire usage de fictions, ainsi que dans l'histoire des siècles reculés.

Cependant ce sujet a été négligé, et en général la conquête de l'Amérique n'a donné naissance à aucune épopée remarquable. Voltaire, dans son Essai sur la Poésie épique, parle d'un poème espagnol, intitulé L'Aruncana, et la littérature française possède la Colombiade, de Mme du Bocage. L'Aruncana n'est que la relation, en vers, d'une expédition peu importante, dans un petit pays qui porte ce nom. Voltaire cite cependant avec éloge quelques passages de ce poème, et entre autres celui où l'auteur peint l'effroi que les armes à feu inspirèrent aux Américains. La Colombiade n'est point seulement le récit de l'entreprise audacieuse qui conduisit à la découverte de l'Amérique : Colomb n'étant célèbre que comme navigateur, il semble que le sujet d'un poème qui porte son nom n'eût dû être que le récit de sa navigation ; mais cette matière eût été stérile ; l'auteur n'aurait eu, pour y porter un peu de variété, que les complots des équipages de Colomb. Mme du Bocage a préféré faire un conquérant de son héros ; elle le fait aborder à Saint-Domingue, où une reine, souveraine de cette île, soutient une guerre contre lui. Cette reine meurt à la fin de la guerre, et Saint-Domingue passe sous la domination de Colomb.

Ces deux ouvrages ne sauraient être considérés comme des poèmes épiques, et l'on peut s'étonner que la poésie, inspirée par de si grands événemens, n'ait pu produire autre chose. Il faut que quelque difficulté ait retenu nos poètes, et en effet ce sujet en présente une très-grande.

Les cruautés qui ont accompagné le triomphe des Européens ont fourni des armes puissantes aux ennemis de la religion chrétienne ; ils ont invoqué l'humanité, et se sont trouvés fiers d'avoir pour appui une vertu, eux qui, pour, l'ordinaire, avaient des auxiliaires d'une autre espèce ; accoutumés à parler aux passions, ils semblaient, cette fois, s'adresser aussi à la raison.

L'effet de leurs déclamations, répétées dans une foule d'écrits, a été de faire considérer l'établissement du christianisme en Amérique comme une calamité pour les peuples de ces contrées. Cependant, en racontant les événemens dont ils ont été les victimes, on ne pouvait, dans une épopée chrétienne, se dispenser de leur donner pour but la propagation de cette religion. Il était facile, à la vérité, de répondre aux reproches qu'on lui faisait, mais, en défendant le christianisme, on condamnait les chrétiens ; ce qui justifiait le ciel, rendait les hommes plus coupables ; et comme il eût été impossible de célébrer une religion qui aurait conduit à de pareils crimes, il était également impossible d'intéresser à des hommes qui les auraient commis au nom de cette même religion.

Ce sont sans dpute de pareilles considérations qui ont arrêté ceux qui auraient été tentés de chanter les vainqueurs du Nouveau-Monde. Cependant on peut observer que tous n'ont pas mérité les mêmes reproches, et que plusieurs d'entre eux n'ont eu que le courage audacieux de leurs compatriotes, et non leur férocité.

Cette honorable exception peut être appliquée à Cortès. Si la conquête du Mexique fut souillée par quelques actions cruelles, elles ne lui ont point été attribuées, et la guerre qui la précéda n'eut point ce caractère de violente agression qu'eurent les autres guerres du'Nonveau-Monde.

Cortès, en débarquant sur les côtes du Mexique, s'annonça à Montezuma comme envoyé de son souverain Charles-Quint, et lui demanda l'entrée de ses Etats. Montezuma, sans consentir à la demande de Cortès, lui envoya de magnifiques présens ; mais ensuite, effrayé du voisinage de ces étrangers, il leur ordonna de quitter son empire, et, sur leur refus, fit armer plusieurs petits peuples voisins, afin de leur fermer les chemins du Mexique. Cette guerre, qui ne fut point favorable à Montezuma, finit par un traité d'alliance entre ce prince et les Espagnols. Mais, quelque temps après, les Mexicains, mécontens de ce traité, donnèrent la mort à leur roi, et attaquèrent de nouveau Cortès.

C'est à cette guerre, deux ans environ après le premier débarquement, que commence le poème de la Conquête du Mexique. Dès cette époque, on peut, sans altérer sensiblement l'histoire, représenter la cause de Cortès comme celle de la justice. Ses ennemis étaient des rebelles et des parjures ; cependant il leur proposa la paix. Antoine de Solis, son historien, ne dit point quelles en étaient les conditions. J'ai supposé que la plus importante aurait été la construction d'une ville espagnole sur le territoira mexicain. Cette condition, qui n'avait rien de tyrannique, aurait assuré aux Espagnols une partie des avantages de la conquête, en abrégeant une guerre dont ils devaient désirer la fin. Elle continua sur le refus des Mexicains, et ne se termina que par la prise de Mexico.

De pareils événemens peuvent sans doute être célébrés par la poésie, sur-tout quand ils doivent avoir pour résultat de transporter chez des peuples barbares les avantages de la civilisation et les bienfaits de la morale chrétienne. Le poète peut faire intervenir le Ciel, pour protéger une telle entreprise ; et l'on ne saurait lui reprocher d'associer la Divinité aux oppresseurs du Nouveau- Monde. Cortès ne devait pas être confondu  avec eux ; et d'ailleurs Dieu n'approuve pas tous les actes qui concourent à l'exécution de ses desseins. Bossuet, en disant qu'il a suscité la puissance romaine, afin qu'à la venue de Jésus-Christ presque tous les peuples fussent réunis sous une même domination, n'a sans doute pas entendu rendre la puissance divine responsable des crimes et de l'injuste ambition des Romains.

La Muse épique n'étant plus arrêtée par cette difficulté, a à sa disposition toutes les richesses du sujet le plus heureux. C'est le désir de les mettre en oeuvre qui m'a fait entreprendre ce poème. Ce travail, quoique imparfait, ne sera peut-être point inutile ; j'indique une mine féconde, de plus habiles que moi l'exploiteront.

Que de ressources offriraient à un homme de talent le caractère audacieux des vainqueurs de l'Amérique, l'effroi que les armes européennes inspiraient à leurs ennemis, la différence de moeurs et de lois des peuples de ces contrées, l'ignorance dans laquelle ils étaient de nos arts et de nos usages, ignorance qui devient l'occasion de récits et de descriptions ! Que de tableaux neufs et variés il trouverait dans les champs du Nouveau-Monde ! Là, tout appelle les pinceaux du poète : la grâce inculte du sol, sa vigoureuse fécondité, la magnificence sauvage de ses forêts aussi vieilles que le monde, la beauté des cieux, la douceur de la température ; enfin, grâce aux diverses religions de ces peuples idolâtres, par combien de contrastes il pourrait rendre plus imposant le merveilleux grave et sévère du christianisme !

Ce merveilleux, le seul que l'on puisse employer dans un semblable sujet, a donné matière à beaucoup de discussions. Ceux qui veulent le bannir de l'épopée ont dit, en commentant les vers de Boileau :

« La religion chrétienne est une religion triste, qui ne doit point avoir entrée dans les ouvrages d'imagination. En vain dirait-on qu'elle donne de l'intérêt à la peinture des passions par les combats qu'elle leur livre ; ces passions sont des contraventions à ses lois ; elle s'efforce de les détruire, réprouve l'iniérêt qui s'y attache, et condamne l'art même qui en fait la peinture. »

« Le Dieu des chrétiens, ajoute-t-on, prévoyant l'avenir, et arrêtant irrévocablement l'issue des événemens, ôte tout intérêt à un récit. Il ne peut se mêler des affaires humaines ; elles sont réglées dans ses décrets, et ne peuvent se terminer autrement qu'il l'a ordonné ; que lui servirait alors de diriger les actions des hommes ? D'ailleurs, la religion chrétienne est une religion toute spirituelle ; on ne peut lui appliquer des images terrestres ; et alors, comment en faire usage dans la poésie, qui ne vit que de peintures et d'images ? A la vérité, les auteurs sacrés en emploient quelques-unes ; mais il est évident qu'elles ne sont que des figures. Si la poésie en fait usage autrement que comme figures, elle dénature la religion. Il n'en était point de même des fables du paganisme ; les inventions des poètes étaient des croyances populaires. »

On répond à ces objections :

« La religion chrétienne ne veut pas détruire les passions ; ce serait vouloir détruire la société. Elle veut les diriger vers un but utile. Les payens croyaient à l'irrévocabilité des arrêts du destin, ce qui ne les empêchait pas de lire Homère avec intérêt. Et pour ce qui concerne le sens que l'on doit donner aux expressions des auteurs sacrés, peu importe qu'il soit figuré ; il suffit que ces expressions se trouvent dans leurs écrits, pour que l'on puisse en faire usage comme eux. Si le poète leur donne plus de vivacité, le langage qu'il parle le justifiera suffisamment ; un poème n'est pas un ouvrage de théologie ; le lecteur instruit excuse volontiers tout ce qui ne touche point à la religion dans des choses essentielles. Il est du reste fort douteux que les payens poussassent la crédulité jusqu'à prendre pour des réalités la ceinture de Vénus, le bandeau de l'Amour, les prières boîteuses, et mille autres fictions. »

Mais, dit-on encore, elles étaient autorisées par l'usage ; il n'en est pas de même du merveilleux du christianisme. Cette objection est la seule fondée ; encore peut-on dire que Milton et le Tasse nous ont habitués à l'épopée chrétienne. Voltaire l'a fait comme eux ; cependant on doit regretter qu'il n'ait imité ces modèles que d'une manière aussi restreinte. Il a prouvé par sa fiction du fanatisme ce qu'il aurait pu faire dans ce genre s'il n'avait point été retenu par l'esprit qui régnait alors. Cet esprit, celui de la philosophie moderne, s'était emparé avec empressementdes décisions de Boileau. Voltaire ne pouvait employer la machine poétique des dieux du paganisme dans un poème tel que la Henriade ; il fut chrétien, mais il le fut le moins possible. Il joignit à quelques peintures vagues du Ciel et de l'Enfer des êtres allégoriques, tels que l'Amour et la Politique, figures froides et métaphysiques, qui n'étaient ni payennes ni chrétiennes. Si, malgré la beauté des vers, la lecture de la Henriade est si peu attachante, il faut, en partie, en chercher la cause dans le vague de ces peintures ; je dis en partie, car on doit l'attribuer aussi au ton sententieux des vers, autre produit de la philosophie moderne. Grâce à cette manie des sentences, elle trouvait sans cesse l'occasion d'attaquer ses deux grands ennemis, le pouvoir et la religion. Voltaire avait sans doute trop de goût pour ne pas sentir combien ces vers secs rendent un ouvrage froid et fastidieux ; mais, quelque empressé qu'il fût d'obtenir les suffrages du public, il préférait les conseils de la haine à ceux du goût, et il aimait encore mieux corrompre que plaire.

J'ai suivi l'exemple de Milton, du Tasse et de Mr de Châteaubriant. Ils ont personnifié les passions, en les représentant sous les noms de démons chargés de les exciter dans le coeur de l'homme. Je l'ai fait comme eux, et j'ai donné aux Anges les fonctions qu'ils leur donnent. J'ai fait présider l'un d'entre eux aux destinées de l'Europe, et un autre aux destinées de l'Amérique.

Dans le dixième chant, où Cortès est conduit au ciel, j'ai amené le récit des événement de la révolution française et des temps qui l'ont suivie. Ce tableau de l'avenir est une imitation de ce que l'on trouve dans tous les poèmes, et il n'est point un hors-d'oeuvre. Ariel, pour retenir Cortès prêt à se livrer aux cruautés dont se sont souillés ses compatriotes, lui montre l'Impiété imputant ces crimes à la Religion, et, par ses calomnies, égarant les peuples de l'Europe. Pour donner du poids à ses conseils, il veut lui offrir le tableau d'un peuple corrompu par l'athéisme. Certes, il ne pouvait mieux faire que de peindre la Révolution française.

Le passage relatif à Bonaparte était fait avant la campagne de Russie ; en le retouchant depuis, je n'ai point rembruni les couleurs du portrait : on ne pouvait montrer plus de respect pour le malheur. Le passage qui suit a été beaucoup changé ; ce qui n'était alors que des espérances est devenu des réalités. En faisant des voeux pour le retour de nos Princes, j'annonçais les vertus qu'ils feraient briller sur la France : je devais beaucoup ajouter à ce morceau ; la réalité a passé les espérances.

En énumérant les avantages de mon sujet, je n'ai point parlé de celui que les armes des peuples de l'Amérique offrent au poète pour la description des combats d'homme à homme. L'intérêt et l'étonnement qu'excitent les exploits des Européens dans le Nouveau-Monde sont dus particulièrement à cette audace qui, avec des forces cent fois moindres, leur faisait affronter des armées de 60 et 80.000 hommes. Je n'ai décrit qu'un très-petit nombre de combats particuliers, où la force des armes était balancée par celle du corps ou par d'autres avantages. Le fer et les armes à feu ôtent toute égalité entre un Américain et un Européen ; c'est ce qui m'a empêché de multiplier ces descriptions ; et, à défaut de cette raison, j'en aurais trouvé une dans les noms baroques des Mexicains. Ces noms et ceux des villes et d'animaux sont une véritable difficulté dans un ouvrage en vers. La nécessité de les éviter nuit beaucoup à la clarté et à l'intérêt. Sous ce rapport et sous quelques autres, la prose aurait de grands avantages dans un poème où l'auteur transporte ses lecteurs au milieu des peuples sauvages de l'Amérique.

J'ai cependant préféré les vers, malgré leurs inconvéniens. Un poème en prose peut sans doute renfermer beaucoup de beautés poétiques ; un exemple récent l'a prouvé : toutefois elles seraient mieux placées dans des vers. Je conviens que tel chant des Martyrs contient plus de poésie que tels poèmes en vers, et j'y comprends celui que l'on va lire ; mais si Mr de Châteaubriant avait composé son ouvrage en vers, il serait plus beau, ou plutôt les beautés qu'il renferme seraient moins contestées.

Le mérite des vers n'est pas seulement dans la difficulté vaincue ; il est aussi dans cette pompe de langage qui leur est propre, et que la prose ne peut adopter sans inconvéniens. Souvent ce qui est grandeur eu vers devient enflure en prose ; l'usage le veut ainsi, comme il veut que l'habit d'un prince, porté par un bourgeois, devienne une caricature.

Le poète trouve encore divers avantages dans les difficultés mêmes de la versification. Retenu par ses entraves, il s'arrête plus long-temps sur l'objet qu'il veut peindre ; il le retourne et retourne comme ses rimes, et, en travaillant ses hémistiches, il travaille aussi ses pensées.

Comme le joug qu'il porte le met dans la nécessité de donner à ses idées le moins de développement possible, il choisit ce qu'elles ont de plus saillant, et se débarrasse des transitions traînantes ; le lecteur lui permet d'user de ces licences, en considération des obstacles qu'il a à surmonter. Ainsi dégagé des lourdes constructions de la prose, il marche rapidement, et, au milieu de ses tortures, paraît se jouer de son sujet.

Ludentis speciem dabit, et torquebitur. Horat., Ep. II, 2, 124


SOMMAIRE DU PREMIER CHANT.

Exposition et invocation. — Situation du Mexique au moment où le poème commence. — Cortès assemble son conseil. — Il propose la paix au peuple mexicain. —L'armée établit son camp sur la rive du lac. — Dénombrement de cette armée. — Guatimozin rejette la proposition de paix de Cortès. — Il prend la résolution de dévaster la plaine, pour affamer le camp castillan.—Dénombrement de l'armée mexicaine.

CHANT PREMIER

Je chante ce héros qui, ne prenant pour guide
Que l'amour de la gloire et son coeur intrépide,
Sur des bords inconnus que visitaient ses pas
Fit chérir ses vertus, fit redouter son bras,
Et, sage conquérant, dans sa marche héroïque,
Pour le civiliser subjugua le Mexique.
Vainqueur d'un dieu farouche, il brisa ses autels ;
Sous l'empire d'un Dieu plus ami des mortels
Il unit des Etats que séparaient les ondes,
Et fit du nom chrétien le lien des deux Mondes.
       Toi dont les doctes chants, de la Grèce admirés, *4*
Furent aux fictions par elle consacrés,
Muse, qui sur les mers suivais avec Virgile
Les débris d'Ilion trop long-temps sans asile,
Et contais les exploits de ce héros pieux
Qui sur des bords lointains portait aussi ses dieux,
Je ne t'invoque point ; mais toi dont la voix sainte
De nos temples encor fais retentir l'enceinte,
O Muse de David ! hôte brillant des cieux,
Qui des Croisés guidais le Chantre harmonieux,
Du terrestre séjour comme lui je t'implore ;
A de profanes chants daigne sourire encore.
L'homme n'a pas changé ; toujours la vérité,
Pour lui plaire, a besoin d'un éclat emprunté,
Et son frivole goût toujours fuit la sagesse,
Comme un breuvage amer qui l'offense et le blesse. (1)
       Dans les champs mexicains, Cortès, depuis deux ans,
Conduisait sur ses pas les guerriers, castillans. (2)
Montezume, long-temps à ce héros fidèle, *5*
Avait été frappé par un peuple rebèle. (3)
Ce forfait odieux, signal de longs combats,
Rappelait le Mexique à de sanglans débats ;
Mais déjà ses guerriers, cachés sous leurs murailles,
N'osaient plus hasarder le destin des batailles.
       Dans un immense lac où, par de longs travaux,
Un art industrieux a triomphé des eaux,
L'habitant du Mexique a renfermé sa ville. (4)
Souvent à son armée elle offrit un asile ;
Mais, l'été, quand le lac resserre son bassin,
Quand les torrens versés par un coteau voisin
Cessent d'alimenter cette onde tutélaire,
Et ne lui portent plus leur tribut ordinaire,
Sur ses bords desséchés jusqu'aux pieds des remparts
De faciles chemins s'offrent de toutes parts.
       Le héros, dont ce lac retarde la conquête,
Visite ses contours, dans sa marche s'arrête,
Assemble son conseil, et lui parle en ces mots :
« Guerriers qui partagez mes pénibles travaux,
» Tant de dangers bravés sur ce lointain rivage *6*
» Ont assez illustré votre rare courage :
» Mon coeur avec orgueil les rappela cent fois ;
» Ah ! compter nos périls, c'est compter nos exploits ;
» Ces nobles souvenirs qu'embellit la victoire
» Sont moins ceux de nos maux que ceux de notre gloire.
» Mais l'honneur vous appelle à de nouveaux efforts ;
» L'ennemi vous échappe, et, caché dans ses ports,
» De nos foudres tonnans, dans sa rage impuissante,
» N'ose plus arrêter la marche menaçante.
» Ce Cacique orgueilleux, qui, rompant les traités,
» Nous a, depuis deux mois, tant de fois insultés,
» Fugitif aujourd'hui, n'a pour unique asile
» Que les flots de son lac et les murs de sa ville.
» Puisque sa lâcheté trompe notre courroux,
» Que le ciel un moment le dérobe à nos coups,
» Suspendons nos travaux ; laissons sur cette rive
» La valeur dans un camp s'arrêter inactive,
» Jusqu'aux jours où, des murs facilitant l'accès,
» La saison des chaleurs promettra des succès.
» Pour échapper aux maux d'une guerre intestine,
» Peut-être l'ennemi, trop sûr de sa ruine,
» Viendra, de la sagesse en écoutant la voix,
» Vous proposer la paix une seconde fois. »
       II dit ; Armand se lève : aux loisirs du jeune âge *7*
Aux plaisirs de Paris, peu faits pour son courage,
Il s'était arraché, pour braver les dangers
Que l'Europe cherchait sur ces hords étrangers.
Il avait du Français et la valeur brillante,
Et la noble franchise, et l'humeur pétulante.
De ces chefs rassemblés sous son commandement,
Nul n'était par Cortès chéri plus tendrement.
De leurs rangs qu'à regret séparait la fortune,
L'amitié rapprochait la distance importune.
« Eh quoi ! brave Cortès, quoi ! tu veux, sans honneur,
» Dans l'enceinte d'un camp renfermer notre ardeur ?
» De tes guerriers au moins éprouve le courage.
» Faut-il de ce bassin dessécher le rivage ?
» Faut-il franchir ces ponts ? faut-il fendre ces flots ?
» Ah ! le bras d'un Français ne craint que le repos !
» Nous aurons donc sans fruit ensanglanté ces plaines,
» Et sans fruit triomphé des armes mexicaines !
» Un siège nous arrête après tant de combats !
» Non, généreux Cortès ; connais mieux tes soldats ;
» Les montagnes, les bois, les murailles ou l'onde,
« Rien n'arrête leurs pas que les bornes du monde. »
A ces discours, Léon, encor silencieux,
Se lève, et le feu sombre, allumé dans ses yeux,
Déjà peint les fureurs qu'exprimera sa bouche. *8*
Au conseil, au combat toujours triste et farouche,
Léon voulait poser dans le sang des payens
Les fondemens sacrés de l'autel des chrétiens,
A la vertu donner son zèle atrabilaire,
Et d'un Dieu de bonté faire un Dieu sanguinaire.
« Guerriers, dit-il, le Ciel tant de fois outragé
» De ces peuples jamais ne sera-t-il vengé ?
» Quoi ! lorsque notre bras s'arme pour ses querelles,
» Dans d'indignes traités liés aux infidèles,
» Nous irons composer avec l'impiété,
» Et sous le nom de paix cacher la lâcheté !
» Non, Chrétiens, la faiblesse, une molle indulgence,
» Ne sont point des vertus, et le Ciel s'en offense.
» Ah ! marchons, l'Evangile et la flamme à la main ;
» Faisons briller le fer, faisons tonner l'airain,
» Et dans les flots du sang de ce peuple sauvage
» Scellons les seuls traités qu'attend notre courage. »
A ces mots, se levant, mais avec gravité,
Olmedo rend le calme au conseil agité. (5)
Sa voix des passions domptait la violence ;
De ses lèvres coulait une douce éloquence.
Prêtre de l'Eternel, ses penchans bienfaisans, *9*
Sa bonté, sa douceur, le calme de ses sens,
Tout portait Olmedo, par goût, par caractère,
Aux sentimens de paix de son saint ministère.
« Qu'ai-je entendu, dit-il ? tes homicides mains
» Auraient pour guide un Dieu, noble ami des humains !
» Quoi ! ton zèle, insultant à son culte sublime,
» Donne à la piété le langage du crime !
» Non, tes coupables voeux ne sont point entendus ;
» Non, cruel, des fureurs ne sont pas des vertus.
» Le Dieu que nous servons, juste mais tendre père,
» Rejette loin de lui ton encens sanguinaire ;
» Léon, ton culte affreux ne fut jamais le mien ;
» Tu ne peux pardonner ; ah ! tu n'es pas chrétien.
» Pour vous, braves guerriers, dont le sublime zèle
» Veut plutôt éclairer qu'enchaîner l'infidèle,
» Dans vos avis divers, par un accord heureux,
» La paix, la douce paix est l'objet de vos voeux.
» Eh bien ! offrons la paix aux peuples du Mexique ;
» Sans leur dicter les lois d'un vainqueur tyrannique,
» Mais fixés sur ces bords par un sage traité,
» Posons les fondemens d'une heureuse cité.
» Des bienfaits, des vertus sous la douce influence,
» Régnons par la douceur, non par la violence.
» Castillans, notre Dieu, pour étendre sa loi, *10*
» Veut inspirer l'amour plus qu'inspirer l'effroi. »
Ainsi parle Olmedo : de ses vertus l'empire,
Son ministère saint et le Dieu qui l'inspire,
Instruisent ces chrétiens, et, soumettant leur coeur,
Au culte des vertus rappellent la valeur.
       Eclairé par un voeu non moins noble que sage,
Dans les murs ennemis pour porter un message,
Le héros a fait choix de l'un de ces guerriers
Que le sort des combats lui livrait prisonniers.
Il ordonne à l'instant que l'on brise sa chaîne,
Confie au Mexicain qu'en sa tente on amène
Le soin d'aller porter ce message de paix.
Le guerrier part, chargé de ces grands intérêts.
       Cependant, pour le camp une enceinte est formée,
Et, sous ses chefs divers, on y conduit l'armée.
Les soldats castillans, placés sous leurs drapeaux,
Avec ordre rangés, marchent à pas égaux.
Dix longs tubes d'airain, machines menaçantes,
Qui portent le salpêtre en leurs masses tonnantes,
Paraissent les premiers, et passent lentement.
Le sol est ébranlé dans leur lourd mouvement,
Et des bras vigoureux les traînent avec peine
Sur l'orbe qui murmure en sillonnant la plaine.
       Trois cents guerriers qu'Alphonse et surveille et conduit, *11*
Forment le bataillon qui les couvre ou les suit :
Les uns sont leur défense, et les autres nourrissent
L'élément enflammé que ces foudres vomissent.
Alphonse, que les chefs ont vu plus d'une fois
Honoré par Cortès des plus nobles emplois,
Les égale en valeur, les surpasse en sagesse.
Léon sous lui commande ; Alphonse avec adresse
Tantôt leur résistant et tantôt les guidant,
Comprime les transports de son cœur trop ardent.
Souvent il en triomphe, et ce farouche zèle,
Conduit par la vertu, s'adoucit avec elle.
       De ce corps invincible à leurs ordres soumis
Souvent le seul aspect fit fuir les ennemis.
Le peuple mexicain, frappé par leur tonnerre,
Prenait ces combattans pour les dieux de la guerre, (6)
Et croyait que le ciel dont ils lançaient les feux,
Pour subjuguer ces bords, combattait avec eux.
       Bataillon plus léger mais non moins intrépide,
Deux cents braves plus loin ont Rodrigue pour guide.
La foudre européenne arme aussi ces soldats ; *12*
Mais chacun d'eux la porte et l'allume en ses bras. (7)
Ainsi, dans son audace ils imitent Semèle, (8)
Et, non moins imprudens, sont moins malheureux qu'elle.
Gonsalve a sous ses lois deux cents autres guerriers.
Façonné dans l'Europe en glaives meurtriers,
Le fer est dans leurs mains une foudre nouvelle,
Et dans leurs rangs serrés de loin il étincelle.
       Au terme de ses ans, sur des bords étrangers,
Bravant des cieux nouveaux et de nouveaux dangers,
Gonsalve de son fils, sa plus chère espérance,
Au milieu des combats vient guider la vaillance.
       Sous le toit paternel, aux arts et aux plaisirs
Le jeune Antonio consacrait ses loisirs.
Un duvet faible encor croissait sur son visage, *13*
Lorsque la Renommée, éveillant son courage,
Lui conta les projets et les travaux guerriers
De ces audacieux, qui, las de leurs foyers,
Dédaignaient désormais une gloire commune,
Et cherchaient sur les mers l'honneur et la fortune.
       Il s'arma : du jeune âge il oublia les jeux ;
Il voulut et combattre et s'illustrer comme eux.
Son père, vieux guerrier, et qui goûtait les charmes
D'un repos acheté par de longues alarmes,
Sans succès combattait ce généreux dessein ;
Pour arrêter ses pas, à ses regards en vain
Des honneurs de la cour il ouvrait la carrière ;
Rien ne put triompher de son ardeur guerrière ;
Il partit, et courut, porté sous d'autres cieux,
Aux honneurs acquérir des droits plus glorieux.
       Gonsalve le suivit, et ce père si tendre,
Pour instruire son fils, le voir et le défendre,
Sur le sol mexicain l'accompagne aujourd'hui.
Lorsque dans les combats il marche auprès de lui,
Et veille sur les jours de ce fils qu'il adore,
Son bras si redoutable est plus terrible encore.
Cependant il est père, et combat prudemment.
Son coeur, qui réunit dans un seul sentiment
Et l'amour paternel et l'amour de la gloire, *14*
Reçoit un double prix des mains de la Victoire.
       Sous l'ordre de Raymond marchent les matelots ;
Cette main qui d'abord lutta contre les flots,
A de plus nobles soins maintenant occupée,
Comme le gouvernail sait manier l'épée.
       Raymond n'a point quitté ses paisibles foyers
Pour illustrer son nom et cueillir des lauriers.
Aux élans de l'honneur, à l'ardeur qui le guide,
Il joint tous les calculs d'un intérêt sordide,
Et c'est la soif de l'or qui conduisit ses pas ;
A qui veut le payer il consacre son bras,
Marchande ses lauriers, met à prix sa vaillance ;
Mais il trouve la gloire en cherchant l'opulence.
       Armand vient le dernier : ses gestes pétulans
Aisément l'ont trahi parmi ces Castillans.
Cet aimable Français unit sur son visage
Une noble assurance aux grâces du jeune âge.
Dans ces climats brûlans, les ardeurs de l'été
D'un coloris plus mâle ont orné sa beauté.
Cher à ses compagnons, à l'ennemi terrible,
Il sait combattre et plaire, il est brave et sensible ;
Mais, ami tendre et sûr, il a, jusqu'à ce jour,
Porté dans tous les coeurs et méconnu l'amour.
Armand, c'est sur ces bords, dans le fracas des armes, *15*
Que ton coeur, libre encor, connaîtra ses alarmes,
Trop heureux si ce coeur n'avait à redouter
Que les aimables coups qu'Amour doit lui porter !
       Objet d'étonnement non moins que d'épouvante,
Des cavaliers sous lui bondit la troupe ardente.
Le Mexique croit voir des Centaures nouveaux (9)
Ces rapides coursiers, qui, fiers de leurs travaux,
Ecrasent l'ennemi vaincu par leur courage,
D'un double combattant lui présentent l'image.
       Cinquante cavaliers forment cet escadron ;
Un glaive arme leur main, un casque orne leur front.
Armand monte un coursier qui, cédant avec grâce,
Inquiet et soumis, docile et plein d'audace,
A son maître obéit, mais voudrait, sous sa main,
Abréger par ses bonds la longueur du chemin.
Sur ses jarrets plians il tombe avec souplesse ; (10)
Il s'élance, il s'arrête, il se courbe, il se dresse ;
Son front frappe les airs, son pied bat le terrein, (11)
Et de l'épaisse écume attachée à son frein
Les flocons, rejetés par sa tête superbe, *16*
Blanchissent sa crinière, et retombent sur l'herbe.
Telle, dans nos climats, durant les longs hivers,
La neige, que Borée agite dans les airs,
Tombe en flocons épais sur la froide prairie,
Et d'un manteau glacé couvre l'herbe flétrie.
       Tout le corps castillan dans le camp s'est porté,
Et, s'il est peu nombreux, son intrépidité,
L'empire de ses arts, sa foudre étincelante,
Des peuples mexicains l'ont rendu l'épouvante.
       Dans la plaine, à leur tour, entrent les alliés ;
Au peuple castillan par un serment liés,
Et fiers des souvenirs d'une gloire commune,
Dans la paix, dans la guerre ils suivent sa fortune.
       Cependant, plein de joie et des fers délivré,
L'envoyé de Cortès dans la ville est entré ;
De cet événement empressé de l'instruire,
Ce guerrier près du roi soudain se fait conduire.
Guatimozin portait le sceptre mexicain ; (12)
Implacable ennemi, barbare souverain,
Ce prince impétueux, plein d'un orgueil sauvage, *17*
Pour unique vertu n'avait que son courage,
Mais, farouche soldat, chez un peuple grossier,
Eût été dans l'Europe un illustre guerrier.
       Dans ce désir de paix, il veut avec adresse
A ses sujets montrer un signe de faiblesse ;
Et les chefs mexicains, au conseil appelés,
Remplissent son palais, avec ordre assemblés.
       Appui de ses desseins, force de sa couronne,
L'élite des guerriers se presse et l'environne ;
Ils apprennent par lui que, demandant la paix,
Cortès à ses desseins renonce désormais ;
Et soudain l'envoyé, messager pacifique,
Remplit sa mission qu'en ces mots il explique :
« Mexicains, l'ennemi, après tant de combats,
» Par un sage traité veut finir vos débats ;
» Ses soldats, qu'a lassés cette guerre cruelle,
» Sur le sol de leur camp, d'une ville nouvelle
» Bâtiront à nos yeux les heureux fondemens.
» Pour leur faire oublier d'anciens ressentimens,
» Qu'une douce alliance aux deux peuples assure (13)
» Le partage des dons que nous fait la nature,
» Et joigne à Mexico la nouvelle cité. » *18*
Il dit : Guatimozin, qu'indigne un tel traité,
Du pied frappant la terre et brandissant sa lance,
Ne peut de son courroux dompter la violence.
A ce seul mot de paix son regard s'enflammant,
Il menace, et sa voix murmure sourdement,
Comme ces vents fougueux qu'on entend du rivage
Porter aux matelots l'annonce de l'orage.
« Non, guerriers, point de paix ; de sinistres desseins
» Sont cachés sous ce mot aux peuples mexicains.
» Point de traité, dit-il ; ce perfide langage
» Est un piège où l'on veut enchaîner leur courage.
» A ce maître odieux, fort de sa lâcheté,
» Monteaume a d'un roi soumis la majesté ;
» Il a de ses mépris supporté l'insolence,
» Pour conserver encor un reste de puissance ;
» Mais si, moins généreux, ses sujets de leurs mains
» N'avaient vengé sur lui l'honneur des Mexicains,
» Son allié bientôt eût, par un nouveau crime,
» Du trône renversé ce roi pusillanime.
       » Si,ce peuple entre ici, de stériles regrets,
» Guerriers, n'en doutez pas, vont le suivre de près.
» Pour payer des tributs à sa race insolente,
» Pour lui livrer cet or dont la soif le tourmente,
» Quittant vos ornemens, dépouillant vos autels, *19*
» Vous vous appauvrirez sous ces maîtres cruels.
» Vous les verrez porter le trouble en vos familles,
» Vous enlever vos fils, déshonorer vos filles,
» Enfin vous imposer, en insultant vos dieux,
» Et leurs perfides arts et leur culte odieux.
» Qu'ils gardent ces produits de leurs stériles plaines ;
» Leur culte n'est qu'un joug et leurs arts sont des chaînes.
» Eh ! qu'avons-nous besoin de ces arts dangereux ?
» Nous avons la vigueur et la santé sans eux ;
» Sans eux le Mexicain sait chérir sa patrie,
» Consacrer à la gloire et son coeur et sa vie,
» Respecter les vertus, honorer la valeur,
» Etre à la foi fidèle et sensible à l'honneur.
» Ah ! loin de nous les dons de ces dangereux guides ;
» Les bienfaits des tyrans sont des bienfaits perfides.
       » Généreux Mexicains, croyez-en votre roi ;
» Ce que Cortès propose annonce son effroi.
» En ravageant la plaine, allons, par la famine,
» De ce peuple odieux préparer la ruine.
» Plus sûrs de la victoire, alors, en l'attaquant,
» Vous viendrez, sur mes pas, conquérir dans son camp
» La paix que le Mexique, en ces jours de détresse,
» Attend de la vigueur et non de la faiblesse. »
       Ainsi dit le Cacique, et les chefs empressés *20*
Rassemblent les guerriers dans les murs dispersés.
De vingt peuples lointains, de vingt hordes grossières,
La foule impatiente accourt sous leurs bannières,
Se presse, se succède, ainsi qu'en des canaux
Les eaux cèdent la place à de nouvelles eaux ;
Ainsi que, dans ces jours qui forment notre vie,
Par une heure fugitive une autre heure est suivie.
       Manès de Mexico conduit les habitans ;
Sous lui sont rassemblés vingt mille combattans. (14)
Montezume, trahi par ces sujets rebelles,
Succomba sous les coups de leurs mains criminelles.
       Ils ont dans leur phalange et pareils mouvemens,
Et parure pareille, et pareils vêtemens.
Dans sa mâle fierté, leur tête au loin rejette
Le plumage brillant de sa légère aigrette ;
L'or en flexible chaîne arrondi sur leurs bras
Aux coups de l'ennemi s'offre dans les combats ;
Poli par des Vulcains plus patiens qu'habiles,
Il jette au loin l'éclat de ses anneaux mobiles.
Ce métal orne seul le bras du Mexicain :
Pour remplacer le fer, pour remplacer l'airain,
Dons puissans que le Ciel refuse à sa vaillance,
Il aiguise des os dont il arme sa lance. (15)
       Ces soldats sont suivis de bataillons divers,
Tribus qui, sur les monts, dans les bois, près des mers,
Par les rois du Mexique en peuplades formées,
Sont sous différens chefs diversement armées.
Trois mille combattans, sous des traits bigarrés,
Du suc d'un végétal ici sont colorés ; (16)
Des teintes de leur peau le bizarre mélange
Donne un aspect hideux au front de leur phalange.
Les ailes du condor forment leurs étendards, (17)
Et les os du tapir la pointe de leurs dards. (18)
Là, deux mille guerriers se font une parure
Du crâne des vaincus, où pend leur chevelure ; (19)
Ce dégoûtant trophée anime leur valeur, *22*
Dans les rangs opposés va porter la terreur,
Et l'horrible dépouille, enseigne menaçante,
S'agite suspendue à leur hache pesante.
       Ces peuples ont pour chef Pharès, géant hideux,
Dont le corps colossal s'élève au-dessus d'eux.
Leur phalange l'entoure et suit sa voix qui tonne :
A ce son l'ennemi s'épouvante et s'étonne.
       Non loin d'eux sont les rangs d'un peuple agriculteur :
Il sait rendre fécond un terrain sans valeur ;
Par des rameaux noueux qu'avec effort il traîne
Pour imiter le soc, il amollit la plaine. (20)
Dans de larges sillons qu'alligne le cordeau,
Sa main, en l'adoptant, cultive ce roseau, (21)
Délicat aliment, et dont la sève donne
Une saveur si douce aux mets qu'elle assaisonne.
       Cette plante est l'objet de récits fabuleux ; (22)
Chez ces peuples, des chants, des fêtes et des jeux,
Ont de son origine expliqué le mystère. *23*
       Ce roseau, disent-ils, fut une tendre mère ;
Pour nourrir ses enfans un généreux effort
L'épuisait, et près d'eux elle reçut la mort.
En plante transformée, à ces enfans utile,
Elle aimait à donner le suc qu'elle distille ;
Remplaçant de son sein le liquide trésor,
Ce jus délicieux les nourrissait encor ;
Sur leur bouche enfantine il versait l'ambroisie.
Par les arts épurée, en cristaux épaissie,
Cette douce liqueur, chez nos peuples, un jour,
Pour servir une mère, offerte à son amour,
Attrait d'une leçon, d'un succès récompense,
Sera, dans notre Europe, encor chère à l'enfance.
       On vous voyait aussi parmi ces combattans,
Des champs de Tacuba paisibles habitans,
Vous dont le sol nourrit cet oiseau que nos plaines (23)
Recevront quelque jour de vos rives lointaines.
       Si l'or de sa patrie entre dans les palais,
Doux trésor du hameau dont il aime la paix,
Et don moins fastueux, sa famille féconde
Portera jusqu'à lui les biens du Nouveau-Monde.
       Je ne t'oublierai point, belliqueuse Azema, *24*
Toi qu'aux travaux guerriers dès l'enfance on forma.
Dans ses foyers, d'un sexe à la guerre inhabile
Les lois ont réprouvé l'existence inutile :
La moitié de ce sexe est livrée à la mort. (24)
Condamnée, elle allait subir ce triste sort ;
Déjà l'exécuteur de cet arrêt barbare
S'approche pour frapper le coup qu'il lui prépare ;
Soit crainte, soit hasard, vers le glaive inhumain
La jeune infortunée étend sa faible main ;
Long-temps elle l'arrête, et par la violence
On ne peut d'un enfant vaincre la résistance.
       Le peuple, à cet aspect, rempli d'étonnement,
Voit un présage heureux dans cet événement ;
Et, conservant les jours de la jeune héroïne,
En dépit de son sexe aux combats la destine,
       Dans les travaux guerriers, son coeur, jusqu'à ce jour,
Fut sensible à la gloire, insensible à l'amour ;
L'amour, qu'elle ignorait, doit, loin, de sa patrie,
Mêler quelques plaisirs à sa pénible vie.
Elle va le connaître au milieu des combats,
Et ce doux sentiment causera son trépas.
       Auprès d'Almar, son père, est la jeune guerrière : *25*
Trois mille combattans ont suivi leur bannière.
       Les peuples alliés, sous leurs chefs différens,
Des derniers bataillons ont composé les rangs.
Des rois de Mexico compagnons ordinaires,
Sans recevoir leurs lois, ils sont leurs tributaires. (25)
       Les uns, armés d'un arc, ont de légers guerriers
Qui roulent sur leurs dos de souples boucliers ;
Peuple né près d'un lac qu'il traverse à la nage,
En jouant dans ses flots, ils ont pris cet usage.
D'autres, en poursuivant les hôtes des forêts,
Se cachent sous leur peau pour leur lancer des traits ;
L'animal fugitif, trompé par cette feinte,
A la main du chasseur vient se livrer sans crainte.
       Ceux-ci, savans plongeurs, des flots ont retiré *26*
La branche du corail dont leur front est paré ;
Ceux-là de diamans ont orné leur massue,
Ou la perle en festons y brille suspendue.
Et toi, Mozain, aussi comme ces étrangers,
Tu vins de cette guerre affronter les dangers :
Crains, jeune infortuné, que le fer ne termine
Une vie échappée aux maux de la famine.
Ce terrible fléau de ses malheureux jours,
Dans un temps de disette, allait borner le cours.
Un père que touchait son âge et sa faiblesse,
A l'aspect de ses pleurs, barbare par tendresse,
Voulait par le poison, à défaut d'alimens,
De cet objet chéri terminer les tourmens.
       Le suc du manioc, sa racine mortelle, (26)
Donnaient d'un prompt trépas l'assurance cruelle.
Dans son égarement, ce père infortuné
Présentait à son fils ce suc empoisonné ;
Mais l'enfant, dégoûté par leur saveur amère,
Fuyait d'horribles mets, et repoussait son père.
       Pour que le végétal qni blesse son palais *27*
D'un plus doux aliment ait pour lui les attraits,
Empressé de lui rendre un pénible service,
Alors près de ce fils il use d'artifice :
Il brise la racine, et, par un soin affreux,
En l'offrant au soleil, l'amollit sous ses feux.
Quand cet astre a ravi, par sa chaleur puissante,
Au poison desséché sa force malfaisante,
Il revient,il s'empresse, et, bénissant le sort,
A l'enfant, avec lui, croit apporter la mort.
O désespoir heureux ! ô douleur salutaire !
Ce soin cruel sauvait une tête si chère ;
L'aliment préparé pour hâter son trépas,
Au malheureux enfant offrit un doux repas.
Son père à ce hasard qui conserva leur vie
Dut un secret qu'au loin répandit sa patrie :
Le manioc nourrit mille peuples nombreux,
Et, long-temps leur effroi, fut un bienfait pour eux.
       Les chefs de ces guerriers partagent leurs cohortes :
Les uns quittent la ville, ils ont franchi ses portes ;
D'autres gardent les murs, où leur activité
De Mexico désert sera la sûreté.


SOMMAIRE DU SECOND CHANT.

Une flotte, conduite par Gusman, amène un renfort à Cortès. — Ariel, génie protecteur de l'Europe, veut éloigner cette flotte des côtes du Mexique.— Il excite une tempête. — Dieu instruit Ariel de ses desseins sur Cortès. —Ariel va trouver Azariel, autre génie protecteur de l'Amérique. — Il lui annonce que cette partie du Monde va passer sous la domination de l'Europe. — Azariel remonte aux cieux. — Ariel appaise la tempête. — Gusman entre dans un port. Il y trouve un Espagnol du nom d'Aguilar, répare sa flotte, et se remet en mer pour se rendre au Mexique. — Les Esprits infernaux veulent s'opposer aux conquêtes de Cortès. — Description de l'Enfer.

CHANT SECOND

Tandis que l'ennemi, dans les champs qu'il ravage,
N'ose à d'autres exploits hasarder son courage,
Gusman, qui, vers Cortès transporté par les flots
Sur les paisibles mers où voguent ses vaisseaux,
Brûle de partager les lauriers qu'il moissonne,
N'aperçoit plus le port que sa flotte abandonne.
Pour maintenir les lois de ce vaste Univers,
L'Eternel a placé dans les Mondes divers
Des ministres cachés de sa toute-puissance, (27)
Agens toujours actifs et pleins d'obéissance.
       La Muse de la Grèce à des maîtres divins *30*
Des nations aussi confia les destins ;
Mais, frères désunis et puissances rivales,
Sans cesse s'opposant des forces inégales,
Ces innombrables dieux, follement ennemis,
Tourmentaient un Empire à leurs ordres soumis.
Toi, Muse des Chrétiens, tu terminas leur guerre ;
A des maîtres plus doux tu confias la terre.
       Ariel, de son Dieu ministre obéissant,
Et, pour y célébrer le nom du Tout-Puissant,
Gardien de cette Europe où l'humaine nature
S'approche des autels, moins rebelle et plus pure,
Voyait avec effroi le peuple castillan
A ses armes soumettre un Etat opulent.
Il prévoyait que l'or conquis au Nouveau-Monde
Grossirait de nos maux la source trop féconde,
Et, funeste présent pour des coeurs criminels,
A des forfaits nouveaux conduirait les mortels.
       Des yeux suivant Cortès, contemplant la puissance
Des Etats que déjà lui livrait sa vaillance,
Le céleste Génie, en accusant son coeur,
S'alarmait des succès de ce jeune vainqueur.
Ariel ignorait que de son Dieu lui-même
Ici s'accomplissait la volonté suprême ;
Que, pour porter au loin et son culte et ses lois, *31*
Dans ses desseins secrets le Ciel avait fait choix
De ce jeune héros si cher à la Victoire,
Mais qui par des forfaits ne souillait point sa gloire.
       Le ministre des cieux voit Gusman sur les flots :
« Quoi ! dit-il, ces-guerriers, par des renforts nouveaux
» Encourageant Cortès sous ces murs qu'il menace,
» Vont donc servir encore et doubler son audace ?
» Aux Etats mexicains, pour ravir leurs trésors,
» La guerre de nouveau va désoler ces bords ?
» Epargnons des forfaits à ce peuple que j'aime ;
» Eloignons-le des maux qu'il vient chercher lui-même.»
       A ces mots, s'approchant du rivage des mers.
Il appelle vers lui, de mille points divers,
Les vents impétueux, ministres des orages ; (28)
Des bords de l'horizon ils poussent les nuages.
Déchaîné dans les airs, leur souffle menaçant
S'élance dans la voile et l'enfle en mugissant.
L'éclair ouvre la nue. ; au loin la foudre gronde ; (29)
L'Océan en courroux roule en gonflant ses ondes,
Et ses flots soulevés, qu'il grossit en courant, *32*
Sur le flanc des vaisseaux tombent comme un torrent.
       Tel un monceau de neige, en tombant des montagnes,
Dans sa course grossi, roule sur les campagnes.
       Le long mât, affaibli par d'horribles combats,
Se rompt ; son vaste corps au loin vole en éclats.
Sur l'écume des flots que cette masse entr'ouvre,
Aux sillons de l'éclair le matelot découvre
Et du corps mutilé les restes suspendus,
Et ses vastes débris autour d'eux répandus.
       Cependant l'Eternel jette un regard de père
Sur ces flots que des vents soulève la colère,
Et, de ses grands desseins pour instruire Ariel,
L'appelle auprès de lui dans les plaines du Ciel.
       Loin des astres brillans que, dans leur cours rapide
A la voûte des cieux observe un oeil avide,
Loin de ces autres feux fixés au firmament
Pour être ses flambeaux et des nuits l'ornement,
Est un espace immense, à nos yeux invisible :
Là, l'Eternel posa son trône inaccessible.
Dans ce lieu redoutable, à l'écart est placé (30)
Un autel qui jamais ne sera renversé,
Et qui de l'Univers devança l'origine. *33*
Un livre que retient une chaîne divine,
Le livre des destins par l'autel est porté ;
Sans fin, pour le garder, veille l'Eternité.
Le Temps, dont en ces lieux elle occupe la place,
S'y montre quelquefois, n'y laisse point sa trace ;
Sans toucher à l'autel, il s'approche un moment,
Soudain tourne un feuillet, et fuit rapidement.
       Sur ce livre éternel, de la race future,
Le Tout-Puissant lui-même a tracé la peinture :
Il conçut le tableau, l'ébaucha de sa main ;
Sur le livre à son tour conduisant un burin,
Dans la suite des temps la liberté termine
Les traits déjà formés par cette main divine.
       A l'Ange qu'éblouit son trône radieux,
Dieu commande de lire en ce livre des cieux ;
Ariel, opposant le voile de ses ailes
A ces vives splendeurs pour lui toujours nouvelles,
S'approche, du destin lit les graves arrêts,
Et, ministre du Ciel, s'instruit de ses secrets.
L'Esprit céleste apprend que d'immenses contrées,
De riches nations trop long-temps ignorées,
Soumises par l'Europe au pouvoir de ses rois,
Vont doubler leur puissance et recevoir ses lois ;
Que, pour exécuter cette grande entreprise, *34*
Certes, que l'Eternel conduit et favorise,
Parmi tant de héros choisi par les destins,
Doit soumettre à son joug les peuples mexicains ;
Unir par les liens d'une douce morale
Des bords que séparait un immense intervalle ;
A leur dieu sanguinaire arracher ces mortels,
Et du chrétien pour eux élever les autels.
       Aussitôt, s'éloignant de ces lieux qu'il révère,
Il cherche au Nouveau-Monde Azariel, son frère.
       Sur ce sol où le sang coulait de toutes parts,
Où des scènes d'effroi désolaient ses regards,
Autour de lui sans cesse entendant, plein d'alarmes,
La clameur des guerriers, le bruit tonnant des armes,
Il s'était retiré dans des bois écartés
Que les pas des vainqueurs n'avaient pas visités,
Et sa couronne d'or brillait, dans la tempête,
Sur ces hautes forêts que dominait sa tête.
Ariel l'aperçoit, et s'approchant soudain :
« Obéis, lui dit-il, à l'arrêt du destin ;
» Azariel, ton Dieu, notre céleste maître,
» A voulu par ma voix te le faire connaître.
» Ces lieux sont désormais à l'Europe liés ;
» Dieu me transmet les droits qu'il t'avait confiés.
» Bientôt, environné d'une famille immense *35*
» Et de ses arts puissans exerçant l'influence,
» Le peuple européen, dans ce vaste Univers,
» Ne verra que des ports à ses vaisseaux ouverts ;
» Ira contre les dons de ses rives lointaines
» Echanger les trésors que prodiguent vos plaines ;
» Traverser les déserts, affronter les frimats,
» Et transporter ses lois de climats en climats,
» Comme un fleuve paisible, en parcourant le Monde,
» Sur ses rives répand le flot qui les féconde.
       » Remonte donc, mon frère, au céleste séjour ;
» Dans ces mêmes Etats tu reviendras un jour.
» Tu vois dans tes forêts un rameau qui s'incline
» Se fixer sur la terre pour y prendre racine,
» Quand le sol par lequel ce rejet est porté
» Entièrement encor ne l'a point adopté,
» L'arbre, d'une autre sève implorant l'assistance,
» Ne peut quitter le tronc qui lui donna naissance ;
» Mais lorsque par ses sucs la terre abondamment
» A l'enfant adoptif fournit son aliment,
» Il quitte sans danger la tige paternelle ;
» Sur le sol qui le porte il peut vivre sans elle.
» De même à des colons, enfans de ses Etats,
» Que l'Europe transplante en de lointaine climats,
» De son sceptre étendu sur un autre hémisphère *36*
» Le joug sera long-temps et doux et nécessaire ;
» Ils lui seront soumis : mais enfin, lorsqu'un jour,
» Plus puissans, plus nombreux,dans leur nouveau séjour,
» Ces enfans exilés pourront sans imprudence
» Contre les rois s'armer pour leur indépendance, (31)
» On les verra s'unir, traiter avec mépris
» La main du bienfaiteur qui les avait nourris,
» Et cesser d'obéir à leur trop faible maître.
» Alors dans ces climats tu pourras reparaître ;
» Cette riche contrée où des succès nouveaux
» Des arts qui vont y naître attendent les travaux,
» En force, en industrie à mon Europe égale,
» Son esclave aujourd'hui, deviendra sa rivale. »
       Il dit : Azariel, pour remonter aux cieux,
Quitte les ornemens de son front radieux ;
Mais, reportant soudain sur celui de son frère
Sa couronne, attribut d'un pouvoir tutélaire,
« L'Europe, lui dit-il, règne dans ces climats ;
» Joins l'or de ma couronne au fer de ses soldats ;
» Que l'Europe, unissant la force à l'opulence, *37*
» Sans augmenter ses maux, augmente sa puissance. »
A ces mots, dans les airs, sur ses ailes porté,
Vers les cieux il s'élance avec rapidité.
       Cependant, pour calmer la fureur de l'orage,
L'Ange de l'Eternel s'approche du rivage.
Il commande, et le flot à sa voix s'applanit ;
Le ciel n'est plus couvert d'un voile rembruni ;
La flotte vogue en paix, et la voile abaissée
Se gonfle mollement sur la mer appaisée.
       Pour connaître en quels lieux l'a conduit le destin,
Gusman des yeux parcourt le rivage voisin.
Près de là, dans l'orage enceinte salutaire,
Un bassin, des canots le refuge ordinaire,
Pour repousser la vague et couvrir les nochers,
A la mer opposait deux immenses rochers, (32)
Immobiles remparts dont les cimes pendantes
Promenaient sur les eaux leurs images flottantes.
Tel aux vaisseaux troyens, après mille dangers,
Pour refuge s'offrit, sur des bords étrangers,
Ce port où, par les vents conduit après l'orage,
Enée à ses malheurs intéressa Cartilage.
       Gusman, à cet aspect, l'oeil fixé sur les flots, *38*
Appelle le pilote, et lui parle en ces mots :
« Tu vois ce vaste port aux vents inaccessible,
» Ces flots sans mouvement sur sa rive paisible ;
» Pilote, que ton art, nous ouvrant ce bassin,
» Conduise mes vaisseaux et les porte en son sein. »
Le pilote obéit : le long fil de la sonde
Mesure dans ses mains la profondeur de l'onde ;
Il prend le gouvernail, ordonne aux matelots
D'observer les écueils que leur cachent les flots.
Le navire entre au port, et, sillonnant l'arène,
Sur le fond du bassin l'ancre tombe et l'enchaîne.
On abaisse la voile, et Gusman, empressé
De parcourir le sol où les vents l'ont poussé,
Avec ses compagnons se porte vers la rive.
En conduisant leurs pas, sur la plage il arrive ;
Mais à peine il s'éloigne et visite ces lieux,
Un être hideux soudain se présente à leurs yeux.
De son corps demi-nu, souillé par la poussière,
Un sale vêtement, enveloppe grossière,
Autour de lui pendait en lambeaux dégoûtans ;
Sa barbe était épaisse et ses cheveux flottans.
Par son étonnement la troupe retenue
Dans sa marche aussitôt s'arrête à cette vue,
Mais, plein d'un doux transport, précipitant ses pas, *39*
Auprès d'elle il accourt en lui tendant les bras :
« Approchez, s'écrie-t-il ; quoi ! ma voix suppliante
» Serait-elle pour vous un objet d'épouvante ?
» Approchez, Castillans ; vous ne rencontrez pas
» Un sauvage habitant de ces lointains climats ;
» L'Ibère, ainsi que vous, l'Ibère m'a vu naître ;
» Que mes accens au moins me fassent reconnaître ! »
A ce discours, Gusman de lui s'est approché ;
Du plus tendre intérêt son coeur se sent touché :
« Que je bénis le Ciel, qui, m'ouvrant ce rivage,
» A voulu t'arracher à ce séjour sauvage !
» Mais, parle, infortuné : quel destin rigoureux,
» Quel hasard t'a réduit à cet état affreux ?
» De ton sort, de ton nom hâte-loi de m'instruire. »
Il dit, et l'inconnu profondément soupire.
« Enfin, à ces doux sons étranger si long-temps,
» D'une voix castillane ah ! j'entends les accens !
» Que ce langage, ami, qu'a parlé mon enfance,
» Après un long exil, a sur moi de puissance !
» Aguilar est mon nom : j'ai suivi nos soldats, (33)
» Ainsi qu'eux attiré par l'or de ces climats.
» Un long enchaînement de peine et de misère *40*
» M'avait soumis au joug d'une race étrangère.
» Ici j'étais captif ; en errant sur les flots,
» Mes regards ont au loin découvert vos vaisseaux ;
» Dans mon coeur cet aspect réveilla l'espérance,
» Et, d'un maître odieux trompant la vigilance,
» J'accourus, me flattant, malgré l'onde en courroux,
» De sortir de ces lieux en nageant jusqu'à vous.
» Vingt fois bravant les vents, et l'onde et la tempête,
» Bravant les feux du ciel qui grondaient sur ma tête,
» J'ai fait pour m'éloigner d'incroyables efforts,
» Et la mer m'a vingt fois repoussé sur ses bords.
» Mes gardiens me cherchaient ; leur troupe épouvantée
» A fui quand votre flotte ici s'est arrêtée. »
Il dit, et, pour lui faire oublier ses malheurs,
« Suis-nous, reprend Gusman, suis tes libérateurs ;
» Sur les pas de Cortès ils vont chercher la gloire.
» Après tant de combats, sans doute la Victoire
» Aura rempli ces lieux du bruit de ses exploits.
» Les champs où tu vivais sous de si dures lois,
» Castillan, sont-ils loin des rives mexicaines ? »
« Cortès, dit Aguilar, la terreur de nos plaines,
» Cortès de toutes parts sur ces bords est connu ;
» Son nom, dans ma prison mille fois parvenu,
» M'a rendu plus pesans les fers de l'esclavage. *41*
» Près d'ici sont les champs qu'illustre son courage ;
» Le temps que le soleil mesure dans les cieux,
» En parcourant deux fois son cercle radieux,
» Vous suffit, si des vents le cours vous favorise,
» Pour atteindre la rive à ce héros soumise.»
       L'impatient Gusman qu'animent ses discours,
Désormais de ce guide empruntant le secours,
Se hâte d'achever sur des bords solitaires
Les travaux que l'orage a rendus nécessaires,
Et bientôt, délivré de mille soins divers,
Abandonne le port pour rentrer sur les-mers.
       Tandis que les vaisseaux que le pilote guide,
Secondés par les vents, voguent d'un cours rapide,
L'horrible souverain des Esprits infernaux
Veut arrêter Cortès dans ses nobles travaux.
       Parmi les vastes corps qui roulent dans l'espace,
Est un astre maudit, dont Dieu marqua la place
Loin des cieux qu'embellit leur cours majestueux.
Ainsi que le soleil énorme amas de feux,
Mais non comme cet astre éclatant de lumière,
Il n'a que les rayons de sa flamme grossière
Pour dissiper l'horreur d'une.profonde nuit.
Des globes plus brillans le doux éclat le fuit ;
Le jour craint cette masse inféconde et confuse ; *42*
Une utile clarté qu'aux autres il refuse
Est aussi refusée à son orbe odieux.
De ses frères, enfin, les groupes radieux
Sur lui n'étendent point les lois de leur empire ;
Au penchant mutuel qui les joint, les attire, (34)
Solitaire, immobile, il demeure étranger ;
Nul autre astre avec lui ne voudrait partager
Une chaîne qu'entre eux le Ciel rendit si douce,
Et des Mondes divers la foule le repousse.
       C'est dans cette prison qu'un vainqueur irrité
Des Démons renferma le peuple révolté.
       L'Enfer, où Tisiphone arme ses mains sanglantes,
Où le noir Phlégéton roule ses eaux brûlantes,
Ces lieux où Prométhée est un objet d'effroi,
Compagne d'Apollon, ont été peints par toi ;
Mais, Muse, de tes dieux, les fauteurs de nos vices,
Moins juges des humains que leurs lâches complices,
Les arrêts par mon Dieu sont cassés aujourd'hui :
Des faiblesses pour eux sont des crimes pour lui ;
Il nous fait un devoir des vertus de tes sages ;
Ce Dieu puissant lui seul recevra mes hommages.
Et toi qui conduisais le Chantre d'Albion,*43*
Toi qui, peignant Satan et sa rébellion,
Dévoilais les secrets de cet obscur abîme
Où l'avaient renfermé son orgueil et son crime,
Muse, viens, je t'invoque une seconde fois,
Et, pour la sourenir, dirige encor ma voix.
       Sur ce globe frappé par le courroux céleste
Est un lieu redouté, plus hideux que le reste.
Il ressemble aux monceaux de cendre et de brasiers
Que cache le Vésuve au fond de ses foyers.
       C'est là que l'Eternel, armé dans sa justice,
Réserve aux grands forfaits un plus cruel supplice.
       Ce sol est entouré par d'immenses remparts :
La foule des captifs accourt de toutes parts,
Du feu qui la poursuit pour éviter l'atteinte,
S'efforce de franchir la redoutable enceinte,
S'y suspend, s'y rassemble, et de ses longs tourmens
Annonce la rigueur par d'affreux hurlemens.
Espérant de ses maux calmer la violence,
Elle fuit, se débat, des feux elle s'élance,
Voudrait s'anéantir, de ce sol s'arracher,
Echapper dans les airs, dans l'ombre se cacher ;
Vain espoir ! en tout lieu la flamme la dévore,
Et le Ciel la dérobe au néant qu'elle implore.
       Plus loin sont ces mortels plus faibles que méchans, *44*
Qui furent asservis à de honteux penchans ;
Sur la terre ils vivaient au sein de la mollesse ;
Tout y flattait leur goût ; dans l'Enfer tout les blesse.
       L'arbuste de ses fleurs, l'arbre de ses rameaux,
Ici jamais pour eux ne parent des berceaux ;
Un clair ruisseau jamais, avec un doux murmure,
Pour eux d'un pré fleuri n'anime la verdure ;
Ils ne voient que des lacs entourés de vapeurs,
Des gazons corrompus par d'infectes odeurs,
Et d'affreux animaux qu'en troupe menaçante
Dans ses antres l'Enfer sans cesse leur présente.
       Nourris .par les .vapeurs de ces airs ténébreux,
Leurs gigantesques traits les rendent plus hideux.
C'est le serpent, traînant sa masse colossale,
Et mêlant son venin à la flamme infernale ;
C'est l'horrible dragon, c'est d'oiseau de la nuit ;
Sous des .dômes obscurs il s'élève sans bruit,
Et, passant près des feux de ces royaumes sombres,
De son aile élargie il agite les ombres.
       Leur souffle .empoisonné, leurs menaçans regards,
Leurs effroyables cris, leurs ongles et leurs dards,
Ces ailes sur leurs flancs bizarrement agiles,
Cette bouche béante et ces langues mobiles,
Et ces membres gonflés par des sucs venimeux, *45*
Tout inspire l'horreur, tout épouvante en eux.
       Pour ajouter la honte à d'éternels supplices,
Les Démons aux captifs rappellent tous leurs vices.
       A ces voluptueux que des plaisirs grossiers
Sous l'empire des sens retenaient tout entiers,
Dans ses honteux excès ils montrent la licence,
Et les biens qu'à leur coeur promettait l'innocence.
       A ces rois conquérans, fléaux dévastateurs,
Qu'entourait autrefois un peuple de flatteurs,
Des maux qu'ils ont causés ils tracent la peinture ;
Ces insensés croyaient que la race future,
Indulgente à son tour, respecterait en eux
Leurs titres, leur pouvoir et leurs noms fastueux ;
Une importune voix leur rappelle les larmes,
Le sang et les débris, monumens de leurs armes,
Et les siècles futurs traçant à leurs côtés,
Au lieu de ces grands noms dont ils s'étaient flattés,
Les noms injurieux que, juste mais sévère,
L'Histoire donne enfin à leur goût sanguinaire.
       Cependant, entouré du peuple des Enfers,
Leur monarque, en veillant sur ces captifs divers,
Affreux roi, se montrait à ses affreux domaines.
Dans sa marche pesait sur leurs brûlantes plaines
Ce colosse orgueilleux que décrivait Milton *46*
Quand il peignait Satan jeté dans sa prison,
Sur ce lac enflammé, creusé pour son supplice,
Et le monstre élevant, pour chercher son complice,
Ce corps qui, mutilé par leur puissant vainqueur,
Du lourd Léviathan égalait la grosseur.
       Lorsque, de ses sujets recevant les hommages,
Il effrayait l'Enfer par ses regards sauvages,
En voyant sur leur tête et dans les airs hrûlans
Briller sous les vapeurs ses yeux étincelans,
Les Réprouvés croyaient que deux astres funestes
Quittaient, pour les frapper, leurs orbites célestes ;
Et son immense corps, dans ces champs ténébreux,
Comme eux sans ornemens et noirci par les feux,
Ressemblait à ces tours, menaçantes machines,
Que suit un oeil surpris au milieu des ruines.
       L'assiégé les entend rouler près des cités,
Lorsque, du haut des airs avec bruit apportés,
Et sortis de ce globe où des foudres s'allument, (35)
Les feux de l'assiégeant tombent et les consument.
       La flamme qui s'élève en tourbillon épais
Dévore l'humble toit, monte jusqu'au palais ;
Dans sa rapidité nul pouvoir ne la dompte ; *47*
Mais l'immense machine, en s'avançant, l'affronte.
       En silence marchait l'infernal souverain :
Déjà depuis long-temps un funeste dessein
Des mortels occupait cet ennemi perfide ;
Il voulait arrêter dans leur course rapide
Les conquêtes d'un culte à l'Enfer odieux,
Pour subjuguer Cortez protégé par les Cieux,
De son coeur avec art découvrir la faiblesse,
Et lui faire oublier la voix de la sagesse.


SOMMAIRE DU TROISIEME CHANT.

Peinture du Démon de l'Avarice et de celui de la Volupté.— Discours que Satan leur adresse. — Gusman débarque sur les côtes du Mexique. — Il se met en marche pour rejoindre Cortez. — Guatimozin l'attaque à l'improviste. — Cortez sort du camp avec son armée, pour porter du secours à Gusman. — Combat de cette armée contre toute l'armée mexicaine. — Défaite des Mexicains. — Rencontre d'Armand et d'Azema. — Leur coeur éprouve les premiers mouvemens de l'amour.

CHANT TROISIÈME.

Quand Adam sur ce globe eut introduit le mal, *49*
Aux impurs habitans de l'Empire infernal
L'Eternel en courroux ouvrant enfin la terre,
Permit que les Démons nous livrassent la guerre.
A sa voix, s'échappant par leurs noirs soupiraux,
Les uns, qu'accompagnaient d'innombrables fléaux,
Contre des corps grossiers, enveloppes mortelles,
Réunirent les coups de leurs armes cruelles ;
Et d'horribles présens à la terre apportés, (36)
La douleur, la vieillesse et les infirmités,
L'ouragan, la famine, et la guerre et la peste, *50*
Apprirent aux mortels leur puissance funeste.
       Avant ce jour, Satan les tenait sous ses lois ;
A la Mort qu'ils servaient dans leurs cruels emplois,
A ce maître nouveau que le Ciel trop sévère
Leur réservait pour chef dans sa juste colère,
Ces Esprits malfaisans dès-lors furent soumis.
La Mort suivit de loin ce peuple d'ennemis,
N'assouvit qu'après eux la fureur qui l'anime ;
Elle leur ordonna de marquer sa victime,
Et, par ces dards aigus qu'ils dirigent sur nous,
De devancer sa faux et préparer les coups.
       D'autres, près des humains employant l'artifice,
S'armèrent pour porter la semence du vice
A cet être immortel qui de notre raison
Fait briller les éclairs dans sa vile prison ;
Et vinrent soulever contre ce faible maître
D'ardentes passions qui se hâtaient de naître.
       Satan règne sur eux, et parmi ses sujets
Il en est deux plus prompts à remplir ses projets ;
C'est l'espoir de l'Enfer et l'honneur de son trône ;
Sous le nom d'Astarté, sous celui de Mammone, (37)
Noms qui par leurs succès sont fameux à sa cour, *51*
Ces monstres sont connus dans le sombre séjour ;
Et, parmi les mortels que leurs fureurs agitent,
Du nom des passions qu'en nos coeurs ils excitent,
L'un s'appelle Avarice, et l'autre Volupté. (38)
Ces deux terrestres noms du couple redouté
Apprennent aux humains, même dans leur délire,
Que le coeur s'avilit sous leur honteux empire.
       A ce coeur toujours faible et toujours complaisant
Nul des Démons n'impose un joug aussi pesant ;
L'un, tyran odieux, enchaînant ses victimes,
Les conduit tristement à de pénibles crimes ;
Du frère de Didon ce monstre arma le bras ; (39)
Du jeune Polydore il causa le trépas, (40)
Et par lui fut dressé cet autel où la Grèce
Présentait son encens au dieu de la Richesse.
       Habile à nous ouvrir le chemin des forfaits, *52*
Ce Démon se déguise, et sous ses propres traits
Au mortel qu'il séduit jamais ne se présente.
Du sage rappelant l'activité prudente,
Il imite la voix, prend l'honorable nom
Du travail prévoyant, de la froide raison,
Et près de sa victime arrive par surprise.
       Dans le coeur des humains, que son art tyrannise,
S'il cherche à faire naître un vif désir de l'or,
Désir passionné, que nul bien, nul trésor,
Nul don, de ses forfaits récompense ordinaire,
Ne pourront refroidir, ne pourront satisfaire,
Dans un réseau, produit d'un art mystérieux,
Il renferme cet or qu'il présente à leurs yeux :
Ses parois par degré s'étendent, s'élargissent,
En recevant toujours, jamais ne se remplissent.
L'avare, vainement augmentant ses travaux,
Y porte chaque jour mille trésors nouveaux ;
Pour parvenir au but auquel son coeur aspire,
Il amasse sans cesse et sans cesse désire ;
Le gouffre dévorant lui demande toujours ;
Dans d'inutiles soins il consume ses jours.
       L'autre, plus séduisant, triomphe par ses charmes ;
Les jeux forment ses fers, les plaisirs sont ses armes.
Le joug qu'il nous impose est un tissu de fleurs. *53*
Et ses perfides traits nous blessent sans douleurs.
       Aux plaisirs de l'Amour il conduit la jeunesse,
Non à ceux de l'Amour plein de délicatesse,
Qui, douce passion, aimable sentiment,
Dans le coeur d'une vierge entre timidement,
Pour guide a la Pudeur et pour soeur l'Innocence,
Mais à ceux d'un Amour qui vit dans la licence,
Délire furieux et transport effréné,
Qui sous un joug de fer retient l'homme enchaîné.
       Son coeur a-t-il connu ce sentiment terrible,
Des charmes dangereux qui l'ont rendu sensible,
Au sein de ses travaux, dans l'ombre de la nuit,
En tout temps, en tout lieu l'image le poursuit.
Pour lui plus de repos, il frissonne, il palpite,
Le désir le dévore et la crainte l'agite.
Auprès de son amante un feu séditieux
Circule dans son sang, étincelle en ses yeux ;
Il rougit, il pâlit, il s'égare auprès d'elle ;
Il se trouble au doux son de sa voix qui l'appelle ;
Tantôt sur ces attraits dont l'éclat l'a charmé
Lance furtivement un regard enflammé ;
Tantôt baisse les yeux, profondément soupire,
Veut parler, et sa voix sur ses lèvres expire.
       La chaîne que l'Enfer a remise en ses mains *54*
Soumet au séducteur les trop faibles humains :
On la croirait de soie, elle est légère et douce ;
L'homme trop confiant rarement la repousse ;
Mais, une fois porté, ce lien dangereux
Forme sur ses captifs d'indissolubles noeuds.
Il place sur son front la brillante couronne
Qu'aux amans fortunés dans leur triomphe il donne,
Et le myrthe et la rose y mêlent leurs couleurs ;
Mais l'épine est cachée et s'étend sous les fleurs.
Par le souffle infernal ces tendres fleurs souillées
Ne vivent qu'un instant, s'envolent effeuillées ;
Plus de rose, et l'épine alors se découvrant
Perce un jeune insensé de son dard déchirant.
       Du prince des Démons ce couple est l'espérance.
Satan, pour soutenir son trône et sa puissance,
De l'Empire infernal cherche les deux suppôts,
Près de lui les appelle, et leur parle en ces mots :
« Vous qui me consolez dans ma longue infortune,
» Et partagez les maux d'une chute commune,
» Compagnons de Satan, vous ne regrettez pas
» D'avoir perdu le Ciel en marchant sur mes pas.
» Sans doute plus heureux après votre défaite,
» Au moins dans la prison où sa fureur vous jette
» Vous êtes délivrés de l'aspect d'un tyran. *55*
» Moi-même votre chef, tombé d'un plus haut rang,
» Privé de mes honneurs, de mon éclat céleste,
» Je ne me repens point d'une audace funeste.
» Je suis indépendant, et Satan aime mieux
» Régner dans les enfers que servir dans les cieux.
       » Troublons notre tyran au milieu de sa gloire ;
» Une seconde fois disputons la victoire.
» Amis, si le succès ne suit point nos travaux,
» Le plaisir de lui nuire adoucira nos maux ;
» Et puisqu'à l'adorer il ne peut nous contraindre,
» De son bras si puissant qu'avons-nous donc à craindre ?
» Il épuisa sur nous sa longue cruauté ;
» L'excès de nos malheurs fait notre sûreté.
» En tout lieu le chrétien nous déclare la guerre ;
» Par son culte odieux il asservit la terre :
» A ce peuple ennemi nous pouvons résister ;
» Dans son triomphe encor nous pouvons l'arrêter.
       » Cortez est le mortel que l'Eternel préfère
» Pour transporter ses lois dans un autre hémisphère.
» Toi qui, quand tu le veux, sais si bien sur un coeur
» Par l'Amour exercer un ascendant vainqueur,
» Arme-toi contre lui ; mais songe que tes charmes
» Ont à vaincre un guerrier nourri dans les alarmes.
» Pour l'attaquer, rassemble, en redoublant d'efforts, *56*
» Tes traits les plus aigus, tes philtres les plus forts ;
» Que l'Amour le subjugue, et que, perdant ses forces,
» Sa vertu cède enfin à tes douces amorces.
       » Et toi qui dans les coeurs, par un art différent,
» Souvent sus obtenir un succès aussi grand,
» Et par l'attrait de l'or les entraîner au vice,
» Viens, à la Volupté viens unir l'Avarice ;
» Prépare ce triomphe, objet de mon espoir ;
» Qu'au milieu de leur camp, soumis à ton pouvoir,
» Le désir de jouir, pour prix de tant de peines,
» Des trésors que leurs bras ont conquis dans ces plaines,
» Enerve les guerriers sur ce sol opulent. »
Il dit, et, pour voler vers le camp castillan,
L'Avarice, sortant de sa demeure impure,
Des vapeurs de l'Enfer ouvre la voûte obscure.
       Près de ce globe errant qu'habitent les humains
L'Eternel a tracé deux immenses chemins ; (41)
Pour les ouvrir la Mort se montre à leur entrée.
Le premier, traversant les champs de l'Empirée,
Conduit l'ame innocente au séjour fortuné,
Qui fut pour les Elus par leur Dieu même orné.
Du juste pour calmer la pieuse épouvante, *57*
En face de la Mort un Ange s'y présente,
Et vient le rassurer sur les décrets divins.
C'est l'ami le plus sûr des malheureux humains ;
Sa tendresse est pour eux plus constante et plus vive ;
On l'appelle Espérance, et sa main attentive,
Jetant un voile épais sur le monstre ennemi,
Couvre ses traits hideux et les cache à demi.
       L'autre est plus fréquenté, la terre le redoute ;
C'est du globe maudit la ténébreuse route.
L'un des hôtes impurs de ce séjour d'horreur,
Celui qui, de l'Enfer prévenant la fureur,
Même avant le trépas incessamment rappelle
Le cours de ses forfaits à l'ame criminelle,
Et par ce souvenir lui fait prévoir son sort,
De cet autre côté paraît près de la Mort.
Le regard foudroyant, avec elle il s'avance ;
Du voile qu'étendait la main de l'Espérance
Il dégage le monstre, et son aspect hideux,
Offert aux Réprouvés, est un tourment pour eux.
La flamme de l'abîme au loin paraît et jette
Sa livide lueur à travers le squelette. (42)
       C'est par ce noir chemin que, sortant des enfers, *58*
L'Avarice s'éloigne et monte dans les airs.
A son extrémité, plus haut portant la vue,
Elle vole, et des cieux embrasse l'étendue.
       Cependant, vers Cortez conduit par les destins,
Gusman s'est approché des Etats mexicains.
Après un court trajet, enfin la flotte arrive,
Et deux cents Castillans, descendus sur la rive,
Par leur chef assemblés, et pleins d'un doux transport,
Pour chercher le héros, abandonnent le port.
       De leur marche furtive, avec soin observée,
La nouvelle à la ville est bientôt arrivée.
Du camp à ce renfort pour fermer le chemin,
Des guerriers qu'en secret conduit Guatimozin
Sont cachés dans des lieux où, resserrant la plaine,
Des bois facilitaient une attaque soudaine.
       Pour guide, dans ces champs, n'ayant que sa valeur,
Gusman de ses soldats écoute trop l'ardeur,
Et lui-même cédant à son impatience
Sur ce sol étranger marche sans défiance.
Devant lui tout-à-coup son ennemi paraît ;
Ses farouches clameurs, le bois qui le couvrait,
Ajoutent à l'effroi d'une attaque imprévue.
Plein de joie et d'orgueil, armé d'une massue,
Guatimozin commande, et, marchant le premier, *59*
Domine tous les rangs par son panache altier.
Du guerrier demi-nu magnifique parure,
L'or qui pend en filets autour de sa ceinture,
L'or qui ceint sa poitrine et qui couvre ses bras,
Défend son corps nerveux, mais ne le cache pas.
       Dans cet instant, Nunez, oubliant la prudence,
Devant ses compagnons se livrait sans défense ;
De ces combats lointains pour chercher les hasards,
Il venait de quitter les doux travaux des arts :
Que ne préférât-il le repos aux alarmes,
Et les arts aux combats, et la palette aux armes !
Guatimozin le voit, il s'élance vers lui.
Des guerriers castillans pour attendre l'appui,
Nunez, épouvanté par l'arme meurtrière,
S'arrête tout-à-coup et regarde en arrière :
« Tourne les yeux vers moi, lui dit le Mexicain ;
» Evite ma massue, et repousse ma main. »
Il l'atteint à ces mots, et sous l'arme ennemie
Le Cacique à ses pieds étend Nunez sans vie ;
Ses yeux, environnés des ombres de la mort,
Pour chercher ses amis font un dernier effort.
Deux frères le suivaient : les penchans de l'enfance,
Sa faiblesse craintive, unissaient leur vaillance.
Guatimozin accourt, lève son bras sur eux, *60*
Frappe, et d'un même coup les renverse tous deux.
« FaibIes guerriers, dit-il, que ma main vous rassemble ;
» Vous servez ma valeur en m'attaquant ensemble. »
La troupe qu'il conduit, flère de ces exploits,
Environne Gusman arrêté par les bois ;
Mais la foudre s'enflamme, et la balle rapide
Sort, au milieu des feux, de son tube homicide.
Le Mexicain, frappé par ces feux redoutés,
Abandonne ses rangs et fuit de tous côtés.
Guatimozin s'indigne, et, par sa voix tonnante,
En vain des fugitifs veut calmer l'épouvante ;
Dispersés dans les champs, cachés sous les rameaux,
Ils n'osent-se montrer sans des renforts nouveaux.
       Cependant les clameurs de ces lieux apportées
Par l'écho des vallons sont cent fois répétées ;
Elles jettent l'effroi dans le camp castillan.
Cortez, toujours actif et toujours vigilant,
Cortez a commandé que l'on prenne les armes ;
Et, guidés par ces cris qui causent leurs alarmes,
Les guerriers de leur chef accompagnent les pas.
Alphonse dans le camp reste avec ses soldats.
       La phalange s'éloigne, et dans sa marche à peine
A franchi les coteaux qui dominent la plaine,
Au détour d'un vallon soudain a ses regards *61*
S'offrent les Castillans, cernés de toutes parts.
Du peuple mexicain déjà l'armée entière,
De la ville accourue, insulte leur bannière.
En vain par intervalle ils font tonner leurs feux,
Ils vont être accablés par ce peuple nombreux.
Cortez au loin paraît, et leurs cris dedétresse
Bientôt sont remplacés par des cris d'alégresse.
Le héros de sa troupe a déployé le front ;
Aux ailes de l'armée il place l'escadron.
Cependant, à l'aspect de cette foule immense, (43)
Par-tout autour de lui règne un morne silence ;
Nul ne craint le danger, chacun hésite encore.
« Avançons, s'écrie-t-il, plein d'un noble transport !
» Généreux Castillans, eh quoi ! l'effroi nous glace !
» Avançons, la fortune est propice à l'audace.
» Dans ces flots d'ennemis fussions-nous arrêtés, *62*
» Eh bien ! par nous du moins ils seront affrontés. »
II dit : comme un lion au combat il s'élance.
Tous suivent le chemin qu'a tracé sa vaillance.
Sous le choc belliqueux, sous les pieds des coursiers,
Sous les feux de l'airain, sous le fer des guerriers,
Cette masse innombrable, en désordre entassée,
Résiste vainement, et tombe renversée.
Toujours portant la mort, le bataillon serré
D'ennemis cependant est toujours entouré.
Ce peuple qu'il abat reparaît et le presse,
Et, sans cesse écrasé, se reproduit sans cesse.
Tel, dans les vastes mers assiégeant le vaisseau,
Sous la main du rameur le flot succède au flot.
       Mais le vainqueur succombe, et de ses mains sanglantes
Déjà sent échapper des armes triomphantes.
La fatigue l'accable, elle enchaîne son bras,
Dont n'ont pu triompher d'innombrables soldats.
Le héros, devançant sa troupe magnanime,
Redouble de vigueur, sans cesse la ranime ;
Sa vue est pour Gusman un nouvel aiguillon ;
De cette voix puissante en entendant le son,
Il s'élance, rempli de souvenirs de gloire ;
Un double effort ramène et fixe la victoire.
       Au milieu du carnage, en vain Guatimozin *63*
Veut rassembler encor le peuple mexicain ;
Par des transports de joie annonçant sa défaite,
Gusman rejoint Cortez, la victoire est complète ;
Et devant le vainqueur, fuyant épouvanté,
Le vaincu dans les bois cherche sa sûreté.
       Tandis qu'Armand, cédant à l'ardeur qui l'entraîne,
Guide son escadron et bondit dans la plaine,
Harcelé par le fer dont est armé son bras,
Almar vers la forêt précipite ses pas.
Dans sa fuite Azema s'en était séparée ;
Des yeux cherchant son père, elle errait égarée.
Elle voit ce guerrier dont le bras le poursuit ;
Eperdue elle accourt, se place devant lui,
Et veut, en engageant une lutte nouvelle,
Retarder son coursier et l'attirer vers elle.
Quand elle a du vainqueur détourné le courroux,
Elle l'attend sans crainte, et se livre à ses coups.
« Assouvis dans mon sang la fureur qui t'anime,
» Implacable ennemi, prends une autre victime.
» Mon coeur est satisfait ; à ton glaive trompé,
» A ton bras inhumain mon père est échappé. »
Elle dit : admirant sa vertueuse adresse,
L'impétueux Français à son sort s'intéresse ;
II retire le fer, et du jeune vainqueur *64*
Ce touchant dévoûment a subjugué le coeur.
« Non, ne redoute rien ; non, ma main se refuse,
» Généreuse guerrière, à punir cette ruse.
» Ton père t'est rendu ; livre-toi dans ses bras
» A l'amour filial qui l'arrache au trépas. »
Il s'éloigne, et pour eux tout-à-coup vient d'éclore
Un sentiment nouveau qu'ils ignorent encore.
Ces deux coeurs généreux s'enflamment tour à tour ;
Le charme des vertus sert d'attrait à l'Amour.


SOMMAIRE DU QUATRIEME CHANT.

Les Castillans retournent dans leur camp. Ils pansent leurs blessés, et font les funérailles des guerriers morts dans le combat. — Le Démon de l'Avarice entre pendant la nuit dans la tente de Raymond, et le transporte en songe dans sa patrie. Il lui fait maudire la guerre, et porte son esprit à la révolte. — Raymond excite une sédition dans le camp. — Cortez l'appaise. — Il prend la résolution de construire des vaisseaux, pour abréger la longueur du siège. — Il quitte le camp dans ce dessein. — L'Avarice va chercher la Volupté dans l'île où elle faitson séjour ordinaire. — Descriptionde l'île de la Volupté.

Déjà les Mexicains, en hâtant leur retraite, *67*
Dans les murs de la ville ont caché leur défaite.
Pour retourner au camp, Cortez sous ses drapeaux
De sa gloire a reçu les compagnons nouveaux.
       Dans les rangs moins serrés de leur faible cohorte
Sur des lits de rameaux tristement on transporte
Ceux que la Mort retient sous son glaive ennemi,
Ceux que son bras plus doux n'a frappés qu'à demi.
Dans le camp pour les uns l'art guide une main sûre ;
Sage mais rigoureux, il ouvre leur blessure ;
Un baume bienfaisant calmera leurs douleurs.
Aux autres apportant le tribut de ses pleurs,
L'Amitié vient prier pour une ame immortelle, *68*
Et, livrant sa prison au tombeau qui l'appelle,
De la Religion emprunte les accens.
       Sur un autel funèbre on fait fumer l'encens ;
Si de profanes yeux y cherchent la victime,
O divine faveur ! ô mystère sublime !
Sous un voile sacré le chrétien l'aperçoit ;
Du ciel descend l'offrande, et l'homme la reçoit.
       Dans ces momens de deuil, une rive étrangère
Entend les chants sacrés que le chrétien révère ;
De l'enceinte du camp vers la voûte des cieux
Ils montent, répétés par un peuple pieux.
Esprit long-temps captif, c'est à toi qu'il s'adresse ;
De l'immortalité, viens, reçois la promesse ;
Les cieux te sont ouverts, malheureux exilé !
Dans son sein paternel ton Dieu t'a rappelé.
Pour ces restes chéris enfin le tombeau s'ouvre ;
Ils y sont déposés, et la terre les couvre.
Tous s'éloignent pensifs ; dans ces soins douloureux,
Les dangers des guerriers sont mieux sentis par eux.
       Cependant, en planant sur son aile rapide,
Dans son vol l'Avarice a traversé le vide.
Sur les champs mexicains le Démon s'arrêtant,
Descend du haut des airs dans le camp qui l'attend.
       L'ombre couvrait la terre, et de son aile obscure *69*
Le Sommeil répandait ses dons sur la nature.
Des yeux cherchant Raymond au milieu de la nuit,
Le monstre, dans sa tente en secret introduit,
En songe le transporte au sein de sa patrie,
Et lui peint les douceurs d'une paisible vie.
       Raymond, long-temps en butte à la rigueur du sort,
Abandonna l'Europe, en laissant dans le port
Une épouse chérie à qui le Ciel contraire
A peine en ses besoins laissait le nécessaire ;
L'habile séducteur se cache sous ses traits.
Près de ce lit témoin des plus tendres regrets
L'épouse se présente ; en la voyant paraître,
Son époux se reporte aux lieux qui l'ont vu naître.
Il revoit sa famille, et, dans de doux transports,
A son heureuse épouse il montre ces trésors,
Présens que la Fortune en un autre hémisphère,
Plus propice à la fin, offrit à sa misère.
L'Avarice sourit, et, sous ses traits nouveaux,
Porte au coeur du guerrier le désir du repos.
       « Ah ! reste auprès de moi ; loin du fracas des armes,
» De ces dons, cher époux, viens jouir sans alarmes.
» Garde-toi d'obéir à ce futile honneur ;
» Raymond, c'est sur mon sein que t'attend le bonheur.
» Après tant de travaux, goûtons dans l'opulence *70*
» Un repos que long-temps écarta l'indigence. »
Elle dit, et Raymond jouit dans son sommeil
D'un bonheur fugitif que détruit le réveil.
Plus malheureux alors, il regrette l'Ibère,
Et maudit les dangers d'une guerre étrangère.
       Ainsi, quand un coursier, à l'étable arrêté,
Un moment est sorti de sa captivité, (44)
S'il reprend ses liens et rentre en sa prison,
A ces doux souvenirs, de l'ombre, du gazon,
De son heureux amour et du gras pâturage,
Avec plus d'amertume il voit son esclavage.
Raymond sort de sa tente, et plus séditieux,
« Quoi ! dit-il, pour servir un chef ambitieux
» Dans les périls sans fin d'une folle entreprise,
» Faut-il donc prodiguer notre sang qu'il méprise ?
» Chaque combat livré sur ces bords étrangers,
» S'il augmente sa gloire, augmente nos dangers ;
» Un triomphe pour nous est un sujet d'alarmes,
» Et toujours ses lauriers sont mouillés par nos larmes.
» Apprenons à Cortez que son autorité
» Peut cesser aujourd'hui par notre volonté.
» Qu'il sache, ce tyran, qu'il ne doit sa puissance, *71*
» Qu'il ne doit ses honneurs qu'à notre obéissance. »
A ces mots il s'éloigne, et va dans tous les coeurs
De la sédition éveiller les fureurs.
Aux uns, dans ses discours, avec art il rappelle
Le dépit oublié d'une ancienne querelle ;
Aux autres retraçant les bienfaits de la paix,
Il maudit un dessein qui l'éloignéeà jamais,
Et, grossissant leurs maux, adroitement présente
D'un paisible bonheur l'image séduisante.
On le suit, on l'entoure ; il gagne les esprits
Abattus par l'effroi, par la douleur aigris.
Chaque guerrier commente un avis qu'il partage,
Parmi ses compagnons lui-même le propage ;
Le feu de la révolte à leur voix s'enflammant,
Sans éclater encore, augmente à tout moment.
       Ainsi, dans nos hameaux, lorsque le feu s'allume
Sous le chaume entassé que sans bruit il consume,
De l'imprudent colon préparant le malheur,
Il croît rapidement dans sa sourde fureur,
Du voile de la nuit cache sa violence,
Et d'un village entier menace l'existence.
       Les discours de Raymond, les cris des révoltés
Sont par-tout entendus, sont par-tout répétés.
Les guerriers de leur chef environnent la tente ; *72*
Raymond, qui les précède, au héros se présente,
Devient leur interprète, et, chef audacieux,
Fait connaître en ces mots leur voeu séditieux :
« Cette armée, ô Cortez ! par ma voix te conjure
» De terminer enfin les tourmens qu'elle endure.
» Abandonnons ces lieux ; laissons ces longs travaux
» Où de nouveaux succès sont des malheurs nouveaux. (45)
» Quoi ! périrons-nous tous sur ces rives funestes ?
» Veux-tu de ton armée ici laisser les restes,
» Assiéger avec eux cette immense cité ?
» Non, ce n'est point valeur, mais c'est témérité. »
Il se tait : de Cortez l'oeil indigné s'enflamme ;
Tout dévoile déjà le secret de son ame
Et le vif sentiment dans son coeur comprimé ;
Mais enfin le courroux dont il est animé
S'exhalant noblement quoiqu'avec violence,
« Suis les calculs, dit-il, de ta lâche prudence ;
» Exagère nos maux et compte nos soldats ;
» Quand l'honneur les appelle, ils ne se comptent pas.
» Il faut quitter ces lieux ! quoi ! pour prix de nos peines,
» Pour fin de nos travaux, l'ennemi dans ces plaines,
»Triomphant du mépris dont nous serons couverts, *73*
» Nous verra fugitifs retourner vers les mers,
» Et comme des vaincus déserter ce rivage
» Où par tant de hauts faits brilla notre courage !
» Non, ces guerriers, l'effroi du peuple mexicain,
» Jamais n'ont approuvé cet indigne dessein.
» Pour vous, quittez ces bords ; allez à la patrie,
» Allez de ses enfans conter l'ignominie ;
» Cortez, trop indulgent pour tant de lâcheté,
» Le permet et renonce à son autorité. »
Il dit : à ce discours, la révolte confuse
D'une telle faveur, s'indigne et la refuse.
Le lâche se rassure à l'aspect du héros ;
Le brave, en l'écoutant, chérit moins le repos,
Et la sédition à sa voix est calmée.
       Mais d'un voeu criminel sa prudence alarmée
Prévoit les maux d'un siège, et craint d'autres complots ;
Il veut, pour l'abréger, construire des vaisseaux.
Empressé de ravir aux forêts des collines
Les bois que l'art assemble en ces vastes machines,
Cortez doit en secret au loin porter ses pas,
Et d'un prince allié visiter les Etats. (46)
       Dans les ennuis d'un camp, sans doute son absence *74*
Peut des séditieux seconder l'espérance.
Le héros en gémit, mais n'ose à d'autres mains
Abandonner le soin d'accomplir ses desseins ;
Avide d'achever sa brillante conquête,
A quitter ses guerriers sans retard il s'apprête.
       Il pourvoit sagement, jusques à son retour,
Aux dangers de la nuit, aux longs loisirs du jour ;
Libre des soins divers qu'exige la prudence,
Pour d'utiles travaux qu'il a réglés d'avance
De deux cents Castillans Cortez a fait le choix.
Alphonse, en son absence, au camp donne des lois ;
Dans sa tente il l'appelle ; à sa sagesse il donne
Le soin de conserver les droits qu'il abandonne.
Moins inquiet, il part, quand de son voile épais
La nuit officieuse a couvert ses projets.
       Mais contre ces guerriers, déjà séduits par elle,
L'Avarice médite une attaque nouvelle.
Elle a vu de son camp en secret s'éloigner
Ce héros que l'Enfer s'efforce d'enchaîner ;
Par l'attrait des plaisirs pour vaincre sa vaillance,
Elle va de sa soeur implorer l'assistance.
       Quand le culte chrétien, par son austérité, *75*
De Cnide et de Papbos chassa la Volupté,
Contre ses ennemis pour trouver des asiles,
Chez un peuple sauvage, en l'une de ces îles,
Séjour délicieux qu'au reste des humains
Le Ciel cachait encor dans des climats lointains,
Et que de tous ses dons enrichit la nature, (47)
Ce roi dépossédé porta sa cour impure.
L'homme y semble placé pour goûter les plaisirs ;
Il y passe ses jours dans d'éternels loisirs.
Ce sexe auprès de nous si puissant par ces armes,
Hors la seule pudeur, y reçut tous les charmes.
Des bosquets embaumés, réduits voluptueux
Où d'un climat brûlant on peut braver les feux,
Des gazons toujours verts que couvre leur feuillage,
Une inculte abondance, une grâce sauvage,
La pureté de l'air, le vif éclat des cieux,
Aux plaisirs de l'amour tout invite en ces lieux.
       Les temps de l'âge d'or, les rêves des poètes
Se sont réalisés dans ces douces retraites ;
La nature indocile en sa fécondité *76*
N'y doit point à nos arts sa force et sa beauté :
Ici, dans des bosquets, asiles du mystère,
Flore aime à déployer son écharpe légère,
Non telle qu'en Europe elle est dans nos jardins,
Arrondie avec art, élevée en gradins ;
Un désordre charmant de Flore orne l'empire ;
L'haleine caressante et d'Eure et de Zéphire
Se plaît à pénétrer sous ces voûtes de fleurs,
Et vient s'y parfumer des plus douces odeurs.
       Là, les dons que Pomone entasse en sa corbeille,
Le fruit des arbrisseaux et la grappe vermeille,
Dans toutes les saisons sont offerts aux humains.
Le laboureur actif, sous ses robustes mains,
Dans ces plaines jamais, pour nourrir sa famille,
Sur des sillons dorés ne porta la faucille.
Plus loin, des longs palmiers le tronc majestueux
Soutient le simple toit de ces mortels heureux,
Et des larges faisceaux que forme son feuillage
Le bananier lui porte et le frais et l'ombrage.
La lianne, mêlée à mille arbres divers,
Pour défendre l'enclos les unit dans les airs ;
De la plante fleurie à ses bras enlacée
La tige est avec eux mollement balancée.
       Tel à l'homme naissant fut donné ce séjour, *77*
Asile de la paix, que le Ciel sans retour
Hélas ! trop tôt ferma pour notre premier père !
Là sont encor ses fruits, aliment salutaire,
Ses tapis de gazon où de souples rameaux
Sur le lit de l'hymen s'étendaient en berceaux,
Les fleurs dont se parait la terre en son enfance,
Tous les trésors d'Eden, excepté l'innocence.
       Etranger à nos lois sur ce sol fortuné,
Paisible, aux voluptés sans frein abandonné, (48)
Et libre de ces soins qui troublent notre vie,
L'homme, comblé des dons de sa belle patrie,
Sans doute dans ces lieux goûterait le bonheur, (49)
Si les plaisirs des sens remplissaient notre coeur ;
Mais un tel aliment, pour en nourrir la flamme,
Pourrait-il, ô mortels, satisfaire votre ame !
Il n'est de vrais plaisirs qu'en un coeur vertueux ;
Tout autre peut jouir, le sage est seul heureux.
       De nouvelles Vénus, sur des lits de verdure, *78*
Tantôt tressent des fleurs, tantôt pour leur parure
En expriment les sucs, dont le vif incarnat (50)
Des roses de leur teint doit relever l'éclat,
Et cet art séducteur les rend encor plus belles.
Sous des traits empruntés, placée au milieu d'elles,
La Volupté sourit, leur apprend ses secrets :
« Que la coquetterie ajoute à vos attraits ;
» A l'albâtre des lis joignez ces douces teintes ;
» Des baisers de l'Amour imitez les empreintes ;
» Ou plutôt que l'Amour, appelé par les Ris,
» Lui-même à votre teint donne ce coloris.
» Venez, jeunes amans, et, de notre art complices,
» Venez nous épargner d'aimables artifices. »
Elle dit, et remplit des doux sons de sa voix
Les berceaux du bosquet et l'enceinte des bois.
A ces peuples oisifs, soumis à son empire,
Elle vante l'amour, elle peint son délire.
Sur un sol aussi riche et sous d'aussi beaux cieux
De la brillante Grèce elle a porté les dieux.
Dans une autre Paphos de ses riantes fables *79*
Elle a renouvelé les mensonges aimables ;
Sa voix, qu'elle consacre à ces divinités,
Dans des hymnes sacrés, par des choeurs répétés,
Chante de deux amans les malheurs et la gloire,
Et raconte en ces mots leur fabuleuse histoire :
« D'une jeune mortelle, ouvrage de l'Amour,
» Ce sol chéri des Cieux jadis fut le séjour.
» Aux lieux où cette fleur avait reçu la vie
» Tout éprouvait pour elle ou l'amour ou l'envie.
» Un dieu l'aima lui-même, et la divinité
» Soupira sur la terre aux pieds de la beauté.
       » Les nymphes de ces champs, qu'irritait cet hommage,
» Implorèrent le Ciel vengeur de leur outrage.
» Sévère en ses arrêts, le céleste courroux
» Remplit l'espoir cruel de leur dépit jaloux :
» Pour punir les mépris de leur rivale altière,
« Il forma le tissu d'une écorce grossière
» Du tissu délicat qui couvrait ses attraits ;
» Arbre vil et caché dans l'ombre des forêts,
» Cette beauté trop fière à la race future
» Ne pouvait rappeler une sanglante injure.
       » Mais le divin amant voulant à l'avenir
» De ses amours porter le touchant souvenir,
» Et que cette mortelle à sa grossière image *80*
» Au moins dût un grand nom conservé d'âge en âge,
» Chez les humains, dit-il, ce tissu délicat,
» Mais rendu par la haine et vil et sans éclat,
» Enveloppe jadis de l'objet que j'adore,
» Par ma puissance un jour sera fameux encore.
» Long-temps il dut sa gloire à sa seule beauté ;
» Qu'il la doive à présent à son utilité.
» Doux remède à nos maux, doux baume pour nos peines,
» Qu'il porte la fraîcheur dans de brûlantes veines ;
» Hélas ! par d'autres dons pour moi plus dangereux
» Il alluma la flamme en mon coeur amoureux !
» Ainsi,parla le dieu : d'une heureuse influence
» L'écorce salutaire éprouva la puissance,
» Et dans un sang, brûlé par des poisons secrets
» De la fièvre arrêta les douloureux accès. » (51)
En écoutant sa voix et suivant la Sirène,
Les choeurs qu'elle conduit bondissent dans la plaine ;
De leurs hymnes l'amour a fourni le sujet ;
De leurs jeux animés il est encor l'objet.
Peuple voluptueux, ils peignent ses mystères *81*
Par d'aimables combats et des danses légères.
       De folâtres beautés, dans ces jeux amoureux.
Evitent leurs amans pour exciterleurs feux :
Le séduisant essaim, dans sa fuite rapide,
S'arrête tout-à-coup près d'une onde limpide.
De son large bassin les flots clairs, transparens,
De toutes parts fermés à l'haleine des vents,
Reposent sur un fond de mousse et de verdure.
Le reptile, évitant cette onde toujours pure,
Ne s'y traîne jamais dans un épais limon ;
Des touffes d'arbrisseaux, des massifs de gazon,
Et des voûtes de fleurs, et des toits de feuillage,
Embellissent le lac par leur tranquille image.
       De ces jeunes beautés les amans repoussés
Près des flots à leur suite arrivent empressés.
Dans l'onde du bassin les belles fugitives
Avec agilité s'élancent de ses rives ;
Le cristal entr'ouvert, qui jaillit écumant,
Se referme soudain sur ce dépôt charmant ;
La nageuse, levant sa chevelure humide,
Laisse entrevoir son sein sous le voile liquide.
       Comme elle son amant s'élance sur les. eaux ;
Il nage plein d'ardeur, écarte les roseaux ;
Long-temps il la poursuit, ne l'atteint qu'avec peine, *82*
Enfin saisit sa proie, et triomphant l'entraîne.
Le jeune ravisseur sur l'humide élément,
Chargé de ce fardeau, flotte péniblement.
Dans ses bras amoureux, sur son sein la captive,
Repoussant le vainqueur, mais d'une main craintive,
Ne cède point encore, ne combat plus l'amour.
       Telle, dans les chemins du ténébreux séjour,
La fille de Cérès, qu'appelaient ses compagnes,
De ses cris douloureux remplissait les montagnes,
Mais déjà sur le char de son nouvel époux
N'opposait à ses feux qu'un timide courroux, (52)
       La Volupté préside à ces jeux qu'elle excite.
« Sexe aimable, à jouir votre coeur vous invite ;
» Goûtez ces fruits d'amour si long-temps attendus ;
» Des momens sans plaisirs sont des momens perdus.
» Cédez, en combattant l'amant qui vous adore ;
» Que pour lui vos rigueurs soient des faveurs encore.
» La pudeur, doux rempart qu'il aime à renverser,
» Doit enflammer l'audace et non la repousser. »
A ces mots corrupteurs, cachés sous le feuillage, *83*
Ils couvrent leurs amours de son épais ombrage.
Cependant l'Avarice à ce lieu fortuné
N'ose faire sentir son souffle empoisonné ;
Des yeux cherchant sa soeur, de loin elle l'appelle :
« Cortez quitte son camp, viens, suis-moi, lui dit-elle ;
» Sous le joug des plaisirs que ton art séducteur
» Loin de ses Castillans arrête sa valeur. »
Elle dit : Astarté s'arrache à son Empire,
Et, reine de ces lieux, en les quittant, soupire.


SOMMAIRE DU CINQUIEME CHANT.

Corlez se rend dans les Etats de Zamor. — Le Démon de la Voluplé l'infecte de ses poisons. — A la vue de Zulema, fille de Zamor, son coeur s'enflamme de tous les feux de l'amour. — Il est conduit à un festin qu'on lui a préparé. — Pendant le repas et à la demande de Zamor, il lui explique les mouvemens des astres et ceux de la terre. Il lui fait connaître sa forme et ses différens climats. — Ces descriptions le conduisent à célébrer le Dieu des chrétiens. Il instruit son hôte des principaux dogmes de leur culte, de l'immortalitéde l'ame, de l'unité de Dieu, etc. — Il fait ensuite le récit de la navigation de Colomb. — Après le repas, on le conduit dans un jardin. — Zulema et ses compagnes y exécutent des danses. — La nuit met fin à ces jeux. — Astarté suit Cortez, et lui offre en songe l'image de Zulema.

CHANT CINQUIÈME


De la troupe qu'il guide en sa marche entouré, *85*
Chez des peuples amis le héros est entré.
Zamor les gouvernait ; de ses guerriers l'élite,
Unie aux Castillans, combattait à leur suite.
Cortez à ce monarque avec pompe est conduit.
Tandis que tout un peuple et s'assemble et le suit,
Qu'il s'empresse à son nom d'honorer sa vaillance,
D'admirer ce vainqueur que la gloire devance,
La Volupté l'attend sous des traits empruntés,
Au milieu des guerriers se place à ses côtés,
Et par son souffle impur, par ses poisons réveille
Le feu des passions qui dans son coeur sommeille.
       Cortez est agité d'un désir sans objet ; *86*
Du trouble de son ame il cherche le secret ;
Son regard égaré s'enflamme et fait d'avance
Des transports de l'amour prévoir la violence.
Tel, annonçant l'orage aux pâles matelots,
Un vague mouvement trouble la paix des flots :
On entend un bruit sourd ; d'une haleine indocile
Les vents livrent la guerre à la voile mobile ;
Bientôt le ciel confirme un présage orageux ;
L'horizon s'obscurcit, l'éclair lance ses feux ;
Le pilote est sans guide, et rempli d'épouvante,
Il porte au gouvernail une main impuissante.
       Prêt à le seconder dans ses nobles projets,
Zamor reçoit Cortez, appelle en son palais
Les Castillans qu'il traite avec magnificence,
Et rassemble sa cour pour fêter leur présence.
Sa fille Zulema, son plus bel ornement,
Sous l'or dont est chargé son riche vêtement
Brillante de beauté, paraît près de sa mère.
Dans ses cheveux se joue une aigrette légère ;
Parure virginale et voile gracieux,'
Une étoffe, produit d'un art industrieux,
Dessine sous les plis de sa robe flottante
Ses membres délicats et sa taille élégante ;
Et l'aimable incarnat dont s'orne la pudeur *87*
Colore, en l'animant, son front plein de candeur.
Cortez la suit des yeux ; le feu qui le consume
Plus vivement encore, en la voyant, s'allume.
       Mais pour lui d'un festin on a fait les apprêts ;
Là, lui sont présentés mille agréables mets,
Et tressés avec art sous des formes pareilles,
Et le jonc et l'écorce offrent dans des corbeilles
Les trésors des jardins de feuillage entourés,
Le cacao, la datte et les citrons dorés,
Et la longue banane en croissant arrondie,
Et ces roseaux gonflés des sucs de l'ambroisie.
       Les convives placés, dans leurs épanchemens
L'amitié donne essor à ses doux sentimens.
Zamor, sur mille objets que son esprit ignore,
Sur ce peuple habitant des lieux où naît l'Aurore,
Sur ses lois, sur ses moeurs instruit par le héros,
De nouveau l'interroge, et lui parle en ces mots :
« Illustre Castillan, dans ta docte patrie
» Les mortels ont reçu tous les dons du génie ;
» Le Ciel si libéral, en ces climats lointains,
» Des présens qu'il refuse au reste des humains,
» Pour vous a dévoilé ces lois dont la puissance
» A vos peuples savans soumet notre ignorance.
» Partagez avec nous ces dons mystérieux ; *88*
» Levez ce voile épais dont sont couverts nos yeux ;
» Aux bornes de la terre étendant votre vue,
» Vous embrassez les cieux dans leur vaste étendue.
» Ces astres, ornemens et des nuits et des jours,
» S'élancent devant vous pour commencer leur cours ; (53)
» Où vont-ils se cacher ? qui produit leur lumière ?
» Quel ressort les soutient dans leur longue carrière ?
» Connaît-on l'aliment de ces torrens de feux
» Que verse autour de lui le plus brillant d'entre eux,
» Ce soleil bienfaisant dont la terre ravie
» Reçoit et la richesse, et le jour et la vie ? »
« Zamor, répond Cortez, nos yeux de ces grands corps
» Jamais n'ont vu mouvoir les immenses ressorts ;
» Mais un savoir profond perça la nuit obscure
» Qui long-temps nous cacha les lois de la nature :
» Par le secours de l'art il seconda nos yeux,
» Et, portant son compas sur la voûte des cieux,
» Aux secrets que gardait la divine Sagesse
» Initia la terre, en aidant sa faiblesse.
       » Ce soleil où, s'allume un feu toujours nouveau, *89*
» D'astres moins éclatans magnifique flambeau,
» Immobile, isolé dans le centre du Monde,
» Retient autour de lui les globes qu'il féconde. (54)
» Dans les plaines du ciel il porte au loin sur eux
» Et ses puissans liens et ses rapides feux,
» Vers son immense sphère en vainqueur les attire
» Et fait une prison de son brillant Empire.
       » L'astre aux rayons plus doux, qui de l'obscurité
» Nous épargne l'horreur par son disque argenté,
» Qui sans cesse changeant dans sa courte carrière
» A nos yeux par degrés vient rendre sa lumière,
» Image du soleil, en réfléchit les traits.
» Pendant sa longue absence, il calme nos regrets,
» Et son front qui s'étend sous les feux de son frère
» De leurs faisceaux reçoit sa splendeur passagère.
» Tous ces autres fanaux semés au firmament
» Sont, pour êlre leur guide et leur étonnement,
» Offerts aux yeux humains qui n'ont pu les connaître ;
» Par eux d'autres mortels sont éclairés peut-être ;
» Dans ces lambris de feux leur admirable Auteur *90*
» Peut-être n'a voulu que montrer sa grandeur.
       » Comme ces vastes corps que suit notre oeil avide,
» Cette terre est un globe, et, dans son cours rapide,
» En s'offrant au soleil sous des aspects divers,
» Pour former les saisons il roule dans les airs.
» Sur d'énormes pivots qu'il incline ou redresse
» Tandis qu'en son orbite il tourne avec vitesse,
» Autour de cette masse immobile à nos yeux
» Un vaste mouvement semble emporter les cieux. (55)
» Des peuples dont le sort comme les lieux varie
» Couvrent ce sol errant, leur commune patrie.
» Ici l'homme confond et les nuits et les jours ; (56)
» Sans descendre des cieux l'astre finit son cours ;
» II lasse les regards qu'il éclaire sans cesse,
» Et, pour les reposer quand enfin il s'abaisse,
» Pendant des mois entiers sous l'horizon il fuit,
» Et fait craindre aux mortels une éternelle nuit.
» Dans ces affreux climats, sous la neige engourdie, *91*
» La terre à peine encor garde un reste de vie,
» Et Borée et l'hiver consolidant les eaux
» Dans des monceaux de glace enchaînent les ruisseaux,
       » Là, tyran des mortels, l'astre, dans sa carrière,
» Sur le sol lance à plomb les feux et la lumière :
» Dans d'immenses déserts sont ces feux dévorés ;
» Quelques infortunés par le sort égarés,
» Seuls êtres qu'en ces lieux offre encor la nature,
» Foulent un sable ardent dépouillé de verdure,
» Et n'entendent par-tout que le frémissement
» De ces rayons de feu toujours en mouvement.
       » Pour d'autres régions plus indulgente mère,
» Par un mélange heureux la nature tempère
» La stérile âpreté du pays des frimats
» Et les arides feux de ces brûlans climats.
       » Un Dieu, pour ses desseins variant ses largesses,
» Couvrit ces lieux divers de diverses richesses.
» Sans doute il a voulu que des dons mutuels
» Rapprochassent les coeurs des farouches mortels,
» Et que le genre humain, bienveillant et tranquille,
» Mît en commun les fruits que produit son asile.
» C'est le Dieu des chrétiens ; de ses vastes regards
» Il embrasse à la fois tous ses enfans épars.
» Eternel, tout-puissant, dans son Empire immense *92*
» D'autres dieux n'ont jamais partagé sa puissance,
» Et, de cet Univers sublime Créateur,
» Seul il maintient les lois dont seul il est l'auteur.
       » Astres toujours constans en parcourant le Monde,
» Aux erreurs du païen que votre voix réponde :
» Ces espaces égaux, marqués dans votre cours,
» Par d'immuables lois régleraient-ils vos jours,
» Si pour vous gouverner mille mains différentes
» Tour à tour employaient leurs forces inconstantes ?
» Torrens qui détruisez le fruit de nos travaux,
» Souffles impétueux qui bouleversez les eaux,
» Terribles ouragans, redoutable tonnerre,
» Seriez-vous en tout lieu la terreur de la terre,
» Si des dieux inégaux par d'inégales lois
» A leurs sujets mortels commandaient à la fois ?
» Des plaines du Couchant aux portes de l'Aurore
» S'étend le bras du Dieu que notre Europe adore ;
» C'est lui qui du néant a tiré l'Univers.
» Jadis amas confus de principes divers, (57)
» Le chaos remplissait ces voûtes magnifiques,
» Et des palais divins entourait les portiques.
» L'Eternel a parlé ; la nuit a disparu ; *93*
» Il a dit au soleil : Parais ; il a paru. (58)
» Présent que de ses feux attendait la nature,
» La chaleur pénétra dans cette masse impure ;
» La jeune fleur s'ouvrit aux zéphyrs caressans ;
» L'arbre aux cieux s'éleva ; les animaux naissans,
» Fiers de sentir la vie et brillans de jeunesse,
» Sortirent du chaos, bondirent d'alégresse,
» Et, dans leurs doux ébats, lancèrent dans les airs
» Les restes du limon dont ils étaient couverts.
» Un maître leur manquait ; il reçut la naissance ;
» Loin de lui ce néant qu'adopta l'ignorance.
» Le néant est-il fait pour ton coeur agité ?
» Homme, Dieu te créa pour l'immortalité.
» Que ton être, à ce mot, s'ennoblisse et s'épure ;
» Rends-toi digne aujourd'hui de ta gloire future ;
» Dompte des sens grossiers ; au joug de la raison
» Soumets ce corps mortel qui forme sa prison.
       » Telle est la loi du Dieu que notre Europe implore ;
» Quand vos coeurs aveuglés le repoussent encore,
» Quels dieux préférez-vous à ce Dieu bienfaisant ?
» Des dieux, maîtres cruels, rois avides de sang,
» Dont les hideux autels et la farouche image *94*
» Demandent des forfaits et l'effroi pour hommage. »
       Ainsi parle Cortez : rempli d'étonnement,
Zamor sur ces objets médite gravement.
Une seconde fois à son hôte il s'adresse.
« Ton entretien, dit-il, m'instruit et m'intéresse ;
» Cortez, contente encor mon désir curieux ;
» Dis-moi comment l'Europe a découvert ces lieux,
» Et quel hardi nocher d'une mer inconnue
» Sur vos vaisseaux ainsi traversa l'étendue ? »
« Zamor, répond Cortez, notre Europe long-temps
» Ne connut que son sol et ses seuls habitans ;
» Ces peuples dont la terre admire la science
» Du reste des humains partageaient l'ignorance.
       » Pour nous on vit enfin briller un nouveau jour ;
» L'homme plus éclairé connut mieux son séjour ;
» On le vit s'élancer sur les liquides plages,
» Diriger ses vaisseaux vers de lointains rivages,
» Et, voguant, enhardi par des secrets nouveaux,
» Sous l'aimant protecteur braver tous les travaux.
       » D'un art ambitieux, mais dans l'enfance encore,
» Les bouches de l'Indus, les portes de l'Aurore,
» Le rivage africain, virent les premiers fruits.
» Chez leurs peuples divers par le nocher conduits,
» Les guerriers revenaient, ivres de leur victoire ; *95*
» Instruit par le succès, animé par la. gloire
» Plus habile à la fois et plus audacieux,
» L'ardent navigateur osa porter les yeux
» Sur cet abîme immense où l'astre qui l'éclaire
» Semble, en tombant, borner l'Océan solitaire.
       » Déjà par la pensée un sage se l'ouvrait ;
» A ces rives Colomb arrachait leur secret ;
» Sur vos têtes planant, son rapide génie
» Des Mondes opposés contemplait l'harmonie. (59)
» A sa patrie en vain il offrit ses talens ;
» En vain il les porta chez des rois indolens ;
» Et l'envie et l'erreur repoussaient son courage.
» Plein d'ardeur, il volait de rivage en rivage,
» Appelant l'heureux jour où d'un autre Univers
» Les chemins à ses pas seraient enfin ouverts.
       » Tel le feu, s'agitant dans sa prison grossière,
» Des rochers de l'Etna veut rompre la barrière.
       » De Colomb Isabelle accueillit le dessein ;
» Isabelle parla ; du rivage voisin
» Vers elle il accourut, le coeur plein d'espérance. *96*
» Le génie indigent s'unit à la puissance,
» Et le savant Génois enfin avec transport
» Entra dans l'Océan, et s'éloigna du port.
       » Ainsi l'aigle, quittant un séjour solitaire,
» Pour la première fois abandonne son aire.
» Libre enfin d'essayer son vol audacieux,
» De la terre il a vu sur la voûte des cieux
» Une lointaine proie, à tout autre invisible ;
» Aux douceurs du repos désormais insensible,
» Il s'élance, et, sortant de son obscurité,
» Sur un plus grand théâtre entre avec majesté.
       » D'intrépides marins, sous cet illustre guide,
» Parcouraient les déserts de la plaine liquide ;
» Dans ces mers ils erraient, et leurs yeux pour tableaux
» N'avaient depuis long-temps que l'abîme des flots,
» Lorsque, pour prolonger leur pénible voyage,
» Un obstacle subit vint glacer leur courage.
» Etendus autour d'eux en immenses réseaux,
» Des herbages touffus au loin couvrent les eaux ; (60)
» Au milieu de sa course, immobile, enchaînée, *97*
» La quille des vaisseaux en est environnée,
» Et, malgré les rameurs tout-à-coup s'arrêtant,
» Sur la mer est captive en un lien flottant.
       » La terreur les saisit ; aux bornes dé la terre
» A leurs vaisseaux le Ciel vient déclarer la guerre.
« Armés contre leur chef, tramant de noirs complots,
» Ils veulent par sa mort mettre un terme à leurs maux.
       » Colomb, dans leur effroi, vainement les rassure ;
» Et sans doute qu'alors, secondant la nature,
» Immolant ce grand homme, une coupable main
» Du nouvel hémisphère eût fermé le chemin ;
» Mais le Ciel épargna ce crime à ma patrie.
» Soudain du haut des mâts un Castillan s'écrie :
» Terre ! terre ! à l'instant, répétant ces doux mots, (61)
» De joyeuses clameurs les portent sur les flots.
» Les regards attachés à cette plaine immense,
» Tous y cherchent l'objet d'une longue espérance ;
» Il se confond encore avec l'azur des cieux.
» Bientôt sur l'horizon à leur oeil curieux
» Il présente ses champs, ses gazons, son feuillage ; *98*
» O bonheur ! ô transport ! ils touchent au rivage.
» Les habitans vers eux courent de toutes parts ;
» Quel étonnant spectacle a frappé leurs regards !
» Une vaste cité que font mouvoir nos rames
» S'arrête au milieu d'eux, vomit au loin des flammes ;
» Elle brave les vents, leur commande, et des dieux
» De ce volcan nouveau sont sortis à leurs yeux.
» Colomb, au milieu d'eux descendu sur la rive,
» La parcourt, entouré de leur troupe craintive,
» Et, de notre industrie en leur portant les dons,
» Des arts européens, dans d'utiles leçons,
» A ce peuple étonné vient prêter la puissance.
» Tel, exerçant au loin son heureuse influence,
» Aux astres qu'il régit et visite en leur cours
» Le soleil de ses feux prodigue le secours,
» Et sur leur globe obscur son image grossière
» Verse du haut des cieux les flots de sa lumière. »
Le repas, animé par ces doux entretiens,
De leur tendre amitié resserre les liens,
Mais pour d'autres plaisirs que dans ce jour de fête,
En sortant du banquet, à Cortez on apprête,
Zamor dans un jardin, frais et paisible enclos,
Près des murs du palais, a conduit le héros.
Des arbres variés de forme et de feuillage *99*
Y mêlaient leurs rameaux pour couvrir un bocage.
Loin de leur sol natal apportés sur les mers,
Des jardins castillans les arbustes divers (62)
Près d'eux levaient leurs fleurs et leurs tiges fragiles ;
D'énormes végétaux, prisonniers moins dociles,
Offraient pour les porter leurs troncs hospitaliers ;
La vigne s'élançait au sommet des palmiers ;
Comme sur ces treillis, appui de sa faiblesse,
Son pampre y déployait sa grâce et sa richesse.
Ces arbres différens de leur feuillage épais
Ombrageaient les tapis d'un gazon toujours frais,
Et le sombre bocage à des danses légères
De ses voûtes prêtait les abris solitaires.
       Sur de folâtres jeux les jeux se sont portés :
Ainsi que le trio de ces divinités,
Compagnes de Vénus qu'en ses fables brillantes
La docte Antiquité nous peignit si riantes,
Trois danseuses d'abord glissent sous les rameaux,
Puis, les bras enlacés, parcourent les berceaux.
Des grâces c'est-le port, c'est leur simple parure, *100*
Leurs guirlandes de fleurs, leur blonde chevelure,
Et leur taille élégante, et l'accord de leurs pas ;
Mais un voile léger couvre encor leurs appas. (63)
       Près d'elles Zulema, non moins belle, s'avance,
Foule aussi les gazons, les effleure en cadence,
Et, remplissant les airs de chants mélodieux,
Dirige, en l'animant, leur essor gracieux.
A l'ombre des bosquets, une foule empressée,
Pour répondre à ses chants, autour d'elle est placée.
       Le héros amoureux suit tous ses mouvemens ;
Au trouble sans objet, aux vagues sentimens,
Aux désirs incertains qui tourmentaient son ame,
Ont succédé l'amour et sa brûlante flamme.
Le modeste embarras de la timidité
A coloré le front de la jeune beauté ;
De l'amour, à son tour, elle sent les alarmes,
Et devine aisément le pouvoir de ses charmes.
       Cependant le soleil, en descendant des cieux,
Sous les mers a caché son globe radieux.
Dans le palais plus calme et que l'ombre environne,
Aux douceurs du repos par-tout on s'abandonne ;
Cortez le cherche eu vain ; le silence et la nuit *101*
Ne peuvent lui donner ce repos qui le fuit.
Astarté, qui l'obsède, en songe lui présente
De la jeune beauté l'image séduisante.


SOMMAIRE DU SIXIEME CHANT.

Zamor montre à Cortez les trésors de son Empire et les produits des arts qu'on y cultive. — Tableaux représentant les dieux. — Origine des sacrifices de sang humain. — Cortez veut joindre les plaisirs de l'Europe aux plaisirs de la cour de son hôte. — On élève un théâtre ; un drame allégorique y représente le triomphe de l'Europe sur l'Amérique. — Le lendemain, Cortez se rend dans une forêt pour y abattre les bois nécessaires à la construction de sa flotte. — Le souvenir de son amante le suit dans cette forêt. — La Volupté et l'Avarice achèvent de le séduire. — Elles pénètrent avec lui dans un antre rempli d'or. — Cortez forme le dessein d'abandonner son entreprise. — Ariel descend du ciel, et l'arrête au moment où il conduisait ses Castillans pour enlever l'or que renfermait l'antre.

Par l'aurore annoncé, l'astre éclatant du jour *103*
Aux bords de l'horizon est déjà de retour,
Lorsque, recommençant sa brillante carrière,
Il vient, en leur rendant les traits de sa lumière,
Ranimer les mortels qu'il arrache au repos :
Il appelle Cortez à des honneurs nouveaux.
Zamor, qui l'a conduit dans une salle immense,
Lui fait de ses Etats connaître la puissance,
Et, parmi leurs trésors qu'il offre à ses regards,
Etale devant lui les produits de leurs arts,
Le glaive du soldat, sa lance meurtrière,
Ses pesans javelots, son aigrette guerrière,
L'or dont il est paré, ses anneaux, ses colliers, *104*
Les arcs, les dards aigus, les épais boucliers,
Et l'image des rois que forma la sculpture,
Et leurs faits glorieux que traça la peinture.
       Plus loin, cet art savant, dans de nombreux tableaux,
A célébrer les dieux consacre ses pinceaux.
Des attributs divins, d'ingénieux emblèmes
Distinguent le pouvoir de ces maîtres suprêmes,
Et, formés par les mains de leurs adorateurs,
Ils rappellent leurs traits et leurs sauvages moeurs.
       C'est le dieu de l'amour, non ce dieu plein de charmes,
Faible enfant qui combat avec de faibles armes,
Et n'a pour triompher qu'un arc et ses attraits ;
L'homme l'a peint ici sous de farouches traits ;
Il ne soupire point, il parle avec audace,
Caresse quelquefois, et plus souvent menace. (64)
       Et le dieu de l'hymen : aux époux qu'il conduit
Deux liens inégaux sont présentés par lui ;
Sous son féroce joug un odieux partage
De la plus douce loi fait un dur esclavage.
       Et le dieu des combats : terrible et menaçant,
Ce dieu boit dans son casque et des pleurs et du sang ;
Le sang est le seul prix que cherche sa vaillance ; *105*
Mais pour guide à l'honneur le sien est la vengeance. (65)
       Et vous, aimable Paix, douce divinité,
On vous voyait aussi, mais triste et sans beauté ; (66)
Ces charmes que nos coeurs prêtent à votre image
Ne l'embellissaient plus chez ce peuple sauvage :
Une lance brisée, et le deuil et les pleurs,
Remplaçaient l'olivier, vos épis et vos fleurs.
Chère au dieu de la guerre et pansant ses blessures,
La paix à des vaincus rappelait leurs injures,
Loin de le retenir excitait leur courroux,
Ranimait leur vigueur, et préparait leurs coups.
       Près d'eux le sang humain qu'à la terre il demande
Sur un affreux autel est porté pour offrande ;
La victime paraît ; sous les couteaux sacrés
Par un prêtre imposteur ses flancs sont déchirés.
« Quelle inhumanité ! Dieu ! quel horrible usage !
» Quoi ! dit Cortez, le Ciel reçoit-il cet hommage ?
» Non, Zamor ; mais vos coeurs et des penchans cruels *106*
» Ont seuls créé ces dieux ennemis des mortels. »
       « Le Ciel, répond Zamor, dans un traité funeste,
» Nous imposa des lois que ce peuple déteste ;
» Un arrêt rigoureux qui conduisit leurs mains,
» En liant nos aïeux par des voeux inhumains,
» Les soumit à ce culte en des jours de détresse. »
       Le Cacique aussitôt à sa fille s'adresse :
« Zulema, votre voix, unie aux chœurs sacrés,
» Souvent chanta ces faits dans des jours révérés ;
» Répétez-les ; charmez notre oreille attentive. »
La princesse, que trouble une pudeur craintive,
En silence un moment d'abord baisse les yeux,
Puis commence en ces mots ses chants mélodieux :
« Un dieu dans son courroux, ou le hasard peut-être,
» Dans les déserts du nord jadis avait fait naître
» Un monstre, qui, fuyant ce sol inhabité,
» Fut conduit parmi nous par sa voracité.
» Redoutable exilé de ces rives lointaines,
» Pour être leur fléau transporté dans nos plaines,
» D'un Empire étendu cet horrible animal
» Bientôt fut la terreur par son corps colossal.
» Un long poil ajoutait à son aspect sauvage ;
» Lorsque, gorgé de sang et lassé de carnage,
» Dévoré par la soif il entrait dans les eaux, *107*
» On croyait voir une île au milieu des roseaux ;
» Et ce poil hérissé sur ses membres énormes
» Dans ses bonds menaçans les rendaient plus difformes.
» Par-tout il répandait le deuil et le trépas ;
» Les guerriers s'assemblaient comme pour les combats,
» Ce hideux ennemi, s'avançant plein d'audace,
» Bravait leurs bataillons écrasés sous sa masse.
       » Des mortels le Ciel seul pouvait sauver les jours,
» Et du Ciel nos aïeux imploraient le secours.
» D'un farouche vainqueur pour délivrer la terre,
« Ils s'adressaient au dieu qu'on invoque à la guerre ;
» Ils l'invoquaient en vain ; de la férocité
» L'affreux tableau charmait cette divinité ;
» Dans ses sanglans effets, cette guerre nouvelle
» Offrait un doux spectacle à son ame cruelle.
» Pressé par un danger sans cesse renaissant,
» Privé de protecteurs et sans eux impuissant,
» Ce peuple, dans ses maux n'ayant d'autre espérance,
» D'un déplorable prix paya sa délivrance.
» De son dieu sanguinaire il contenta les yeux ;
» Un traité lui promit des plaisirs odieux ;
» On forma par le sang de victimes humaines
» La rançon de ce sang qui coulait dans les plaines.
» De ce honteux tribut s'assurant à jamais, *108*
» Au terrible animal le dieu lança ses traits.
» De sa victoire encor nos champs gardent la trace ;
» Ils montrent les débris de cette horrible race ;
» Souvent les voyageurs, dans leur course arrêtés,
» Ont porté sur ses os des yeux épouvantés. » (67)
       Elle dit : son regard, qui par degré s'anime,
Peint dans ses mouvemens ce que sa voix exprime.
Cortez, les yeux fixés sur la jeune beauté,
En l'admirant, écoute avec avidité.
Au récit de ces faits sa grande ame est émue,
Et d'une horrible scène il détourne la vue.
       Cependant le héros, à nos arts plus parfaits *109*
De l'art encor grossier comparant les essais,
Dans ces jours de plaisir, veut de notre industrie
Présenter le spectacle à cette cour amie,
Et pour elle imiter l'un de ces jeux brillans
Par la science offerts aux peuples opulens.
       La main de ses guerriers orne avec élégance
Un théâtre pompeux qu'on dresse en leur présence ;
Le peuple européen, son triomphe en ces lieux,
Ont formé le sujet d'un drame ingénieux.
On y voit deux mortels, des deux Mondes l'image ;
L'Eternel les créa ; sa sagesse partage
Les dons que leur destine un père bienfaisant.
Le premier reçoit l'or, métal, éblouissant,
Et pourtant sans pouvoir pour exercer l'empire
Aux humains accordé sur tout ce qui respire.
L'autre reçoit le fer ; il s'afflige ; sa main
Sur le métal obscur, objet de son dédain,
Voudrait porter l'éclat de cet or qu'il envie.
A d'utiles essais il consacre sa vie :
Déjà s'est épuré le minéral grossier ;
Placé par des vulcains sur un ardent brasier,
Il prend les ornemens que le travail lui donne ;
Il s'étend, s'applatit, se courbe, se façonne ;
Grâce aux nouveaux efforts d'un art plus délicat, *110*
Des métaux précieux il imite l'éclat.
       Mais bientôt il n'est plus une vaine parure ;
Pour un plus noble emploi créé par la nature,
Il sert l'activité dans ses divers travaux,
En tenailles, en soc, en haches, en ciseaux ;
Il construit des palais, rend la terre féconde,
Et creuse le sapin pour voyager sur l'onde.
       Le mortel dont le fer seconde les desseins,
Oubliant désormais ses injustes dédains,
D'un glaive destructeur veut armer son courage.
Ses traits ont des forêts percé l'hôte sauvage ;
Rien n'échappe à leurs coups, mais ils sont purs encor.
Enfin il va dompter le possesseur de l'or ;
La force seule a droit de gouverner la terre ;
A la richesse oisive il déclare la guerre,
Et, pour le dépouiller, d'un rival indolent
Court envahir l'Etat moins guerrier que brillant.
       Le Dieu de l'Univers, pour juger leur querelle,
Arbitre souverain, à ses pieds les appelle :
Le Ciel va prononcer d'immuables arrêts.
Des deux Mondes rivaux dont ils offrent les traits
Ces frères ennemis étalent les richesses,
Les biens, du Créateur inégales largesses.
L'un des deux a conduit de farouches guerriers, *111*
Moins forts qu'impétueux, moins vaillans que grossiers ;
Peuples sans industrie, enfans de la nature,
Ils méprisent nos arts, et les champs sans culture
Présentent à leur main, prodiguent sous leurs pas
Les gazons de leur lit, les fruits de leurs repas.
L'or est leur ornement ; mais, métal inutile,
Il brille sans travail dans leur main inhabile.
       L'autre est environné de monarques puissans,
D'hommes laborieux, de guerriers menaçans ;
L'Européen sans peine en eux peut reconnaître
Les habitans chéris des lieux qui l'ont vu naître.
Il se plaît à revoir ces divers potentats,
Qui, maîtres de l'Europe, illustrent ses Etats ;
Ce roi, si jeune encor, ce Charles dont l'histoire
Doit flétrir les talens et célébrer la gloire ; (68)
Et ce prince voisin, son rival généreux,
Plus loyal que prudent, plus admiré qu'heureux,
Chevalier magnanime et souverain peu sage,
De ses légers Français et l'idole et l'image ; (69)
Et ce monarque anglais, dont le farouche cœur *112*
Joint l'orgueil d'un tyran à l'orgueil d'un docteur. (70)
       Chaque prince a sa cour ; il commande, on admire
Les arts dont les travaux font fleurir son Empire.
Sous d'énormes fardeaux, élevés sans efforts,
Des rouages mouvans font crier leurs ressorts.
La nature est vaincue ; une utile industrie
Des succès qu'elle obtient enrichit la patrie.
Aux peuples policés, pour remplir leurs loisirs,
Par ses doctes secrets elle offre des plaisirs,
Et de l'éclat du luxe entourant ses merveilles,
Charme dans les cités leurs yeux et leurs oreilles.
Des cordes que l'archet touche rapidement
S'ébranlent sous des doigts toujours en mouvement ;
Le souffle cadencé que la mesure guide
D'un tube harmonieux sort ou lent ou rapide, (71)
Et les sons de l'accord, opposés, confondus,
Ont ensemble cessé, sont ensemble entendus.
       Quel spectacle brillant ! quoi ! l'arme de la guerre,
Le salpêtre n'est plus qu'un impuissant tonnerre !
De son feu si cruel, au milieu d'un combat, *113*
La foudre n'a gardé que le bruit et l'éclat. (72)
Sans danger il mugit ; sans fureur il menace ;
Avec pompe il s'élève ; il éclate avec grâce,
S'épanouit en gerbe, et s'assemble en faisceaux.
       L'arbitre des destins juge les deux rivaux,
Et, des cieux attentifs soulevant la balance,
Aux arts, à l'industrie il soumet l'opulence.
L'Europe désormais doit régir l'Univers.
De bruyantes clameurs tous remplissent les airs ;
Dans cette fiction, de sa propre victoire
Le guerrier castillan a reconnu l'histoire.
De nouveau cependant mettant fin à ces jeux,
Le soleil dans les flots éteint ses traits de feux.
La nuit du haut des airs au loin verse ses ombres,
Et de son char d'ébène étend les voiles sombres.
Quand l'astre, de retour aux bords de l'horizon,
Une seconde fois a doré les gazons,
Et revient éclairer les travaux qu'il ramène,
Cortez sort du palais, et, traversant la plaine,
En dirigeant leurs pas sur le penchant des monts,
Vers d'immenses forêts conduit ses compagnons.
C'est là que la nature avec magnificence *114*
A sur un sol fécond déployé sa puissance :
De ses grands végétaux élancés vers les cieux
La force et la hauteur y confondent les yeux.
Ces arbres variés de forme et de feuillage
Sur un plan incliné s'élèvent en étage.
Les uns sont rapprochés, frères majestueux,
Mais nus jusqu'à leur cime ils se pressent entre eux ; (73)
Sous le panache vert de leur tête mouvante
La grappe de leur fruit autour d'elle est pendante.
D'autres sur ces longs bras qui garnissent leurs troncs
D'un arbuste flexible ont reçu les festons ;
Ils forment, en serrant leurs rameaux innombrables,
Des masses de verdure au jour impénétrables.
Auprès d'eux, abattus sous les efforts du temps,
Gisent de la forêt les anciens habitans,
Par l'insecte creusés, peuplés par le reptile ;
On prendrait ces vieux troncs qui leur servent d'asile
Pour les socles brisés qu'au voyageur surpris
Athènes et Palmire offrent dans leurs débris ;
Ils tombent en poussière, et les ronces et l'herbe
Enveloppent leur faîte autrefois si superbe.
Les guerriers castillans font, la hache à la main, *115*
Dans ces palais des bois un spacieux chemin.
Déjà, sappé par-tout dans sa voûte fragile,
De l'édifice altier tombe le pérystile ;
La troupe, de ses coups attaquant à regret
Un géant qui long-temps domina la forêt,
Avec de longs efforts sous sa tige le mine,
Et, l'entourant au bruit de sa lourde ruine,
Pour tronquer son long fût, briser ses chapiteaux,
Sur l'antique colonne unit tous les travaux.
Bientôt, du sol natal descendant au rivage,
Pour braver l'aquilon et s'offrir à l'orage,
Sur les flots élevant, mais avec majesté,
Son magnifique tronc par le vaisseau porté,
Loin des hautes forêts qu'ornait sa tête altière
Les nochers la verront et plus droite et plus fière.
Si l'habitant des champs sur les mers quelque jour,
Contraint d'abandonner son paisible séjour,
Le chaume du hameau, la serpe et la charrue,
Cherche en d'autres climats une terre inconnue,
Accablé de regrets, isolé sur les mers,
A l'aspect du long mât agité dans les airs,
L'esprit encor rempli de l'asile champêtre,
Il se rappelera les lieux qui l'ont vu naître,
Et le champ nourricier, et le bois écarté *116*
Dont un-arbre pareil doublait l'obscurité.
       Cependant, au milieu des travaux qu'il ordonne,
Aux soins d'un fol amour le héros s'abandonne :
« Heureux, dit-il, celui qui, libre dans son choix,
» De son coeur sans rougir peut écouter la voix !
» Heureux, trois fois heureux, celui que la patrie
» N'appelle qu'aux devoirs d'une tranquille vie ! »
Il dit, et, se formant un tableau séducteur
De cet objet chéri dont est rempli son coeur,
Dans son image encore il revoit son amante,
Se peint ses pas légers, suit sa danse brillante,
Et des doux souvenirs, de ses traits, de sa voix,
Nourrit sa rêverie en errant dans ces bois.
« Pourquoi dans les périls d'une guerre cruelle
» Consumer des instans que le plaisir appelle ?
» Faudra-t-il, quand mes jours, trop long-temps agités,
» Pourraient couler en paix au sein des voluptés,
» Quand de deux ans de maux, de deux ans de constance
» Je pourrais sans danger trouver la récompense,
» Pour illustrer mon nom renoncer au bonheur,
» Et, séduit par l'espoir de ce frivole honneur,
» Sans goûter le repos dont je sens tous les charmes,
» Passer ainsi ma vie au milieu des alarmes ? »
Tandis que de la gloire, en ce honteux oubli, *117*
Par ces lâches pensers son esprit est rempli,
Les monstres infernaux, achevant leur ouvrage,
Prennent de deux guerriers les traits et le langage,
Dans les bois qu'il parcourt s'approchent du héros,
Et, sûrs de leur succès, lui parlent en ces mots :
« De la guerre un moment laissons les soins terribles ;
» De ces bois parcourons les retraites paisibles ;
» Viens, Cortez, suis nos pas, et par d'obscurs chemins,
» Par des détours secrets gagnons les monts voisins.
» Heureux mortel, c'est là qu'une terre inconnue,
» Pour payer tes exploits, veut offrir à la vue
» Des trésors qui, sans fruit prodigués dans son flanc,
» Ici sont négligés par un peuple indolent. »
       L'Avarice, à ces mots, le précède, et sans peine
Loin de ses Castillans avec elle l'entraîne.
Sous des rameaux touffus, plein d'ardeur, il la suit ;
Elle franchit les bois, jusqu'au mont le conduit,
Et d'un antre profond dont elle orne l'entrée
Visite avec Cortez l'enceinte retirée.
       Le métal dont le ciel a fait don à ces lieux
Sur les parois de l'antre éblouissait les yeux.
En paillette brillante, en éclatantes veines,
En filons, pour orner ces voûtes souterraines,
L'or par-tout à la main se livrait sans efforts. *118*
Cortez avidement contemple ces trésors.
L'Avarice triomphe : « Eh bien ! vois, lui dit-elle,
» Sur ta tête, à tes pieds, ce terrain étincelle ;
» Mais le sol sous nos pas dérobe à tes regards
» Des monceaux de cet or à sa surface épars.
» Abandonne à jamais ce camp où la victoire
» N'offrirait à ton bras qu'une inutile gloire ;
» Jouis de ton bonheur ; c'est ici qu'en son sein
» La terre à ton audace assure un prix certain ;
» C'est ici que la paix d'une heureuse retraite
» T'éloignant de ces soins d'une vie inquiète,
» Triomphant, tu verras la Fortune et l'Amour
» De nouvelles faveurs te combler chaque jour. »
Elle dit : cet espoir de bonheur, de richesse,
Dans le coeur de Cortez fait taire la Sagesse.
Auprès des Castillans il retourne empressé :
« Venez, abandonnez un dessein insensé ;
» Venez, et ravissons ses trésors à la terre.
» Près de ces lieux son sein, cent fois mieux que la guerre,
» Mieux qu'un siège pénible à mon ordre entrepris,
» D'un voyage lointain vous réserve le prix. »
On le suit, et déjà tous entourant leur guide,
Sur ces riches caveaux portent un oeil avide.
       Cependant, au héros pour prêter son appui, *119*
Le génie Ariel des cieux veillait sur lui.
Du haut de l'Empirée il le voit, il s'empresse ;
Avec rapidité vers la terre il s'abaisse,
Y descend, et soudain de son corps radieux,
En s'offrant à Cortez, ferme l'antre à ses yeux.
« Arrête, s'écrie-t-il d'une voix de tonnerre,
» N'ajoute point aux maux dont l'or couvre la terre ;
» Les trésors odieux que vont toucher tes mains
» Ne sortiront pas seuls de ces lieux souterrains ;
» Ils vont alimenter la source trop féconde
» De malheurs, de forfaits, dont est souillé le Monde.
» Crains, coupable mortel, que la postérité
» Plus tard ne les reproche à ta cupidité.
» Si votre Europe, un jour, souveraine imprudente,
» Doit ravir à ces monts l'or que leur sol enfante,
» Qu'il en soit retiré par d'autres que par toi.
» Ton Dieu t'appelle ici pour y porter sa loi ;
» Dans ta noble entreprise où brille sa puissance
» Il a jusqu'à présent dirigé ta vaillance ;
» Mais ses arrêts divins ne t'ouvrent pas ces bords
» Pour y venir puiser de perfides trésors.
» Fuis cet antre, Cortez ; termine cet ouvrage
» Qui loin de ton armée enchaîne ton courage ;
» Et, vainqueur à la fois de l'or et de l'amour, *120*
» Hâte-toi de quitter ce dangereux séjour. »
Ainsi dit Ariel ; à sa voix menaçante
Le chef des Castillans a fui plein d'épouvante.


SOMMAIRE DU SEPTIEME CHANT.

Cortez quitte ses alliés.— Ces peuples l'aident à transporter les bois de la flotte. — Cortez arrive dans son camp. — On construit des vaisseaux ; on les lance sur le lac, et Olmedo les bénit.— Gusman est placé sur le rivage, pour veiller pendant la nuit à leur conservation.— Guatimozin fait prendre les armes aux Mexicains, et les embarque sur des canots pour venir attaquerla flotte. — Gusman, pour avoir seul la gloire de repousser cette attaque, n'éveille point l'armée. — Les Mexicains montent sur un des vaisseaux, où un horrible combat s'engage. — Guatimozin met le feu à la flotte, et perce Gusman de sa lance. — Cortez, éveillé par les cris des combattans, marche vers le lac, et met en fuite les Mexicains. — Armand, pour arrêter les progrès de l'incendie, détache un vaisseau, et est emporté avec lui sur le lac. — Il est entouré par les ennemis. — Cortez vole à son secours. — Tous deux vont dégager des Castillans prêts à tomber au pouvoir de l'ennemi. — Armand défend Cortez à son tour ; il est fait prisonnier.

CHANT SEPTIÈME

Cependant du héros par le Ciel défendu *123*
Le grand coeur à la gloire est désormais rendu.
Par ses soins de nouveau sous les dents de la scie,
Sous le tranchant du fer la quille est applatie,
Et des ais délicats, et le lourd madrier,
Et le solide appui, sortent d'un tronc grossier.
On arrondit le mât, on façonne l'antenne ;
Des cylindres roulans les portent dans la plaine,
Ou sur l'essieu d'un char sans peine ils sont traînés.
Quand ces travaux divers sont par eux terminés,
A regagner le camp les guerriers se préparent,
Et de leurs alliés enfin ils se séparent.
       Pour transporter au loin ces énormes fardeaux, *124*
Pour terminer la flotte,et la livrer aux eaux,
Une troupe robuste, aux Castillans unie,
A pas pesans les suit, et quitte sa patrie.
Courbés et tour à tour de ces masses chargés,
Ils traversent les champs, avec ordre rangés. (74)
       Ainsi de l'Africain les familles errantes
Cherchent le sol nouveau qui recevra leurs tentes,
La peuplade transporte et le toit protecteur,
Et l'attirail rustique, et les parcs du pasteur ;
Sur le dos du chameau la charge au loin résonne ;
Le désert qui l'entend de leur marche s'étonne.
Mais Cortez, par son camp chaque jour attendu,
Aux yeux de ses soldats enfin a reparu ;
Après un long trajet auprès d'eux il arrive.
Avec empressement on porte sur la rive,
On assemble, on polit les membres des vaisseaux ;
Le compas les mesure ; et le bruit des marteaux
Et les coups de la hache au loin se font entendre.
L'oeil voit ces vastes corps s'élever et s'étendre,
Et couvrant les contours de leur flanc caverneux, *125*
Le bitume l'enduit de son suc onctueux.
       Lorsque Cortez, liant son salut et sa gloire,
Pour refuge aux guerriers n'offrit que la victoire, (75)
Et déjà descendu sur le sol mexicain,
Détruisit ses vaisseaux embrasés par sa main,
Aux feux qu'il allumait il prit soin de soustraire
Et du mât les appuis, et la voile légère,
Et ces flexibles bras qui, par un art savant,
L'attachent à l'antenne, et l'opposent au vent.
Ils forment de nouveau, grâce à des mains habiles,
L'ornement de la flotte et ses ailes agiles. (76)
       Pour lancer sur les eaux ces mobiles palais,
L'armée à d'autres soins se livre désormais.
En pente devant eux on creuse le rivage ;
L'arène s'aplanit, et pour ce grand ouvrage,
En attendant la gloire et le jour des combats,
Au camp sont employés les loisirs des soldats.
Ils viennent désarmés ; on travaille, on s'empresse,
Et sous leurs bras nerveux le sol cède et s'abaisse.
       Telle on voit la fourmi, sur un terrain désert, *126*
Creuser le magasin qui la nourrit l'hiver :
L'une traîne un fardeau loin des murs de la ville ;
L'autre au lieu du travail retourne plus agile ;
On se joint, on se croise, et de mille façons,
Le sable est animé sous leurs noirs bataillons.
       Au milieu de la foule autour d'elle assemblée,
La flotte cependant soudain s'est ébranlée.
La masse qu'un levier a mise en mouvement
Glisse, descend, du bord tombe rapidement ;
Comme, en se détachant, une roche pendante
Bondit, roule, et du Rhin trouble l'onde naissante.
       Déjà le mont flottant, par le bassin porté,
Dans son cristal se joue avec agilité ;
Ouverte devant lui, la vague mugissante
S'enfle pour l'entraîner, le soulève, écumante ;
Et le flot qui jaillit, en humectant son flanc,
De ses coups vient frapper le vaisseau vacillant.
Le long mât se balance, en quittant le rivage ;
Le regard étonné le suit à son passage ;
Soutenu par le pont dont il est l'ornement,
Sous ses nombreux liens, dans son lent mouvement,
De la rive voisine on le prendrait sans peine
Pour l'arbre desséché, qui, dominant la plaine,
Et les humbles bosquets et le toit des hameaux, *127*
Lève une tête aride et d'informes rameaux.
       Cependant, au milieu d'une foule pieuse,
D'OImedo retentit la voix religieuse ;
Il donne à ces grands corps des protecteurs divins,
Les bénit, leur promet de glorieux destins,
Et les confie au lac sous un nom tutélaire. (77)
De ses derniers rayons le dieu du jour éclaire
Et la flotte naissante et ce tableau touchant.
       L'astre s'est replongé dans les mers du couchant ;
La nuit vient, le guerrier retourne dans sa tente.
Cortez craint le danger que ce moment présente.
Les vaisseaux près du camp sont à l'ancre enchaînés ;
D'ennemis sur ces bords ils sont environnés ;
Le peuple mexicain, que cette heure seconde,
Peut, en les attaquant, se réunir sur l'onde.
Cortez prévient l'armée ; il appelle Gusman :
« Rassemble les guerriers sous ton commandement ;
» Qu'ils veillent près d'ici ; Guatimozin peut-être
» Attend notre départ et la nuit pour paraître ;
» Reste sur cette plage, et, dans l'obscurité,
» Gusman, si jusqu'à toi quelque bruit est porté,
» Si de loin dans le port tu vois briller des armes, *128*
» Fais par des cris d'effroi connaître tes alarmes ;
» Dans ce poste sur-tout, d'un transport imprudent,
» Guerrier, défend ton coeur, quelquefois trop ardent.
» Ah ! qu'à tes seules mains un vain désir de gloire
» Ne livre point le soin de fixer la victoire ;
» Aux pièges de la nuit, à d'incertains combats
» Garde-toi d'exposer le sang de mes soldats.
» Ces lauriers, notre but et notre récompense,
» Ainsi qu'à la valeur sont dus à la prudence. »
Il dit : Gusman, soumis aux ordres du héros,
Veille lorsque le camp s'abandonne au repos.
       L'ombre couvre ces lieux ; la rive est plus tranquille ;
Le chef des Mexicains s'arme, parcourt la ville,
Et la nuit réunit ses nombreux habitans.
Dans l'enceinte du port, chargé de combattans,
Des agiles canots la phalange s'assemble ;
A la voix du Cacique ils s'éloignent ensemble ;
Séparés, réunis, ils forment sur les eaux
De longs rangs divisés en espaces égaux.
La nef du lac paisible entr'ouvre la surface,
Se blanchit sous l'écume et laisse au loin sa trace.
Ainsi, dans ces étangs où le cygne argenté
Nage majestueux et fier de sa beauté,
Par cent détours allant et revenant sur l'onde, *129*
Il resserre, il étend sa troupe vagabonde,
Se plonge, reparaît, et froisse dans ses jeux
Les roseaux que nourrit un sol marécageux.
       Le Cacique, en partant, court, examine, ordonne,
Défend que du combat le cri guerrier résonne,
Devant ses Mexicains vogue, de toutes parts
Sur les rangs réguliers promène ses regards,
Sous les feux,de la nuit les dirige en silence,
Et vers ses ennemis, audacieux, s'avance.
       Le bruit lointain du flot, par la rame poussé,
Parvient jusqu'à Gusman sur l'arène placé.
Gusman pour s'illustrer aurait donné sa vie ;
Entouré de héros, dévoré par l'envie,
Depuis son arrivée il attendait en vain
Le moment où le sort lui permettrait enfin
D'associer sa gloire à la gloire commune.
« De ce hasard heureux bénissons la fortune,
» Dit-il à ces guerriers qu'il guidait aux combats ;
» Récemment, comme moi, conduits dans ces climats,
» Vous n'avez point encor, Castillans intrépides
» Obtenu ces lauriers dont nos coeurs sont avides ;
» Aujourd'hui le destin se prononce pour vous ;
» J'entends les ennemis qui s'avancent vers nous.
» Aux plus brillants exploits quand l'honneur nous appelle, *130*
» Irons-nous refuser cette faveur nouvelle ?
» A partager le prix de nos nobles travaux
» N'allons point follement inviter nos rivaux ;
» Seuls et sûrs du succès, marchons à la victoire ;
» Amis, plus de danger nous promet plus de gloire. »
Vers le tillac voisin s'élançant à l'instant,
Il place ses-soldats sur ce rempart flottant.
Mais de l'onde agitée augmente le murmure ;
Les Mexicains serrés, couverts de leur armure,
Dans des rangs défendus par leurs longs javelots,
Côte-à-côte placés s'élèvent sur les flots,
Comme un vaste terrain qu'un bois touffu domine,
Et qui, couvrant les mers de sa lourde ruine,
D'un continent voisin sur l'Océan jeté,
A la cime des flots glisse avec majesté.
       Vers Gusman le Cacique impatient se porte ;
L'élite des guerriers dans des canots l'escorte.
Sur le pont il s'élance ; il est par eux suivi ;
L'édifice flottant est sans peine envahi.
Sur ce théâtre étroit, offert à leur courage,
Un horrible combat dans tous les rangs s'engage.
Mexicains, Castillans, l'un sur l'autre entassés, *131*
Frappant bras contre bras, front contre front pressé, (78)
S'attaquent furieux, mais se meuvent à peine ;
Soutenu par les flots du torrent qui l'entraîne,
L'assiégeant qu'ont couvert les ombres du trépas
Semble sur l'assiégé porter encor ses pas.
       Guatimozin triomphe ; .il croit tenir sa proie.
Le Cacique cruel pousse des cris de joie ;
Il sourit en voyant que ce premier succès
Du reste des vaisseaux facilte l'accès.
Une torche à la main, sur la flotte ennemie
Il court, nouvel Hector, et porte l'incendie.
Aussitôt, s'élevant avec rapidité,
Le feu, sur les vaisseaux par le vent excité,
Sur le chêne et le pin que couvre le bitume
De la poupe à la proue en un moment s'allume.
       Déjà plus violent, l'élément destructeur
Monte et jusqu'à l'antenne a porté sa fureur.
Guatimozin revient ; tout sert son espérance ;
Gusman va succomber, et de son imprudence
Ce chef ambitieux veut qu'une noble mort
Ou qu'un heureux combat répare au moins le tort.
Défiant le Cacique, il le cherche et l'appelle ; *132*
Par sa voix, par le fer qui dans l'ombre étincelle,
Vers lui son ennemi de loin est attiré.
       « En vain, dit-il, mon bras du tien est séparé ;
» Cette lutte pour toi n'en est pas moins à craindre. »
Sur la foule, à ces mots, sa lance va l'atteindre,
A la gorge le frappe, et tarit à la fois
Les sources de la vie et celles de la voix ;
       Le peuple mexicain, que ce triomphe anime,
Sent doubler son ardeur, et par des cris l'exprime.
Cortez sort de sa tente en entendant ces cris.
Quel horrible spectacle a glacé ses esprits !
Gusman ne paraît point ; sur la flotte enflammée
Montent en tourbillons des torrens de fumée.
Le reste des 'soldats, au sommeil arraché,
A la voix du héros sur ses pas a marché.
Il arrive avec eux sur la rive déserte ;
L'un des légers canots dont son onde est couverte
Vers le lieu du combat est par lui dirigé ;
Il vole, atteint le pont de Mexicains chargé ;
La mort et la terreur signalent son passage.
       Aux lieux inhabités où le Maure voyage,
Où l'Arabe conduit ses pénates errans, *133*
Quand un sable rapide ou des feux dévorans (79)
Ont à la caravane apporté l'épouvante,
De dévots pélerins une troupe imprudente,
Et l'avide marchand et l'actif voyageur,
Evitent, pleins d'effroi, l'ouragan destructeur.
       Ainsi devant Cortez la foule se disperse ;
Comme un souffle brûlant, il frappe, il la renverse.
Le vaincu qui chancèle, en cherchant un appui,
Pousse son compagnon qu'il entraîne avec lui,
Retient son bouclier, saisit sa chevelure ;
Us tombent submergés par leur pesante armure.
Mozain devant Cortez qu'il voudrait éviter
Sur les appuis du mât se hâte de monter ;
Le héros triomphant l'atteint dans cet asile.
Tandis qu'il se débat sur son soutien fragile,
Le cordage se rompt, et, le bras étendu,
Le guerrier aux débris est resté suspendu.
Sur le tillac sanglant Cortez le précipite ;
Il glisse dans le lac qu'en tombant il agite.
       Le seul Guatimozin, les yeux étincelans, *134*
Intrépide, résiste aux coups des Castillans.
Antonio le voit : le jeune téméraire
Veut monter sur le pont et devancer son père.
Gonsalve est accouru ; pour le jeune guerrier
II redoute le sort d'un combat meurtrier.
Le prudent Castillan sur son fils qui s'avance
Voit de Guatimozin se suspendre la lance ;
Il retire l'enfant, le coup à son côté
Dans le vangue des airs sans effet est porté ;
La lance est sans appui, Guatimozin chancèle ;
Dans l'onde bouillonnante il s'enfonce avec elle.
       Cependant tout a fui ; des feux toujours croissans
Armand veut arrêter les progrès menaçans.
Il s'en approche seul ; mais Almar et sa fille
Ont reconnu son casque à l'éclat dont il brille.
« Ah ! les dieux, dit Almar, enfin m'ont :exaucé ;
» C'est ce traître ennemi dont le fer m'a blessé. »
En prononçant ces mots, au combat il s'apprête ;
Azema s'en effraie, et par ses cris l'arrête.
« Mon père, retenez un dangereux courroux ;
» Que votre fille encor s'expose aux premiers coups,
» Ou plutôt pardonnez… dans sa fureur peut-être…
» Ce vainqueur ignorait… s'il avait pu connaître
» Votre nom, ma douleur… ô, mon père, arrêtez, *135*
» Ou qu'Azema du moins expire à vos côtés. »
       Mais l'incendie au loin ne s'étend point encore :
Armand parcourt le pont du vaisseau qu'il dévore ;
Il veut, en l'ébranlant, détacher le lien
Qui, tandis qu'il s'embrase, à l'ancre le retient,
Et garantir la flotte en le lançant sur l'onde.
Pour l'éloigner d'Almar Azema le seconde ;
Sou père, son amant, se partagent ses vœux ;
Ces combattans, hélas ! lui sont chers tous les deux !
Quel que fût le vainqueur, le succès de ses armes,
Ses lauriers d'Azema feraient couler les armes.
       Par elle, par Armand le lien est brisé ;
Le foyer de laflamme est du bord repoussé,
Et le jeune Français sur le lac s'abandonne.
Réuni contre lui, l'ennemi l'environne ;
Il vogue, poursuivi par d'horribles clameurs,
Renverse lepilote, entraîne les rameurs,
Et brise leurs esquifs qu'il repousse avec peine.
       Dans ces lieux où Borée a de sa froide haleine
Des pôles ébranlé les fondemens durcis,
Et désolé des champs par les frimats blanchis,
Sur des flots dont l'hiver hérisse la surface,
Assiégé dans son cours par des monceaux de glace,
Tel le vaisseau, perdant de sa rapidité, *136*
Sur des rochers flottans se débat, arrêté. (80)
       Déjà des Mexicains la troupe plus ardente
Cerne, en la poursuivant, la carène brûlante ;
Des dards, de l'incendie à la double fureur
L'intrépide guerrier oppose sa valeur.
En vain de toutes parts le danger le menace ;
Aux ennemis, aux feux il s'offre avec audace.
       Mais Cortez, qu'a frappé la lueur de ces feux,
Voit le jeune Français enveloppé par eux ;
Contre les assaillans il se défend à peine ;
S'il n'est point secouru, sa défaite est certaine.
Aussitôt, s'élançant sur les canots flottans,
De l'un à l'autre il court, atteint les combattans,
Aussi prompt que l'éclair, dans son passage foule
La lance qui se rompt, le bouclier qui roule,
Et joignant son ami qu'il serre dans ses bras,
Partage ses dangers et l'arrache au trépas.
       Cependant, dans l'espoir d'une attaque facile,
Déjà des Castillans se portaient vers la ville ;
Sur la digue du lac, par des chemins obscurs, *137*
Le léger bataillon sans bruit gagnait les mûrs.
Le Cacique de loin le premier le découvre.
Dans cette nuit sanglante, à sa vaillance s'ouvre
Une lutte nouvelle ; il y vole, on le suit.
Dans leur marche arrêtés, les Castillans ont fui ;
Mais quelques-uns d'entre eux sont restés sans défense.
A grands cris appelé, soudain un peuple immense,
Moins timide en voyant ces guerriers peu nombreux,
Pour saisir cette proie, est accouru contre eux.
       Le disque du soleil ne brillait point encore ;
Mais déjà de ses feux, par les mains de l'Aurore,
Sur l'orient blanchi tous les canaux ouverts
En jets éblouissans les lançaient dans Jes airs.
Ces rubis et cet or qu'à la céleste voûte
Du haut d'un char de flamme il sème sur sa route,
Aux nuages portés, attachés à leurs bords,
Le devançaient, au Monde annonçaient ses trésors,
Et du ciel enrichi par leurs couleurs magiques
Pour son globe éclatant décoraient les portiques.
       Bientôt l'astre rapide, effleurant l'horizon,
S'élève étincelant et dore le gazon ;
La lumière naissante obliquement lancée
Transforme en diamans les gouttes de rosée ;
Détaché des coteaux qu'embellit son retour *138*
Le soleils sur les champs verse les flots du jour,
Et d'un affreux combat dévoilant le ravage,
Les débris au hasard jetés sur le rivage,
Et les morts et le sang répandus sur les eaux,
Eclaire de ses traits d'effroyables tableaux.
Cortez voit ces guerriers qu'une ardeur téméraire
Abandonne aux fureurs d'un peuple sanguinaire ;
Dans un noble dessein secondé par Armand,
Le héros aussitôt a mis en mouvement
Le flottant édifice où perce encor la flamme.
La voile mutilée, et le mât et la rame,
Par leurs communs efforts de ces feux défendus,
A leurs emplois divers désormais sont rendus.
       Vers la digue à l'instant Cortez de sa vaillance
Aux Castillans cernés court prêter l'assistance ;
Sur un sol qui s'incline il conduit son vaisseau ;
L'onde l'entoure encore, il la franchit d'un saut.
Son oeil a du combat au loin marqué la place ;
Il s'y jette, et là seul, mais fort de son audace,
Cherchant ses ennemis sur ce passage étroit,
Il tombe au milieu d'eux et les remplit d'effroi.
       Ainsi l'on vit jadis le vainqueur de l'Asie
Du sommet des remparts d'une ville ennemie
Tomber dans son enceinte, et jusqu'en leurs foyers *139*
Téméraire assaillant, poursuivant les guerriers
Seul, entouré par eux, être encore invincible. (81)
       Alexandre nouveau, plus sage, aussi terrible,
Cortez brave la mort pour sauver ses soldats.
Armand, fier d'un tel chef, s'élance sur ses pas.
Le glaive si puissant, dans leur main intrépide,
Pour s'ouvrir un chemin tourne en cercle rapide ;
La foule, à leur aspect, se retire ; tous deux
Couvrent les Castillans accourus auprès d'eux.
L'épouvante les suit ; le terrain les seconde ;
Mais ce sol resserré qui s'affaisse sur l'onde
Cède, tremble, se fend et croule sous leurs pas.
En monceaux tout-à-coup il tombe avec fracas,
Sur les rives du lac avec lui précipite
Les combattans mêlés dans sa chute subite,
Et Cortez est couvert de ses pesans débris.
       Sur lui les Mexicains accourent à grands cris ;
A son chef attaqué par un peuple innombrable
Armand fait un rempart de son bras redoutable.
Le héros expirant, sanglant, défiguré,
De la fange et des eaux est soudain retiré.
Un groupe de guerriers, qui s'empresse et l'escorte, *140*
Privé de sentiment dans son camp le transporte.
       Les autres Castillans et son vaillant ami
Sont restés exposés aux coups de l'ennemi.
La foule de son poids, de ses traits les accable ;
Ils tombent dans des flots de limon et de sable ;
Affaiblis et blessés, le fer, en ce danger,
Inactif désormais, ne peut les protéger.
Vaincus on les saisit ; sans peine on les enchaîne ;
Le peuple mexicain dans ses murs les entraîne ;
Et, captifs réservés pour un affreux trépas,
D'un vainqueur inhumain ils ont suivi les pas.


SOMMAIRE DU HUITIEME CHANT.

Les Mexicains célèbrent leur victoire. — Guatimozin rassemble leurs chefs à un festin qu'il leur donne dans son palais. — Les captifs castillans sont conduits au temple pour être immolés. — Description de ce temple. — Azema se trouve au nombre des guerriers chargés de la garde des Castillans. — Elle reconnaît Armand, brise ses liens, s'éloigne du temple avec lui, et l'accompagne dans le camp. — Description du démon du Fanatisme.— Il se rend à Mexico, et apparaît en songe à Guatimozin. — Il lui fait voir diverses nations du Nouveau-Monde déjà soumises par les Européens et opprimées par eux.

CHANT HUITIÈME

La ville a par des chants célébré sa victoire ; *143*
Son chef, qu'enorgueillit et rassure leur gloire,
Se montre à ses guerriers dans l'éclat de sa cour ;
Il ouvre son palais, magnifique séjour,
Et veut par des festins fêter un jour prospère.
       Sous un vaste portique interdit au vulgaire,
Cirque majestueux où, choisissant ses rois,
Le sénat mexicain s'assemblait autrefois,
Ces monarques souvent, appelant leur noblesse,
De sa fidélité recevaient la promesse.
Dans ce lieu, des tableaux sur les lambris placés
Retraçaient ses hauts faits dans les âges passés ;
Archives du Mexique, histoire glorieuse, *144*
Des peuples ils offraient l'image curieuse.
       Ici, des conquérans, guerriers législateurs,
De sauvages tribus adoucissaient les moeurs ;
Là, deux jeunes héros, égaux par le courage,
Défenseurs de l'Etat et briguant son suffrage, (82)
Attaquaient à la fois des voisins .révoltés,
Rivaux toujours vaincus, sujets jamais domptés.
Celui qui le premier terminait sa conquête
De l'or du diadème allait ceindre sa tête.
       Plus loin, des rois quittaient le toit de leurs aïeux :
Souvent le Mexicain sur eux portait les yeux,
Pour contempler encor ces races étrangères
Qu'ennoblissait son nom et qu'illustraient ses pères. (83)
       Jadis de longs écueils, des masses de rochers,
Muraille de l'Empire et l'effroi des nochers,
Etendaient sous les mers leurs racines profondes, *145*
Et montraient à l'aurore un flanc miné des ondes. (84)
Lorsque la main du Temps, peut-être un bras divin
Dans leurs bancs affaissés eut ouvert un chemin,
Libre enfin de franchir cette antique barrière,
Du rivage opposé la jeunesse guerrière
S'arma, choisit des chefs, forma des matelots,
Et quitta ses foyers pour parcourir les flots.
L'Océan qu'ils couvraient vit avec épouvante
D'innombrables canots porter leur troupe errante.
Dans ces champs fortunés, mais privés de soldats,
Des peuples étrangers entrèrent sans combats,
Et, fixés sur le sol qu'avaient conquis leurs armes,
De la terre natale oublièrent les charmes.
       Les guerriers, dans l'enceinte assemblés près de lui,
De leurs bras au Cacique ont assuré l'appui.
Séparés en deux choeurs, suivant l'usage antique,
De beaux adolescens, les vierges du Mexique,
Animent le banquet par l'accord de leurs voix,
Et chantant la nature, en expliquent les lois.
Tous ses produits divers, des monts l'hôte sauvage, *146*
Les fleurs de la prairie et l'oiseau du bocage,
Ici sont les objets de récits fabuleux : (85)
Le feuillage est l'abri des Faunes amoureux ;
Les bois sont des palais où d'autres Pbilomèles
Racontent leurs malheurs à des Procnés nouvelles.
Si leurs chants sur ces bords sont moins mélodieux, (86)
Un plumage doré, vêtement radieux
Et dans l'humble bosquet splendeur moins importune,
Rappelle la beauté qui fit leur infortune.
       L'insecte qui dans l'ombre échappe à nos regards (87)
Cache son incarnat si chéri par les arts
Sous le voile trompeur de sa couleur modeste :
Un sort trop éclatant lui fut jadis funeste ;
Il cherche le bonheur dans son obscurité.
       Ce poil couvre le crime ou la férocité ;
Le duvet délicat que chérit la mollesse (88)
D'un art industrieux éternise l'adresse ;
Ces nids sont des berceaux, et ces fruits sont des dons ; *147*
La haine à cette plante a donné ses poisons ;
Enfin, sous la liane avec grâce élancée,
Thisbé, par son amant tendrement enlacée,
D'un Tibulle inconnu, d'un Ovide nouveau
Dans ses embrassemens enflamme le pinceau.
Pour eux, Flore en son sein appelle le zéphyre ;
Clytie ouvre sa feuille à l'astre qui l'attire ; (89)
Et la beauté qu'Amour pare de leurs couleurs
Respire et plaît encor sous la forme des fleurs.
       L'Apollon mexicain et ses Muses savantes
Ont charmé le palais par ces fables brillantes ;
Bientôt leur voix s'élève, et de plus grands objets
Au luth ont présenté de sublimes sujets.
De l'homme à sa naissance ils racontent l'audace,
Rappellent qu'en ces temps une coupable race
Osa braver les dieux et périt sous les eaux. (90)
       Le chantre d'Israël a tracé ces tableaux :
Muse, tu le guidais, et l'esprit qui t'inspire *148*
Vit dans les grands récits qu'accompagnait sa lyre ;
Mais ces faits altérés sur des bords étrangers
Sont mêlés maintenant à des faits mensongers.
O Muse, dans mes vers, d'une fable grossière
Peut-être jaillira quelque trait de lumière.
       Les choeurs se sont formés, et de leur art divin
Le charme a tempéré l'ivresse du festin.
La troupe des guerriers est plus silencieuse,
Et la corde sonore est plus mélodieuse.
« Gloire aux dieux créateurs de ce vaste Univers !
» Leur main conduit les vents, leur voix commande aux mers.
» Gazons de nos vallons, moissons de nos campagnes,
» Arbustes des bosquets, sombres bois des montagnes,
» Abîme où les mortels ont trouvé leurs tombeaux,
» Torrens qui répandez vos mugissantes eaux,
» Vous fûtes dégradés par un maître en colère :
» Peuples qui m'écoutez, apprenez ce mystère.
       » Cet Empire opulent qu'ont fondé vos aïeux,
» Ces champs favorisés de dons si précieux,
» Amour des nations, de leur race mortelle *149*
» Autrefois ont reçu la tige la plus belle,
» Des hommes demi-dieux, indomptables géants.
» La nature éloignait le terme de leurs ans,
» Leur épargnait nos maux, et bienveillante mère,
» A s'embellir pour eux paraissait se complaire.
» Tout leur obéissait ; leur redoutable main
» Pouvait donner des fers au reste des humains,
» Et des divinités dont ils étaient l'ouvrage
» Ces fiers dominateurs au Monde offraient l'image.
» Long-temps avec orgueil le Ciel de ces mortels
» Vit l'hommage et l'encens portés sur ses autels ;
» Mais des dieux souverains, auteurs de sa naissance,
» Ce peuple, enfant rebelle, oublia la puissance.
» Fier d'un corps colossal qui l'approchait des cieux,
» Osant les mesurer d'un oeil ambitieux,
» Il conçut le dessein d'en faire sa conquête. (91)
» De ces fleuves de l'air qui couronnaient leur tête
» Les dieux sur ces ingrats lancèrent les torrens,
» Et la terre ébranlée, écrasant ses tyrans,
» De leur juste trépas donna l'exemple au Monde.
» D'énormes animaux qu'avait vu naître l'onde,
» Géants d'une autre race, et que, moins rigoureux, *150*
» Le destin épargnait dans leur séjour fangeux,
» De ces peuples encore expliquant l'existence,
» Des dieux ont attesté les dons et la vengeance. »
       Du convive attentif gravement écoutés,
Ces chants sont par les choeurs tour-à-tour répétés.
       Cependant Mexico demande une autre fête :
Dans ses murs inhumains l'holocauste s'apprête ;
Au temple où les attend un horrible trépas,
Des Castillans en pompe on a conduit les pas.
Le tambourin sacré, la trompette éclatante,
Autour de son portique ont jeté l'épouvante.
Dans la hideuse enceinte (effroyables tableaux),
Des ossemens humains entassés en monceaux, (92)
Des captifs immolés la peau, la chevelure,
Dégoûtante dépouille et du dieu la parure,
Leur coeur, affreux trophée, aux lambris suspendu,
Le glaive humide encor sur l'autel étendu,
Ses degrés teints de sang, l'air infect qu'on respire,
Tout des dieux ennemis, tout annonce l'empire.
       Dans cet antre de mort sont des cachots obscurs ; *151*
Le jour ne perce point l'épaisseur de leurs murs ;
Mais la sombre clarté de ses lampes funèbres
Seule de ces caveaux dissipe les ténèbres.
Là, muets de terreur, aux parois enchaînés,
Sont placés les captifs au trépas destinés,
Et les prêtres, remplis d'une féroce joie,
En chantant sa défaite, environnent leur proie.
       Dans les rangs des soldats, les gardiens de ces lieux,
Azema partageait leurs emplois odieux ;
Elle approche avec eux, voit Armand ; à sa vue,
Elle pâlit, se trouble, et s'arrête éperdue.
En faveur du guerrier, dans ce séjour d'horreur,
A la pitié l'amour s'est uni dans son coeur.
« Eh quoi ! de tes bourreaux, infortuné, dit-elle,
» Azema servirait l'espérance cruelle !
» Sans doute le destin, plus propice pour toi,
» Pour y sauver tes jours, m'ouvrit ce lieu d'effroi.
» Je saurai t'arracher au sort qu'on te prépare ;
» Tous les deux nous fuirons de ce temple barbare,
» Ou le glaive sacré, nous frappant tous les deux,
» Portera dans nos coeurs un coup moins douloureux.
» Je le sens, à défaut de la reconnaissance,
» L'Amour m'ordonnerait de prendre ta défense. »
Mais au peuple attentif les sinistres clairons *152*
Ont donné le signal par de lugubres sons.
Les voiles sont levés ; l'idole sanguinaire
A la victime humaine ouvre son sanctuaire ;
Ce tabernacle obscur découvre ses secrets.
Quel informe colosse et quels horribles traits ! (93)
Un serpent ceint son front ; du sang la trace impure
A sillonné son sein, souillé sa chevelure ;
De son noir bouclier, de son long vêtement,
De son lourd javelot le sang est l'ornement.
Entourés d'attributs effrayans et bizarres,
De son autel affreux les ministres barbares
Saisissent un captif, et l'y traînant tremblant,
Pour y plonger leurs mains ont déchiré son flanc.
Le prêtre avec effort tire de sa poitrine
Des lambeaux palpilans qu'à l'idole il destine ;
Le sang de la victime inonde les parvis.
Elle résiste en vain, remplit l'air de ses cris ;
Pour les multiplier, une farouche adresse
Calcule ses tourmens, ménage sa faiblesse,
Et porte, en répétant ce combat douloureux, *153*
Les coups les plus cruels, non les plus dangereux.
Ses yeux se sont fermés ; sans force elle succombe ;
Sa tête sur l'autel pâlit, s'incline et tombe.
A sa divinité le sacrificateur
De ce corps expirant a présenté le cœur, (94)
Et la vapeur du sang qui s'élève en nuage
Est l'encens criminel qu'il joint à son hommage.
       Du cadavre ennemi les membres déchirés,
Pour assouvir sa faim, au peuple sont livrés.
Dans son sein il voudrait, du dieu cruel complice,
Ainsi que ses plaisirs prolonger leur supplice.
       Mais tout sert Azema ; la troupe des guerriers
A sa garde un instant laisse les prisonniers,
Et seule près d'Armand enfin elle est restée.
Dans son noble dessein par leurs yeux arrêtée,
La tremblante Azema de ses généreux soins
Désormais ne craint plus les odieux témoins.
« Captif, rassure-toi ; reconnais une amie ;
» Vainqueur, tu m'épargnas et je te dois la vie.
» Pour payer ce bienfait, infortuné, mes mains
» Raviront leur victime à ces dieux inhumains ;
» L'espoir d'une conquête et si grande et si chère *154*
» Rendra mon bras puissant et mon coeur téméraire.
» De pitié, de tendresse ô précieux objet !
» Viens, quitte ces cachots et connais mon projet :
» Tes gardiens sont absens ; il est sous cette voûte
» Pour s'éloigner du temple une secrète route ;
» Au peuple mexicain réuni dans ces lieux
» Je puis cacher ta fuite et tromper tous les yeux.
» Suis-moi, nous nous rendrons à la rive prochaine. »
Elle dit, du guerrier soudain brise la chaîne,
L'entraîne loin du temple, et d'un bras empressé
Soutient les pas tardifs de son ami blessé.
       Pour conserver Oreste, ainsi de la Tauride
Une vierge quittait le rivage perfide,
Et, fugitive,heureuse, à l'amour fraternel
Sacrifiait les droits d'un culte criminel ;
Ainsi, pour retourner sous leur toit de feuillage,
A la mort échappés, deux hôtes du bocage,
Couple qu'en son désastre a consolé l'amour,
Encor saisis d'effroi, s'éloignent du vautour.
L'un des deux, déchiré par la terrible serre,
De buissons en buissons vole en rasant la terre ;
De son aile traînante il sillonne les champs.
L'autre lui sert de guide, et, plaintif en ses chants,
A l'hymen malheureux époux toujours fidèle, *155*
Accuse en gémissant la fortune cruelle.
       Les amans, dans leur fuite, abandonnent le port ;
Ils traversent le lac, atteignent l'autre bord ;
Le camp des Castillans est rempli d'épouvante.
Blessé dans le combat, renfermé dans sa-tente,
A ses soldats ravi, d'un ami séparé,
Cortez reste inactif, à sa douleur livré.
« C'est donc là, s'écrie-t-il, le sort qu'à ton courage
» L'amitié réservait sur ce lointain rivage !
» J'ai causé ton trépas, ô malheureux Armand !
» D'un dessein généreux, d'un noble dévoûment,
» Trop intrépide ami, telle est la récompense !
» Hélas ! et je n'ai pu voler à ta défense !
» Peut-être en ce moment ces temples ennemis… »
II dit, frémit d'horreur, mais, à son Dieu soumis,
Adore ses décrets et pour Armand l'implore.
A son abattement pour ajouter encore,
Les vents, qui des captifs ont apporté les cris,
De nouvelles terreurs remplissent les esprits.
Ces cris ont annoncé l'instant du sacrifice ;
Le camp (présage affreux), se peignant leur supplice,
Des guerriers castillans croit entendre la voix.
       Ainsi, durant ces nuits où le tyran des bois
S'est abreuvé du sang dont sa bouche est avide, *156*
De loin si du bercail un habitant timide
Entend des bêlemens, à ce douloureux son
Il reconnaît encor son jeune nourrisson.
       Armand se montre au camp, et s'y fait reconnaître.
Aux regards de Cortez empressé de paraître,
Il accourt dans ses bras ; l'un à l'autre rendus,
Dans ce moment, heureux leurs pleurs sont confondus.
« Cher ami, dit Cortez, objet de mes alarmes,
» Que ton absence, hélas ! m'a fait verser de larmes !
» Mais bénissonsJe Ciel qui te rend à mes voeux. »
       Tandis qu'à ces transports ils se livrent tous deux,
Qu'admirant la guerrière et sa noble entreprise,
L'armée, en l'adoptant, l'entoure avec surprise,
Armand est étendu sur de riches tapis.
L'élève d'Esculape, un nouvel lapis, (95)
S'en approche, et ses mains non moins doctes que sûres *157*
Du guerrier affaibli visitent les-blessures.
       Mais le superbe roi des Esprits infernaux,
Cherchant aux Mexicains des alliés nouveaux,
Contre leurs ennemis s'arme encore et conspire.
       Parmi les habitans du ténébreux Empire
Il en est un, l'effroi de ses adorateurs.
Dans les lieux qu'ont souillés ses antiques honneurs,
Un zèle furieux, l'erreur et l'imposture
A ses plus doux penchans arrachaient la nature.
Aux plaines de Rabba le farouche Africain
Appelait piété cet effort inhumain
Qui d'un coeur maternel étouffait la tendresse.
De l'enfance à ce monstre immolant la faiblesse,
Moloch la dévorait après de longs tourmens, (96)
Et de ce culte impie ignobles monumens,
A nos peuples si doux les autels des Druides (97)
Souvent ont révélé ses fureurs homicides.
       Les chrétiens, éclairés par un Dieu bienfaisant, *158*
Ont brisé ses autels arrosés de leur sang.
De l'imposteur sacré trop long-temps les victimes,
Ils ont rompu son joug, ont dévoilé ses crimes,
L'ont nommé Fanatisme, et l'ont chassé des cieux.
Sous un masque nouveau mais non moins odieux,
Hélas ! pourquoi faut-il que le chrétien encore
Méconnaisse les traits du monstre qu'il abhorre ?
       Ce démon, des humains ennemi si cruel,
En des temps plus heureux approcha l'Eternel ;
Hôte du firmament, dans cet Empire immense
Nul n'égalait son zèle et son obéissance.
Aujourd'hui de la ruse empruntant le secours,
Sous la forme d'un Ange il feint dans ses discours
L'amour qu'avant sa chute il sentait pour son maître :
La piété crédule obéit à ce traître.
       Auprès d'elle veut-il exercer son pouvoir ?
Sous le lin du lévite il porte un encensoir
Qu'à la main des chrétiens l'hypocrite présente ;
La flamme et non l'encens remplit la coupe ardente.
D'un glaive il est armé ; redoutable à nos rois,
Un jour il fumera sous le sang d'un Valois,
Frappera ce Henri, toujours cher à la France, *159*
Et de l'un des Louis bravera la puissance.
       Du ministère saint les vêtemens sacrés
D'abord cachent ce glaive aux regards égarés ;
Le fer que doit porter une main criminelle
Ne paraît qu'à demi, sous la haire étincelle ;
Par degrés il se montre, enfin se laisse voir,
Et prépare les yeux aux coups qu'il fait prévoir.
       Ce farouche ennemi, pour vaincre la jeunesse,
De séducteurs brillans n'emprunte point l'adresse ;
Superbe solitaire, il rejette l'appui
De ses frères impurs, moins barbares que lui.
Quand ces Esprits n'ont pu, malgré leurs artifices,
Répandre dans un coeur la semence des vices,
Plus terrible adversaire, il l'attaque à son tour ;
Silencieux il sort de l'infernal séjour,
Et seul, de ses poisons lui prêtant l'assistance,
Le démon de l'Orgueil quelquefois le devance.
       Fier d'un crime nouveau qu'il avait ordonné,
Des temples mexicains il s'était éloigné.
Il marchait menaçant sous cette arme ennemie
Dont il voulut frapper le sein d'Iphigénie ;
Il avait de Chalcas les terribles regards,
Le bandeau du devin sur ses cheveux épars,
Et du meurtre portant la trace encor récente, *160*
Sa main, de sang humide, était rouge et fumante.
Le roi du sombre Empire implorant son secours,
A son affreux sujet adresse ce discours :
« De mon trône avili toi seul es l'espérance ;
» Deux de nos défenseurs ont trompé ma vengeance ;
» Cortez les a bravés ; son indomptable coeur
» De leurs assauts divers vient de sortir vainqueur.
» Aux peuples qu'il combat rappelle les outrages
» Qu'ont du culte ennemi reçus leurs dieux sauvages,
» Et si pour les sauver tous tes efforts sont vains,
» Si Cortez doit régner sur les bords mexicains,
» Par de nombreux forfaits souille au moins sa victoire ;
» Qu'au moins de mes Etats sa honte soit la gloire. »
Ainsi parla Satan, et du fond des enfers
Son horrible suppôt s'élance dans les airs.
       La terre, plus tranquille, et de crêpes voilée,
Sommeillait sous les feux de la voûte étoilée.
L'habitant de l'abîme entre dans le palais ;
D'un prêtre du Mexique il emprunte les traits,
Prend ses longs vêtemens, sa démarche imposante,
Et devant le Cacique en songe se présente.
« Cesse de te livrer à ce honteux repos ;
» La nuit qui releva l'honneur de tes drapeaux,
» Te couvre encor, dit-il, d'une ombre tutélaire ; *161*
» Cours attaquer le camp de la race étrangère ;
» Que l'intérêt des dieux, pour enflammer ton cœur,
» Fier Cacique, se joigne au soin de ta grandeur ;
» Vois quels sont les forfaits de cette race impie
» Dans les lieux que le Ciel livre à sa tyrannie. »
Il dit : dans son sommeil mille peuples divers
Aux regards du Cacique aussitôt sont offerts.
Les foudres qu'en ces lieux venait d'apporter l'onde
De leurs temples chassaient les dieux du Nouveau-Monde ;
Des prêtres désarmés, de timides mortels,
Poursuivis, succombaient aux pieds de leurs autels.
Au nom du Dieu de paix qu'adore sa patrie,
Le vainqueur dévastait cette terre ennemie,
Et traitait ses tribus, obéissans troupeaux,
Comme une race ignoble et de vils animaux.
       Ici l'airain tonnant et le glaive homicide
Servent l'Européen, spoliateur avide ;
Aux travaux les plus durs les peuples condamnés (98)
Dans des antres infects descendent enchaînés ;
Leurs bras dont les tourmens raniment la faiblesse
A la terre entr'ouverte arrachent sa richesse ;
Là des chiens furieux sont lancés sur leurs pas. (99)*162*
Veut-il dans les forêts échapper au trépas ?
L'Indien en vain demande à leur épais feuillage
L'asile qu'il accorde à son hôte sauvage.
A ces scènes d'effroi Guatimozin frémit.
« Guerrier, dit le démon, d'un Dieu ton ennemi
» Défends au moins les dieux que le Mexique adore ;
» Mais regarde un tableau plus douloureux encore :
» Vois ce roi détrôné ; vois ces riches Etats
» Où le chrétien conduit ses avides soldats. »
A ces mots il contemple avec un oeil barbare
Les malheurs que lui-même à ces climats prépare.
       Le peuple européen, ses guerriers triomphans,
Du soleil attaquaient les illustres enfans.
Les Incas sont soumis ; Pizarre avec audace
Entre dans leur palais, et de leur noble race
Profane par le sang le séjour révéré.
Le prince fugitif dans ses mains est livré ;
Sa puissance, son nom, ses trésors, tout conspire
A renverser son trône et perdre son Empire.
L'avide conquérant, oppresseur de ces lieux, *163*
Un prêtre, du vainqueur conseil ambitieux, (100)
Dans ce code divin, le juge de leur crime,
Cherchent l'injuste arrêt porté sur leur victime. (101)
Dans son palais, aux yeux de ses sujets en pleurs,
L'Incas termine enfin sa vie et ses malheurs.
       Guatimozin pâlit ; le feu qui le dévore
Circule dans son sein, plus violent encore ;
Ces illustres revers sont mieux sentis par lui,
Un semblable destin le menace aujourd'hui.
Le superbe guerrier se réveille, et son ame
Par la chute d'un trône et s'indigne et s'enflamme.
       Ainsi, dans les détours de ces antres profonds
Qu'ont formés les volcans sous la masse des monts,
Sur le nitre en monceaux et l'onctueux bitume, *164*
Sur le soufre entassé qu'un feu caché consume
Si des vents souterrains portent des feux nouveaux,
Le volcan se ranime, et rompant ses fourneaux,
Elève aux cieux les jets de la lave liquide ;
Semblable à ces torrens, et tonnante et rapide,
S'exhale la fureur du fougueux Mexicain.
Aux douceurs du repos il s'arrache soudain ;
De la couche royale en courroux il s'élance,
Et menaçant, saisit et son glaive et sa lance.


SOMMAIRE DU NEUVIEME CHANT.

Guatimozin rassemble l'armée pour attaquer le camp. — Les Castillans prennent les armes, et Azema accompagne Armand. — Elle est rencontrée par Guatimozin, qui la perce de son glaive et la laisse expirante. — Armand arrive dans le même lieu et reconnaît son amante ; elle meurt dans ses bras. — Armand, animé par la vengeance, cherche le Cacique, l'attaque et est tué par lui. — Douleur de Cortez. — Il fait les funérailles des deux amans et jure de les venger. — Aigri par cette perte, il veut ajouter d'autres fléaux à celui de la guerre qui désole les Mexicains. — Il détourne les eaux que des canaux conduisaient à la ville. — Mexico, privée de ses courans et située dans un lac d'eau salée, est livrée aux horreurs de la soif ; des maladies attaquent les Mexicains, et elles sont suivies de la peste. — Le Fanatisme, voyant Cortez abandonné aux fureurs de la vengeance, vient le trouver dans son camp, pour le porter a de nouveaux excès.

CHANT NEUVIÈME

Déjà de Calisto les coursiers radieux (102) *167*
Sont au tiers de leur course arrivés dans les cieux.
Guatimozin s'empresse ; il s'arme ; il peut encore
Se porter vers le camp et vaincre avant l'aurore.
Le Cacique au conseil appelle ses guerriers.
« Amis, dit-il, les dieux protègent nos foyers ;
» L'un d'entre eux dans un songe à moi s'est fait connaître ;
» Sous les traits d'un mortel il vient de m'apparaître :
» Il veut qu'en ce moment où de voiles obscurs
» La nuit couvre le lac, et le camp et les murs,
» La ville, dont souvent elle servit l'audace, *168*
» Attaque de nouveau ce camp qui la menace.
» Par le Ciel avertis et guidés par sa voix,
» Volons à la victoire une seconde fois. »
Les chefs, applaudissant à sa noble entreprise,
Réunissent l'armée à leurs ordres soumise.
L'impétueux monarque au combat les conduit ;
Dans l'ombre la phalange en silence le suit.
       La prudence veillait, et la garde attentive
Découvre le secret de leur marche furtive.
Ses clameurs à Cortez annoncent l'ennemi ;
Il s'arrache au repos ; son bras mal affermi
Sous le fer qu'il reprend, sa marche chancelante,
Dans les emplois d'un chef trompent son ame ardente ;
Mais du commandement les soins et les honneurs
Font au héros blessé surmonter ses douleurs.
       Armand, ainsi que lui, pour venger ses injures,
A de nouveaux dangers court malgré ses blessures.
Sans le noble coursier qui partage son sort
Une seconde fois il affronte la mort ;
De ce fier compagnon la vigueur indocile
Dans la, nuit n'offrirait qu'un secours inutile.
       Tandis qu'à ses destins s'unissant désormais
Azema suit les pas du belliqueux Français,
Parmi les assiégeans s'avance aussi son père. *169*
Séparé de sa fille, il la cherche, il espère
Percer leurs bataillons, la nuit l'en arracher ;
Et des rangs ennemis se hâtant d'approcher,
Dans son empressement il devance l'armée.
       Azema l'aperçoit ; elle accourt alarmée,
Et, pour défendre un père, abandonne un amant.
Guatimozin près d'elle arrive en ce moment.
Le farouche guerrier soudain l'a reconnue,
Et d'un ton menaçant, « Quoi, dit-il, à ma vue
» Le Mexique offre encor cet objet odieux ?
» Mais bénissons le Ciel qui m'attire en ces lieux.
» Complice des forfaits de la race, étrangère,
» Nos dieux te livrent donc à ma juste colère ;
» Des gestes supplians, de perfides attraits,
» Opposés à la-mort, n'émoussent point ses traits ;
» Tu ne peux fuir le coup que ma main te prépare ;
» Recois ton châtiment. » A ces mots le barbare
La perce de son glaive, et féroce vainqueur,
Sur ce faible adversaire assouvit sa fureur.
Elle tombe et gémit ; le sang de sa blessure
Rougit ses vêtemens, souille l'or, sa parure,
Et, sillonnant son sein, coule sur les gazons.
       Ainsi, quand un torrent ravage les moissons,
Quand des vents orageux frappent de leurs haleines *170*
L'ornement du parterre et le trésor des plaines,
Au fleuriste affligé s'offrent dans les jardins,
Ou l'ami d'Apollon baissant sur les gradins (103)
Sa fleur que teint encore une couleur sanglante,
Ou le lis détaché de sa tige élégante ;
Les pavots effeuillés, relevant son éclat,
Sur ce frère brillant jonchent leur incarnat.
       Ainsi, lorsque le loup rôdant sous le feuillage
A terrassé le cygne errant sur le rivage,
Des dents il le déchire, et le sang en ruisseaux
Imbibe le duvet de l'habitant des eaux.
Plein d'orgueil à l'aspect de sa superbe proie,
D'abord il la dévore en rugissant de joie ;
Moins fier, moins confiant, bientôt le meurtrier,
De son triomphe honteux, commence à s'effrayer ;
Par degré s'affaiblit la rage qui l'anime ;
Du rivage où le monstre immola sa victime,
Agité par la crainte, il fuit mais à regret,
Et, la tête baissée, entre dans la forêt. (104)
       Avec même transport, même joie insultante, *171*
Le Cacique poursuit la guerrièiie expirante ;
Avec même terreur, déjà moins furieux,
Il rougit et s'éloigne en détournant les yeux.
Dans l'ombre de la nuit cet homicide espère
Renfermer le secret de sa lâche colère ;
A pas précipités vers son armée il fuit.
Sur ce champ de carnage Armand vient après lui ;
II arrive… Azema !… le sang couvre ses armes,
La pâleur de la mort déjà ternit ses charmes.
Le guerrier pousse un cri, court, soulève, éperdu,
Ce corps sans mouvement sur la terre étendu.
« Entends-moi, s'écrie-t-il, Azema, tendre amie,
» Que mes embrassemens te rendent à la vie !
» Malheureuse Azema, pour la dernière fois
» Sur moi lève les yeux et reconnais ma voix. »
A ces tristes accens portés à son oreille
Dans la nuit du trépas Azema se réveille,
Et sur ceux du guerrier levant avec effort
Ses yeux enveloppés des ombres de la mort,
« Est-ce-toi, cher Armand ? approche, lui dit-elle ;
» Viens, reçois mes adieux, ma blessure est mortelle ;
» Ton féroce ennemi, quand je suivais tes pas,
» M'a frappée en vos rangs et presque dans tes bras.
» À son dernier soupir si le destin contraire, *172*
» Guerrier, prive Azema des caresses d'un père,
» Qu'elle obtienne du moins ces sentimens qu'en nous
» L'amour avait fait naître et qui m'étaient si doux !
» Quand je suivis tes pas, l'amour, dans son ivresse,
» De plaisirs moins cruels m'avait fait la promesse ;
» Mon coeur embellissait cet heureux avenir.
» Cher Armand, d'Azema garde le souvenir ;
» Que toujours son image… » A ces mots, affaiblie,
Sa languissante voix s'éteint avec sa vie.
Le malheureux Armand la presse sur son sein ;
En vain il la réchauffe, il la rappelle en vain.
« Oui, pour y recevoir un éternel hommage,
» Dans mon coeur resteront ton nom et ton image ;
» Adieu, dit-il, adieu ! le bonheur loin de moi
» Dans la tombe, Azema, va descendre avec toi. (105)
» Fallait-il m'arracher, guerrière infortunée,
» A cette horrible mort qui m'était destinée ! »
Soudain le désespoir ranimant ses esprits,
« Veillez, amis, veillez sur ces restes chéris ;
» Que le glaive en vos mains brille pour les défendre.
» Devancez les honneurs que nous devons lui rendre ;
» Je dois une autre offrande à ce sang étranger, *173*
» Et ces lieux me verront mourir ou le venger. »
A ce discours, il quitte une scène cruelle ;
S'éloigne, et découvrant l'assassin qu'il appelle,
« Arrête, s'écrie-t-il, indigne Mexicain ;
» Une plus noble lutte est offerte à ta main. »
Aussitôt devant lui furieux il s'élance,
Lève un fer menaçant que conduit la vengeance.
Guatimozin recule, et son bras plus prudent
Frappe d'un javelot le guerrier trop ardent.
Le trait, en l'atteignant, s'attache à sa cuirasse,
Et dans ses mouvemens le suit et l'embarrasse.
       Tandis que de son glaive un moment arrêté
Cet obstacle importun trompe l'activité,
Le Cacique au combat de nouveau se présente,
Agite sa massue, et sous l'arme pesante
Le Français, sans défense à ses coups exposé,
Fléchit, chancèle et tombe à demi renversé.
Guatimozin poursuit sa victoire imparfaite,
Presse son ennemi, complète sa défaite,
Le foule sous ses pieds, et, vainqueur insolent,
En l'insultant encor, frappe ce corps sanglant.
       Cet horrible triomphe enflammant leur courage,
Est pour les Castillans le signal du carnage.
Unis par leur douleur, par la honte animés, *174*
Leurs puissans bataillons à la hâte formés
Renversent sous leurs feux la horde sanguinaire :
Elle fuit sous ses murs, son asile ordinaire.
       Par les guerriers d'Armand en silence escorté,
Le couple infortuné dans le camp est porté.
Tandis que des soldats la foule l'environne,
Cortez à sa douleur dans leurs rangs s'abandonne.
A cet ami qu'il perd et baigne de ses pleurs
Déjà sont préparés de funèbres honneurs ;
Du malheureux guerrier, de la jeune guerrière,
Les deux corps réunis sont par l'armée entière
Sous un dais magnifique élevés tristement.
La phalange à sa suite avance lentement.
       Ce coursier, qui, plus fier sous la main de son guide,
A sa voix qu'il aimait s'élançait si rapide,
Aujourd'hui sans vigueur, morne, l'oeil abattu,
Sous le harnais de deuil dont il est revêtu,
Sous le crêpe en festons dont sa tête est couverte,
Semble, en l'accompagnant, s'affliger de sa perte, (106)
Et, compagnon chéri, fidèle serviteur,
Dans la tombe d'Armand déposer son ardeur.
       Les soldats consternés ont renversé leurs armes, (107) *175*
Et le char de la mort, arrosé par leurs larmes,
Salué par leurs chefs, orné par leurs drapeaux,
Transporte au milieu d'eux la pompe des tombeaux.
       Les amans étendus sur un lit de verdure,
Entourés de rameaux, couverts de leur armure, (108)
Ressemblent à deux fleurs brillantes un matin,
Et dont l'éclat fragile a passé sans déclin !
Le bras du villageois, sa faux dans la prairie,
Les ravirent au sol qui leur donnait la vie ;
Leur calice est fané ; mais parmi ces gazons,
Humbles frères de Flore et faibles nourrissons
Qu'élevait son empire et qu'il perdit comme elles,
Les filles du printemps sont encor les plus belles.
       Vers un lugubre enclos sous ses chefs dirigé,
Le cortège est par eux avec ordre rangé.
Il s'arrête soudain ; l'oeil effrayé découvre
L'asile de la mort et le tombeau qui s'ouvre.
On lui livre sa proie ; amours, jeunesse, attraits, *176*
Tout va dans ce tombeau s'engloutir à jamais.
L'airain tonne sur lui ; tous les coeurs s'attendrissent ;
Les hymnes du chrétien dans les airs retentissent.
Cortez tombe à genoux, et ses derniers adieux
D'Olmedo suspendant les chants religieux,
« Toi, dit-il, dont l'appui m'était si nécessaire,
» Utile conseiller, ami tendre et sincère,
» Confident de mes maux et charme de mes jours,
» Il faut donc, cher Armand, te quitter pour toujours !
» Quand par mille dangers, quand par mille traverses,
» Par tant de soins divers, de fortunes diverses,
» Le Ciel, qui du repos m'interdit la douceur,
» Dans un pénible emploi veut éprouver mon coeur,
» Tu n'allégeras plus pour mon ame attendrie
» Ces soucis du pouvoir, ces peines de la vie.
» Adieu ! dans cette tombe écoute mon serment : (109)
» Je le jure, Cortez te suivra, cher Armand,
» Ou, perçant ton bourreau, cette main triomphante
» Ici t'apportera sa dépouillesanglante. »
Il dit, et s'éloignant de funèbres objets,
Dans sa tente rentré, se livre à ses regrets.
Pour venger son ami, la douleur qui l'oppresse *177*
Déjà fait au héros oublier la sagesse.
Il veut, des Mexicains pour augmenter les maux,
Au fléau de la guerre unir d'autres fléaux.
       Du lac qui les défend l'onde amère et pesante,
Rempart de la cité, mais boisson malfaisante,
N'étanche point la soif, et son cristal épais
Par les sels qu'il renferme offense le palais. (110)
Des ruisseaux que les monts épanchent dans la plaine,
Des torrens qu'alimente une source lointaine
Les courans rassemblés par d'utiles travaux
Sont jusqu'au pied des murs conduits.dans des canaux.
Dans les vallons rendue à sa rive écartée,
Cette onde à l'ennemi ne sera plus portée ;
A l'ordre de Cortez, vers le coteau voisin
Des guerriers ont marché pour remplir ce dessein.
Dans leurs mains le marteau du sable et de l'argile
Ouvre à coups redoublés le mélange fragile ;
Ses débris sont épars, et le flot jaillissant
De ses longues prisons s'échappe, en mugissant.
L'offrande de la plaine à Mexico ravie *178*
Bientôt n'y répand plus la fraîcheur et la vie.
       L'astre du jour lançait tous les feux de l'été ;
Déjà par le Cancer dans sa course arrêté, (111)
A ce point où son globe atteignant sa barrière
Semble en rétrogradant rentrer dans la carrière,
II restait suspendu sur les brûlans climats ; (112)
Les traits qu'il refusait au pays des frimats,
Espérance du pôle, au tropique funestes,
Frappaient des lieux placés sous ses armes célestes ; (113)
Le Lion rejetait dans l'air étincelant (114)
La flamme qu'il reçoit de son hôte brûlant,
Et, durant ces longs jours où leur splendeur l'éclaire,
Du poids de ses rayons accablait l'atmosphère.
       Dans les champs éthérés point de voile, et des cieux *179*
L'éclat éblouissant lasse, blesse les yeux.
Le flot en se brisant ne bat plus le rivage ;
Nul souffle des zéphyrs n'agite le feuillage ;
Les autans enchaînés sont muets sur les mers ;
Le voyageur n'entend et ne voit dans les airs
Que l'insecte qui fuit sur son aile bruyante,
Et d'un sol embrasé la vapeur ondoyante. (115)
       Le peuple mexicain implorant leur secours
Des ruisseaux sous les murs en vain cherche le cours ;
Sur l'aride limon ses lèvres attachées
Pressent des longs canaux les rives desséchées ;
Des femmes, des enfans, de débiles vieillards,
En désordre assemblés, s'éloignent des remparts,
Et leur faible troupeau, répandu dans la plaine,
Pour étancher sa soif brave une mort certaine.
       Tous demandent aux nuits un air rafraîchissant ;
Le jour, chargeant leur souffle et dévorant leur sang,
L'élément destructeur en secret y fermente,
Au milieu des accès d'une fièvre brûlante,
De ce sang qu'il corrompt enflamme les humeurs, *180*
Et par la mort enfin termine leurs douleurs.
       Entassés en monceaux, privés de sépulture,
Des cadavres infects secondent la nature ; (116)
De fétides vapeurs, germe affreux du trépas,
Planent sur les mortels, s'attachent à leurs pas,
Pénètrent sous leurs toits, souillent l'air qu'on respire.
Et de l'horrible peste agrandissent l'empire.
       Tantôt ses dards cruels frappent rapidement ;
Tantôt, près du tombeau prolongeant son tourment,
La Mort tient sa victime et la dédaigne encore,
L'entraîne lentement, lentement la dévore,
Porte des coups moins vifs mais non moins assurés,
Et d'un spectre vivant triomphe par degrés.
       Au jour où la trompette et le bruit du tonnerre
Annonceront sa fin et son juge à la terre,
Vallée, où, réservés pour un destin nouveau, (117)
Viendront remplis d'effroi les hôtes du tombeau,
Des objets moins hideux seront votre épouvante,
Lorsque la race humaine, en se levant tremblante,
Sous les plis du linceul qui s'étendait sur eux *181*
Aura fait retentir ses ossemens poudreux,
Et, par l'arrêt céleste au sépulcre ravie,
Présentera la mort sous les traits de la vie.
       Cependant par-tout règne une morne stupeur ;
Sur la ville s'étend un voile de terreur ;
Tout se cache, se tait sous son toit solitaire ;
Les caresses d'un fils font frissonner sa mère ;
L'ami fuit son ami, l'épouse son époux ;
Aux plus vifs sentiinens, aux transports les plus doux
Ils n'osent se livrer, et, troublés par la crainte,
Du mal, en s'approchant, ont cru sentir l'atteinte.
       Quand un affreux sénat eut du sang de nos Rois
Souillé le sol français et cimenté ses lois,
La Révolte régnait, et cette autre furie
Par la terreur ainsi désolait ma patrie.
Au proscrit condamné par un édit sanglant
La pitié, la vertu, n'accordaient qu'en tremblant
Quelques secours furtifs, quelqu'asile où du crime
Leurs pas à peine osaient visiter la victime ;
L'amour de ses aveux effrayait les amans,
Et l'amitié tremblait dans ses épanchemens.
       Le Fanatisme a vu Cortez moins magnanime :
Pour ajouter encore au courroux qui l'anime,
Sous les traits de Léon se montrant au héros, *182*
Il entre dans sa tente et lui parle en ces mots :
« Sous ton joug ces payens vont donc courber leur tête ;
» Dans des fleuves de sang termine ta conquête ;
» Venge enfin notre Dieu ; Cortez, à ses autels
» Par le glaive conduis ces ignobles mortels. »
Il dit, et le héros que la vengeance égare,
Plein de joie, applaudit à ce discours barbare.
« Oui, de sang inondons ces temples odieux ;
» Qu'il coule à nos autels comme à ceux des faux dieux :
» Triomphante par nous, sur des débris placée,
» Ah ! la croix du chrétien en doit être arrosée. »
       Mais le sage Ariel du céleste séjour
Regarde en gémissant ce héros, son amour,
Ce Cortez, qui, moins grand et mu par la colère,
Jure d'exterminer cette race étrangère.
« Hélas ! l'Enfer, dit-il, règne dans ces climats !
» Tandis que du chrétien les farouches soldats,
» Serviteurs de mon Dieu, par leur horrible zèle
» Retardent le succès d'une cause si belle,
» Il était doux pour moi de voir d'autres guerriers
» Par l'éclat des vertus embellir leurs lauriers ;
» Ariel se plaisait à contempler la gloire
» D'un jeune conquérant, humain dans la victoire,
» Et voilà que Cortez, souillant aussi ses mains, *183*
» Des vertus qu'il aimait va quitter les chemins !
» Non ; dans ce noble coeur dont j'ai pris la défense
» Du vice prêt à naître arrachons la semence. »


SOMMAIRE DU DIXIEME CHANT.

Ariel descend sur la terre. — Il couvre Cortez d'un nuage enflammé, et le transporte au ciel. — Description de la partie la plus reculée du firmament et de l'astre qui sert de demeure aux Elus. — Ariel conduit Cortez au livre des Destins, et lui fait voir dans ce livre le tableau de l'avenir. — Pour l'arrêter dans ses projets de vengeance contre le peuple mexicain, il lui apprend quels seront les résultats des cruautés exercées par les vainqueurs de l'Amérique, au nom du Dieu des chrétiens. — Triomphe de l'Impiété dans l'Europe. — Elle choisit la France pour y placer son Empire. — Peinture de la Révolution, du Gouvernement impérial, et de la Restauration. — Révolution espagnole. — Cortez descend du ciel, et rapporte dans son camp des sentimens plus humains ; mais Guatimozin rejetant encore le bienfait de la paix, la guerre recommence. — On prépare la flotte pour attaquer la ville. — Guatimozin vient attaquer l'armée castillane. — Il engage Phares à proposer aux Castillans de combattre contre deux de leurs soldats. — Antonio se présente seul et tue Phares. — Combat de Guatimozin et de Cortez. — Guatimozin est tué, et la ville est prise.

CHANT DIXIÈME

D'un illustre guerrier j'ai décrit les travaux ; *185*
J'ai peint un nouveau sol et des peuples nouveaux ;
J'ai célébré le Dieu que le chrétien adore ;
Des objets non moins grands vont m'occuper encore.
       Mais lorsque, rappelant la guerre et ses fureurs,
Du Nouveau-Monde en feu je chantais les vainqueurs,
D'autres guerres troublaient la paix de l'ancien Monde ;
La Révolte, en forfaits, en malheurs si féconde,
Armait les nations, et, détrônant les rois,
Pour celles des tribuns quittait leurs douces lois.
Si l'amant des neuf Soeurs fuit ces scènes terribles,
Cependant, au milieu de ses travaux paisibles,
Occupé du seul soin d'éterniser son nom, *186*
De sa lyre un soupir souvent suspend le son.
L'imagination, l'entraînant avec elle,
Rembrunit les tableaux dans son prisme infidèle ;
Extrême en ses douleurs, trop ardent dans ses voeux,
Comme il est plus sensible, il est plus malheureux.
Doux travaux, noble soin, dans sa veille inquiète,
D'un spectacle pénible éloignez le poète ;
Par des illusions dédommagez son coeur,
Et pour lui, s'il se peut, remplacez le bonbeur.
       Ariel, transporté loin des célestes plages,
A caché sa splendeur dans l'un de ces nuages,
Météores brillans que fait naître l'été,
Et descend sur la terre avec rapidité.
Prêt à les rassembler pour suivre leurs bannières,
Le héros préparait ses machines guerrières,
Et du peuple ennemi menaçait les remparts ;
L'Ange écarte son voile, et s'offre à ses regards.
« Viens visiter, dit-il, ma divine patrie ;
» Viens, quitte ces emplois de ta pénible vie ;
» Suis-moi dans l'Empirée, ouvrons-nous des chemins
» Que jamais avant toi n'ont connus les humains. »
Il dit : sur le héros, ébloui par sa vue,
La vapeur enflammée est des airs descendue ;
La nue, en s'élevant, ainsi qu'un char de feux, *187*
Dans les plaines du ciel les emporte tous deux.
       Et déjà, franchissant le terrestre atmosphère,
Du soleil dans leur vol ils ont atteint la sphère ;
Ils ont vu s'échapper du céleste flambeau
Les jets où les couleurs s'assemblent en faisceau,
Ses utiles rayons réfléchir la lumière
Sur les globes errans qu'il suit dans leur carrière,
Et par mille canaux cet immense foyer
Répandre les torrens de son feu nourricier.
       Charme de l'oeil humain et du ciel la parure,
Gloire du Créateur, amour de la nature,
Bel astre à qui le Mage éleva des autels,
Peindrai-je tes trésors inconnus aux mortels ?
Un tel dessein confond mes timides pensées ;
Vers de si grands objets noblement élancées,
Dans un sujet sublime elles sont à-la-fois
Trop faibles pour mes chants, trop fortes pour ma voix.
       Ah ! si du haut des cieux que mon regard embrasse
Je ne sentais déjà chanceler mon audace,
Si mon esprit lassé par d'assidus travaux
Ne se refusait point à des efforts nouveaux,
Plaines du firmament, désert de l'Empirée,
Région sans limite et de l'homme ignorée,
On me verrait ici, plein d'une noble ardeur, *188*
Pour scruter vos secrets sonder leur profondeur,
Et parler un langage interdit au vulgaire.
De cet art qu'Apollon a rendu téméraire,
Et des savantes Soeurs faisant valoir les droits,
Ma Muse quitterait des sentiers trop étroits.
Astres lointains, j'irais, ambitieux poète,
Sur vos globes porter une vue indiscrète,
Et peuplant dans mes vers leur sol mystérieux,
D'errantes nations je couvrirais les cieux.
L'Imagination, compagne séduisante,
Dans ses jeux m'offrirait quelque fable riante,
Des Mondes plus parfaits, le plaisir sans douleur,
La vertu sans le vice, et sur-tout le bonbeur.
       Un Dieu nous l'a ravi ; ses arrêts immuables
Peut-être en ont doté des races moins coupables ;
En animant aussi ces globes éclatans,
Peut-être son pouvoir soumit leurs habitans
A l'empire du mal, notre affreux apanage ;
Et quand l'astre des nuits, de la paix douce image,
En roulant dans les airs sur son trône argenté,
Calme le coeur de l'homme en sa veille agité,
Sans doute qu'à son tour la terre, notre asile,
Dans l'orbite assignée à son globe mobile
Pour d'autres malheureux éclairant d'autres nuits, *189*
Trace de même un cercle et de peine et d'ennuis.
       Tandis que le héros sur ces objets médite,
De nos Mondes créés il atteint la limite.
Là monte, après la Mort, ce captif immortel
Que dans un corps grossier renfermait l'Eternel :
Tel l'Esprit dont Platon expliquait l'existence, (118)
Ame de l'Univers, sur ses bornes s'élance.
       Les feux du firmament, formidables remparts,
Y couvrent d'autres cieux cachés à nos regards ;
De leurs astres plus grands, plus éclatans encore,
Le peuple radieux les ceint et les décore.
       Demeure des Elus, l'un d'eux est destiné
A partager leur gloire et leur sort fortuné ; (119)
Chéri du Tout-Puissant, devant son sanctuaire *190*
Il flotte suspendu dans un pur atmosphère.
Ainsi que le soleil au terrestre séjour
Prodigue et la chaleur, et la vie et le jour,
Le trône éblouissant dont l'éclat la domine
Frappe de ses rayons la planète divine ;
Son sol, par leur foyer constamment éclairé,
Des ombres de la nuit n'est jamais entouré,
Et, comblé des présens d'une main libérale,
Il n'a point des saisons la richesse inégale.
Des bois délicieux, des jardins enchanteurs,
Des gazons toujours frais y sont couverts de fleurs,
Non des fleurs dont la terre, à ses fléaux livrée,
Sous la faux de la Mort un instant est parée,
Passagères beautés que l'été vient flétrir,
Qu'un même jour souvent a vu naître et mourir,
Mais d'immortelles fleurs dont la pure substance,
Don du Ciel, est conforme à sa divine essence.
       Dieu donne à ces beaux lieux une éternelle paix ;
Entouré de splendeur, et sans ce voile épais
Qui fut presque levé par un rêveur sublime, (120)
Il s'offre éblouissant à l'esprit qu'il anime.
Cet actif exilé, qui, plein d'un noble espoir, *191*
A voulu reculer les bornes du savoir,
Connaît ce que n'a pu deviner le génie ;
Des astres dans leur sphère admirant l'harmonie,
Il aime à contempler leur essor radieux,
Et sur la terre encor descend du haut des cieux.
       Fastueux monumens de gloire et de conquête,
Ah ! ce n'est point sur vous que ce regard s'arrête.
Ces sages vont chercher dans leur ancien séjour
Des mortels vertueux, autrefois leur amour,
Non pour leur demander des larmes mensongères,
Mais pour guider leurs pas, pour plaindre leurs misères.
Amitié, puissant noeud, durable sentiment,
Le juste à vos transports se livre au firmament ;
Enivré de plaisirs, il connaît vos alarmes,
Et l'habitant du ciel vous trouve aussi des charmes.
       Le héros, arrivé dans les palais divins,
Est par l'Ange conduit au livre des Destins.
Ariel, pour ouvrir les célestes archives,
Du guerrier sur l'autel guidant les mains craintives,
« Castillan, lui dit-il, de chacun de tes jours
» Un burin invisible ici trace le cours ;
» Cortez, prends ce burin, raconte ta victoire ;
» Viens graver de ton nom ou la honte ou la gloire ;
» Peins Mexico baignée en des fleuves de sang, *192*
» Et sous un joug de fer le Vaincu gémissant ;
» Mais avant d'écouter une lâche colère,
» De te joindre aux bourreaux du nouvel hémisphère,
» Connais et les forfaits et les calamités
» Qui des peuples chrétiens suivront les cruautés.
       » En rappelant ces faits, déjà la calomnie
» Prête par ses récits des armes à l'impie ;
» Un jour, pour excuser une avide fureur,
» Elle s'efforcera d'en rejeter l'horreur
» Sur ce livre divin dont souvent l'imposture
» Accusa la morale aussi sainte que pure,
» Et condamnant ses lois, insultant à son nom,
» Jusqu'au trône de Dieu lancera son poison.
» C'est peu de l'insulter ; l'homme, dans sa démence,
» Troublé par le remords, niera son existence ;
» L'athée abolira ce culte révéré,
» Et d'un frein importun désormais délivré,
» Le crime triomphant, marchant rempli d'audace,
» Des Empires chrétiens couvrira la surface.
       » De ce livre approchons,tournons quelques feuillets ;
» D'un funeste avenir connaissons les secrets.
» Regarde ce tableau : vois sur l'Europe entière
» Déjà l'impiété lever sa tête altière ;
» Mais, parmi les Etats soumis à son pouvoir, *193*
» Il en est un plus prompt à servir son espoir :
» Pour y venir régner (honteuse préférence !)
» C'est toi qu'elle a choisie, ô malheureuse France !
» De ce peuple léger elle corrompt les moeurs ;
» Par l'attrait des plaisirs elle enchaîne les cœurs ;
» La Licence la suit ; d'un Empire fidèle
» Son délire insensé fait un Etat rebelle ;
» D'une longue anarchie il y répand les maux,
» Renverse les autels, dresse des échafauds,
» Et du meilleur des Rois prononçant la sentence,
» Frappe en lui la vertu non moins que la puissance.
       » Quel voile de terreur s'étend sur les Français !
» Des tribunaux de sang les horribles arrêts,
» La voix des Proconsuls, leurs ordres homicides
» Des lois ont rejeté les formes trop timides ;
» Les licteurs des tyrans, attachés à leurs pas,
» Des guerriers assassins dont ils arment le bras
» Transforment nos cités en des champs de carnage.
» Mais le glaive lui-même est trop lent pour leur rage ;
» Que vois-je ? un gouffre affreux de victimes rempli ! (121)
» Dieu ! ces flots sont du sang, des cadavres leur lit !
» Nul contre ces fureurs ne peut trouver d'asile ; *194*
» Le mérite est proscrit, la prudence inutile,
» La grandeur immolée, et la Patrie en pleurs
» Ne voit pour ses enfans que forfaits ou malheurs.
       » Le crime trop hideux pour tromper le vulgaire
s Va se montrer plus grand mais non moins sanguinaire ;
» L'Europe le verra se parer de lauriers,
» Recevoir le pouvoir de la main des guerriers,
» Et, portant sur ses lois l'éclat de la vicloire,
» Faire accuser le sort et condamner la gloire.
       » Regardez dans Paris ce soldat couronné,
» Ecrasant sous son joug le Français indigné :
» Sur le char triomphal où le destin le place,
» Fier d'un sceptre usurpé qu'il porte avec audace,
» Fourbe habile, étranger aux sentimens d'un roi,
» Par la ruse il s'élève, il règne par l'effroi ;
» Ses décrets sont des fers, ses honneurs sont des crimes ;
» Son coeur dans des sujets ne voit que des victimes ;
» La fortune pour lui cache sous son éclat
» Et l'ame de Tibère et la main d'Attila.
       » Farouche conquérant, il renverse les trônes,
» Détruit les nations, disperse les couronnes.
» A sa Voix, se parant de titres fastueux, *195*
» La bassesse, pour prix d'un dévoûment honteux,
» Envahit ces palais qu'habitait l'opulence,
» Et du glaive des rois s'arme avec insolence.
       » Ainsi, quand dans ses flancs, par les feux agités,
» Le volcan engloutit les champs et les cités,
» Tout est confusion ; un bizarre mélange
» Unit le sable à l'or ou la pourpre à la fange,
» Et, dominant son front, d'ignobles arbrisseaux
» Sur le roi des forêts élèvent leurs rameaux.
» Mais les Rois conjurés, armant l'Europe entière,
» De leur ligue au torrent opposent la barrière ;
» Des peuples l'oppresseur est par elle abattu,
» Et le sang des Bourbons à ses droits est rendu ;
» Le Français délivré dans ses tristes provinces
» Voit reparaître enfin le bonheur et ses Princes :
       » Ce Monarque par lui trop long-temps désiré,
» Admiré dans l'exil, sur le trône adoré.
» Le Ciel, dont les arrêts relèvent sa puissance,
» La rend à sa sagesse autant qu'à sa naissance.
» Il ne voulait régner qu'en faisant des heureux,
» Mais la rébellion trompa ces nobles voeux.
» Des lois, quand il punit, la rigueur importune
» Pour son ame royale est une autre infortune.
       » Ce Prince si brillant, qui prépara Paris *196*
» Aux bienfaisantes lois que lui portait Louis,
» Tandis qu'en l'annonçant il parcourait la France,
» Les peuples que sa voix rendait à l'espérance
» Accouraient, empressés d'admirer dans ses traits
» La bonté d'un Bourbon, les :grâces d'un Français.
       » Et la Fille des Rois : du destin l'inconstance
» Au culte des vertus a formé son enfance ;
» Elles l'ornaient dans l'ombre et dans l'adversité ;
» Leur éclat l'orne encor dans la prospérité.
       » Et son Epoux, joignant, par un rare assemblage,
» Le héros au chrétien, la candeur au courage,
» La bannière des lis le verra de nouveau
» Au soldat dans les camps présenter ce tableau ;
» Que par un double empire il triomphe avec elle,
» Et qu'une main si pure écrase le rebelle !
       » Il ne le suivra point, ce Prince, auguste objet
» D'une courte espérance et d'un si long regret !
» Du premier des Bourbons c'est l'image touchante ;
» Charles, sans doute aussi ton ame bienveillante,
» Ta loyauté, cet art de régner sur les coeurs,
» De la sédition appaisant les fureurs…
» Hélas ! les appaiser ! non, Prince magnanime,
» Et toi-même dans peu tu seras leur victime !
» Cet espoir des Français ne s'accomplira pas. *197*
« Quel deuil et quelle horreur causera son trépas !
» Illustre et jeune Epouse, objet de sa tendresse,
» Que ce siècle par vous, courageuse Princesse,
» Offre en un rejeton de ce Prince chéri
» Une seconde fois l'image de Henri ;
» Pour payer ce bienfait, le Français sur la mère
» Reporte tout l'amour qu'il avait pour le père.
       » Cet indigne attentat, signal de leurs complots,
» De la rébellion arme tous les suppôts ;
» Leur espoir se ranime, et l'heureuse Ibérie,
» Cortez, brave Cortez, ta puissante patrie
» Est souillée à son tour par son souffle empesté.
» Le lis, des champs français dans ces champs transplanté,
» A l'éclat qu'aujourd'hui votre valeur leur donne
» Joindra le doux éclat dont son nom l'environne.
» Sur le sol adoptif ce lis infortuné
» Sera quelques instans par le sort épargné ;
» Mais les vents déchaînés, la fureur de l'orage,
» Bientôt le poursuivront sur un lointain rivage ;
» Un perfide voisin usurpera ses droits.
» Ils lui seront ravis une seconde fois ;
» D'ambitieux projets, des trames odieuses
» Des guerriers conduiront les mains séditieuses.
» Intrépides Français, en les armant pour lui, *198*
» De vos bras à ce Prince offrez le noble appui ;
» Allez et renversez des tribuns sanguinaires ;
» De leurs antres chassez ces ténébreux sectaires.
» Long-temps, pour illustrer de coupables drapeaux
,
» De l'Univers entier pour troubler le repos,
» Votre glaive a des rois ébranlé la puissance ;
» Plus juste, aussi terrible, il sera leur défense.
» Que, rendant à la paix un Empire agité,
» Il unisse la gloire à la fidélité !
       » Chaque jour cependant augmentant sa faiblesse
» A l'Ibère ravit sa force et sa richesse ;
» Tous ces Etats acquis au prix de votre sang
» Echappent à-la-fois à son sceptre impuissant.
» Ce peuple si pieux, si grand, si magnanime,
» A son culte arraché, corrompu par le crime… »
       A ces mots, le héros sentant couler ses pleurs,
« Ah ! laissez-moi, dit-il, ignorer nos malheurs ;
» Ange de l'Eternel, de ma triste patrie
» A mes yeux confondus cachez l'ignominie.
» O peuple criminel ! Cortez par ses forfaits
» Ne justifiera point ta honte et tes excès.
» Que de sages vainqueurs, parmi tant de barbares,
» D'avides conquérans et d'oppresseurs avares,
» Fassent chérir ce Dieu qu'en ces temps malheureux *199*
« Outrageront ainsi nos coupables neveux ! »
Il dit, et de nouveau, dirigé par son guide,
Dans les champs mexicains descend d'un vol rapide.
Il a revu les lieux qu'illustrent ses exploits ;
La vertu sur son coeur a repris tous ses droits ;
Et Cortez, renonçant à ses fureurs passées,
Ne rapporte des cieux que de sages pensées.
       A la ville assiégée il propose la paix,
Son fougueux ennemi repousse ses bienfaits.
Le héros s'arme encor ; la flotte réparée
Pour attaquer les murs est soudain préparée ;
On choisit les guerriers qu'elle y doit transporter.
Pour diviser leur force, au camp pour l'arrêter,
Du peuple, des soldats, décimés par la peste,
Le chef des Mexicains a rassemblé le reste.
Ils portent dans leur sein les germes du trépas ;
Ils courent le chercher au milieu des combats.
       Sur les rives du lac déjà les deux armées
Se trouvent en présence et sous leurs chefs formées.
Assignant aux guerriers leurs postes différens,
Le Cacique à Phares s'adresse dans leurs rangs,
« Phares, dit-il, ô toi dont la pesante armure,
» Et la voix menaçante et la haute stature
» Sont de nos ennemis la surprise et l'effroi, *200*
» Viens et dans mes projets, guerrier, seconde-moi.
» Sors des rangs, et, montrant à l'armée ennemie
» Ce trophée insultant dont ta hache est munie,
» Offre de préluder à nos sanglans débats,
» Et de combattre seul deux d'entre ses soldats.
» Tandis qu'à ton aspect leur phalange attentive
» Un moment laissera leur valeur inactive,
» Mes yeux observeront ces bronzes meurtriers,
» Force des Castillans, terreur de nos, foyers,
» Et préparant de loin une attaque subite,
» Sur eux des Mexicains je conduirai l'élite. »
       A son ordre soumis, le géant à l'instant
Avec orgueil s'avance, et d'un geste insultant,
« Vils Castillans, dit-il, insectes misérables,
» Fuirez-vous donc toujours mes coups trop redoutables ?
» Lâches, de mes exploits vous arrêtez le cours ;
» Venez, et que, du fer empruntant le secours,
» Deux guerriers contre moi réunissent leurs armes ;
» Cette alliance au moins calmera vos alarmes. ».
Il dit, et plus d'un chef, s'offrant à ce danger,
Sur les pas d'un ami court pour le partager.
Le jeune Antonio, plus confiant, espère
Vaincre seul, et renonce à l'appui de son père.
L'aimable adolescent les a devancés tous : *201*
« Castillans, un enfant, moins timide que vous,
» De ce hideux géant pour punir l'insolence,
» N'ira point d'un second implorer l'assistance. »
Son père, à ce discours, accourt rempli d'effroi.
« Antonio, mon fils, non, combats avec moi. »
Mais le jeune héros, qu'indigne cette crainte,
Vole, et du bataillon déjà franchit l'enceinte.
Son père l'a suivi près des rangs mexicains ;
Il le rappelle encor, tous ses efforts sont vains.
« Eh bien ! triomphe seul ; que ce jeune courage
» S'expose à des périls inconnus à ton âge ;
» Mais, cher Antonio, cher objet de mes soins,
» Daigne écouter, mon fils, daigne écouter du moins
» Ma voix et les conseils que donne à ton enfance
» La tendresse d'un père autant que sa prudence :
» Maîtrise ton ardeur, et que des coups adroits,
» Non des coups vigoureux, soient tes premiers exploits. »
Et déjà cependant le jeune téméraire
Menace de la main son terrible adversaire.
Gonsalve en a pâli ; d'un oeil épouvanté
Il observe de loin le géant irrité,
Et de son bras puissant le mouvement rapide,
Et l'arme qu'il soutient, et l'enfant intrépide.
La hache que Phares élève avec courroux *202*
A pour double tranchant deux énormes cailloux.
Le jeune Antonio, non moins adroit qu'habile,
Par son activité rend cette arme inutile ;
On le voit reculer, revenir, s'arrêter,
Dans ses bonds tantôt fuir et tantôt l'affronter ;
Sans cesse elle le suit, il l'évite sans cesse.
Le géant fait deux pas, et la hache s'abaisse.
Le monstre atteindra-t-il son débile ennemi ?
On regarde en silence, et Gonsalve frémit ;
Un cri, dans ce moment, échappe à sa tendresse.
Le souple Castillan esquive avec adresse ;
La hache est descendue, elle effleure son sein,
Et d'un horrible coup va frapper le terrain ;
Le sol s'est entr'ouvert, elle y reste attachée.
Le géant furieux et la tête penchée
Devant le jeune enfant se courbe avec effort ;
L'adroit Antonio, que seconde le sort,
Se rapproche soudain, rapidement s'élance,
Fond sur le lourd Phares incliné sans défense,
Plonge en son sein le fer, l'en retire sanglant.
Le colosse blessé fléchit, tombe en roulant ;
Le fer le frappe encor ; sur l'arène il expire :
A la force l'adresse a ravi son empire.
Par l'armée entouré, le jeune et beau vainqueur *203*
Cueille enfin les lauriers que demandait son coeur.
       Cependant, rassemblant une troupe intrépide,
Vers les foudres d'airain le Cacique la guide.
Les Castillans sans ordre, en leurs rangs moins pressés,
Sont autour de Phares au hasard dispersés.
Tout sert les Mexicains ; des machines tonnantes
Ils vont envelopper les masses menaçantes.
       Le salpêtre s'enflamme, et son feu si puissant,
Chassé de sa prison, la quitte en mugissant.
Le courage, enchaîné par ce volcan mobile,
Ne présente aux vaincus qu'un secours inutile.
Des globes meurtriers renversent les soldats.
Cortez, pressant leur fuite, arrive sur leurs pas.
« Terminons, s'écrie-t-il, cette longue querelle ;
» Arrêtons les fureurs d'une guerre éternelle ;
» Mais, cruel Mexicain, avant de te percer,
» Que de sang innocent Cortez devra verser ! »
Au peuple qui, tremblant, pour l'éviter se presse,
Ennemi magnanime, aussitôt il s'adresse.
« Qu'un chemin que mon bras s'ouvrirait aisément
» A mes pas, Mexicains, soit offert librement ;
» J'atteindrai votre chef, et dans cette journée
» Nos mains vont de ces lieux régler la destinée. »
       Leur cohorte approuvant ce dessein généreux, *204*
Ils s'écartent ; Cortez s'avance au milieu d'eux ;
Sans obstacle il poursuit le farouche Cacique.
« Mettons fin, lui dit-il, aux malheurs du Mexique ;
» Viens répandre mon sang, implacable ennemi,
» Ou venger par ta mort la mort de mon ami. »
A sa voix, à l'aspect du fer qu'il lui présente,
Des sentimens confus, la rage, l'épouvante,
Du féroce guerrier se partagent le coeur.
Cependant il s'approche ; une semblable ardeur,
Une égale vaillance, une espérance égale,
Dans ce combat terrible arment leur main rivale.
Etonnés, incertains, Mexicains, Castillans,
Font trêve, à cette vue, à leurs débats sanglans.
Chacun d'eux, plein d'audace et bouillant de colère,
S'arrête avec fierté devant son adversaire,
Suit tous ses mouvemens, le mesure des yeux,
Observe avec un soin avide et curieux,
Ou sous son bouclier ou sous sa riche armure,
Aux coups qu'il doit porter la route la plus sûre.
Et les éclairs lancés par leur regard brûlant
Se mêlent aux éclairs du glaive étincelant.
       Cortez sur l'ennemi soudain se précipite ;
Il vole et le poursuit ; l'autre vole et l'évite ;
Corps à corps attaqué, l'ardent Guatimozin *205*
A quitté sa massue ; un glaive est dans sa main,
Et le large caillou de l'arme mexicaine
Au glaive européen ne résiste qu'à peine.
Dans d'effroyables chocs mille fois repoussé,
Le fragile tranchant par l'acier émoussé,
Inutile au Cacique, à ses coups se refuse,
Et le lâche guerrier, recourant à la ruse,
Trop pressé par Cortez, se jette à ses genoux.
« Le destin m'abandonne à ton juste courroux ;
» Règne, Guatimozin te cède la victoire ;
» Mais laisse-moi la vie ; à ton nom, à ta gloire
» Fais ce grand sacrifice, et suspends mon trépas. »
Touché par ce discours et retenant son bras,
Du vaincu le héros écoute la prière ;
Il détourne de lui la lame meurtrière.
Le monstre, à qui déjà s'intéressait son coeur,
Auprès des Mexicains échappant au vainqueur,
Y saisit une hache, et le guerrier perfide,
Pour en frapper Cortez, revient d'un pas rapide.
« La fortune, dit-il, se prononçait pour toi ;
» Mais j'ai su te tromper : quoi ! cédant à l'effroi,
» A t'implorer ainsi moi j'aurais pu descendre !
» Ton rival te croyait moins facile à surprendre.
» Viens aussi de la ruse employer le secours ; *206*
» Viens, Castillan crédule. » Il dit : à ce discours,
De sa juste fureur Cortez n'est plus le maître ;
II retourne au combat ; pour atteindre le traître,
Le héros, de son fer pressant le mouvement,
Aux coups de l'ennemi s'expose imprudemment.
Guatimozin recule, et sa hache pesante
S'abaisse en se brisant sur l'arme triomphante.
       Sur Cortez, par le sort à ses fureurs livré,
Le Cacique jetant un regard assuré,
Le brave, le provoque, insulte à sa vaillance,
A son bras désarmé s'offre sans défiance,
Et pour le terrasser lève son bouclier.
Le brave Castillan du tronçon de l'acier
Sur le milieu du-front lui porte un coup terrible ;
Le glaive mutilé, mais encore invincible,
Poussé rapidement par la main du héros,
Du féroce guerrier frappe et brise les os ;
Il tombe, méditant une ruse nouvelle,
Exhale en rugissant son ame criminelle,
Et pour dernier, soupir jette un cri de fureur. (122)
       Retardant un triomphe, espoir de sa valeur,
Le peuple mexicain aux remparts de sa ville
Court encore une fois demander un asile ;
Pour un assaut sanglant, terme de ses travaux,
Le héros y conduit sa foudre et ses vaisseaux ;
Mexico le reçoit, et, prix de la victoire,
Adopte notre culte, et nos lois et sa gloire.

FIN


NOTES

CHANT I

(1) Le Tasse, dans son Invocation, demande à la Muse chrétienne de lui permettre de parer son récit de quelques ornemens étrangers, pour mieux faire goûter la vérité ; de même que, pour tromper un enfant malade, on lui présente le breuvage qui doit le guérir, dans un vase frotté de miel.

(2) Fernand Cortès débarqua dans le Mexique au mois de mars 1517 et il ne s'empara de Mexico qu'au mois d'août 1521.

(3) Montezuma fut tué en voulant interposer son autorité en faveur des Espagnols attaqués par les Mexicains.

(4) Mexico est placé dans un lac qui communique avec le rivage par des ponts et d'étroites chaussées.

(5) Barthelemi d'Olmedo était chapelain de l'armée de Cortès.

(6) Les Américains, qui ne connaissaient pas l'effet de l'artillerie, prenaient ses feux pour ceux du tonnerre, et les soldats qui les allumaient, pour des divinités.

(7) Lorsque Cortès débarqua dans le Mexique, il y avait 617 hommes dans l'expédition : 13 soldats étaient armés de mousquets, 30 d'arbalètres, et le reste de sabres et d'épées. L'armée avait encore 36 chevaux et 10 petites pièces de canon. Pendant les deux années qui suivirent le débarquement, Cortès ayant reçu plusieurs renforts, j'ai beaucoup augmenté son armée, et je porte à 200 les soldats armés de mousquets.

(8) Semèle, amante de Jupiter, ayant demandé à ce dieu de se montrer à elle armé de la foudre, fut brûlée dans les bras de son amant.

(9) Lorsque les Américains voyaient des cavaliers pour la première fois, ils prenaient le cheval et son guide pour un seul et même corps.

(10) Mollia crura reponit. Georg. III, 76.

(11) Insultat solo. Id. III, 117.

(12) Quetlavaca, successeur de Montezuma, étant mort de la petite-vérole, Guatimozin monta sur le trône. C'était un prince belliqueux, qui retarda la conquête de Cortès.

(13) foederis aequas / Dicamus leges, sociosque in regna vocemus. Aeneid. lib. XI, 321-322.

(14) La ville de Mexico contenait plus de 60.000 habitans ; elle pouvait par conséquent armer 20.000 soldats. J'ai réuni cette troupe sous un seul chef, pour ne point faire usage de noms tels que Xicotintal, Pilpatoé, Teutilé.

(15) Les peuples de l'Amérique remplaçaient le fer par des os ou des cailloux aigus.

(16) Cet usage est commun chez les sauvages ; il a pour but d'effrayer l'ennemi par un spectacle hideux.

(17) Le condor est un oiseau de proie d'une force prodigieuse ; il a jusqu'à 16 pieds d'envergure.

(18) Le tapir est le plus gros quadrupède de l'Amérique.

(19) Cet horrible usage est établi chez quelques tribus sauvages, connues par leur férocité.

(20) Des peuples qui ne connaissent point nos instrumens aratoires emploient ce moyen pour amollir la terre.

(21) La canne à sucre.

(22) Les productions du sol mexicain étaient l'objet d'une multitude de fables à-peu-près de la même nature que celle-ci.

(23) Le dindon. Il est originaire du Mexique.

(24) Les peuples sauvages font mourir non-seulement une partie des enfans du sexe féminin, mais encore les enfans mâles mal conformés.

(25) L'empire mexicain élait composé de la ville de Mexico et de cinquante autres villes ou bourgades voisines du lac, de petits peuples soumis aux rois du Mexique, et d'autres peuples tributaires seulement de ces princes. L'armée mexicaine, telle qu'elle est décrite dans ce dénombrement, se compose de ces différentes forces réunies ; c'est une armée extrêmement nombreuse, comparée sur-tout à celle de Cortès. On ne concevrait jamais comment il a pu triompher dans une pareille lutte, si l'on ne savait combien le fer et les armes à feu dont se servent les Européens leur donnent de supériorité sur des peuples qui sont privés de ces armes.

(26) La racine de manioc est un poison violent ; mais lorsque le suc qui forme ce poison en est exprimé, elle devient une nourriture agréable, connue sous le nom de cassave.

CHANT II

(27) Millia millium ministrabant ei. Daniel, 7, 10.

(28) Misit ventum magnum in mare, et facta est tempestas magna. Jerem. c. I.

(29) Intonuere poli et crebris micat ignibus aether. Aeneide lib. I, 90.

(30) Ce passage est une imitation de la Henriade.

(31) La prédiction d'Ariel est déjà en partie accomplie par l'indépendance des Colonies anglaises, et vraisemblablement elle le sera bientôt en totalité par l'insurrection des Colonies espagnoles.

(32) Hinc atque hinc vastae rupes geminique minantur / In caelum scopuli. Aeneid. lib. I, 162.

(33) Cortès trouva un Espagnol, du nom d'Aguilar, abandonné ainsi dans une île voisine du Mexique.

(34) D'après le système de Newton, l'attraction retient les astres dans leurs orbites.

(35) La bombe.

CHANT III

(36) Misit in eos iram indignationis suae, indignationem et iram et tribulationem, immissiones per Angelos malos. Ps 77.

(37) Mammone, dieu de la Richesse, est le Plutus des Grecs. Astarté est cette divinité adorée chez les Perses sous le nom de Métra, chez les Assyriens sous celui de Mélitta, chez les Grecs, chez les Arabes, sous ceux de Vénus, d'Alitta. V. Hérodote liv. I, Denys d'Halicarnasse liv. I.

(38) Cette pensée est dans Cicéron, De natura deorum, XXIII. Il dit, en appliquant aux dieux ce qui s'applique ici aux démons : Res ipsa, in qua vis inest major aliqua, sic appellatur, ut ea ipsa vis nominetur deus.

(39) Pigmalion.

(40) Polydorum obtruncat, et auro / Vi potitur. Aeneid. lib. III, 55-56.

(41) Milton fait la description d'une immense chaussée construite pour communiquer de l'enfer à la terre.

(42) Voyez l'un des plus beaux passage du poème des Martyrs : la peinture de la Mort.

(43) La bataille dans laquelle la petite armée de Cortez combattit l'armée entière des Mexicains, fut livrée à une époque antérieure, dans la vallée d'Otunba. Antoine de Solis fait monter l'armée mexicaine à 200.000 hommes. Robertson dit uniquement a wast army ; mais il peint avec plus de vivacité encore que ne le fait Antoine de Solis, la surprise et le découragement qu'éprouvèrent les Castillans à la vue de cette armée : At the sight  of this incredibile multitude… The Spaniards were astonished and even the boldest beganto despair. Hist. of Amer, l. 5.

CHANT IV

(44) Abruptis fugit praesepia vinclis. Aeneid. XI, 492.

( 45) Bellum tibi ex victoria nascitur. Quint. Curt., Histoire d'Alexandre le Grand, VII, 8, 21.

(46) Cortez, pour abréger le siège de Mexico, fit en effet construire des vaisseaux : on travailla les pièces de bois dont ils devaient être composés, dans des montagnes séparées du lac par un intervalle de 15 ou 16 lieues, et ces matériaux furent transportés par les alliés.

(47) On connaît par les relations de Cook la richesse du sol et la situation délicieuse des îles placées dans la partie de l'Océan-Pacifique qui avoisine l'Amérique : c'est l'une de ces îles qui est ici le séjour de la Volupté.

(48) Les voyageurs ont peint la vie licencieuse de ces insulaires.

(49) Les Grecs appelaient l'Ile des Heureux le pays d'Oasis, situé au milieu du désert de l'Afrique, et ils lui donnaient ce nom à raison de la beauté de son sol et de sa situation isolée : sous ces deux rapports, on pourrait aussi appeler les îles de l'Océan-Pacifique les Iles des Heureux. V. Hérod. l. 3.

(50) Les sucs des végétaux dont les sauvages se teignent le corps pour effrayer leurs ennemis servent aussi à leur parure et particulièrement à celle des femmes.

(51) L'arbre qui produit l'écorce appelée quinquina ou kina kina croit particulièrement au Pérou ; mais on le troure aussi dans plusieurs autres parties de l'Amérique. Les Indiens connaissaient avant nous sa vertu fébrifuge.

(52) Pluton. Incerto volucri fertur Proserpina curru / […] Et questus ad nubila tendit inanes. Claud. De raptu Proserp.

CHANT V

(53) Les Américains ignoraient que la forme de la terre était sphérique, et croyaient par conséquent que les Européens venus de l'Orient voyaient le lever des astres.

(54) D'après le système de Newton, les planètes ont deux impulsions, l'une qui les attire vers le centre de leur sphère, l'autre qui les en éloigne ; c'est en obéissant à ces deux mouvemens qu'elles tracent leur orbite.

(55) Cum circum axem se summa celeritate torqueat et convertat, eadem efficit omnia, quae si, stante terra, coelum moveretur. Ciceron.

(56) Les peuples qui habitent dans le voisinage du pôle n'ont point de nuits pendant l'été ; le soleil est toujours sur l'horizon. L'hiver, au contraire, ils n'ont point de jours et pendant plusieurs mois le soleil ; mais le soleil termine son. cours dans l'autre hémisphère.

(57) Pondus iners, conjestaque eodem / Non bene junctarum discordia semina rerum. Ovide, Métamorphoses, I, 8-9.

(58) La Genèse dit : Fiat lux, et non pas Fiat sol ; mais en parlant à un sauvage, l'expression de l'Ecrire Sainte n'aurait pas eu de sens.

(59) Ce fut en comparant les deux hémisphères que Colomb devina l'existence de l'Amérique ; il jugea que, pour qu'il y eût équilibre entre les diverses parties de la terre, il devait se trouver un continent à l'ouest de l'Europe, dans cet espace qu'on croyait rempli par une mer immense.

(60) Lorsque la flotte de Colomb se fut avancée en pleine mer, elle trouva en effet une herbe flottante et tellement abondante qu'elle arrêtait la marche des vaisseaux ; les équipages en furent très-effrayés.

(61) Les équipages de la flotte de Colomb, désespérant de trouver le Nouveau-Monde qu'il leur annonçait, allaient se défaire de lui et retourner en Europe quand on découvrit la terre.

(62) On peut supposer que les Espagnols, établis depuis deux ans dans le Mexique, y avaient naturalisé quelques productions de l'Europe.

(63) Les Grecs peignaient les Grâces entièrement nues.

CHANT VI

(64) Chez les peuples de l'Amérique, les femmes sont traitées avec beaucoup de dureté, et sont plutôt des esclaves que des compagnes.

(65) L'idée de l'honneur n'existe point chez les sauvages ; leur courage n'est point animé par l'amour de la gloire, mais par le désir de la vengeance.

(66) La paix, pour ces peuples, n'est que l'impuissance de faire la guerre ; ils ne cessent de combattre que pour réparer leurs forces épuisées.

(67) On trouve en Amérique et dans plusieurs parties de l'Europe des ossemens d'une grandeur prodigieuse, qui paraissent avoir appartenu à un animal féroce et extrêmement grand, dont l'espèce est détruite. Les naturalistes appellent cet animal le Mammouth. S'il a réellement existé, c'est sans doute à une époque très-reculée ; car les Anciens ne le connaissaient pas. Aristote, qui, dans l'un de ses chapitres, décrit les animaux de tous les pays, n'en parle point ; et Hérodote, qui, dans l'histoire des peuples, fait mention des animaux de leur sol, n'en dit rien non plus ; cependant ils rapportent tout, même les faits les moins avérés ; Hérodote décrit des fourmis grosses comme des chiens, et Aristote des serpens qui submergeaient des vaisseaux par leur poids.

(68) Charles-Quint. On a reproché à sa politique de dégénérer en ruse et en perfidie.

(69) François I.

(70) Henri VIII, roi d'Angleterre. Il aimait les disputes de théologie, et y portait son caractère tyrannique et irascible.

(71) Le violon et les instrumens à vent.

(72) Les feux d'artifice.

(73) Les cocotiers.

CHANT VII

(74) On employa 8000 hommes pour transporter les planches, les mâts, les ferrures et les autres matériaux. Deux mille autres suivaient pour les relayer.

(75) Lorsque Cortez débarqua dans le Mexique, il brûla ses vaisseaux, afin que son armée, dans l'impossibilité de fuir, n'eût plus de ressources que dans la victoire.

(76) Velorum pandimus alas. Virg. Aeneid. III, 520.

(77) Les Espagnols sont dans l'usage de donner des noms de Saints à leurs vaisseaux.

(78) Haeret pede pes densusque viro vir. Virg. Aeneid. X, 361.

(79) Lorsque le semouum ou harmaton, ce vent brûlant qui souffle sur les déserts de l'Afrique, attaque une caravane, les voyageurs fuient ou se couchent ventre à terre, pour ne point respirer les feux que ce vent porte avec lui.

(80) Cook, dans son voyage à la découverte des terres du pôle austral, vogua long-temps parmi des glaces flottantes qui mirent son vaisseau en danger.

(81) Quinte-Curce rapporte qu'au siège des Oxidraques Alexandre monta seul à l'assaut, et se jeta dans l'intérieur de la ville.

CHANT VIII

(82) Chez les Mexicains, la royauté était héréditaire dans une même famille ; mais les chefs de la nation choisissaient ses rois dans tous les individus de cette famille indistinctement, et les jeunes princes qui prétendaient à l'honneur d'être élus cherchaient à se distinguer par de glorieuses expéditions.

83) Les ancêtres des Mexicains étaient un peuple étranger sur l'émigration duquel ils racontaient diverses fables.

(84) M. de Humbold prétend que les rochers et les petites îles que l'on voit dans le voisinage de la Trinité, du sud au nord, ne peuvent être que les restes d'une digue rompue.

(85) Voyez au Chant Ier, page 22, 3e note.

(86) Les oiseaux du Nouveau-Monde ont un plumage plus brillant que ceux de l'Europe ; mais leur chant est moins agréable.

(87) La cochenille qui fournit l'écarlate est un insecte d'une couleur sombre et sale.

(88) Le coton.

(89) Clytie, amante d'Apollon, mourut de chagrin d'avoir été abandonnée par ce dieu, qui lui préféra Leucothoé. Elle fut changée en héliotrope ou tournesol, plante dont la feuille suit le mouvement du soleil.

(90) Tous les peuples ont conservé la tradition du déluge, et cette tradition devait exister chez les Américains plus encore que chez les autres peuples ; car par-tout leur sol paraît n'avoir été abandonné par les eaux que depuis un petit nombre de siècles.

(91) Affectasse ferunt regnum coeleste gigantes. Ovide.

(92)Les temples mexicains étaient remplis d'ossemens humains. La peau et la chevelure des captifs y étaient suspendues, et il y avait à leur entrée une horrible guirlande composée de crânes enfilés dans une corde.

(93) L'idole mexicaine appelée Vitzidi avait des serpens sur la tête, des os suspendus à son cou, et une figure hideuse qu'enlaidissaient encore deux raies bleues placées l'une sur son front, l'autre sur son nez.

(94) Après avoir immolé la victime, le sacrificateur lui arrachait le coeur et l'élevait au ciel.

(95) Phoebo ante alios dilectus Iapyx / Iasides, acri quondam cui captus amore / Ipse suas artes, sua munera, laetus Apollo / Augurium citharamque dabat, celeresque sagittas. Ille […]/ Scire potestates herbarum usumque medendi / Maluit. Virg. Aeneid. XII, 391-397.

(96) La statue de Moloch était un buste d'airain d'une grandeur colossale. Ce buste était creux, et on le faisait jougir au moyen des feux que l'on plaçait sous son piédestal. Alors on jetait des enfans dans l'intérieur de la statue. (Voyez Polyd. Virg., l.5, c.8.)

(97) On trouve dans quelques provinces de France de grandes pierres qui sont, dit-on, les débris des autels des Druides. Ces prêtres gaulois immolaient des victimes à Teutatès, et les faisaient périr par le fer et par le feu. ( Voyez les Commentaires de César, l. 6. )

(98) Les Espagnols employaient au travail des mines d'or les nations indiennes qu'ils avaient subjuguées.

(99) Parmi les conquérans de l'Amérique il se trouva des hommes assez barbares pour employer à la destruction des Indiens de grands chiens que l'on accoutumait à les chasser comme des bêtes.

(100) Vincent Valverde, chapelain de l'expédition de Pizarre. A la première entrevue que Pizarre eut avec l'incas Atahuelpa, Valverde s'avança vers lui, le crucifix d'une main, son bréviaire de l'autre, lui expliqua les dogmes de la Religion chrétienne, lui déclara que le Pape avait fait don de ses Etats au roi de Castille, et le somma en conséquence de se soumettre à ce prince et d'embrasser la foi chrétienne. Sur son refus, on lui déclara la guerre. (Robertson, Hist. of Amer. l.5.)

(101) Il fut condamné par un tribunal dont Vincent Valverde faisait partie. On lui reprochait d'avoir adoré les idoles, d'avoir eu plusieurs femmes, etc.

CHANT IX

(102) Calisto est la constellation de la grande Ourse.

(103) Hyacinthe.

(104) Continuo in montes sese avius abdidit altos / Occiso pastore lupus magnove juvenco, / […]  Silvasque petivit, Virg. Aeneid. XI, 810-813.

(105) Omnia tecum una perierunt gaudia nostra. Catulle, 68,23..

(106) Post bellator equos, positis insignibus, Aethon / It lacrymans. Virg. Aeneid. XI, 89-90.

(107) Versis Arcades armis. Virg. Aeneid. XI, 93.

(108) Juvenem agresti sublimem stramine ponunt, / Qualem virgineo demessum pollice florem, […] Cui neque fulgor adhuc necdum sua forma recessit. Aeneid. XI, 67-70.

(109) Salve aeternum mihi, maxime Palla, / Aeternumque vale. Virg. Aeneid. XI, 97-98.

(110) La ville de Mexico est située dans un lac d'eaux salées, et celles qui servaient à la boisson de ses habitans étaient tirées des montagnes voisines, d'où on les transportait à la ville au moyen d'un aqueduc, l'un des plus beaux ouvrages de l'industrie mexicaine.

(111) C'est au signe du Cancer, dans le mois de juin, que le soleil cesse d'avancer vers le nord.

(112) Aux mois de juin et de juillet, le soleil passe sous les mêmes latitudes, à peu de jours de distance, en allant au point du solstice et en revenant de ce point ; alors il est comme stationnaire, et à cette époque les chaleurs du tropique sont extrêmes.

(113) La latitude de Mexico est de 20° nord. Cette ville est par conséquent sous le tropique.

(114) Le signe du Lion répond au mois de juillet. La ville de Mexico fut prise le 13 d'août.

(115) Dans les déserts de l'Afrique, cette ondulation de l'air, causée par l'activité des feux du soleil, donne aux plaines de sable l'apparence d'une mer agitée.

(116) Corpora foeda jacent, vitiantur odoribus aurae. Ovide, Métamorphoses VII.

(117) La vallée de Josaphat. Congregabo omnes gentes, et deducam eas in vallem Josaphat. Ce passage de Joël, ch. 3, v. 2, a fait croire que cette vallée était le lieu où se ferait le Jugement universel.

CHANT X

(118) Platon prétendait que l'ame du Monde, substance plus légère que la matière, se portait aux extrémités de l'Univers dans le mouvement de rotation de sa sphère.

(119) On place ici le Paradis dans un globe voisin du trône de Dieu, comme on a placé l'Enfer dans un autre globe relégué loin de tous les autres. Cette forme corporelle donnée à la demeure d'êtres immatériels est peut-être moins convenable à leur nature que le vague des peintures ordinaires du Ciel ; mais cela n'est cependant point contraire à l'Ecriture : St. Paul, dans l'Epitre aux Corinthiens, chap. 15, appelle l'ame un corps revêtu de l'immortalité ; on peut donc donner à ce corps une habitationde même nature.

(120) Mallebranche. Il croyait que, par une forte méditation, l'ame pouvait se dégager de la matière et voir Dieu.

(121) Carrier, ce monstre que la Convention avait envoyé à Nantes pour y exercer ses vengeances, avait fait construire des bateaux à soupapes, dans lesquels on entassait les détenus ; ces bateaux en s'ouvrant submergeaient ceux qu'ils portaient.

(122) Suivant les récits Historiques, Guatimozin n'est point mort dans un combat, mais dans un supplice affreux que les Castillans lui firent subir pour le forcer de découvrir ses trésors. L'histoire a absous Cortez de cette cruauté ; il fit tout ce qui était en son pouvoir pour l'épargner à son captif.


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