ÉDOUARD FOURNIER, LES PRUSSIENS À ORLÉANS
dans Les Prussiens chez nous, Paris, E. Dentu, 1871, pages 333 à 353.
Nous allons avoir ici des désastres sur un bien vaste espace, en de grandes et riches villes, aussi bien qu'en de pauvres campagnes et de malheureuses bourgades. Comme les villes auront toutes, et ont même déjà des historiens de leurs derniers malheurs, c'est des campagnes, dont l'histoire oubliera trop de parler, que nous parlerons, nous, de préférence, autant que nous pourrons, sans cependant refuser aux villes la part de récits et de pitié que nous leur devons.
C'est même par l'une d'elles, par Orléans, que nous allons commencer. Elle fut très éprouvée, et, j'en fus témoin vers la fin, elle le supporta très bravement. On sut y avoir, quand l'ennemi approcha, le courage de la résistance, et quand il fallut céder, la résignation en deuil, qui sied aux fières infortunes.
M. de Thann, qui, avec ses Bavarois, y arriva le premier, le 11 octobre, rendit toujours très franchement hommage à la vaillance déployée dans la lutte des faubourgs, pendant toute une journée. Le 5e bataillon de la Légion étrangère, arrivé de Bourges, le matin, avec son commandant Arago, qui se fit tuer si bravement dans le faubourg des Aydes ; quelques compagnies du 39e, et un bataillon de chasseurs à pied, soutenus par l'excellent esprit de la population et le sentiment de ses traditions héroïques, arrêtèrent là toute une armée, qui d'avance, ne pouvant entrer assez vite, se vengeait sur la ville en la bombardant de loin.
« Orléans, disait M. de Thann, a été pris d'assaut. C'est la première ville ouverte où l'on ait résisté à l'entrée de nos troupes. »
L'aumônier bavarois Gross, qui fit la relation de ce brave combat dans la Presse allemande, convint « qu'il ne peut se comparer qu'à la prise d'assaut de Bazeilles. » Il était furieux, et en perdait tout esprit de charité chrétienne, comme on va le voir par ce qu'il dit à deux soldats suisses de notre Légion étrangère : « Quand je suis entré hier, écrit-il, dans une ambulance de Saint-Jean de la Ruelle, j'ai rencontré deux Suisses : l'un de Harsich, l'autre de Saint-Gall. Je n'ai pu m'empêcher de leur dire que c'était bien fait qu'ils fussent blessés. »
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
Orléans paya cher l'honneur de cette belle défense. Vingt-huit maisons du faubourg des Aydes furent incendiées froidement, avec la main. Près de la Chapelle-Vieille, une malheureuse femme qui venait d'accoucher fut arrachée de son lit avec son enfant, et chassée de sa maison, pour la voir brûler derrière elle.
Un voisin suppliait qu'on épargnât la sienne. On lui montra celle d'en face, d'où nos soldats tiraient, et on lui dit qu'il ne serait incendié que par représailles. Il offrit d'aller faire cesser la fusillade, et y parvint en effet, avec grand péril, car les balles sifflaient partout. Quand il revint, sa maison flambait. Il réclama contre cette mauvaise foi. On se contenta de lui répondre : « C'est la loi de la guerre ! »
Chez un autre, ils entrèrent brusquement, demandant des allumettes, comme pour allumer leur pipe. On leur en donna. C'était pour allumer la maison ! Ils avaient d'avance enduit de pétrole les portes et les volets.
Ce qui ne brûla pas fut pillé. Pendant trois longues heures, la plupart des maisons du faubourg Saint-Jean et du faubourg Bannier, qui prolonge jusqu'à la ville celui des Aydes, furent mises à sac. La rage du vol et de la dévastation se porta surtout contre les boutiques d'épiciers., de marchands de tabac, de marchands de vin, dont pas un ne fut épargné. De là, dès le soir même, le pillage gagna la ville, qui dut le subir dans toutes ses rues, jusqu'au surlendemain. Les chefs, sans l'avoir absolument permis, faisaient plus que le tolérer.
L'autorité allemande avait en effet déclaré qu'elle ne se reconnaîtrait responsable que des actes de pillage « commis à partir du 13 octobre, » c'est-à-dire après les deux jours dont les Bavarois profitaient si bien.
Pouvait-elle défendre ce qui faisait tant de plaisir à ses officiers, et leur permettait de garnir si amplement leurs fourgons !
Ils s'étaient logés dans les plus belles maisons, après en avoir chassé à coups de plat de sabre ou à coups de pied, les soldats qui avaient eu l'audace de les devancer. Ils y firent leur main, en maîtres filous et déménageurs experts.
« Dans beaucoup de maisons d'Orléans, dit une note émanée du ministère même de Bordeaux (1), les meubles ont été brisés et l'on a tout saccagé à plaisir. Du linge, de l'argenterie et des objets précieux ont été volés dans les chambres occupées par des officiers supérieurs. »
Que d'objets d'art, que de petits meubles, que de pendules prirent le chemin de la Bavière, soit dans les chariots aux armes royales, soit dans les fourgons où le pavillon à la Croix de Genève prêtait la sainteté de son caractère à l'impunité du pillage, soit dans une foule d'autres encore, dont quelques-uns, qui n'étaient point partis à temps, furent pris à la grande déroute bavaroise de Baccon et de Coulmiers, et prouvèrent aux plus incrédules, par un immense déballage de vols, ce qui est chez les Allemands le ond de l'héroïsme et le dernier mot de la conquête. Si l'histoire est juste, c'est le déshonneur, c'est la honte, c'est la dégradation éternelle de l'armée bavaroise, qui seront sortis de la fouille vengeresse faite après Coulmiers dans les fourgons de ses officiers et dans les sacs et les poches de ses soldats prisonniers.
La mesure fut comble à ce moment. C'est alors que M. de Chaudordy fit sa protestation. Quelques lignes y vont droit au pillage d'Orléans, dont les fourgons et les sacs de Coulmiers nous avaient rendu les épaves déshonorantes.
Il ne veut parler que de la pauvre ville pillée et déménagée, quand il dit :
« Après avoir vu leur domicile envahi, après avoir subi les plus dures exigences, les familles ont dû livrer leur argenterie et leurs bijoux. Tout ce qui était précieux a été saisi par l'ennemi et entassé dans ses sacs et ses chariots. Des effets d'habillement enlevés dans les maisons ou dérobés chez les marchands, des objets de toutes sortes, des pendules, des montres, ont été trouvés sur les prisonniers tombés entre nos mains. »
Le billet du commandant de Pau, qui les fit visiter à l'arrivée, nous en a donné plus haut la preuve.
Ce ne fut pas sans une certaine confusion qu'on apprit au camp prussien que ces découvertes avaient été faites, et ce qu'elles avaient amené ; mais on se remit vite, et pour le prendre de haut. Au lieu d'être honteux, on eut l'impudence de se plaindre. La visite faite, à Orléans même, dans les fourgons à la croix genevoise, que les Bavarois, trop prompts à fuir, y avaient laissés, et qui complétèrent, par ce qu'on y trouva, le déballage de Coulmiers, leur parut surtout indigne, scandaleuse. Ils s'indignèrent qu'on eût porté atteinte au drapeau des ambulances, sans ajouter, il est vrai, qu'il n'avait été là qu'un pavillon de corsaire.
Le Standard leur répondit, et de bonne encre : « Les Prussiens, dit-il, se sont plaints amèrement que lorsque le général von der Thann fut obligé de quitter Orléans, les Français avaient saisi quelques wagons d'ambulance. La saisie fut parfaitement légitime, car les wagons étaient bondés de vêtements de femmes et d'enfants, de boucles d'oreilles, d'effets personnels de toute sorte. »
La dévastation s'émailla souvent d'orgies et de mascarades. Dans deux maisons, notamment rue du Bourdon-Blanc, chez M. Magne fils, trésorier général, alors absent, ces messieurs se donnèrent un bal. Ils prirent les plus belles robes dans les armoires, s'en habillèrent, et se livrèrent ensuite aux danses les plus folles, je ne dis pas les plus légères.
« La fête, dit un témoin, se termina par le déluge d'ordures, dont les soldats et alliés du roi Guillaume ont l'habitude de salir les endroits qu'ils occupent. »
Aucune maison ne fut sacrée pour l'invasion, même celles dont on avait fait des ambulances. Ce fut le cas de l'hôtel du comte de Rocheplate, qui malgré le drapeau de Genève, arboré sur sa porte, non pour la forme, mais très sérieusement, dut loger jusqu'à 32 Bavarois, dont 12 avaient le droit de manger à sa table. Il n'est pas besoin de dire que les manufactures étaient autant de casernes. Il en est une où ils avaient entassé deux cents soldats. Quelques autres grandes maisons, celles de MM, de la Taille, Gandry, La Boulaye, n'avaient pas été moins encombrées, à proportion, et comme les caves y étaient bien garnies, elles furent pillées. Les officiers de haut rang s'étaient réservé ces maisons à bonnes caves, et y puisaient sans compter.
M. de Thann s'était logé à l'hôtel. Pendant que le commandant de place s'installait chez M. de la Touanne, et le prince de Saxe-Meiningen, chez M. d'Illiers, il s'en allait, lui, prendre gîte à la Boule-d'Or. A la campagne, il fut plus exigeant. Ayant à surveiller le mouvement de ses troupes, de la rive droite à la rive gauche, il s'établit quelque temps dans le Val, près de Saint-Cyr, au château de M. de Champvallins. Le propriétaire s'y trouvant un jour avec lui, il se plaignit que l'installation fût médiocre : «Votre maison, lui dit-il, a peu de provisions. La cave est mal garnie, il faut y pourvoir ; l'argenterie manque aussi. Je n'y tiens pas, mais il faut au moins du ruolz. » On se soumit.
Un de nos bons romanciers, Amédée Achard, qui vit Orléans pendant les quelques jours de répit, d'air libre, et pour ainsi dire de respiration, que lui fit la victoire de Coulmiers, entre les Bavarois et les Prussiens, fut frappé de la morne tristesse, de l'accablement que la pauvre ville avait pris à être, pendant un long mois, sous le joug, et à se trouver tout d'un coup, de ville française qu'elle était si bien, la plus accablée des villes de Bavière :
« La physionomie comme le langage, écrivit-il sous l'émotion même de sa visite navrante (2), porte la marque de cet écrasement. On y semble sortir d'un cauchemar. On dirait que des lèvres des passants vont sortir ces trois mots : « Est-ce vrai ? »
Il nous fait ensuite le tableau, non de ce qu'il vit lui-même, mais de ce qu'il put entrevoir dans le récit de ces pauvres gens, rendus enfin à la parole, à la franchise ; pouvant dire ce qu'ils avaient souffert et se plaindre.
Vous allez y retrouver en teintes plus vives, en nuances plus complètes, ce que nous n'avons fait que vous esquisser.
« Les premières heures, dit-il, qui ont suivi la prise d'Orléans, ont été terribles. Les bandes de soldats faisaient irruption dans les maisons et s'installaient partout, laissant aux propriétaires les greniers, et tout ce qui était à portée de leurs griffes disparaissait. A la place des guenilles infectes qu'ils jetaient çà et là, ils prenaient les chemises, les bas, les mouchoirs, tout ce qu'ils trouvaient. Le reste s'engouffrait dans leurs poches et dans leurs sacs ; puis, repus de ce que leur livraient les caves et les cuisines, ils dormaient. Des chambres destinées à deux personnes en contenaient trente ; ils s'entassaient...
» L'ordre est venu plus tard, mais un ordre méthodique, sec, dur, implacable. Si les violences personnelles étaient épargnées à la population... les violences morales étaient absolues et constantes. Et celles-là, pour les peuples à fibre délicate, sont les plus douloureuses, les plus amères. Les Turcs ne pourraient s'empêcher d'être graves ; les Prussiens ont en partage l'arrogance ; même quand ils veulent rester polis, ils sont arrogants. Ils étaient maîtres et le faisaient sentir.
» Quelquefois, d'ailleurs, l'âpreté du sang germain l'emportait. Il y avait des explosions à propos de vin de Champagne, qu'on ne trouvait pas en quantité suffisante, ou de mets qu'on ne trouvait pas assez succulents.
» Des officiers ont dégaîné contre des domestiques, qu'ils poursuivaient d'un pas chancelant, et tout prêts à les embrocher. Un d'eux, à l'Hôtel du Loiret, a trouvé plaisant d'entrer dans la salle à manger, à cheval ; mais l'insulte venait d'une, capote aristocratique : il fallut tout endurer. »
Ce moment des Bavarois fut pourtant le bon temps de l'invasion pour les Orléanais. Ils s'étaient crus en enfer. Les Prussiens de Frédéric-Charles vinrent leur prouver, quand la ville fut reprise, qu'ils avaient été en paradis.
Ils pesèrent sur la malheureuse population, à peine remise de son premier fardeau, de tout le poids d'un nombre plus énorme, d'exigences plus avides et d'insolences plus hautaines, plus brutales, en un mot, véritablement prussiennes.
On sentit, à la façon dont ils entrèrent, la fureur qu'ils avaient ressentie du départ des autres, après une défaite, et la joie insultante qu'ils avaient de revenir eux-mêmes après une victoire. Il y avait dans toutes leurs manières quelque chose de l'allure du vrai bourreau, du tortionnaire en titre, qui ramasse la hache ou l'assommoir échappé de la main d'un plus faible, d'un moins expert, et lève le bras pour frapper le coup de grâce.
Tout leur séjour ne fut que ce coup de grâce repris, prolongé, repris encore sous toutes les formes de la torture la plus multiple, la plus ingénieuse, sans presque laisser à la pauvre ville, quand il cessa de la frapper, la force de se relever un peu, et l'espérance de se survivre.
Les fonctionnaires, pendant l'occupation bavaroise, avaient été ménagés. Le préfet, M. Pereira, n'avait pas été inquiété ; l'évêque, Monseigneur Dupanloup, était resté, sans avoir trop d'ennuis, dans son palais épiscopal. Avec les Prussiens, tout changea. Sous prétexte qu'une dépêche par pigeon, adressée d'Orléans à Paris, par M. Pereira, et tombée aux mains des Allemands, contenait contre eux quelques attaques, on l'arrêta. Il fut gardé à vue chez lui, sans permission de voir personne. Déjà malade, il s'affaiblit de plus en plus, demanda son médecin, au lieu du médecin prussien qu'on lui avait donné, et ne put l'obtenir ; il demanda sa fille avec de plus vives instances encore, et, refusé de même, il s'éteignit désespéré sans soins ni consolations. La ville le vengea par une protestation digne et silencieuse. Elle se leva tout entière en deuil, le jour de son convoi, et le suivit jusqu'au cimetière, devant les Prussiens, furieux de ne pouvoir se plaindre, et de ne savoir à qui se prendre.
Monseigneur Dupanloup, dont l'admirable conduite, affermie dans ce qu'elle eut de patriotique par les persécutions mêmes des Prussiens, n'obtiendra jamais trop de reconnaissance de la part des Orléanais, était, quand ils arrivèrent, dénoncé d'avance à leurs rigueurs. Prélat catholique, il avait pu se faire écouter du Bavarois catholique, M. de Thann, et par là obtenir des allégements pour la ville. Ce qui lui était alors une recommandation ne lui fut qu'une très mauvaise note pour les luthériens de Frédéric-Charles. L'ardeur qu'il avait mise à organiser la résistance, à prêcher la sainte guerre de la patrie, l'acheva. Il passa pour l'homme le plus dangereux de la ville, et, comme tel, fut mis au pilori du Moniteur prussien de Versailles. Si la campagne se levait autour d'Orléans, la faute en était à lui ; c'est lui qu'il en fallait punir ! « Tout autour d'Orléans – disait un Rapport officiel de Versailles, sur les opérations militaires – les habitants des campagnes, poussés par les prêtres, qui ont reçu de Févêque Dupanloup l'ordre de prêcher une croisade, ont commencé une guerre de guérillas contre les Allemands.»
Cela posé, l'on devine le traitement que lui ménagea Frédéric-Charles sitôt qu'il fut à Orléans et l'eut, comme on dit, sous la main ; car l'évêque, que le danger attire et rassénère au lieu de le faire fuir, était resté à l'évêché, préparé à tout, l'âme ferme et le coeur haut.
Les Prussiens, envoyés par le prince, y arrivèrent cent cinquante, et leur chef le déclara prisonnier de Son Altesse. Des sentinelles furent posées partout : deux entre autres à la porte de son cabinet, et deux aussi à la porte de sa chambre, pour y rester de jour et de nuit. On ne diminua le nombre de la garnison que lorsque tous les postes eurent été bien marqués et, par suite, toutes les chambres prises. Il y resta trente officiers avec leurs ordonnances, trente soldats, et, de plus, le général en chef du 3e corps d'armée avec son état-major et sa suite de valets et de chevaux. Toutes les chambres furent si bien accaparées que trois des grands vicaires étaient menacés d'aller chercher refuge ailleurs, quand Monseigneur déclara que, si ses vicaires généraux quittaient l'évêché, il le quitterait lui-même.
Il y eut des scènes de violence déplorables, et quelques autres d'un comique écoeurant. Un officier, après avoir installé au secrétariat de l'évêché un lieutenant chargé d'en éplucher minutieusement tous les papiers ; et après avoir marqué à la craie, comme autant de gîtes pour ses hommes, toutes les chambres du rez-de-chaussée, brisa du pommeau de son sabre la porte d'un réduit qu'on ne lui ouvrait pas assez vite et qui ne contenait que des objets de literie ; puis, poussant jusqu'à la chambre de l'évêque, il jura qu'il la prendrait pour lui s'il n'en trouvait pas d'autre.
Il entrecoupait ses brutalités de toutes sortes de gros mots, qui en étaient le digne commentaire, moitié en français, moitié en allemand. Le vicaire qui lui servait de guide y crut comprendre qu'il accusait Monseigneur d'être impoli. Il releva le mot très vivement, lui fit sentir que l'évêque d'Orléans n'avait de leçon de politesse à recevoir de personne, et ajouta : « Il est des choses que nous sommes condamnés à subir, mais il en est aussi que nous ne pouvons accepter et que nous n'acceptons pas : les procédés des Prussiens sont la plus inacceptable.»
Les exigences mesquines et – c'est là que le bas comique commence – les taquineries sottes, les gamineries niaises, se renouvelèrent à chaque instant. Ils voulurent du Champagne, et, n'en trouvant pas chez l'évêque, ils firent toutes sortes de grosses plaisanteries, dignes des Propos de table de Luther, sur cette cave d'évêché qui avait fort peu de mauvais vin et manquait complétement du meilleur.
Monseigneur leur fit réponse qu'il en achèterait pour eux, mais qu'il faudrait un ordre écrit du prince.
Tous les jours ils guettaient son dîner au passage et lui en prenaient quelque chose : une fois ils lui en volèrent la moitié ; une autre fois, pour faire niche à l'un de ses modestes valets, qu'ils trouvaient d'ailleurs trop peu nombreux et surtout fort incongrus, fort insolents de ne pas se mettre en livrée pour les servir, ils lui escamotèrent des mains le potage qu'il allait mettre sur la table. Tout cela n'était que drôle, c'était même presque amusant, surtout de la part des Prussiens.
Voici qui fut bien plus grave : cent francs en or avaient disparu de la chambre de l'abbé Hetsch ; et, chez l'abbé Lagrange, deux montres avaient été décrochées. L'abbé s'en plaignît comme d'un acte indigne et bas à un officier, qui poussa la brutalité jusqu'à vouloir répondre à son reproche par un soufflet. L'abbé maintint fièrement son dire, en ajoutant qu'en France pareille accusation suffirait pour l'éternel déshonneur d'un soldat.
Des gros mots, des menaces, et presque des voies de fait, voilà tout ce qu'on pouvait attendre de ces brutes. Jugez-en par un autre exemple :
Dans l'évêché, quoiqu'encombré de soldats, comme vous venez de le voir, on avait trouvé moyen de faire toujours aux ambulances une place assez large, très large même quelquefois, puisqu'à leur arrivée les Prussiens y avaient logé deux cents blessés, dédaignant l'église qu'on leur avait offerte et qu'ils ne trouvaient bonne qu'à faire une écurie ! Le grand vicaire, qui installait leurs malades, et qu'on avait surtout chargé de ce soin parce qu'il parlait allemand, rappelait à l'officier prussien, dont il était le guide, ce qu'il avait été heureux de faire, à la même place, pendant la première occupation, pour les blessés bavarois. Il ne demandait pas à être remercié, mais compris, afin que ces nouveaux venus, qui semblaient si terribles, rendissent aux Orléanais un peu des égards qu'ils avaient eu eux-mêmes pour leurs précédents ennemis, Que croyez-vous que répondit le Prussien ? « Si vous n'aviez pas fait cela, vous auriez été un cochon. »
Ils avaient peur d'être reconnaissants, aussi furent-ils ingrats, par leur grossièreté, comme ici, ou par leurs mensonges, dans les articles de leurs journaux.
Nulle part aussi bien que dans cette excellente ville, où la charité est une vertu de tradition, un sentiment d'élan naturel, on n'avait su être bon, secourable aux blessés, et cela sans jamais regarder dans quelle armée ils étaient tombés : dans la nôtre ou celle de l'ennemi.
Les Prussiens n'étaient pas d'un soin à beaucoup près aussi tendre pour leurs malades. Ils en finissaient même assez vite avec eux, s'il faut en croire ce qui se dit à Orléans et ce qu'un journal de Tours, l'Echo français (3), crut pouvoir répéter avec une sorte de certitude.
Chez nous, on prolonge la vie du mourant, tant que cela est possible ; chez eux, on l'abrège autant qu'on peut.
— Ils ont pourtant un cœur comme nous, disait à l'ambulance, un chirurgien français à l'un de ses collègues bavarois en parlant des Prussiens, chez qui cet art expéditif de ne pas faire languir les blessés se pratique surtout.
— Oui, répondit le Bavarois, ils ont, comme nous, un coeur, seulement il ne bat jamais.
On le croirait, quand on lit ce que raconte le journal de Tours :
« Leurs médecins, dit-il, ne soignent les blessés que tout autant qu'ils supposent pouvoir les guérir rapidement. Si les blessures semblent mortelles, si elles paraissent exiger des soins trop longs ou trop dispendieux, ils ne songent plus qu'à une chose, accélérer le dénouement final. C'est ce que, par un euphémisme effroyable, ils appellent " épargner des souffrances inutiles. »
» A Orléans, dix de leurs soldats, gravement blessés, se trouvèrent atteints du typhus. Le médecin jugea que cette complication devait être fatale pour ces malheureux ; il les fit placer dans une salle séparée, et les fit enfermer, après avoir laissé à leur disposition un verre rempli d'un breuvage savamment préparé, et contenant un narcotique destiné à mettre fin à leurs souffrances.
» Le lendemain, tous les dix étaient morts. On leur avait épargné « des souffrances inutiles, » et le médecin, lui, s'était épargné la fatigue de soigner des malades ne présentant pas assez de chances de guérison pour que cela en valût la peine.
» Il n'est pas, ajoute le journal, un médecin français qui osât ainsi se poser en arbitre de la vie de ses semblables. Mômesans espoir, il disputerait pied à pied à la mort la vie du malade confié à ses soins, et souvent la nature, venant en aide à la science, se chargerait de justifier la raison humaine de son procédé. Il est vrai que le Français écoute son coeur, tandis que l'Allemand écoute sa tête : l'un sent, l'autre compte. Voilà toute la différence. »
Elle fut grande pour cette même cause, entre les ambulances françaises, à Orléans, et les ambulances prussiennes. On soigna toujours, dans les unes, avec le plus patient, le plus infatigable zèle, ces lentes souffrances, que, dans les autres, on se hâtait si vite d'abréger.
Eh bien ! qu'arriva-t-il ? c'est qu'on intervertit les rôles, pour calomnier ceux qui faisaient le bien, sans dire un seul mot des autres. Il se trouva des journaux allemands, où l'on apprit sans doute ce qui se racontait de la médecine expéditive des Prussiens à Orléans, et qui, aussitôt, par une volte-face naturelle à leurs mensonges, attribuèrent aux Orléanais ce que faisaient les médecins de Prusse. Enchérissant même sur ce qu'il y avait de coupable dans les faits commis, ils parlèrent de tortures que nous aurions infligées à leurs blessés !
« A Orléans, disait la Gazette de Silésie (4), les Français ont exercé, avec préméditation et à dessein, des atrocités sans nom sur les blessés allemands qui se trouvaient dans les ambulances. »
Monseigneur Dupanloup prit en main, dans une lettre, adressée le 28 janvier au journal allemand, la réfutation de cette « abominable calomnie ». Il la traita comme il fait tout, avec un élan de coeur, une verve de logique et de preuve irrésistibles. A la Gazette qui avait fabriqué ce mensonge, il répliqua par la vérité même. Sans rien d'amer pour l'ennemi, il sut rendre à la charité et au dévouement des Orléanais et des Orléanaises de toutes les classes, l'hommage de preuves qui leur était dû. Il y eut ainsi double justice dans ce démenti d'un mensonge, si contraire à ce qui avait été.
« Ce qui est vrai, dit-il au journal silésien, c'est que notre ville, placée par les terribles péripéties de cette guerre au centre de vingt batailles, a recueilli des milliers de blessés français et prussiens, et a été pour eux admirable de charité et de dévouement ; et nos médecins surtout ont été d'un zèle au-dessus de tout éloge.
» Ce qui est vrai, c'est qu'il s'est ouvert à Orléans, spontanément, dans les maisons particulières, plus de 350 ambulances, et que les blessés prussiens comme les blessés français ont eu les soins les plus empressés, les plus délicats. Je l'ai vu, je l'atteste, et j'ai entendu vos médecins et les inspecteurs généraux de vos ambulances l'attester comme moi. Hier encore, l'un d'eux disait : «Nulle » part nos blessés n'ont été mieux traités qu'à Orléans....»
» Ce qui est vrai, c'est que les habitants de notre ville, les magistrats, les prêtres, les professeurs du lycée et de mes séminaires, les frères des écoles chrétiennes, la nuit, le jour partaient par la neige et le froid le plus rigoureux, pour aller relever sur les champs de bataille et ramener à Orléans les blessés prussiens comme français.
» Ce qui est vrai, c'est que 400 religieuses ont été et sont encore occupées à soigner vos blessés comme les nôtres. Je les ai mises à la disposition des autorités militaires pour vos propres ambulances, là où l'on a voulu. Les religieuses de la Visitation ont reçu, à la fois, jusqu'à 200 blessés. Elles se sont privées pour eux de tout : de leurs propres lits, de leurs couvertures, couchant, elles, sur la paille, Elles les ont veillés le jour et la nuit. Il y en a qui, par ces fatigues, sont mortes, et la supérieure a été deux lois aux portes de la mort. Au Sacré-Coeur, il y a encore, à l'heure qu'il est, près de 200 blessés. Nos religieuses du monastère de la Charité, si pauvres que, depuis quatre mois, elles sont obligées de prendre pour elles et leurs orphelines leur pain à crédit, en ont jusqu'à 180. Nos soeurs de Saint- Aignan, si pauvres aussi que je cherche chaque jour les moyens de pourvoir à leur existence, ont également recueilli dans leurs maisons plusieurs centaines de blessés. Je ne nomme pas les soeurs de la Sagesse, nos soeurs garde-malades, les Petites-Soeurs des Pauvres, les Ursulines ni les Carmélites, dont les supérieures sont mortes par suite des maladies contagieuses de leurs blessés, ni tant d'autres.
» Ce qui est vrai encore, c'est que les dames orléanaises, et je ne dois pas le taire, ne l'ont pas cédé aux religieuses, et ont été incomparables dans les soins qu'elles ont prodigués elles-mêmes de leurs mains aux blessés. »
Le journal prussien s'inclina devant l'éloquence des faits, si vivement soutenue par celle de l'évêque. Il accepta le démenti, et même voulut bien en donner acte par une rétractation assez courtoise. Le reste de la Prusse n'en tint aucun compte. C'est le mensonge qui y court encore dans les conversations, les journaux, les livres et même les leçons publiques. Le docteur Charles Braün de Wiesbaden, dans son cours sur la France et le Droit des gens, dont il fit un volume au commencement de cette année, tira un argument pour son chapitre III, de l'article de la Gazette de Silésie qui venait alors de paraître : « A Orléans, s'empressa-t-il de répéter, d'après elle, ils ont commis, sciemment, sur des blessés allemands, des atrocitéssans nom. »
Le Moniteur prussien de Versailles (5) cita tout le chapitre avec sa phrase, mais quand, peu de jours après, parut la réfutation de l'évêque, il n'en souffla mot, et comme on ne croit en Prusse qu'à la vérité officielle, M. de Bismark et son journal n'ayant pas ainsi confirmé le démenti de Monseigneur Dupanloup, on n'y crut pas. C'est donc sans surprise que dans une brochure, Comment les Français font la guerre, publiée plus tard à Berlin même (6), nous avons retrouvé l'incorrigible, l'ineffaçable calomnie.
Elle en coudoie là une foule d'autres aussi authentiques toutes, notamment celle qui va suivre, réfutée également par Mgr Dupanloup dans sa lettre, avec autant de preuves, mais, comme on voit, avec aussi peu de succès. Il l'avait trouvée dans la Gazette de Darmstadt, du 17 janvier, et la brochure la donne d'après la Gazette de Mayence, du 21.
Vous voyez que, comme l'autre, elle courait assez vite toute l'Allemagne. En voici le texte :
« On nous écrit d'Orléans qu'un prêtre, – ou plutôt un diable – a prêché à Orléans le jour de Noël, pour engager ses auditeurs à prendre de nouveau et courageusement les armes, à aller nous chercher le soir du nouvel an pour nous enivrer et ensuite nous couper la gorge pendant que nous dormirions. Mais qu'arriva-t-il ? II fut arrêté et fusillé. »
A cela, l'auteur de la brochure, pour qui tout ce qui nous accuse, fût-ce, comme ici, la plus monstrueuse invraisemblance, ne peut être qu'absolument certain, ajoute avec le plus bel aplomb : « La vérité de ce rapport ne paraît pas douteuse. »
Mgr Dupanloup fait plus qu'en douter cependant et avec quelque raison, comme on en va juger. Non-seulement on n'avait pas prêché à Orléans, le jour de Noël, cette homicide exhortation, mais on n'y avait prêché rien ou presque rien : « II se trouve, dit-il, que cette année les malheureuses circonstances où nous sommes n'ont pas permis de faire de prédications le jour de Noël, et, s'il y a eu dans deux églises quelques paroles adressées aux fidèles, l'enquête sévère que je viens de faire, et qui était d'ailleurs parfaitement inutile, a constaté que l'assertion de cette Gazette est aussi ridicule qu'atroce, et, de plus, il n'y a jamais eu à Orléans aucun prêtre fusillé. »
Mgr Dupanloup ne s'en tient pas à cette seconde réfutation. Il est en train de faire justice, d'abattre des mensonges ; il s'y complaît. Il continue donc :
« D'après le rédacteur de la Feuille du peuple, ce n'est pas seulement le fer, c'est le poison que les Orléanais emploient pour se défaire des Prussiens, et il raconte qu'un paysan des environs d'Orléans a empoisonné treize de vos soldats, « et ils en sont tous morts, » ajoute-t-il.
» C'est une horreur dont personne n'a entendu parler. »
A ce propos, pour prouver que le fait n'a pas eu lieu, puisqu'il n'a été puni par aucune représaille, il en cite habilement un autre dont nous avons nous mêmes à parier, et qui, bien qu'on n'en eût aucune preuve, fut bien chèrement expié par la ville.
« Une simple rixe, dit-il, entre un soldat de l'armée allemande et un inconnu — car on a refusé ici l'enquête demandée par la ville — a été suivie d'une amende de 600,000 francs imposée à Orléans, déjà frappé de plusieurs millions de contributions. Quelle amende n'eût-on pas manqué d'imposer pour les treize soldats empoisonnés ! Maisil n'en a jamais été question. »
Cette amende des 600,000 francs est toute une histoire, qu'on ne se disait que tout bas à Orléans quand Mgr Dupanloup écrivit sa lettre, c'est-à-dire au plus fort de l'occupation prussienne, mais que l'on peut bien dire tout haut à présent.
C'était vers le milieu de décembre ; Noël, la grande fête des Allemands, était proche, et tous avaient la plus vive envie de la célébrer par de dignes ripailles, surtout en buvant bien, comme chez eux en un mot, et même mieux si c'était possible. La ville payerait : par le charme de l'argent volé et du vin pillé, on se dédommagerait de celui de la patrie absente !
Au dessert d'un grand repas chez le prince Charles, à la préfecture, il y eut quelques paroles en ce sens lancées par un officier d'état-major, et qu'un domestique sachant l'allemand, qui servait à table, a rapportées depuis, ainsi que le reste. Cet officier demandait au prince, déjà fort échauffé, selon son usage à ce moment de tous les repas, s'il n'accorderait pas, en prévision de ce grand jour, quelque chose aux plaisirs de son état-major ; s'il ne lui ferait pas faire par exemple quelque joli cadeau de Noël en bel argent, par la bonne ville d'Orléans, ne fût-ce que cent ou deux cent mille francs ?
Le prince, qui était en veine de voir double et même triple, s'écria que ce désir n'avait rien que de très naturel, et que pour qu'il fût dignement satisfait, 600,000 francs n'y seraient pas de trop.
Le lendemain, on prenait occasion d'une rixe à coups de couteaux qui avait eu lieu dans un assez mauvais quartier de la ville, sans que l'on connût au juste les combattants ; et de laquelle, à ce qu'il paraît, une sorte de goujat d'armée, un conducteur auxiliaire des chariots des troupes allemandes, un de ces drôles qu'aucun pays ne devrait reconnaître et encore moins protéger, ne s'était échappé qu'avec une blessure à la fesse. Pour cette grosse affaire, qui se fût terminée par un peu de schlague si elle se fût passée entre Prussiens, mais où l'intérêt allemand fut de dire, sans preuve, qu'un Français y avait été l'agresseur et avait donné le coup, on imposa la ville des 600,000 francs désirés. Sa seule vengeance fut que pour lui imposer cette amende, un noble prince avait non seulement dû mentir, mais commettre un déni de justice en lui refusant l'enquête à laquelle elle avait droit avant de payer ; et qu'un grand roi avait dû se déclarer le souverain, le protecteur, le vengeur d'un vaurien blessé dans mauvais lieu.
La ville était alors tellement aux abois par ce qu'elle avait déjà donné, je ne dirai pas de centaines de mille francs, mais de millions, qu'elle dut faire un emprunt. Avant d'en venir là, le maire, M. Crespin, qui fit, en tout ceci, l'impossible, s'épuisa en instances pour que l'amende ne fût pas exigée ou fût tout au moins réduite. Il n'obtint rien.
La somme avait été promise par le prince, la ville, coûte que coûte, devait la payer. Frédéric-Charles à jeun n'était pas moins généreux qu'après boire, avec l'argent des autres. Le 16 décembre, l'emprunt fut placardé. L'affiche commençait ainsi :
« Une amende de 600,000 francs, motivée par une tentative d'assassinat faite par un Français sur la personne d'un sujet de S. M. le roi de Prusse, a été imposée à la ville d'Orléans par ordre de S. A. le feld-maréchal prince Frédéric-Charles.
» Le corps municipal a fait des efforts inutiles pour obtenir la remise ou la réduction. »
Elle se terminait par cette ligne navrante qui dit mieux que tout le reste à quelles extrémités, à quelles ressources de mont-de-piété on en était réduit dans cette ville, peu de mois auparavant si heureuse et si riche : « On recevra les billets de banque, le numéraire et.... l'argenterie. »
Et combien de temps donnait-on pour trouver la somme ? Un jour. L'emprunt, ouvert le 16, devait être fermé le 17, et la somme versée aussitôt. Ce fut impossible. On eut besoin d'obtenir à toutes forces un premier, puis un second délai. Enfin, six jours avant Noël, le 19, comme il fallait encore 170,000 francs pour parfaire la somme, et que Son Altesse, bien qu'elle en eût déjà touché le plus fort, grondait à tout casser pour ce qui manquait ; on pria, on supplia de nouveau, et l'on arracha encore quatre jours comme délai suprême. Une dernière affiche fit le reste. Elle est encore plus douloureuse que les autres :
« Le maire d'Orléans fait connaître à ses concitoyens que l'emprunt n'ayant pas été entièrement couvert, l'autorité militaire prussienne exigeant l'intégralité de la somme, accorde jusqu'à vendredi 23 décembre pour verser les 170,000 francs qui manquent. Il fait donc un nouvel appel à tous pour qu'un dernier effort soit fait et que chacun, dans la triste nécessité présente, contribue dans l'entière mesure de ses forces. »
Ensuite il n'en fut plus parlé. Les Orléanais s'étaient dévoués jusqu'à leur dernier écu ; la ville avait payé.
Dans une autre circonstance, le prince de Hesse, qui jouait au prince Charles, voulut, à propos de bottes... qu'on ne livrait pas assez vite à ses troupes, exigea, lui aussi, sa petite dîme, cent modestes mille francs. Je ne crois pas qu'il les obtint, et que les Prussiens aient fait beaucoup pour qu'il les eut. Ils ne savaient exiger que pour eux.
« Ce sont Ià jeux de princes », dirons-nous avec La Fontaine, « qui ne plaisent qu'à ceux qui les font », ajouterons- nous avec le proverbe. Les soldats avaient aussi les leurs, qui, d'une autre façon, ne ruinaient pas moins la ville. Ils l'épuisaient par leur voracité. Tout y atteignit des prix excessifs : le pain y coûta jusqu'à quarante-huit sous les quatre livres, et le sucre huit francs le kilo. Malgré cela, dans cette disette, Orléans trouvait encore le moyen de donner à plus pauvre que lui. Un jour, on annonça qu'un certain nombre d'habitants de Châteaudun, faits prisonniers à la suite de l'héroïque défense, devaient passer par Orléans pour être conduits en Prusse. La population se cotisa pour leur venir en aide, leur donner ce qu'on pourrait, et surtout leur faire prendre un peu de forces. Des tables bien garnies les attendaient à la gare, quand des Prussiens survinrent, se précipitèrent en gloutons sur toutes les parts, et n'en jetèrent que le reste aux malheureux do Châteaudun, quand ils arrivèrent. Les Orléanais qui avaient voulu s'opposer à cette indignité, furent obligés de se retirer devant d'odieuses menaces ; mais ils revinrent avec de nouvelles provisions, et cette fois les Prussiens étant repus, les prisonniers purent un peu se rétablir.
Il fallait que rien ne résistât à ces brutaux : « Quand on ne les satisfait pas, ils pillent, lisons-nous dans une lettre du10 janvier. C'est ainsi que plusieurs magasins ont été dévastés. On nous cite, en particulier, les vastes magasins d'étoffes de M. Charoy, et la maison d'orfévrerie de Molgatini, la première de la ville. »
De cette façon commode et peu coûteuse, ils se firent un si complet assortiment de bijouterie, d'orfévrerie, d'horlogerie, qu'ils ne purent tout emporter de chez leurs hôtes. Un de ceux-ci, très gêné du trop plein de ces vols, dont on se débarrassait sur lui, et dans lesquels il n'était et ne voulait être pour rien, fit insérer au Journal du Loiret du 23 avril, une annonce que voici textuellement :
« Il A ÉTÉ LAISSÉ, par les Prussiens, chez M. Lechable, rue de l'Ecrevisse, 35, une PENDULE et divers objets.
» Réclamer à cette adresse. »
La tenue de la ville, pendant toute la durée de cette longue et infatigable spoliation, fut, on ne saurait trop le dire, d'un calme très digne, très fier, qui ne cessa de lui donner une grande supériorité triste, mais ferme, sur ses vainqueurs et ses bourreaux. Quand Paris dut subir, mais pour quelques heures, Dieu merci ! la même épreuve, on lui cita, comme maintien, l'attitude d'Orléans à l'arrivée des Prussiens, et l'on eut raison. On ne pouvait en avoir une qui imposât davantage.
« La ville d'Orléans, dit alors la Patrie (7), nous a donné l'exemple de la conduite à suivre, quand les Prussiens entreront chez nous. »
» Toutes les maisons ont fermé leurs persiennes ; les boutiques se sont closes ; les habitants se sont abstenus de sortir. L'armée ennemie est entrée dans une ville déserte. Le lendemain, les femmes sont sorties en toilette de deuil ; les magasins ont gardé leurs volets fermés, jusqu'il y a trois semaines, malgré les menaces de l'armée prussienne.
» Que Paris suive ce modèle, ce sera la seule manifestation digne de lui. »
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1- Recueil de Documents, p. 28.
2- Sa lettre, publiée par le Moniteur de Bordeaux, est du 17 novembre.
3- N° du 28 novembre.
4- N° du 6 janvier.
5- N° du 19 janvier.
6- Petit in-8, p. 58.
7. N° du 1er mars.