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L'ÉNÉIDE

traduite par Claude Deloynes d'Autroche (1804)

chants VII, XIII, IX


CHANT VII

Vous aussi, du Héros nourrice vénérable,
Vous laisserez un nom à jamais mémorable,
Gaiete, et désormais ce rivage et ce port
D'un renom immortel vivront par votre mort.
Si d'un pareil honneur votre âme est attendrie,
Vos os sont déposés dans la grande Hespérie :
Des obsèques suivant les rits accoutumés,
Énée en un tombeau les a tous renfermés.

Quand l'onde s'apaisant se montra navigable,
On remet à la mer, par un vent favorable.
Répandant sur les flots sa tremblante lumière,
La Lune, dans la nuit, les guide et les éclaire.
La flotte s'approchait de ce lieu si charmant
Qu'aucun navigateur n'aborde impunément,
Où Circé, du Soleil cette fille traîtresse,
Fait retentir au loin sa voix enchanteresse.
Dans des bosquets de myrte, invitant à l'amour,
Superbement parée, elle passe le jour.
La nuit, dans son palais éclatant et magique
Où l'ambre le dispute au cristal magnifique,
À la clarté du cèdre en tous lieux allumé,
Qui répand une odeur dont l'air est parfumé,
Pour former le tissu d'une étoffe brillante
La navette jaillit de sa main élégante.
C'est là que l'on entend, dans un obscur réduit,
D'énormes loups hurler au milieu de la nuit,
Des ours, des sangliers les effroyables scènes
Et des lions rugir, mordre et ronger leurs chaînes,
Misérables humains, voués à ces tourments,
En bêtes transformés par ses enchantements.
Pour sauver aux Troyens ce traitement horrible
S'ils allaient relâcher dans cette île terrible,
Neptune, d'un vent ferme emportant leurs vaisseaux,
Loin de ces bords cruels les pousse sur les flots.

L'Aurore, de son char où sa beauté s'étale,
Répandait sur les mers sa pourpre Orientale :
Les airs se coloraient des feux les plus brillants
Et ses coursiers d'ardeur se montraient pétillants.
Tout à coup le vent tombe, et la rame docile,
Seule, à coups redoublés, ride une onde immobile.
De son navire Énée aperçoit un grand bois :
Le Tibre le traverse, et d'un immense poids
Vient tomber à la mer, en sa rapide course
Roulant un sable jaune entraîné dès sa source.
Cet endroit présentait des sites enchanteurs :
D'innombrables oiseaux, peints de mille couleurs,
Hôtes accoutumés de ce charmant rivage,
Peuplaient l'air de leurs chants et volaient sous l'ombrage.
Plein d'espoir et de joie, Énée ordonne alors
De se porter à droite, et de gagner ces bords. (1)
Et dans le lit du fleuve, où sur la double rive
De grands pins s'étalaient, bientôt sa flotte arrive.

Muse, c'est à présent que j'ai besoin de toi :
Ô divine Erato, (2) viens, parle, inspire-moi.
Il me faut exposer l'état de l'Ausonie
Lorsqu'Énée aborda les champs de Lavinie.
Il faut peindre ses rois, ses armes, ses soldats,
Et les secrets ressorts de tant de grands combats.
Il me faut raconter ces guerres effroyables,
Et ces faits éclatants, et ces coups formidables ;
Chaque peuple en fureur formant sa légion ;
L'Étrurie accourant au secours d'Ilion ;
Tant de rois, tant de chefs respirant les alarmes ;
Le Latium enfin tout entier sous les armes.
Un champ plus vaste encor pour moi s'ouvre et s'étend ;
J'entreprends un ouvrage et plus noble et plus grand ;
Muse, dicte mes vers, échauffe ton poète ;
Accours, et prête-lui ta sublime trompette.

Latinus, déjà vieux, dans une longue paix
Gouvernait ses États, maintenait ses Sujets.
De ce Monarque heureux le Dieu Faune était père
Et la Nymphe Marique avait été sa mère.
Picus engendra Faune, et Saturne Picus.
Tels étaient les aïeux du bon roi Latinus.
Il n'avait point de fils : un seul, son espérance,
Lui fut par le Destin enlevé dès l'enfance.
Pour hériter un jour de ses vastes états
Une fille accomplie, et brillante d'appas,
Dont le front étalait tout l'éclat du bel âge,
Restait, unique fruit de son long mariage.
Tous les Rois d'Italie, aspirant à sa main
S'empressaient autour d'elle, et briguaient son hymen.
Turnus, jeune, vaillant, d'une illustre naissance
Qu'appuyaient sa beauté, sa grâce et sa puissance,
Paraissait le Héros et l'amant favori,
Et de la Reine Amate était surtout chéri.
Mais des Devins, des Dieux les sinistres oracles
À son hymen toujours apportaient des obstacles.

Au milieu du palais, dans une immense cour,
S'élevait un laurier, bien cher au Dieu du jour.
Quand le roi Latinus, en sa tendre jeunesse,
Fit construire les murs de cette forteresse,
L'ayant dans cet endroit plein de vigueur trouvé,
Avec un saint respect il l'avait conservé ;
Et sa main, d'Apollon fixant les doux auspices,
À ce Dieu sous son ombre, offrait des sacrifices.
C'est de là qu'à cet arbre attachant ses destins
Il avait appelé ses peuples Laurentins.
D'abeilles une troupe un jour (chose étonnante)
Au sommet du laurier se montre bourdonnante,
Fait plusieurs tours en l'air ; puis l'innombrable essaim,
Fondant sur une branche et s'y groupant soudain,
Forme une grappe énorme, au rameau suspendue. (3)
Des spectateurs la foule est restée éperdue.
Le Devin consulté : « Ce prodige effrayant
Annonce que bientôt un étranger vaillant
Et que précédera sa haute renommée,
Doit, comme cet essaim, fondre avec son armée,
Et jusqu'en ce palais donner même des lois. »
Latinus aux autels portait une autre fois
Des brandons allumés pour un secret mystère,
Et Lavinie était aux côtés de sa mère.
De la jeune princesse, à l'instant, les cheveux
Paraissent enflammés et pétillants de feux.
Son voile, son bandeau, sa couronne si belle
Tout autour de son front de lumière étincelle ;
Et même de fumée un nuage épaissi
Semblait l'envelopper, mêlé de flamme aussi.
De bluettes enfin tout le palais scintille.
Ce nouveau phénomène épouvante la ville ;
Et tous les Laurentins de crainte étaient navrés.
« Ce signe, s'écriaient les Devins inspirés,
Présage à Lavinie une gloire éclatante ;
Mais pour le peuple, hélas ! une guerre sanglante. »

Dans les bois d'Albunée humblement prosterné,
De tous ces pronostics Latinus consterné
Y vient, rempli de zèle, interroger son père.
Faune en ce lieu rendait son oracle ordinaire
Auprès d'un lac sacré qui, du bruit de ses eaux
Tombant dans un vallon, tourmentait les échos
Et répandait au loin une odeur méphitique. (4)
Tous les peuples voisins et l'Oenotrie antique
Dans leurs doutes souvent le venaient consulter,
De leurs dons, avant tout, soigneux de s'acquitter.
Sur les peaux des brebis en grand nombre immolées,
Un prêtre, se couchant dans les nuits étoilées,
Voyait autour de lui mille spectres voler,
Entendait mille voix en songe lui parler,
Dans leurs courses suivait, sous les feuillages sombres,
Et les Fantômes vains,et les errantes Ombres,
Entretenait les Dieux dans les cieux entr'ouverts
Et sondait l'Achéron au plus creux des enfers.

Sur sa fille et Turnus et l'hymen qu'il annonce,
Le roi, sollicitant lui-même la réponse,
Avait, suivant les rits, égorgé cent moutons ;
Et s'étant, dans la nuit, couché sur leurs toisons,
Une voix tout à coup du bois se fait entendre
Et s'explique en ces mots sur le choix de son gendre :
« Si vous croyez, mon fils, mes oracles certains,
Refusez Lavinie à tous princes Latins,
Et rompez aussitôt cet hymen qui s'apprête.
Un illustre étranger, le Sort ainsi l'arrête,
Doit obtenir sa main ; et de cette union
Digne d'éterniser à jamais notre nom
Sortiront des enfants, fameux vainqueurs du monde,
Qui, dans tous les climats que le Soleil féconde,
Porteront leurs vertus, leur gloire et leurs exploits
Et, rois de l'Univers, lui dicteront des lois. »

De l'oracle nocturne et du vœu de son père,
Latinus dans sa cour ne fit point un mystère :
Tout le pays au loin ainsi l'avait connu,
Et par la Renommée il était répandu
Quand, du Tibre abordant la verdoyante plage,
La flotte des Troyens vint ancrer au rivage.

Le bel lule, Énée, et les chefs principaux,
À terre descendus fort près de leurs vaisseaux,
S'étaient assis au pied d'un alisier superbe, (5)
Et prenaient leur repas tous étendus sur l'herbe.
Un très vaste gâteau, de plusieurs fruits couvert,
Est placé devant eux, et de table leur sert.
Tous les fruits consommés, sur la pâte dorée
On se jete ; et chacun l'a bientôt dévorée ;
Et le gâteau léger soudain a disparu :
Sans doute Jupiter l'avait ainsi voulu.
« Hé bien donc ! nous avons dévoré notre table », (6)
Dit lule, en riant, du ton le plus aimable.
Ce mot pour les Troyens fut un trait lumineux,
Et leur prédit la fin de leurs revers nombreux.
Par Énée aussitôt cette heureuse saillie,
Dans le sens prophétique ayant été saisie,
« Terre, s'écria-t il, que me promit le Sort,
Salut ! Je te possède : enfin, je touche au port.
Et vous Dieux d'Ilion, ô famille chérie,
Je vous salue encor, voici votre patrie.
Anchise, à mes regards découvrant l'avenir,
M'avait dit bien souvent (il doit m'en souvenir) :
"Sur un bord inconnu quand la faim indomptable
Vous forcera, mon fils, de manger votre table,
Là, vous vous fixerez ; et dans un doux repos
Là, vous devez trouver un terme à vos travaux.
Ayez soin aussitôt d'y bâtir une ville,
De l'entourer de murs." Voici donc notre asile.
llion dans ce lieu doit être rétabli.
La voilà cette faim : l'oracle est accompli.
Reprenez donc courage, ô ma troupe fidèle :
Demain il nous faudra, dès l'Aurore nouvelle,
Reconnaître ces lieux, leurs peuples, leurs cités ;
Et nous nous répandrons de différents côtés.
Livrons-nous aujourd'hui tout entiers à la joie ;
Honorons Jupiter qui prend pitié de Troie.
Qu'Anchise ait quelque part à nos vœux empressés
Et noyons dans le vin tous nos soucis passés. »

Il couronne, à ces mots, son front d'un vert feuillage.
À la Terre d'abord il offre son hommage,
À cette mère auguste et de l'homme et des Dieux.
Puis il passe au Génie à qui sont chers ces lieux ;
Et les fleuves divers du Pays qu'il ignore
Ne sont point oubliés, quoiqu'inconnus encore.
Il invoque la Nuit, ses Astres éclatants,
Et Cybèle à Dindyme honorée en tout temps,
Et le grand Roi des Dieux, le Maître du Tonnerre
Que sur le mont Ida l'on adore et révère
Et les heureux auteurs de ses jours précieux,
Habitant l'Élysée, Amathonte ou les Cieux.
Dans une épaisse nue et de feux rayonnante,
Le puissant Jupiter de sa foudre éclatante,
Par trois fois, à l'instant, fait retentir les airs
Et se montre lui-même au milieu des éclairs.
Chacun s'écrie alors, transporté d'allégresse,
« Troie ici doit renaître, en dépit de la Grèce. »
Le favorable auspice a charmé tous les cœurs :
On se pare, à l'envi, de couronnes de fleurs ;
Dans un repas joyeux les doux propos jaillissent,
Les flacons sont vidés, et les coupes s'emplissent.

À peine le Soleil de ses premiers rayons,
Le lendemain, dorait la sommité des monts,
Pour découvrir les lieux par bande on se partage.
Et bientôt l'on apprend de tout le voisinage
Que ce lac est formé des eaux du Numicus ;
Que ce riche pays a pour roi Latinus ;
Que sa ville est Laurente ; et ce fleuve, le Tibre ;
Et ce sol, le séjour d'un peuple brave et libre.
Énée alors faisant un choix parmi les siens,
En ambassade au Roi députe cent Troyens.
De l'arbre de Pallas tous avaient des couronnes :
Ce symbole de paix consacrait leurs personnes.
Ils portaient des présents, et de leur Nation
Devaient aux Laurentins proposer l'union.
Ardents à s'acquitter de leur charge importante,
Ils pressent aussitôt leur marche diligente.
Mais Énée, à l'endroit de son débarquement,
Du nouvel Ilion trace l'emplacement,
Et bientôt d'un rempart qu'un fossé large appuie.
Comme un camp retranché, le ceint et fortifie.

Les députés, déjà près Laurente arrivés,
Découvraient et ses tours et ses toits élevés.
En avant de la ville, une souple jeunesse
Développe, à l'envi, sa force et son adresse ;
Sur l'arène faisait voler des chars poudreux ;
S'exerçait à dompter des coursiers vigoureux.
Au jeu charmant de l'arc ici l'on se dispute ;
Là, l'on joute à la course, et plus loin à la lutte.
Ceux-ci frappent du ceste ; ailleurs d'autres rivaux
Lancent des disques lourds ou de prompts javelots. (7)
Un cavalier soudain court au Monarque apprendre
Que des hommes très grands près de lui vont se rendre,
Que leur costume étrange est d'un pays lointain
Et que tous de l'olive ont des rameaux en main.
Le roi donne à l'instant l'ordre de les admettre,
Et sur son trône d'or va lui-même se mettre.

Au sommet de la ville est un grand bâtiment ;
Cent colonnes d'airain majestueusement
Décorent son pourtour : cet édifice antique
Était du roi Picus le palais magnifique.
Consacré maintenant à des usages saints,
Thémis rend en ce lieu ses arrêts souverains.
Les Rois y vont chercher, quand leur règne commence,
Le sceptre et les faisceaux, marques de leur puissance.
Là, dans les jours de fête, un bélier s'immolait ;
Pour le banquet sacré le Sénat s'assemblait :
Les convives, assis tous à la même table,
Formaient une couronne auguste et respectable.
Un grand bois à l'entour, sombre et silencieux,
Pénétrait d'un effroi saint et religieux.
On voyait en avant, sous les nombreux portiques,
Des vieux Rois vénérés les images antiques :
Italus et Saturne et le double Janus,
Et, la serpe à la main, le vineux Sabinus, (8)
Et tant d'autres blessés ou morts pour la patrie,
Au milieu des combats prodigues de leur vie.
Là, des peuples vaincus on remarquait encor
Les armes et les traits, et des aigrettes d'or,
Des étendards captifs, des cuirasses pesantes,
Des lances au long fer, et des haches tranchantes,
Et des casques d'airain, et des dards meurtriers,
Et des chars suspendus, et de grands boucliers,
Des portes des cités les énormes ferrures,
Et des becs de vaisseaux enrichis de dorures.
Au milieu du parvis, on admirait surtout
Une figure assise, et sa lance debout. (9)
Un vêtement grossier s'arrête à la ceinture ;
Sa main droite embrassait le bâton d'un Augure ;
Un petit bouclier par l'autre était serré :
C'était le roi Picus, en cèdre figuré, (10)
À dompter et dresser un coursier indocile,
Comme à guider un char, Picus jadis habile,
Que d'un coup de baguette, en son folâtre amour,
Circé se fit un jeu de transformer un jour,
Et rendit par son art, sous des formes nouvelles,
Un oiseau brillamment coloré dans ses ailes.

C'est en ce palais saint, auguste, solennel
Que Latinus, assis au trône paternel,
Reçoit les députés, et leur donne audience.
Dès qu'ils sont introduits, le premier il commence :
« Nobles fils d'Ilion, race de Dardanus,
(Car à qui vos destins ne sont-ils pas connus ?
Vous prévenant ici, votre nom, votre histoire
Furent depuis longtemps apportés par la gloire),
Que voulez-vous de moi ? Parlez en liberté,
Dit le Roi des Latins, d'un ton plein de bonté.
Qui vous a fait du Tibre aborder le rivage ?
Fûtes-vous par les vents jetés sur cette plage ?
Vous faut-il rétablir vos vaisseaux délabrés ?
De votre route enfin seriez-vous égarés ?
Les flots sont si peu sûrs ; la mer, dans ces parages,
Est surtout si perfide et si prompte aux orages.
Quoi qu'il en soit, comptez sur l'hospitalité :
Connaissez des Latins la générosité.
Le peuple policé de ce Saturne auguste
N'a pas besoin de lois pour être humain et juste.
Le germe des vertus se trouve dans nos cœurs :
Du bon vieux temps encor nous conservons les mœurs.

Seriez-vous étrangers d'ailleurs à l'Ausonie ?
Ilion de ces lieux fut une colonie.
Dardanus, si l'on croit les antiques rapports,
Jadis pour la Phrygie est parti de ces bords,
Et débarqua, dit-on, à Samé de la Thrace,
Que l'on nomme aujourd'hui l'ile de Samothrace. (11)
Ces faits sont obscurcis sous le voile des ans :
Mais j'appris autrefois, par des vieillards Toscans,
Que ce grand Prince avait Corinthe pour patrie
Et qu'il mit à la voile aux ports de l'Étrurie.
Il brille maintenant parmi les Immortels,
Et l'encens de la Terre embaume ses autels. »

Ainsi des Laurentins le Monarque s'explique :
Le sage Ilionée aussitôt lui réplique :
« Si nous sommes, grand Roi, descendus en ces lieux,
Il n'en faut accuser ni les Mers, ni les Cieux.
Nous n'avons pas été poussés par les tempêtes,
Ni trompés par les feux qui brillent sur nos têtes,
Et c'est ici vraiment que tendaient tous nos vœux,
C'est ce bord que cherchaient les Troyens malheureux.
Chassés de Troie, hélas ! notre illustre patrie,
Nous n'avions qu'un désir, qu'un cri pour l'Hespérie.
De Faune illustre fils, au rang de nos aîeux
Nous comptons Jupiter, ce grand Maître des Dieux :
Jupiter est l'auteur de la race de Troie ;
Notre chef en descend ; c'est lui qui nous envoie.
C'est ce fameux Énée, en tous lieux si connu ;
Et son nom jusqu'à vous sans doute est parvenu.
De ce choc effrayant de l'Europe et l'Asie,
Quelle Terre, ô grand Roi, n'a pas été remplie ?
Qui n'a pas d'llion entendu les revers,
Fût-il relégué même aux bouts de l'Univers,
Jusqu'aux extrémités des ondes Atlantiques,
Sous les Pôles glacés ou les brûlants Tropiques ?
À ce déluge Grec que des plaines d'Argos
L'lda vit en fureur sur nous fondre à grands flots,
Avec peine échappés, et depuis sept années
Errant, battus des flots sur des mers effrénées,
Nous ne vous demandons qu'un bord peu spacieux,
Un asile innocent pour nous et pour nos Dieux,
Que l'usage de l'air et de cette onde pure
Qu'a pour les humains prodigué la Nature.
Des Sujets tels que nous, admis dans vos États,
Ne les affaibliront, ne les flétriront pas.
Prince, un si grand bienfait vous couvrira de gloire :
Nous en conserverons à jamais la mémoire,
Et d'avoir adopté les enfans de l'Ida
Le Latium jamais ne se repentira.
J'en jure par Énée, et par son coeur sincère,
Et par son bras vaillant, formidable à la guerre.
Si nous venons, en main arborant l'olivier,
Et si nous nous bornons en ce jour à prier,
N'allez pas dédaigner notre utile alliance :
Bien des peuples briguaient d'en grossir leur puissance.
Mais les sacrés arrêts du Sort impérieux
Nous forçaient de chercher et d'aborder ces lieux.
Dardanus en partit ; il y revient encore,
Obéissant au Dieu qu'à Délos on adore.
"Volez aux bords du Tibre , aux eaux du Numicus",
N'a cessé de crier l'oracle de Phébus.
Agréez cependant ces dons que de Pergame (12)
Énée a pu sauver au milieu de la flamme,
Et cette coupe d'or, chère aux Dieux immortels,
Dont Anchise, son père, arrosait leurs autels,
Et du bon roi Priam la tiare sacrée
Et le sceptre brillant en sa main révérée,
Quand, sur son trône assis, dans l'année une fois,
Au milieu de son peuple, il promulguait ses lois.
Ces étoffes, où l'art joignit l'or à la soie,
Sont l'ouvrage des mains des Princesses de Troie. »

Pendant tout ce discours, Latinus attentif
Restait, les yeux fixés, immobile et pensif :
Les étoffes de pourpre aux riches broderies,
Le sceptre de Priam orné de pierreries,
Et sa belle couronne aux triples rayons d'or
Le touchaient, le frappaient, l'occupaient moins encor
Que l'hymen de sa fille et l'oracle de Faune.
Dans cet instant enfin, se levant de son trône,
Et croyant déjà voir dans l'illustre étranger
Le gendre glorieux, fait pour le partager,
Et dont la race auguste, en héros si féconde ;
Devait dompter un jour et gouverner le monde,
Plein de joie, il s'écrie : « O Dieux des Laurentins,
Secondez mon projet, et comblez nos destins ;
Conservez-nous la paix, et chassez la discorde.
Ce que vous désirez, Troyens, je vous l'accorde.
Vos présents me sont chers ; sous ma protection
Je veux vous faire ici retrouver Ilion.
Si votre Roi pourtant prise mon alliance,
Qu'il vienne ; et d'un ami qu'il cherche la présence ;
Et de notre union, comme un gage certain,
Qu'à cette main fidèle il enchaîne sa main !
Allez ; et rendez-lui ce que je vais vous dire.
Pour hériter un jour de mon puissant empire, (13)
Je n'ai plus qu'une fille : aux Rois de ce pays
Des prodiges sans nombre, effrayants, inouïs,
La volonté de Faune aussi claire qu'expresse
Me défendent surtout d'unir cette Princesse.
Un illustre étranger, venu d'un bord lointain,
Par l'hymen à son sort doit joindre son destin.
Les oracles des Dieux ainsi l'ont fait entendre.
Et la postérité qui naîtra d'un tel gendre,
Se faisant dans le monde un éternel renom,
Doit porter jusqu'aux cieux la gloire de mon nom.
Votre chef est celui que le Ciel daigne élire ;
Sans doute ; et je le crois : et mon cœur le désire. »

Ayant ainsi parlé, parmi tous ses chevaux
Le Monarque Latin fait choisir les plus beaux.
Il en avait trois cents, tous rares, intrépides,
Et qu'on eût dit ailés, tant ils étaient rapides.
Aux Troyens aussitôt on remet ces coursiers :
Ils portent dans leurs cous de superbes colliers
Et leurs housses de pourpre, artistement brodées,
Sont de franges d'argent élégamment bordées.
Brillants de leur parure, et plus d'ardeur encor,
Dans leur bouche écumante ils mordaient un frein d'or.
Au même instant, aussi pour Énée on amène
Un char resplendissant, emporté sur l'arène,
Et que faisaient voler deux éclatants chevaux,
Fiers et qui respiraient le feu par les naseaux.
Tout annonçait en eux leur céleste origine.
Jeunes et provenus d'une race divine,
Ils étaient dignes d'elle, et non dégénérés :
Les coursiers du Soleil les avaient engendrés ;
Et Circé, présentant une amante en leur mère,
Déroba leur naissance, à l'insu de son père.
Les Troyens, enchantés de l'heureux dénouement,
Retournent vers leur chef, montés superbement,
Et lui portent du Roi les dons et les paroles,
Du traité solennel ces gages non frivoles.

Sur son char cependant, en revenant d'Argos,
Junon a des Troyens aperçu les vaisseaux ;
Vers la Sicile à peine elle était parvenue
Leur flotte au sein du Tibre avait frappé sa vue :
La cruelle Déesse a, du sommet des airs,
Vu le rivage plein, les navires déserts,
Et la troupe d'Énée, en l'excès de sa joie,
Élever les remparts d'une seconde Troie.
Outrée à cet aspect, plus furieuse encor,
De son char aussitôt elle arrête l'essor,
Se lève et, méditant une trame fatale,
En secouant son front, sa rage ainsi s'exhale :
« Ô race détestable, ô Troyens abhorrés,
En dépit de Junon, quoi ! vous triompherez !
Quoi ! je n'ai pu vous perdre aux rives du Scamandre !
Pour vous détruire, en vain j'ai mis Pergame en cendre ;
Parmi le fer, les feux, vous m'avez échappé.
Ah ! sans doute mes coups n'ont point assez frappé ;
Ma haine en ses efforts a mis trop de mollesse
Et l'on peut m'accuser justement de faiblesse.
Cependant je les ai poursuivis constamment :
J'ai tout bouleversé sur l'humide élement ;
Et des cieux et des mers, ardente en ma vengeance,
J'ai contr'eux épuisé la force et la puissance.
Hé ! de quoi m'ont servi les Syrtes et Scylla,
Et les flots de Charybde, et les bords de l'Etna ?
Sans craindre maintenant mon bras ni les orages,
Ils trouvent un port sûr, Tibre , entre tes rivages.
Diane, en son courroux, plus forte que Junon,
A bien pu ravager l'ancienne Calydon ;
Pour venger un affront dont son orgueil s'irrite,
Mars sut exterminer la Nation Lapithe. (14)
Pour être ainsi traités, Dieux, auprès du Troyen
Qu'avaient fait le Lapithe et le Calydonien ?
Et moi, dans mes efforts toujours infortunée,
J'ai tout osé, tenté, mais en vain, contre Énée.
Je suis vaincue, hélas ! moi la Reine des Cieux,
Moi l'épouse et la sœur du grand Maître des Dieux ! (15)
De l'Olympe outragé la faiblesse est étrange :
Il faut chercher ailleurs un pouvoir qui me venge.
Hé bien ! faute du Ciel, j'armerai les Enfers,
Et j'en soulèverai tous les monstres divers.
Je ne puis, j'en conviens, changer la destinée :
Lavinie à la fin doit épouser Énée ;
Ce Troyen que je hais doit régner en ces lieux.
Mais je puis retarder son triomphe odieux ;
Je puis le traverser… Que les peuples périssent !
Sur des monceaux de morts que les deux Rois s'unissent !
J'y consens à ce prix… Du sang de leurs Sujets
Qu'ils cimentent leur ligue et leurs traités de paix !
Princesse, les combats, les batailles cruelles
Seront de ton hymen les pompes solennelles.
De tes funestes nœuds voilà l'horrible fruit
Et Bellone sanglante au temple te conduit.
Hécube n'aura pas d'une couche effrayante
Seule émis de ses flancs une torche brûlante. (16)
Pour embraser encore un immense pays,
Vénus aura de même enfanté son Pâris.
De ce nouveau brandon la dévorante flamme
Brille, et va consumer la nouvelle Pergame. »

Sur la Terre, à ces mots, la Déesse descend,
Les cheveux en désordre, et le front rougissant.
Des trois barbares sœurs, de la nuit du Tartare,
Elle évoque à grands cris soudain la plus barbare,
L'effroyable Alecton, qui sème sur ses pas
Les haines, les fureurs et les noirs attentats,
Qui respire la guerre, échauffe les batailles
Et ne se plaît qu'au meurtre et dans les funérailles.
À ses sœurs en tout temps ce monstre fait horreur ;
Tout l'Enfer en frémit ; Pluton même en a peur,
Tant il sait s'adapter mille formes hideuses,
Tant sa taille, et ses mains, et ses dents sont affreuses,
Tant sur son front jauni ses serpents agités
Se montrent menaçants, et sifflent irrités !
Junon par ce discours l'aiguillonnant encore :
« Ô fille de la Nuit, dit elle, je t'implore ;
Je réclame un service à la fois grand et prompt :
Conserve notre honneur ; sauve-moi d'un affront.
Il s'agit d'empêcher que les nœuds d'hyménée
Au Monarque Latin puissent unir Énée,
Et que mes ennemis, ces Troyens que je hais
Dans ce beau Latium s'établissent jamais.
Tu peux, désunissant les cœurs les plus fidèles,
Mettre un sanglant poignard en des mains fraternelles.
Tu peux, de la Discorde allumant les tisons,
De vengeance et de rage embraser les maisons.
Tu peux tout ébranler, tout vaincre et tout détruire.
Tu sais tous les secrets, tous les moyens de nuire :
De ton fécond génie épuise l'art affreux ;
Romps l'hymen de ces Rois, sème la guerre entr'eux ;
Et qu'à ta voix partout appelant les alarmes,
La jeunesse en tumulte et crie et coure aux armes ! »

De cent poisons armée, à l'instant Alecton,
Parcourant l'Italie, obéit à Junon.
À Laurente arrivée, elle use d'artifice :
Chez la Reine au palais furtivement se glisse.
Sur l'hymen de Turnus outrée en son dépit,
La triste Amate alors agitait son esprit.
L'Euménide aussitôt entre sa chevelure
Détache un des serpents qui formait sa coiffure
Et le jette à la Reine, et le dirige au cœur,
Pour augmenter son trouble et doubler sa fureur.
Sans se faire sentir et sans être aperçue,
La vipère subtile, en rampant, s'insinue,
Perce les vêtemens, prend cent formes encor,
À l'entour de son cou se change en collier d'or,
S'enlace en ses cheveux, y tresse une couronne,
Pénètre tous ses sens, la brûle et l'empoisonne.
Cette flamme, encor faible en son commencement,
N'avait pas déployé son vaste embrasement.
Amate prodiguant, comme les tendres mères,
Et les profonds soupirs et les larmes amères,
Va trouver Latinus ; sur sa fille gémit ;
De l'hymen qui mettrait l'étranger dans son lit
Déplore la rigueur ; et, plaignant Lavinie :
« Seigneur, est-il bien vrai que ma fille chérie
Sera par vous livrée à ce Troyen errant ?
Votre cœur à son sort est-il indifférent ?
Ayez pitié, de grâce, et d'elle et de sa mère
Et de vous ; et songez que vous êtes son père.
Songez qu'au premier vent, prompt avec elle à fuir,
Ce corsaire à jamais pourra nous la ravir.
Eh ! n'est-ce pas ainsi qu'abordant à Mycènes
Le berger Phrygien vint enlever Hélène ?
Prince, qu'est devenu l'antique attachement
Qui nous embrassait tous d'un tendre sentiment ?
Qu'est devenue, hélas ! votre foi si sacrée,
À Turnus, mon neveu, cette foi tant jurée ?
Ah ! s'il vous faut un gendre étranger aux Latins,
Si tel est votre arrêt et la loi des Destins,
Si du Dieu Faune enfin l'oracle ainsi l'ordonne,
De vous indépendant et de votre couronne,
Tout pays n'est-il pas étranger à vos yeux ?
Sans doute, c'est ainsi que l'entendent les Dieux ?
Par ses aïeux jadis régnant en Laconie,
Turnus est étranger d'ailleurs à l'Ausonie.
N'est-il donc pas issu d'Acrise et d'Inachus ?
Sa patrie est Argos : que vous faut-il de plus ? »

Latinus cependant restait inébranlable.
La Reine le voyant toujours inexorable
Et le venin subtil pénétrant en son cœur,
Il ne fut plus alors de borne à sa fureur :
En désordre, en délire, au milieu de Laurente
De tous côtés, sans frein, elle se montre errante.
Tel un buis arrondi que frappent des enfants,
Dans une vaste cour, sous leurs fouets triomphants,
S'élève, est emporté d'une vitesse extrême,
Décrit mille arcs divers, en tournant sur lui-même.
Chaque coup le ranime ; il pirouette avec bruit ;
La jeune troupe ardente à l'envi le poursuit
Et, le battant d'un bras qui jamais ne repose,
Admire tous ses tours, sans en savoir la cause. (17)
Telle Amate égarée en tout lieu s'agitait ;
De cités en cités sans raison se portait.
À ses transports enfin se livrant toute entière
Et donnant à sa rage une libre carrière,
On la voit de Bacchus, au milieu des forêts,
Feindre de célébrer les mystères secrets ;
Et, pour rompre ou suspendre un hymen qu'elle abhorre,
Dans des antres profonds cacher sa fille encore.
C'est vous, Dieu de Naxos, puissant Bacchus, c'est vous
Qu'elle appelle à grands cris, et veut pour son époux.
Aussitôt par son ordre en tous lieux on publie
Que, pour vous honorer, la chaste Lavinie
Danse le thyrse en main et que ses beaux cheveux
Vous furent consacrés pour gage de ses feux.
Une même fureur des Dames de Laurente
S'empare, et dans les bois les pousse et les tourmente.
Le dos et le sein nus et les cheveux épars,
Elles errent, criant, hurlant de toutes parts.
Toutes de peaux de tigre également parées,
Portent de pampre vert des lances entourées.
À leur tête, la Reine, un brandon à la main,
Chante de Lavinie et célèbre l'hymen. (18)
Roulant des yeux sanglants, d'une voix effrayante
Soudain elle s'écrie : « Ô femmes de Laurente,
Si de mon désespoir vos cœurs sont pénétrés,
Si les droits maternels vous sont encor sacrés,
Dénouez vos bandeaux ; qu'ils flottent sur vos têtes :
Livrons-nous à l'orgie, et commençons les fêtes. »

C'est ainsi qu'Alecton, au sein des bois épais,
Dans les sombres réduits des hôtes des forêts
Précipite en Bacchante Amate transformée.
Quand sa rage, à son gré, fut assez allumée,
Lorsqu'elle crut avoir du Roi des Laurentins
Assez bouleversé les plans et les desseins,
S'élevant dans les airs, la cruelle Euménide
Chez Turnus aussitôt s'enfuit d'un vol rapide.
Elle arrive en ces murs par Danaé jadis
Et par les Argiens superbement bâtis.
Du nom d'Ardée alors on nomma cette ville,
Si puissante autrefois, en héros si fertile :
Son nom lui reste encor, mais sa gloire n'est plus.
C'est là que, dans la nuit, l'intrépide Turnus,
Au fond de son palais élevé, magnifique,
Se livrait aux douceurs d'un sommeil pacifique.

La noire Déité dépose, en frémissant,
Sa face de furie et son front menaçant :
D'une vieille elle emprunte et l'air et la figure,
Couronne d'olivier sa blanche chevelure,
De rides se sillonne ; et l'horrible Alecton
N'est plus que Calybé, prêtresse de Junon.
De Turnus en secret pénétrant la demeure,
Sous cette forme au Prince elle apparaît sur l'heure,
La bandelette au front, et lui tient ce discours :
« Jeune héros ! en vain combattrez-vous toujours ?
Un sceptre glorieux, prix de votre courage,
D'un Troyen fugitif sera-t-il le partage ?
Cet hymen tant promis, cet empire puissant
Obtenu par l'amour, acquis par votre sang,
Ils vous sont enlevés : Latinus l'ose faire
Et c'est un étranger que l'ingrat vous préfère !
Allez donc repousser à présent ses rivaux ;
Allez par vos dangers assurer son repos ;
Aux champs Toscans où Mars vous guide et vous avoue,
Allez servir encore un Prince qui vous joue.
Contre Énée, ah ! plutôt tournez vos traits vainqueurs.
Qu'un trop juste courroux passe dans tous les cœurs.
Armez, faites voler votre ardente jeunesse :
Portez sur les Troyens sa fougue vengeresse ;
Exterminez leurs chefs ; embrasez leurs vaisseaux.
Tandis que vous goûtez les douceurs du repos,
Voilà ce que Junon, cette auguste Déesse,
Par mon organe, exprès vous dicte et vous adresse.
Telle est la volonté, tel est l'ordre des Dieux :
Si le Roi de Laurente en ses plans odieux
Persiste, et si, parjure à sa foi qu'il dénie,
Il vous refuse encor la main de Lavinie,
Qu'il soit puni lui-même ! Attaquez Latinus,
Frappez, et qu'à vos coups il connaisse Turnus. »

Le jeune Prince alors, d'un rire sardonique (19)
Accueillant la Prêtresse, en ces mots lui réplique :
« Des vaisseaux dans le Tibre ont paru ; je le sais
Et ne l'ignore pas comme vous le pensez.
Cessez par ces frayeurs de vous laisser surprendre :
N'avons-nous pas Junon toujours pour nous défendre !
À votre âge, l'esprit pétri d'illusions
De rêves se repaît, d'erreurs, de visions.
Dans les conseils des Rois, par des avis futiles,
N'allez plus apporter vos craintes puériles.
Bornez-vous donc, Prêtresse, aux soins des Immortels,
À garder leur image, à parer leurs autels :
Voilà votre devoir ; aux hommes laissez faire
(Cet objet les regarde) ou la paix ou la guerre. »

À ces mots, Calybé redevient Alecton,
Alecton, la terreur du manoir de Pluton.
Turnus, à son aspect, accablé d'épouvante,
Reste les yeux fixés, et la bouche béante,
Tant l'horrible Euménide en sa férocité
Fait siffler ses serpents sur son front irrité !
Il voudrait s'excuser ; en vain il balbutie ;
En vain il tend les bras : l'inflexible Furie
Le repousse et, roulant ses yeux rouges de sang,
De deux serpents formés en fouet retentissant
Le frappe à coups pressés. Puis, écumant de rage :
« Traître, eh bien ! la voilà cette femme au grand âge,
Dont l'esprit si caduc, pétri d'illusions,
De rêves se repaît, d'erreurs, de visions,
Et qui vient apporter, par des avis futiles,
Dans les conseils des Rois ses craintes puériles.
Considère-la bien ; reconnais-la : c'est moi,
Moi du sombre Tartare et l'horreur et l'effroi,
Moi qui portes la mort et la guerre sanglante. »
À ces mots, une torche embrasée et fumante,
Adressée à Turnus par son ardente main,
Vole en tourbillonnant et s'applique à son sein.

La frayeur le réveille, et du lit il s'élance.
De son corps la sueur roulait en abondance ;
Le Démon de la guerre éclate en ses regards ;
Il ne respire plus que les fureurs de Mars.
Sur son lit et partout il va chercher des armes
Et sa voix a donné le signal des alarmes.
Ainsi, lorsqu'à l'entour d'un grand vase d'airain
Où dort une eau tranquille, esclave dans son sein,
En longs torrents se porte une flamme ondoyante
Qu'à grand bruit pétillant, un bois sec alimente,
L'onde s'enfle, bouillonne et jaillit au-dehors.
Une écume fumante a rempli tous les bords.
De sa chaude prison forçant enfin les rives,
Sa fougue épanche autour les vagues fugitives
Et d'épaisses vapeurs s'élèvent dans les airs :
Tel est Turnus donnant tous ses ordres divers.

« Contre le Roi Latin qui rompt mon alliance,
Il faut, dit-il aux chefs, marcher en diligence :
Défendons notre honneur ; hâtons-nous, mes amis ;
Chassons du Latium ses nouveaux ennemis :
Latins, et vous Troyens, seul je puis vous défaire. »
Il appelle aussitôt les Dieux à cette guerre. (20)
Le Rutule s'assemble, et s'arme au même instant,
Empressé d'obéir à son chef éclatant.
Sa valeur, sa jeunesse, et ses grâces brillantes,
Ses vertus sont autant d'enseignes triomphantes
Sous lesquelles chacun se plaît à se ranger,
Veut courir à la gloire, et braver tout danger.

Tandis qu'émule heureux des héros de sa race,
Turnus remplit les cœurs de sa guerrière audace,
Alecton se portait vers le camp des Troyens ;
Et, de nuire toujours épiant les moyens,
Elle arrête son vol à l'endroit du rivage
Où, se livrant aux goûts, aux plaisirs de son âge,
L'ardent et jeune lule ayant tendu ses rêts
À la course pressait les hôtes des forêts.
Soudain frappant les chiens d'une odeur favorite,
Dans leurs sens allumés la fille du Cocyte
Fait passer contre un cerf un transport infernal :
Ce fut de bien des maux le prélude fatal.
Ce cerf, qui des colons excita la colère,
Avait été ravi, jeune encore, à sa mère ;
Par les fils de Tyrrhée avec soin élevé,
Il était devenu caressant et privé.
Sa beauté, son air fier, sa hauteur admirable
Et son grand bois surtout le rendaient remarquable.
Tyrrhée, à qui du Roi les troupeaux sont soumis,
Qui gouverne ses biens à sa garde commis,
Le chérissait non moins que ses fils et sa fille.
Il faisait les plaisirs de toute sa famille :
Sylvie, à le parer s'amusant dans ses jeux,
De guirlandes de fleurs tressait son bois rameux,
Tous les jours le peignait d'une main caressante,
Et le lavait encor dans une onde courante.
Il se prêtait à tout, faisait ses volontés
Et venait aux repas manger à ses côtés.
Le jour il était libre, errait dans les campagnes,
Folâtrait dans les bois, courait sur les montagnes,
Se rapprochait le soir, et toujours dans la nuit
Revenait, tôt ou tard, retrouver son réduit.
Tel était ce grand cerf que du beau fils d'Énée
De loin vint relancer la meute forcenée,
Lorsqu'au sortir du Tibre , encor du bain trempé,
II mouillait les roseaux de son bord escarpé.
Il part, et près d'lule en ses élans se porte.
Le jeune homme aussitôt, que la gloire transporte,
Tend son arc, et l'ajuste ; et le trait, en sifflant,
Guidé par Alecton, va lui percer le flanc.
Grièvement blessé, l'animal au plus vite
Regagne sa demeure, et se rend à son gîte,
Et, sur son lit connu pressé de se ranger,
Semble implorer la main qui le peut soulager.
De son sang bouillonnant, dont on suivait la trace,
Par sa large blessure il inonde la place
Et remplit la maison de ses cris gémissants.
Sylvie a, la première, entendu ses accents
Et, se frappant le sein, elle vole, elle appelle :
« Au secours ! au secours ! venez tous », criait-elle. (21)
Tous les gens de Tyrrhée accourent aussitôt :
Cachée au fond des bois, l'Euménide bientôt
Les avait rassemblés, et leur maître en alarmes,
Poussant d'affreux soupirs, les excitait aux armes.
Il s'avançait lui-même, une hache à la main. (22)
De ce qu'il rencontrait chacun s'arme soudain :
L'un saisit une faux, et l'autre d'une épine
Agite dans les airs la noueuse racine ;
Celui-là prend un pieu que la flamme a durci ;
Une fourche a chargé les bras de celui-ci.
À la fureur enfin tout est bon pour détruire.

Alecton épiait tous les moments pour nuire.
L'instant lui semble heureux : prompte à s'en emparer,
Vers le toit où le cerf était près d'expirer
La cruelle s'envole, et s'assied sur le faîte.
Son infernale voix, semblable à la tempête,
Pour répandre l'effroi se grossissant encor,
Donne un signal affreux, à la faveur d'un cor.
Au plus creux des vallons les forêts en frémirent
Et les monts ébranlés au loin en retentirent.
Les mères sur leur sein, à ce cri plein d'horreur,
Pressèrent leurs enfants palpitants de terreur.
Le bruit se prolongea jusqu'au lac d'Aricie,
Jusqu'au Nar sulfureux, et dont l'onde est blanchie,
Et par tous les échos fut vingt fois répété.
Le Tibre en tout son cours se trouble épouvanté :
Le Velino tremblant l'entendit à sa source
Et d'effroi tout à coup en suspendit sa course. (23)
Dans les champs, et partout où pénétra sa voix,
On s'assemble, on accourt, et l'on s'arme à la fois.
De leur camp, les Troyens, fondant sur la campagne,
Sortent de leur côté pour secourir Ascagne.
En présence bientôt l'on voit les combattants :
Le Soleil resplendit sur les traits éclatants.
Ce n'est plus désormais une rixe ordinaire
Que termine souvent le bâton ou la pierre ;
C'est un combat réel : dans sa fureur c'est Mars.
Les champs sont hérissés d'une forêt de dards ;
L'épée étincelante a frappé ; la Mort vole.
Ainsi, quand l'Océan est battu par Éole,
L'onde blanchit d'abord ; puis, la mer par degrés
S'enfle et gronde, et bientôt jusqu'aux cieux azurés
Porte de ses longs flots les écumantes cimes ;
Et s'agite au plus creux de ses vastes abîmes.

Almon, le jeune Almon, d'un trait mortel percé,
Est dans les premiers rangs le premier renversé :
C'était le fils aîné du malheureux Tyrrhée.
La flèche, dans son cou bien avant demeurée,
Lui coupe en même temps et la vie et la voix.
Bien d'autres près de lui sont tombés à la fois :
Galésus est du nombre, à tous les traits en butte :
Ce vieillard respectable, au moment de sa chute,
Pour ramener la paix et calmer les esprits,
S'avançait hardiment entre les deux partis.
Ses vertus, sa richesse et sa foi révérée
L'avaient rendu bien cher à toute la contrée ;
Dans ses champs cultivés par cent jougs de taureaux,
De moutons et de bœufs il comptait vingt troupeaux.

Tandis qu'on se battait d'une fureur égale,
Fière d'un tel succès, la Déesse infernale,
Voyant le sang couler, et ce premier combat
Par sa rage et ses morts promettre un long débat,
S'envole vers les cieux, joyeuse et triomphante,
Vient apprendre à Junon la querelle sanglante
Et d'un air important : « Vos ordres sont remplis,
Ô Reine, lui dit-elle, et vos vœux accomplis.
Dans votre Latium la discorde est semée
Et la guerre, je crois, pour longtemps allumée.
Je n'ai rien négligé par la main du Troyen,
À grands flots j'ai versé le sang Ausonien.
La haine a ses garants : toute votre puissance
Voudrait peut-être en vain rétablir l'alliance.
Je ferai plus encore et, si vous l'ordonnez,
Tous les peuples voisins, à la guerre entraînés,
Accourront à ma voix ; et toute l'Hespérie
Ne sera plus qu'un camp, et qu'un champ de furie.
– En voilà bien assez, lui repartit Junon :
De toi je suis contente ; il suffit, Alecton.
La guerre est commencée ; on se bat ; le sang coule ;
Sous le tranchant du fer les morts tombent en foule !
De tels présents offerts au vieux Roi Latinus
Sont dignes de l'hymen du beau fils de Vénus.
Ils se répéteront, et crois-en ma parole :
S'il y faut ajouter, je me charge du rôle.
Ainsi retire-toi : le grand Maître des Dieux
Si ton séjour encor se prolongeait aux cieux
Pourrait s'en offenser : vas ; tu m'as bien servie
Et de tes soins heureux Junon te remercie. »
L'Euménide aussitôt s'envole dans les airs,
Fait siffler ses serpents, et retourne aux enfers.

Il est une vallée au cœur de l'Italie,
Sous des monts escarpés, de ténèbres remplie,
Fameuse, et jouissant au loin d'un grand renom.
Ce lieu sombre et désert a d'Ampsacte le nom. (24)
De l'un à l'autre bord, dans ce ravin sauvage,
Les bois les plus touffus confondent leur feuillage.
Un torrent sur des rocs, d'un cours impétueux,
Y roule, en mugissant, ses flots tumultueux.
Au fond de la vallée, une horrible caverne
Forme un des soupiraux de l'exécrable Averne.
Là, creusant un abîme immense, ténébreux,
L'Achéron se dégorge avec un bruit affreux
Et répand à l'entour sa vapeur empestée.
Rentrant par ce passage, en tout lieu détestée,
La hideuse Alecton, d'un aspect odieux
Délivre enfin la terre et les airs et les cieux.

De Junon cependant la haine impitoyable
Met la dernière main à la guerre effroyable.
Par son ordre, à Laurente on apporte les morts,
Et dans la grande place on expose leurs corps :
Almon si jeune, hélas ! privé de la lumière
Et Galésus, souillé de sang et de poussière.
Leurs tristes compagnons, les yeux baignés de pleurs,
Du Monarque et des Dieux réclamaient des vengeurs.
Turnus arrive alors : « Ô peuple de Laurente,
Peuple, s'écria-t-il, de cette horde errante
Voyez les beaux essais, le début glorieux :
C'est la flamme et le fer qu'elle apporte en ces lieux.
Voilà ces Phrygiens qu'on adopte à ma płace ;
Amis, on les couronne, et c'est moi que l'on chasse. » (25)

Les jeunes Laurentins, à sa voix transportés,
Sur leurs armes soudain se sont précipités.
Et non moins furieux que leurs mères bruyantes
Qu'Amate sur ses pas traîne en folles Bacchantes
Sur le sommet des monts, dans le fond des forêts,
De Latinus en foule assiègent le palais.
Tous d'une même voix, au mépris des auspices,
Dans leur dédain amer raillant les haruspices,
Et sans doute poussés par des Dieux ennemis,
Qu'on les mène au combat demandent à grands cris.
Tous brûlent d'entamer une guerre coupable.
Latinus, comme un roc, demeure inébranlable.
Comme un roc qui, battu par les flots mugissants,
Voit briser à ses pieds leurs efforts impuissants.
Tout frémit à l'entour : sur sa base immobile
Seul, au sein du chaos, il est stable et tranquille ;
Sa masse le soutient ; il brave tous les coups,
Et les vents conjurés, et la mer en courroux.
Contre leur noir dessein et leur rage soudaine
Le Monarque, voyant sa résistance vaine,
Et sentant de Junon l'ascendant furieux,
Il atteste le Ciel, il atteste les Dieux :
« Nous sommes, cria-t-il, écrasés par l'orage :
Un sort fatal triomphe, et nous pousse au naufrage.
Combien tu paieras cher, ô peuple infortuné,
Ce criminel projet, ce transport forcené !
Turnus, sur toi le Ciel en doit tirer vengeance :
Tu voudras, mais trop tard, implorer sa clémence.
Quant à moi, c'en est fait ; et j'ai rempli mon sort :
Quoi qu'il arrive, hélas ! bientôt je touche au port ;
Je ne serai privé que d'une mort paisible. »
Dans son palais alors il s'enferme, invisible ;
Et, voulant de la guerre éviter l'attentat,
Ses mains laissent tomber les rênes de l'État.

Le Latium jadis observait un usage ;
Albe le conserva : transmis jusqu'à notre âge, (26)
Rome portant partout ses bras victorieux,
Rome en fit un devoir sain et religieux,
Et le remplit toujours, en commençant la guerre,
Soit qu'il fallût dompter le Gète sanguinaire,
De Crassus sur le Parthe aller venger l'affront,
Poursuivre en ses déserts l'Arabe vagabond,
Humilier le Scythe, abattre le Sarmate,
Ou soumettre à ses lois et l'Indus et l'Euphrate.
Le temple de la Guerre a deux portes d'airain :
La crainte leur attire un hommage certain.
Cent énormes verroux dont elles sont armées
Et des barres de fer les retiennent fermées.
Le vigilant Janus à leur garde est commis.
Quand l'auguste Sénat a, d'un commun avis,
Résolu quelque guerre, observant la coutume
Le Consul, revêtu de l'antique costume,
Les ouvre, et fait rouler sur leurs gonds mugissants.
Le clairon remplit l'air de sons retentissans :
La guerre est proclamée ; et la jeunesse ardente
Par des cris y répond, et se croit triomphante.

Suivant l'ancien usage, on pressait Latinus
De déclarer la guerre aux fils de Dardanus
Et d'ouvrir aussitôt les portes meurtrières.
Le pacifique Roi, sourd aux cris, aux prières,
Constamment s'y refuse ; et, loin de les toucher,
Se détourne d'horreur, fuit et va se cacher.
Lors, des cieux accourant, Junon à l'instant même
Les pousse de son bras, et de l'effort extrême
Brise tous les verroux qui captivaient leur jeu.
La paisible Ausonie est soudain toute en feu :
L'un veut combattre à pied ; l'autre, au sein des alarmes,
Pousse un coursier fougueux ; et tous prennent les armes.
Le clairon sonne ; on voit briller les étendards ;
On dérouille, on polit les casques et les dards ;
Frottés d'un sable fin, les boucliers reluisent ;
Et les haches de fer sur la meule s'aiguisent.
À forger de nouveau des traits pour le trépas,
Cinq puissantes cités occupent tous les bras :
Tibur aux verts coteaux, Atine la guerrière,
Antemnes aux larges tours, Ardée et Crustumère.
Là, des casques creusés l'on ménage les jours,
Des boucliers bombés on forme les contours.
Ici, le souple argent de l'épaisse cuirasse
Et des brassards d'airain recouvre la surface.
Pour les socs et les faux il n'est plus de métal,
Et Cérès voit de Mars triompher l'art fatal.
On reforge partout les glaives de ses pères,
Et partout l'on entend les trompettes guerrières.
Le signal est donné : chacun s'arme soudain.
L'un ajuste son casque et prend sa lance en main ;
L'autre attelle à son char ses coursiers qui frémissent,
Font voler la poussière et de fureur hennissent ;
Endosse une cuirasse aux triples mailles d'or,
Et d'un lourd bouclier charge son bras encor.
Tous de sang voudraient voir leur armure trempée,
Et tous se montrent ceints de leur fidèle épée.
L'instant est arrivé : l'on sonne le départ ;
La troupe se rassemble ; on se range et tout part.

Ô Muses, maintenant ouvrez-moi le Parnasse ;
Inspirez mes accents, soutenez mon audace.
Dites-moi tous ces Rois poussés aux champs de Mars,
Et quels vaillants guerriers suivaient leurs étendards.
Dites-moi quels héros illustraient l'Italie,
Et d'honneur et de gloire en ces temps l'ont remplie.
Parlez, et peignez-moi ces nombreux bataillons
Qui du beau Latium couvraient tous les sillons.
Muses, vous le savez : c'est à vous de le dire ;
De tous ces grands combats vous pouvez nous instruire :
Un faible souvenir en parvint jusqu'à nous.

Le premier que l'on voit se porter avant tous,
C'est Mézence, des Dieux ce contempteur impie :
Il menait de Toscane une troupe hardie.
À cheval près de lui brillait son fils Lausus,
Qui n'avait en beauté de rival que Turnus ;
Pour dompter des coursiers Lausus rempli d'audace,
Jeune, agile, bouillant, intrépide à la chasse,
De la cité d'Agylle entraînant sur ses pas
Mille soldats choisis, mais vainement, hélas !
Digne de suivre un chef moins dur, moins sanguinaire,
Surtout de n'avoir pas Mézence pour son père. (27)

Après eux, sur son char qu'une palme entourait,
Un fils du grand Hercule, Aventin accourait,
Faisant de ses chevaux admirer la vitesse.
D'un Dieu trop séducteur écoutant la tendresse,
Dans les bois, en secret, Rhée avait mis au jour
Ce fruit mystérieux de son furtif amour,
Du triple Géryon, quand, des bords d'Ibérie,
L'heureux vainqueur s'offrit à l'heureuse Hespérie
Et lava dans les flots du Tibre plein d'effroi
Les taureaux furieux enlevés à ce Roi.
Aventin possédait la force de son père,
Et passait en beauté la Prêtresse sa mère.
De son grand bouclier couronnant le contour,
Cent mobiles serpents s'enlaçaient à l'entour ;
Et de Lerne, au milieu, l'hydre affreuse et sanglante
D'Alcide rappelait la victoire éclatante.
Sa troupe se servait du javelot Sabin.
Quelques-uns combattaient une dague à la main ;
D'autres étaient armés de longs bâtons perfides
Qui cachaient dans leur sein des lames homicides.
D'un énorme lion la peau sur lui flottait,
Couvrant son large dos sur son front remontait ;
Les dents de l'animal et l'horrible crinière
Le rendaient effrayant et semblable à son père.
De son char descendu, c'est ainsi qu'Aventin
Se portait au palais du Monarque Latin.

Dans la campagne après, on voit briller deux frères,
Catillus et Coras, d'Argos originaires :
Ils venaient de Tibur, ville d'un grand renom,
Que Tiburte leur frère honora de son nom.
À la tête des rangs, ces deux chefs héroïques
S'avançaient au milieu d'une forêt de piques.
Tels des sommets glacés et d'Homole et d'Othrys,
Fiers enfants de la nue, aux batailles nourris,
Deux Centaures fougueux descendent avec rage :
À travers les grands bois ils se font un passage
Et, dans tous leurs élans que suit un long fracas
Les arbustes brisés éclatent sous leurs pas.

Monarque et fondateur de l'illustre Préneste,
Céculus est entré dans la ligue funeste.
Ce prince, si l'on croit les annales du temps,
Enfant, près d'un brasier fut trouvé dans les champs,
Et Vulcain par ces feux reconnu pour son père.
Il pétillait d'ardeur et d'audace guerrière ;
Vingt peuples à l'envi suivaient ses étendards,
Aux travaux endurcis, robustes campagnards :
Et les âpres colons de Préneste et Gabie,
Et tous ceux que nourrit la fertile Anagnie,
Et du froid Anio ceux qui boivent les eaux,
Et les Herniques, fiers de leurs nombreux troupeaux,
Et des riches pays qu'arrose l'Amasène
Les hardis habitants que leur courage entraîne.
Les armes variaient parmi tous ces guerriers :
Ils n'avaient pas de chars, étaient sans boucliers.
Ceux-ci d'un plomb mortel, au loin, avec la fronde,
Lançaient rapidement une grêle à la ronde ;
De deux traits toujours sûrs ceux-là dardaient les coups,
Et paraissaient affreux, coiffés de peaux de loups ;
D'un brodequin serré la chaussure velue
Couvrait leur jambe droite, et la gauche était nue.

Fils de Neptune, habile à dresser des chevaux,
De la guerre affrontant les pénibles travaux,
Messape, qui ne craint ni le fer ni la flamme,
Qu'animent les dangers et que la gloire enfiamme,
Dans la plaine à la hâte entraînait ses sujets
Arrachés aux douceurs d'une profonde paix.
Le tranquille colon des champs de Flavinie,
Le sauvage habitant des bois de Capènie,
Du Soracte neigeux, du mont Ciminien,
Et le sage Falisque, et le Fescennien,
Tous en ordre du Roi chantaient les faits insignes.
C'est ainsi qu'en Lydie une troupe de cygnes,
Du champ de leur repas s'élevant dans les airs,
Fait retentir les monts d'harmonieux concerts.
On n'eût pas cru de loin qu'il venait une armée,
Mais d'oiseaux voyageurs une bande charmée,
Après avoir franchi des mers, des lacs entiers,
Saluant de ses chants leurs bords hospitaliers.

Le superbe Clausus, d'une illustre naissance,
Au milieu des Sabins d'autre côté s'avance.
Il guidait fièrement un nombreux bataillon,
Et lui seul il valait plus d'une légion.
Dans toute l'Italie aujourd'hui répandue,
La maison Claudienne est de lui descendue, (28)
Cette auguste maison, la gloire des Romains,
Depuis l'instant que Rome adopta les Sabins.
Amiterne le suit, Erète et Caspérie,
Et Cures et Nomente, et la froide Nursie,
Et Forule, et Numusque aux riches oliviers,
Et le peuple Latin couronné de lauriers,
Et des rocs de Tétrique une fière cohorte
Que grossit l'habitant du mont Sévére et d'Orte,
Et celui qui boit l'eau du Tibre et de l'Aya,
Ou qui sème les bords du funeste Allia (29)
On compterait plutôt sur les mers de Libye.
Les flots que fait jaillir l'Aquilon en furie,
Ou les épis pressés qu'aux vallons de Hermus,
Et qu'aux champs Lyciens mûrit l'ardent Phébus.
Les boucliers frappés d'aigres sons retentissent,
Et sous tant de guerriers les campagnes frémissent.

Un fils d'Agamemnon, de Troie ennemi né,
Halésus, sur son char accourait entraîné.
Il menait à Turnus vingt peuples indomptables :
Le Sidicin, l'Aurunce et l'Osque redoutables ;
Ceux qui, chers à Bacchus, avec de lourds hoyaux,
De Massique et Calès travaillent les coteaux ;
Et ceux que virent naître et Formie et Minturne ; (30)
Et ceux qui sont lavés dans les eaux du Volturne.
Avec un sabre courbe ils combattaient de près,
Et de loin ils lançaient et retiraient après
Un trait des plus aigus qu'une lanière arrête ;
D'un bouclier de cuir leur bras couvrait leur tête.

Non, vous ne serez point dans mes vers oublié,
Vaillant Oebale, ô vous qui combattiez à pied,
Vous que donna pour fils au vieux Roi de Caprée
La Nymphe Sébetide, à Junon consacrée.
Peu content des États de son père Telon,
Ce héros subjugua les peuples du Sarnon
Le Hirpin, le Sarraste, et Ruffre et Célenie,
Abelle en fruits fertile, enfin la Campanie.
Tous ses nouveaux sujets marchaient sous ses drapeaux,
Et s'élançant, armés de pesants javelots,
Ainsi que les Teutons, les dardaient avec force.
Pour leurs casques le liège a fourni son écorce.
Leurs boucliers d'airain, leurs glaives menaçants,
Non moins que des miroirs, étaient resplendissants.

Des montagnes de Nurse, ami chaud de la gloire,
Vous accouriez Ufens, vous cher à la victoire.
Les Eques vous suivaient, ces peuples aguerris, (31)
Toujours au sein des bois par la chasse endurcis,
Qui même à la charrue, en cultivant leurs terres,
N'abandonnent jamais leurs armes meurtrières,
Et dont tous les plaisirs sont, du soir au matin,
D'exercer la rapine, et vivre de butin.

À la guerre envoyé par le monarque Archite
Des Marses belliqueux Umbron guidait l'élite,
Umbron, Prêtre à la fois et valeureux guerrier.
Son beau casque était ceint de palme et d'olivier.
Des serpents il savait, par des paroles sûres,
Endormir les fureurs et guérir les morsures ;
Mais contre un dard Troyen les mots assoupissants,
Les philtres et son art furent tous impuissants.
Malheureux ! du Fucin les rives te pleurèrent ;
Tes ruisseaux, tes forêts, tes champs se désolèrent.

Digne fils d'Hyppolite, ardent, impétueux,
Virbius accourait à pas tumultueux :
Il était envoyé par sa mère Aricie.
Enfant, on l'éleva dans les bois d'Égérie,
Non loin de cette source au cristal azuré,
Qui baigne de Diane un temple révéré.
Hippolyte son père, accusé d'un faux crime,
De la coupable Phèdre ayant péri victime,
Par l'amour de Diane et par l'art de Péon
Avait à la lumière été rendu, dit-on.
Jupiter cependant, qui frémit de colère
Qu'un mortel pût du Styx revenir sur la terre,
Foudroyant l'inventeur d'un secret si divin,
À sa place aux enfers l'avait plongé soudain.
Mais, cachant Hippolyte à la foudre ennemie,
Diane le commît à la Nymphe Égérie,
Voulût qu'en ses forêts il vécût sans renom,
Et que de Virbius il adoptât le nom.
Par un monstre poussés au sein des précipices,
Ses chevaux de sa mort s'étant rendus complices,
Ces animaux du temple et des bois d'alentour
Sont encore avec soin écartés en ce jour.
Son fils pourtant, d'un char qui vole dans la plaine,
N'en fait pas moins bondir les coursiers hors d'haleine.

Armé de pied en cap, parmi l'essaim guerrier,
Turnus, le beau Turnus semblait un cèdre altier.
De son casque, où flottait une triple crinière,
Le haut cimier offrait une ardente chimère
Qui vomissait des feux ; et plus le sang coulait,
Plus du nouvel Etna la flamme s'exhalait.
Son brillant bouclier, en or mêlé d'ivoire,
De la plaintive Io représentait l'histoire.
Des cornes s'allongeaient sur son front menaçant ;
Des poils couvraient déjà tout son corps jaunissant :
La Nymphe, c'en est fait, n'est plus qu'une génisse.
Argus est auprès d'elle, Argus plein de malice ;
Et son père Inachus, déplorant ses malheurs,
Par son urne versait de longs torrents de pleurs.
En foule, de Turnus on suivait les bannières ;
Ses bataillons couvraient des campagnes entières.
Sous ses ordres on voit un gros corps d'Argiens,
Les Libyques hardis, les fiers Sicaniens,
L'Auronce turbulent, le fidèle Rutule,
Et le Sacrane agile, et le vaillant Hérule ;
Ceux qui du Numicus sèment les bords sacrés
Et les champs à Junon par Anxur consacrés ;
Et l'habitant des bois voués à Féronie ;
Celui du cap Circé, des monts de l'Ausonie ;
Et celui qui, bordant les longs marais Pomptins,
Se distingue de loin par des boucliers peints ;
Et celui qui contemple en des gorges profondes
Le froid Ufens aux mers porter ses noires ondes.

Guidant ses escadrons d'airain tout éclatants
Camille vient se joindre à ces fiers combattants ;
Camille, vierge encore, et de grâces brillante,
Des Volsques belliqueux cette Reine vaillante
Dédaigna de son sexe et l'aiguille et les arts.
Elle était endurcie aux fatigues de Mars ;
Et, légère, à la course eût devancé Borée.
Passait-elle à travers une plaine dorée :
À peine les épis se courbaient sous ses pas ;
Elle semblait voler, et ne les toucher pas :
Et, sans mouiller ses pieds, sur les flots suspendue,
Elle eût des vastes mers pu franchir l'étendue.
Vieillards, femmes, enfants pour la voir accouraient ;
Tous, la bouche béante, à l'envi l'admiraient.
Un long manteau flottant, d'une pourpre éclatante,
Nuance de son dos la neige éblouissante ;
Au sommet de sa tête, en spirale tressés,
Par une agrafe d'or ses cheveux sont fixés ;
Soutenu d'un ruban qui croise sa poitrine,
Son carquois sur l'épaule élégamment s'incline ;
Et sa main balançait une lance au long fer,
D'un bois noueux de myrte, à Mars devenu cher. (32)


CHANT VIII

Dans le fort de Laurente, au sommet du rempart
Dès qu'on eut de la guerre arboré l'étendard,
Lorsque de tous côtés la trompette bruyante
Eut des combats affreux sonné l'heure effrayante,
Quand Turnus dans la plaine eut porté son coursier
Et de sa lance enfin frappé son bouclier,
Tout soudain est en proie au plus terrible orage ;
Le Latium n'est plus qu'un vaste champ de rage.
La jeunesse insensée, en son fougueux transport,
Ne respire, ne veut que le sang et la mort.
Ardents à profiter de l'aveugle démence,
Les premiers chefs, Ufens, et Messape et Mézence,
Pressent de toutes parts, enrôlent des soldats,
Et des colons aux champs enlèvent tous les bras.

Vénule est dépêché vers le grand Diomède
Pour réchauffer sa haine, et réclamer son aide.
Il devait informer cet illustre héros
Qu'un de ses ennemis, de ses anciens rivaux,
Énée au Latium venait, à main armée,
De descendre, suivi d'une nombreuse armée ;
Qu'il menaçait déjà d'envahir le pays,
Par le Sort, disait-il, à sa race promis ;
Et que de Dardanus, cher même à l'Hespérie,
Le grand nom dans sa cause entraînait l'Étrurie ;
Qu'un tel événement devait le toucher plus
Que le Roi des Latins et que le roi Turnus ;
Que des Troyens vainqueurs la vengeance fidèle
L'irait bientôt chercher dans sa ville nouvelle. (1)

Du Latium alors tel était le tableau :
Énée, à son aspect, plein d'un trouble nouveau,
Dans une mer de soins sent flotter sa pensée :
Une idée est conçue, et soudain repoussée ;
De projets en projets il se laisse emporter
Et ne sait à quel plan il se doit arrêter.
Dans un vase d'airain, telle une onde tremblante
Du Soleil réfléchit l'image vacillante :
L'incertaine clarté, toujours en mouvement,
Parcourt tous les recoins d'un vaste appartement,
Voltige tour à tour, vite et preste en sa route,
De la voûte aux lambris, des lambris à la voûte.

Il était nuit : partout les hommes, les troupeaux
Étaient ensevelis dans un profond repos.
L'esprit tout occupé de réflexions sombres,
Énée aux bords du Tibre errait, malgré les ombres.
Il s'assied, et, tombant accablé de soucis,
Livre enfin au sommeil ses yeux appesantis.
Entre des peupliers dont sa rive est pourvue,
Le Dieu du fleuve alors apparaît à sa vue :
Un long voile azuré se courbait sur son dos
Et son humide front était ceint de roseaux.
« Fils des Dieux, lui dit-il d'une voix consolante,
Qu'appellent l'Hespérie et les champs de Laurente,
Troie ici va renaître ; llion en ces lieux
Doit relever encore un front plus glorieux.
Ne vous alarmez point de tant d'apprêts de guerre :
Les Dieux sont apaisés et n'ont plus de colère.
Voici l'asile sûr qu'ils vous ont destiné :
Je vous y garantis un sort plus fortuné.
Courage ! croyez-moi ; ce n'est point un mensonge :
Vous n'êtes pas, Énée, abusé d'un vain songe,
Et, pour vous le prouver, bientôt à vos regards,
Et non loin va s'offrir, sous des chênes épars,
Une superbe laie, ayant à l'entour d'elle
Trente marcassins blancs, pendants à sa mamelle.
Elle même est fort blanche et, par cette raison,
D'Albe Ascagne à sa ville appliquera le nom.
Pour la vôtre, à l'endroit où la laie est gisante,
Elle doit s'élever pompeuse et florissante.
Là, vous devez enfin jouir d'un doux repos ;
Là, le Ciel a marqué la fin de vos travaux.
Apprenez cependant, certain de mes oracles,
Quels moyens vous feront triompher des obstacles.

Des peuples d'Arcadie, issus du roi Pallas,
Sous les ordres d'Évandre atteignant ces climats,
Ont bâti sur des monts une ville naissante,
Du nom de leur aïeul qu'ils appellent Pallante ;
Et de cette cité, peu distante d'ici,
L'habitant belliqueux, aux combats endurci,
Fait sans cesse aux Latins d'interminables guerres.
Unissez-vous ensemble, et joignez vos bannières.
Bientôt je vous y porte à travers mes roseaux,
Et vous fais surmonter le courant de mes eaux.
Allons donc ; levez-vous, Énée ; et dès l'aurore
Priez, pressez Junon ; intercédez encore.
Prodiguez, pour fléchir cette Reine des Cieux,
Les vœux ardents et purs, et les dons précieux :
C'est ainsi qu'il vous faut apaiser sa colère.
Quand vous aurez vaincu, j'attendrai mon salaire.
Je suis le Tibre en flots abondant, et toujours
Des doux regards du ciel honoré dans mon cours.
Non loin est mon palais, et mes rives fertiles
Jusqu'à ma source encor sont couvertes de villes. »
Il dit ; et se replonge en son profond manoir.
Le Héros se réveille, et le jour se fait voir.

Énée alors, tourné vers la naissante Aurore,
Salue avec respect le Soleil près d'éclore ;
Et, du fleuve en ses mains rassemblant quelques eaux,
Les yeux levés au ciel, il profère ces mots :
« Ô Nymphes de Laurente, ô Nymphes de ces ondes,
Des torrents écumeux ô vous mères fécondes,
Et vous dont la pitié daigne s'étendre à moi,
Des fleuves d'Hespérie, ô Tibre , auguste roi,
Je m'abandonne à vous. Ô Tibre tutélaire,
Écartez mes dangers : tenez-moi lieu de père.
Et soit que vous vouliez paraître ou vous cacher, (2)
Mon hommage partout doit vous aller chercher.

Dans sa flotte, à ces mots, entre les plus légères,
À deux rangs de rameurs il choisit deux galères,
Les équipe et les arme. Ô prodige ! soudain,
Sous un chêne couchée, au rivage voisin,
Allaitant ses petits, sans fuir à sa rencontre,
La merveilleuse laie à ses regards se montre.
Pour vous, grande Junon, sur vos autels sanglants
Aussitôt il l'immole et ses marcassins blancs.
Le Tibre , au même instant, rebroussant vers sa source,
Modère, ralentit, calme et suspend sa course ;
Et, d'un marais offrant les immobiles eaux,
Sans obstacle, en son sein fait glisser les vaisseaux.
Son rivage, ébloui de l'éclat des armures,
Le voit encor des nefs réfléchir les peintures.
Pleins d'ardeur cependant, et le jour et la nuit
Les robustes rameurs fendent l'onde sans bruit ;
Et, traversant joyeux sur la plaine liquide
Les grands bois répétés dans le cristal limpide
Qui couronnent les bords de leurs ombrages frais,
Ils semblent naviguer au milieu des forêts.
Les différents contours de ce fleuve propice
Sont ainsi remontés sous un heureux auspice.

Au faîte de sa route et du plus haut des airs
Le Soleil de ses feux remplissait l'Univers :
Ils découvrent, de loin, les remparts de Pallante,
Ses murs, ses humbles toits que de sa main puissante
Rome, l'auguste Rome en palais spacieux
A transformés depuis, et montés jusqu'aux cieux,
Et qui formaient alors l'État simple d'Évandre.
On s'y porte ; on se hâte aussitôt de s'y rendre.

En avant de la ville et dans un bois sacré,
Le Monarque, en ce jour aux grands Dieux consacré,
À l'invincible Alcide offrait un sacrifice :
Pallas, son fils Pallas, l'aidait en cet office.
Aux autels, près de lui, le modeste Sénat
Faisait fumer l'encens, joint aux chefs de l'État.
Les victimes au fer avaient livré leur tête,
Et le sacré banquet allait finir la fête.
Les vaisseaux tout à coup se montrent à leurs yeux,
Vers eux voguant d'un cours prompt et silencieux.
La peur saisit d'abord les hôtes de Pallante
Et chacun sort de table, en proie à l'épouvante.
L'intrépide Pallas les arrête ; et soudain
Aux navires il vole, une lance à la main ;
Et du sommet d'un tertre à haute voix s'écrie :
« Qui vous amène ici ? quelle est votre patrie ?
Guerriers,  où tendez-vous et quels sont vos projets ?
Apportez-vous enfin ou la guerre ou la paix ? »

Énée alors, levant un rameau pacifique,
Du plus haut de la poupe, en ces mots, lui réplique :
« Nous sommes des Troyens, victimes des Destins.
Ces traits que vous voyez n'en veulent qu'aux Latins,
Qu'à ce peuple cruel qui, nous faisant la guerre,
S'efforce à nous chasser de cette heureuse terre.
Nous recherchons Évandre ; allez, et dites-lui
Que, de son alliance osant briguer l'appui,
Des guerriers d'Ilion, commandés par Énée, (3)
Désirent à son sort unir leur destinée. »

Au grand nom du Héros, à son auguste aspect,
Pallas à l'instant même est saisi de respect :
« Magnanime Guerrier, venez trouver mon père,
Et daignez aborder sa ville hospitalière. »
Pour l'aider à descendre il s'approche soudain,
Et lui tend avec grâce une amicale main ;
Énée y joint la sienne, heureusement captive,
S'élance, et dans ses bras est serré sur la rive.
Du fleuve avec son guide il s'éloigne aussitôt,
Et dans le bois sacré joint Évandre bientôt.
Il s'avance, il l'aborde, et, d'une voix affable,
« Ô le meilleur des Grecs, Monarque respectable,
Dit-il, j'offre à vos pieds la branche d'olivier.
Énée est devant vous, et vient vous supplier.
Quoique le sang vous lie avec les fils d'Atrée,
Et quoique vous soyez sorti d'une contrée
Dont la haine pour Troie a su trop se prouver,
Je n'ai point hésité de venir vous trouver.
Oui, votre renommée et votre foi si pure,
Et de mon cœur aussi la constante droiture,
Les arrêts du Destin, les oracles des Dieux,
L'antique parenté qui joignait nos aïeux,
Prince, tous ces motifs nous unissent d'avance
Et m'ont déjà rendu sûr de votre alliance.
Dardanus, mon aïeul, fondateur d'Ilion,
Était, d'après les Grecs, fils d'Electre, dit-on,
D'Electre qu'engendra dans l'Afrique féconde
Cet Atlas si puissant qui supporte le monde.
Par la belle Maya Mercure fut conçu,
Mercure, ce grand Dieu dont vous êtes issu.
Maya du fort Atlas était aussi la fille :
Nous descendons ainsi de la même famille.
Par des ambassadeurs vous sondant aujourd'hui,
Je n'ai pas cru devoir réclamer votre appui,
Et je viens l'implorer, sans rien craindre, moi-même.
Ces Rutules cruels dont l'audace est extrême,
S'ils nous chassent, croiront pouvoir envahir tout :
Ils voudront asservir l'Italie à leur joug ;
Et les deux vastes mers qui ceignent l'Hespérie,
Pourront à peine encore arrêter leur furie.
Contre des ennemis si fiers, si dangereux,
Unissons promptement nos efforts généreux.
Donnez-moi votre foi ; je vous donne la mienne.
Éprouvée aux combats, la jeunesse Troyenne,
De constance remplie et bouillante d'ardeur,
Doit avec tous vos Grecs rivaliser d'honneur. »

Pendant tout ce discours, attentif, en silence,
Le Monarque observait ses traits, sa contenance :
« Prince, dit-il enfin, qu'il m'est doux de vous voir,
Et de vous reconnaître, et de vous recevoir !
Oui, vous me rappelez Anchise votre père :
Voilà ses yeux, sa bouche et sa personne entière. (4)
Lorsque de visiter Hésione, sa soeur,
Priam voulut jadis éprouver la douceur,
Pour gagner Salamine il vint en Arcadie ; (5)
De ce voyage encor ma mémoire est remplie :
Ce prince, et d'Ilion tous les chefs glorieux,
(J'étais pourtant bien jeune) avaient frappé mes yeux ;
Mais tous étaient alors éclipsés par Anchise.
Je l'admirais le plus : mon cœur avec franchise
L'invite à m'honorer de l'hospitalité :
Il se rend à mes vœux, et j'en fus visité.
J'eus l'insigne bonheur, illustre et brave Énée,
D'emmener ce héros dans les murs de Phénée.
Et quand il repartit, en ses tendres adieux
Il me gratifia de dons bien précieux. :
De ses mains je reçus des flèches de Lycie,
Un beau manteau de pourpre orné de broderie,
Un superbe carquois et deux brillants freins d'or
Que mon fils avec soin prise et conserve encor.
Ainsi mon alliance, à juste droit acquise,
Fut conclue entre nous dès longtemps par Anchise.
Demain, lorsque Phébus commencera son cours,
Un nombreux escadron vole à votre secours.
Cependant, chers amis, pour la rendre plus belle,
Célébrez avec nous cette fête annuelle.
Le Sort (car tout délai deviendrait criminel)
Vous voulait pour témoins du banquet solemnel :
Daignez y prendre part, placés à notre table,
Et là, serrons les nœuds d'une amitié durable. »

Dans le même moment, le Roi fait rapporter
Les flacons et les mets qu'on venait d'emporter.
Sur des bancs de gazon, tapissés de feuillage,
Il range les Troyens accourus du rivage.
Un beau siège, couvert de la peau d'un lion,
Reçoit, à ses côtés, le héros d'Ilion.
Vêtus de longs habits, d'une blancheur extrême,
Les ministres d'Hercule et le pontife même
Présentent aussitôt, dans des paniers dorés,
De la pure Cérès les fruits élaborés
Et prodiguent les flots d'un nectar délectable.
Des taureaux immolés les chairs couvrent la table :
Le dos entier d'un bœuf aux Troyens est servi
Et sur les mets divers chacun tombe à l'envi.

Des convives nombreux quand la faim est calmée,
Évandre, s'adressant à la troupe charmée,
« Ce grand autel, dit-il, cet auguste banquet,
Et cette fête enfin dont Alcide est l'objet,
Toutes ces nouveautés vous étonnent peut-être.
N'allez pas, cependant, Troyens, y reconnaître
L'effet d'un culte vain et superstitieux,
Ni l'oubli criminel de nos antiques Dieux :
Cette fête est le fruit de la reconnaissance ;
Sauvés d'un grand danger, de notre délivrance
Nous honorons ainsi le glorieux auteur.

Voyez-vous ce rocher pendant sur la hauteur,
Et ces blocs dispersés, et ces débris horribles,
Et de cette maison les ruines terribles ?
Dans un enfoncement impénétrable au jour,
Là, de l'affreux Cacus était l'affreux séjour,
De ce brigand fameux qui, par sa bouche infâme,
Vomissait des torrents de fumée et de flamme ;
Colosse formidable, effrayant, inhumain,
Et moins homme que monstre, et noir fils de Vulcain.
Des victimes sans nombre, en ses bras étouffées,
Les têtes à sa porte en formaient les trophées ;
Et son antre profond, de carnage infecté,
Fumait, d'un sang nouveau chaque jour humecté.
Un Dieu, pour nous sauver de sa rage homicide,
Un Dieu parut enfin : c'était le grand Alcide,
Le vengeur des forfaits, des brigands la terreur.
Du triple Géryon il revenait vainqueur,
À sa suite emmenant, tout rayonnant de gloire,
Les immenses troupeaux, acquis par sa victoire.
Cacus, non moins qu'au meurtre à la rapine enclin,
Conçoit, à leur aspect, l'espoir d'un grand butin :
Il parvient à saisir, après mille artifices,
Cinq superbes taureaux et cinq belles génisses ;
Et, pour ne pas laisser de traces du larcin,
Les traîne à reculons dans l'antre souterrain.
On avait beau chercher, nuls pas n'allaient s'y rendre :
Hercule, au désespoir, ne sait où les reprendre.
Il songe à s'éloigner de ces bords odieux ;
Ses troupeaux rassemblés déjà quittaient ces lieux,
Mais, en abandonnant de si gras pâturages,
Leurs longs mugissements remplissent les ombrages ;
Une génisse alors répond à leur douleur,
Mugit au fond de l'antre, et trahit le voleur.
D'Alcide en cet instant la fureur est émue : (6)
Il s'arme ; il a saisi sa noueuse massue
Et sur le mont coupable il est prompt à voler.
Pour la première fois on vit Cacus trembler.
Il gagne, comme un trait, sa caverne fidèle ;
La peur à chaque pied lui fournissait une aile.
Soudain un vaste roc, que des chaînes d'airain
Suspendaient en bascule avec l'art de Vulcain,
S'abat : et tout chemin est fermé par la masse.
Hercule arrive, tonne, et s'emporte, et menace ;
Pour soulever la roche il fait un grand effort ;
Tout est vain : rien ne cède ; et l'obstacle est plus fort.
Trois fois en vain rôdant, grinçant les dents de rage,
Il tourne l'Aventin pour trouver un passage :
À l'assaut de la porte il revient par trois fois
Et, trois fois, haletant, il s'assied aux abois.
Sur le sommet du mont une roche pointue,
S'allongeant dans les airs, de loin frappait la vue.
Sa cime, où le vautour fréquemment se perchait,
À gauche s'inclinant, vers le fleuve penchait.
Lors Hercule, appuyant son dos à l'opposite,
D'une force divine et l'ébranle et l'agite :
De ses creux fondements bientôt déraciné,
Par son immense poids le bloc est entraîné.
Il roule : il brise tout en sa chute terrible.
L'air retentit d'un bruit et d'un fracas horrible ;
La terre tremble au loin sous cet énorme roc
Et le Tibre recule, épouvanté du choc. (7)
De Cacus, à l'instant, le manoir vaste et sombre
Parut à découvert, et le jour chassa l'ombre.
Par un suprême effort, sous ses appuis croulant
Si la terre ébranlée ouvrait ses larges flancs,
C'est ainsi qu'on verrait de la Mort au teint blême
Le formidable empire, abhorré du Ciel même,
Les gouffres du Tartare, et dans leur noir séjour
Les Mânes frissonnant à la clarté du jour.

Sur le monstre captif, en sa caverne ouverte,
Offusqué des rayons conjurés pour sa perte,
Qui rugit comme un tigre au milieu des forêts,
Hercule fait tomber une grêle de traits.
Sous sa main tout se change en armes meurtrières :
Il lui lance des troncs, il l'accable de pierres.
Cacus, de sa prison ne pouvant s'arracher,
Sous des nuages noirs veut au moins se cacher :
De sa vaste poitrine, en volcan transformée,
Il vomit à grands flots des torrents de fumée
Et s'enveloppe ainsi dans une épaisse nuit,
Où quelque feu rapide et s'échappe et reluit.
D'Alcide, à cet aspect, l'ardeur encor s'enflamme :
Il s'élance d'un saut au milieu de la flamme,
À l'endroit où, formant de sombres tourbillons,
La fumée en flots noirs sortait à gros bouillons.
Il a saisi le monstre ; il le tient ; il le serre.
En vain des feux plus vifs jaillissent du Cratère :
Le Dieu, pressant d'un bras l'orifice allumé,
Étouffe en son foyer le volcan renfermé ;
Et l'autre, s'enfonçant sur sa tête écrasée,
Fait voler en éclats sa cervelle brisée.
C'en est fait : Cacus tombe en son antre étendu.
Le rocher qui le ferme est bientôt suspendu ;
On entre : on trouve alors les génisses captives
Et tant d'autres larcins qu'il commit sur ces rives.
Par les pieds avec peine on le traîne, on le sort.
Chacun soudain accourt pour voir le monstre mort
Et n'en saurait assez rassasier sa vue :
Son visage hideux, sa poitrine velue,
Et sa bouche noircie, et ses yeux menaçants,
Tout effrayait encor nos peuples frémissants.
Par nos pères transmise avec reconnoissance
De ce jour cette fête a compté sa naissance.
Potitius le juste en fut l'instituteur ;
Et, du culte d'Hercule exact observateur,
Pinare, à sa famille attachant cet office,
Dans ce bois consacré fit, pour le sacrifice,
Élever cet autel que l'on nomme le Grand, (8)
Et qui n'aura jamais de surnom différent.
Allons ! la coupe en main et la couronne en tête,
Honorez, ô Troyens, prenant part à la fête,
Notre Dieu qui toujours sera le vôtre aussi. »
À ces mots, sur son front par la joie éclairci,
Du peuplier d'Hercule il courbe un vert branchage,
Et paraît ombragé de son double feuillage. (9)
Il élève sa coupe : alors chacun, joyeux,
Fait sa libation, en invoquant les Dieux.

Le Soleil cependant, ayant fini sa route,
Laissait Vesper briller en la céleste voûte.
Les Pontifes, portant des toisons sur le dos,
S'avancent à la file, et tiennent des flambeaux.
Le banquet recommence, et de fruits délectables
On charge en même temps les autels et les tables.
Les prêtres Saliens, autour des feux sacrés,
Font entendre des chants au grand Dieu consacrés.
Son peuplier flexible a fourni leur couronne.
Le signal est donné : leur forte voix résonne.
Ils chantent tour à tour, en deux chœurs partagés,
L'un formé des vieillards, l'autre des moins âgés,
Comment dans son berceau, d'honneur premier théâtre,
Il broya deux serpents glissés par sa marâtre ;
Comment il renversa, plus ardent qu'un lion,
La superbe Échalie et le vaste Ilion ;
Quels travaux à sa force imposa d'Eurysthée
La jalouse fureur par Junon suscitée.
Enfin, dans un transport saint et religieux,
Ils entonnent soudain cet hymne harmonieux : (10)

Ô vainqueur immortel, Dieu puissant, Dieu terrible,
Grand Hercule, c'est toi que nous osons chanter.
Mais comment célébrer de ton bras invincible
Tous les brillants exploits et qui peut les compter ?

Les Centaures fougueux, fiers enfants de la Nue,
Hylæus et Pholus sont tombés sous tes coups :
Leur troupe les suivait ; de ta lourde massue
Tu t'armas, tu frappas, tu les terrassas tous.

Au taureau qui semait la Crète de carnage
Phébus te vit livrer le plus hardi combat :
Sans armes tu parais ; il s'élance avec rage ;
Par les cornes ta main le saisit et l'abat.

L'effroyable lion des forêts de Némée
T'attaque en rugissant : ses yeux sont des flambeaux.
Tu plonges tes deux bras en sa gueule enflammée
Et tu fais éclater sa mâchoire en lambeaux.

L'hydre affreuse de Lerne, aux têtes renaissantes,
Dans son marais infect t'investit autrefois
Et contre toi dardait ses cent langues sifflantes :
Ton glaive ardent se lève, et les tranche à la fois. (11)

Rien ne t'effraie : en vain ce haut fils de la Terre,
Typhée, osant brandir un fer audacieux,
Croyait escalader le séjour du Tonnerre :
Tu le précipitas de la voûte des cieux.

Ce n'était point assez ; il fallait que l'Averne
Connût aussi ton bras : tu descends aux Enfers ;
Tu franchis l'Acheron ; captif en sa caverne,
Cerbère épouvanté de toi reçoit des fers.

Fils du Maître des Dieux, fils digne d'un tel père,
Salut ! nouvel honneur de l'Olympe enchanté.
Sois-nous toujours propice ; et d'un regard prospère
Honore cette fête et ceux qui t'ont chanté.

Ils célébraient ainsi les grands exploits d'Alcide,
Sans oublier Cacus et son antre homicide.
Leurs chants font retentir tous les bois d'alentour
Et la rive du Tibre y répond à son tour.
Au gré des spectateurs, quand la cérémonie
Fut, suivant tous les rits, entièrement finie,
Le vieux Roi, soutenu par Énée et son fils,
Tourne vers la cité ses pas appesantis,
Et, par les beaux récits des faits de son jeune âge,
Charmait et la fatigue et l'ennui du voyage.
Énée, en cheminant, portait partout les yeux,
Ne cessant d'admirer la beauté de ces lieux.
Il s'attache surtout aux monuments de gloire
Et du pays demande et veut savoir l'histoire.
Lors ce Roi qui fonda la Romaine cité,
Satisfait en ces mots sa curiosité :

« Ces bois étaient peuplés de Nymphes et de Faunes,
Et d'hommes durs, sortis des chênes et des aunes.
Leur aspect faisait peur : tels, dans les premiers temps,
Tels étaient de ces bords les grossiers habitants.
Au sein de ces forêts, dépourvus d'industrie,
Sauvages, ils erraient, sans lois et sans patrie.
Ils ne savaient point l'art de tracer un sillon
Et de guider les bœufs pressés de l'aiguillon.
Leur vie était entr'eux une éternelle guerre ;
Et, sans la cultiver, ils ravageaient la terre.
Le lendemain jamais ne méritait leurs soins,
Et ne leur vit former une épargne aux besoins.
Des glands, des fruits amers, une chasse incertaine
Soutenaient tristement leur existence vaine.
Chassé par Jupiter de son trône et des cieux,
Enfin Saturne vint et parut en ces lieux,
À sa suite amenant la foi conservatrice,
L'honneur et les vertus, les arts et la justice.
Tous ces humains épars, errant parmi les bois,
Ce bon Roi les rassemble ; il leur donne des lois,
Éclaire leurs esprits d'une douce morale
Et fait naître en leurs cœurs l'amitié sociale. (12)
C'est sous lui qu'on goûta cet heureux âge d'or,
Si paisible, si pur, et que l'on vante encor.
Hélas ! il dura peu : les siècles qui suivirent,
S'altérant chaque jour, par degrés se noircirent.
Bientôt la guerre impie, apportant ses horreurs,
Dans tout ce beau pays déploya ses fureurs.
Sur lui poussés alors par l'ardeur du pillage,
L'Ausone et le Sican fondirent avec rage.
La Terre de Saturne, asservie à leurs lois,
De nom sous ces brigands changea diverses fois :
Thybris, le roi Thybris, ce géant formidable,
À son tour la soumit à son joug effroyable :
C'est de ce fier Tybris que Tibre on appela
Ce fleuve qui jadis se nommait Albula.
Par un destin fatal proscrit de l'Arcadie,
Je cherchais au-delà des mers une patrie ;
De concert avec moi la Fortune agissant
M'a fixé dans ces lieux, de son bras tout-puissant.
Les oracles sacrés de Carmente ma mère,
Et l'ordre d'Apollon m'assignaient cette terre. »

On gagne, en discourant, et le mont Viminal
Et la porte et l'autel que du nom Carmental
Rome appelle en l'honneur de la Nymphe Carmente,
Qui prédit la première et l'éclat de Pallante
Et la gloire à venir de ses fiers habitants.
À l'attentif Énée Évandre en même temps
Découvre du Dieu Pan la grotte Lupercale,
La forêt d'Argilète, à l'Argien fatale :
Il atteste ce lieu de la nécessité
Qui fit taire les lois de l'hospitalité (13)
Et conte l'attentat de cet hôte perfide,
Comme il leva sur lui son poignard homicide.
Puis il fait remarquer ce vaste bois sacré
Qu'en asile depuis Romule a consacré.
Leur route se poursuit au haut du Capitole,
Où brille aujourd'hui l'or, d'où la Victoire vole :
Des buissons le couvraient alors de toutes parts.
La roche Tarpéienne a fixé leurs regards :
De ce sauvage lieu l'horreur profonde et sainte
Remplissait tous les cœurs de respect et de crainte
Et ce n'est qu'en tremblant qu'on y portait les yeux.
« Un Dieu réside ici, reprit le Roi pieux :
Dans ces bois, sur ce mont qui regarde l'Aurore,
Un Dieu s'est établi : quel est-il ? on l'ignore ;
Mais nos Arcadiens prétendent avoir vu
Jupiter en personne, et l'avoir reconnu
De sa terrible égide agitant les nuages,
Poussant les Aquilons, et formant les orages.
Voyez de deux cités tous ces débris épars :
Saturne avait de l'une élevé les remparts ;
Cette autre par Janus avait été bâtie ;
Là fut le Janicule, et plus loin Saturnie. »

À la maison d'Évandre ils se trouvent portés.
Des troupeaux mugissants paissaient de tous côtés
Dans ces lieux qui, depuis, ont formé les arènes,
Le forum éloquent, les superbes Carènes. (14)
Lorsqu'on fut à la porte : « Hercule, dit le Roi,
Hercule a bien voulu loger ici chez moi :
Ce vainqueur, réclamé par le séjour céleste.
N'a pas craint d'habiter ma demeure modeste.
Montrez-vous son rival : à l'exemple du Dieu,
Ne soyez point choqué de cet agreste lieu ;
Et d'un hôte, accueillant malgré son indigence,
Considérez le cœur et non pas l'opulence. »
Sous son toit humble et simple, en achevant ces mots,
De Troie il introduit le sublime héros,
L'embrasse, et fait asseoir sur un lit de fougère,
Que mollement couvrait la peau d'une panthère. (15)

Cependant la Nuit sombre a, du plus haut des airs,
De ses voiles obscurs rembruni l'Univers.
Lors Vénus, pour son fils justement alarmée
Des apprêts des Latins, de leur nombreuse armée,
Va réveiller Vulcain, dormant sur un lit d'or
Et rallume en ces mots ses premiers feux encor.
« Ô vous dont la tendresse a pour moi tant de charmes,
Cher époux, de Vénus daignez sécher les larmes.
Je tremble pour un fils et, pour sauver ses jours,
Sa mère ose implorer votre divin secours.
Quand les Grecs assiégeaient la malheureuse Troie,
De leurs feux condamnée à devenir la proie,
(Je prenais à son sort une sensible part)
Je n'ai point réclamé votre bras ni votre art.
Pour aucun des Troyens, pour mon propre fils même
À toute heure engagé dans un péril extrême,
D'une céleste armure ai-je brigué l'appui ?
Je la viens demander, suppliante aujourd'hui.
L'ordre de Jupiter, aux champs de l'Hespérie,
À mon vaillant Énée assigne une patrie.
Cependant vous voyez combien, pour l'en chasser,
De guerriers dans les camps viennent de s'entasser.
Tout contre moi se ligue : écartez mes alarmes,
Vulcain ; et forgez-moi de triomphantes armes.
L'épouse de Pelée et celle de Tython
En ont bien obtenu pour Achille et Memnon.
Hélas ! ferez-vous moins pour une épouse chère,
Pour Vénus, pour mon fils, pour sa tremblante mère ? »
En tenant ce discours, des baisers les plus doux,
Cypris, en ses beaux bras, échauffait son époux.
Ce Dieu sent aussitôt renouveler sa flamme :
Tout le feu de l'amour a passé dans son âme.
Ainsi, perçant la nue, un fulminant éclair
Brille, et remplit d'éclat les vastes champs de l'air.
De sa ruse Vénus admirant l'influence,
De ses divins appas reconnaît la puissance.
Lors, Vulcain entraîné par cet attrait vainqueur,
« Déesse, lui dit-il, doutez-vous de mon cœur ?
Pour me persuader est-il besoin d'adresse ?
Faut-il d'autres motifs que ceux de ma tendresse ?
Si tel eût autrefois été votre désir,
J'eusse armé vos Troyens avec même plaisir.
Jupiter, éloignant l'arrêt des Destinées,
Pouvait à Troie encore assurer dix années.
Mais, puisque les combats sont enfin résolus,
Je ne sais que remplir vos ordres absolus.
Ce que l'or et l'airain au feu peuvent permettre,
Tout ce que vaut mon art, je puis vous le promettre.
Allons ! que l'on s'agite en tous mes arsenaux !
Et que pour vous la flamme embrase mes fourneaux !
Déesse, commandez ; c'est à moi d'y souscrire ;
Et cessez, en priant, d'offenser votre empire. »
En proférant ces mots, un tendre embrassement
Vient sceller sa promesse, et tient lieu de serment.
Et bientôt, dans les bras de la Déesse aimable,
Il succombe aux douceurs d'un sommeil délectable.

La Nuit avait rempli la moitié de son cours :
C'était l'heure où souvent, pour sustenter ses jours,
S'éveillant en sursaut, l'active ménagère
Commence, avant l'Aurore, un travail nécessaire :
Ranime des charbons sous la cendre assoupis,
Saisit et sa quenouille et ses fuseaux polis,
À la faible lueur d'une lampe tremblante,
Impose une ample tâche à sa triste suivante ;
Et, bannissant ainsi l'impure oisiveté,
Conserve de son lit l'intacte chasteté
Et parvient à nourrir sa famille indigente.
D'une ardeur aussi vive, et non moins diligente,
Vulcain, au même instant, s'arrache au doux repos ;
À sa forge s'élance, et vole à ses fourneaux.

On voit entre Lipare et la riche Sicile
De hauts rochers fumants, élevés sur une île :
Sous ces rocs enflammés, rivaux du mont Etna,
Est un antre profond, et que le feu mina.
De lourds marteaux, frappant des enclumes massives,
Font d'un bruit souterrain gémir toutes ces rives.
Des Cyclopes nerveux c'est le noir atelier :
Leurs coups y font jaillir et pétiller l'acier.
La flamme, en longs torrents, des fournaises s'exhale.
Vulcain a son palais dans cette île infernale (16)
Qu'on nomme Vulcanie ; et c'est-là que le Dieu
Du haut des cieux se porte et descend tout en feu.
Dans l'antre spacieux les robustes Cyclopes,
Pyrachmon au dos large, et Brontès, et Stéropes
Chauffaient, tournaient, battaient, et tourmentaient le fer.
Ils fabriquaient alors, pour le grand Jupiter,
Un des foudres ailés que sa main formidable
Lance pour nous punir sur la terre coupable.
L'ouvrage ici fini, mais ailleurs imparfait,
Offrait douze rayons du plus sinistre effet :
Trois d'un feu dévorant, trois d'une grêle horrible,
Trois d'un pressant déluge, et trois d'un vent terrible.
Ils y joignaient encor la peur et le trépas,
Les éclairs effrayants et les bruyants éclats.
Ici l'on polissait la redoutable égide
Dont Minerve à la guerre arme un bras intrépide.
Des serpents écailleux, enlacés à l'entour,
En or éblouissant couronnaient son pourtour ;
Et de Méduse, au centre en argent figurée,
La tête encor sanglante, et du cou séparée,
Pétrifiait les cœurs de ses affreux regards.
Plus loin, des ouvriers forgeaient pour le Dieu Mars
Un char brûlant, rapide, et qui portait des ailes,
Pour mieux hâter des Rois les fatales querelles.

« Fiers enfans de l'Etna, cessez tous ces travaux,
Dit Vulcain, et soyez attentifs à ces mots.
Pour un guerrier célèbre il me faut une armure :
Que tout votre art y soit prodigué sans mesure.
Dans ce moment, amis, il faut vous surpasser ;
Il faut tout employer, et surtout vous presser. »
Il dit, et dans l'instant on s'applique à l'ouvrage.
Chacun choisit son lot, et s'en fait un partage.
L'airain, l'argent et l'or coulent en longs ruisseaux ;
Et l'acier bouillonnant s'enfle sur les fourneaux.
On commence à former un bouclier immense :
Sept feuilles de métal composent sa substance ;
Seul, il peut des Latins émousser tous les traits.
Sur l'heure on fait mugir les énormes soufflets ;
Le fer rouge est plongé dans l'onde frémissante ;
Toute la forge tremble, au loin retentissante.
Les Cyclopes rangés, levant leurs lourds marteaux,
En cadence les font tomber sur les métaux,
Et la longue tenaille, à la serre tenace,
Tourne dans tous les sens et retourne la masse. (17)

Dans son antre, tandis que le Dieu de Lemnos
Presse les ouvriers, ordonne les travaux,
Évandre est réveillé par le jour près d'éclore
Et le chant des oiseaux qui saluaient l'Aurore.
Il se lève, et revêt sa tunique soudain ;
D'Étrurie en ses pieds il chausse un brodequin ;
Il ceint un glaive antique, apporté de la Grèce,
Et s'avance, couvert d'une peau de tigresse.
Deux dogues le suivaient et ne le quittaient pas.
Pallas, son digne fils, accompagnait ses pas ;
Des projets de la veille occupant la journée,
Pour conférer ensemble, il allait joindre Énée.
Le Héros, non moins prompt et non moins empressé,
Avait quitté son lit, du même soin pressé ;
De son appartement, pour rechercher Évandre,
Suivi de son Achate, il venait de descendre.
Ils se trouvent tous deux au milieu du logis ;
Et, se prenant la main, l'un près de l'autre assis,
Ils traitent de la guerre et de leur alliance.
Évandre le premier en ces termes commence :

« De Troie illustre chef, non, tant que vous vivrez,
Je ne croirai jamais ses maux désespérés.
Par moi-même, je puis fort peu dans cette guerre :
De ce côté le Tibre et me borne et me serre ;
Le Rutule inquiet me pressant d'autre part
Pousse presque sa course au pied de ce rempart.
Mais je puis vous fournir d'autres auxiliaires
Chez qui vous trouverez des légions entières.
Ils n'attendent qu'un chef ; à marcher ils sont prêts :
Le Sort ici vous semble avoir conduit exprès.

Sur d'antiques rochers non loin de cette ville,
S'élèvent les remparts de la superbe Agylle :
Intrépides guerriers, en Toscane abordés,
Les heureux Lydiens jadis les ont fondés.
Cette cité, longtemps florissante et prospère,
Subit enfin le joug d'un tyran sanguinaire,
De l'horrible Mézence. Ah ! qui pourrait jamais
Peindre ses cruautés et nombrer ses forfaits ?
Que tout le sang versé par ce monstre exécrable
Retombe sur sa race et sa tête coupable !
Le barbare accolait des vivants à des morts, (18)
Et leur bouche à leur bouche, et leurs corps à leurs corps :
Supplice affreux et lent ! effroyable torture !
Ils expiraient ainsi, rongés de pourriture
Et, dans la longue horreur d'un tel embrassement,
D'avance ils respiraient la mort à tout moment.
Le peuple, révolté de tant de barbarie,
S'arme, et fond à la fin sur le tigre en furie,
Égorge les agents de ses nombreux forfaits
Et de mille brandons assiège son palais.
S'échappant au milieu du carnage, Mézence
Est venu de Turnus implorer l'assistance.
Mais toute l'Étrurie, en sa juste fureur,
Les armes à la main exprimant son horreur,
Réclame le tyran, et demande sa tête.
Ses vaisseaux sont à l'ancre, et son armée est prête :
Je vous ferai nommer, Prince, leur général.
Ils s'indignent déjà d'un retard trop fatal.
Un Pontife sacré, vénéré pour son âge,
De sa voix prophétique enchaîne leur courage.
Dignes imitateurs de vos braves aïeux,
J'approuve, leur dit-il, vos transports furieux :
Contre un tyran cruel, coupable de tout crime,
La guerre, Lydiens, n'est que trop légitime.
Mais un chef du pays ne peut vous diriger :
Il vous en faut choisir un qui soit étranger.
Par des ambassadeurs qu'a dépêché Tarchonne,
On m'a donc envoyé le sceptre et la couronne,
Et du commandement tous les signes divers.
Mon corps faible, épuisé, glacé par tant d'hivers
Au poids d'un tel emploi ne saurait plus suffire,
Et j'ai dû refuser cet honneur et l'empire.
Je pouvais pour Pallas retenir un tel bien,
Mais, né d'une Sabine, il est Italien.
C'est vous qui possédez la force et la naissance,
Vous qu'ont choisi les Dieux pour guider leur vaillance.
Cher Énée, allez donc, portez-vous dans leurs camps
Et menez au combat et Troyens et Toscans.
Je vous donne mon fils, l'unique espoir d'un père.
Qu'il apprenne sous vous le grand art de la guerre !
Et que, dès sa jeunesse, admirant vos exploits,
Il s'instruise comment s'éternisent les Rois.
Deux cents chevaux choisis iront sous sa conduite
Et lui-même en joindra pareil nombre à leur suite. »

Évandre ainsi parla. Sans détourner les yeux,
Énée était resté rêveur, silencieux.
Il semblait accablé d'une tristesse amère
Quand un prodige, au ciel étalé par sa mère,
Rassure ses esprits : un fulminant éclair,
Avec un bruit affreux, soudain éclate en l'air.
Tout tremble ; et l'on entend sonner une trompette.
On regarde ; et dix fois la scène se répète.
Ce n'est pas tout : au sein d'un nuage éclatant
Tout à coup une armée apparaît se heurtant,
Et son choc est semblable au fracas du tonnerre ;
On ne voit qu'en tremblant cette céleste guerre.
Mais, dans ce phénomène, Énée a reconnu
De l'auguste Cypris le signal convenu.
« Ne cherchez point, dit-il, l'objet de ce prodige,
Évandre : c'est moi seul qu'il regarde, vous dis-je.
Vénus m'avait promis un signe dans les cieux
Et devait, si la guerre éclatait en ces lieux,
M'apporter elle-même une armure céleste.
Malheureux Laurentins, pour vous quel sort funeste !
Combien tu paieras cher ton audace, ô Turnus !
Et combien, Dieu du Tibre, en tes flots confondus,
Tu porteras aux mers de boucliers, d'épées,
De morts ensanglantant tes rives escarpées !
Hé bien donc ! à présent qu'ils rompent leurs traités !
Et que leurs bataillons dans les champs soient portés ! »

Il se lève à ces mots et, d'un élan rapide,
Va ranimer les feux sur les autels d'Alcide.
Les Dieux hospitaliers de ses foyers récents
Reçoivent aussitôt ses vœux et son encens.
Sa main, suivant les rits, immole une génisse.
Évandre avec Pallas prend part au sacrifice.
Recevant et rendant les plus tendres adieux,
Le fils d'Anchise alors s'éloigne de ces lieux,
Et joint ses compagnons restés sur le rivage.
Pour le suivre en Toscane, entre chaque équipage
Il choisit à la fois et les plus vigoureux,
Et les plus distingués, et les plus valeureux.
Le bon Roi fait donner à la troupe d'élite
De rapides chevaux, d'origine Samnite ; (19)
Un plus rare est conduit au héros d'Ilion ;
Il brillait, tout couvert d'une peau de lion
Dont la crinière épaisse aux vents était flottante
Et que les ongles d'or rendaient plus éclatante.
Sur le Tibre à l'instant on voit les deux vaisseaux
Descendre, abandonnés au courant de ses eaux.
D'Énée au jeune Ascagne ils sont chargés d'apprendre
La course en Étrurie, et les bienfaits d'Évandre.

Dans Pallante bientôt le bruit est général
Qu'un nombreux escadron part au premier signal.
Les mères aussitôt se lamentent, se troublent :
Plus le moment approche, et plus leurs cris redoublent.
Avec tous ses dangers et toutes ses horreurs,
La guerre, en traits de sang, vient se peindre en leurs cœurs.
Évandre, partageant leur peine et leurs alarmes,
Serre en ses bras son fils, le baigne de ses larmes ; (20)
Et ce triste discours, interrompu sans fin,
À mots entrecoupés, échappe de son sein :
« Si le Ciel me rendait ma jeunesse première,
Comme au temps où Préneste éprouva ma colère
Et me vit entasser tant d'armes des vaincus
Et frapper sous ses murs son monarque Érilus,
Érilus qui tenait triplement à la vie :
De trois âmes d'acier doué par Féronie,
Il le fallait trois fois abattre et désarmer
Et, pour en triompher, trois fois l'exanimer. (25)
Hé bien ! mon jeune bras, qui s'irrite et s'enflamme,
Sut trois fois lui ravir son armure et son âme.
Ô ! si j'étais encor ce que je fus jadis,
Rien ne pourrait jamais nous séparer, mon fils ;
Et jamais ce Mézence, insultant à mon âge,
Par tant d'assassinats n'eût signalé sa rage,
De tant de citoyens n'eût dépeuplé ces lieux.
Suprême Jupiter, et vous, augustes Dieux,
De grâce ayez pitié d'un trop sensible père,
Et daignez écouter son ardente prière.
Si vous devez sauver mon fils dans les combats,
Si je puis le revoir et tomber dans ses bras,
Ah ! prolongez mes jours ; conservez moi la vie,
De mille maux dût-elle être encor poursuivie.
Mais s'il va succomber sous un funeste sort,
Sur l'heure plongez-moi dans la nuit de la Mort,
Avant que l'avenir à mes yeux se dévoile.
Tandis qu'il est pour moi couvert d'un sombre voile,
Tandis, ô mon cher fils, que je t'embrasse encor,
Toi, mon unique joie, ô toi, mon seul trésor !
Dieux, exaucez mes vœux : qu'une affreuse nouvelle
Ne vienne point briser une âme paternelle ! » (22)
En achevant ces mots, il tombe évanoui :
Ses officiers en pleurs le reportent chez lui.

L'escadron de la ville est parti plein de joie.
Énée et son Achate et les guerriers de Troie
À sa tête marchaient, respirant les combats.
Au milieu de sa troupe on distinguait Pallas,
Superbement paré d'une armure éclatante,
Sur laquelle flottait sa casaque brillante.
Ainsi, chère à Vénus, l'étoile du matin
De l'immense Océan quitte l'humide sein,
S'élève dans les cieux et dissipe les ombres.
Les femmes de Pallante, avec des regards sombres,
Suivaient du haut des murs, sur la plaine volant,
Le nuage poudreux, d'airain étincelant.
Par des sentiers d'abord, et marchant à la file,
Le corps, entre une haie, au petit pas défile.
Mais dans les vastes champs lorsqu'il eut débouché,
Le clairon belliqueux est soudain embouché.
Il sonne ; et dans l'instant chacun se met en ligne.
Et bientôt emportés d'une vitesse insigne,
Les rapides chevaux, de leurs pieds bondissants,
Battent à coups pressés les guérets frémissants. (23)

Près du fleuve qui ceint les remparts de Cérée,
Il est une forêt antique et révérée ;
Des monts majestueux, de noirs sapins couverts,
La bordent à l'entour de rideaux toujours verts ;
Par des Grecs autrefois cette forêt sacrée
Au paisible Silvain fut, dit-on, consacrée,
À Silvain, Dieu chéri des champs et des troupeaux.
Non loin de ce grand bois, du haut d'un des coteaux,
On avait découvert l'armée Étrurienne,
Dans un camp retranché couvrant toute la plaine.
Énée, en cet endroit arrête ses guerriers,
Et là fait rafraîchir chevaux et cavaliers.

Mais la belle Vénus descend sur un nuage,
Apportant de Vulcain le merveilleux ouvrage.
Dans un sombre vallon, seul, rêveur, en secret,
Sur la rive du fleuve Énée alors errait.
À ses regards soudain apparaît la Déesse.
« J'ai rempli, lui dit-elle, ô mon fils, ma promesse.
Ces armes que devait fabriquer mon époux,
Les voici : tout son art fut employé pour vous.
Signalez à présent votre bouillant courage ;
De tous vos ennemis osez braver la rage :
Allez donc sans retard au combat défier
Et ces fiers Laurentins et ce Turnus altier. »
Elle pose, à ces mots, l'armure au pied d'un chêne,
Et tombe dans les bras de son fils qui l'enchaîne.

Le Héros, du présent émerveillé, joyeux,
Le contemple, et n'en peut assez nourrir ses yeux.
Il admire cent fois, et cent fois il manie
La foudroyante épée, en diamants garnie ;
Et le casque superbe, élevé, radieux,
Au cimier effrayant et qui vomit des feux ;
Et la riche cuirasse, écailleuse, brillante,
Travaillée en airain d'une couleur sanglante,
Telle que sous les cieux l'offre un nuage obscur
Tout à coup du Soleil frappé dans un jour pur ;
Et les cuissards polis, et la lance terrible
Qu'un long myrte forma de son bois inflexible. (24)
Il s'attache surtout au divin bouclier
Dont le travail exquis ne peut s'apprécier.
Vulcain, pour qui la nuit des âges les plus sombres,
Impénétrable à l'homme, est sans voile et sans ombres,
Avait représenté, de ses savantes mains,
Les triomphes pompeux des illustres Romains,
Et ces Rois qui devaient un jour naître d'Ascagne,
Qu'à la guerre toujours la victoire accompagne.
On y voyait d'abord les deux enfants de Mars
Qu'une louve allaitait, sur la verdure épars ;
Ils jouaient, et sans crainte ils suçaient sa mamelle :
L'animal, allongeant sa langue maternelle,
Avec un intérêt où se peignait l'amour,
Léchait leurs faibles corps, les flattait tour à tour.
Dans un cirque non loin, des Romains poursuivies,
Contre la foi des gens les Sabines ravies
Appelaient par des cris les funestes combats,
Et suscitaient la guerre entre les deux États.
Les deux Rois cependant, apaisant leur colère,
Aux autels du grand Dieu, des autres Dieux le père,
Romule et Tatius, d'une libation
Debout, la coupe en main, scellaient leur union.
Ici, le roi Tullus, que la vengeance excite,
Par deux rapides chars courant à l'opposite,
Fait trancher Métius : spectacle plein d'effroi !
Pourquoi, perfide Albain, nous manquais-tu de foi ? (25)
Ses membres déchirés, ses entrailles fumantes,
D'un sang noir inondaient les ronces dégouttantes.
Pour Tarquin expulsé, là Porsenna s'armant
D'un siège meurtrier pressait Rome ardemment.
Il avait l'œil en feu, la menace à la bouche
Et s'indignait surtout, dans son orgueil farouche,
En voyant un Romain, Coclès seul, sur un pont
Arrêter son armée, et la couvrir d'affront ;
Et Clélie, une femme, échappant d'esclavage,
Du Tibre traverser les ondes à la nage :
Tant de la liberté l'héroïque transport
Faisait aux fiers Romains braver tout, et la mort !

Du Capitole au haut le faîte se découvre,
Et du grand Romulus le toit qu'un chaume couvre. (26)
Debout, devant le temple, on voyait Manlius ;
Sous les portiques d'or, avec des cris aigus
Prenant son vol, une oie, en argent figurée,
Des Gaulois annonçait la trop furtive entrée :
À la faveur des bois et d'une obscure nuit,
Ils pénétraient au fort, escaladé sans bruit.
Des bandes coloraient leur habit de bataille ;
Et leurs grands boucliers s'égalaient à leur taille.
Deux dards armaient leurs mains ; leurs colliers étaient d'or ;
Et leurs cheveux brillaient de ce métal encor.
Des prêtres Saliens les danses Saturnales,
Et de ceux du Dieu Pan les courses Lupercales,
Et du grand Jupiter les pontifes pieux,
Montrant les boucliers tombés du haut des cieux,
Et les dames portant nos Lares dans les rues,
En de superbes chars mollement suspendues,
De la Religion tous ces usages saints,
Dans un cadre plus bas, le Dieu les avait peints.
Des noirs enfers ailleurs il grava les abîmes,
Et les affreux tourments infligés aux grands crimes,
Et toi, Catilina, l'horreur de ton pays,
Expiant sur un roc tes forfaits inouis.
Des mortels vertueux, des sages, des poètes
Il n'avait point omis les paisibles retraites :
Caton, le grand Caton, assis au milieu d'eux,
Semblait donner des lois à ces groupes heureux. (27)

Le centre offrait en or une mer agitée,
Dont les flots balançaient une écume argentée ;
Mille Dauphins d'azur, qui nageaient à l'entour,
Se jouaient sur le bord et suivaient son contour.
Ici brillait César au sommet de sa poupe,
Emmenant avec lui la plus auguste troupe,
Le sénat, l'Italie et ses peuples divers,
Et les grands Dieux de Rome, et ceux de l'univers.
Il jaillit de son front deux aigrettes de flamme,
Et l'astre de son père en son casque s'enflamme. (28)
Agrippa, secondé par les Dieux et les vents,
Guidant sa flotte entière, occupait les devants.
Pour prix de ses exploits, la couronne rostrale
Décorait brillamment sa tête triomphale.
D'une autre part, Antoine entraînait sur ses pas
De cent pays lointains les barbares soldats,
L'Arabie et l'Égypte, et l'Afrique et l'Asie,
Et de tout l'Orient la milice choisie,
Les peuples abreuvés par les eaux de l'Indus,
Et les Scythes errant sur les bords de l'Oxus.
Des rivages du Nil, ô crime ! à cette guerre
Une épouse le suit, une épouse étrangère.
Tout s'ébranle à la fois ; et les flots frémissants,
Frappés, battus, pressés par la rame en tout sens,
Et la rapide proue à l'armure tranchante,
Ne présentent au loin qu'une plaine écumante.
Sur l'onde on eût cru voir les Cyclades flotter,
Et des monts sur des monts courir et se heurter.
Une égale fureur est dans toutes les âmes :
On fait voler partout et les traits et les flammes ;
Et les champs de Neptune, au carnage livrés,
De mourants sont couverts et de sang colorés.
Les flottes vont au large, et l'ardeur est doublée.
Cléopâtre, au milieu de l'horrible mêlée,
Du sistre Égyptien pressant les sons perçants,
Au carnage animait ses soldats menaçants,
Sans voir les deux aspics dressés contre sa vie.
À sa suite accourus, les Dieux de sa patrie,
Tous ces Dieux monstrueux, l'aboyant Anubis,
Et l'Apis mugissant, et le vorace Ibis,
Espérant de l'Olympe abattre la fortune,
Attaquent Cythérée et Pallas et Neptune.
Les trois filles du Styx avaient quitté l'enfer
Mars dirigeait les coups ; il était tout de fer.
Joyeuse, dans les airs, la Discorde effarée
Planait, laissant flotter sa robe déchirée,
Et, trouvant à son gré le meurtre encor trop lent,
Bellone la suivait, levant un fouet sanglant.

Phébus, à cet aspect, du sommet de Leucate
Tend son arc : le trait vole ; il fend l'air ; il éclate.
D'épouvante frappé, tout fuit : l'Égyptien,
L'habitant de Saba, l'Arabe et l'Indien ;
Tout se disperse, et cède à la peur qui l'entraîne.
Bientôt ce lâche exemple est suivi par la Reine :
Cléopâtre, à son aide appelant tous les vents,
S'échappe à toute voile, et gagne les devants.
L'immortel ouvrier en son bord l'avait peinte
De la mort sur le front portant déjà l'empreinte.
On découvrait au loin un fleuve colossal,
C'était le Nil : troublé de ce revers fatal,
Des longs plis ondoyants de sa robe azurée
Il offrait aux vaincus la retraite assurée.

Dans Rome cependant, César religieux,
De ses vœux solennels s'acquitte envers les Dieux,
Et, sur le Capitole amené par la Gloire,
Voit un triple triomphe honorer sa victoire. (29)
Les jeux bruyants, la joie éclatent à l'envi
Et d'applaudissements le vainqueur est suivi.
Cent temples fastueux, dans la ville embellie,
S'élèvent en l'honneur des Dieux de l'Italie.
Des chœurs harmonieux chantent les Immortels
Et le sang des taureaux inonde les autels.
Dans le temple aussi blanc que la neige éclatante
Qu'à Phébus consacra sa main reconnaissante,
Pompeusement assis, César de l'univers
Là, se fait apporter tous les trésors divers,
Les attache et suspend aux portes magnifiques.
Trente peuples vaincus marchaient sous les portiques,
Tristes, baissant leurs fronts vers la terre penchés,
Et présentant leurs bras sur le dos attachés ;
Leurs armes, leur costume, et même leurs visages
Ne différaient entr'eux pas moins que leurs langages.
L'on y reconnoissait, ciselés par Vulcain,
L'Arabe vagabond et le noir Africain,
Le Carien, le Scythe et le fougueux Numide,
Et le Gelon armé de son carquois perfide,
Et le Dace indomptable, et les Morins tremblants,
Des rivages du Nord ces derniers habitans.
L'Euphrate humiliait la fierté de ses ondes ;
Le Rhin cachait sa peur dans ses grottes profondes ;
Et, captif sous un pont, l'Araxe mugissant
Roulait, quoiqu'indigné, soumis, obéissant. (30)

Énée, émerveillé de ce divin ouvrage,
Sans connaître les faits, admirait leur image.
Il revêt cette armure, et de ses descendants
Porte ainsi dans ses bras les destins éclatants.


CHANT IX

De son côté, Junon, tourmentant ses esprits,
Au valeureux Turnus du ciel dépêche Iris.
Dans un bois consacré par l'un de ses ancêtres,
L'audacieux guerrier reposait sous des hêtres :
« Intrépide Turnus, ce qu'aucun des grands Dieux
N'aurait voulu peut-être accorder à tes vœux,
Le Sort, lui dit Iris de sa bouche de rose,
Le Sort en ce moment te l'offre, et te dit : Ose.
Énée, abandonnant sa ville et ses soldats,
Vers le monarque Évandre a dirigé ses pas.
Ce n'est point tout encore : au fond de l'Étrurie
Il cherche à rassembler des braves de Lydie. (1)
Que tardes-tu d'armer tes chevaux et tes chars,
D'amener tes guerriers, d'affronter les hasards ?
Vas attaquer son camp troublé de son absence :
L'emporter est un coup digne de ta vaillance. »
L'agile messagère échappe en cet instant,
S'envole, et dans les airs trace un arc éclatant.
Turnus la reconnnaît et, s'élançant vers elle,
Poursuit, les bras levés, en ces mots l'Immortelle :
« Ornement de l'Olympe, ô jeune et belle Iris,
Qui vous a fait quitter les célestes lambris ?
D'où vient tout cet éclat ? Les cieux pour moi s'entr'ouvrent
Et les astres errants à mes yeux se découvrent.
Oui, j'accepte, et j'en crois des augures si grands :
On m'appelle aux combats ; j'y vole ; et je me rends. »
En achevant ces mots, il se porte à la rive ;
Et, du Tibre en ses mains soulevant une eau vive,
La répand en l'honneur des Dieux qui lui sont chers
Et de ses vœux ardents charge et remplit les airs.

Les champs ont disparu sous sa cavalerie,
Étincelante au loin d'or et de broderie.
Bientôt l'armée entière et s'ébranle et la suit.
Messape à l'avant-garde en tête la conduit ;
La marche se fermait par les fils de Tyrrhée.
Mais Turnus, étalant son armure dorée,
Avait choisi le centre où, ceinte de lauriers,
Sa tête surpassait tous les autres guerriers.
Tel le Gange, entraînant vingt fleuves tributaires,
D'un cours large et pompeux roule ses ondes fières,
Tel, en son lit rentré, le Nil impétueux
S'avance vers la Mer, prompt et majestueux.

Un nuage étendu d'une épaisse poussière,
Obscurcissant les cieux, dérobait la lumière :
Caïque le premier l'aperçoit d'une tour :
« Ah ! quel noir tourbillon en ce funeste jour,
Apporte, cria-t- il, la foudre et les alarmes ?
Voici les ennemis : citoyens, vite aux armes ;
Vite, apportez des traits, garnissez les remparts. »
Les Troyens, à sa voix, s'arment de toutes parts,
En poussant de grands cris, assemblent leurs cohortes,
S'entassent sur les murs, ferment toutes les portes.
Car ce guerrier habile et qui prévoyait tout,
Énée, en cas d'attaque avait prescrit surtout
De défendre, à couvert, le camp et les murailles,
Et ne pas dans la plaine engager de batailles.
Ainsi, malgré l'ardeur dont ils sont animés,
Captivant leur dépit, dans leurs murs renfermés,
Aux ordres de leur chef les Troyens obéissent
Et se portent armés dans les tours qu'ils remplissent.

Mais Turnus, de la marche accusant la lenteur,
En avant tout à coup s'élance avec fureur,
Et sous les murs du camp rapidement se porte.
Vingt cavaliers choisis composaient son escorte.
Sur un cheval fougueux, tacheté brillamment,
Le Héros s'élevait, monté superbement.
Son casque d'or, qu'ombrage une aigrette sanglante,
Réfléchit du Soleil l'image étincelante.
« Qui de vous avec moi veut, mes braves amis,
Lancer le premier trait contre les ennemis ? »
Son dard vole, à ces mots, pour signal de la guerre,
Et, piquant son coursier, il fait trembler la terre.
L'armée, à cet aspect, pousse un horrible cri.
Les Troyens, sous leurs murs constamment à l'abri,
Déconcertent Turnus : il croyait dans la plaine
Pouvoir les attirer ; mais son attente est vaine.
Frémissant, furieux, partout à travers champ,
Pour trouver un passage, il rôde autour du camp.
Tel un loup monstrueux, à la gueule affamée,
D'une étable en tout point soigneusement fermée,
Au milieu de la nuit, les yeux étincelants,
Fait le tour, en dépit de la pluie et des vents.
Il entend, sans pouvoir triompher des barrières,
Les tranquilles agneaux qui bêlent sous leurs mères ;
Et de son désespoir ce bruit accroît l'horreur.
Il s'agite, il se dresse ; il hurle de fureur.
La faim qui le dévore, et la soif du carnage,
Et sa proie aussi près, tout redouble sa rage.
C'est ainsi qu'à l'aspect des remparts et du camp
On voit dans sa douleur le Rutule écumant
S'indigner, s'emporter, s'enflammer de colère.
Pour joindre les Troyens, que tenter et que faire ?
Comment les pourra-t-il attirer au-dehors ?
Ou comment pénétrer dans la ville et ses forts ?

La flotte d'Ilion, sur le bord répandue,
Par le Tibre et le camp se trouvait défendue.
Turnus veut la détruire ; et, pour l'incendier,
Lui-même avec transport s'avance le premier.
Il tenait en son bras une torche enflammée.
De son ardeur bientôt il embrase l'armée :
Ses soldats, par sa voix, son exemple animés,
Fondent tous, agitant des brandons allumés.
Les vents roulent dans l'air pétillant d'étincelles
Des torrents de fumée emportés sur leurs ailes.
Quel Dieu sut de la flotre écarter tant de feux ?
Muses, de ce prodige instruisez nos neveux :
On l'a cru de tout temps ; et ce fait mémorable
A laissé jusqu'à nous un souvenir durable. (2)

Lorsque, dans son projet de sillonner les flots,
Énée aux bois d'Ida construisait ses vaisseaux,
Cybèle, des grands Dieux cette mère féconde,
Fut trouver Jupiter : « Puissant Maître du monde,
Ô mon fils, lui dit- elle, à mes vœux empressés
Accordez une grâce, et qu'ils soient exaucés.
J'avais un bois sacré, formé de vieux érables,
Et de chênes altiers et de pins vénérables :
Quoiqu'il me fût bien cher, et qu'il vît les mortels
Sous son ombre souvent encenser mes autels,
Je l'ai sacrifié pour la flotte d'Énée.
Dans mon âme pourtant une frayeur est née ;
Daignez la dissiper : faites que ces vaisseaux
Triomphent constamment et des vents et des eaux ;
Rendez-les-en toujours vainqueurs, à ma prière :
C'est ce qu'attend de vous une sensible mère.
Et qu'il soit profitable à mes arbres sacrés
D'être nés sur des monts qui me sont consacrés.

– Ah ! quels sont vos désirs, Déesse auguste et chère,
Lui répondit le Dieu qui lance le tonnerre.
Que me demandez -vous ? qu'exigez-vous d'un fils ?
Ma mère, un tel pouvoir aux Dieux est-il remis ?
Voudriez-vous qu'Énée, en son bonheur suprême,
Traversât les dangers sans danger pour lui-même ?
De la main des mortels un ouvrage sorti
De l'immortalité peut-il être investi ?
Tous ceux de ces vaisseaux qui, vainqueurs des orages,
Du Latium pourtant atteindront les rivages,
(C'est tout ce que le Sort permet à Jupiter)
Je les métamorphose en Nymphes de la Mer,
Et je les associe aux filles de Nérée,
Qui, d'un sein délicat, fendent l'onde azurée. »
Il dit ; et par le Styx il en fait le serment,
Et par le Phlégéton de bitume écumant.
Pour confirmer encor ce décret immuable,
Il y joint de la tête un signe favorable :
À ce mouvement seul, aussitôt ébranlé,
Jusqu'en ses fondements tout l'Olympe a tremblé.

La Parque avait enfin amené la journée
Au prodige étonnant, par le Sort destinée,
Où Cybèle devait aux foudroyants flambeaux,
En dépit de Turnus, arracher ses vaisseaux.
D'une rouge clarté tout le ciel se colore ; (3)
Un nuage de feu du côté de l'Aurore
Paraît, s'accroît, s'élève et traverse les airs ;
Du bruyant Corybante on entend les concerts.
Puis, du sein mugissant de la nue enflammée,
Cette voix formidable épouvante l'armée :
« Troyens, de ces brandons ne vous alarmez pas ;
Pour défendre mes nefs cessez d'armer vos bras.
Turnus embraserait plutôt des mers de glace
Que mes arbres sacrés flottant sur leur surface.
Navires, changez-vous en Déesses des mers ;
Cybèle ainsi le veut : fendez les flots amers. »
Chaque poupe aussitôt cesse d'être captive ;
Les câbles sont rompus ; elle échappe à la rive
Et la proue inclinée, en l'onde se plongeant,
Imite le Dauphin sur la vague nageant.
L'on voit soudain, l'on voit, ô surprise ! ô merveille !
De Nymphes une foule éclatante et vermeille
Paraître, balancer, se jouer sur les eaux ;
Et leur nombre est égal au nombre des vaisseaux.
Tout de crainte est saisi ; la terreur est extrême :
Messape avec sa troupe en est troublé lui-même.
Rutules et Troyens sont restés éperdus,
Et dans l'effroi commun les combats suspendus.
D'étonnement le Tibre en arrête sa course,
Frémit dans ses roseaux, recule vers sa source.
Turnus, l'ardent Turnus seul ne s'en émeut pas :
Il ranime en ces mots ses timides soldats.

« Ce prodige aux Troyens annonce un sort funeste ;
Jupiter leur ravit le seul bien qui leur reste.
Nos brandons et nos traits deviennent superflus ;
Mon projet est rempli : leurs vaisseaux ne sont plus. (4)
Ils ne peuvent plus fuir : la mer leur est fermée
Et contre eux l'ltalie est toute entière armée.
Qui les peut à présent dérober à nos coups ?
Ils ont perdu les eaux et la terre est à nous.
Des oracles divins que leur orgueil se vante !
J'y consens : de tels bruits n'ont rien qui m'épouvante.
C'est assez pour Vénus, assez pour le Destin,
De les avoir portés au rivage Latin.
Mes Destins n'ont-ils pas aussi leur privilège,
Et c'est d'exterminer ce peuple sacrilège
Qui voudrait enlever une Hélène à Turnus.
Le rapt est-il un droit des fils de Dardanus ?
Ne serait-il vengé que par les seuls Atrides ?
Argos peut-elle seule immoler des perfides ?
Ils devraient tous avoir les femmes en horreur :
Troie en feu ne peut donc suffire à leur fureur.
Hé bien ! j'achèverai ; j'en purgerai la terre.
Contre la Mort et nous impuissante barrière,
Ces fossés, quelques tours, un vain retranchement
Peuvent- ils arrêter notre audace un moment ?
Quel faible obstacle, amis, contre notre fortune !
N'ont- ils pas vu tomber les murs faits par Neptune ? (5)
Le désordre est déjà dans leur camp plein d'effroi.
Qui veut, braves guerriers, l'assaillir avec moi ?
Turnus a-t-il besoin d'une divine armure
Et de mille vaisseaux pour venger son injure ?
Non : que tous les Toscans s'arment en leur faveur !
Peu m'importe : ils sauront ce que peut ma valeur.
Ce n'est point dans la nuit qu'employant l'artifice,
Et furtif assassin, à l'exemple d'Ulysse,
De leur Palladium je les dépouillerai,
Ou qu'au sein d'un cheval je m'ensevelirai.
À la face du Ciel, j'embrase leurs murailles,
Et je sème en plein jour leur camp de funérailles.
Ce n'est plus par des Grecs qu'ils se verront presser,
Par des Grecs que, dix ans, Hector sut repousser.
Suspendons toutefois, soldats ; le Soleil baisse :
Consacrez au repos le temps que je vous laisse.
À nos premiers succès un autre est joint bientôt
Et, dès l'aube, demain je vous mène à l'assaut. » (6)

Messape cependant, que le siège regarde,
Près des portes partout pose des corps-de-garde,
Et fait autour des murs allumer de grands feux.
Douze officiers choisis, ayant chacun sous eux
Cent vingt hommes d'élite, investissent la place. (7)
L'or brillait sur leur casque et leur riche cuirasse.
Le soldat à son poste est soudain établi ;
Il entre en faction : le service est rempli.
Ceux-ci couchés sur l'herbe, et partagés en groupes,
S'abandonnent au vin, boivent à pleines coupes ;
Aux lueurs des brasiers, d'autres, à moindre bruit,
Charment par divers jeux les veilles de la nuit.
Les Troyens voyaient tout, et, malgré leurs alarmes,
Sur le haut des remparts ils se montrent en armes ;
Ils se portent partout , redoublent leurs efforts,
Et joignent par des ponts et les tours et les forts.
Ils entassent des traits, à la voix de Ménesthe, (8)
Ou volent dirigés par le bouillant Séreste.
Énée, en cas d'attaque ou d'autres accidents,
Les avait tous les deux établis commandants.
Ces chefs, de tous côtés, disposent les cohortes,
Surveillent constamment la défense des portes ;
Et contre l'ennemi chacun fortifié
S'apprête à bien garder le poste confié.

Le valeureux Nisus, toujours rempli d'audace,
Qui, sur l'lda jadis s'exerçant à la chasse,
Maniait si bien l'arc, si bien lançait des traits
Et qui, pour suivre Énée, avait fui ses forêts,
L'ardent Nisus gardait la porte principale.
Il avait près de lui le charmant Euryale,
En grâces, en beauté vainqueur de tous rivaux,
Qui sous le casque aussi rencontrait peu d'égaux,
Euryale, en tout temps si cher à sa tendresse,
Dont le front se parait des fleurs de la jeunesse :
Ils s'aimaient tendrement, et ne se quittaient pas ;
Toujours unis, ensemble ils volaient aux combats.
On les avait ainsi placés au même poste.

« Cher ami, dit Nisus qui le joint et l'accoste,
Je ne sais si les Dieux inspirent mon ardeur
Ou si chacun les voit dans le vœu de son cœur,
Mais je voudrois tenter quelque grande entreprise,
Quelque coup éclatant, et qui m'immortalise.
Je m'indigne et frémis de mon obscurité.
Le Rutule nous brave en sa sécurité
Jusques sous nos remparts, tu le vois, il s'enivre,
Il ne fait plus de garde, au sommeil il se livre ;
Le silence est partout ; les feux sont presque éteints.
Apprends donc ma pensée, et connais mes desseins.
Tous et chefs et soldats n'ont qu'un cri pour Énée :
On voudrait l'informer de notre destinée,
Et trouver un guerrier, de gloire assez épris,
Pour aller, traversant le camp des ennemis,
Et le joindre, et l'instruire ; et, messager fidèle,
De son retour surtout rapporter la nouvelle.
Cher Euryale, hé bien ! si le prix est pour toi,
J'irai, je remplirai ce périlleux emploi ;
L'honneur seul me suffit. Dans la ville d'Évandre,
En suivant ce coteau, je crois pouvoir me rendre. »

De ce hardi projet Euryale charmé,
D'un héroïsme ardent sent son cœur enflammé.
« Quoi ! Nisus ne veut plus de son compagnon d'armes !
Il va seul affronter les périls, les alarmes !
Et son plus tendre ami ne les partage pas !
Né dans Troie assiégée, au milieu des combats,
Sont-ce là les leçons que m'a données mon père,
L'intrépide Opheltès, si bouillant à la guerre ?
Par sa conduite enfin, d'être ainsi rejeté
Le fidèle Euryale a-t-il donc mérité ?
Depuis que j'ai suivi notre chef magnanime,
Je croyais m'être acquis des droits à ton estime :
Je porte une âme aussi qui dédaigne la mort,
Et qui sent tout le prix d'un mémorable sort.
Cette gloire où tu cours, ces lauriers que j'envie
Ne sont pas trop payés aux dépens de la vie.

– Je n'attendois pas moins d'un ami valeureux :
Mais je dois aujourd'hui résister à ses vœux.
Jupiter et les Dieux, protecteurs de ma race,
Peuvent bien du succès couronner mon audace ;
Mais j'y puis succomber : dans ce coup hasardeux
Les dangers sont pressants, les risques sont nombreux.
Ta jeunesse et mon coeur te commandent la vie,
Plus que la mienne encore utile à ta patrie.
Vis pour m'ensevelir (un tel soin t'est commis),
Pour retirer mon corps des mains des ennemis ;
Ou, s'il te manque, hélas ! élevant une tombe,
À mes mânes offrir la funèbre hécatombe.
C'est ce qu'attend de toi ma constante amitié.
De ta sensible mère ayons aussi pitié. (9)
Pourrais-je, t'entraînant à ta perte cruelle,
Désoler, déchirer son âme maternelle ?
Elle seule, en Sicile insultant au repos,
Pour te suivre avec nous a traversé les flots.
– Non, toutes ces raisons ne sauraient me convaincre ;
Le dessein en est pris : il faut périr ou vaincre :
Hâtons-nous. » Euryale, à ces mots, va trouver
La garde qui les doit tous les deux relever,
L'éveille ; et, dans le poste établie à leur place,
Elle entre en faction sur l'heure, et les remplace.
Puis ils volent ensemble au quartier général.

Là, les chefs des Troyens, en cet instant fatal,
Tandis que le Sommeil sur toute la Nature
Verse l'oubli des maux et la paix la plus pure,
Sur leur sort trop critique, inquiets et troublés,
Veillaient, et discutaient, en conseil assemblés,
Quels moyens soutiendraient leur défense obstinée,
Et quel brave surtout irait chercher Énée.
Appuyés sur leur lance, on voyait ces guerriers
Tenant de l'autre main leurs vastes boucliers.
Pour un sujet pressant et de haute importance,
Euryale et Nisus, avec beaucoup d'instance,
Sollicitent d'entrer : aussitôt introduits,
Au centre ils sont placés, par Ascagne conduits.

À sa voix enhardi, Nisus ainsi commence :
« Daignez nous honorer de votre bienveillance ;
Et de notre projet, illustres combattants
Veuillez ne pas juger d'après nos jeunes ans.
De nos fiers ennemis les bandes enivrées
Se taisent, et partout sont au sommeil livrées.
Près la porte du Tibre est un chemin obscur
Par où l'on peut, je crois, se glisser à coup sûr.
Ce point est mal gardé ; les feux qu'on y délaisse
Ne portent plus au ciel qu'une fumée épaisse.
Dans les murs de Pallante, avec votre agrément,
Nous croyons pouvoir joindre Énée incessamment
Et vous le ramener, dans son bouillant courage,
Sur des monceaux de morts se frayant un passage.
Ne craignez pas, Troyens, que nous nous égarions :
Nous connaissons les lieux et leurs positions.
À la chasse souvent, dans un vallon fertile,
Nous avons aperçu les remparts de la ville
Et du fleuve en ses bords suivi tous les sentiers.
– Dieux ! s'écrie Aléthès, le plus vieux des guerriers,
Ô Dieux de mon pays, protecteurs de Pergame !
D'un si beau dévouement, d'une si noble flamme,
Puisque vous embrasez nos jeunes citoyens,
Non, vous ne voulez pas la perte des Troyens. »
À ces mots, il les joint, les embrasse, encourage,
Et de larmes de joie inonde leur visage.
« Pour un coup si vaillant, à votre âge entrepris,
Braves enfants, est-il un assez digne prix ?
Trouvez-en dans vos cœurs la juste récompense :
C'est la plus belle, amis, que le Ciel nous dispense. (10)
Du reste, et j'en réponds, Énée y pourvoira,
Et son fils d'un tel fait toujours se souviendra.
– N'en doute point Nisus ; Ascagne te l'assure :
Par les Dieux d'llion, par Vesta, je le jure.
Achevez donc, guerriers, un si noble dessein :
Allez chercher mon père ; amenez-le soudain.
Tout notre espoir repose en vous et dans ses armes.
Qu'il revienne ! il suffit : nous sommes sans alarmes.
Pour un si grand service, et même dès ce jour
Je vous destine, amis, et vous donne, au retour,
Deux beaux vases d'argent, du plus parfait ouvrage,
Qu'Énée au sac d'Arisbe obtint pour son partage ;
Et cette coupe antique, inestimable don,
Que je reçus des mains de la reine Didon ;
Et deux trépieds d'airain, parfaitement semblables,
À Dodone sculptés, dans leur forme admirables ; (11)
Et des habits de pourpre, et deux grands talents d'or,
Et trois peaux de lions. Ce n'est pas tout encor :
Dans ce beau Latium, prix de notre courage,
Si je règne en vainqueur, si je fais le partage
De l'immense butin qu'offriront les vaincus,
Tu l'as vu ce coursier sur qui vole Turnus
Revêtu d'une armure au loin étincelante,
Hé bien ! ce casque d'or, cette aigrette sanglante,
Ce cheval hennissant, semant sous lui l'effroi,
Sans les tirer au sort, Nisus, ils sont à toi.
Mon père ajoutera douze belles esclaves,
Et, parmi les captifs, autant de jeunes braves,
Armés de pied en cap ; pour domaine, de plus,
Tous les champs possédés par le roi Latinus.

Quant à toi que de moi déjà rapproche l'âge,
Sois-le par l'amitié, par le cœur davantage :
Deviens mon compagnon d'honneur le plus ardent,
Et de tous mes pensers l'intime confident.
Sans toi, brave Euryale, en la paix, en la guerre,
Je ne veux désormais rien tenter ni rien faire.
Ah ! reprend le guerrier tombant à ses genoux,
Puissé-je en tous les temps être digne de vous !
Et si dans nos projets le Sort nous favorise,
Ne jamais démentir cette belle entreprise !
Daignez à vos bienfaits joindre une grâce encor.
D'une mère Euryale est l'unique trésor :
Une mère indigente et sensible me reste.
Les rivages Troyens et la ville d'Aceste
N'ont pu la retenir : pour suivre un fils chéri,
Contre tous les dangers son amour s'est roidi ;
Elle a supporté tout, et je suis tout pour elle.
Cependant, offensant sa bonté maternelle,
Je vais, sans l'embrasser, m'exposer au trépas.
Il le faut ; car enfin, je ne le cache pas,
Mon tendre cœur, vaincu par sa douleur amère,
Ne résisterait point aux larmes d'une mère. (12)
Prince, si je péris, daignez sécher ses pleurs,
Soulagez sa misère et calmez ses douleurs :
Que j'emporte du moins cette douce espérance !
Mon audace en croîtra : donnez-m'en l'assurance.
Parente de Priam et du sang de nos Rois,,
À votre appui, sans doute, elle a de justes droits ».

Les chefs émus pleuraient entendant Euryale ;
Cet exemple touchant de vertu filiale
Les pénètre ; et, saisi jusqu'au fond de son cœur,
Ascagne y sent frémir le sentiment vainqueur.
« Ta mère, lui dit-il, ô toi, mon digne frère !
(Au nom près de Creuse, elle devient ma mère) :
Je l'adopte et lui voue une amitié de fils.
Tes vœux, n'en doute pas, tes vœux seront remplis.
J'en jure par mon front ,c'est le serment d'Énée,
Quelle que soit, hélas ! ami, ta destinée.
Que ne lui doit-on point ? Elle t'a mis au jour.
Tous les présents déjà promis à ton retour,
Si le Sort… (loin de nous tout funeste présage)
De ta mère et des tiens sont toujours le partage. »
Il lui donne, à ces mots, son glaive radieux,
Du Crétois Lycaon ouvrage merveilleux :
Un long fourreau d'ivoire emprisonne sa lame,
Et la poignée en or représente Pergame.
De la peau d'un lion par Ménesthe abattu
Des mains de son vainqueur Nisus est revêtu ;
Et de casque Aléthès avec lui fait l'échange. (13)
Le jeune couple armé sort comblé de louange.
Jusqu'aux portes soudain tous, et jeunes et vieux,
Les suivent, et leur font les plus tendres adieux.
Déployant avant l'âge un male caractère
Ascagne aux vœux communs ajoute pour son père
Et mille instructions et mille ordres divers :
Discours vains, par les vents emportés dans les airs.

Ils sont partis : ils ont, à la faveur de l'ombre,
Traversé les fossés ; et déjà la Nuit sombre,
Pour la perte d'abord du Rutule endormi,
Les a fait pénétrer dans le camp ennemi.
Tout était accablé de sommeil et d'ivresse.
Les chars, dont vers le ciel le timon se redresse,
Partout servaient de toits aux guerriers étendus
Entre la double roue et les harnais, perdus.
Tout dormait pêle-mêle, épars et sans alarmes,
Les chefs et les soldats, les coupes et les armes.
« Cher ami, dit Nisus, pour un beau coup de main
Quel favorable instant ! Voici notre chemin.
Osons : toi, fais le guet, de peur qu'on nous surprenne ;
Moi, je frappe, et te fraie une route certaine. »
Vers Rhamnès étalé sur un superbe lit,
Dont le souffle pressé s'exhalait à grand bruit,
Il se porte aussitôt, et, de sa main rapide,
Enfonce dans son coeur une lame homicide.
Ce Roi, cher à Turnus, lisait dans l'avenir,
Mais son art de la mort ne put le garantir.
Trois de ses serviteurs sont égorgés de même.
Nisus joint le cocher et l'écuyer de Rème,
Et leur maître à son tour ; et tranche à tous les trois
Leurs têtes qui penchaient et tombent de leur poids.
Elles roulent au loin sur l'herbe ensanglantée ;
D'un sang épais et noir la terre est humectée.
Avec le beau Lamyre et le vaillant Lamus,
Il frappe, immole encor le jeune Serranus
Qui, loin de s'assoupir, de cette nuit funeste,
Au jeu, sans l'interrompre, eût dû passer le reste :
Heureux s'il avait pu le pousser jusqu'au jour
Et de l'Aurore ainsi saluer le retour !
Tel de la faim pressé, dans une bergerie
Un Lion introduit signale sa furie :
Il entraîne, il déchire en ce moment d'horreur
Le bétail immobile et muet de terreur.
Tout tombe, tout périt sous sa gueule sanglante :
Tel est Nisus, semant la mort et l'épouvante.

Non moins prompt, son ami porte aussi le trépas :
La rage aussi l'anime et dirige son bras.
D'une troupe vulgaire il fait un grand carnage ;
Il surprend Herbésus, Abaris et Fadage,
Et Rhétus : celui-ci veillait et voyait tout ;
Caché sous un grand vase il frissonnait surtout.
Euryale, tandis qu'il se lève et regarde,
Lui plonge son épée au sein jusqu'à la garde ;
Et soudain la retire : il était déjà mort.
Avec un vin sanglant l'âme plaintive sort.
Le Troyen est charmé ; ce succès le transporte.
Au quartier de Messape en vainqueur il se porte.
Les chevaux détachés paissaient sur l'herbe épars,
Et les feux expiraient, éteints de toutes parts.
Mais Nisus, observant que l'ardeur du carnage
Les entraînait trop loin : « Trêve à notre courage :
Arrêtons nous, ami, dit- il, il faut finir :
Le jour bientôt s'approche et pourrait nous trahir.
Assez de sang par nous fut répandu sans doute :
Le chemin est ouvert ; poursuivons notre route. »
Ils s'éloignent ainsi, laissant sur le terrain,
Et dédaignant pour eux le plus riche butin,
Les superbes tapis, les coupes magnifiques,
Et les armes d'argent, et les urnes antiques.
Seulement de Rhamnès, égorgé le premier,
Euryale a saisi l'éclatant baudrier
Où des plaques d'or pur, avec art ciselées,
D'agathe et de rubis brillaient entremêlées,
Beau présent par Cédique à Rémule envoyé
Comme un gage éternel de sa tendre amitié.
Son fils en hérita ; dans Tibur qu'ils pillèrent,
Les Rutules vainqueurs depuis s'en emparèrent.
Le Troyen valeureux l'endosse, hélas ! en vain.
Du fier Messape aussi le beau casque d'airain
Au superbe cimier, à l'aigrette brillante,
Pare, hélas ! vainement sa tête triomphante.
Du camp le brave couple est sans malheur sorti.

Mais un gros escadron, de Laurente parti,
Prévenant un grand corps qui s'équipe et s'avance,
De ce renfort portait à Turnus l'assurance :
Ces cavaliers marchaient au nombre de trois cents,
Armés de boucliers, et conduits par Volscens.
Ils étaient près déjà d'entrer au camp Rutule.
La nuit laissait au jour un léger crépuscule.
Les Troyens se glissaient par un obscur sentier.
Le casque trop luisant, l'éclatant baudrier,
Réfléchissant au loin une clarté fatale,
Ont fait, à travers l'ombre, entrevoir Euryale.
« Non, s'écria Volscens, je ne m'abuse pas !
Vite arrêtez, guerriers : où portez-vous vos pas ?
Qui servez-vous ? parlez, et quel dessein vous mène ? »
En invoquant la Nuit, dans la forêt prochaine
Ils se plongent soudain, sans répondre à sa voix.
Volscens, au même instant, fait investir le bois,
Poste des cavaliers à toutes les issues,
Et fait soigneusement garder ses avenues.
Les érables touffus, et les chênes pressés
De ronces, de buissons, s'y trouvaient enlacés.
La fouille en devenait et dangereuse et vaine :
Quelques sentiers étroits s'y discernaient à peine.

Euryale, chargé d'un nuisible butin,
Dans l'ombre et la frayeur, perd bientôt son chemin.
Nisus des ennemis a trompé l'œil avide.
Il s'échappe, et déjà, d'une course rapide,
Il se trouve porté dans les champs Laurentins
Que depuis, du nom d'Albe, on a nommés Albains. (14)
Il s'arrête ; et des yeux cherche en vain Euryale.
« Malheureux, cria-t-il ! ô perte trop fatale !
Cher ami de mon cœur, où te trouver, hélas ! »
Aussitôt avec soin il revient sur ses pas,
Et, rentrant de nouveau dans la forêt trompeuse,
Sonde sa profondeur sombre et silencieuse.
Il écoute ; il entend tout à coup un grand bruit :
Des chevaux poursuivaient un homme qui s'enfuit ;
Puis un cri déchirant vient frapper son oreille,
Et bientôt il découvre, ô douleur sans pareille !
Son compagnon trahi par la nuit et les lieux,
En vain multipliant des coups prodigieux
Et, du nombre accablé, pris par la troupe entière.
Pour sauver son ami, que tenter et que faire ? (15)
Ira-t-il, s'élançant au milieu des soldats,
À travers leur fureur chercher un beau trépas ?

Brandissant un long dard, d'une main relevée,
Et les regards tendus vers la Lune élevée,
« Honneur du ciel, dit-il, Déesse des forêts,
Daignez me secourir, et dirigez mes traits.
Si mon père Hirtacus, prévenant vos demandes,
Souvent sur vos autels apporta ses offrandes,
Si les bois des grands cerfs, par mon bras abattus,
Dans vos temples souvent ont été suspendus,
Faites-moi disperser cette troupe barbare,
Et qu'aucun de mes coups ne se perde et s'égare. » (16)
Il dit. Le trait lancé fend, plus prompt que l'éclair,
Les voiles de la Nuit et les plaines de l'air,
Et du dos de Sulmon va droit frapper l'épine,
S'y brise ; mais le fer pénètre en la poitrine.
Le guerrier tombe, et roule en des fleuves sanglants ; (17)
Des battements pressés font palpiter ses flancs.
Chacun est effrayé, se retourne et regarde.
Nisus, d'un nouveau trait qu'il balance et qu'il darde,
Atteint au front Tagus : le javelot perçant
Traverse le cerveau, s'y fixe en frémissant.
Volscens, du second coup irrité davantage,
Ne sait où décharger sa fureur et sa rage :
« Ton sang, s'écria-t- il, sortant à gros bouillons,
Va me payer la mort de mes deux compagnons. »
Soudain, le glaive nu, il fond sur Euryale.
De l'âme de Nisus un cri d'effroi s'exhale.
Il ne se cache plus : « C'est moi, Rutules, moi.
Le crime est à moi seul, et j'en jure ma foi :
Il ne l'a point commis et n'a pu le commettre,
Et ma seule fureur pouvait se le permettre.
Le Ciel vous le dit même, il en est innocent.
Tournez sur moi vos coups, et versez tout mon sang.
Ah ! si de quelque faute Euryale est coupable, (18)
C'est d'avoir trop aimé son Nisus misérable. »
Inutile discours ! le glaive meurtrier
Au beau sein d'Euryale est plongé tout entier.
L'infortuné succombe, et sa tête charmante
Penche sur son épaule et flétrie et sanglante.
Ainsi de grands pavots, que l'orage a battus,
Se courbent inclinés, par la pluie abattus.
Ainsi la tendre fleur que la faux a tranchée,
Tombe dans la prairie, et languit desséchée.

Nisus, à cet aspect, la rage en tous ses sens,
Sur Volscens court, s'élance : il n'en veut qu'à Volscens.
Pour lui faire un rempart, sa troupe en vain se serre ;
De son épée ardente, et semblable au tonnerre,
Le Troyen, frappant tout d'un rapide contour,
Et l'écarte, et se fait un effroyable jour ;
Joint Volscens et, tandis qu'il pousse un cri farouche,
Lui plonge, furieux, le glaive dans la bouche ;
Immole, en expirant, ce barbare ennemi,
Goûte un instant de joie à venger son ami,
Puis, tombant épuisé sur cet ami fidèle,
Il y trouve la mort plus douce et moins cruelle.
Ô généreux Troyens, l'un à l'autre si chers,
Si Phébus accorda quelque empire à mes vers, (19)
Vos noms, toujours unis, vivront dans tous les âges.
Ils iront attendrir les cœurs les plus sauvages,
Tant que Rome à la Terre imposera des lois,
Tant que les fils d'Énée habiteront ses toits,
Tant qu'on verra, d'un front resplendissant de gloire,
Le Capitole altier arborer la victoire.

Les Rutules bientôt dépouillent les Troyens
Et, dans le camp prochain de leurs concitoyens,
Rapportent, en pleurant, Volscens pâle et sans vie.
La douleur y régnait, le trouble et la furie.
À l'aspect du massacre éclairé par le jour,
On s'indigne, on frémit, on pleure tour à tour.
En voyant Serranus et Rhamnès et Fadage
Et tant de chefs compris dans un même carnage,
L'on est glacé d'effroi ; l'on s'empresse autour d'eux :
Quelques-uns palpitaient, ouvraient encor les yeux ;
De longs ruisseaux de sang au loin baignaient la plaine.
On remarque, parmi la dépouille Troyenne,
Le casque de Messape, au superbe cimier,
Et de Rhamnès aussi le riche baudrier.
Qu'il en avait, hélas ! coûté pour les reprendre !

De Tithon cependant l'épouse aimable et tendre,
Quittant son lit de pourpre et montant dans les airs,
De rayons lumineux colorait l'Univers.
Turnus, à son aspect, pour lui si plein de charmes,
Armé de pied en cap, fait prendre à tous les armes.
Il a déjà donné le signal des combats.
Chaque chef, de la voix, anime ses soldats.
Des Troyens immolés, sur des piques montées,
Les têtes s'avançaient, en triomphe portées :
Trophée horrible, hélas ! suivi d'horribles cris ! (20)

À la gauche du camp les Troyens aguerris
En foule se portaient ; car, au Tibre appuyée,
Leur droite se trouvait assez fortifiée.
Tous leurs retranchements de troupes sont garnis.
Du sommet de leurs tours, dans les rangs ennemis
Ils découvrent bientôt deux têtes effrayantes,
Deux têtes d'un sang noir encore dégouttantes.
Les traits de leurs amis ont été reconnus…
De crainte et de douleur ils restent confondus.
Cette affreuse nouvelle en la ville est semée :
La mère d'Euryale en est vite informée.
Dans ses veines soudain tout son sang s'est glacé.
Elle laisse imparfait l'ouvrage commencé ;
La navette en sa main demeure suspendue. (21)
S'arrachant les cheveux, égarée, éperdue,
Elle court au milieu des remparts, des soldats :
Les dangers et les traits ne l'épouvantent pas.
À travers ses sanglots et ses clameurs perçantes,
On distingue, on entend ces plaintes déchirantes :
« Espoir de ma vieillesse, ô mon unique appui,
Est-ce toi, mon cher fils, que je vois aujourd'hui ?
As-tu donc pu quitter ta malheureuse mère ?
Quoi ! barbare, courant à ton heure dernière,
Tu fuyais mes adieux, mes regards et ma voix !
Je n'ai pu t'embrasser une dernière fois !
Sur un sol étranger, privé de sépulture,
Des oiseaux dévorants tu seras la pâture !
Je ne pourrai donc point laver ton corps sanglant,
Ni renfermer ton âme au sombre monument !
Cette robe, qu'hélas, d'une main diligente,
Je préparais pour toi, jour et nuit vigilante,
Charmant par ce travail l'ennui de mes vieux ans,
Je n'en couvrirai point tes membres palpitants !
Où te chercher, mon fils, et sur quels bords funestes
De ton corps déchiré trouver les tristes restes ?
Je n'aurai plus de toi que ce spectacle affreux…
Est-ce pour éprouver un sort si rigoureux
Qu'avec toi j'ai couru tant de flots, tant de terres ?
Rutules, par pitié, finissez mes misères :
Que tous vos traits perçants contre moi soient tournés !
Tranchez mes jours cruels et trop infortunés.
Ou plutôt, Roi des Dieux, pour terminer ma vie,
Frappez de votre foudre une tête ennemie,
Et plongez-moi sur l'heure au plus creux des enfers. »
Un long gémissement se répand dans les airs ;
Tous les cœurs sont brisés ; chacun se laisse abattre
Et les soldats n'ont plus la force de combattre.
Pour empêcher l'effet du découragement,
Par l'ordre de Séreste et d'lule pleurant,
Idée et Phalactor l'enlèvent défaillante,
Et jusqu'en sa maison la reportent mourante. (22)

Déjà faisant frémir l'airain retentissant,
La trompette a donné le signal menaçant :
L'armée a répondu par un cri formidable
Et l'air au loin s'ébranle à ce bruit effroyable.
À couvert sous un toit de boucliers pressés,
Jusqu'au pied des remparts les Volsques avancés
S'empressent d'arracher la haute palissade,
De combler les fossés, de tenter l'escalade,
Dans les endroits surtout où le mur dégarni
Présente moins d'obstacle à ce dessein hardi.
Les Troyens, exercés aux travaux des longs sièges,
Les arrêtent partout , leur tendent mille pièges,
Les repoussent de rage, armés de forts crochets,
Accumulent sur eux tous les genres de traits ;
Et, pour rompre le toit, écarter les approches,
Font tomber pesamment de lourds quartiers de roches.
Mais l'ennemi tient bon sous la voûte d'airain.
Il est forcé pourtant de céder le terrain.
Sur un gros bataillon qui près du mur s'avance
On précipite un bloc épouvantable, immense :
Le toit est enfoncé par la masse et le choc,
Et le Rutule au loin écrasé sous le roc.
Il lui faut renoncer à ce plan de batailles,
Et changer son attaque, éloigné des murailles.
C'est en multipliant et les traits et les dards,
Qu'il veut faire aux Troyens déserter leurs remparts.

Mézence ailleurs agite une torche enflammée,
Et s'approche, couvert de feux et de fumée.
Il était effroyable ; et, non moins inhumain,
Sappant la palissade, une hache à la main,
Messape pour l'assaut demande les échelles.

Divine Calliope, ô Muses immortelles,
Du terrible Turnus tracez les nobles coups,
Et dans ce grand combat daignez les peindre tous.
Déesses, racontez quel horrible carnage
De ce vaillant héros illustra le courage,
Et combien de guerriers, immolés en ce jour,
Aux Enfers étonnés tombèrent sans retour.
Vous ne l'ignorez pas : daignez nous en instruire
Et vous seules pouvez dignement nous le dire.

Une tour élevée, en un point éminent,
Flanquait et défendait un des côtés du camp :
De tous les assiégeants là se portait la rage.
Les troupes d'Ilion remplissaient chaque étage ;
Et plus à l'emporter les uns sont acharnés,
Plus à s'y maintenir les autres obstinés
À travers les créneaux et par ses meurtrières
Font pleuvoir une grêle et de dards et de pierres.
Turnus lance contre elle un brandon allumé :
Le trait s'attache au bois : par le vent animé,
Le feu dont il est plein y prend et s'alimente,
Et s'étend, et bientôt embrase la charpente.
À cet aspect, soudain les assiégés troublés,
Pour fuir à l'autre bord, se sont accumulés.
Mais la tour, par les feux déjà désassemblée,
S'écroule au même instant, de ce poids accablée.
Tout l'air a retenti de l'horrible fracas.
Par la masse entraînés, précipités en bas,
Ceux-ci tombent, percés de leurs armes sanglantes ;
Ceux-là, brisés, broyés sous les poutres ardentes.
Parmi tant de guerriers expirants et frappés,
Hélénor et Lycus sont à peine échappés.
Le premier, qu'enfanta l'esclave Lycimnie,
Reconnaissait pour père un roi de Méonie ;
À Pergame envoyé par sa mère en secret,
Aucun exploit brillant encor ne l'illustrait ;
Un bouclier étroit, simple et sans ciselure,
Avec un glaive nu formait sa seule armure.
Dès qu'il se vit partout entouré de soldats,
Et de soldats partout présentant le trépas,
Soudain, comme un lion qui, la gueule béante,
Affronte des chasseurs la foule environnante,
Et, certain de mourir, rugit contre les traits
Et s'élance à travers les dards les plus épais,
Le généreux guerrier, que son péril irrite,
Au milieu des Latins fond et se précipite.

Mais Lycus plus léger, à la course échappé,
Gagnant, malgré les traits, le rempart escarpé,
Saisissait des Troyens les mains vers lui tendues,
Quand Turnus, atteignant ses jambes suspendues,
« Insensé, cria-t-il, en l'entraînant à bas,
As-tu bien cru pouvoir te sauver de mes bras ? »
Il le tire, à ces mots, d'une force terrible
Et du mur avec lui tombe un débris horrible.
À l'aspect de Lycus par Turnus enlevé,
Un bruit de toute part s'est au loin élevé.
C'est ainsi que l'oiseau, ministre du Tonnerre, (23)
Emporte dans les cieux, de sa tranchante serre,
Ou le timide lièvre ou le cygne argenté.
Ainsi dans une étable un loup ensanglanté
Ravit un faible agneau, que sa mère tremblante
Longtemps rappelle en vain, plaintivement bêlante.
Des Rutules ardents les efforts sont doublés ;
Ils gagnent du terrein sur les fossés comblés ;
Et les torches surtout, sans relâche lancées,
Au sommet des remparts volent toujours pressées.

Lucétius, tenant deux brandons en ses bras,
Vers la porte du Nord accourait à grands pas :
D'un roc, débris d'un mont, arraché dans sa base,
Le fort Ilionée au même instant l'écrase.
Habile à diriger un javelot perçant,
Liger d'Émathion a déchiré le flanc ;
De sa flèche Asilas a frappé Corynée ;
Ortygis est tombé sous les coups de Cénée ;
Cénée est, à son tour, abattu par Turnus.
Ce prince immole Itys, Clonie et Promulus,
Idas et Dioxippe et Datès, et Crescence,
Et Sagar, qui des tours commandait la défense.
Par le vaillant Capys, Priverne est renversé :
Un dard l'avait d'abord légèrement percé ;
L'imprudent, pour porter sa main à la blessure,
Avait, sans y songer, rejeté son armure ;
Soudain, au même endroit, un nouveau trait vainqueur
Lui traverse la main, et se plonge en son cœur.
Le fils d'Arcens, bouillant, au milieu des alarmes,
Se faisait remarquer par ses brillantes armes ;
La jeunesse en sa fleur sur son front éclatait ;
Son beau manteau de pourpre au gré des vents flottait.
Dans un bois du Dieu Mars ce jeune téméraire
Avait été nourri, ne respirait que guerre : (24)
Pour suivre en leurs dangers Énée et les Troyens,
Il avait déserté les champs Siciliens.
Mézence, l'ajustant de sa rapide fronde,
Sur sa tête trois fois agitée à la ronde,
Au front l'atteint d'un plomb dans les airs embrasé,
Et l'étend sur l'arêne, expirant et brisé.

Ascagne, qu'illustraient de seuls exploits de chasse,
Signale en ce moment sa belliqueuse audace
Et d'une flèche ailée il abat Numanus,
Nouvel et jeune époux d'une sœur de Turnus.
Cet insolent guerrier, fier de cette alliance,
Portait aux premiers rangs sa superbe jactance.
On l'entendait partout crier à haute voix :
« Ne rougissez-vous point, ô Troyens, pris deux fois,
De vous ensevelir encor sous des murailles,
Et d'y préparer tous vos tristes funérailles ?
De nos femmes voilà ces hardis ravisseurs,
Du puissant Latium ces prétendus vainqueurs !
Ils n'osent se montrer ! Quelle insigne folie
Vous a fait aborder les champs de l'Italie ?
Vous n'y trouverez point de faibles Ménélas,
Des Ulysses trompeurs ; non : mais d'âpres soldats.
On nous plonge en naissant aux rivières profondes,
Et l'on nous endurcit par la glace et les ondes.
Nous passons à chasser les nuits dans les forêts ;
Et nos plus doux plaisirs sont de lancer des traits,
Ou d'asservir au frein des coursiers indociles.
À labourer la terre, escalader les villes,
Ardente, infatigable, étrangère aux besoins,
Notre jeunesse applique et son temps et ses soins.
Nos armes sont toujours nos fidèles compagnes ;
Et, guidant la charrue au milieu des campagnes,
De nos lances encor le bois long et noueux
Des taureaux haletants presse les flancs poudreux.
Nous vieillissons plus tard ; et le poids du grand âge
Peut affaiblir nos corps, jamais notre courage :
Le casque couvre même encor nos cheveux blancs.
Et le riche butin, aux ennemis tremblants
Tous les jours enlevé par adresse ou par force
Nous alimente seul, nous charme et nous amorce.
Pour vous, vous n'estimez que les habits brodés,
Et de franges de pourpre élégamment bordés ;
Et dans l'Oisiveté, cette mère des vices,
Vous placez votre joie et mettez vos délices.
Vous n'aimez que la danse, et vos bonnets brillants
De diverses couleurs offrent mille rubans.
Allez, femmes, aux sons d'une musique tendre
(Car vous ne pouvez point au nom d'hommes prétendre)
Allez au mont Dindyme étaler vos atours,
Accorder tous vos pas et chanter les amours.
Sur l'Ida le doux luth, le fifre de Cybèle,
La flûte efféminée aujourd'hui vous appelle.
Quittez, quittez le fer trop pesant pour vos bras ;
Et laissez, croyez-moi, les armes aux soldats. »

Ascagne est indigné d'une telle arrogance.
Il ne se contient plus ; pour en tirer vengeance,
Sur son arc élastique, avec force tendu,
Il ajuste sa flèche ; et, d'un bras suspendu,
De Jupiter soudain implorant la justice,
« Grand Dieu, s'écria-t-il, aidez ma main novice ;
Guidez mes premiers traits, justement irrités.
Mes dons iront bientôt acquitter vos bontés :
Un superbe taureau, d'une blancheur extrême,
Tombera sous mon fer dans votre temple même ;
Déjà son front doré bat l'air en mugissant,
Et l'arène jaillit sous son pied bondissant. »
Il dit. Et, sur la gauche, un grand coup de tonnerre
Éclate en un ciel pur que le Soleil éclaire.
Au même instant, l'arc sonne, et la flèche, en sifflant,
Va droit à Numanus, et lui perce le flanc.
« Insolent ennemi, voilà, repart lule,
Du Troyen pris deux fois la réponse au Rutule :
Au Tartare à présent insulte à la vertu. »
Il n'ajoute plus rien : par le coup abattu,
Numanus est tombé. Les Troyens applaudissent,
Aux cieux portent Ascagne et de plaisir frémissent.

Sur un nuage assis, Phébus du haut des airs
Observait les deux camps et les exploits divers.
Ces mots qu'avec transport au vainqueur il adresse
Ont honoré d'Ascagne et la force et l'adresse :
« Courage, brave enfant : ainsi l'on monte aux cieux.
Des Dieux vous êtes né : de vous naîtront des Dieux.
Un illustre Héros, issu de votre race,
Un jour, au monde entier que son amour embrasse,
Doit faire de la paix goûter les fruits si doux.
L'empire d'Ilion était trop peu pour vous. »
Le Dieu quitte, à ces mots, le séjour du tonnerre,
Traverse l'air humide, et descend sur la terre.
Pour aborder Ascagne, il prend du vieux Butès
La voix, les cheveux blancs, et la taille et les traits.
Autrefois ce vieillard fut l'écuyer d'Anchise,
Et d'lule à ses soins la garde était commise.
« C'est assez, fils d'Énée, et suspendez vos coups,
Dit-il : de cet exploit Phébus serait jaloux.
C'est lui qui vous accorde une telle victoire :
Numanus abattu suffit à votre gloire.
Jeune homme, éloignez-vous d'un champ si périlleux. »
Au même instant Butès se dérobe à ses yeux,
Et, d'un Dieu reprenant le céleste visage,
S'élève dans les airs soutenu d'un nuage.
Dans sa fuite, agité sur le dos d'Apollon,
Le carquois retentit : du vainqueur de Python
Les généraux Troyens ont reconnu l'armure,
Son arc, ses traits divins, sa belle chevelure.

D'après l'ordre du Dieu, de l'horreur des combats
Ils écartent Ascagne, emporté dans leurs bras,
Et qui, de gloire avide, insulte à leur prudence.
Pour eux, dans la mêlée, ils vont en diligence
Affronter de nouveau les terribles hasards.

Un formidable cri s'étend sur les remparts.
Tous les arcs sont tendus ; les machines de guerre
Vomissent mille traits ; les dards jonchent la terre.
Le combat est sanglant, horrible, furieux ;
La rage arme les bras, la mort vole en cent lieux ;
Sur les grands boucliers les flèches rejaillissent ;
De mille coups atteints les casques retentissent.
Sous l'humide Chevreau, par les fougueux Autans
La pluie ainsi chassée et tombe et bat les champs ;
Ainsi d'un vaste lac qu'elle frappe et sillonne
La grêle fait jaillir l'eau qui siffle et bouillonne,
Quand deux orages noirs, l'un sur l'autre poussés,
Expriment les torrents des nuages pressés.

Les deux fils d'Alcanor, Pandarus et Bitie,
Pareils aux grands sapins de l'Ida, leur patrie,
Par leur mère Iéra nourris dans ses forêts,
Impatients, jaloux de combattre de près,
Ouvrent la grande porte à leur garde commise :
"Rutules, arrivez, l'entrée en est permise",
Criaient ils ; et tous deux, l'un vers l'autre postés,
Semblaient deux longues tours qui flanquaient ses côtés.
Tels on voit près du lit de l'Éridan rapide,
Ou sur les bords riants de l'Athésis limpide, (25)
Deux hauts chênes, battus des vents impétueux,
Balancer dans les airs leurs fronts majestueux,
Tels, secouant leur tête et leurs lances brillantes,
Ces géants agitaient leurs aigrettes sanglantes.
Par le passage ouvert l'ennemi fond soudain :
Aquicole et Quercens, brillants d'or et d'airain,
Hémon si cher à Mars, le bouillant Timarite
Avec leurs bataillons sont forcés à la fuite,
Ou tombent sous la porte, expirants ou blessés.
La rage croît encor : les Troyens entassés
Poursuivent les fuyards, et font une sortie.

Pressant les assiégés, dans une autre partie
Turnus semait l'effroi, le trouble et le trépas.
Il croyait triompher, lorsque de ses soldats
Tout à coup il apprend la déroute et la perte,
Et que du camp Troyen une porte est ouverte.
Il y court aussitôt, ne respirant qu'horreur,
Et quitte son attaque, écumant de fureur.
Antiphate d'abord se présente à sa haine :
Sarpédon l'engendra d'une femme Thébaine ;
Turnus, au même instant, lui lance un javelot ;
Le trait rapide vole, et l'atteint aussitôt,
Lui perce l'estomac ; et le fer qui s'incline
Se dirige au poumon, et reste en la poitrine.
Par sa plaie, à grands flots, un sang noirâtre sort.
Erymanthe et Mérope éprouvent même sort.
Bitie en frémissait de rage et de vengeance ;
Un dard contre un tel homme eût été sans puissance :
Turnus aussi, Turnus sur lui n'en lance pas.
Il lui darde avec force, en raidissant son bras,
Sa lourde Phalarique, à la pointe fatale,
Même en rapidité de la foudre rivale.
L'air siffle, déchiré par le fer meurtrier.
Les deux énormes cuirs de l'épais bouclier
Et les écailles d'or de la double cuirasse
N'en peuvent soutenir la vitesse et la masse.
Par le tranchant acier tout est brisé, percé :
Du coup, avec fracas, Bitie est renversé.
La terre en a frémi : son armure effroyable,
En sa chute répand un bruit épouvantable.
Dans la mer repoussée et frémissant du choc,
Aux rivages de Baïes ainsi tombe un grand roc ;
L'abîme entier s'ébranle, et les vases profondes
Se soulèvent au loin et noircissent les ondes.
L'île de Procida tremble à l'horrible son ;
Et, par le Roi des Dieux imposés sur Typhon,
De la secousse émus, les rochers d'Inarime
Sur son lit anguleux agitent la victime.

Mars des Latins alors ranime la fureur,
Et renvoie aux Troyens la fuite et la terreur.
Les premiers, soutenus par le Dieu de la Thrace,
Se rassemblent en foule, et redoublent d'audace.
Quand Pandarus eut vu son frère étendu mort,
Transporté de douleur, d'un gigantesque effort,
Appuyant son dos large, il repousse la porte,
Laissant au fer Rutule exposés de la sorte
Ses amis, des remparts éloignés au-dehors.
Pour rentrer cependant se pressait un gros corps ;
Pandarus le reçoit ; puis la porte est fermée,
Et cette troupe alors dans les murs renfermée.
L'insensé ne vit pas le terrible Turnus
Qui suivait ardemment les Troyens éperdus :
Il emprisonne ainsi le Héros en furie,
Comme un tigre irrité dans une bergerie.
Le Roi captif alors frémit en rugissant ;
Il s'allume en ses yeux un feu plus menaçant :
Du bouclier, heurté par sa lance terrible,
L'airain retentissant prolonge un son horrible ;
Son aigrette enflammée éclate dans les airs
Et sa cuirasse d'or lance au loin des éclairs.
On reconnaît Turnus à sa haute stature,
À sa rage, et surtout à sa sanglante armure.
Tout recule effrayé. Pandarus cependant
S'avance furieux, et de vengeance ardent.
« Turnus n'est point ici dans le palais d'Amate,
Où mollement l'Amour d'un doux espoir le flatte,
Ni dans les murs d'Ardée, au sein de ses amis :
Il est au camp Troyen, parmi ses ennemis ;
Il n'en sortira point ; et pour lui plus d'issue.
– Avec un rire amer, sur lui tournant la vue,
Si tu crois, dit le Roi, pouvoir me défier,
Si tu te sens du cœur, commence le premier :
Et bientôt à Priam il te sera facile
D'annoncer qu'en ces lieux il est un autre Achille. »
Pandarus à l'instant sur lui fond à grands pas ;
Et, brandissant trois fois de son énorme bras
Sa lourde javeline, il la darde avec force.
Son bois long et noueux conservait son écorce :
Droit au front de Turnus elle vole en sifflant ;
Mais Junon la détourne, et le trait vacillant
Frappe avec bruit la porte, y reste, et s'y balance. (26)
« De ton bras et du mien connais la différence :
Tu n'échapperas point à ce coup », dit Turnus.
Il s'élance à ces mots, il atteint Pandarus,
Se dresse sur ses pieds, et, levant son épée,
Lui fend jusqu'au menton sa tête en deux coupée.
Chaque épaule en reçoit une effroyable part.
Le colosse abattu tombe au pied du rempart :
Sa cervelle et son sang se confondent ensemble,
Et de son poids la terre au loin s'ébranle et tremble.

À cet horrible aspect, pâles, épouvantés,
Les guerriers d'llion ont fui de tous côtés.
Si le vainqueur, brisant la porte alors fermée,
Soudain eût dans la ville introduit son armée,
La guerre était finie, et des Troyens perdus
Le dernier jour luisait à leurs yeux éperdus.
Mais Turnus, entraîné par une aveugle rage,
Laisse après les fuyards emporter son courage.
À Gygès qui s'échappe il coupe les jarretss
Il atteint Phaléris ; et, saisissant leurs traits,
Contre les fugitifs aussitôt il les lance.
Junon double sa force, et soutient sa vaillance.
D'un javelot Troyen Halys est renversé ;
Avec son bouclier Phégée est transpercé.
En suivant le rempart, le Roi surprend encore
Alcandre, Prytanis, Halius, Noémore,
Qui, croyant repousser devant eux ses assauts,
Ne pouvaient pas s'attendre à l'avoir sur leurs dos.
Mais Lyncée, en jetant un grand cri de bataille,
Ose fondre sur lui : Turnus à la muraille
Se range et, d'un revers de son glaive éclatant,
Fait voler et sa tête et son casque à l'instan.
Il rencontre bientôt Clytius, fils d'Éole :
Son glaive encor se lève ; il le tranche, et l'immole.
Amycus, la terreur des hôtes des forêts,
Habile en l'art fatal d'empoisonner des traits,
S'enfuyait devant lui comme un chevreuil timide :
Turnus le perce au loin d'un javelot rapide ;
Créthée aussi périt, Créthée, aux Muses cher,
Qui des plus doux accents toujours remplissait l'air,
Et dont les vers heureux, qu'Apollon même inspire,
Charmaient, accompagnés des accords de sa lyr :
Il n'aimait qu'à chanter les superbes coursiers,
Les combats glorieux, les exploits des guerriers.

En apprenant des leurs le massacre funeste,
Ménesthe au bras de fer et le bouillant Séreste,
Accourent : ils ont vu fuir les Troyens tremblants ;
Et Turnus seul, Turnus, sur ses pas tout sanglants
Partout portant l'effroi, la mort et le carnage :
« Lâches, s'écrie alors Ménesthe, outré de rage,
Quoi, lâches, vous fuyez ! Avez-vous d'autres murs,
Une ville nouvelle, et des remparts plus sûrs ?
Un homme seul, captif encor dans cette enceinte,
Peut-il à des soldats inspirer tant de crainte ?
Aura-t-il, immolant vos amis sous vos yeux,
Impunément versé tant de sang en ces lieux ?
Ne vous souvient-il plus de notre grand Énée,
De nos antiques Dieux, de Troie infortunée ?
De votre peu de cœur, indignes citoyens,
Vous ne rougissez pas !… N'êtes-vous plus Troyens ? »
Ranimés par sa voix, les cœurs se fortifient ;
En bataillons serrés les fuyards se rallient.
Ils avancent : Turnus de céder est contraint.
Vers l'endroit où le camp par le Tibre est enceint
Lentement il recule, et toujours il fait tête.
Les Troyens contre lui grossissent la tempête ;
En poussant de grands cris, ils l'accablent de traits.
Tel un lion blessé voit au sein des forêts
De chasseurs conjurés une bande pressée,
Et d'épieux et de dards l'enceinte hérissée :
Son courage indompté, sa douleur et ses maux
Lui défendent de fuir et de tourner le dos.
Furieux, tout sanglant, en rugissant il cède ;
Il dévore des yeux la foule qui l'obsède ;
Il voudrait, mais il n'ose à travers s'élancer.
Tel, incertain s'il doit plier ou s'avancer,
De mille mouvements, dans son bouillant courage,
Le Monarque agité flotte, écume de rage.
Sur les Troyens deux fois, désespéré, troublé,
Il fond : et l'ennemi deux fois a reculé.
Mais les chefs font marcher des braves qu'ils conduisent.
Junon ne soutient plus ses forces qui s'épuisent,
Car Iris, du grand Roi des Cieux obéissant
Lui venait d'apporter les ordres menaçants,
Pour que Turnus sortît du camp à l'instant même.
Son bras ne répond plus à sa valeur extrême :
Pour parer tant de traits l'un l'autre se croisant,
Le vaste bouclier devient insuffisant.
Les dards autour de lui volent avec vitesse :
Sans cesse atteint, son casque en retentit sans cesse.
Le panache flottant par le choc abattu,
Et la superbe aigrette ont déjà disparu.
Le dur airain fléchit sous les rocs qu'on lui lance.
Les Troyens enhardis l'attaquent de leur lance :
Laissant les javelots, les flèches désormais,
Ils osent avec lui se mesurer de près.
Ménesthe agite et lève une arme foudroyante :
Turnus est tout couvert d'une sueur sanglante ;
Il ne respire plus ; son souffle embarrassé
Gêne les mouvements de son corps harassé. (27)
Au sein du Tibre alors qui finit ses alarmes,
Tout à coup il s'élance avec toutes ses armes :
Le fleuve de son sein lui fournit le rempart,
Sur un rivage ami le transporte à l'écart ;
Et, lavant tout le sang qui le souille et l'inonde,
Le rend à son armée, au sortir de son onde.


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