L'ÉNÉIDE
traduite par Claude Deloynes d'Autroche (1804)
chants I à IV
CHANT I
Je chante ce Mortel illustre dans la guerre,
Et longtemps éprouvé sur l'onde et sur la terre,
Qui, de Pergame en feu chassé par le Destin,
Aborda le premier au rivage Latin.
Dans son ressentiment, d'éternelle mémoire,
Junon multiplia ses dangers… et sa gloire.
Qu'il soutint de combats pour établir ses Dieux,
Pour fonder cette Ville, honneur de nos Aïeux,
D'Albe et de tous ses Rois mère auguste et féconde,
Et berceau des Romains, ces conquérants du monde ! (1)
Dis-moi, Muse, dis-moi, quel Immortel blessé
Lui suscita les coups de l'Olympe offensé ?
Pourquoi, surtout, du Ciel l'impérieuse Reine
Poursuivit si longtemps ce Héros de sa haine,
Fatigua de travaux son cœur religieux :
Tant de fiel peut-il donc aigrir l'âme des Dieux ?
Sur les bords que l'Afrique oppose à l'Hespérie,
En regardant le Tibre aux mers de l'Étrurie
Apporter le tribut de ses flots écumeux,
Carthage dans les airs porte un front trop fameux.
Cette ville, à la fois opulente et guerrière,
De l'orgueilleuse Tyr fille et rivale altière,
Voit le Ciel appuyer la gloire de son nom.
Nul lieu, dans l'Univers, n'est plus cher à Junon :
Elle y vient déposer et son char et ses armes ;
Samos même, Samos pour elle a moins de charmes.
Carthage, si le sort se prêtait à ses vœux,
Commanderait en Reine à nos derniers neveux
Et deviendrait un jour la maîtresse du Monde.
Mais, du sombre avenir perçant la nuit profonde,
Elle a su qu'il devait sortir du sang Troyen
Un Peuple destructeur du trône Libyen,
Un Peuple Roi, tenant la victoire enchaînée,
Et que la Parque ainsi file sa destinée.
Dans sa juste frayeur pour ses remparts chéris
La fille de Saturne agitait ses esprits.
Des motifs plus puissants sur le cœur d'une femme
La stimulaient encor : dans le fond de son âme,
Restait toujours empreint et présent à ses yeux
De l'insultant Pâris l'arrêt injurieux :
Sa beauté dédaignée, affront impardonnable,
Fomentait dans son sein une haine implacable
Et, près de Jupiter, Ganymède honoré
Ajoutait aux fureurs de son cœur ulcéré.
Ainsi, dans son courroux, la Déesse acharnée
Poursuivait les Troyens et l'intrépide Énée, (2)
Reste faible qu'Ulysse, Ajax n'ont point frappé,
Au fer sanglant d'Achille et des Grecs échappé,
Et des ondes contre eux soulevant la furie,
Toujours les repoussait des bords de l'Hespérie.
Depuis sept ans entiers ils erraient sur les flots.
Tant, pour enfanter Rome, il fallait de travaux !
Cependant, pleins de joie, en fuyant la Sicile,
Leurs vaisseaux sillonnaient une mer plus docile,
Et, vers le Latium voguant d'un cours heureux,
Déjà touchaient ces bords attirés par leurs vœux,
Quand Junon, sur leur marche en tout temps attentive :
« Je ne pourrai donc point leur fermer cette rive !
Quoi ! je serois vaincue et ce Chef odieux
Descendrait en dépit de Junon et des Dieux !
Loi du Destin aveugle es-tu donc nécessaire ?
Minerve a pu des Grecs brûler la flotte entière
Et les ensevelir dans l'abîme des mers !
Et pourquoi ? Pour atteindre et punir un pervers,
Pour venger l'attentat du seul fils d'Oïlée,
Elle a de Jupiter saisi la foudre ailée
Et, parmi les vaisseaux la lançant à grands coups,
Les a frappés, brisés, noyés, embrasés tous.
Par son flanc entr'ouvert, au sacrilège infâme (3)
Avec des feux Pallas fit exhaler son âme
Et, dans un tourbillon d'éclairs étincelant,
Aux pointes d'un rocher le suspendit brûlant.
Et moi qui, devant Troie entraînant la première
Des braves Argiens la phalange guerrière, (4)
Parus toujours ardente entre les combattants,
Contre un seul peuple, en vain, je lutte si longtemps !
Moi que l'Olympe entier pour sa Reine proclame,
Moi du grand Jupiter et la Sœur et la Femme ! (5)
Et désormais qui donc invoquera mon nom ?
Au pied de ses autels qui suppliera Junon ? » (6)
Dans l'excès du dépit dont son âme est remplie,
La Déesse se porte aux îles d'Éolie,
Séjour des ouragans, lieux toujours agités,
Pleins des sombres vapeurs et des vents indomptés.
Là, leur Roi, comprimant leur troupe mutinée,
Dans un antre profond tient leur fougue enchaînée :
Ils s'indignent du frein, et leurs mugissements
Ébranlent leur prison jusqu'en ses fondements.
Mais, sur un roc assis, de son sceptre sévère
Éole les contient, les calme, les modère :
Sans lui, confondant tout, l'air, la terre et les flots,
Ils rendraient l'univers à son premier chaos.
Aussi le Roi des Dieux, redoutant leur audace,
Captiva sous des monts leur turbulente race
Et les soumit aux lois d'un Monarque prudent
Qui, connaissant leurs moeurs, au gré de son trident,
Sut ou les retenir ou leur donner carrière.
Junon, en l'abordant, s'abaisse à la prière :
« Éole, lui dit-elle, ô vous que Jupiter
A, par un choix heureux, fait Souverain de l'air,
Sur la mer de Toscane une horde ennemie
Vogue, apportant ses Dieux et Troie en Italie :
Dispersez, détruisez, submergez ses vaisseaux ;
Qu'elle trouve aujourd'hui sa tombe au fond des eaux !
Cent Nymphes dans ma Cour se disputent de charmes ;
Toutes à Déiopée ont dû rendre les armes :
Pour prix de vos efforts, je vous promets sa main ;
Je veux former moi-même un si charmant hymen
Et que, dans ses doux noeuds, l'épouse la plus chère
Vous donne des enfants aussi beaux que leur mère.
– Vous me voyez, ô Reine, ardent à vous servir :
C'est à vous d'ordonner ; c'est à moi d'obéir.
Du sceptre que je tiens je vous suis redevable :
C'est vous qui me rendez Jupiter favorable ;
Par vous je fus admis à la table des Dieux
Et, par vous couronné, je commande en ces lieux.
Connaissez tous vos droits à ma reconnaissance. »
D'un bras ferme, à ces mots, dardant sa triple lance, (7)
Il perce la montagne en ses flancs caverneux :
Par l'issue aussitôt, ardents, tumultueux,
Avec un long fracas les Vents se précipitent,
Sortent en tourbillons, s'entrechoquent, s'irritent.
Sur la mer, soulevée en ses gouffres profonds,
Les plus impétueux se sont lancés par bonds
Et de flots mugissants battent tous ses rivages.
Tout frémit : la terreur est sur tous les visages.
Des cordages brisés les sifflements aigus
Se mêlent aux clameurs des Troyens éperdus.
Bientôt l'air s'obscurcit, et la nuit la plus sombre
Couvre tous les vaisseaux et la mer de son ombre.
Le tonnerre, grondant sous les cieux ébranlés,
Prolonge les éclats de ses coups redoublés
Et les éclairs, pressés dans les vagues profondes,
Joignent l'horreur des feux à la fureur des ondes.
Et le ciel et la foudre, et les vents et les flots,
Tout présente la mort aux pâles matelots.
L'infatigable Énée, en ce désordre extrême, (8)
Ne peut de quelque effroi se défendre lui-même.
Les bras tendus au ciel, ces accents douloureux
S'échappent de son cœur : « Que vous êtes heureux,
Guerriers, qui de vos jours, sous les murs de Pergame,
Aux yeux de vos parents, vîtes couper la trame !
Tydide, sous tes coups que ne suis-je tombé
Aux lieux où Sarpédon, Hector ont succombé,
Dans ces champs si remplis de gloire et d'épouvante,
Lorsque le Simoïs et le rapide Xanthe
Entraînaient dans leur cours tant de glaives rompus,
De boucliers brisés, de héros abattus ! »
Tandis qu'il parle ainsi, d'impétueuses lames
En flanc prennent sa nef, du coup brisent les rames :
La voile est emportée ; une montagne d'eau
Dans la nue enflammée élève le vaisseau.
Le flot s'allonge encor : les uns sont sur la cime,
Et les autres, roulant dans le profond abîme,
Ont senti bouillonner l'arène au fond des mers.
Trois vaisseaux vont toucher sur des rochers couverts ; (9)
Trois autres échoués (spectacle lamentable)
Sont près de disparaître en des gouffres de sable.
Aux yeux même d'Énée, un tourbillon nouveau
Vient du fidèle Oronte assaillir le vaisseau ;
Et du choc violent la poupe est fracassée.
Le pilote est tombé, la tête renversée,
Et dans un gouffre affreux le navire englouti,
Sur lui tournant trois fois, s'abîme anéanti.
La mer se couvre au loin des richesses de Troie,
D'armes et de débris, des flots mobile proie
Au vaste abîme on voit peu d'hommes surnager.
La tempête autre part est prête à submerger
Les vaisseaux entr'ouverts du fort Ilionée,
Et du vaillant Achate, ami constant d'Énée,
Et du vieil Aléthès, et du prudent Abas,
Et chacun, sur leur bord, n'attend que le trépas.
Du désordre excité dans son empire humide,
Au long ébranlement de son palais liquide,
Neptune s'aperçoit : il s'élance indigné
Et, relevant son front auguste et couronné,
Son œil s'étend et voit du malheureux Énée
Les vaisseaux dispersés sur l'onde mutinée ;
Il voit tous les Troyens succombant sous les coups
D'une mer furibonde et d'un ciel en courroux.
À ces traits de Junon il reconnaît la haine.
Il mande les auteurs de cette horrible scène ;
Sur l'Eurus et l'Autan (10) le Dieu tonne en ces mots :
« Qui vous rend si hardis d'oser troubler mes flots,
Téméraires ?… Soudain tombant sur votre tête
Mon bras.… Mais, avant tout, réprimons la tempête.
Neptune, une autre fois, saura bien vous punir !
Rentrez dans les cachots dont on vous fit sortir ;
Retournez vers Éole, et songez à lui dire
Qu'il ne possède pas des mers le vaste empire.
Le sort me l'a donné. Qu'il règne, j'y consens,
Sur vos sombres prisons, ses rochers mugissants ;
Et que, d'un Roi surtout remplissant mieux la place,
De turbulents Sujets il contienne l'audace. »
Il dit : et sur le champ il aplanit les flots,
Et dans les airs sereins ramène un doux repos.
Des essaims de Tritons, de jeunes Néréides (11)
Se montrent aussitôt sur les plaines liquides
Et, joignant les efforts de leurs bras étendus,
Détachent les vaisseaux aux rochers suspendus.
Ceux que tenaient captifs et la vase et la grève
D'un coup de son trident Neptune les relève ;
Il les remet à flot et, les guidant toujours,
Parmi les longs écueils leur ouvre un libre cours.
Lorsque, dans un grand peuple, une émeute excitée
Agite les esprits d'une foule irritée,
Les pierres, les brandons volent de tous côtés ;
La rage arme les bras de tous les révoltés.
S'il paraît tout à coup un homme vénérable,
Par ses faits, ses vertus longtemps recommandable,
Tout factieux alors se tait à son aspect,
Le regarde étonné, l'écoute avec respect.
Un baume adoucissant de sa bouche découle :
On s'apaise ; et bientôt se disperse la foule.
C'est ainsi que des mers les flots séditieux
Se calment, et soudain disparaissent aux yeux,
Lorsque dans ses états Neptune étend la vue
Et fait voler son char sur leur vaste étendue.
Les Troyens, respirant sous des cieux plus sereins,
S'efforcent de gagner les rivages voisins.
Leurs vaisseaux ont rangé la côte Libyenne.
Il est vers cet endroit de la plage Africaine
Un long golfe enfoncé. (12) De son sein montueux
Une île le défend des vents impétueux ;
À la mer qu'elle brise, au flot qu'elle partage
Sa rive seulement laisse un étroit passage.
Deux longs caps, hérissés de rochers sourcilleux
Que terminent deux pics qui menacent les cieux,
Embrassent ce beau port formé par la nature,
Où, quand la mer mugit, l'onde à peine murmure.
De grands bois à l'entour et d'épaisses forêts
En augmentent encor l'inaltérable paix ;
Et, pour s'y maintenir, les vaisseaux immobiles
N'appellent point l'appui des ancres inutiles.
En face, et de ce golfe occupant tout le fond,
Sous des rochers en voûte est un antre profond
Où les Nymphes du lieu, sur des sièges de mousse,
Viennent goûter souvent la fraîcheur la plus douce
Et s'endorment au bruit d'un limpide ruisseau
Qui s'épanche du roc, et tombe en nappes d'eau.
Le Héros en ce port, et près de cette grotte,
Mouille avec sept vaisseaux des débris de sa flotte.
Soudain, sur cette terre, objet de tant de vœux,
Les Troyens, à l'envi, se sont lancés, joyeux ;
Et, sur la grève assis, trempés de l'onde amère,
Baisent avec transport la rive hospitalière.
Achate fait jaillir, sur un bois desséché,
Du caillou, par le choc, un feu vif arraché,
Et, d'aliments bien secs nourrissant l'étincelle,
Montre un brasier ardent, soudain produit par elle.
Tous les dons de Cérès, par la mer humectés,
Sont des vaisseaux à terre aussitôt apportés ;
À les sécher au feu sans relâche on s'apprête
Et, pour broyer les grains, plus d'une meule est prête.
Tandis que les Troyens travaillaient à l'envi,
Au sommet d'un rocher Énée avait gravi.
Là, comme suspendu sur la plaine liquide,
Il la parcourt au loin, cherchant d'un œil avide
S'il n'apercevra pas encor quelques vaisseaux
Dispersés par les vents, errants parmi les flots,
La voile de Capys, le pavillon d'Anthée,
Le haut bord de Caïque et sa poupe argentée.
Aucun navire, hélas ne s'offre à ses regards.
Sur le rivage, alors, il voit trois cerfs épars
Qui, traînant à leur suite une troupe nombreuse,
Relevaient fièrement une tête orgueilleuse.
Saisissant aux exploits son arc accoutumé
Que son ami fidèle, Achate, avait armé,
Il ajuste soudain et, d'une flèche sûre,
Il abat les trois cerfs à la haute ramure ;
Parmi la foule ensuite attaquant les plus forts,
Au nombre des vaisseaux il égale les morts.
Au port on les amène ; entre chaque équipage
Le vainqueur du butin fait un égal partage.
Il y joint amplement ce doux jus des coteaux.
Ce vin vieux dont Aceste a chargé ses vaisseaux,
Vrai nectar qu'en partant de la Sicile heureuse
Prodigua du bon Roi l'amitié généreuse.
Et, pour les consoler, il leur parle en ces mots :
« Vous avez, compagnons, supporté d'autres maux,
Vous ne l'ignorez point ; mais nous touchons au terme.
Vous avez de Scylla soutenu d'un œil ferme
L'indomptable fureur, les gouffres mugissants,
Et du Cyclope affreux les rochers menaçants.
Rappelez, rappelez votre antique prouesse :
J'en vois le souvenir charmer votre vieillesse.
Un doux repos enfin nous attend, chers amis,
Dans ce beau Latium, par le Sort tant promis.
C'est là qu'il faut nous rendre, et c'est là qu'avec joie
Nous pourrons relever les murs sacrés de Troie.
Poursuivons, et, raidis contre un sort rigoureux,
Sachons nous conserver pour des temps plus heureux. »
Ainsi, dissimulant sa profonde souffrance,
Le héros sur son front montre encor l'espérance.
Au soin de leur repas, les Troyens affamés
Se donnent tout entiers, par sa voix ranimés.
Ils enlèvent soudain aux cerfs leurs peaux sanglantes,
Et mettent au grand jour leurs entrailles fumantes.
Transperçant d'un long fer leurs membres palpitants,
Ceux-ci les font tourner devant des feux ardents ;
Ceux-là, sur des brasiers suspendant les chaudières,
Font cuire à gros bouillons les chairs les plus grossières.
Puis, en groupes rangés, sur l'herbe s'étalant,
On les voit savourer le gibier succulent,
Et, noyant leurs soucis dans la liqueur bacchique,
Y puiser le retour de leur vigueur antique.
Quand la faim est calmée, à leurs amis perdus
Ils donnent les regrets, les vœux qui leur sont dus,
Tour à tour se livrant au doux espoir qu'ils vivent,
Ou craignant qu'à jamais les Dieux ne les en privent.
Énée, en gémissant, pleure Oronte et Lycus,
Et Cloanthe, et Gyas, et le brave Amycus.
Jupiter cependant des voûtes éthérées
Contemplait et la terre et les mers azurées,
Et les peuples divers des lieux les plus lointains.
Son œil s'était fixé sur les bords Africains
Quand Vénus, pour son fils en proie à mille alarmes,
Triste, et tenant baissés ses beaux yeux pleins de larmes,
L'aborde en soupirant, et lui tient ce discours :
« Ô vous, à qui les Dieux obéissent toujours,
Puissant maître du monde, arbitre du tonnerre,
En quoi mon fils Énée a-t-il pu vous déplaire ?
Et quel crime ont commis les Troyens malheureux ?
En butte, chaque jour, aux maux les plus affreux,
Après avoir perdu leurs foyers, leur patrie,
C'est peu d'être chassés des ports de l'Hespérie,
Du monde entier, mon père, ils sont même proscrits.
Du sang Troyen pourtant, vous nous l'aviez promis,
Devaient sortir un jour, dans la suite des âges,
Ces grands vainqueurs des mers et de tous leurs rivages,
Ces Romains si fameux dont la haute vertu
Dût ranger sous ses lois l'univers abattu.
Qui peut avoir changé vos volontés divines ?
De Troie, en cet espoir, j'oubliais les ruines ;
À son terrible sort, pour consoler mon cœur,
De ses nouveaux destins j'opposais la grandeur.
Cependant mes Troyens d'une perte totale
Sont toujours menacés par une main fatale.
N'est-il pas, ô grand Roi, de terme à nos malheurs ?
Antenor, échappant au fer des Grecs vainqueurs,
A bien pu débarquer au golfe d'Illyrie,
Parcourir sans danger la haute Liburnie,
Et pousser jusqu'aux lieux où, d'un roc mugissant,
Par neuf bouches jaillit le Timave en naissant
Et, de ses vastes eaux inondant les campagnes,
Fait d'un bruit effrayant retentir les montagnes.
Non loin des riches bords du Pô majestueux,
Fixant sa course enfin dans un sol fructueux,
Avec ses compagnons, sans livrer de batailles,
Ce Troyen de Padoue a fondé les murailles ;
Et dans ce beau pays, honoré de son nom,
Il goûte un doux repos, non troublé par Junon.
Et nous, nous vos enfants, nous aux célestes cimes
Par vous même appelés, de sa haine victimes,
Nous errons.... ô douleur.... Nos vaisseaux fracassés
Des bords du Latium toujours sont repoussés.
Est-ce-là cet empire où nous devions prétendre ?
Mon père, est-ce le prix d'un amour aussi tendre ? »
L'éternel Créateur des Mortels et des Dieux,
Souriant de cet air qui rend le calme aux cieux,
Lui donne un doux baiser : « Écartez ces alarmes,
Ma fille, lui dit-il ; je veux sécher vos larmes.
Le sort de vos Troyens sera stable à jamais.
Elle va sous vos yeux s'élever désormais
Cette nouvelle Troie, à leurs vœux tant promise ;
Cette Lavinium, que l'heureux fils d'Anchise
Gouverne, jusqu'au temps où, d'un pas glorieux,
Vous lui ferez franchir l'Olympe radieux.
Bannissez toute crainte, et jusqu'au doute même.
Non, rien ne peut changer ma volonté suprême.
Et, pour vous rassurer sur mes arrêts certains,
Je vais vous dérouler le livre des destins.
Écoutez et voyez : belliqueux, invincible,
Énée au Latium se montrera terrible.
Il donnera des lois à vingt peuples domptés,
Fécondera les champs, bâtira des cités,
Et dans ce beau pays, heureux par sa victoire,
Régnera, trois hivers, avec sagesse et gloire.
Par de hautes vertus et des faits éclatants
Ascagne illustrera son règne de trente ans ; (13)
Dans Albe il le transporte ; et ses mains formidables
La ceignent de remparts, de tours inexpugnables.
Là, trois siècles verront de sa postérité
S'étendre les états, croître l'autorité.
Deux fils jumeaux alors naîtront d'une Vestale,
Enceinte du Dieu Mars, de la race royale ;
Une louve nourrit et l'un et l'autre enfant.
De sa peau revêtu, Romulus triomphant
Se montre ; et d'un grand peuple, ici tout est prodige,
Devient le fondateur et la nouvelle tige.
La ville du Dieu Mars s'élève par ses mains,
Et son nom qu'il lui donne illustre les Romains.
Il n'est à leur grandeur point de bornes prescrites :
Leur empire est sans fin comme il est sans limites.
Junon, dans son courroux si terrible aujourd'hui,
Plus juste désormais, deviendra leur appui.
Sa main avec la mienne, en largesses féconde,
Doit les rendre à jamais les arbitres du monde.
Telle est ma volonté. Dans la suite des temps,
De Mycène et d'Argos les nombreux habitants
Fléchiront sous le joug des neveux d'Assaraque,
Devenus souverains de Larisse et d'Ithaque.
De cet illustre sang je fais naître César
Qui, tenant la victoire enchaînée à son char,
Rendra plus grand encor l'antique nom de Jule,
Ce beau nom qui lui vient du magnanime lule.
L'Océan retient seul ses pas victorieux ;
Rien n'arrête sa gloire ; elle va jusqu'aux cieux
Et l'y précédera : conduit par vous, ma fille,
Il y viendra trouver sa divine famille,
Des dépouilles du monde augustement paré ;
Et de temples sans nombre il doit être honoré.
C'est alors qu'on verra des fureurs de la guerre
Respirer les humains, et régner sur la terre
Avec l'aimable paix, les mœurs, la piété,
La justice, la foi, l'honneur, la probité,
Doux cortège amené par un nouveau Romule
Que seconde Rémus, son frère et son émule.
Du temple de Bellone, image de l'enfer,
Son bras saura fermer les trois portes de fer :
Sur des faisceaux de traits la Discorde effarée,
D'une chaîne d'airain triplement entourée,
Grinçant ses dents d'acier, et de rage écumant,
Ébranle en vain les murs de son long hurlement. »
Ainsi Jupiter parle ; et Vénus se rassure.
Aussitôt à Carthage il dépêche Mercure,
Pour y remplir les cœurs de générosité
Et disposer Didon à l'hospitalité.
Des airs soudain le Dieu fendant l'immense plaine
Arrive d'un seul vol à la côte Africaine.
Ses ordres sont remplis avec zèle : à sa voix
La férocité fuit des murs Carthaginois
Et la Reine, aux Troyens désormais accessible,
Se trouve tout à coup plus humaine et sensible.
Mais Énée, accablé de mille soins rongeurs,
Du sommeil dans la nuit goûte peu les douceurs.
Dès que le jour paraît, il songe à reconnaître
Où l'ont jeté les vents, sur quels bords il peut être.
Ces lieux sont-ils déserts, ou sont-ils habités,
Ou des seuls animaux connus et fréquentés ?
Il veut s'en éclaircir. Au fond d'une anse obscure
Que couvrent mille pins de leur sombre verdure,
Ce chef toujours prudent dérobe à tous les yeux
Ses vaisseaux, ravis même à la clarté des cieux.
Puis, d'Achate suivi, dans le pays s'avance,
Son bouclier en main, et relevant sa lance. (14)
Déjà dans la forêt ils étaient enfoncés ;
Vénus à leur rencontre arrive à pas pressés.
D'une fille de Sparte elle avait la figure,
Le costume léger et la taille et l'armure.
Telle on peint Harpalice, aux rives du Strymon,
Sur un fougueux coursier devançant l'Aquilon.
L'air de ses blonds cheveux faisait jouer les tresses ;
À la manière aussi des belles chasseresses,
Son arc, négligemment, sur son dos demi-nu,
Avec son carquois d'or se croisait suspendu ;
Et les plis relevés de sa robe flottante
Laissaient voir du genou la blancheur éclatante.
« Guerriers, s'écria-t-elle, auriez-vous sur vos pas
Rencontré ma compagne ? Un dard arme son bras,
Un carquois son épaule ; autour d'elle ajustée
Flotte une peau de lynx brillamment tachetée.
Elle suivait de près un vieux cerf aux abois
Et faisait retentir de ses cris tous ces bois.
– Non, répondit Énée à sa mère inconnue.
Un si charmant objet n'a point frappé ma vue.
Je n'ai rien entendu. Daignez me pardonner,
Vous, à qui je ne sais quel nom je dois donner.
Rien n'appartient en vous à l'humaine faiblesse,
Et votre air, votre voix, tout est d'une Déesse.
Ne m'offririez-vous point la sœur du Dieu du jour,
Ou la plus belle au moins des Nymphes de sa Cour ?
Ô, qui que vous soyez, devenez-nous propice,
Et du sort envers nous modérez l'injustice.
Daignez m'apprendre enfin sous quel ciel, en quels lieux
Nous ont poussés les flots et les vents furieux.
Nous errons dans ces bois sans savoir où nous sommes ;
Tout nous est inconnu, le pays et les hommes.
Ma main prodiguera l'encens sur vos autels.
– Ces honneurs, réservés pour les seuls immortels,
Des humains, dit Vénus, ne sont point le partage. (15)
Des filles de Sidon c'est l'ordinaire usage
De chausser le cothurne et porter le carquois.
Vous foulez à présent le sol Carthaginois,
Que resserre en tout sens la Libye, habitée
Par un peuple sauvage, une horde indomptée.
Didon commande ici. Bientôt à vos regards
De la nouvelle Tyr vont s'offrir les remparts :
Didon les a fondés, fuyant un frère impie.
De grands et longs malheurs déjà l'ont poursuivie.
Leur peinture offrirait cent tableaux effrayants ;
Je vais en exquisser les traits les plus saillants.
Au prince le plus riche, à l'opulent Sychée
Par un heureux hymen elle était attachée ;
Elle avait, vierge encor, formé d'aussi beaux nœuds
Et le plus tendre amour les embrasait tous deux.
La mort, hélas ! trop tôt vint lui ravir son père,
Bélus qui consacra cette union si chère.
Tyr vit alors régner son fils Pygmalion,
Ce tigre forcené, ce féroce lion.
Entre Sychée et lui la plus terrible haine
Bientôt s'allume et croît : ô trop horrible scène !
Le barbare, en dépit des amours de sa sœur,
Déjà de ses trésors se croyant possesseur,
Quand Sychée en secret offrait un sacrifice,
Poussé par la vengeance et l'infâme avarice
Au pied des saints autels, sacrilège assassin,
Le surprend sans défense, et lui perce le sein,
Et, cachant avec soin ce meurtre abominable,
Berce d'un vain espoir sa veuve inconsolable.
Mais Sychée à ses yeux en songe s'est montré
Tel qu'au jour de sa mort, pâle et défiguré.
Il appelait Didon de sa voix expirante ;
Sa main lui découvroit sa poitrine sanglante,
Et le fatal autel, et le monstre inhumain
Dans l'ombre s'échappant, un poignard à la main. (16)
Il lui conseille donc une fuite soudaine.
De l'or, pour assurer sa retraite lointaine,
Connaissant le pouvoir, il lui marque les lieux
Où d'immenses trésors, cachés par ses aïeux,
Se dérobaient au jour et dormaient sous la terre.
Didon suit aussitôt cet avis salutaire
Et, sans perdre de temps, rassemble ses amis.
De son frère abhorré les nombreux ennemis,
Tous ceux qui le craignoient, embrassent sa fortune
Et, pour fuir le tyran, tous font cause commune.
On saisit des vaisseaux, on charge le trésor,
De Pygmalion même on emporte aussi l'or ;
Les navires bientôt s'éloignent du rivage ;
Et ce coup si hardi d'une femme est l'ouvrage.
Sous ce chef peu commun, l'on aborde en ces lieux
Où s'élèvent déjà des murs audacieux :
Vous allez admirer cette ville naissante,
Moins remarquable encor que sa Reine puissante. (17)
Mais, vous-mêmes guerriers, veuillez à votre tour
Me dire quel pays vous a donné le jour,
D'où vous êtes partis, où vous comptez vous rendre.
– Déesse, s'il fallait aujourd'hui vous l'apprendre,
Lui répondit Énée avec de longs sanglots
Et de douleur à peine articulant ces mots,
Si, de tous nos malheurs, que l'on ne pourra croire,
Il fallait vous tracer l'inépuisable histoire,
Et si de l'écouter vous étiez libre aussi,
La nuit, chassant le jour, nous surprendrait ici.
Nous sommes des Troyens ; Ilion nous vit naître :
Ce grand nom jusqu'à vous est parvenu peut-être.
De ce peuple fameux restes infortunés,
Errant de mers en mers sur les flots mutinés
Et jouets éternels des vents et des orages,
Nous nous trouvons par eux jetés sur ces rivages.
Énée est devant vous, lui qui, sage et pieux,
Est connu des mortels, et l'est aussi des Dieux.
Docile aux lois du sort, j'allais en Hespérie ;
J'espérais y trouver cette antique patrie
D'où sortirent jadis mes illustres aïeux,
Issus de Jupiter, de ce grand Roi des cieux.
Je suivais l'ordre enfin d'une auguste Déesse,
De Vénus.... de ma mère.... Où donc est sa tendresse ? (18)
Hélas ! de vingt vaisseaux sur les ondes lancés,
Sept me restent à peine, encor tout fracassés.
Repoussé de l'Europe et proscrit de l'Asie,
Me voilà donc errant aux déserts de Libye,
Sans appui, sans ressource, et du Ciel délaissé. » (19)
À ce mot jaillissant de son cœur oppressé,
Sa mère l'interrompt : « Non, non, s'écria-t-elle,
La fortune envers vous n'est pas aussi cruelle ;
Et dans Carthage enfin si vous êtes admis,
Les Dieux, n'en doutez point, sont encor vos amis.
Suivez donc ce chemin qui vous y fait descendre ;
Au palais de la Reine allez soudain vous rendre.
Des Augures si l'art n'est point trompeur et vain,
De tous vos compagnons le retour est certain :
D'un souffle heureux Zéphyre à l'instant vous ramène
Vos vaisseaux égarés sur l'orageuse plaine.
Voyez ces douze oiseaux, au plumage argenté,
Qu'un aigle dispersa dans l'air épouvanté, (20)
Joyeux d'être échappés à sa tranchante serre,
En ligne réunis, voler, raser la terre,
Se relever, tourner, baisser, se diviser,
Et sur le lieu choisi s'abattre et se poser.
Ces cygnes tremblent d'aise et leurs ailes frémissent ;
Leurs chants mélodieux à l'envi retentissent.
Par la tempête ainsi vos vaisseaux séparés
Arrivent dans le port, ou déjà sont entrés. »
Alors se retournant, sa tête rayonnante
D'un immortel éclat parut resplendissante ;
Dans les airs embaumés, de ses cheveux flottants
Une divine odeur s'exhale en même temps.
Sa robe sur ses pieds se déploya traînante
Et l'on vit la Déesse à sa marche imposante.
Énée en cet instant reconnaissant Cypris,
La rappelle en ces mots : « Ma mère, quoi ! d'un fils
Par des déguisements vous trompez la tendresse !
Pourquoi me fuir, hélas ! trop cruelle Déesse ?
Ah ! que ne pouvons-nous dans nos embrassements
Confondre de nos cœurs les doux épanchements ? »
Les deux Troyens pourtant s'avançaient vers Carthage.
Vénus dans le chemin les couvre d'un nuage
Et leur fait de vapeurs un vêtement épais,
Impénétrable aux yeux de tous les indiscrets,
Qui, s'ils les avaient vus, trop curieux sans doute,
Pouvaient les aborder et retarder leur route.
Puis, s'élevant en l'air, elle arrive à sa Cour,
À son heureux Paphos, doux et riant séjour,
Où l'encens le plus pur que produit l'Arabie,
Dans son temple azuré, cher à toute l'Asie,
Brûle sur cent autels jour et nuit allumés
Et d'odorantes fleurs sans cesse parfumés.
Parvenus au sommet d'une haute colline,
Qui sur la ville entière et s'élève et domine,
Ils découvrent soudain les ouvrages nouveaux.
Énée admire alors ces immenses travaux,
Ces portes, ces remparts, ces palais magnifiques
Remplaçant aujourd'hui les cabanes rustiques,
Et ces tours et ces forts qui montent jusqu'aux cieux,
Et ce grand mouvement d'un peuple industrieux.
Tout agit ; le travail partout se distribue.
On fait rouler des chars et marcher la charrue ;
Les arbres des forêts en poutres sont changés ;
Pour assembler les bois, des groupes sont rangés ;
Plus loin d'énormes blocs sont tirés des carrières ;
En longs berceaux ailleurs on façonne les pierres ;
Dans de creux fondements les uns semblent perdus ;
Les autres sur des toits dans les airs suspendus.
Là, dans le roc on voit cent colonnes taillées
Pour orner un théâtre avec goût travaillées ;
Ici, du port qu'on creuse assurant le repos,
On oppose un grand môle à la fureur des flots.
Dans un lieu plus paisible, on règle la police ;
Un Sénat fait des lois, et l'on rend la justice.
C'est ainsi qu'au soleil des beaux jours du printemps,
Dans des champs embaumés et de fleurs éclatants,
C'est avec cette ardeur que l'on voit les abeilles
De leur art tout divin préparer les merveilles,
Pomper les sucs exquis du tendre serpolet,
Conduire un jeune essaim de la rose à l'œillet.
L'on s'occupe à l'envi : les unes plus légères
Déchargent de leur poids les promptes ouvrières ;
Les autres, avec ordre au combat s'animant,
Repoussent les frelons, peuple lâche et gourmand ;
Celles-ci, pétrissant les substances sucrées,
Comblent du doux nectar les cellules dorées.
Le travail est partout ; et le riche butin
Exhale et porte au loin l'odeur pure du thym.
« Fortunés Tyriens, s'écrie alors Énée,
Vous fondez une ville, heureuse destinée !
Vous voyez s'élever de superbes remparts ;
Et de grands monumens naissent de toutes parts. »
En achevant ces mots, il entre dans Carthage :
Et, toujours (ô prodige) entouré du nuage,
Se mêle aux habitants, voit tout et n'est point vu.
Au milieu de la ville était un bois touffu :
Là les Phéniciens, poussés par la tempête,
D'un cheval, en creusant, découvrirent la tête :
Ce signe par Junon à leurs yeux fut montré
Comme un gage éternel, un présage assuré
Du grand nom qu'ils devaient s'acquérir dans la guerre
Et dans l'art précieux de cultiver la terre.
C'est dans ce même lieu que la Reine Didon
Élevait un grand temple à l'honneur de Junon.
Par des degrés de marbre on montait au portique ;
Vingt colonnes ornaient sa face magnifique ;
Et cinq portes de bronze, avec fracas roulant,
Ouvraient le temple saint, d'or pur étincelant.
Mais un objet nouveau, frappant les yeux d'Énée,
Flatta de quelque espoir son âme consternée :
Pour la première fois, il crut entrer au port,
Voir un terme à ses maux et s'adoucir le sort.
D'un œil intelligent, tandis que dans le temple,
En attendant la Reine, il observe et contemple
Les diverses beautés, les monuments des arts,
Vingt superbes tableaux soudain à ses regards
Présentent d'Ilion la mémorable histoire,
Et ces combats partout divulgués par la gloire.
Il reconnaît Priam, Achille, Agamemnon ;
Il s'arrête et s'écrie : « Ami, de notre nom
Où n'a pas pénétré l'éclat toujours durable ?
Voilà Priam… c'est lui… c'est ce Roi vénérable :
C'est son air de bonté sur son front répandu.
Il est donc en ces lieux un prix à la vertu ;
Et nos malheurs ici trouvent des cœurs sensibles.
Cher Achate, éloignons des souvenirs pénibles :
Notre salut naîtra du bruit de nos revers. »
Ses yeux se repaissaient de ces tableaux divers (21)
Et, des maux d'llion suivant la triste image,
De longs ruisseaux de pleurs inondaient son visage.
Ici, les Grecs fuyaient poursuivis par Hector ;
Là, distingué surtout par son aigrette d'or,
Achille, sur son char, au pied des murs de Troie,
Moissonnait sa jeunesse, à la terreur en proie.
Non loin, il reconnaît à ses pavillons blancs
L'infortuné Rhésus, que de ses bras sanglants
Diomède, la nuit, égorgeait dans sa tente,
Au milieu de sa troupe, en dormant, expirante.
Avant que du Scamandre ils eussent bu les eaux,
L'impétueux Ulysse enlevait ses chevaux. (22)
Dans un autre tableau, le jeune et beau Troïle,
Rival trop imprudent de l'invincible Achille,
Paroissait en son char, sur le dos renversé,
Portant au sein le fer dont il était percé.
Ses coursiers, dont encore il tenait une rêne,
L'emportaient, en courant, sur la sanglante arène :
Sa tête échevelée en la poudre traînait,
Et du dard meurtrier le bois la sillonnait. (23)
De Troyennes ailleurs une file pressée,
Se frappant la poitrine, et la tête baissée,
Au temple de Pallas se rendait tristement
Et lui portait en pompe un riche vêtement.
À leurs dons, à leurs vœux, la Déesse contraire
Détournait ses regards attachés sur la terre.
Achille, d'autre part, vendait au poids de l'or
Le corps défiguré du malheureux Hector,
Traîné trois fois autour des remparts de Pergame.
Énée, en frémissant jusqu'au fond de son âme,
Contemple ce héros, ce compagnon chéri,
Et ce front glorieux que la mort a flétri,
Et ces armes, ce char, ces dépouilles sanglantes,
Et Priam au vainqueur tendant ses mains tremblantes.
Il se trouve lui-même au milieu des combats,
Pressant les chefs des Grecs, et signalant son bras.
Il voit le noir Memnon déployer dans la plaine
Ses étendarts de pourpre et sa troupe Indienne.
Un bataillon léger s'y montre menaçant,
Armé de boucliers en forme de croissant ;
À sa tête brillait cette Reine Amazone,
Cette Penthesilée… on auroit dit Bellone.
Une ceinture d'or qui réfléchit le jour
De son sein découvert embrassait le contour ;
Vierge encore et comptant à peine quatre lustres,
Elle ose défier les chefs les plus illustres.
De peine et de plaisir tour à tour oppressé,
Tandis qu'à ces tableaux Énée était fixé,
Et dévorait des yeux la peinture vivante,
De grâce et de beauté Didon resplendissante
Avançait vers le temple à pas majestueux,
Et traînait après elle un cortège nombreux.
C'est ainsi qu'au milieu des belles Oréades,
Et guidant sur ses pas des groupes de Dryades,
Aux bords de l'Eurotas ou sur le mont Cynthus,
Se présente, en dansant, la sœur du blond Phébus.
Le carquois sur l'épaule et parée avec grâce,
Diane les éclipse et du front les surpasse.
Latone, en la voyant, sent un orgueil secret :
Telle, entre ses sujets, la Reine se montrait.
Dans le milieu du temple, au pied du sanctuaire,
Sous le superbe dôme, éclatant de lumière, (24)
Un trône s'élevait : Didon vient s'y placer ;
La garde autour se range et l'on peut avancer.
C'était-là qu'exerçant l'autorité civile
Elle-même réglait de sa naissante ville
Tous les travaux divers, conférait les emplois,
Jugeait les différends et proclamait ses lois.
Un concours d'habitants à l'instant se présente ;
Enée, au milieu d'eux, voit Anthée et Cloanthe,
Et Sergeste et plusieurs des chefs de ses vaisseaux
Que l'affreux ouragan dispersa sur les eaux
Et jeta loin de lui sur un autre rivage.
Il est saisi de joie : Achate la partage.
L'un et l'autre brûlaient de tomber dans leurs bras ;
La crainte les arrête et captive leurs pas.
Avant de se montrer, il leur semble plus sage
D'apprendre, à la faveur de l'utile nuage,
Quel motif les amène, et sur quel bord lointain
Ils ont laissé leur flotte, et quel est leur destin.
Ils venaient implorer les bontés de la Reine,
Et la foule avec bruit au temple les entraîne.
Le silence ordonné, dès qu'à ses pieds admis
De parler librement Didon leur eut permis,
Le plus âgé d'entr'eux, Ilionée, avance,
Et, d'un ton grave et noble, en ces mots il commence :
« O Reine, à qui le Ciel, par un rare bonheur,
De fonder un empire accorde ici l'honneur,
Et qui, par vos vertus, vos mœurs et vos lois sages,
Savez civiliser des peuplades sauvages,
Vous voyez devant vous des Troyens malheureux :
Ils osent réclamer votre appui généreux.
Sans cesse sur les mers battus par les orages,
Ils ont de vos États abordé les rivages ;
Mais, à peine échappés de la fureur des flots,
Des feux plus destructeurs menacent leurs vaisseaux.
Daignez nous préserver de ces flammes funestes :
D'un peuple ami des Dieux sauvez les tristes restes.
Non, il n'est point venu, pirate passager,
Pillant, enlevant tout, de butin se charger ;
Ou, le fer à la main, conquérant téméraire,
Sans nul droit envahir une terre étrangère.
Le rôle de pirate est trop vil à nos yeux ;
L'autre pour des vaincus serait trop orgueilleux.
Il est un lieu nommé par les Grecs Hespérie,
Du nom d'un ses Rois, aujourd'hui l'Italie,
Terre antique et féconde et riche d'habitants.
C'est là que nous tendions quand les fougueux Autans,
Assaillant nos vaisseaux et soulevant les ondes,
Précipitent ceux-ci sous les vagues profondes,
Ceux-là sur des écueils ou des rochers affreux,
Et dispersent le reste, et les moins malheureux.
Las de lutter en vain contre un Ciel en colère,
Nos navires brisés cherchaient à prendre terre.
Quels sont donc ces mortels sauvages, inhumains ?
De fer et de brandons tous ont armé leurs mains.
Du secourable bord, en ce danger extrême,
On nous dispute, hélas ! l'hospitalité même.
Et nous trouvons partout la menace et l'effroi.
Dans l'univers, ô Ciel ! est-il aucune loi
Qui puisse consacrer un si barbare usage ?
Au malheur, Libyens, si vous faites outrage,
Craignez les Dieux vengeurs, les Dieux protecteurs nés
Du juste qu'on opprime et des infortunés.
Énée est notre chef ; en justice, en vaillance,
Nul ne peut avec lui soutenir la balance.
Si le sort a sauvé ce Roi religieux,
Et s'il jouit encor de la clarté des Cieux,
Servez-le, grande Reine, et votre bienfaisance
N'aura pas de vains droits à sa reconnaissance.
Dans la Sicile encor nous avons des amis,
Des alliés puissans contre nos ennemis :
Fier avec les Troyens d'une tige commune,
Aceste à notre sort a lié sa fortune.
Notre désir se borne à prendre en vos forêts
Les rames et les mâts et les autres agrès ;
À tirer nos vaisseaux à sec sur le rivage,
Pour réparer des vents le trop fatal outrage.
Puis, si nous retrouvons nos compagnons perdus,
S'ils sont, avec Énée, à notre espoir rendus,
Du Latium soudain nous reprendrons la route
Que les Dieux, nos appuis, aplaniront sans doute.
Autrement, si les flots de la mer en courroux
Ont englouti, cher Prince, un héros tel que vous,
Si de revoir lule il n'est plus d'espérance,
D'Aceste nous irons retrouver l'assistance. »
Ilionée ainsi termine ce discours
Qu'un murmure flatteur accompagna toujours.
« Rassurez-vous, Troyens, leur répondit la Reine
D'un air majestueux, d'un ton de Souveraine.
D'un empire naissant les soins et les dangers
M'en font fermer l'entrée à tous les étrangers ;
De barbares partout je suis environnée.
Qui n'a pas entendu parler du noble Énée,
Des fils de Dardanus, du royaume de Tros,
Et de cette Ilion, et de tous ses héros,
Et des feux destructeurs de cette illustre ville,
Enfin de cette guerre en exploits si fertile ?
Du théâtre fameux de ces traits éclatants
La Phénicie et Tyr ne sont pas si distants,
Ni leurs peuples couverts d'une nuit si profonde
Pour ignorer des faits qui remplissent le monde.
Ne craignez donc plus rien pour vous, pour vos vaisseaux :
Qu'ils entrent dans mes ports, ou qu'ils sortent des eaux.
Soit que vous persistiez à gagner l'Hespérie,
Cette terre autrefois de Saturne chérie,
Soit que, vers la Sicile ayant tourné vos pas,
Il vous plaise d'Aceste aborder les États,
Rien ne vous manquera. Je veux en abondance
Vous fournir les secours qui sont en ma puissance.
Voulez-vous adopter mes domaines nouveaux ?
Troyens et Tyriens, tous me seront égaux :
Cette ville est la vôtre. Heureuse destinée
Si dans ces murs le Ciel vous ramenait Énée !
Je vais faire en tout lieu, par des envoyés sûrs,
Chercher s'il n'erre pas sur quelques bords obscurs,
Visiter mes forêts, mes rives, mes bourgades,
De la Libye enfin les dernières peuplades. »
Énée, encouragé par ces mots si flatteurs,
Brûlait de voir tomber son voile de vapeurs.
« Digne fils de Vénus », lui dit son cher Achate,
En qui même désir et même joie éclate,
« Ô quel bonheur ! voilà nos amis retrouvés ;
Voilà tous vos vaisseaux heureusement sauvés,
Hors celui qu'à nos yeux ont englouti les ondes :
Il est temps de sortir de nos ombres profondes. »
Comme il disait ces mots, le nuage s'ouvrit
Et, fuyant dans les airs, soudain les découvrit.
Énée alors parut éclatant de lumière :
Il avait l'air d'un Dieu. La Déesse, sa mère,
Sur ses cheveux flottants, son front et tous ses traits
Avait de la jeunesse imprimé les attraits
Et rempli ses yeux noirs du feu le plus aimable.
Tel brille d'un éclat à peine comparable
L'albâtre de Paros et l'ivoire poli
Que des cadres d'or pur ont encore embelli. (25)
Chacun est stupéfait, en croit ses yeux à peine.
Le Héros s'approchant ainsi parle à la Reine :
« Ce Troyen, cet Énée, objet de vœux si chers,
Le voici devant vous, sauvé des flots amers.
Vous seule avez pitié des désastres de Troie
Et des maux infinis dont nous sommes la proie.
Dévoués au malheur, errant, manquant de tout,
Reste échappé des Grecs et poursuivi partout,
Près de vous nous trouvons un secourable asile ;
Vous daignez nous offrir vos états, votre ville ;
Au rang de vos sujets vous voulez nous compter ;
De bienfaits aussi grands comment nous acquitter ?
Dans un cœur satisfait trouvez leur récompense :
Je vous charge, grands Dieux, de ma reconnaissance,
Dieux qui savez priser la sainte humanité,
Dieux rémunérateurs de l'hospitalité.
Honneur du siècle, honneur du lieu qui vous vit naître
Et des heureux parents qui vous ont donné l'être,
Tant qu'aux mers on verra les fleuves accourir
Et dans l'azur des cieux les astres resplendir,
Ô Reine, vos bontés, votre nom, votre gloire,
Partout où je serai, vivront dans ma mémoire. »
En achevant ces mots, d'un air affectueux
D'llionée il prend le bras respectueux,
Le serre d'amitié ; puis il passe à Sereste,
Sans oublier Gyas et Cloanthe et Sergeste.
La Reine à cet aspect, dans le premier instant,
Ressentit quelque trouble ; enfin, se remettant,
« Magnanime Héros, faut-il, répondit-elle,
Que la fortune ainsi soit aveugle et cruelle ?
Quoi c'est vous, que, d'Anchise issu de Dardanus,
Aux bords du Simoïs eut l'auguste Vénus !
Vous que porte en ces lieux une tempête affreuse !
C'est vous que d'accueillir je suis assez heureuse !
Combien de fois d'Énée on entretint Didon !
Chassé de son pays, Teucer vint à Sidon.
Dans Chypre il projetait de fonder une ville ;
Mon père avait conquis et ravagé cette île.
Teucer attendait tout de sa protection.
C'est par lui que j'appris les malheurs d'Ilion, (26)
Par lui que je connus tous les Rois de la Grèce ;
Et d'Hector et de vous il me parlait sans cesse ;
Quoique votre ennemi, des Troyens valeureux
Sans cesse il exaltait les efforts généreux,
Et même de vos Rois se vantait de descendre.
Guerriers, à mes désirs hâtez-vous de vous rendre ;
Et puissiez-vous ici trouver un heureux port !
J'ai senti, comme vous, l'injustice du sort ;
Après mille périls soutenus d'un œil ferme,
Sur ces bords, à la fin, j'en rencontre le terme.
Mais j'appris du malheur, ce maître rigoureux,
À venir au secours de tous les malheureux. »
La Reine en son palais emmène alors Énée.
Et, pour mieux célébrer cette heureuse journée,
Elle ordonne aussitôt que, sur tous les autels,
L'encens fume en l'honneur des puissants Immortels. (27)
Puis soudain elle envoie à la flotte Troyenne
Cent animaux chargés d'une éclatante laine,
Avec un nombre égal de chevreaux bondissants,
Et, de cent porcs suivis, (28) vingt taureaux mugissants ;
Elle y joint des tonneaux d'un Chypre délectable,
Qui des Dieux, dans l'Olympe, eût égayé la table.
Un splendide banquet se prépare au-dedans :
De la pourpre de Tyr cent tapis éclatants
Étalent sur les lits leur riche broderie ;
Les buffets sont chargés d'immense argenterie ;
Et mille vases d'or, avec art travaillés,
Présentent en relief, aux yeux émerveillés,
Des aïeux de Didon la belle et longue histoire.
Tout le palais enfin brille, plein de sa gloire.
Énée en grande hâte (à son cœur paternel
Tout délai, tout retard eût semblé criminel)
Dépêche aux sept vaisseaux son Achate fidèle,
Pour porter à son fils cette heureuse nouvelle,
À son fils, de ses soins objet tendre et constant.
Il veut que, dans Carthage, Ascagne, au même instant,
Vienne offrir tous les dons qu'à la Reine il destine,
Et qu'il sauva de Troie, au sein de sa ruine :
Et ce manteau de pourpre où des courants de fleurs
Se nuancent en or de diverses couleurs ;
Et ce voile azuré dont des feuilles d'acanthe
Dessinent le contour en soie éblouissante ;
Merveilleux ornements, présent vraiment royal
Que reçut de sa mère, au banquet nuptial,
Et qu'apporta dans Troie, en fuyant de Mycène,
L'auteur de tant de maux, la trop coupable Hélène.
À ces riches objets on devait joindre encor
Le sceptre d'Ilione, et sa couronne d'or
Brillante de saphir, de rubis et d'opale,
Et son collier où luit la perle orientale.
Achate sur le champ, d'obéir empressé,
Part, et vers les vaisseaux se rend à pas pressé.
Mais Vénus imagine un nouveau stratagème :
Sous la taille, les traits, l'air d'Ascagne lui-même,
Elle veut qu'à sa place aujourd'hui Cupidon
Apporte et vienne offrir les présents à Didon ;
Et qu'alors, se glissant jusqu'au fond de son âme,
Il allume en son sein la plus ardente flamme. (29)
Elle craint pour Énée un funeste retour,
Ces changemens subits, si communs à la Cour,
Des fourbes Tyriens l'ordinaire inconstance
Et de Junon surtout l'implacable vengeance.
Sa frayeur redoublant à la fuite du jour,
Elle appelle aussitôt et fait venir l'Amour.
« Ô mon fils, vous ma force et mon pouvoir suprême,
Qui du grand Dieu tonnant défiez le bras même,
Dont les traits sont plus sûrs, votre mère aujourd'hui,
Mon cher fils, lui dit-elle, implore votre appui.
Vous savez, sur les mers, de votre frère Énée
Quels sont les longs travaux, l'errante destinée ;
Vous connaissez Junon, ardente à son malheur,
Et vous avez souvent gémi de ma douleur.
La Reine de Carthage, à présent secourable,
Lui prodigue en sa Cour un accueil favorable.
Mais comment, pour sa troupe et pour ses jours sacrés,
Ne pas craindre des lieux à Junon consacrés ?
Cette sombre Déesse, inflexible en sa haine,
Sans doute y tramera quelque perfide scène.
Il faut la prévenir ; il faut que, dans son coeur,
Pour lui Didon éprouve un attrait si vainqueur
Qu'en dépit de Junon son âme au sort d'Énée
Soit par les nœuds d'amour fortement enchaînée.
Tel est donc mon projet ; et voici les moyens.
lule, mon amour et l'espoir des Troyens,
Appelé par son père, à ses ordres docile,
Doit venir à Didon apporter dans sa ville
Des présents d'un haut prix, que les flots irrités
Et d'llion brûlant les feux ont respectés.
Du plus profond sommeil je ferme sa paupière,
Et je l'emporte alors sur les monts de Cythère,
Ou le cache à Paphos dans quelque bois sacré.
Il est bon que de lui mon plan soit ignoré,
Qu'il ne soit pas surtout troublé par sa présence.
Vous, mon fils, à l'instant, prenez sa ressemblance ;
Cette nuit seulement, il suffit à Vénus,
Empruntez tous ses traits, de vous ils sont connus.
Et lorsque, du banquet Bacchus doublant la joie,
Didon, la coupe en main, à l'allégresse en proie,
Vous serrant dans ses bras sur son sein demi-nu,
Couvrira de baisers votre front ingénu,
Versez tous vos poisons dans ses veines brûlantes
Et plongez en son coeur vos flèches triomphantes. »
De sa mère l'Amour a rempli le dessein :
Ses ailes qu'il détache ont disparu soudain ;
Il sourit, et d'lule adoptant la figure
Il imite et son port et sa légère allure.
Vénus, sur son Ascagne épanchant des pavots,
Le couche entre ses bras, l'endort, et dans Paphos
Le transporte aussitôt ; et, sur un lit de rose,
À l'ombre d'un lilas, mollement le dépose. (30)
Par Achate conduit cependant Cupidon
Se présente, chargé du magnifique don.
Sous un superbe dais où l'or pur étincelle,
Dans ce même moment, plus brillante et plus belle,
Didon au lit d'honneur venait de se placer.
Énée à ses côtés avait dû s'avancer ;
Et, plus bas, sur des lits de pourpre Tyrienne,
De front, on admirait la jeunesse Troyenne.
Des esclaves, parés d'un costume élégant,
Présentaient à laver dans des bassins d'argent,
Tiraient le pain doré des corbeilles de nattes
Et brûlaient des parfums aux pieds des Dieux Pénates.
Cent modestes beautés et cent jeunes garçons,
Empressés au service, aimables échansons,
De coupes de vermeil et de vins délectables
Et de mets, à l'envi, couvraient toutes les tables.
Vingt lustres suspendus, des cristaux colorés (31)
Réfléchissaient l'éclat sur les lambris dorés
Et leurs torrents de feux, qui remplissent la salle,
Du jour le plus brillant rendent la nuit rivale.
Les nobles de Carthage à la cour attachés
En face des Troyens se distinguaient, couchés
Sur des tapis de soie ornés de broderies.
Remplissant à l'entour de vastes galeries,
Les Tyriens joyeux en foule étaient présents.
Tous à la fois d'Énée admirent les présents,
Du manteau de Léda la richesse éclatante
Et le voile bordé par des feuilles d'acanthe.
Mais le charmant Iule a fixé tous les yeux :
L'éclat de ses regards et son port gracieux,
Tout intéresse en lui, tout plaît et tout attire,
Et la Reine surtout le contemple et l'admire.
Prélude des tourments qui vont la dévorer,
Un feu vif en son cœur commence à pénétrer.
La beauté des présents parfois distrait sa vue :
Iule la rappelle à l'instant plus émue.
D'abord au cou d'Énée il saute tout joyeux
Et d'un père apparent il comble ainsi les vœux.
Puis, allant vers Didon, la salue avec grâce.
La Reine lui sourit, le caresse, l'embrasse,
Le serre sur son sein… Trop malheureuse, hélas !
Tu ne sais point quel Dieu tu presses dans tes bras.
Le perfide ! par lui l'image de Sychée
Est insensiblement de son âme arrachée ;
Et sa flamme subtile a déjà rallumé
Un cœur depuis longtemps au tendre amour fermé.
Vers la fin du banquet, des coupes agrandies
S'offrent, d'un vin brillant jusqu'au sommet remplies :
Des guirlandes de fleurs en couronnaient les bords
Et le nectar fumeux pétillait au dehors. (32)
De longs éclats de joie au même instant jaillissent,
Et du vaste palais les voûtes retentissent.
Didon saisit la coupe où, dans l'or incrustés,
Cent diamants dardaient leurs feux de tous côtés,
De l'antique Bélus cette coupe sacrée
Pour des libations par ses fils consacrée.
Elle-même l'emplit ; et soudain vers les Cieux
Elle élève avec elle et ses bras et ses yeux.
Dans la salle aussitôt il règne un grand silence,
Et ce vœu solennel de son âme s'élance : (33)
« Ô vous qui présidez à l'hospitalité,
Puissant Maître des Dieux, fasse votre bonté
Que ce jour, finissant sous un heureux auspice,
Soit aux Phéniciens comme aux Troyens propice
Et rendez-le encor cher à nos derniers neveux !
Bacchus, et vous Junon, favorisez ces vœux.
Et nous tous qu'en ce lieu cette fête rassemble,
Soyons par l'amitié toujours unis ensemble. »
Sa main, légèrement, sur la table, à ces mots,
De la coupe inclinée épanche quelques flots,
L'approche de sa bouche, y goûte, et de la boire
Remet à Bitias tout le soin et la gloire :
Bitias prend la coupe et la vide à l'instant
Et s'inonde d'un trait du nectar éclatant.
Un si puissant exemple entraînant l'assemblée,
Des convives joyeux l'allégresse est doublée.
D'un endroit élevé cependant Iopas
Reproduisait les chants que lui transmit Atlas,
Ces chants divins, toujours sûrs de plaire et d'instruire,
Et les accompagnait des accords de sa lyre.
Il chantait du Soleil le vaste mouvement,
Et de Phébé, sa sœur, l'éternel changement,
Et des astres divers l'influence féconde ;
L'origine des Dieux, la naissance du monde,
Les animaux sortant des mains du Créateur,
L'homme, en recevant l'être, adorant son auteur ;
Quelle cause produit les vents et les orages,
Comment la foudre éclate au milieu des nuages ;
Pourquoi les jours, pressant ou suspendant leur cours,
En été sont si longs, en hiver sont si courts. (34)
Les Tyriens ravis à ces chants applaudissent
Et les Troyens ensuite à leurs transports s'unissent,
Célébrant Iopas ensemble et tour à tour.
Mais buvant à longs traits les poisons de l'Amour,
Des sons harmonieux la Reine peu frappée,
Du noble fils d'Anchise était plus occupée ;
Sans cesse lui parlait, et reparlait encor
Tantôt du bon Priam, tantôt du brave Hector ;
L'interrogeait cent fois sur Ajax, sur Atride,
Quels étaient les chevaux enlevés par Tydide,
Quelles armes portait l'infortuné Memnon,
Qui put brouiller Achille avec Agamemnon. (35)
« Mais remontant, dit-elle, aux faits dès l'origine,
Cher hôte, d'Ilion peignez-nous la ruine,
Et la ruse des Grecs si fatale aux Troyens,
Et les malheurs affreux de vos concitoyens ;
Et surtout offrez-nous, dans vos courses diverses,
L'intéressant tableau de vos longues traverses. »
CHANT II
Tout le monde se tait ; et chacun sur Énée
Dirige et tient sa vue avidement tournée.
Le Héros, avec grâce élevé sur son lit,
En ces mots, à l'instant, commence son récit :
Pourquoi, pourquoi faut-il, ô Reine généreuse,
Vous montrer de nos maux l'image douloureuse,
L'opulent Ilion par les Grecs dévoré,
Son empire détruit et son roi massacré ?
De sa chute victime et témoin déplorable,
En dois-je retracer l'histoire lamentable ?
Les plus cruels des Grecs, entendant nos malheurs,
Seraient même forcés de répandre des pleurs.
Déjà l'humide Nuit, abaissant les étoiles,
Nous invite au sommeil en déployant ses voiles.
Si tel est cependant votre pressant désir
D'apprendre sous quels coups Pergame a dû périr,
Malgré la juste horreur que sa fin me rappelle,
À votre ordre ma voix ne sera point rebelle. (1)
Après dix ans d'un siège aux Grecs toujours fatal,
Leurs chefs font élever un énorme cheval : (2)
Les rochers sont moins hauts. Pour leur retour en Grèce,
Ils en font à Minerve une offrande traîtresse.
C'est un vœu simulé dont ils sèment le bruit ;
Et tous semblent céder au sort qui les poursuit.
Mais les plus valeureux que le choix détermine
S'enfoncent dans les flancs de l'aveugle machine ;
En son ventre profond avec eux renfermés,
De nombreux bataillons se cachent tout armés.
Il est vis-à-vis Troie une île abandonnée ;
Lorsque Priam régnait, elle était fortunée ;
Ténédos est son nom ; les vaisseaux dans son sein
Ne trouvent aujourd'hui qu'un abri peu certain.
Les Grecs, sur l'autre bord de cette île déserte
Se cachant à nos yeux, méditaient notre perte ;
Et nous, ivres de joie et bénissant ce jour,
Les croyons pour Argos embarqués sans retour.
Les portes s'ouvrent donc ; à sortir on s'empresse.
Tout le peuple se livre au désir qui le presse.
On aime à voir les lieux par les Grecs désertés,
Leur camp abandonné, les bords qu'ils ont quittés :
Là campait, disait-on, cet Achille homicide,
Là Teucer (3), et plus loin cet Ulysse perfide ;
Ici leurs nefs offraient une forêt de mâts ;
Et là le plus souvent s'engageaient les combats.
Chacun, fixant surtout la machine fatale,
Admire de ce don la masse colossale.
Thymoete le premier, soit lâche trahison,
Soit ascendant vainqueur du destin d'Ilion,
« Il lui faut en nos murs, dit-il, donner entrée,
Et placer dans le fort cette offrande sacrée. »
Mais Capys, Idamas, tous les Troyens prudents
Ordonnent d'allumer sous lui des feux ardents,
Ou de l'abandonner à la fureur des ondes,
Ou de sonder au moins ses entrailles profondes :
Entre les deux partis on reste suspendu.
Du fort, en ce moment, à grands pas descendu,
L'ardent Laocoon, en s'écriant, s'avance :
« Malheureux citoyens, quelle est votre démence ?
Croyez-vous pour toujours les ennemis absents,
Ou que les dons des Grecs soient des dons innocents ?
N'apprendrez-vous jamais à mieux connaître Ulysse ?
Ce cheval, croyez-moi, cache quelque artifice :
Ou son ventre contient des bataillons armés,
Ou des feux destructeurs s'y trouvent renfermés ;
Soit pour battre nos murs ou dominer la ville,
Ce monstre aux ennemis peut devenir utile.
Quoi qu'il en soit, des Grecs gardez-vous en tout temps :
Je les crains, et surtout lorsqu'ils font des présents. » (4)
Il dit et dans le sein de l'horrible machine
Il lance, avec effort, sa longue javeline :
L'œil a peine à la suivre ; elle part en sifflant
Et,pénétrant le bois, elle y reste en tremblant. (5)
Du cheval, à ce coup, les entrailles gémirent
Et ses flancs caverneux longtemps en retentirent.
Poussés par cet exemple, et tous, la hache en main,
Nous devions à l'envi les enfoncer soudain.
Ô palais de nos Rois, ô superbe Pergame,
Vous n'auriez point été dévorés par la flamme.
Je vous verrais encor ; mais nos esprits troublés
Par le sort et les Dieux étaient trop aveuglés.
Des bergers cependant, avec des cris de joie,
Amènent à Priam une nouvelle proie. (6)
C'était un jeune Grec, étroitement lié,
Qui, pour servir les siens, s'était sacrifié.
Pour mieux couvrir encor son lâche stratagème,
Le traître à ces bergers s'était offert lui-même.
À livrer Troie aux Grecs il était préparé,
Ou bien à supporter un trépas assuré.
Pour le voir aussitôt la jeunesse en tumulte
Se rassemble, l'entoure et le raille et l'insulte. (7)
Reine, les Grecs ici vont se montrer à vous :
Par le crime d'un seul vous les connaîtrez tous.
Dès que notre captif, effrayé, sans défense,
Eut promené ses yeux sur cette foule immense ;
Il s'arrête, et s'écrie : « Hélas ! dans quel séjour,
Sur quelle mer encor pourrai-je voir le jour ?
J'ai perdu tout asile en ma triste patrie ;
Les Troyens irrités s'arment contre ma vie ;
Malheureux ! » Cette plainte attendrit tous les cœurs.
On s'apaise : l'on veut connaître ses malheurs ;
On l'exhorte à l'instant d'en raconter l'histoire,
Ce qu'il sait, quel il est, et si l'on peut le croire.
« Je vais, dit-il alors, bannissant tout effroi,
Vous exposer ici la vérité, grand Roi :
J'en conviendrai d'abord ; la Grèce m'a vu naître ;
Sinon est misérable, il ne fut jamais traître.
Peut-être Palamède issu du grand Bélus, (8)
Sa gloire, ses malheurs des Troyens sont connus.
Il condamnait la guerre : excités par Ulysse,
Les Grecs l'ont fait périr, et sur un faux indice.
À présent on le pleure : il était innocent.
J'étais à ce guerrier joint par les nœuds du sang.
J'avais un père en lui ; le mien dans l'indigence
Sous ses ordres ici m'envoya dès l'enfance.
Ah ! tant qu'il gouverna les Grecs pour leur bonheur,
Je sus moi-même aussi mériter quelque honneur.
Mais depuis que le fourbe et le parjure Ulysse,
Par le plus noir complot, eut tramé son supplice,
(Je n'en impose point : ces faits sont avérés)
Je traînai dans le deuil mes jours désespérés.
Privé d'un tendre ami, d'un protecteur, d'un père,
Je frémissais… enfin je ne sus pas me taire :
Je jurai hautement de venger son trépas
Si la victoire en Grèce un jour portait mes pas.
J'allumai par ces cris une haine implacable.
Voilà de mes malheurs la source inépuisable.
Depuis ce temps, Ulysse, acharné contre moi,
A rempli tous mes jours d'amertume et d'effroi.
Artifice, soupçon, mensonge, calomnie,
Tout fut bon pour me perdre, et servir sa furie.
Il n'eût point de repos que Calchas… Mais, hélas !
À quoi bon ce récit ? Vous voulez mon trépas.
Sans doute, tous les Grecs ont droit à votre haine ;
Je le suis ; il suffit : j'en dois porter la peine.
Vengez-vous… Ménélas, Ulysse, Agamemnon,
Paieraient bien cher la mort du malheureux Sinon. »
Ces mots de son récit font désirer le reste.
Nous ignorions des Grecs jusqu'où va l'art funeste.
On l'engage à poursuivre : il affecte la peur,
Et de la vérité prend le masque trompeur.
« Les Grecs lassés, dit-il, d'un sort toujours contraire,
Résolurent souvent d'abandonner la guerre.
Eh ! que ne l'ont-ils fait ? Mais les vents et les flots
Soulevés chaque fois repoussent leurs vaisseaux.
Quand ce cheval surtout montra sa tête altière,
L'air en feu retentit des éclats du tonnerre.
Du prodige effrayés, nous envoyons soudain
Consulter d'Apollon l'oracle trop certain.
Du fond du sanctuaire auguste, impénétrable,
Sortit cette réponse horrible, épouvantable :
Quand vous vîntes à Troie, un sang pur répandu,
Grecs, apaisa des vents le courroux suspendu ;
Le sang d'un Grec encor, offert en sacrifice,
Doit à votre retour rendre le Ciel propice.
Dès qu'on eut divulgué cet oracle cruel,
Chacun sentit son cœur glacé d'un froid mortel
Et trembla que le Dieu ne demandât sa tête.
Ulysse avec grand bruit, comme en un jour de fête,
Entraîne alors Calchas, et veut que parmi nous
Il désigne l'objet du céleste courroux.
On m'annonça dès lors ma perte inévitable,
Et de mon ennemi l'artifice exécrable.
Sans s'expliquer pourtant, et chez lui confiné,
Calchas garde neuf jours un silence obstiné ;
Mais à la fin vaincu par les clameurs d'Ulysse,
Il le rompt : et c'est moi qu'il destine au supplice.
Chacun y consentit, et sans peine sur moi
Vit retomber le coup qu'il redoutait pour soi.
L'affreux jour approchait : pour mon front préparées
L'on disposait déjà les guirlandes sacrées.
À la mort, j'en conviens, j'ai dérobé mes pas :
J'ai brisé les liens qui captivaient mes bras.
À la faveur enfin d'une nuit ténébreuse,
J'ai gagné d'un marais la retraite fangeuse ;
Et là, tremblant d'effroi, caché dans les roseaux,
J'attendais que le vent emportât nos vaisseaux.
Je n'ai donc plus d'espoir de revoir ma patrie,
Mon père, mes enfants, mon épouse chérie !
Peut-être, de ma fuite ardents à les punir,
Les Grecs, au lieu de moi, vont les faire périr.
Hélas ! au nom des Dieux qui vengent le parjure,
Et des sacrés garants de la foi la plus pure,
Ayez pitié des maux d'un mortel malheureux
Qui ne mérite point un sort si rigoureux. »
Attendris par ses pleurs, nous lui donnons la vie :
On ôte de ses mains la chaîne qui les lie.
Priam ainsi l'ordonne ; il lui parle en ces mots :
« Qui que tu sois, oublie et les Grecs et tes maux :
Sois Troyen ; je t'adopte. Hé bien ! réponds sans feinte :
Qu'annonce ce cheval ? Est-ce une offrande sainte ?
Un instrument de guerre ? À quel but, en fuyant,
Les Grecs ont-ils construit ce colosse effrayant ? »
À ce discours du Roi, comblant la perfidie,
Le traître lève au Ciel un bras libre, et s'écrie :
Je vous prends à témoins, redoutables autels,
Saintes divinités, et vous feux éternels,
Glaive affreux dont j'ai fui le tranchant trop funeste,
Bandeaux que j'ai portés, oui, c'est vous que j'atteste.
Au malheureux Sinon, sans doute, il est permis
De regarder les Grecs comme ses ennemis,
D'annoncer à Priam les secrets qu'ils lui cachent,
De rompre à son pays tous les nœuds qui l'attachent.
Sans doute, il a le droit de servir les Troyens :
Il n'a plus aujourd'hui d'autres concitoyens.
À quels titres encor tiendrait-il à la Grèce ?
Mais surtout gardez-lui votre sainte promesse, (9)
Prince ; vous le devez aux grandes vérités
Dont sa bouche à l'instant va payer vos bontés.
Dans Minerve toujours remplis de confiance,
Les Grecs sur son appui fondaient leur espérance,
Mais de son temple pur hardis profanateurs,
Et du Palladium insolents ravisseurs,
L'auteur de tout forfait, le sacrilège Ulysse,
Et Diomède enfin, son criminel complice,
Ayant osé toucher de leurs sanglantes mains
Et la chaste Déesse et ses ornements saints,
Dès lors à leurs projets Pallas toujours contraire
Leur fit sentir le poids de sa juste colère :
Elle en donna surtout des signes non suspects.
À peine sa statue est dans le camp des Grecs,
De feux ardents soudain ses yeux étincelèrent,
Des gouttes de sueur de ses membres coulèrent.
D'elle-même trois fois, chose effrayante à voir !
En fureur vers le ciel on la vit se mouvoir,
Et, soulevant sa lance avec un bruit horrible,
Agiter par trois fois son égide terrible.
Calchas en fut témoin : le Ciel est irrité,
S'écria-t-il soudain, lui-même épouvanté ;
Il faut quitter ces bords et, par des sacrifices,
Obtenir dans Argos de plus heureux auspices ;
Autrement Ilion ne peut être détruit.
Si les Grecs vers Mycène ont vogué cette nuit,
C'est donc pour y chercher des Dieux plus favorables ;
C'est pour y rassembler des forces redoutables.
Puis, repassant les mers, et ramenant Pallas,
Ils viendront, c'est ainsi que l'ordonne Calchas,
Surprendre tout à coup votre ville forcée.
Pour calmer cependant la Déesse offensée,
Et du Palladium qu'ils gardent avec eux
Expier, en partant, le rapt trop odieux,
Ils ont dû fabriquer cette machine énorme.
Le Grand Prêtre a voulu que telle en fût la forme,
Et que, dans sa hauteur, vaste et prodigieux,
Le don fait à Pallas se portât vers les cieux,
De peur que dans vos murs il n'eût un jour entrée,
Et de Pergame encor n'assurât la durée.
Si jamais, a-t-il dit, d'une coupable main
Vous osiez attenter à ce présent divin,
Puisse tomber sur lui ce présage effroyable !
Ce serait d'Ilion la perte inévitable.
S'il pouvait, au contraire, entrer dans vos remparts,
Au milieu de la Grèce, un jour de toutes parts,
On verrait, à l'envi, fondre l'Asie entière,
Et faire de Mycène un bûcher funéraire. »
On le crut : ses soupirs, ses serments redoublés,
Ce récit vraisemblable et ses pleurs simulés,
Tout des Troyens trompa la candeur ordinaire.
Un traître acheva donc ce que n'avaient pu faire
Achille, Diomède, Ajax, mille vaisseaux,
Tous les Grecs conjurés, et dix ans de travaux.
Mais, à nos yeux surpris et glacés d'épouvante,
Un objet plus affreux à l'instant se présente.
Aux autels de Neptune immolant un taureau (9 bis.)
Déjà Laocoon lui plongeait le couteau :
Deux serpents monstrueux, les cieux mêmes en pâlissent,
Paraissent tout à coup sur les flots qu'ils franchissent.
Je sens d'horreur encor mon cœur en palpiter.
Vers la rive de front on les voit se porter.
Leur poitrail écailleux fend l'onde frémissante
Que surmonte leur tête enflammée et sanglante.
Le reste de leurs corps, en replis tortueux,
Sur la vague s'étend et se traîne après eux.
La mer écume et gronde. Ils touchent au rivage.
Leurs yeux remplis de sang étincellent de rage,
Et, dardant à l'envi leurs aiguillons fumants,
Ils poussent dans les airs d'horribles sifflements.
Tout fuit, tremblant et pâle. Ils vont droit au Grand-Prêtre.
De ses deux fils d'abord ardents à se repaître,
S'enlaçant à l'entour de leurs corps expirants,
Ils mettent en lambeaux leurs membres palpitants.
Leur père infortuné, que son amour immole,
Armé d'un fer vengeur, se précipite et vole.
Il est saisi lui-même et, par eux entouré,
Deux fois dans leurs replis son corps est resserré ;
Et deux fois embrassant sa poitrine pressée,
Au-dessus de son front leur tête s'est dressée.
Souillé d'un noir venin à grands flots répandu,
Le malheureux Pontife, en vain, d'un bras tendu,
S'efforce de briser ces nœuds inséparables.
Il pousse vers le ciel des cris épouvantables,
Tel mugit un taureau fuyant l'autel sacré
Où sa tête a reçu le coup mal assuré.
Les serpents, apaisés par leur triple victime,
Du mont cher à Pallas gagnent enfin la cime ;
Aux pieds de la Déesse, et sous son bouclier,
Dans son temple tous deux vont se réfugier.
On est alors saisi d'une frayeur nouvelle.
Le Grand-Prêtre, dit-on, envers les Dieux rebelle,
A justement subi le trépas mérité,
Pour avoir violé, par son impiété,
Du cheval de Pallas le divin privilège
Et lancé dans ses flancs une arme sacrilège.
A l'envi tout s'écrie : « Il faut dans la cité
L'introduire avec pompe, et de la Déité
Conjurer le courroux par de vives prières. »
Aussitôt on abat des murailles entières.
Dans le cou du cheval des câbles sont passés
Et des essieux roulants sous ses pieds sont placés.
Chacun met à l'ouvrage une main animée.
Le colosse fatal, qui portait une armée,
Franchit enfin nos murs. Des vierges à l'entour
Et de jeunes garçons inconnus à l'Amour
Chantent des hymnes saints, et leur troupe timide
Veut aider à traîner la machine perfide.
Elle entre enfin ; elle entre ; et semble menacer.
C'est ainsi qu'en la ville on la voit s'avancer.
Ô fameux Ilion, ô ma chère patrie,
Ô des Dieux autrefois demeure si chérie !
En traversant les murs, quatre fois s'arrêta
La masse ; et dans ses flancs quatre fois éclata
Le bruyant cliquetis des armures heurtées. (10)
Nos troupes cependant n'en sont point arrêtées ;
Et dans la citadelle une aveugle fureur
Nous fait placer enfin le monstre plein d'horreur.
Pour annoncer nos maux, de la triste Cassandre
La prophétique voix alors se fit entendre.
Elle nous les prédit : mais à tous ses discours
Depuis longtemps un Dieu nous avait rendus sourds.
Insensés qui touchions à notre heure dernière,
Nous couronnons de fleurs l'offrande meurtrière
Et les temples des Dieux, de festons décorés,
D'un peuple prosterné sont en foule entourés. (10 bis.)
Mais le soleil fait place à la Nuit qui s'avance. (11)
Elle arrive à plein vol, et de son ombre immense
Enveloppe le ciel et la terre et les flots
Et des perfides Grecs les ténébreux complots.
Les Troyens au sommeil, de pavots trop prodigue,
Abandonnent leurs sens épuisés de fatigue.
De Ténédos déjà tous les Grecs revenus
S'approchaient de ces bords qui leur étaient connus.
Le vent à leur retour, la nuit, tout fut propice ;
La lune, en se cachant, fut même leur complice.
Sur le vaisseau du roi l'on élève un fanal :
À ce signal, Sinon du monstrueux cheval
Aux Grecs qu'il enfermait ouvre soudain les portes :
Il vomit aussitôt leurs sinistres cohortes.
De leur sombre prison Machaon, Athamas,
Thoas et Sthénélus, Thessandre et Ménelas
Ulysse au coeur de fer, l'ardent Néoptolème,
Epéus, inventeur du fatal stratagème,
À l'aide d'un long câble, en glissant, descendus,
Dans la ville à grands pas sont bientôt répandus.
Troie était dans le vin et le sommeil plongée :
Partout, sans résister, la garde est égorgée.
Et le reste des Grecs, qui s'approchait sans bruit,
Dans nos remparts ouverts est par eux introduit.
Le doux sommeil alors, ce présent salutaire
Qu'aux mortels malheureux les Dieux ont daigné faire,
Prodiguant sans mesure un tranquille repos,
Commençait à verser l'oubli de tous les maux.
Je crus voir devant moi paraître Hector lui-même, (12)
Triste, baigné de pleurs, abattu, pâle et blême,
Tel qu'on le vit jadis quand d'un cruel vainqueur
Son corps traîné trois fois éprouva la fureur.
Dieux ! qu'il était changé ! le sang et la poussière
Couvraient ses yeux éteints, fermés à la lumière ;
Ses pieds d'indignes nœuds étaient chargés encor.
Hélas ! ce n'était plus ce glorieux Hector
Qui, vainqueur et couvert des dépouilles d'Achille,
Revenait en triomphe et rentrait dans la ville,
Ou qui, des Grecs tremblants poursuivis sur les eaux,
Fier, et la flamme en main, embrasait les vaisseaux.
Ses cheveux hérissés et sa barbe flottante,
Sa poitrine de sang encore dégouttante,
Son corps défiguré, percé de toutes parts
De mille coups reçus autour de nos remparts,
Tout n'offrait à mes yeux qu'un fantôme effroyable.
Je regarde, en pleurant, ce héros misérable
Et je crus proférer ces lamentables mots
Qu'entrecoupaient souvent mes douloureux sanglots :
« Prince, terreur des Grecs, honneur, appui de Troie,
Dans quel état, ô ciel ! faut-il que je te voie ?
Est-ce ainsi, cher Hector, que tu nous es rendu ?
Où cachais-tu ce bras si longtemps attendu ?
Hélas ! que de douleurs, de traverses, de pertes,
D'infortunes sans toi les Troyens ont souffertes !
Qui retenait tes pas ? Mais quelle indigne main
A pu souiller ton front et te percer le sein ? »
Il reste sans réponse à ces demandes vaines.
Mais, d'un cœur oppressé d'amertume et de peines
Mille profonds soupirs s'échappant à la fin,
« Fils de Vénus, dit-il, fuyez, fuyez soudain.
Les Grecs sont dans nos murs : la malheureuse Troie
Du fer et de la flamme, à cette heure, est la proie.
Pour elle assez longtemps vous avez combattu :
Sauvez-vous ; Ilion est enfin abattu.
Si le bras d'un mortel avait pu le défendre,
Le mien l'eût fait sans doute : il n'y faut plus prétendre.
Troie aujourd'hui remet ses Dieux entre vos mains :
Qu'ils soient les compagnons de vos nouveaux destins. (13)
Partez… Après avoir longtemps erré sur l'onde,
Vous fixerez enfin leur course vagabonde
Dans ces superbes murs que vous devez bâtir. »
Il dit ; et dans l'instant il me parut courir
Vers un temple voisin, franchir le sanctuaire,
M'apporter de Vesta l'image tutélaire,
Et ses ornemens saints, et ce feu vénéré
Qui brûle incessamment sur son autel sacré.
La ville gémissait, au carnage livrée.
La maison de mon père en était séparée
Et des arbres touffus en couvraient les abords.
Le bruit toujours croissant s'y fait entendre alors
Et porte jusqu'à moi l'horrible son des armes.
Je m'éveille, et du lit je m'élance en alarmes ;
Et sur l'heure volant au faîte du palais,
J'écoute et jette au loin mes regards inquiets.
Ainsi, lorsque grossi par les eaux des montagnes,
Un torrent débordé ravage les campagnes,
Entraîne les forêts d'un cours impétueux
Et des cultivateurs les travaux fructueux,
Ou qu'au sein des moissons un terrible incendie
Se déchaîne, poussé par les vents en furie,
Sur le haut d'un rocher le berger suspendu
De l'œil cherche le bruit et l'écoute, éperdu.
La trahison des Grecs et leurs flammes funestes
Et notre perte alors me sont trop manifestes.
De Deiphobus déjà tout le palais brûlé
Sous Vulcain en fureur s'est au loin écroulé ;
Celui d'Ucalegon, plus voisin de mon père,
Commence à s'embraser. Un jour affreux éclaire
Et les monts de Sigée et les flots d'alentour.
Les cris des combattants me frappent à leur tour.
Soudain, sans consulter ni raison ni prudence,
Furieux, hors de moi, je m'arme en diligence ;
Je brûle de me joindre à mes tristes amis
De combattre avec eux nos lâches ennemis,
De défendre le fort. Le désespoir, la rage,
À travers les dangers entraînent mon courage.
J'y vole ; et je ne vois que le noble destin
De mourir en héros, les armes à la main.
Panthée, alors aux Grecs échappant avec peine,
Au palais de mon père accourait hors d'haleine :
Pontife d'Apollon, il traînait sur ses pas
Son jeune fils tremblant, et portait en ses bras
Nos Dieux sauvés du temple, au milieu du tumulte,
Et les saints instruments consacrés à leur culte.
« Fils d'Othrys, d'Ilion quel est le triste sort ?
Parlez ; puis-je du moins pénétrer dans le fort ? »
À ces mots que ma bouche avec ardeur prononce,
Il gémit, il sanglote ; et voilà sa réponse :
« Le dernier jour de Troie est enfin arrivé.
Ce royaume puissant, cet empire élevé…
Cette gloire… une nuit a tout fait disparaître :
Les Troyens ne sont plus, Pergame a cessé d'être.
Le cruel Jupiter, dans Ilion détruit,
Fait triompher les Grecs qu'il anime et conduit.
Du terrible cheval le sein inépuisable
En vomit dans le fort une troupe innombrable.
Et Sinon, conservé par l'injuste Destin,
Nous insulte en vainqueur, une torche à la main.
Des milliers d'ennemis par nos portes ouvertes,
Plus qu'Argos n'en vomit en nos plaines couvertes,
Entrent dans Ilion : les uns, sur les remparts,
Présentent des forêts de piques et de dards ;
Les autres, dos à dos, des plus étroites rues
Gardent, le fer en main, les mortelles issues.
Partout le trépas vole ; et nos soldats surpris
Ne peuvent résister à ces flots d'ennemis. »
Au récit de Panthée enflammé de vengeance,
Parmi le fer, les feux, les débris, je m'élance.
Et partout où les cris sont les plus furieux
Je me porte à l'instant, inspiré par les Dieux.
Je rencontre Riphée, Orès, le vieil Iphite,
Hypanis et Dymas ; bien d'autres… à ma suite
Ils se pressent soudain, et Corèbe avec eux :
Il était arrivé dans ces jours malheureux
Et, d'un fatal amour trop épris pour Cassandre,
Il venait à Priam offrir le bras d'un gendre ;
Téméraire insensé qui d'une amante en pleurs
N'écouta point, hélas ! les trop justes terreurs !
Dès que j'eus rassemblé cette troupe hardie :
« Vous voyez où le sort réduit notre patrie,
Guerriers ; ses fondateurs, les puissants immortels,
Laissent périr leur ville et tomber leurs autels ;
Ils nous trahissent tous. En vain votre courage
Voudrait sauver des murs que la flamme ravage.
Mais, d'un chef furieux qui cherche le trépas
Si l'exemple vous tente, hé bien ! suivez mes pas.
Fondons tous à la fois sur nos vainqueurs perfides ;
Dans leur sang odieux plongeons nos bras avides ;
Et, dans leurs bataillons, par nos derniers efforts,
Vengeons Troie expirante, et mourons sur des morts.
Le salut des vaincus est de n'en point attendre. »
Je vois sur tous les fronts ma fureur se répandre.
Soudain, comme des loups bravant pièges et rets
Que la faim dévorante a chassé des forêts
Et qui, l'œil flamboyant, durant la nuit obscure,
Courent de toutes parts et cherchent leur pâture
Qu'attendent, en hurlant, leurs petits altérés,
À travers mille traits, sanglants, désespérés,
Nous courons à la mort ; et notre main la donne.
La sombre obscurité toujours nous environne :
Nous parcourons ainsi la ville avec fureur.
De cette nuit de sang, de carnage et d'horreur
Qui pourrait exprimer les mortelles alarmes
Et, pour pleurer ces maux, verser assez de larmes ?
De mourants et de morts, l'un sur l'autre couchés,
Les chemins, les maisons, les temples sont jonchés :
Une antique cité s'anéantit et tombe.
Mais ce n'est pas toujours le Troyen qui succombe ;
Le courage souvent se ranime en nos cœurs
Et le bras des vaincus est fatal aux vainqueurs.
Dans tout Pergame enfin l'on ne voit que carnage,
Que douleur et que mort, que terreur et que rage.
Le premier ennemi qui s'offrit à nos coups
Fut le jeune Androgès. « Compagnons, hâtez-vous,
Dit-il, en nous prenant pour des bandes amies.
Lorsqu'on brûle Ilion, vos mains sont endormies.
Partout on pille, on tue, on porte des flambeaux
Et vous, vous à présent vous quittez vos vaisseaux ! »
Notre réponse alors lui montre sa méprise ;
Et, dans le même instant, blémissant de surprise, (14)
Il reste sans parole et recule de peur.
Tel rétrograde au loin le pâle voyageur
Lorsque, pressant du pied l'aspic caché sous l'herbe,
Il voit s'enfler soudain le reptile superbe
Et son col azuré se dresser en sifflant.
C'est ainsi qu'Androgès fuyait d'un pas tremblant.
Sur lui précipités, d'un choc épouvantable,
Nous faisons de sa troupe un massacre effroyable.
Nul n'échappe : les lieux leur étaient inconnus ;
La peur même d'abord les avait abattus.
Tout fier d'un tel succès, et bouillant de courage,
« Poursuivons, dit Corèbe, un si grand avantage :
La Fortune nous tend sa favorable main
Et pour notre salut nous fournit un chemin.
Prenons, prenons des Grecs les nouvelles armures,
Plus funestes pour eux, et pour nous bien plus sûres ;
Changeons de boucliers : contre des ennemis
La ruse ou la valeur, tout doit être permis. »
Du casque d'Androgès, à la cime flottante,
Il couvre alors son front, prend sa lance éclatante ;
Du Grec charge en son bras le brillant bouclier
Et passe à son côté son large baudrier.
Dymas suit son exemple, et ma troupe animée
Des dépouilles des Grecs, à l'instant, est armée.
Sous ce déguisement, confondus avec eux,
Nous leur livrons partout mille assauts ténébreux,
Et nous les envoyons par milliers au Ténare.
L'ennemi se disperse, et la peur s'en empare :
Les uns vers les vaisseaux précipitent leurs pas ;
D'autres, plus lâchement échappés au trépas,
Regagnent du cheval les cachots tutélaires.
Mais tout effort est vain quand les Dieux sont contraires. (15)
Dans ces affreux moments, quel spectacle odieux !
Du temple de Minerve (16) arrachée à nos yeux,
Cassandre, de Priam la fille infortunée,
Cassandre s'offre à nous, par les cheveux traînée,
En vain levant au Ciel d'ardents regards ; hélas !
Des regards, car des fers chargeaient ses tendres bras.
Corèbe, à cet aspect, enflammé de vengeance,
Parmi les ravisseurs avec rage s'élance :
Il ne cherche, il ne veut que Cassandre ou la mort.
Nous le suivons soudain, pleins du même transport ;
Et sur les ennemis notre bande pressée,
Plus vite que l'éclair, fond la lance baissée.
Mais au faîte du toit les Troyens rassemblés
Nous accablent alors de traits accumulés ;
Et nos panaches Grecs attirant cet orage,
Ils font de leurs amis un funeste carnage.
De leur côté, les Grecs, en foule réunis,
Reviennent à la charge, et poussent mille cris.
Indignés, furieux d'avoir perdu Cassandre,
Tous à la fois sur nous tombent pour la reprendre.
Dans le même moment, nous avons sur les bras
Le fier Agamemnon, Ajax et Ménelas,
Des Dolopes enfin, des Grecs l'armée entière.
C'est ainsi que, roulant des torrents de poussière,
Du Nord et du Midi les vents tumultueux
Se heurtent dans les airs, d'un choc impétueux :
D'horribles sifflements les forêts retentissent ;
La mer écume et s'enfle, et ses vagues mugissent ;
Neptune entre en fureur : tout l'empire des eaux,
Frappé de son trident, n'est qu'un vaste chaos.
Ceux que notre artifice et la faveur de l'ombre
Nous avaient fait partout disperser en grand nombre,
Revenant même alors, démêlent les premiers
Notre voix étrangère et nos faux boucliers.
Par leur foule accablé, Corèbe enfin succombe :
Sur l'autel de Minerve, il roule, expire et tombe.
Ses yeux vers son amante étaient encor tournés. (17)
Riphée, à qui le Ciel dut des jours fortunés,
Des Troyens le plus vrai, le plus saint, le plus juste,
Riphée aussi périt ; et, dans le temple auguste,
Hypanis et Dymas, mille autres renversés
Tombent près du parvis, par les nôtres percés ;
Et vous Panthée aussi : votre vertu suprême
Et le bandeau sacré n'ont pu vous sauver même.
Je vous prends à témoin, ô mânes des Troyens,
Bûchers de mes amis, cendres de tous les miens,
Vous le savez : pour vous, pour ma triste patrie,
De tous les coups des Grecs je bravai la furie ;
Et, si je n'eusse été conservé par le sort,
Mille fois en ce lieu j'aurais trouvé la mort.
Je m'en arrache enfin : Orès, le vieil Iphite,
Et Pélias blessé se traînent à ma suite.
Au palais de Priam par le bruit appelés,
Comme si tous les Grecs s'y fussent rassemblés
Et que la mort ailleurs n'exerça point sa rage,
Nous y trouvons encor un plus sanglant carnage.
Là, couverts par un toit de boucliers épais,
Les ennemis ardents assiégeaient le palais.
Déjà contre les murs les échelles se dressent ;
Ils y montent en foule ; ils s'y portent, s'y pressent
Et, parant d'une main les flèches et les dards,
Ils s'accrochent de l'autre aux créneaux des remparts.
Les Troyens furieux font rouler sur leurs têtes
Des tours et des maisons les débris et les faîtes ;
Tout leur sert de défense en ces derniers moments :
Du palais de nos Rois les anciens ornements,
Et les tables de bronze, et les poutres dorées,
Tout arme en ce danger leurs mains désespérées.
Près des portes pressés, d'autres, la lance en main,
Pour défendre l'entrée, offrent un mur d'airain.
Ce spectacle cruel redouble ma colère :
Je porte aux assiégés un secours nécessaire
Et, prompt à pénétrer dans ce lieu plein d'horreur,
J'y vais des combattants ranimer la fureur.
Il était au palais une secrète entrée
De l'attaque des Grecs distante et séparée ; (18).
Ce passage unissait les bâtimens entr'eux.
C'est parlà que souvent, dans des temps plus heureux,
D'Hector la digne épouse, Andromaque, sans suite,
À la Reine, à Priam allait rendre visite,
Menait à ses aïeux enchantés, attendris
L'objet de son amour, Astyanax son fils.
J'entre par cet endroit ; et, sans que rien m'arrête,
Du palais, en courant, j'atteins bientôt le faîte.
Les malheureux Troyens de là, mais sans succès,
Lançaient aux assiégeants une grêle de traits.
Dominant sur le toit, une tour inclinée
Élevait jusqu'aux cieux sa cime ruinée ; (19)
Des Grecs, à son sommet, on voyait les vaisseaux,
Leur camp, tout Ilion, la campagne et les flots.
À coups de hache autour, alors, avec furie,
Nous sapons dans ses joints la charpente affaiblie :
L'édifice ébranlé tremble, et s'écroule enfin ;
Avec un bruit horrible il se brise et soudain
Écrase, anéantit des légions entières. (20)
Mais d'autres aussitôt remplacent les premières.
Et nous faisons toujours pleuvoir de toutes parts
Un déluge pressé de pierres et de dards.
Pyrrhus, tout brillant d'or, sur le seuil du portique
Élevait fièrement son casque magnifique.
C'est ainsi que sur l'herbe, au soleil du printemps,
Un serpent, que l'hiver avait caché longtemps,
Brillant et glorieux de sa peau rajeunie,
Fier et le col levé, se roule, se replie,
Dresse sa tête altière, et fait à ses rayons
Scintiller, en sifflant, ses triples aiguillons.
De Scyros avec lui la jeunesse guerrière,
Le brave Automédon, écuyer de son père,
Et le haut Périphas à l'assaut animés,
Font voler jusqu'au toit des brandons allumés.
Plus terrible qu'eux tous, d'une hache tranchante
Pyrrhus armant alors sa main impatiente,
Sur la porte, à l'instant, frappe à coups redoublés,
La brise et fait sortir de ses gonds ébranlés ;
Le bois, mal défendu par l'airain qui le couvre,
Malgré son épaisseur, fend, éclate et s'entr'ouvre ;
Et, par un jour immense, au Grec plein de fureur
Laisse voir du palais le vaste intérieur,
Et nos soldats armés, et les nombreux portiques,
Et des Rois, mes aïeux, les bâtimens antiques.
Ce n'était au-dedans que trouble et que clameurs,
Que vieillards éperdus, que femmes dans les pleurs :
De leurs longs hurlements les voûtes retentissent
Et de cris douloureux les airs au loin gémissent.
On ne voyait partout que de pâles enfants,
Dans ces vastes logis à l'aventure errant ;
Et, tombant sur le seuil des portes embrassées,
Leurs mères les pressaient de leurs lèvres glacées.
De son père cruel Pyrrhus digne rival
Redouble ses efforts en ce moment fatal.
La porte et nos guerriers dont la foule se serre
N'opposent à ses coups qu'une faible barrière.
Par le fréquent bélier ébranlés, fracassés,
Les deux battants enfin s'écroulent renversés.
Les Grecs fondent alors ; le fer ouvre la route :
Nos soldats enfoncés sont bientôt en déroute.
Les premiers restent morts et de flots d'ennemis
Tous les lieux du palais à l'instant sont remplis.
Un torrent échappé par ses rives brisées
Rompt avec moins d'effort les digues opposées,
S'étend moins furieux dans les champs ravagés,
Entraînant les troupeaux et leurs toits submergés.
Je vis l'ardent Pyrrhus et les sanglants Atrides
Porter alors partout leurs armes homicides.
Je vis, près des autels qu'ils avaient consacrés,
Hécube et ses cent brus et Priam massacrés,
Et ses cinquante fils (espérance flatteuse
D'une postérité durable et glorieuse)
Cinquante fils déjà par l'hymen enchaînés,
Je vis trancher, hélas ! leurs jours infortunés.
Je vis les lambris d'or, le palais au pillage
De la flamme ou des Grecs devenir le partage.
Vous désirez sans doute, ô Reine, apprendre enfin
Quelle fut de Priam la déplorable fin.
Voyant Pergame en feu, sa ville renversée,
Du palais envahi la porte fracassée,
Des armes qu'il portait en ses plus jeunes ans
Cet auguste vieillard charge ses bras tremblants (21)
Et d'un vain glaive armé, se traînant avec peine,
Dans les bataillons Grecs cherche une mort certaine.
Au milieu du palais était un grand autel,
Qui toujours attirait les doux regards du Ciel.
D'un vieux laurier voisin les rameaux pacifiques
Ombrageaient et l'autel et nos Dieux domestiques.
Là, comme des ramiers d'épouvante saisis,
Par un orage affreux menacés, poursuivis,
Hécube gémissante et ses brus effrayées
En vain sous l'arbre saint étaient réfugiées ;
Et, serrant dans leurs bras les images des Dieux,
Espéraient échapper aux vainqueurs furieux.
La Reine alors près d'elle, au milieu des alarmes,
Apercevant Priam revêtu de ses armes,
« Quelle vaine fureur et quels vœux insensés,
Trop malheureux époux, arment vos bras glacés ?
Dit-elle. Où vous emporte un aveugle vertige ?
Ce sont d'autres secours que notre sort exige :
Mon fils Hector lui-même y perdrait tous ses coups.
Venez, venez plutôt vous ranger parmi nous :
Cet asile sacré, ce lieu qui nous rassemble
Ou nous sauvera tous, ou nous mourrons ensemble. »
Elle dit, et reçut à ses côtés tremblants
Le Monarque affaissé par la peine et les ans.
Un de leurs fils blessé, dans ce moment, Polite,
Du barbare Pyrrhus évitant la poursuite,
Parcourait, à travers les vainqueurs et les traits,
La longue galerie et les cours du palais.
Pyrrhus, plus furieux par le mal qu'il endure,
Le suivait ardemment pour venger sa blessure. (22)
Déjà, le saisissant de ses sanglantes mains,
Il lui portait aussi la lance dans les reins,
Quand aux yeux de son père il arrive, chancelle,
Meurt, et tombe à ses pieds dans son sang qui ruisselle.
À cet aspect Priam, quoiqu'au sein du trépas,
Ne put de sa fureur modérer les éclats.
« Puissent les Dieux, dit-il, s'il en est de sensibles,
À la tendre pitié s'il en est d'accessibles,
Exécrable assassin de mon malheureux fils,
Payer de ton forfait le digne et juste prix,
Et t'accorder enfin ton horrible salaire,
Pour avoir de son sang souillé les yeux d'un père.
Tu te dis fils d'Achille, et ton cœur te dément :
Achille envers Priam en agit autrement
Et, d'un triste ennemi respectant la misère,
Les droits d'un Souverain, mon âge et ma prière,
Il me rendit Hector ; et, plein d'égards pour moi
Jusque dans mon palais me fit conduire en roi. »
Le vieillard, à ces mots, d'une main qui balance
Pousse à Pyrrhus un trait sans force et sans puissance.
Par un si faible coup qu'il a soudain paré,
Le bouclier d'airain est à peine effleuré. (23)
« Hé bien, reprit Pyrrhus, vas toi-même à mon père
Apprendre en ce moment que son fils dégénère :
Fais-lui bien le récit de mes indignes mœurs,
Et de tous mes forfaits instruis Achille ; et meurs. »
Par les cheveux alors, d'une fureur extrême,
Dans le sang de son fils, au pied de l'autel même
Il le traîne ; et, levant son glaive meurtrier,
Dans son sein frissonnant le plonge tout entier.
Ainsi finit Priam, ainsi perdit la vie
Ce Roi de tant d'États, ce Monarque d'Asie,
Qui voyait, en mourant, Ilion embrasé,
Sa famille expirante, et son trône écrasé.
Son corps, honteux rebut d'une plage ignorée,
N'est qu'un tronc dont la tête est au loin séparée.
À l'aspect de ce Roi lâchement massacré,
D'une cruelle horreur mon cœur fut déchiré :
Tout à coup devant moi d'un père de son âge,
D'un père ainsi mourant je vis l'affreuse image :
Je me représentai mon palais saccagé,
Mon épouse enlevée, et mon fils égorgé. (24)
Dans ce trouble, jetant autour de moi la vue,
Je cherche en vain ma troupe : elle était disparue.
Hélas ! tous épuisés dans les feux dévorants
Ou du sommet des murs s'étaient lancés, mourants.
Il ne restait que moi : funèbre solitaire,
Je cours, vais et reviens ; la flamme au loin éclaire
Mes pas errant partout et mon œil égaré.
Près l'autel de Vesta, dans un lieu retiré,
Je trouve alors Hélène, en silence enfoncée :
Craignant tout à la fois la Grèce courroucée,
Et d'un époux trahi le juste emportement,
Et des Troyens perdus l'affreux ressentiment,
D'Argos et d'Ilion la commune ennemie,
En cet endroit, souillé par sa présence impie,
Avait porté ses pas et caché sa terreur.
La rage, à son aspect, éclate dans mon cœur :
D'un bras désespéré, ma trop juste furie
Voulut percer son sein et venger ma patrie.
Quoi ! disais-je, au milieu d'esclaves Phrygiens,
Parmi les cris de joie et les transports des siens,
Exempte de nos maux, cette Reine insolente
Dans Sparte et dans Argos rentrera triomphante,
Reverra sa maison, ses foyers, ses parents,
Ses nombreux serviteurs et ses tendres enfans !
Et le fer de Priam aura tranché la vie !
Les feux auront brûlé Pergame anéantie !
Dix ans du sang Troyen ces bords auront fumé !
Ah ! bien que, pour un cœur par l'honneur enflammé,
Au meurtre d'une femme il ne soit point de gloire,
On me louera pourtant, j'ose du moins le croire,
D'avoir si justement de ce monstre pervers
Puni les attentats et purgé l'univers.
Quoi qu'il en soit enfin, dans son sang avec joie
Il faut que ma vengeance et se plonge et se noie,
Et que de tous les miens les mânes furieux
Se repaissent du moins de son cœur odieux.
Tels étaient mes transports, quand mon auguste mère
S'offrit à mes regards dans un char de lumière
Avec tout l'appareil de la Divinité,
Comme on la voit toujours dans l'Olympe enchanté.
Jamais Vénus encor ne m'apparut si belle.
De sa bouche de rose, « Ô mon fils, me dit-elle,
En retenant mes pas et me prenant la main,
Quelle extrême douleur agite votre sein ?
Pourquoi tous ces éclats de fureur vengeresse ?
Vous oubliez un père accablé de vieillesse,
Un fils et votre épouse entourés du trépas :
Et le soin de leurs jours ne vous attire pas !
Sans moi le fer barbare ou la flamme ennemie
Aurait versé leur sang, ou consumé leur vie ;
Contre tant d'assassins fondant de toute part,
C'est moi qui jusqu'ici leur ai fait un rempart.
N'accusez point Pâris, n'accusez point Hélène ;
N'accusez que les Dieux, leur courroux et leur haine.
Oui, ce sont les Dieux seuls qui du triste Ilion
Précipitent la chute et la destruction.
J'écarte de vos yeux le bandeau qui les couvre
Et le nuage épais et s'éloigne et s'entr'ouvre :
Regardez ; mais surtout suivez mes volontés.
Voyez ici Neptune, à coups précipités,
Parmi des tourbillons de flamme et de poussière,
Des débris de rochers et des monceaux de pierre
De son large trident frapper ces murs croulants,
Et de tout Ilion saper les fondements.
Là, plus ardente encor, d'une main courroucée
L'implacable Junon brise la porte Scée,
Appelle à haute voix les Grecs qu'elle introduit.
Plus loin du bouclier où la Gorgone luit
Pallas le bras armé, sème les funérailles
Et du fort à l'envi renverse les murailles.
Sur un nuage en feu, qui répand la terreur,
Le Roi des Dieux lui-même échauffe leur fureur
Et, conduisant des Grecs les bandes triomphantes,
Leur fournit même encor des forces renaissantes.
Fuyez, et calmez-vous : mes secours maternels
Vous rendront sans danger en vos toits paternels. »
Elle rentre. À ces mots, dans l'épaisseur de l'ombre,
Je reconnus alors, à travers la nuit sombre,
Ces effroyables Dieux contre Troie acharnés.
Dans le même moment, ses remparts ruinés
S'écroulèrent ensemble, et je vis tout Pergame
S'abîmer à la fois dans des gouffres de flamme.
Ainsi, lorsqu'à l'envi des bûcherons ardents
D'un orme, antique fils de la Terre et du Temps,
Ont sur le haut d'un mont conjuré la ruine
Et, le fer à la main, attaqué sa racine,
Longtemps l'arbre ébranlé, dans l'air en frémissant,
Agite le sommet de son front menaçant ;
Enfin, cédant aux coups des haches redoublées, (25)
Il pousse un cri de mort, roule au fond des vallées.
J'abandonne ces lieux. Une divine main
Parmi les ennemis m'ouvre un libre chemin :
Les traits sont écartés ; les feux partout m'évitent.
Vers mes tristes foyers mes pas se précipitent.
À peine y suis-je entré, de mes soins le premier
Est de sauver mon père ; et je veux essayer
De le cacher au sein des montagnes prochaines.
Mais j'ai beau le presser, mes instances sont vaines :
Je ne puis le résoudre à sortir d'llion ;
Il ne veut point survivre à sa destruction.
« Fuyez, fuyez, dit-il, vous dont le froid de l'âge
N'a pas éteint la force et glacé le courage.
Si le Ciel eût voulu me prolonger les jours,
À Pergame il aurait prodigué des secours.
Assez et trop de maux ont assiégé ma vie ;
Je n'ai que trop vécu, survivant ma patrie.
Depuis l'instant fatal où le Maître des Dieux
M'atteignit de sa foudre et m'entoura de feux,
Inutile à la terre, odieux au Ciel même,
J'ai du jour à regret porté le faix extrême.
Quelque Grec, par pitié, sera mon assassin,
Ou ce bras, au défaut, saura percer mon sein.
Honorez seulement mon corps d'adieux funèbres :
Qu'importe un vain tombeau dans le sein des ténèbres ? » (26)
C'est ainsi qu'il nous parle : Ascagne à ses genoux,
Créuse et tous les miens, nous le conjurons tous
D'épargner à la fois sa famille et sa race
Et de nous sauver tous du sort qui nous menace.
Mais nos pleurs, nos soupirs ne peuvent le toucher ;
De ses tristes foyers on ne peut l'arracher.
Il ne me reste alors qu'à recourir aux armes.
Pour moi, dans ce malheur, la mort seule a des charmes.
« Quoi ! me sauver sans vous ! votre cœur paternel
Peut-il me conseiller ce salut criminel ?
M'écriai-je à ses pieds : Pourquoi, pourquoi, mon père,
Avec Troie immoler votre famille entière ?
Si telle est votre envie et le plaisir du sort,
Cette porte bientôt va s'ouvrir à la mort.
Bientôt Pyrrhus sanglant arrive avec furie,
Pyrrhus de notre Roi ce meurtrier impie,
Lui qui vient d'égorger, d'un bras lâche et cruel,
Le fils aux yeux du père, et le père à l'autel.
Ah ! de tant de périls m'arrachez-vous, ma mère,
Pour voir encor des Grecs la foule sanguinaire,
Au sein de mes foyers, de mille traits unis
Percer et mon épouse, et mon père et mon fils ? »
La mort m'appelle : hé bien ! qu'on me rende mes armes !
Laissez-moi retourner au milieu des alarmes ;
Laissez -moi rechercher les Grecs et tous leurs coups :
Sans vengeance aujourd'hui nous ne mourrons pas tous. »
Je reprends, à ces mots, mon épée et ma lance ;
Le bouclier en main, pour sortir je m'élance.
Mais Créuse se jette au-devant de mes pas,
En m'opposant mon fils, renversé dans ses bras. (27)
« Si tu cours à la mort, donne-la-moi sur l'heure ;
Ou bien, si dans ce fer quelque espoir te demeure,
Défends ici ton père et ton fils en ce jour
Et ton épouse encor si chère à ton amour. »
Sa douleur, à ces mots, de plaintes déchirantes
Du palais remplissait les voûtes gémissantes.
Elle embrassait mes pieds. Un prodige éclatant
À nos yeux étonnés vint s'offrir à l'instant.
L'un et l'autre livrés aux plus tendres alarmes,
Nous serrions notre Iule arrosé de nos larmes :
Du sommet de sa tête un faisceau lumineux
S'élève tout à coup, effleure ses cheveux ;
Et, sans l'endommager, cette flamme ondoyante
Forme autour de son front une couronne ardente.
La frayeur nous saisit ; tremblant à cet aspect,
Nous secouons soudain sa tête avec respect,
Et tâchons, inondant sa vive chevelure,
D'éteindre ces feux saints dans les flots d'une eau pure.
Mais Anchise ravi, levant alors aux cieux
Ses regards et ses bras : « Puissant maître des Dieux,
Ô Jupiter, dit-il, si jamais les prières
De votre auguste trône ont franchi les barrières,
Si notre foi constante et notre piété
Sont des droits pour fléchir votre cœur irrité
Paraissez ; tendez-nous une main protectrice
Et daignez confirmer ce favorable auspice. » (28)
À peine il achevait, soudain avec grand bruit
La foudre sur la gauche éclata dans la nuit ;
Et, s'échappant du ciel, une brillante étoile
Rapidement des airs fendit le sombre voile ;
Au-dessus du palais nous la vîmes glisser,
Puis aux forêts d'Ida se perdre et s'éclipser ;
Un long sillon marqua sa route lumineuse
Et l'on sentit au loin une odeur sulfureuse.
De joie à cet aspect et d'amour pénétré,
Mon père, en se levant, bénit l'astre sacré.
« Me voilà prêt, dit-il ; je vous suis ; plus d'obstacle :
Je me rends ; le Ciel parle et j'en crois ce miracle.
Il prend pitié de Troie. Ô Dieux de mon pays,
Dieux, sauvez tous les miens, sauvez mon petit-fils. » (29)
La flamme, en s'approchant, plus vive et plus bruyante,
Nous apportait déjà sa chaleur dévorante :
« Hé bien donc, sur mon dos laissez-moi vous charger ;
Mon père, un tel fardeau me sera bien léger :
Nous n'aurons tous les deux qu'une même fortune,
Ou qu'un salut commun, ou qu'une mort commune.
Qu'lule m'accompagne, et ne me quitte pas !
Que Creuse de loin s'avance sur nos pas ! (30)
Que le reste, sans bruit, soigneux de se conduire,
Observe exactement ce que je vais prescrire !
Au sortir des remparts, sur un mont révéré,
S'élève un temple antique, à Cérès consacré.
Non loin est un cyprès dont la foi de nos pères
Respecta, de tout temps, les rameaux tutélaires.
Là, nous nous rendrons tous par différents sentiers.
Vous, mon père, prenez les Dieux de nos foyers,
Nos Pénates Troyens ; prenez les choses saintes :
Mes mains sortant du meurtre et de sang encor teintes (31)
Les souilleraient sans doute. » En achevant ces mots,
De la peau d'un lion j'enveloppe mon dos ;
Ses pieds noués au cou tombent sur ma poitrine.
Pour recevoir ma charge aussitôt je m'incline ;
Je l'assure, me lève, et me mets en chemin.
Iule dans ma droite unit sa faible main
Et presse à mon côté son allure inégale ;
Créuse vient après, laissant quelque intervalle.
Nous nous portons ainsi par les plus sombres lieux.
Et moi que n'ébranlaient ni les Grecs furieux,
Ni la mort, ci-devant de tous côtés présente,
Un souffle maintenant, un rien, tout m'épouvante ;
Tout me remplit d'effroi : je tremble au moindre bruit
Pour celui que je porte et celui qui me suit.
Aux dangers échappé, désormais plus tranquille,
J'étais près de franchir les portes de la ville,
Lorsqu'avançant vers nous de pas un bruit confus
Vint frapper tout à coup mes esprits éperdus.
Tournant la tête alors, portant ses yeux dans l'ombre,
« Ah ! s'écria mon père, ils viennent en grand nombre.
Je vois briller les feux de leurs armes d'airain :
Ce sont les Grecs ! Fuyez, fuyez, mon fils, soudain. »
Sans doute un Dieu contraire, en cet instant funeste,
De ma faible raison me déroba le reste :
Tandis que la frayeur, loin des sentiers tracés
Me fait porter mes pas incertains et glacés,
Par le cruel Destin mon épouse chérie,
Créuse, ô coup affreux ! Créuse m'est ravie. (32)
Je ne sais qui causa sa perte et mon malheur :
Soit qu'elle eût succombé de fatigue ou de peur,
Soit que, changeant de route, elle fût égarée ;
Mais de moi pour toujours les Dieux l'ont séparée.
Je ne m'en aperçus qu'au temple de Cérès,
Quand je fus arrivé sous le sacré cyprès.
Là, reprenant mes sens, là, d'une ardente vue
De tous mes compagnons ayant fait la revue,
Elle seule manquant à l'attente d'eux tous,
Trompa les vœux d'un fils, d'un père et d'un époux.
D'un sort aussi fatal, en ma douleur amère,
J'accusai tour à tour et le Ciel et la Terre.
Dans Troie ensanglantée, au milieu de ses feux,
Hélas ! qu'avais-je vu, senti de plus affreux ?
Je recommande aux miens mon fils, nos Dieux, mon père,
Et je les cache tous dans un fond solitaire.
Puis, ceignant mon armure et la lance à la main,
De la ville aussitôt je reprends le chemin.
De nouveau résolu de courir tout Pergame
Et d'affronter encore et le fer et la flamme,
Je regagne les murs, portant ma vue au loin,
Et sur mes premiers pas revenant avec soin.
L'obscurité, le bruit, pour moi tout est horrible,
Et le silence même est affreux et terrible.
Je visite la porte et son enfoncement ;
De là vers ma maison je me rends promptement,
Supposant que Créuse y serait retournée.
J'en approche : elle était de Grecs environnée ;
Tout croulait, tout brûlait, et les feux dévorants
Dans les airs agités s'élevaient en torrents.
Je poursuis chez Priam, et dans la citadelle :
Sous le vaste parvis du temple de Cybèle,
L'impitoyable Ulysse et Phénix réunis,
Pour garder le butin, avaient été commis.
Là, de tout Ilion les richesses captives,
Les meubles précieux, les tables d'or massives,
Et les saints ornements des temples violés,
Et les vases des Dieux étaient accumulés.
Des enfants en grand nombre et des femmes tremblantes
Se tenaient à l'entour de leurs mains défaillantes.
J'ose dans l'ombre alors faire entendre ma voix
Et j'appelle Créuse et mille et mille fois.
Je remplis de son nom les places et les rues :
Mais par moi vainement elles sont parcourues.
Rien ne répond, hélas ! Gémissant et troublé,
Je la cherchais toujours, de sa perte accablé.
Tout à coup un fantôme apparaît à ma vue :
C'était le sien, plus grand que sa taille connue.
Je frémis ; je sentis mes cheveux se dresser,
Mes pieds sous moi faillir (33) et ma voix se glacer.
« Cher époux, me dit l'ombre, à ta douleur extrême
Pourquoi t'abandonner ? c'est l'ordre du Ciel même.
Il ne m'est point permis d'accompagner tes pas :
Jupiter le défend ; le Sort ne le veut pas.
Pour toi, d'un long exil tu vas souffrir les peines,
Et sillonner longtemps les orageuses plaines.
Mais tu verras un jour la fin de tes travaux
Sur les bords que le Tibre arrose de ses eaux.
Là, chez un peuple ami, dans l'heureuse Hespérie,
Une épouse t'attend, un trône, une patrie.
Cesse de t'affliger, et sèche enfin tes pleurs :
Je n'ai point à souffrir les affronts des vainqueurs.
Fille de Rois et bru d'une auguste Déesse,
Je n'irai point servir les femmes de la Grèce :
Cybèle pour toujours me retient en ce lieu.
Aime bien notre fils ; songe à sa mère ; adieu. »
L'ombre chère, à ces mots, me quitte et se retire.
Je pleurais, et j'avais cent choses à lui dire.
Mais, hélas ! elle fuit sans vouloir m'écouter ;
Trois fois je lui tendis les bras pour l'arrêter,
Trois fois je n'embrassai qu'une trompeuse image,
Pareille au songe vain, au plus léger nuage.
Déjà la nuit moins sombre approchait de sa fin ;
Je m'arrache de Troie et, me pressant enfin,
Je vais joindre ma troupe où je l'avais quittée :
Agréable surprise ! elle était augmentée.
Sauvant de leur fortune encor quelques débris,
De tous côtés, en foule, aux miens s'étaient unis
Des femmes de tout rang, des hommes de tout âge,
Reste trop malheureux échappé du carnage,
Mais rempli de constance, et courageux surtout,
Et prêt à m'obéir et me suivre partout.
L'Aurore cependant commençant sa carrière
Au Soleil qu'elle annonce entr'ouvrait la barrière.
De secourir Pergame il n'était plus d'espoir :
À chaque porte, hélas ! les Grecs se faisaient voir.
Je repris donc mon père et, tenant mon Ascagne,
De ma troupe suivi, je gagnai la montagne.
CHANT III
De Troie et de Priam, dans leur courroux inique,
Les Dieux ayant ainsi détruit l'empire antique,
Ilion renversé jusqu'en ses fondements,
Ne présentant partout que des débris fumants,
Dociles à la voix des Oracles célestes,
Nous nous déterminons à fuir ces bords funestes.
Au pied du mont Ida, de ses hautes forêts,
D'un exil éternel j'ordonne les apprêts.
Sans savoir où porter ma troupe malheureuse,
J'équipe sous Antandre une flotte nombreuse.
À peine le printemps ramenait les beaux jours,
Nous mettons à la voile et fuyons pour toujours.
Nous voyons s'éloigner, à la douleur en proie,
Ce port et cette rive et ces champs où fut Troie.
Nous saluons encore, et les larmes aux yeux,
Cette terre natale où dorment nos aïeux : (1)
Elle est perdue, hélas ! Poussé par un vent ferme,
Je vogue en pleine mer et n'avais aucun terme.
J'emportais sur mon bord mes pénates chéris,
Les grands Dieux d'llion, et mon père et mon fils.
Il est devant Pergame une vaste contrée,
Une terre féconde, au Dieu Mars consacrée.
Le féroce Lycurgue y régnait autrefois.
Les Thraces, laboureurs et soldats à la fois,
Habitent ce pays. La plus sainte alliance
Jadis nous unissait, lors de notre puissance.
Un golfe m'y reçoit ; j'y débarque ; et d'abord
Je bâtis une ville, et l'assieds sur ce bord
Qui regarde au levant notre antique Troade. (2)
Je lui donne mon nom, et l'appelle Énéade.
Vains travaux des mortels ! ma naissante cité
S'élevait sans l'aveu du Destin irrité.
Espérant obtenir de plus heureux auspices,
Sans cesse à tous les Dieux j'offrais des sacrifices.
Un jour à Jupiter, plein d'un zèle nouveau,
J'immolais sur la rive un superbe taureau ;
Je voulus ombrager l'autel d'un vert feuillage :
Un grand tertre non loin m'offre un buisson sauvage
De jeunes cornouillers, de myrtes hérissé.
Je saisis un des plans et, d'un bras empressé,
Je l'arrache avec force : en forme de rosée,
Par tous ses filaments la racine brisée
Sur le sol tout à coup (chose effroyable à voir)
Distille abondamment des gouttes d'un sang noir.
D'horreur pétrifié, je reste sur la place,
Et mon sang aussitôt dans mes veines se glace.
D'un pareil pronostic, ayant repris mes sens,
Je cherche à pénétrer et la cause et le sens.
Plus doucement alors j'enlève une autre tige :
Je vois encor du sang, et le même prodige.
Aux Nymphes, au Dieu Mars, protecteurs de ces champs,
J'adresse, à cet aspect, les vœux les plus touchans ;
J'implore leurs bontés, les prie et les conjure
De faire disparaître un si funeste augure.
Des myrtes de nouveau j'attaque le plus fort,
Et pressais du genou la terre avec effort,
Quand soudain, le dirai-je ? un soupir lamentable
Sort du fond ébranlé du tertre redoutable
Et j'entends retentir ces accens douloureux :
« Pourquoi déchirez-vous, Énée, un malheureux ?
Respectez d'un tombeau l'asile inviolable,
Et d'un crime cessez de vous rendre coupable.
Ce sang que vous voyez, c'est le sang d'un Troyen,
Du prince Polydor, votre concitoyen.
Les traits qui m'ont percé dans cet affreux rivage,
Ont pris sur moi racine et poussé leur feuillage.
Ah ! fuyez cette terre, et ces lieux abhorrés,
Voués à l'avarice, au meurtre consacrés. »
Je veux parler : ma voix sur mes lèvres s'arrête,
Et d'effroi les cheveux me dressent à la tête.
L'infortuné Priam, par la Grèce pressé,
Qui voyait d'un long siège Ilion menacé,
D'un antique allié jugeant la foi sincère,
L'avait de ses trésors rendu dépositaire :
Avec eux, en secret, envoyant Polydor,
Il avait de ce fils chargé Polymnestor.
Ce Roi lâche, inconstant comme notre fortune,
Fait avec nos vainqueurs bientôt cause commune
Et, brisant à la fois tous les droits les plus saints,
Du jeune Polydor, par cent coups assassins,
Il se défait, hélas ! le traître ! le barbare !
Et teint de notre sang, de nos trésors s'empare.
Fatale soif de l'or, pour quels noirs attentats
Des cupides humains n'armes-tu point les bras !
Quand mon trouble eut cessé, je retourne à mon père.
J'assemble de nos chefs le conseil ordinaire ;
Je les consulte ensemble, et leur mets sous les yeux
Le prodige effrayant dont m'ont frappé les Dieux.
Tous sont d'avis de fuir un pays sacrilège
Où l'hospitalité n'a plus de privilège,
De remettre à la mer et chercher d'autres lieux
Plus amis des vertus, moins réprouvés des Cieux.
Avant que de quitter mes nouvelles murailles,
Je fais à Polydor de dignes funérailles.
J'élève un grand tombeau couvert de gazons frais ;
Douze autels ombragés de funèbres cyprès
Et tristement parés de mille ornements sombres
Sont dédiés aux Dieux des infernales Ombres.
En longs habits de deuil, et les cheveux épars,
Des Troyennes autour pleurent de toutes parts.
Trois coupes que remplit le sang de la victime
D'un bras religieux se posent sur la cime ;
Et cent vases au bas, pleins d'un lait écumant,
Couronnent le contour du triste monument. (3)
Ainsi de Polydor, sur cette infâme rive,
Nous fixons au tombeau l'âme errante et plaintive
Et, trois fois l'appelant d'une lugubre voix,
De nos derniers adieux nous l'honorons trois fois.
Dès qu'on peut confier aux ondes plus tranquilles
Les vaisseaux, rappelés par les zéphirs dociles,
Tous les Troyens en foule assemblés sur les bords
Pour rendre aux flots les nefs, unissent leurs efforts.
Bientôt l'on appareille ; et bientôt à la vue,
Ainsi que les cités, la terre est disparue.
Parmi la mer Égée, à Neptune, à Doris
Il est une île chère, île errante jadis,
Jadis berceau flottant des enfants de Latone.
Dans le canal formé par Rhénée et Mycone. (4)
Apollon l'a fixée ; et de ce double appui
Lui fait contre les vents un rempart aujourd'hui.
J'entre en son port célèbre. Empressé de descendre,
Au temple vénéré j'allais d'abord me rendre.
Le Monarque Anius, des peuples de ce lieu
Souverain à la fois et Pontife du Dieu,
Vient au-devant de nous, de bandelettes ornée
Et du sacré laurier la tête couronnée.
Il retrouve en mon père un vieil et tendre ami :
Dans les bras l'un de l'autre ils tombent à l'envi.
À nos mains le bon Roi joignant ses mains sincères
Nous mène en son palais, et nous y traite en frères.
Dans le temple construit de marbre de Paros,
Je fais cette prière : « Ô grand Dieu de Délos, (5)
À de pieux Troyens que du cruel Achille
Les bras ont épargnés, donnez un sûr asile ;
Donnez une patrie, un port, une cité
Et des siècles nombreux à leur postérité.
Où pourrions-nous fonder une nouvelle Troie ?
Inspirez à nos coeurs et les lieux et la voie ;
Ou plutôt, Dieu puissant, par un signe certain,
Daignez manifester votre ordre souverain. »
Je finissais à peine et les portes ensemble
Et le laurier divin et la voûte tout tremble.
Le mont Cynthus éprouve un long ébranlement,
Et de l'antre sacré sort un mugissement.
Nous tombons, à ce bruit, prosternés contre terre,
Et l'on entend ces mots du fond du sanctuaire :
« Enfants de Dardanus, aux travaux aguerris,
La terre où vos aïeux jadis furent nourris
Doit vous offrir encor son heureuse mamelle.
Recherchez de son lait la source maternelle ;
Là, sur le monde entier régneront triomphants
Les Troyens et leurs fils, et ceux de leurs enfants. »
Ainsi parle Apollon. Une allégresse pure
Éclate en tous nos cœurs, que l'Oracle rassure.
Et chacun se demande où sont ces bords anciens
Que doivent de nouveau rechercher les Troyens.
Mais mon père, versé dans nos vieilles chroniques,
En esprit se portant vers nos siècles antiques,
« Écoutez, nous dit-il, et sachez quel espoir
Sur l'arrêt d'Apollon vous devez concevoir.
La Crète, où Jupiter a reçu la naissance,
Cette île si fameuse et par son opulence
Et par ses cent cités que protègent les Dieux
Et par son mont Ida qui se perd dans les cieux,
La Crète, de ces mers l'ornement et la gloire,
Est notre vrai berceau. Delà, si ma mémoire
Est fidèle et me sert, le premier de nos rois,
Teucer, vint en Phrygie aborder autrefois,
Et s'établit d'abord au pied du cap Rhétée.
La vallée, en ce temps, était seule habitée ;
Ilion n'avait pas dans son vaste contour
Encore enveloppé tous les monts d'alentour.
La hauteur de Pergame était sans citadelle. (6)
De la Crète nous vint le culte de Cybèle,
Et son char attelé de lions rugissants,
Et dans l'horrible airain ses prêtres mugissant,
Et le profond secret qui couvre ses mystères.
Ce Teucer est l'auteur de ces rites austères ;
Notre forêt d'Ida lui doit même son nom.
Suivons donc au plus tôt les ordres d'Apollon.
Rendons-nous dans la Crète et, par des sacrifices,
Assurons-nous des vents les haleines propices.
Le trajet n'est pas long et, du Ciel secondés,
Nos vaisseaux en trois jours y seront abordés. »
De deux brebis alors il consacre les têtes,
La blanche aux doux Zéphirs, et la noire aux Tempêtes.
À Neptune Égéen il immole un chevreau ;
À vous, bel Apollon, un superbe taureau. (7)
Nous partons de Délos : nos vaisseaux ont des ailes.
Nous apprenons en mer, par des bouches fidèles,
Que, chassé par son peuple et ses propres soldats,
Idoménée a fui la Crète et ses États,
Qu'il n'est plus d'ennemis pour nous dans son enceinte
Et qu'ainsi nous pouvons nous y rendre sans crainte.
Nous voyons, tour à tour, l'éclatante Paros
Et de vignes chargés les coteaux de Naxos, (8)
Et d'Oléare encor les riches pâturages,
Et Donyse étalant ses superbes ombrages.
Des Cyclades enfin qui divisent ces mers
Nous suivons promptement tous les détroits divers.
Chaque bord, à l'envi, poussait des cris de joie.
« En Crète, disait-on : c'est la mère de Troie. »
Un vent large et constant nous y porte bientôt.
J'y débarque et bâtis une ville aussitôt.
Pour la rendre plus chère à ma troupe charmée,
Je lui donne un doux nom, le nom de Pergamée.
À la ceindre de murs, à la fortifier,
J'applique tous mes soins, me livre tout entier.
Tous nos vaisseaux à sec étaient sur le rivage.
Des terrains à chacun je faisais le partage.
Déjà, de mes travaux goûtant les plus doux fruits,
Des champs, nouveaux semés, j'attendais les produits :
Ma colonie enfin, croissant sous mes lois sages,
S'étendait, s'augmentait par d'heureux mariages,
Bâtissait des maisons, élevait des troupeaux
Et d'un temple posait les fondements nouveaux,
Quand, l'air se corrompant soudain, l'horrible peste,
Aux arbres, aux moissons également funeste,
Sur nous et sur les champs vient fondre tout à coup :
La canicule en feu flétrissait, brûlait tout.
Les épis desséchés, trompant notre espérance,
Nous montrent la famine au lieu de l'abondance.
Je voyais tous les jours mes malheureux amis
Ou périr, ou traîner leurs pas mal affermis.
De ce pays fatal désabusé sans doute,
Mon père de Délos veut reprendre la route ;
Nous presse d'y fléchir la colère du Dieu,
D'interroger encor son oracle en ce lieu
Pour savoir de nos maux le terme et le remède,
Et sur quels autres bords nous obtiendrons son aide.
La nuit sur l'univers répandait ses pavots :
Tout dormait ; je goûtais moi même un doux repos.
J'aperçois tout à coup et mes Dieux domestiques
Et d'llion détruit les Pénates antiques.
La lune, qui pénètre en mon appartement,
Les éclaire et les fait discerner aisément.
Ils viennent à mon lit ; leur air n'est point farouche
Et ces mots consolants sont sortis de leur bouche :
« Ce qu'à Délos Phébus pourrait vous prononcer,
Ici par notre organe il daigne l'annoncer.
Vers vous, en ce moment, c'est lui qui nous envoie.
Nous avons avec vous fui les flammes de Troie,
Nous avons sur les mers couru tous vos dangers :
Vos destins à nos cœurs ne sont point étrangers.
De vos fils jusqu'aux cieux nous porterons la gloire ;
Ils seront couronnés des mains de la victoire.
Songez donc à fonder cette grande cité
Qui doit du peuple roi loger la majesté.
Ce ne sont point ces bords qu'a désignés l'Oracle :
A la Crète Apollon refuse un tel miracle.
Il est un lieu fameux par son antiquité,
Et ses vaillants soldats, et sa fertilité :
Les Grecs ont appelé ce beau lieu l'Hespérie.
Jadis il fut soumis aux rois de l'Oenotrie ;
Il a, de l'un d'entr'eux prenant depuis le nom,
Sous celui d'Italie acquis un grand renom. (9)
C'est de là qu'est sorti l'auteur de votre race,
Dardanus, qui d'abord s'établit dans la Thrace,
Puis, de Teucer et gendre et digne successeur,
De l'empire Troyen se montra possesseur.
Fuyez le sol Crétois que le Ciel vous dénie,
Et dirigez vos pas vers l'heureuse Ausonie.
Là, nous devons ensemble assurer nos destins.
Partez ; obéissez à ces arrêts certains.
Tel est l'ordre du Dieu qu'à Délos on révère,
Et faites-le sans délai connaître à votre père. »
Était-ce un songe vain ? ces Dieux m'étaient présents,
Je distinguais leurs traits, leurs sacrés vêtements.
À leur aspect, soudain, une sueur glacée
Coule sur tout mon corps ; plus prompt que la pensée
De mon lit je m'élance, et je tombe à leurs pieds,
Vers eux levant mes bras et mes yeux effrayés.
Ils m'échappent, hélas ! tout disparaît sur l'heure.
Aussitôt un grand feu s'allume en ma demeure :
D'un pas religieux m'approchant du foyer,
De vingt libations j'arrose le brasier.
J'invoque en même temps chaque Dieu tutélaire,
Puis vais tout raconter, plein de joie, à mon père.
Lui-même il reconnaît son erreur sur les lieux,
Notre double origine et nos doubles aïeux.
« Vous qu'éprouvent déjà, dit-il, tant de traverses,
Ces oracles, mon fils, ces promesses diverses
Cassandre, il m'en souvient, m'en annonçait autant,
Assignait à ma race un empire éclatant,
Sans cesse me parlait de l'antique Hespérie,
Du trône qu'aux Troyens offrirait l'Italie.
Dans ses prédictions, d'un esprit peu sensé
Je voyais les écarts : eût-on jamais pensé
Qu'en Hespérie un jour nous eussions dû nous rendre ?
Et quelle foi d'ailleurs avait-on dans Cassandre ?
Mieux instruits à présent, sans délibérer plus,
Remplissons d'Apollon les ordres absolus. »
Il dit : et dans nos cœurs l'allégresse est complète.
Nous nous embarquons donc ; peu restent dans la Crète.
Et, livrant de nouveau nos nefs aux flots amers,
Sur un fragile bois nous sillonnons les mers.
Nous étions au milieu de la plaine profonde :
C'était le ciel partout et partout c'était l'onde.
Des tempêtes soudain un brouillard précurseur
Et rival de la nuit qu'il surpasse en noirceur,
Nous enveloppant tous de ses voiles funèbres,
Rend la mer plus horrible encor par les ténèbres.
Les vents bientôt roulant, battant les flots pressés,
Changent la vaste plaine en des monts entassés.
Nous flottons ballottés dans la bouillante écume.
La lumière et le ciel sont perdus sous la brume.
Les seuls éclairs, perçant l'épaisse obscurité,
Jettent par intervalle une affreuse clarté.
Est-il nuit ? est-il jour ? on ne sait. Dans le doute,
Palinure lui-même hésite et perd sa route.
En aveugles ainsi, sous des cieux éclipsés,
Pendant trois jours entiers nous errons dispersés.
Le quatrième enfin l'on revoit la lumière ;
On aperçoit des monts : nous découvrons la terre.
Vite on baisse la voile ; et tous les matelots,
Sur les rames penchés, font écumer les flots.
Nous nous trouvons portés sur les îles Strophades :
Les Grecs nomment ainsi ces malheureuses rades ;
Dans la mer d'Ionie on les doit remarquer :
Que les navigateurs tremblent d'y débarquer !
C'est le séjour infect des horribles Harpies, (10)
Monstres que des enfers ont vomi les Furies.
Leur visage est livide, et leur front féminin
Sans cesse est desséché par l'indomptable faim.
Leurs bras sont terminés par des serres cruelles,
Et des vautours ils ont et le corps et les ailes.
Ces oiseaux dévorants, salissant tous les mets,
Sont venus de ces bords usurper les sommets
Quand Phinée autrefois les chassa de sa table.
Nous abordâmes donc en ce lieu redoutable.
De grands troupeaux de bœufs y paissaient sans pasteurs
Et de nombreux chevreaux broutaient sur les hauteurs.
On nous voit à l'instant, le cœur rempli de joie,
Et l'épée à la main, tomber sur cette proie,
Mais non pas sans offrir, d'un bras religieux,
Une part du butin au grand maître des Dieux.
Sur des lits de gazon élevés en terrasse,
Nous savourions déjà les fruits de notre chasse :
Du haut des monts voisins, tout à coup les Harpies
Fondent d'un vol horrible, et de leurs mains hardies
Nous enlèvent nos mets ou les souillent. Soudain
Nous leur abandonnons la place et le terrain,
Chassés et par leurs cris et les coups de leurs ailes,
Plus encor par l'odeur qui s'exhale autour d'elles.
Nous cherchons un asile au fond d'un antre obscur :
De grands arbres autour semblaient le rendre sûr.
Nous y dressons alors des autels et nos tables.
Mais, du creux des rochers, les vautours indomptables
S'élancent de nouveau sur nos mets et sur nous,
Les dérobent encor, et les salissent tous.
Je commande aux Troyens de prendre enfin les armes,
Et de leur préparer la guerre et les alarmes ;
Et, pour mieux les trahir, sous des buissons touffus
Un grand nombre se cache, armé de glaives nus.
Misène sur un mont se met en sentinelle,
Et, quand de ces oiseaux une bande nouvelle
Vient diriger sur nous son vol précipité,
Le signal par sa trompe est deux fois répété.
Mes guerriers aussitôt commencent la bataille,
Les frappent à grands coups et d'estoc et de taille.
Mais aucun n'est blessé ; tout notre effort est vain :
Leurs plumes sont pour eux des cuirasses d'airain
Et des boucliers sûrs, au fer impénétrables.
Fatigués cependant, quoique non vulnérables,
À la fuite on les voit se résoudre à la fin.
Ils partent, mais toujours de leur horrible faim
Sur nos tables laissant les plus indignes traces,
Et les restes tombés de leur gueules voraces.
Du haut d'un roc voisin, oracle de malheur,
Céléno par ces mots exhale sa fureur :
« Quoi ! de Laomédon race impie et parjure,
Vous ajoutez la guerre au larcin, à l'injure !
De quel droit venez-vous égorger nos troupeaux,
Dans notre antique État troubler notre repos,
Attaquer notre trône, en chasser les Harpies ?
Voici ce qu'en ce jour la reine des Furies,
Céléno, vous annonce ; et ne l'oubliez point.
Apollon, par ma voix, vous transmet en ce point
Ce que Jupiter même a daigné faire entendre :
Au rivage Latin vous cherchez à vous rendre ;
Vous y débarquerez ; mais, avant d'y bâtir
Un nouvel Ilion, la faim, pour vous punir,
Exerçant dans vos flancs ses fureurs indomptables,
Vous obligera même à dévorer vos tables. »
Elle dit : et, prenant un vol audacieux,
Dans la forêt prochaine elle échappe à nos yeux.
Mes guerriers sont restés stupéfaits d'épouvante,
Et le glaive est tombé de leur main frissonnante.
Ce n'est que par des vœux qu'ils songent désormais,
Et non par des combats, à conquérir la paix,
Soit qu'ils supposent voir dans ces oiseaux horribles
Ou des Divinités, ou des monstres terribles.
Mon père, vers le Ciel levant ses bras tremblants,
« Annulez, ô grands Dieux, ces arrêts accablants ;
Détournez loin de nous d'aussi cruels présages
Et laissez-vous fléchir par nos pieux hommages. »
Les sacrifices faits, nous partons de ces lieux,
Et nous quittons des bords réprouvés par les Dieux.
Les vents enflent la voile, et la proue écumante
Fend, au gré du pilote, une mer sans tourmente.
Nous cotoyons Zacynthe et ses belles forêts :
Dulichium, Samé nous arrivent après. (11)
Je maudis, en fuyant, cette Ithaque fatale,
Du trop barbare Ulysse île et terre natale.
De Nérite bientôt dépassant les rochers,
On découvre ce cap formidable aux nochers
Dont Leucate est le nom : sa tête est dans la nue,
Ou des brouillards épais presque toujours perdue.
Apollon y possède un temple favori :
Nous trouvons à ses pieds le plus paisible abri.
Nos deux ancres de proue assurent le mouillage,
Et nos poupes de front observent le rivage.
Là, notre premier soin est d'acquitter nos vœux,
D'élever des autels, d'y consacrer des feux.
Sur cette heureuse terre oubliant ses traverses,
La jeunesse se livre à des joutes diverses
Et, non loin d'Actium, aux bords Ambraciens (11 bis)
Retrace tous les jeux des Gymnases Troyens,
Au pugilat, à l'arc, à la course, à la lutte,
Au disque tour à tour s'exerce et se dispute.
Joyeux d'être échappés à nos fiers ennemis,
Quittes envers Phébus de tous les dons promis,
Nous signalons ainsi notre vive allégresse
D'avoir vu sans danger tant de ports de la Grèce.
Cependant le Soleil, raccourcissant les jours,
Dans son cercle annuel allait finir son cours :
Par l'hiver déchaînés des montagnes de Thrace
Les Aquilons des mers hérissaient la surface.
J'attache aux murs du temple un bouclier d'airain
Qui du vaillant Abas avait armé la main.
On y lisait ces mots gravés sur la bordure :
Énée aux Grecs vainqueurs enleva cette armure.
J'ordonne le départ, et les prompts matelots
Se jettent sur la rame, et sillonnent les flots.
Bientôt nous dépassons les hauts monts de Corcyre,
Et nous rangeons soudain la côte de l'Épire.
J'y mouille au premier port peu distant de Buthrot :
J'en découvrais les tours, et j'y monte aussitôt.
J'avais appris en mer une chose incroyable,
Qu'en ce pays régnait un Troyen vénérable,
Un des fils de Priam, le pontife Hélénus,
Successeur et du trône et du lit de Pyrrhus,
Qu'Andromaque, à son sort joignant sa destinée,
Avait formé les nœuds d'un troisième hyménée.
Surpris, impatient d'approfondir ces faits,
D'embrasser des amis si chers et si parfaits,
Quittant et mes vaisseaux et la rive occupée,
J'accélérais mes pas vers la ville escarpée.
Non loin des murs alors, dans un bosquet sacré,
Sur le tombeau d'Hector par ses mains consacré,
Andromaque apportait, près d'un nouveau Scamandre,
Un vin pur et des mets, en tribut à sa cendre.
Ce triste monument qui nourrit ses douleurs
Et deux autels voisins sont baignés de ses pleurs.
Je vais à sa rencontre. Elle aperçoit à peine
Mon escorte et moi-même armés à la Troyenne
Que, croyant voir en nous des spectres menaçants,
Un froid mortel soudain a glacé tous ses sens ;
De surprise et de peur elle reste ébahie, (12)
Chancelle sur ses pieds, et tombe évanouie.
Je vole à son secours, la relève en mes bras.
Enfin, rouvrant les yeux et soupirant : « Hélas !
Fils de Vénus, dit-elle, est-ce vous, cher Énée ?
Gardez-vous d'abuser une âme infortunée :
Est-ce bien vous ? parlez : et vivez-vous encor ?
Ou si vous n'êtes plus, dites : Que fait Hector ? » (13)
Des pleurs, en ce moment, inondent son visage
Et ses cris douloureux remplissent le bocage.
« C'est moi, lui répondis-je, à mots entrecoupés ;
C'est moi-même ; et vos yeux n'ont pas été trompés.
Énée, il est trop vrai, tient encore à la vie,
Pour lui de mille maux sans cesse poursuivie.
Mais vous, noble moitié du plus illustre époux,
Quel est votre destin ? Est-il digne de vous ?
Est-il digne de lui ? Vois-je dans cette ville
L'Andromaque d'Hector,ou bien du fils d'Achille ? » (14)
Elle baisse, à ces mots, les yeux en gémissant
Et soupire et sanglote et, d'un ton languissant,
« Heureuse mille fois, dit elle, Polyxène,
Qui, de Pergame encore ensanglantant l'arène,
Sur le tombeau d'Achille a vu percer son coeur,
Et n'eut point à rougir dans le lit d'un vainqueur !
Pour nous, du fier Pyrrhus esclaves enchaînées,
Dans la Grèce par lui de mers en mers traînées,
Il nous fallut, hélas ! d'un maître impérieux,
En victimes, souffrir l'amour injurieux. (15)
Mais, vivement épris des charmes d'Hermione,
Il immola bientôt Troie à Lacédémone
Et, disposant encor de ma captive main,
D'Hélénus, son captif, il m'ordonna l'hymen.
Oreste cependant, pour la fille d'Hélène (16)
Enflammé tour à tour et d'amour et de haine,
Furieux de se voir préférer un rival,
Le surprend à l'autel, lui porte un coup fatal,
Et, du sang de Pyrrhus souillant ses mains impies,
Donne un nouveau forfait à venger aux Furies.
Par la mort de ce Prince, Hélénus devint roi
Et rangea de l'Epire une part sous sa loi.
Rappelant de Chaon la mémoire chérie,
De ce nom, mon époux la nomma Chaonie. (17)
Mais vous, qui ne pouviez connaître notre sort,
Quel hasard ou quel Dieu vous porta sur ce bord ?
Ah ! combien Hélénus va ressentir de joie
En voyant des Troyens dans sa nouvelle Troie !
Et votre jeune fils, l'avez vous conservé ?
Qu'il doit être charmant, par son père élevé !
De Troie, à sa naissance, il a vu la misère. (18)
Sent-il profondément la perte de sa mère ?
Fils d'Énée, et neveu du magnanime Hector,
Promet-il un héros à ses aïeux encor ? »
Des larmes, des soupirs l'interrompaient sans cesse.
Hors sa ville, à l'instant, le roi vers nous s'empresse.
Un cortège nombreux accompagnait ses pas.
Il nous reconnaît tous ; nous serre dans ses bras ;
Nous mène en son palais, versant des pleurs de joie.
Je revois en chemin une image de Troie ;
Tout rappelle à mon cœur des souvenirs bien chers :
Et le fort de Pergame, élevé dans les airs,
Et la tour d'Ilion, et la porte de Scée
Parfaitement rendue, et par nous embrassée,
Et jusqu'au nom de Xanthe honorant un ruisseau
Qui, dans son faible cours, languit presque sans eau.
Mes Troyens, entourés d'une foule civile,
Sont partout accueillis et fêtés dans la ville.
En de vastes salons, au milieu du palais,
Ils trouvent chez le roi de somptueux banquets ;
Et dans des coupes d'or boivent, pleins d'alégresse
Et d'un cœur très ami, les nectars de la Grèce.
Ainsi beaucoup de jours, au gré de leurs désirs
Passent dans les festins, la danse et les plaisirs.
Mais les vents désirés, nous rappelant sur l'onde,
De nos voiles enflaient la cavité profonde.
Avant que de partir, toujours religieux,
Je consulte Hélénus, interprète des Dieux.
« Vous, Troyen inspiré, qu'Apollon même éclaire,
Qui lisez dans les cieux les destins de la terre,
Pour qui les saints trépieds, les lauriers de Claros,
Et les chants et les cris, et le vol des oiseaux,
Sont sans obscurité, sans mystère et sans ombre,
De l'avenir sur nous levez le voile sombre.
Parlez ! Du Latium les oracles divins
Nous pressent tous les jours de prendre les chemins ;
La seule Céléno, cette Harpie horrible,
Nous y prédit, hélas ! prophétesse terrible,
Mille maux, et surtout les horreurs de la faim.
Comment fuir ces dangers, et que résoudre enfin ? »
Suivant les rits sacrés, immolant deux génisses,
Le Pontife d'abord se rend les Dieux propices,
Dans votre temple auguste, ô Phébus, m'introduit
Et jusqu'à votre autel par la main me conduit.
Puis, saisi tout à coup du transport des Prophètes,
Agitant de son front les saintes bandelettes :
« Des Immortels, dit-il, les ordres sont certains.
Jupiter, dans leur cours, règle ainsi les destins :
Il vous faut rechercher les ports de l'Hespérie,
Et de la mer encore affronter la furie.
Sur votre longue route, où le sort vous attend,
Je puis vous dévoiler quelque avis important.
Pour Hélénus le reste est couvert d'un nuage ;
Et Junon me défend d'en dire davantage.
Cette belle Italie où vous semblez toucher,
Ces ports qui devant vous paraissent s'approcher,
Pour les atteindre, il faut, vous armant de constance,
Fils de Vénus, encor faire un trajet immense.
Avant que de bâtir sur un paisible bord
Cette illustre cité promise par le sort,
De vos rames longtemps, sur les mers de Sicile,
Il faudra fatiguer une vague indocile
Et, près des ports Toscans, des flots tumultueux
Souffrir encor longtemps les chocs impétueux,
Voir les lacs infernaux, et l'île dangereuse
Où Circé tend les lacs de sa beauté trompeuse.
Écoutez bien ces mots : voici les signes sûrs
Des lieux où vous devrez fonder vos nouveaux murs.
Quand vous rencontrerez, au bord d'une rivière,
Une superbe laie, en blancheur singulière,
Et, sous un chêne immense et prodigue de glands,
Nourrissant de son lait trente marcassins blancs,
Là, vous pourrez en paix élever votre ville ;
Là, de tous vos travaux est le terme tranquille.
Des mots de Céléno cessez de vous troubler :
Les Destins, dans le temps, sauront bien tout régler.
Et d'ailleurs Apollon, fléchi par vos prières,
Ne vous déniera point ses faveurs tutélaires.
Fuyez surtout, fuyez ces bords Italiens
Que baignent de nos mers les flots Illyriens. (19)
Des Grecs, vos ennemis, cette côte est remplie :
Philoctète en ces lieux a bâti Pétélie ;
Là, le fils de Minos, de la Crète chassé,
Dans les champs de Salente aujourd'hui s'est fixé.
Non loin, des Locriens est une colonie.
Dès que vous atteindrez les ports de l'Ausonie,
Sur la rive aussitôt élevant des autels,
Vous vous acquitterez de vos voeu solennels.
Surtout que le Pontife, en cette auguste fête,
Ait d'un voile pourpré soin de couvrir sa tête,
De peur qu'un ennemi, tout à coup à ses yeux
Offrant un front funeste, un aspect odieux,
Ne trouble le mystère et change les auspices :
Observez cet usage en tous vos sacrifices,
Et qu'il soit constamment par vos fils maintenu.
Vers les monts de Sicile une fois parvenu,
Quand vous apercevrez le détroit de Pélore
S'élargir devant vous, et s'élargir encore,
Sur la gauche aussitôt gagnez la haute mer ;
N'allez pas sur la droite imprudemment ramer,
Et fuyez un trajet en naufrages fertile.
La superbe Italie et la riche Sicile
Ne faisaient autrefois qu'un même continent ;
Tant le monde vieilli diffère maintenant !
Dans un de ces grands chocs qui tourmentent la terre,
Livrant aux deux pays une terrible guerre,
La mer les sépara, dit-on, par ce détroit,
Bordé d'un double écueil en son passage étroit.
Charybde est sur la gauche, et Scylla sur la droite.
Celle-ci s'embusquant, par une ruse adroite
Attire les vaisseaux sur d'horribles rochers,
Et se repaît du sang des malheureux nochers.
D'une fille charmante elle offre la figure ;
Des chiens toujours hurlants composent sa ceinture ;
Le reste de son corps est d'un poisson hideux.
Charybde, à l'autre bord, non pas moins hasardeux,
Trois fois le jour, absorbe en un gouffre terrible
Une masse de flots, qu'avec un bruit horrible
Elle vomit trois fois, les lançant jusqu'aux cieux.
Ah ! plutôt que de voir ces monstres furieux,
Il vaut mieux de Pachyn doubler le cap sans doute,
Et par un grand circuit allonger votre route.
Il est un autre avis que je dois répéter,
Et sur lequel toujours il me faut insister.
Si du sombre avenir j'ai quelque connaissance
Et des droits mérités à votre confiance,
Si souvent Apollon daigne instruire Hélénus,
Suivez bien son conseil, pieux fils de Vénus,
Et n'omettez jamais ce point si nécessaire :
Sans cesse de Junon fléchissez la colère,
Accablez-la de vœux, et sans cesse à ses pieds,
Pour la vaincre, apportez des dons multipliés.
Triomphant par ces soins de sa haine affaiblie,
De Sicile un bon vent vous porte en Italie.
À la hauteur de Cume aussitôt abordez,
Près des lacs infernaux, de noirs cyprès bordés ;
Et visitez soudain la Sibylle inspirée.
Sur des feuillets légers cette femme sacrée
Des mortels dans son antre inscrit tous les destins
Et range sous leurs noms ses oracles certains.
Tant que l'antre est fermé, disposés sur sa table,
Ils y restent fixés dans l'ordre véritable ;
Mais à peine la porte est ouverte, le vent
S'attachant aux feuillets, vite les soulevant,
De toutes parts au loin les disperse et les jette.
La Sibylle dès lors n'en est plus inquiète ;
Et, ne rassemblant plus ses voltigeants arrêts,
Vous laisse maudissant son antre et ses secrets.
En dépit des Zéphirs, (20) pour la voir en sa grotte,
Arrêtez-vous ; laissez murmurer votre flotte.
Quel que soit le retard qui puisse en résulter,
Croyez-moi, cher Énée, il faut la consulter.
Mais obtenez surtout que, loin de rien écrire,
Sa prophétique voix veuille bien vous instruire.
Sur toute l'Italie, et sur ses habitants
Elle vous donnera des détails importants :
Vous dira quelle guerre il vous faut entreprendre ;
Et comment attaquer, et comment vous défendre ;
Quels travaux, quels dangers il vous faut affronter ;
Et par quels moyens sûrs les vaincre ou supporter.
D'elle enfin, par vos vœux, vos respects, votre hommage,
Vous devez obtenir le plus heureux voyage.
C'est tout ce qu'aujourd'hui je peux vous révéler,
Prince. Par vos exploits allez vous signaler,
Et de Pergame encor portez aux cieux la gloire. »
De superbes présents d'argent, d'or et d'ivoire,
Et des vases d'airain à Dodone sculptés,
Par son ordre aussitôt sont aux vaisseaux portés.
On distinguait surtout une riche cuirasse,
Où de trois mailles d'or le tissu s'entrelace ;
Et d'un casque admirable, au panache flottant,
Le cimier de rubis et d'opale éclatant.
C'était du fier Pyrrhus la magnifique armure,
Pour ses jours de combat triomphante parure.
Mon père dans les dons ne fut point oublié :
Le prince généreux, pour comble d'amitié,
D'hommes et de chevaux recrute notre flotte,
L'arme, et sur chaque bord envoie un sûr pilote.
Pour profiter d'un vent qui s'élève du Nord, (21)
Mon père veut soudain que l'on sorte du port :
« Hé bien ! vous qu'honora la main d'une Déesse,
Dit le roi, redoublant d'égards et de tendresse,
Mortel chéri des Dieux, qui du triste Ilion
Échappâtes deux fois à la destruction, (22)
La voilà devant vous cette Italie, Anchise,
Qui déjà par vos vœux est atteinte et conquise.
Mais ce beau Latium est encore éloigné :
Pour gagner ce pays, par les Dieux désigné,
Il vous faut côtoyer encore un long rivage.
Vous dois-je cependant arrêter davantage ?
Non : le Ciel a parlé ; je ne vous retiens plus.
Partez, auguste époux de l'auguste Vénus ;
D'un héros vertueux, allez, vertueux père ;
Et puissiez-vous partout trouver un sort prospère ! »
La sensible Andromaque à notre prompt départ,
À nos adieux touchants ne prend pas moins de part.
D'Hélénus en bontés, en largesses rivale,
Elle nous vient offrir, d'une main libérale,
De riches vêtements où, sur un brocart d'or,
Les plus vives couleurs se nuançaient encor.
Entre mille autres dons que sa grâce accompagne,
En l'embrassant vingt fois, elle revêt Ascagne
D'un manteau Phrygien, artistement brodé,
Et de franges de soie élégamment bordé.
« Cher enfant, lui dit-elle, acceptez ces ouvrages
Que mes mains ont tissus : qu'ils soient longtemps les gages
De cet amour si pur et si tendre et si doux
Que la veuve d'Hector, Andromaque, a pour vous.
De mon Astyanax vous me rendez l'image, (23)
C'est lui : voilà ses traits, ses yeux et son visage.
Vous naquîtes ensemble : ah ! que ne puis-je, hélas !
Tous deux ensemble encor vous serrer dans mes bras !
Il serait, comme vous, jeune, ardent, plein de grâce ;
D'Hector en lui déjà l'on reverrait l'audace ;
Vous, son vivant portrait, recevez à présent
Et mon dernier baiser, et mon dernier présent. »
En quittant un séjour pour nous si plein de charmes,
Et des amis si chers, les yeux baignés de larmes,
« Vivez heureux, leur dis-je, ô vous dont le Destin,
Ayant fixé les pas, rend votre état certain.
Pour nous, depuis longtemps en butte à ses caprices,
Il nous faut essuyer encor ses injustices.
Jouissez du repos qu'il daigne vous donner :
Vous n'avez plus de mers, de flots à sillonner ;
Sur les bords fugitifs de l'ingrate Hespérie,
Il ne vous reste plus à chercher de patrie.
Un nouveau Simoïs pour vous coule en ces lieux ;
Un nouvel Ilion s'élève sous vos yeux.
Ah ! puisse-t-il, fondé sur de meilleurs auspices,
Voir des Grecs moins cruels et des Dieux plus propices !
Si, sur les bords du Tibre et dans des champs amis,
Je puis bâtir enfin ces remparts tant promis,
Je veux qu'avec l'Épire, en tout temps, l'Ausonie,
Ainsi que par le sang, soit par le cœur unie.
Soyons toujours Troyens, et qu'au gré de nos vœux
Notre amitié s'étende à nos derniers neveux ! » (24)
Nous partons : de l'Épire encor longeant la rive,
De Céraune bientôt le haut cap nous arrive :
De là vers l'Italie est le plus court trajet. (25)
Dans l'onde cependant le Soleil se plongeait ;
Les monts commençaient même à perdre sa lumière.
Nous jetons l'ancre alors et descendons à terre,
Et nous prenons soudain, sans ordre répandus,
Un rapide repas, sur la grève étendus.
Le sommeil aussitôt, de ses pavots prodigue,
S'empare de nos sens épuisés de fatigue.
La Nuit, qu'avec ses sœurs l'Heure chasse toujours,
À peine avait rempli la moitié de son cours ;
Pour observer les vents, Palinure se lève ;
Et, l'oreille aux aguets, du moindre air qui s'élève
Saisit les mouvements ; puis, contemplant les cieux,
Suit des astres divers les pas silencieux.
Il consulte surtout les humides Hyades,
Le Taureau dangereux et les sombres Pléiades,
Et l'Ourse protectrice, et le Lion brûlant,
Et du triste Orion le glaive étincelant.
Sûr d'un long calme enfin qu'un ciel serein désigne,
Du départ à sa poupe il arbore le signe :
On le voit du rivage ; on s'éveille en sursaut ;
On court ; on saute à bord ; et l'on part aussitôt.
Sur l'onde nous volons, en déployant nos voiles.
L'Aurore de ses feux poursuivait les étoiles :
Nous découvrons au loin l'Italie à fleur d'eau.
Achate le premier la voit de son vaisseau :
Italie, à l'instant avec transport il crie ;
Et tous les bords joyeux répètent Italie.
Et chacun, saluant ce pays fortuné,
Tient sur lui son regard avidement tourné.
Mon père, se portant au sommet de la poupe,
Saisit au moment même une profonde coupe,
De festons la couronne, et, l'emplissant de vin,
Il répand sur les flots, trois fois, le jus divin.
« Accordez-nous, dit il, Dieux des mers redoutables,
Un rapide trajet, et des vents favorables. »
Ses vœux sont exaucés : nous approchons du bord,
Et devant nous bientôt s'ouvre un excellent port.
Soudain la voile tombe ; à la rame on le tente :
Ce port, en forme d'arc, au Levant se présente.
Deux longs bancs de rochers battus des flots amers,
Le ceignant de leurs bras, d'écume sont couverts ;
Et deux rocs, surmontés d'une tour délabrée,
Placés aux deux sommets, en commandent l'entrée.
Un temple de Pallas, dominant sur la mer,
Semble fuir du rivage, et se perdre dans l'air.
Trois chevaux, leur blancheur était éblouissante,
Se montrent sur le bord, paissant l'herbe naissante :
Dans l'art des pronostics mon père initié
S'indigne du présage, et paraît effrayé :
« Hé quoi ! s'écria-t-il, trop malheureuse Terre,
Tu menaces d'abord ; tu nous offres la guerre !
Le cheval fut toujours le compagnon de Mars.
Cependant, reprit-il, on l'attelle à des chars ;
Il sert à la culture, aux arts paisibles même :
De la paix il peut donc être aussi bien l'emblème. » (26)
La Déesse guerrière, amante des hasards,
Dont le temple s'offrit à nos premiers regards,
Est de nos premiers vœux sur la rive honorée ;
Et nos fronts sont voilés de l'étoffe pourprée.
Remplissant d'Hélénus les ordres solemnels,
D'offrandes pour Junon nous chargeons les autels.
Ces devoirs accomplis, on tourne les antennes
Et, poussés de nouveau sur les humides plaines,
Nous fuyons un pays habité par les Grecs,
Et nous nous éloignons de ces bords trop suspects.
Nous dépassons bientôt les remparts de Salente,
Et découvrons soudain le golfe de Tarente :
Le cap Lacinium est à l'autre côté,
D'un temple de Junon fièrement surmonté.
Notre flotte le double, invoquant la Déesse ;
Et fort près de Caulon range la forteresse,
Après avoir franchi, sur des flots écumeux,
Le golfe de Scylace, en naufrages fameux.
Du formidable Etna l'on voit enfin la cime ;
Et déjà l'on entend le mugissant abîme
Et les rochers battus des flots retentissants,
Et d'hurlements affreux les échos frémissants.
« Voilà cette Charybde épouvantable, horrible,
Qu'Hélénus justement nous peignait si terrible,
S'écrie Anchise alors ; compagnons, sauvez-nous ;
Tirez-nous du péril ; de rames forcez tous. »
L'attentif Palinure, en habile pilote,
Sur la gauche, à l'instant, porte toute la flotte.
Partout l'ordre est suivi : tous les bras sont tendus.
Les sables dans les flots bouillonnaient confondus.
Une montagne d'eau jusqu'aux astres s'allonge ;
Puis, sous nous s'affaissant, dans les enfers nous plonge.
Les rochers caverneux en mugirent trois fois ;
Et, les flots élancés retombant par leur poids,
L'onde, du haut des cieux dans le choc divisée,
Remplit les airs au loin d'une écume brisée.
Au coucher du Soleil, soudain tombent les vents.
Nous étions de fatigue épuisés sur les bancs.
Il nous fallut, les bras manquant aux équipages,
Des Cyclopes voisins aborder les rivages.
Nous entrons dans un port et sûr et spacieux.
L'Etna de ses fureurs a rempli tous ces lieux.
Ce volcan, des enfers épouvantable image,
Souvent couvre son front du plus sombre nuage.
Tantôt, en tourbillons il pousse dans les airs
Des torrents de fumée entremêlés d'éclairs,
De débris et de cendre au loin sème la terre,
Et de bruit et d'éclats le dispute au tonnerre ;
Ou, vomissant des feux en globes menaçants,
Il attaque de près les cieux resplendissants :
Et tantôt, déchirant ses entrailles brûlantes,
Il lance avec fracas des roches effrayantes
Et d'un sein bouillonnant, sur les champs consumés
Fait rouler jusqu'aux mers des fleuves enflammés.
Encelade, dit-on, pour prix de son audace,
Gémit foulé, pressé, sous cette énorme masse ;
Cet horrible géant, accablé de l'Etna,
Porte encor l'épouvante aux campagnes d'Enna.
Par Jupiter frappé, de la foudre fatale
Ce sont encor les feux que son haleine exhale.
Veut-il se retourner à chaque mouvement,
La Sicile frémit d'un long ébranlement ;
Les cieux sont obscurcis par les vapeurs du gouffre,
Et les airs infectés de bitume et de soufre.
À l'abri d'un grand bois, pendant toute la nuit,
Nous sommes tourmentés d'un effroyable bruit,
Sans pouvoir discerner sa cause et sa nature.
Des nuages rendaient cette nuit plus obscure ;
Nul astre ne brillait ; et le front de Phébé
Sous un épais brouillard s'éclipsait dérobé.
Le lendemain, le jour à peine luit encore,
La brume à peine cède à la naissante Aurore,
Nous voyons accourir vers nous un inconnu,
Misérable, hideux, décharné, presque nu ;
Il nous tendait les bras. Sur lui, dans l'instant même,
Tous les yeux sont tournés : sa laideur est extrême ;
Sa barbe était affreuse ; et d'informes lambeaux,
D'épines attachés, lui pendaient sur le dos.
De Troie il avait vu le siège et les alarmes ;
C'était un Grec ; de loin reconnaissant nos armes
Un moment il hésite, et s'arrête, effrayé.
Mais, espérant enfin fléchir notre pitié,
Il nous joint, et mêlant les pleurs à la prière,
« Au nom des Dieux, dit-il, de ce ciel débonnaire
Et de cet air si pur que nous respirons tous,
Sauvez un malheureux qui tombe à vos genoux.
Jetez-moi sur quels bords vous voudrez, peu m'importe,
De ces horribles lieux pourvu que l'on m'emporte.
Sans doute à vos bontés, Troyens, j'ai peu de droits :
Je vous ai sous vos murs combattus autrefois.
Si ce crime à vos yeux doit être irrémissible,
Plongez-moi dans les flots, dans ce gouffre terrible :
De la main des mortels en terminant mon sort
Il me sera du moins doux d'obtenir la mort. »
Contre terre, à ces mots, il prosterne sa face,
Et, tombant à nos pieds, les serre et les embrasse.
On l'exhorte, attendris sur cet infortuné,
À dire quel il est, de quel sang il est né,
Et qui l'a pu réduire à ce sort déplorable.
Mon père, lui tendant une main secourable,
Par ce gage de paix rassure ses esprits.
« Mon nom, répondit-il, de sa frayeur remis,
Mon nom est Achémide (27) ; Ithaque m'a vu naître.
J'ai servi constamment sous Ulysse, mon maître :
Je fus dans ses malheurs l'un de ses compagnons.
La fortune à mon père accorda peu ses dons :
Plut à Dieu qu'Achémide, et moins jeune et plus sage,
Eût su se contenter de son faible héritage !
Je partis donc pour Troie, et suivis le torrent.
Mes compagnons fuyaient ce monstre dévorant,
Cet affreux Polyphème. (28) Hélas ! ils m'oublièrent :
Dans son antre effroyable, hélas ! ils me laissèrent.
Tremblez : de vos vaisseaux cet antre est peu distant ;
D'os humains il regorge, immense et tout sanglant.
Ce Cyclope hideux, d'une énorme stature,
De notre chair, Troyens, fait sa seule pâture,
Et notre sang lui sert d'ordinaire boisson.
Sa taille et de sa voix l'épouvantable son
Font frémir, et surtout son grand œil sans lumière.
De ce fléau public, Dieux, délivrez la terre !
Je l'ai vu dans son antre, et de sa vaste main
Saisir, même couché, deux de nous ; et soudain
Les lançant sur un roc, de leur tête écrasée
Faire en éclats voler la cervelle brisée,
Les ressaisir encor dans l'air et, rugissant,
S'assouvir de leur chair, s'abreuver de leur sang.
Oui, sous ses dents j'ai vu, tandis qu'il les dévore,
Leurs membres palpiter, et palpiter encore.
Ulysse toutefois a bien su s'en venger ;
Il ne s'oublia point en ce pressant danger.
Polyphème, bientôt rempli de nourriture
Et plus encor d'un vin englouti sans mesure,
Abandonne au sommeil son front appesanti,
Et, couché sur le dos, paraît anéanti.
Après avoir des dieux imploré la justice,
Nous fondons tous sur lui, dirigés par Ulysse ;
Et dans l'œil, de son front occupant le milieu,
Nous plongeons avec force un long et large pieu.
Aux boucliers d'Argos cet œil était semblable,
Au disque du Soleil il était comparable.
De nos tristes amis, dévorés sous nos yeux,
Ainsi nous apaisons les mânes furieux.
Mais vous, fuyez, fuyez, ô Troyens misérables ;
Éloignez-vous soudain ; vite coupez vos câbles.
Polyphème n'est pas le seul monstre en ces lieux :
Cent autres, comme lui, non pas moins odieux,
Non pas moins affamés, rôdent sur ces montagnes
Et remplissent d'effroi ces bords et ces campagnes.
Déjà l'astre des nuits, trois fois s'arrondissant,
De son orbe a montré l'éclat resplendissant
Depuis que dans les bois, de terreur poursuivie,
Péniblement je traîne une funeste vie.
Caché sous un rocher ou dans un antre creux,
Je vois sans cesse errer ces colosses affreux :
Au seul bruit de leurs pas la terre au loin résonne ;
Au seul son de leur voix je tremble, je frissonne.
Des racines, des glands et quelques fruits pierreux
Sont l'unique soutien de mes jours malheureux.
J'avais mes yeux toujours attachés sur la rive :
Hélas ! depuis trois mois aucun vaisseau n'arrive.
Mais, dès qu'à mes regards votre flotte a paru,
Reprenant quelque espoir, je suis vite accouru.
Disposez à présent de moi, de ma personne ;
Tuez-moi, s'il le faut ; à tout je m'abandonne ;
Et, pourvu que j'échappe aux monstres dévorants,
Je ne me plaindrai point ; c'en est fait : je me rends. »
À peine il achevait, nous voyons Polyphème
Au milieu des troupeaux qu'il conduisait lui-même,
Du haut d'une montagne avançant vers nos bords,
Traîner à pas pesants son gigantesque corps.
C'était un monstre horrible, informe, abominable ;
Son œil crevé surtout le rendait effroyable.
Un grand pin assurait et dirigeait ses pas :
Ses dociles moutons ne l'abandonnaient pas.
C'était tout son plaisir, de sa douleur cruelle
Le seul soulagement ; et sa flûte fidèle,
Poussant des sons plaintifs sous ses rustiques doigts,
Suspendue à son cou, la charmait quelquefois.
Dès qu'il eut senti l'onde et touché le rivage,
Il s'assied rugissant, grince ses dents de rage,
Et lave avec des flots son œil encor sanglant.
Puis on voit dans la mer le colosse ambulant
Et la vague baignait ses larges reins à peine.
Nous prenons, en tremblant, une fuite soudaine
Et je fais détacher les amarres sans bruit.
Le Grec de son conseil reçoit le juste fruit :
Je l'admets sur mon bord ; et la rame rapide,
À grands coups redoublés, bat la plaine liquide.
Polyphème l'entend : tournant vers nous ses pas,
Il se porte aux vaisseaux ; mais, sentant que ses bras,
Vainement allongés, ne pouvaient nous atteindre,
Et nos ris lui prouvant qu'il n'était plus à craindre,
Il pousse un cri terrible ; et la mer en trembla,
Et la Sicile entière aussi s'en ébranla. (29)
Les plus lointains échos de ce cri retentirent
Et du profond Etna les cavernes mugirent.
Sur la rive, à ce bruit, des Cyclopes soudain
Toute la race accourt de chaque mont voisin.
Nous vîmes ces géants, armée horrible et fière,
Debout, et dans les cieux portant leur tête altière :
On eût dit de grands pins, ou des chênes pressés
Au sommet d'un coteau superbement dressés.
De leur œil menaçant vainement ils nous lancent
Des regards furieux et dans les flots s'élancent.
Le trouble où nous étions en ce pressant danger
De route, à notre insu, nous avait fait changer
Et le vent, qu'à notre aide on appelait encore,
De nouveau nous portait au détroit de Pélore,
Dans ce passage affreux de Charybde et Scylla,
Que de fuir Hélénus surtout nous conseilla.
La méprise aperçue au bord du précipice,
On revire aussitôt ; et l'Aquilon propice, (30)
S'élevant tout à coup, nous repousse au-dehors :
Des Cyclopes de loin nous revoyons les bords.
Les bouches du Simèthe et de la Pantagie,
Le haut cap de Taurus, Mégare et Xiphonie (31)
Par nous rapidement sont rangés tour à tour,
Et l'île de Thapsos, humble dans son contour.
À la suite d'Ulysse Achémide, notre hôte,
Ayant déjà couru, visité cette côte,
Nous faisait remarquer et nommait tous les lieux.
On trouve sous Plémyre un golfe spacieux ;
Une île est dans son sein, Ortygie appelée,
Qu'une grande merveille a partout signalée.
Là, de l'Élide, Alphée, amant impétueux,
S'étant fait sous la mer un chemin tortueux,
Belle Aréthuse, apporte à ta source brillante
Le tribut abondant de son onde brûlante :
Et vous roulez ensemble, au sein des flots amers,
Le salubre cristal de vos flots toujours clairs.
Les Dieux de cet endroit reçoivent nos hommages.
Nous dépassons après les fertiles rivages
Que le paisible Hélore arrose de ses eaux,
Et le cap de Pachyn, si terrible aux vaisseaux.
Sur le bord qu'à l'Afrique oppose la Sicile, (32)
Non loin, de Camarin nous découvrons la ville,
Puis les murs et le port et les champs de Géla,
Que du nom de ce fleuve ainsi l'on appela.
Une vaste cité, qui se perd dans la nue,
D'étonnement bientôt vient frapper notre vue :
D'Agrigente c'étaient les tours, les forts altiers,
D'Agrigente, féconde en généreux coursiers.
Nous côtoyons Séline et ses champs pleins de gerbes
Et le vent nous enlève à ses palmiers superbes.
À travers les bas-fonds et les nombreux rochers
Qui trompent à fleur d'eau les imprudents nochers
Je double habilement le cap de Lilybée ;
Et dans Drépane enfin notre voile est tombée.
Ah ! quel malheur affreux m'attendait en ce port !
Lieu trop fatal ! Anchise y termina son sort.
Après tant de travaux, de peines, de misère,
Là, je vous ai perdu, vous, mon excellent père,
Vous, mon consolateur, vous, mon plus tendre ami !
Contre un tel coup mon cœur n'était pas affermi :
Le prophète Hélénus, Céléno dans sa rage
N'avaient point d'un tel deuil accablé mon courage.
Ah ! de tant de périls heureusement sauvé,
Deviez-vous dans le port, hélas ! m'être enlevé !
Et devais-je de pleurs y trouver une source !
Drépane avait été le terme de ma course.
J'en partais et voguais, toutes voiles dehors,
Lorsqu'un Dieu, tout à coup me portant sur vos bords,
D'éprouver vos bontés, grande Reine, à Carthage,
Et de vous admirer m'a fourni l'avantage. (33)
Le guerrier par ces mots termine son récit :
L'attentive assemblée aussitôt applaudit.
CHANT IV
D'un trait brûlant Didon atteinte au fond de l'âme
Nourrissait sa blessure et fomentait sa flamme.
Du Héros les hauts faits, le grand nom, la valeur,
Les discours, l'air divin se gravaient en son cœur.
Toujours pendant la nuit son image présente
Du sommeil écarta la douceur bienfaisante.
À peine le Soleil de son front radieux
Commençait à chasser les ténèbres des cieux,
Elle éveille sa sœur, Anne à son cœur si chère,
Et de tous ses secrets tendre dépositaire.
« Quel trouble vient saisir mes esprits confondus,
Et ravit le repos à mes sens éperdus ?
Ah ! quel hôte le Ciel m'amena dans Carthage !
Quelle intrépidité ! quels exploits ! quel courage !
Quelle grâce en ses traits, et quel feu dans ses yeux !
On n'en saurait douter : il est du sang des Dieux.
La peur toujours se glisse en une âme commune ;
Mais le brave partout commande à la fortune.
O ! comme il racontait ses glorieux travaux !
L'Historien, ma sœur, est égal au Héros.
Oui, depuis que la Mort, en m'enlevant Sichée,
A désolé mon âme, à l'amour arrachée,
Si je ne m'étais fait l'irrévocable loi
De ne plus engager et ma main et ma foi,
Après l'affreux tourment et la douleur amère
D'avoir vu mon époux massacré par mon frère,
Si les flambeaux d'Hymen, et son lit et ses nœuds,
Trop funestes jadis, ne m'étaient odieux,
Pour lui seul, j'en conviens, trahissant mes promesses,
Je pourrais rallumer mes premières tendresses :
Je brûle, il est trop vrai, pour ce noble vainqueur ;
Hélas ! chère Anne, hélas ! j'ai retrouvé mon cœur. (1)
Mais, dans un gouffre affreux que je sois engloutie,
Que la foudre aux enfers me plonge anéantie,
Sainte pudeur, avant que j'outrage tes droits
Et tes chastes devoirs, et tes austères lois.
Le premier souverain de mon âme attendrie
Qui fit naître en mes sens une flamme chérie,
Sichée, en expirant, emporta mes amours ;
Il les a : qu'en sa tombe il les garde toujours. »
En achevant ces mots, de longs ruisseaux de larmes
Inondaient son beau sein, en ternissaient les charmes.
« Vous, dont les jours me sont bien plus chers que les miens,
Pourquoi vous refuser à de nouveaux liens ? (2)
Quoi toujours, reprit Anne, au tendre amour contraire,
Ne connaîtrez-vous point la douceur d'être mère ?
Vous faudra-t-il sans cesse affliger vos beaux ans
Et d'un deuil éternel fétrir votre printemps ?
Croyez-vous qu'en la tombe une cendre glacée
Soit à votre constance encore intéressée ?
À ses vœux jusqu'ici, dans Carthage et dans Tyr,
Qu'aucun amant n'ait pu vous faire consentir,
Pour larbe et vingt rois de l'Afrique guerrière
Que votre âme, toujours indifférente et fière,
Ait payé de mépris leurs soupirs enflammés,
Je n'en suis point surprise : ils n'étaient point aimés.
Mais pourquoi donc combattre un penchant délectable ?
Au bien de votre État n'est-il pas profitable ?
Ouvrez les yeux ; voyez : de peuples indomptés
Votre naissant empire est ceint de tous côtés.
Là, sont les Barcéens et les fougueux Numides ;
Ici, les camps nombreux des Gétules perfides.
Dois-je de votre frère oublier le courroux
Et les apprêts guerriers qu'il dirige sur vous ?
Contre tant d'ennemis quelles sont vos barrières ?
Admirez du Destin les faveurs tutélaires :
C'est pour vous protéger que Junon et les Dieux
Ont sans doute envoyé les Troyens en ces lieux.
De leur appui certaine et forte de leurs armes,
Il n'est plus désormais de crainte ni d'alarmes.
Avec de tels guerriers vous pouvez tout braver.
Voyez-vous cette ville en pompe s'élever ?
Quelle gloire l'attend ? sublime destinée !
Tel doit être le fruit d'un si grand hyménée !
Allons sacrifier, ma sœur, aux Immortels,
Et cherchons leur suffrage au pied de leurs autels. (3)
Mais songez à fêter et retenir vos hôtes
Tant que l'horrible hiver assiégera ces côtes,
Tant qu'un ciel intraitable et les flots courroucés
Condamnent au repos leurs vaisseaux fracassés. »
Par ces mots, de l'amour en son âme brûlante
Elle redouble encor la flamme dévorante ;
Dans son cœur incertain elle introduit l'espoir
Et l'incite à briser tous les freins du devoir.
L'une et l'autre aussitôt dans les temples se rendent,
Invoquant à grands cris les Dieux qui les entendent.
Suivant le rit sacré, l'on immole à Bacchus,
À la blonde Cérès, à l'éclatant Phébus
De cent troupeaux bêlants l'élite la plus pure :
Grande Junon, pour vous les dons sont sans mesure,
Pour vous qui consacrez les saints nœuds de l'hymen : (4)
La Reine, en ses atours, une coupe à la main,
La répand sur le front d'une blanche génisse,
Aux pieds de votre image offerte en sacrifice.
Chaque matin la voit renouveler ses vœux,
Et porter aux autels ses pas majestueux,
Et, s'attachant surtout aux victimes sanglantes,
Interroger des yeux leurs entrailles fumantes.
Ô trop faible pouvoir de la Religion !
Amour, terrible Amour, contre ta passion
Eh ! que peuvent, hélas ! les temples, les prières ?
L'âme attire en secret tes flammes prisonnières :
La blessure est au coeur. Ainsi brûle Didon,
Et dans toute la ville elle erre à l'abandon.
Telle on voit dans la Crète une biche blessée,
(Qu'en ses forêts, de loin, un chasseur a percée,
Lançant à l'aventure un trait sifflant dans l'air,
Et parti de son arc aussi prompt que l'éclair)
Rapidement franchir les bois et les campagnes,
Et courir épuisée au sommet des montagnes :
Le fer qui la déchire, à son flanc attaché,
Malgré tous ses élans n'en peut être arraché.
La Reine ne veut plus se séparer d'Énée,
Dans Carthage partout s'en montre accompagnée ;
Et ses yeux lui disaient : Cette ville est à vous ;
Ces trésors de Sidon je vous les donne tous.
Au milieu d'un discours et sans ordre et sans suite,
Vingt fois la voix lui manque ; elle reste interdite.
Des festins somptueux le splendide appareil
Chaque soir recommence au coucher du Soleil :
Elle demande encor l'histoire de Pergame,
Et des feux d'Ilion nourrit encor sa flamme, (5)
L'œil fixe et toute entière aux récits du Héros.
Lorsque la nuit plus sombre épanche ses pavots
Et qu'au sein du palais tout repose et sommeille,
Didon (l'amour, hélas ! toujours s'agite et veille)
Seule, en proie à ses feux, triste, errante en secret,
Retourne à pas furtifs dans le lieu du banquet,
D'Énée, au lit désert, va reprendre la place,
Et, croyant voir l'amant que son cœur lui retrace,
L'interroge, l'écoute et lui répond cent fois.
Retrouvant dans Ascagne et ses traits et sa voix,
Elle flatte l'enfant, l'embrasse, le caresse :
Et cette illusion charme encor sa tendresse.
Les travaux ont cessé : les murs interrompus,
D'un aspect menaçant, demeurent suspendus.
L'exercice guerrier est désormais sans charmes :
La musique et la danse ont remplacé les armes.
Les tours ne montent plus ; tout languit dans le port :
Sur les chantiers oisifs er les remparts, tout dort.
On n'entend plus gémir ces machines bruyantes
Qui portaient dans les airs des masses effrayantes. (6)
Quand Junon voit la Reine, en proie à cette ardeur,
Sacrifier ainsi son nom et la pudeur,
Elle aborde Vénus : « Certes, la gloire est belle,
Pour deux Divinités, de vaincre une mortelle.
Combien l'Amour et vous devez vous applaudir !
Le triomphe est brillant, il faut en convenir.
Je sais qu'en ces remparts tremblante pour Énée,
Et peu juste envers moi, vous m'avez soupçonnée :
À nos divisions ne mettrons-nous pas fin ?
Toujours nous verra-t-on les armes à la main ?
Ah ! jurons-nous plutôt une paix éternelle :
Sur l'autel de l'Hymen rendons-la solennelle.
Vos vœux sont accomplis : Didon brûle ; et son coeur,
Embrasé par l'Amour, est tout à son vainqueur.
Hé bien ! qu'elle l'épouse ! et, par ce mariage,
Qu'elle lui porte en dot son empire et Carthage !
Qu'également de nous protégés et chéris
Troyens et Tyriens soient à jamais unis !
Qu'ils ne fassent qu'un peuple honorable à la Terre,
Sous notre double appui florissant et prospère ! »
Vénus, de ce discours démêlant bien l'objet,
Sentit que de Junon l'astucieux projet
Tendait à transférer à sa chère Libye
Cet empire éclatant, promis à l'Italie.
« Peut-on, répondit-elle, à cette aimable paix,
À cet heureux traité se refuser jamais,
De l'Olympe surtout si les divins Oracles
Et l'arrêt du Destin n'y mettent point d'obstacles ?
À l'union durable et de Troie et de Tyr
Le puissant Jupiter voudra-t-il consentir ?
Je pourrais en douter ; mais, à votre prière,
Que ne fera-t-il pas pour une épouse chère ?
Vous avez un pouvoir si grand sur ses esprits :
Faites-le prononcer, Déesse ; j'y souscris. »
– Je m'en charge ; il suffit : ce soin peu m'inquiète ;
Apprenez toutefois ce que Junon projette.
Demain, lorsque Phébus, de ses premiers rayons,
S'élançant dans sa course, éclairera les monts,
Dans la forêt prochaine, avec la reine, Énée
Doit prendre le plaisir d'une chasse ordonnée.
Lorsqu'ils seront rendus au plus profond des bois,
Et les cerfs et les daims déjà presqu'aux abois,
Soudain j'obscurcis l'air par un nuage horrible ;
D'un déluge, mêlé d'une grêle terrible,
J'inonde les chasseurs et d'un tonnerre affreux
J'ébranle au même instant et la terre et les cieux.
Tout fuit, tout se disperse et se sauve dans l'ombre.
Énée et la Princesse en une grotte sombre
Chercheront un abri : là je me trouverai
Et, si vous l'agréez, là je les unirai.
Et l'auguste Hyménée, acceptant leurs promesses, (7)
Y viendra consacrer leurs feux et leurs tendresses. »
Vénus tombant d'accord, malignement, dit-on,
Sourit en écoutant la ruse de Junon.
L'Aurore cependant du sein des flots s'élance :
De la ville aussitôt une jeunesse immense
Sort en foule, et déjà se perd dans les forêts,
Portant de longs épieux, des toiles et des rets.
Le cor a retenti : des cavaliers Numides
Sont partis, emportés sur des chevaux rapides ;
Et des milliers de chiens, (8) à l'envi s'animant,
Les suivent, frappant l'air d'un joyeux aboiement.
Un superbe coursier, destiné pour la Reine,
Impatient, du pied faisait jaillir l'arène :
Il se dresse d'ardeur, et se dressant encor,
D'une abondante écume il blanchit son frein d'or.
Dans les cours du palais, des seigneurs de Carthage,
Tous galamment parés, tous en leste équipage,
L'élite attend Didon, qu'en son appartement
Retient encor le soin de son ajustement.
Elle paraît enfin ; à l'instant autour d'elle
On s'empresse : jamais on ne la vit si belle.
Ses blonds cheveux flottants, élégamment tressés,
De perles et de fleurs brillaient entrelacés.
Une étoffe de pourpre, artistement brodée,
Enveloppait son sein, d'une hermine bordée.
Son arc négligemment, sur son dos demi-nu,
Avec son carquois d'or, se croisait suspendu ; (9)
Et de vingt diamants une agrafe éclatante
Fixait les plis nombreux de sa robe ondoyante.
Un groupe de Troyens monté superbement,
Par Ascagne conduit, s'offre dans le moment.
Énée au milieu d'eux, plus que par sa parure
Se faisait remarquer par sa noble figure.
Il s'avance avec grâce et va joindre Didon.
C'est ainsi qu'à Délos on revoit Apollon
Revenant de Lycie, après six mois d'absence,
Remplir d'aise et charmer le lieu de sa naissance.
Il ramène avec lui les plaisirs et les jeux :
Autour de ses autels, empressés et joyeux,
Cent peuples à l'envi, frappant l'air en cadence,
Célèbrent son retour par des chants et la danse,
Grecs, Dryopes, Crétois, Agathyrses lointains,
Barbares dont les corps sont bizarrement peints.
Le Dieu du mont Cynthus gagne, en riant, le faîte ;
De son divin laurier un rameau ceint sa tête ;
Ses longs cheveux épars et d'or entremêlés
Tombent sur sa poitrine en anneaux redoublés ;
Et dans son carquois d'or les flèches qui frémissent,
À chacun de ses pas se choquant, retentissent. (10)
Énée avait ses traits, ses yeux, sa dignité ;
C'était son front, son air, son port, sa majesté.
Quand les hardis piqueurs et la meute bruyante
Eurent fait retentir de leur voix effrayante
Et les monts et les bois et les rocs escarpés,
Les chevreuils et les cerfs, d'épouvante frappés,
S'élancent par milliers du sommet des montagnes,
Traversent, en courant, la plaine et les campagnes,
De poussière après eux, au milieu des sillons,
Soulevant et laissant de nombreux tourbillons.
Toute la chasse alors se met à leur poursuite.
Ascagne, tout de feu, précipitant leur fuite,
Et pressant un coursier plus léger que les vents,
Et sur l'un et sur l'autre a gagné les devants :
Il voudrait voir paraître un sanglier horrible,
Ou descendre des monts quelque lion terrible. (11)
Cependant, tout à coup, les airs sont ébranlés :
Le tonnerre mugit à grands coups redoublés,
La foudre en longs sillons éclate, et pêle-mêle
Tombent à flots pressés et la pluie et la grêle.
L'onde roule en torrents. Tout fuit, piqueurs et chiens ;
La jeunesse de Tyr, Ascagne et les Troyens
Cherchent, sous quelques troncs ou dans quelque masure,
Contre l'affreux orage une retraite sûre.
Dans ce désordre, Énée et la belle Didon,
Restés seuls et sans suite, ensemble à l'abandon,
Poursuivaient un asile : une grotte fort ample
Se présente, et d'Hymen devient pour eux le temple.
La terre offre l'autel, et Junon les nœuds saints ;
Et les éclairs du ciel sont les flambeaux divins ;
Et les Nymphes du lieu, témoins de leurs tendresses,
Répètent à grands cris leurs vœux et leurs promesses. (12)
Que de maux enfanta ce déplorable jour !
Ô trop fatale grotte ! ô trop cruel Amour !
La décence, l'honneur n'arrêtent plus la Reine ;
Il n'est plus de mystère au penchant qui l'entraîne ;
Elle même trahit ses feux, ses sentiments ;
Et l'hymen sert d'excuse à ses emportements.
Tout Carthage le sait, et par la Renommée
La nouvelle en Libye, en Afrique, est semée.
La Renommée : est-il monstre plus turbulent ?
Il s'accroît dans sa course ; il grossit en volant.
À petit bruit d'abord, et timide, il se glisse ;
La crainte le retient ; il use d'artifice.
Mais bientôt il s'élève, ardent, audacieux :
Ses pieds sont sur le monde, et son front dans les cieux.
Contre les Dieux, dit-on, la Terre courroucée
Enfanta cette sœur d'Encelade et de Cée ;
Animal effrayant, oiseau prodigieux,
Cachant sous chaque plume une oreille et des yeux,
Et toujours agitant, dans cent bouches béantes,
Ses cent langues d'airain toujours retentissantes.
La nuit, entre la terre et le ciel élancé,
Toujours veillant, il vole, et n'est jamais lassé ;
Et le jour, sur les toits, de sa trompe bruyante
Dans les grandes cités il répand l'épouvante ;
Du vrai comme du faux constant distributeur,
Et plus encor du mal ardent propagateur.
Malignement alors il prônait avec joie
Que dans Carthage Énée, un échappé de Troie,
Avait séduit la Reine et captivé son cœur ;
Qu'oubliant son empire, et toute à son vainqueur,
Didon dans les plaisirs passait sa vie entière,
D'une flamme honteuse esclave volontaire.
La cruelle Déesse à toute heure, en tous lieux,
Semait complaisamment ces bruits injurieux.
Elle va chez Iarbe, et sans peine en son âme
Redoublant les transports d'une jalouse flamme,
Elle aigrit sa fureur par ces cruels récits.
De Jupiter Hammon ce prince était le fils ;
La Nymphe Garamante avait été sa mère.
Dans ses vastes États, à son auguste père
Il avait élevé cent temples solennels,
Où l'encens jour et nuit brûlait sur les autels,
Où les fleurs se mêlaient aux festons magnifiques,
Où le sang des béliers inondait les portiques. (13)
En apprenant ces faits, furieux, consterné,
Aux pieds de son image il tombe prosterné.
« Grand Jupiter, dit-il, vous que le peuple Maure
Tous les soirs, d'un vin pur dans ses repas honore,
Vous voyez ces forfaits et vous ne tonnez pas !
Le foudre vainement arme-t-il votre bras ?
Ou lorsque sous les cieux vous lancez le tonnerre,
D'un vain bruit seulement effrayez-vous la terre ?
Errante, sans patrie, une femme de Tyr
Aborde en mes États : je la daigne accueillir,
Je lui cède un terrain pour bâtir une ville ;
Au traité solennel garant de cet asile,
Je veux bien ajouter le présent de ma main :
L'ingrate me refuse, et forme un autre hymen !
Je me vois préférer un étranger !… Énée,
Avec sa mitre d'or, sa troupe efféminée,
Et son front odorant, artistement peigné,
Nouveau Pâris, triomphe ! Iarbe est dédaigné !
Contemplez ma douleur, ma honte, ma colère :
C'est moi que l'on outrage ! et vous êtes mon père ! »
Jupiter voit son fils à l'autel attaché ;
Il le voit, il l'entend ; et son cœur est touché.
Reportant sur Carthage une vue indignée,
Il aperçoit Didon et l'amoureux Énée
Sacrifiant leur gloire au sein des voluptés.
Il appelle Mercure : « Allez, mon fils, partez :
Ne perdez point de temps ; volez vite à Carthage.
Le fils d'Anchise y laisse endormir son courage,
De ses nobles destins il ne se souvient plus.
Ce n'est plus ce héros que m'annonçait Vénus
Qui devait, plein d'ardeur et terrible en la guerre,
Rendre le Latium formidable à la Terre,
De Tros et Dardanus accroître le grand nom,
Et de vainqueur du monde obtenir le renom.
En vain pour qu'il remplît sa brillante carrière,
Deux fois au fer des Grecs l'a dérobé sa mère. (14)
Si cet illustre sort ne tente plus son cœur,
S'il pouvait préférer les plaisirs à l'honneur,
Que d'Ascagne du moins l'intérêt et la gloire
De l'héroïsme en lui réveillent la mémoire ;
Et qu'il ne prive pas ses généreuses mains
Du bonheur de fonder l'empire des Romains !
Voudrait-il, oubliant son trône et l'Ausonie,
Fouler obscurément une terre ennemie ?
Allons, qu'il s'en éloigne ; et, sans différer plus,
Qu'il parte ! annoncez-lui mes ordres absolus. »
Il dit. Toujours pressé d'obéir à son père,
Mercure se dispose à son prompt ministère :
Il attache à ses pieds ses brodequins ailés
Qui des airs, comme un trait, sous les cieux étoilés
Lui font franchir la plaine à l'instant traversée.
Il prend en main aussi son brillant caducée,
Ce sceptre qu'on révère et qui commande au Sort,
Qui dissipe ou qui rend le sommeil de la mort,
Qui du fond des enfers mande les pâles ombres
Et les replonge encor dans les demeures sombres ;
Avec ce caducée il apaise les vents,
Écarte la tempête et les noirs ouragans.
Déjà du haut des airs, dans son élan sublime,
Le Dieu, du mont Atlas a découvert la cime,
D'Atlas de qui le front superbe, audacieux
Se dresse dans la nue et supporte les cieux.
Des pins sont les cheveux de sa tête chenue,
Par les vents et la pluie incessamment battue.
Du vieillard chaque ride offre un large vallon ;
De rapides torrents coulent de son menton ;
Son dos vaste est caché sous la neige entassée,
Et d'horribles glaçons sa barbe est hérissée.
Mercure, suspendant son vol impétueux,
Se repose au sommet de ce mont sourcilleux.
De là précipitant tout son corps dans le vide,
Il fond comme un oiseau qui, de poissons avide,
Se portant sur les bords et les rochers déserts,
Rase rapidement la surface des mers.
Le petit-fils d'Atlas de l'Africaine plage
Suit ainsi, fendant l'air, le sablonneux rivage,
Des bras de son aïeul en sa fuite arraché.
Ses pieds ailés à peine à Carthage ont touché
Il voit le roi Troyen qui, dans la citadelle,
Jetait les fondements de quelque tour nouvelle,
Faisait sur les remparts manœuvrer les soldats,
Formant les Tyriens au grand art des combats.
Il agitait en l'air son épée éclatante,
De jaspe, de rubis, d'opale étincelante ;
Sur sa cuirasse d'or, teint de pourpre de Tyr
Un superbe manteau flotte au gré du zéphir,
Doux présent de la Reine, et dont sa main chérie
En or légèrement forma la broderie.
Le Dieu soudain l'aborde, et lui parle en ces mots :
« Quoi ! de Carthage ainsi commandant les travaux,
Le soin de cette ville est votre unique affaire !
Trop complaisant époux d'une Reine étrangère,
De vos propres destins oubliant la grandeur
Vous lui sacrifiez votre empire et l'honneur !
Le puissant roi des Dieux, le maître du tonnerre,
Dont le bras fait rouler et les cieux et la terre,
Jupiter indigné, dans son juste courroux,
De l'Olympe aujourd'hui m'a dépêché vers vous.
Il vous dit par ma voix : Pouvez-vous en Libye
Nonchalamment traîner une honteuse vie ?
Si la gloire en votre âme a perdu son pouvoir,
Si les plaisirs chez vous triomphent du devoir,
Faut-il d'Ascagne encor trahir la destinée,
Et ravir la couronne à son front destinée ?
Et devez-vous priver ses généreuses mains
Du bonheur de fonder l'empire des Romains ? (15)
Fuyez ; tel est mon ordre, et partez de Carthage. »
En achevant ces mots, comme un léger nuage,
Mercure s'échappant dans l'air a disparu.
Énée est demeuré stupéfait, confondu,
D'horreur sa chevelure au front s'est hérissée
Et sa langue captive en sa bouche est glacée.
De ce sévère arrêt, de cet ordre des Dieux,
Épouvanté, tremblant, il voudrait fuir ces lieux ;
D'un asile si doux, d'une ville trop chère,
Il songe à s'arracher. Mais, hélas ! comment faire ?
À l'ardente Didon pourra-t-il l'annoncer ?
Comment l'y préparer, et par où commencer ?
Son âme, tour à tour, en vingt projets s'égare,
Les rejette vingt fois, et vingt fois s'en empare.
Ce parti fixe enfin son esprit indécis.
Les chefs Troyens mandés, « Préparez tout, amis,
Dit-il à Ménesthée, à Cloanthe, à Sergeste,
A l'actif Amycus, au vigilant Séreste ;
Qu'on équipe la flotte ! allez y surveiller,
Et qu'au premier signal je puisse appareiller !
Rassemblez les Troyens ; et que chaque équipage
Reste sur le navire ou soit sur le rivage.
Cachez surtout le but de tout ce mouvement
Et qu'un profond secret préside à l'armement.
Pour moi, pendant ces soins, et tandis que la Reine
Ne saurait soupçonner que l'on rompe sa chaîne,
J'épierai les moments de parler à son cœur,
De toucher sa raison, d'endormir sa douleur. »
Il dit : on voit soudain tous les guerriers de Troie
Aux ordres de leur chef obéir avec joie.
Mais Didon, pressentant la ruse et ces projets,
Fut la première à voir les funestes apprêts :
Peut-on jamais tromper ou fuir l'œil d'une amante ?
Au sein du plus grand calme, elle craint la tourmente.
L'armement de la flotte et le plan du départ
Ne furent pas longtemps cachés à son regard ;
La Reine savait tout : la même Renommée
Toujours prompte à parler, l'en avait informée.
Il ne fut plus alors de borne à sa fureur.
Et, de son désespoir portant partout l'horreur,
Elle erre dans Carthage, ainsi qu'une Bacchante,
Célébrant de son Dieu la fête turbulente,
La nuit, le thyrse en main, sur le mont Cythéron
Court, au bruit effrayant du sistre et du clairon.
Joignant Énée enfin qui tremble à son approche,
Sa douleur le poursuit du plus sanglant reproche.
« Tu m'abandonnes donc, perfide ! as-tu bien cru
Pouvoir de mes États partir à mon insu
Et de ta trahison me dérober la trame ?
Eh quoi ! ni tes serments, ni ta foi, ni ma flamme,
Ni d'un affreux trépas Didon prête à mourir,
Rien ne peut t'arrêter ?… Je ne puis t'attendrir…
Et quel temps choisis-tu pour sillonner les ondes ?
L'Hiver règne en tyran sur les vagues profondes.
Pour un sol inconnu, pour des lieux étrangers,
Cruel, peux-tu vouloir courir tant de dangers ?
S'il te fallait chercher ton antique patrie,
Braverais-tu pour Troie une mer en furie ?
Mais, en m'arrachant l'âme, au moins sauve tes jours.
Est-ce moi que tu fuis ? au nom de tes amours,
Par ta foi, par ta gloire et ta valeur extrême,
Je ne te puis, hélas ! parler que de toi-même.
Mon cœur t'a donné tout : il ne me reste rien.
Au nom de l'hyménée et d'un si doux lien,
Si j'eus quelques attraits, si Didon te fut chère,
Et si tu peux encore entendre sa prière,
Abjure, ingrat, abjure un si fatal dessein,
Et cesse de plonger le poignard dans mon sein.
Pour toi seul j'offensai les peuples de Libye ;
Je dédaignai pour toi les rois de Numidie ;
Pour toi, de mes sujets bravant l'inimitié,
Raison, gloire, pudeur, j'ai tout sacrifié.
Et tu pourrais quitter une si tendre amante !
À qui veux-tu laisser ta Didon expirante,
Cher hôte, qu'autrefois j'appelais mon époux,
Et que je n'ose plus nommer d'un nom si doux ?
Vivrais-je, ô Dieux, pour voir Pygmalion mon frère,
Détruisant ces remparts, m'emmener prisonnière,
Ou le farouche Iarbe, au regard inhumain
M'asservir à son lit, et captiver ma main ?
De notre amour du moins s'il me restait un gage,
Qui, tendre et caressant, me rendît ton image,
Peut-être je pourrais supporter mes revers :
Je ne serais pas seule au moins dans l'univers. »
Pendant tout ce discours, le Troyen immobile
S'efforçait de rester à Jupiter docile :
Les yeux fixes, baissés, il tâchait en son coeur
D'enfermer et cacher son trouble et sa douleur.
Il lui répond enfin : « Je ne puis assez dire
Quel accueil j'ai trouvé, Reine, dans votre empire.
Vos bienfaits sont constants : on ne peut les nier
Et mon premier devoir est de les publier.
Oui, tant que je vivrai, sans m'oublier moi-même,
Je saurai de Didon, avec un soin extrême,
Chérir et conserver le tendre souvenir.
À me justifier puisqu'il faut recourir,
Je ne pensai jamais à vous cacher ma fuite,
Et vous deviez par moi toujours en être instruite.
Et, quant à cet hymen qui doit me retenir,
Jamais dans ses liens je n'ai cru m'asservir ;
Je ne suis point venu pour former cette chaîne. (16)
Si le Ciel de mon sort, ô trop sensible Reine,
M'avait laissé le maître, et si j'eusse, à mon gré,
Pu suivre de mon coeur le mouvement sacré,
Le palais de Priam, les tours, les murs de Troie
Relevés par mes bras, auraient comblé ma joie.
Mais les Dieux, les Destins, l'Oracle de Délos
M'ont chassé de l'Asie et porté sur les flots.
Tout l'Olympe assemblé me pousse en Hespérie ;
Cette terre a nos vœux : elle est notre patrie.
Sur les bords Africains si vous sûtes bâtir
Les superbes remparts d'une seconde Tyr,
Ilion, renaissant sur un autre rivage,
Ne peut-il pas aussi rivaliser Carthage ?
Et nous enviera-t-on l'avantage important
De fonder, comme vous, un empire éclatant ?
En songe, chaque nuit, je vois mon père Anchise
Répandre la terreur dans mon âme indécise ;
Et mon fils, dont ma main découronne le front, (17)
Reprocher à mon cœur sa perte et cet affront.
Ce n'est pas tout : des Dieux l'interprète suprême,
De l'Olympe envoyé par Jupiter lui-même,
(J'en atteste aujourd'hui ces deux Divinités)
M'a fait du Ciel encor savoir les volontés :
En plein jour je l'ai vu ; ce n'était point un songe.
J'ai vu Mercure, ici plus de place au mensonge,
Descendre dans ces murs et, me prenant à part,
Sur l'heure avec menace ordonner mon départ.
Je l'ai vu de mes yeux ; et j'ai de mes oreilles
Entendu par trois fois des menaces pareilles.
Cessez donc, par vos cris et vos emportements,
D'accroître ma douleur, nos maux, et vos tourments.
Oui, c'est bien malgré moi, Reine, que je vous quitte ;
Et ce n'est pas mon coeur qui commande ma fuite. » (18)
Il parlait : et Didon, roulant des yeux hagards,
Lui lançait en courroux de sinistres regards.
Elle observe à loisir son air, sa contenance ;
Puis enfin éclatant, elle rompt le silence.
« Non, cruel, tu n'es point issu de Dardanus ;
Non, tu n'es point le fils de la tendre Vénus :
Des tigresses d'Afrique, en naissant, t'allaitèrent
Et du Caucase affreux les roches t'engendrèrent.
Dois-je, dissimulant ma trop juste fureur,
À de nouveaux affronts encourager ton coeur ?
A-t-il daigné sur moi tourner du moins la vue ?
Prend-il quelque pitié d'une amante éperdue ?
Ai-je pu de ses yeux arracher quelques pleurs ?
A-t-il d'un soupir même adouci mes douleurs ?
Ah ! c'est trop aggraver ma honte et ton outrage ;
Je ne me connais plus : je succombe à ma rage.
Oui, le grand Jupiter, Junon et tous les Dieux,
Pour les nombreux forfaits des humains n'ont plus d'yeux.
Il n'est plus de vertus sur la terre impunie ;
La foi du monde entier est aujourd'hui bannie.
Un Troyen fugitif, échoué sur ce bord,
Allait périr sans moi : je l'arrache à la mort ;
Je sauve tous les siens ; je conserve sa flotte ;
Je fais plus… tout mon cœur se soulève et sanglote…
Je l'accueille en ma cour, le reçois dans mes bras ;
Je partage avec lui mon lit et mes États…
Et le traître en ce jour vient me parler d'oracles,
De songes imposteurs, de prétendus miracles,
D'un envoyé du Ciel qu'il suppose avoir vu !
Et, de toutes raisons surpris au dépourvu,
Il ose associer l'Olympe à son injure !
Va ! les Dieux n'ont jamais commandé le parjure, (19)
Ne les atteste plus : tu ne les connais pas.
Pars, cruel, pars : Didon n'arrête plus tes pas.
À tes prétextes vains je ne dois point répondre
Et je rougirais trop, ingrat, à te confondre.
Vas dans ton Latium couronner tes forfaits
Et portes-y surtout l'oubli de mes bienfaits.
Mais j'augure assez bien, ô Ciel, de ta justice.
Le monstre sur les mers trouvera son supplice.
Je veux que, suspendu sur un rocher affreux,
Il appelle Didon, Didon sourde à ses vœux.
Quoiqu'absente, de loin, comme une autre Euménide,
Et la torche à la main, je te suivrai, perfide.
Et, quand la froide mort m'aura fermé les yeux,
Mon ombre troublera ta présence en tous lieux.
Ma haine de tes maux se repaîtra, barbare ;
Je m'en délecterai, même au fond du Tartare. »
À ces mots échappés de son sein haletant
Brusquement elle sort, et s'éloigne à l'instant,
Laissant Énée en vain préparant sa réponse,
Et tout tremblant encor des fureurs qu'elle annonce.
À peine est-elle entrée en son appartement,
Elle tombe épuisée et perd tout sentiment.
Ses femmes dans leurs bras l'emportent défaillante
Et sur un lit pourpré la déposent mourante.
Énée est par l'amour puissamment combattu :
Il soupire, il gémit ; son cœur est abattu.
Il voudrait voir la Reine et, dans cette occurrence,
Par des mots consolants soulager sa souffrance.
L'ordre des Dieux triomphe : il vole à ses vaisseaux.
Les Troyens empressés les lançaient sur les eaux.
On carène, on radoube encor sur le rivage ;
Des arbres en écorce et garnis de feuillage
Arrivent des forêts pour se changer en mâts ;
Et l'ardeur du départ anime tous les bras.
C'est ainsi qu'en été les fourmis diligentes,
Des magasins d'hiver pourvoyeuses prudentes,
Se rassemblent en foule autour d'un tas de grain.
Le noir bataillon marche, emporte son butin,
Dans un sentier étroit se glissant à la file.
Chacune, avec son poids, entre l'herbe défile.
Souvent plusieurs ensemble unissent leurs efforts :
L'ardeur double la force en tous ces petits corps.
Les chefs les font mouvoir, distinguent les actives,
Règlent l'ordre et la marche, et pressent les tardives.
Toutes semblent n'avoir qu'un vœu, qu'un sentiment,
Et dans tout le chemin tout est en mouvement. (20)
Quelle fut ta douleur, ô malheureuse Reine,
Du haut de ton palais quand tu vis, sur l'arène,
Sur l'onde et dans le port, tant de préparatifs,
Cette ardeur générale, et ces travaux actifs !
Amour, cruel Amour, tyran impitoyable,
Que ne peut sur les cœurs ta puissance effroyable ?
Tu réduis en ce jour Didon à supplier,
Tu forces à fléchir ce caractère altier.
Avant que de mourir, pour ses dernières armes,
Elle veut employer les prières, les larmes.
« Viens, écoute, dit-elle, Anne, ma chère sœur,
Tu vois tous ces apprêts qui déchirent mon coeur,
Ces voiles vers la mer en ce moment tournées,
Et ces poupes déjà de festons couronnées.
Si j'avais pu m'attendre à cet affreux malheur,
Peut-être je pourrais maîtriser ma douleur ;
Mais mon âme à ce coup n'était point préparée.
Sauve encor, s'il se peut, ta sœur désespérée.
Chère Anne, en ma faveur tente un nouvel effort :
Vas trouver le perfide, et peins-lui bien mon sort.
Sur son esprit toi seule eus toujours de l'empire,
Toi seule dans son cœur sus pénétrer et lire.
Souvent il confiait ses secrets à ta foi.
Il te chérit, ma sœur : vas le trouver pour moi.
Pour moi pleure, supplie, intercède, conjure.
Je ne réclame plus un hymen qu'il abjure :
Qu'en son beau Latium, objet de tous ses vœux,
Il fonde son empire ! hé bien soit : je le veux.
Mais qu'il attende au moins la saison favorable,
Et ne sillonne pas une mer indomptable !
Fais-lui suspendre enfin son funeste départ ;
Pour lui-même obtiens-moi du moins quelque retard.
Didon est-elle à fuir ? Suis je son ennemie ?
Fus-je des Grecs jamais l'alliée ou l'amie ?
M'a-t-on vu dans Aulis marcher contre Ilion
Et concourir armée à sa destruction ?
Aurais-je profané le tombeau de son père ?
Me suis-je acquis, grands Dieux, des droits à sa colère ?
C'est son amour plutôt que je crus mériter :
Sera-t-il assez dur pour ne pas m'écouter ?
Seulement à partir, c'est assez, qu'il diffère !
Me refusera-t-il cette faveur dernière ?
Qu'il laisse à ma douleur le temps de se calmer,
Que je puisse à souffrir, hélas ! m'accoutumer !…
Je lui pardonne tout… Je mourrai plus tranquille… » (21)
Anne accepte et remplit un soin si difficile :
Elle va joindre Énée ; y retourne ; et vingt fois
Didon sanglote, prie, et gémit par sa voix.
Mais, hélas ! tout est vain : il demeure inflexible ;
Les Destins et les Dieux le rendaient insensible.
Tel aux Alpes l'on voit sur le sommet des monts
Un vieux chêne braver l'effort des Aquilons.
L'âge a fortifié sa tige séculaire :
Contre lui conjurés, tous les vents en colère,
L'attaquant, le battant de leurs coups redoublés,
Font siffler et frémir ses rameaux ébranlés ;
Son feuillage abattu jonche et couvre la terre.
Toujours ferme, au milieu de cette horrible guerre,
L'arbre dont les cent pieds se plongent aux enfers,
Comme son front altier s'élance dans les airs,
Sans plier, constamment reste assis sur des roches.
Tel Énée, aux soupirs, aux larmes, aux reproches
Résistant, en dépit du trouble de son cœur,
Laisse gronder l'orage, et s'en montre vainqueur. (22)
La malheureuse Reine alors se désespère,
Et du jour ne peut plus supporter la lumière.
Elle invoque la mort, et l'appelle en son sein.
Tout l'excite et la pousse à ce fatal dessein.
De ses dons à l'autel quand sa main fait l'hommage,
(Du céleste courroux effroyable présage)
Elle voit l'onde pure aussitôt se noircir,
Le vin en sang infect changer, et s'épaissir.
Elle seule le voit, et s'obstine à le taire ;
Et même à sa chère Anne elle en fait un mystère.
Ce n'est pas tout encor : dans un lieu retiré,
À son premier époux elle avait consacré
Un temple magnifique, et dont le sanctuaire
Recevait, chaque jour, son culte et sa prière,
Où l'albâtre étalait ses plus vives couleurs
Et qu'elle ornait souvent de feuillage et de fleurs.
De là, pendant la nuit, par la voix de Sichée,
Se croyant poursuivie, elle est effarouchée.
Sur le toit du palais un hibou se perchant
Tous les soirs l'effrayait de son lugubre chant
Et, redoublant ses cris, au milieu des ténèbres,
Prolongeait les accents de ses plaintes funèbres.
Des sinistres devins qu'elle écouta jadis,
Les oracles affreux accablent ses esprits.
Mais son plus grand tourment vient du perfide Énée
Qui, même en songe encor, la quitte consternée.
Elle croit seule errer alors dans l'univers,
Et chercher ses sujets au milieu des déserts.
Le malheureux Penthée, ainsi des Euménides
Se croyant entouré, pâle et les yeux livides,
S'agite et, se livrant à des accès pareils,
Voit deux Thèbes tantôt, et tantôt deux soleils.
Dans le temple de Delphes, ainsi le sombre Oreste,
Que Clytemnestre, offrant sa blessure funeste,
Poursuit la torche en main, voudrait fuir ses fureurs :
Les trois filles du Styx, levant leurs fouets vengeurs,
L'arrêtent sur le seuil et de leurs mains sanglantes
Présentent à ses yeux leurs vipères sifflantes. (23)
Quand Didon, abattue et lasse de souffrir,
Eut pris dans sa fureur le parti de mourir,
De finir promptement sa pénible carrière
Et réglé de sa mort le temps et la manière,
Elle va chercher Anne ; et, sous un front serein
Masquant son désespoir, voilant son noir dessein,
« Félicitez-moi bien, ma sœur, s'écria-t-elle :
J'ai trouvé le secret d'enchaîner l'infidèle
Ou de me délivrer de mon fatal amour.
Vers ces bords éloignés, lieux où finit le jour,
Où le puissant Atlas soutient l'axe du monde
Et voit rouler des cieux l'immensité profonde,
Où le vaste Océan vient expirer, dit-ton,
La Massylie occupe une ample région.
Hé bien, de ce pays qui termine l'Afrique
Je viens de découvrir une Prêtresse antique
Qui, de mille secrets possédant le trésor,
Des filles d'Hespérus gardait les pommes d'or
Et nourrissait de miel ce dragon formidable
Qui du jardin rendait l'entrée inabordable.
Elle peut, à son gré, par ses enchantements
Exciter de l'amour ou calmer les tourments,
Faire rétrograder les torrents vers leur source,
Ralentir ou presser les astres dans leur course,
Et sur l'heure, évoquant les mânes des enfers,
Les forcer de répondre à ses ordres divers.
Elle peut sous vos pieds faire mugir la terre,
Et marcher les forêts, et gronder le tonnerre.
À l'art de la magie à regret j'ai recours.
J'en atteste les Dieux, et tes précieux jours :
J'y suis contrainte, hélas !… Toi cependant, ma chère,
À ce service encor prête ton ministère.
Dans une cour secrète, au fond de mon palais,
D'un immense bûcher ordonne les apprêts.
Fais-y soudain placer de mon amant perfide
Les dépouilles, l'épée et l'armure homicide,
Et qu'il soit surmonté de ce lit conjugal,
Berceau de tant de maux, à Didon si fatal.
Il faut, ma sœur, ainsi la Prêtresse l'exige,
Il faut anéantir, jusqu'au moindre vestige,
Tout ce qui put jadis au traître appartenir,
Et qui rappellerait son cruel souvenir. »
Elle dit ; et se tait, et soupire, et chancelle,
Et sur son front s'étend une pâleur mortelle.
Anne est loin de penser que, pour finir son sort,
L'ombre d'un sacrifice ait pu voiler sa mort,
Qu'elle soit de la vie à ce point détachée,
Et qu'elle fasse enfin plus qu'en perdant Sichée.
Elle exécute ainsi toutes ses volontés.
Des arbres résineux soudain sont apportés.
Dans la cour désignée un grand bûcher s'apprête :
Un feuillage funèbre en couronne le faîte,
Des guirlandes de fleurs décorent le pourtour,
Et de tristes autels s'élèvent à l'entour.
On place du Troyen l'épée étincelante,
Et sur le lit d'hymen son image parlante.
La Prêtresse entre alors, roulant des yeux hagards,
Une baguette en main et les cheveux épars.
Elle invoque aussitôt, d'une voix de tonnerre,
L'impitoyable Hécate, Alecton et Mégère,
Les Parques et Pluton, tous les Dieux infernaux,
Et l'Erèbe et la Nuit, et l'horrible Chaos.
D'une onde, figurant celle du lac d'Averne,
Elle arrose le bois, et trois fois se prosterne.
Puis saisit et rassemble et presse dans sa main
Des herbes distillant un acre et noir venin,
Des herbes qu'en décours la nébuleuse Lune,
Par une faux d'argent, vit couper la brune ;
Et du front d'un poulain l'Hippomane arraché
Qu'aussitôt en naissant sa mère eut détaché.
Pendant tout ce travail, d'une main suppliante,
La Reine, un des pieds nus et la robe traînante,
S'efforçant à sa mort d'intéresser le Ciel,
Apportait aux autels des gâteaux et du miel.
Dans son fatal projet toujours déterminée,
Elle atteste les Dieux, garants de l'hyménée.
Et, s'il en est surtout qui des tendres amants
Reçoivent dans l'Olympe et gardent les serments,
Et de la foi trahie embrassent la défense,
Elle appelle ardemment leurs coups et leur vengeance.
La Nuit sur l'univers répandait ses pavots :
Le monde entier goûtait un paisible repos ;
Tout dormait, et les champs, et les forêts profondes,
Et les sombres vallons, et les vents et les ondes.
Le gibier dans les bois, le poisson dans les eaux,
Les troupeaux fatigués, et les brillants oiseaux
Du calme universel qui règne en la Nature
Éprouvoient la douceur et bienfaisante et pure.
Le sommeil en tous lieux suspendait les travaux,
Adoucissait les soins et calmait tous les maux.
Didon seule veillait. L'inexorable Énée
Fatiguait, déchirait son âme infortunée.
Pour comble de tourments, l'Amour vient en son cœur
De ses feux rallumés redoubler la fureur.
Dans ce nouvel orage, incertaine, troublée,
Elle se parle ainsi, toujours plus accablée :
« Que faire, hélas ! que faire en ces affreux moments ?
Irai-je aux ris moqueurs de mes premiers amants
Exposer, à son tour, Didon humiliée ?
Irai-je, suppliante, et peut-être oubliée,
Rappeler les amours, solliciter la main
De ces Rois si souvent payés de mon dédain ?
Sur les nefs des Troyens enfin m'embarquerai-je ?
Mes bienfaits dans leurs cœurs ont tant de privilège ;
Ils ne sont point ingrats, ni perfides, ni vils.
Mais, quand je le voudrois, y consentiraient-ils ?
Sur leurs bords orgueilleux ces rois de l'Italie
Voudraient-ils recevoir une reine ennemie ?
De ce Laomédon parjure à ses serments,
Ne connais-tu donc point les fils trop ressemblants ?
Quoi ! telle qu'une esclave à leurs chars enchaînée
Je partirais, hélas ! seule et découronnée ! (24)
Ne vaudrait il pas mieux, avec tous mes vaisseaux
Et tous mes Tyriens, les suivre sur les eaux ?
Mais dois-je encor remettre à la merci des ondes
Un peuple fatigué de courses vagabondes ?
Non, non, mourons plutôt : qu'un glaive officieux
Tranche à la fin des jours pour moi trop odieux !
C'est toi, ma sœur, c'est toi qui, cédant à mes larmes,
Livras à l'ennemi mon cœur faible et sans armes ;
C'est toi qui la première attisas mes ardeurs :
Ta funeste amitié causa tous nos malheurs.
Ne pouvais je donc pas, toujours fière et farouche,
Sans tache maintenir mon innocente couche,
Dans un veuvage pur couler tous mes moments
Et du cruel Amour éviter les tourments ?
Ah ! que n'ai-je, ô Sichée, époux fidèle et tendre,
Conservé cette foi tant promise à ta cendre ! »
Tels étaient les transports de son cœur égaré.
Pour le départ Énée avait tout préparé.
Couché sur le tillac, au sommet de la poupe,
Il prenait un repos que partageait sa troupe.
Le même Dieu, déjà choisi pour l'avertir,
Lui vient encore en songe ordonner de partir.
Il avait la jeunesse et la voix de Mercure,
Ses blonds cheveux, son teint, sa grâce et sa figure.
« Fils de Vénus, dit il, dans un danger pareil
Pouvez-vous vous livrer aux douceurs du sommeil ?
Eh ! n'entendez-vous pas souffler les vents propices ?
Attendrez-vous, pour fuir, de funestes auspices ?
Résolue à mourir, la Reine en sa fureur
Roule mille projets de désastre et d'horreur.
Ne perdez point de temps : si la naissante Aurore
Dans ces lieux trop suspects peut vous trouver encore,
Vous allez voir la mer se couvrir de vaisseaux
Et le rivage en feu vous lancer des flambeaux.
Partez : point de retard. La femme qu'on offense
Dans son emportement est toute à la vengeance. » (25)
Il dit, et disparaît, dans les ombres caché.
Par cette vision au sommeil arraché,
Énée à l'instant même est debout, et s'écrie :
« Amis, éveillez-vous, partons pour l'Hespérie !
À la manœuvre ! en mer ! que l'on prenne ses rangs !
Vite élevez la voile ! et soyez sur vos bancs.
Un Dieu m'apporte encor les ordres redoutables
De partir aussitôt, et de couper nos câbles.
Qui que tu sois, grand Dieu, tu seras obéi ;
Rends-nous le ciel propice ; et sois propice aussi. »
Tirant alors en l'air sa fulminante épée,
Il en frappe le câble, et l'amarre est coupée.
Sur les autres vaisseaux, même ardeur au départ :
On s'agite, on manoeuvre, on appareille, on part.
Le rivage s'éloigne ; et les nefs couvrent l'onde.
S'animant à l'envi, de la plaine profonde
Sur les rames penchés, les ardents matelots
Sillonnent à grands coups, font écumer les flots.
L'épouse de Tithon, l'Aurore au teint de rose,
Quittant le lit de pourpre où son amant repose,
Commençait à verser l'or de ses premiers feux.
La Reine, dont la Nuit n'a point fermé les yeux,
À ses rayons naissants qui chassent les étoiles
Découvre les vaisseaux voguant à pleines voiles.
Elle vole soudain au sommet d'une tour,
Où la portent ensemble et la Haine et l'Amour.
Il n'est plus de Troyens au port… plus au rivage…
Tout lui confirme, hélas ! son funeste veuvage.
De désespoir alors meurtrissant son beau sein,
S'arrachant les cheveux, les tenant dans sa main,
« Grand Jupiter, dit-elle, il fuirait le parjure !
Il pourrait se jouer de moi, de la Nature,
De mon trône !… Et Didon ne se vengerait pas !
Didon de ses guerriers n'armerait point les bras !
Et tous mes Tyriens, partageant mes outrages,
Ne le poursuivraient pas aux plus lointaines plages !
Allons, vite, qu'on parte, et que tous mes vaisseaux
À mon ordre, à ma voix, se lancent sur les eaux !
Soldats, prenez le fer ; vous, des traits ; vous, des flammes ;
Donnez toute la voile ; et tous forcez de rames.
Où t'emporte, Didon, un fol égarement ?…
Que dis-tu, malheureuse ? où suis-je ?… et quel tourment ?…
C'est lorsque tu formas ce fatal hyménée
Que tu devais prévoir ta triste destinée.
Voilà donc ce héros, ce mortel si pieux,
Qui saintement de Troie avait sauvé les Dieux,
Ce bon fils qui portait son père accablé d'âge !
Voilà de ses serments et le fruit et le gage !
Ah ! loin de l'écouter, sur la terre et les eaux,
Il fallait le poursuivre, embraser ses vaisseaux,
L'attaquer dans son camp, massacrer le barbare,
De lui, de tous les siens enrichir le Tartare,
Et d'Ascagne en lambeaux terminant le destin
Lui faire de ce fils un horrible festin…
La fortune aurait pu me trahir… Eh ! qu'importe ?
Lorsque la mort n'est rien, quelle crainte l'emporte.
Je me serais vengée… et, d'un bras furieux,
J'aurais exterminé ce Troyen odieux,
Et cette indigne race, et le fils et le père,
Et sur leurs corps du moins expiré la dernière.
Soleil, toi qui du traître as vu tous les serments,
Vous, Junon, tant de fois témoin de mes tourments,
Hécate, accoutumée aux hurlements nocturnes,
Et vous, Divinités des Ombres taciturnes
Euménides, Pluton, Parques, accourez tous :
Dieux vengeurs, mes seuls Dieux, Didon n'a plus que vous.
Abîmez dans les mers un monstre trop coupable,
Ou, si tel est du sort l'arrêt irrévocable,
Que sur quelque rivage il doive débarquer,
Qu'il y trouve un grand peuple ardent à l'attaquer !
Qu'à son fils arraché, proscrit de ses murailles,
Il contemple des siens les longues funérailles !
Et, s'il doit y régner, que son règne soit court !
Qu'un coup prématuré lui ravisse le jour ! (26)
Qu'il meure ! et que son corps, privé de sépulture,
Des vautours affamés devienne la pâture !
Perfide, en expirant tels sont mes derniers vœux,
Mon testament de mort, et mes derniers adieux.
Et vous, ô Tyriens, d'une haine implacable
Poursuivez à jamais cette race exécrable !
Qu'une guerre acharnée, et sans trêve et sans paix,
Des deux États rivaux arme tous les sujets !
Que les Troyens, par vous immolés en grand nombre,
D'un doux tribut au Styx viennent flatter mon ombre !
De ma cendre sortez, sortez, digne vengeur : (27)
Le fer, la flamme en main, dévastez en fureur
Des fils de Dardanus le sanglant héritage.
Que des débris partout tracent votre passage !
Que, toujours opposés, mes nefs à leurs vaisseaux,
Et mes traits à leurs traits et mes flots à leurs flots,
Et soldats et marins, et cités et rivage,
Soient sans cesse animés et poussés par la rage.
Qu'en ce jour et demain, et que dans tous les temps,
La vengeance et la mort marquent tous nos instants !
Jusqu'au dernier soupir, Dieux de sang que j'implore,
Que nos derniers neveux s'entr'égorgent encore ! »
Elle dit, et s'attache au projet furieux
De trancher aussitôt des jours trop odieux.
Elle appelle Barcé, nourrice de Sichée ;
(La sienne dans la tombe, à Tyr, était couchée) : (28)
« Vas me chercher ma sœur, vas, ma chère Barcé ;
Je veux finir enfin ce que j'ai commencé
Et suivre tous les rits prescrits par la Prêtresse.
Dans les flots d'une eau pure, il le faut, le temps presse,
Qu'Anne ait soin à l'instant de se purifier !
Amenez les taureaux qu'on doit sacrifier :
Je prétends à Pluton les immoler moi-même
Et chercher le remède à ma souffrance extrême.
Je veux moi-même encore allumer le bûcher
Qui me doit à jamais du traître détacher. »
Barcé part : et, d'un pas appesanti par l'âge,
La fidèle nourrice obéit au message.
Hors d'elle-même alors, roulant des yeux sanglants,
De sa mort déjà pâle, et les genoux tremblants,
Dans la funeste cour Didon se précipite,
Monte sur le bûcher, furieuse y palpite,
Arrache du fourreau le glaive infortuné
Que, pour un autre emploi, sa main avait donné.
L'image du Troyen redouble ses alarmes :
Elle donne un moment quelque cours à ses larmes ;
Puis, sur le lit fatal, auteur de tous ses maux,
Elle tombe, et profère encor ces derniers mots :
« Ô fidèle et discret confident de ma flamme,
Vois finir mes tourments, cher lit ; reçois mon âme.
J'ai vécu, c'en est fait, et mon sort est rempli.
Mais je ne tombe point dans un honteux oubli ;
Ma gloire survivra : d'une superbe ville,
De héros désormais pépinière fertile,
J'ai bâti les remparts ; je les ai vus debout ;
Et déjà mon empire est célèbre partout.
J'ai vengé mon époux comme je devais faire ;
J'ai puni de sa mort mon trop coupable frère.
Heureuse et trop heureuse, hélas ! si les Troyens
N'eussent jamais paru sur les bords Libyens !
De cent baisers alors elle couvre sa couche,
L'arrose de ses pleurs, y colle encore sa bouche.
Hé quoi donc ! sans vengeance aujourd'hui mourrons nous ?
Oui, mourons, reprit-elle ; et mon trépas est doux.
De mon bûcher qu'Énée aperçoive la flamme,
Et dise : J'ai tué mon amante et ma femme ! » (29)
Elle saisit l'épée, et s'en frappe à ces mots,
Et tombe dans son sang, qui jaillit à grands flots.
Ses femmes, à l'envi, dans le moment accourent,
Se portent au bûcher, mais en vain la secourent :
De leurs cris douloureux le palais retentit.
Tout Carthage s'émeut à cet affreux récit :
On n'entendait partout que plaintes déplorables,
Que longs gémissements, que soupirs lamentables.
De ces clameurs au loin les airs sont ébranlés
Et tous les habitants ne sont pas moins troublés
Que si Carthage ou Tyr, leur antique patrie,
Succombait sous les coups d'un vainqueur en furie,
Et s'ils voyaient la flamme embraser sous leurs yeux
Leurs maisons à la fois, et les temples des Dieux.
Anne, à cette nouvelle, éperdue et tremblante,
Les cheveux arrachés, la poitrine sanglante,
Arrive, fend la presse, et vingt fois par son nom
Appelle à haute voix la mourante Didon.
« Voilà donc où tendait votre perfide adresse :
Pour périr, ô ma sœur, vous trompiez ma tendresse.
Ce magique bûcher, ces feux et ces autels
Etaient de votre mort les apprêts solennels.
Pourquoi m'abandonner ? dans votre sort, cruelle,
Doutiez vous de m'avoir pour compagne fidèle ?
Que ne me faisiez-vous connaître vos desseins ?
Le même fer ensemble eût tranché nos destins.
Je n'ai donc préparé ce pompeux sacrifice,
Tout fait, et des grands Dieux imploré la justice
Que pour être éloignée au fatal dénouement !
Ah ! c'est moi qui vous tue ; et cet affreux moment
Nous perd, vous, vos Sujets, votre Empire, et moi-même.
Pour laver sa blessure, en ma douleur extrême,
Donnez de l'eau, donnez : s'il te reste un soupir,
De ma bouche, ô ma sœur, je le veux recueillir. »
Sur le funèbre lit à l'instant renversée,
Elle échauffe en son sein Didon pâle et glacée.
Du sang avec sa robe, en poussant des sanglots,
S'efforce d'étancher et d'arrêter les flots :
La blessure bouillonne au sein qui la renferme.
La Reine ouvre ses yeux, et soudain les referme.
Ses bras péniblement la relèvent trois fois,
Et trois fois affaissés succombent sous le poids ;
Et d'un œil languissant, où la lumière expire,
Elle cherche le jour, le retrouve, et soupire.
Junon, prenant pitié de ses longues douleurs,
Voulant de son trépas abréger les horreurs,
Du Ciel envoie Iris, active messagère,
Délivrer de son corps son âme prisonnière ;
Car, d'un prompt désespoir sa mort étant l'effet,
Et non de la Nature, ou le prix d'un forfait,
L'épouse du grand Dieu que le Tartare adore
N'avait pas de son front pu détacher encore
Le cheveu, de nos jours gardien frêle et fatal,
Ni dévoué sa tête au Monarque infernal.
De sa brillante écharpe Iris soudain parée
Laissant de pourpre et d'or sa route colorée,
Descend sur un nuage au Soleil opposé,
Et sur l'affreux bûcher son pied s'est reposé.
« Au sombre Dieu du Styx, à mon ordre fidèle,
Je te voue ; et du corps je t'affranchis », dit-elle.
Elle coupe à ces mots le cheveu précieux ;
Et l'âme de Didon s'échappe vers les cieux.