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Charles Barbara

MADELEINE LORIN

paru dans le Journal pour tous, 9, 16, 23, 30 juillet 1857
paru dans Les Orages de la vie, 1860


I – Sur le pont Saint-Michel.

On connaît le pont Saint-Michel, qui relie la rue de la Harpe à celle de la Barillerie. Les travaux de restauration n'ont point encore fait disparaître de sa face vénérable les rides de la vieillesse. Sa chaussée montueuse et raboteuse semble creusée entre les trottoirs comme une vaste ornière, Les voitures et les passants y affluent. Du côté de la rue de Jérusalem, le parapet, dans presque toute sa longueur, est encombré par des bouquins ; de l'autre, outre un marchand d'oiseaux et un minéralogiste, on remarque trois ou quatre femmes, rangées à la file, qui vendent, selon la saison, des pommes, des oranges, des noix, des châtaignes bouillies, des violettes ou des roses. Notez que, du point où stationnent ces marchandes, l'œil embrasse d'un regard les tours de Notre-Dame, les bâtiments de l'Hôtel- Dieu, l'arche élégante du Petit-Pont, les eaux vertes de la Seine, la Morgue, la flèche et la toiture dorée de la Sainte-Chapelle.

Les rayons obliques du soleil d'automne ricochaient çà et là sur le groupe des marchandes. Il pouvait être quatre heures de l'après-midi. Une petite femme, sans âge, d'apparence pauvre, bien que fort propre, débattait tranquillement le prix de toute une corbeille de petites poires. Le panier, déjà à demi plein de gâteaux, de sucre d'orge et autres friandises qui gisait près d'elle, indiquait clairement une revendeuse.

Pendant ce temps-là, une femme de cinquante à cinquante- cinq ans, qui cheminait lentement dans la direction de la rue de la Harpe, s'arrêta tout à coup. Grande et maigre, avec un visage long et hâve, des traits flétris, elle était coiffée d'un bonnet sale, vêtue d'une robe déteinte, et enveloppée d'un vieux châle d'où s'échappait un cabas rapiécé, garni de cuir aux angles. La vue de la petite revendeuse semblait l'avoir clouée sur place. Elle la toisa d'abord des pieds à la tête d'un regard noir qui flambait d'animosité ; puis, sans la quitter des yeux, elle dit entre ses dents, du ton de la haine :

« La vieille misérable !... Si ça ne fait pas mal au cœur ! »

Il était évident qu'un scandale ne devait nullement répugner à cette affreuse femme. Aussi, se dépitant de n'avoir pas été entendue, elle s'approcha de l'une des marchandes et continua avec plus d'amertume encore :

« Qu'est-ce qui dirait à voir ça, je vous le demande, que ça couche sur des sacs d'écus ! »

Elle réussit cette fois à provoquer l'attention. La marchande de qui elle était voisine marqua de la surprise et l'envie d'en savoir davantage.

« Vous ne voudrez pas me croire, ajouta l'endiablée mégère en élevant la voix ; c'est pourtant aussi vrai que je m'appelle Loiseau et qu'il y a un Dieu : cette vieille loque, à qui vous donneriez un sou, cache de l'argent dans sa paillasse et n'a pas honte de tendre la main, quand elle pourrait vivre de ses rentes. »

La petite revendeuse, dans sa préoccupation à ranger les poires dans son panier, était seule à ne rien entendre. Celle des femmes à qui elle avait affaire se vit dans l'obligation de lui demander :

« Qu'est-ce que cette dame vous veut donc, Madeleine ? Est-ce que vous la connaissez ? Entendez-vous ce qu'elle dit ?

– Quelle dame ? » fit Madeleine en levant brusquement la tête.

Ses regards rencontrèrent ceux de la femme Loiseau. Les deux ennemies plongèrent quelques secondes dans les yeux l'une de l'autre.

« Comment, ça ne finira donc jamais ! s'écria la vieille Madeleine avec impatience. Vous n'avez donc rien à faire ? Voyons, qu'est-ce que vous dites encore ?

– Je dis, je dis, répliqua la femmeLoiseau en marchant vers la petite vieille d'un air de menace, que vous rougiriez si vous aviez du cœur.

– Allons donc ! toujours les mêmes radoteries !

– Des radoteries, vieille mendiante, c'est bon pour vous ! repartit la femme Loiseau avec une colère croissante. Ayez donc le front de soutenir qu'il est honnête de faire le métier que vous faites, quand on a de l'argent à remuer à la pelle. »

La scène devenait assez vive pour arrêter quelques passants.

« Des mensonges ! des mensonges ! répéta énergiquement Madeleine en faisant mine de vouloir s'éloigner.

– Après cela, qu'est-ce que ça fait ? fit observer l'une des marchandes. Si vous avez de l'argent, tant mieux pour vous, Madeleine ; ça n'est pas une raison pour ne pas faire du commerce, si ça vous amuse.

– Du commerce, à la bonne heure ! poursuivit la femme Loiseau ; mais son commerce n'est qu'un prétexte pour pouvoir mendier impunément. Elle va s'asseoir à la porte des églises avec son panier, et là, au lieu de vendre sa marchandise, elle fait la pauvresse, tend la main d'un air honteux, et vole ainsi des aumônes qui appartiennent aux Vrais malheureux ;

– Quant à ça, dit la plus âgée des marchandes) c'est mal, très mal. Est-ce vrai, Madeleine ? »

Les traits de la vieille Madeleinerespiraient l'honnêteté. Elle n'était évidemment pas de taille à lutter contre la femme Loiseau : aussi songeait-elle bien moins à se défendre qu'à fuir. Toutefois elle répondit d'un air triste, en passant le bras dans l'anse de son panier :

« Ce que dit cette méchante femme n'a pas le sens commun : autant de paroles, autant de mensonges. La vérité est que j'avais quelques épargnes pour quand je serais infirme. Mais j'ai tout perdu dans un incendie, et je suis à cette heure encore bien plus malheureuse que je n'en ai l'air. Je ne gagne ma vie qu'avec bien du mal, et vous verrez qu'un jour, si personne ne prend pitié de moi, on me trouvera morte de faim et de froid sur ma paille. "

Disant cela, la petite vieille essuya une larme avec sa manche et essaya de fendre le groupe de curieux qui grossissait à vue d'œil.

« Et moi, je dis que c'est elle qui ment ! s'écria la femme Loiseau, dont la colère tournait à la rage. C'est comme ça qu'elle trompe le monde. Allez rue Saint-Victor, au n° 24, et tous les locataires vous en apprendront de belles sur son compte ! Que je perde mon nom de Loiseau si l'on ne vous certifie pas ce que j'avance ! Dieu merci ! sa réputation est faite. Dites-lui seulement de passer dans le quartier, et vous verrez si elle l'osera.... ».

Madeleine était décidément partie. Elle avait la tête penchée, les larmes aux yeux, les reins courbés en deux pour faire équilibre au poids de son panier. Les éclats de voix de son ennemie la poursuivaient toujours. Une bouffée d'air apporta même cette menace à ses oreilles :

« Si j'étais sergent de ville, j'aurais bientôt fait de la ramasser et de la conduire au dépôt. »


II – Une action qui n'est pas cotée à la Bourse.

La petite revendeuse longeait à pas mesurés le quai Saint-Michel. Parvenue à la place du Petit-Pont, elle traversa la chaussée, disparut derrière la maison qui fait l'angle et s'engagea dans la rue Saint-Jacques.

Un jeune homme la suivait à distance et l'observait comme eût pu le faire un agent de police. Son visage accusait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Il était de taille moyenne, bien fait et fort proprement vêtu. A l'ombre des bords de son feutre, bas de forme et de couleur fauveclair, on apercevaitun teint blanc, des yeux presquenoirs, des cheveux châtains, un nez droit, une bouche gracieuse et, en somme, un air plein d'aménité, quoique mélancolique. Sa main droite, en soulevant l'un des pans de sa redingote pour plonger dans la poche du pantalon, laissait voir une petite chaîne de montre en or.

L'un des premiers, il s'était arrêté à la querelle des deux femmes. Aucun détail de la scène ne lui avait échappé. La vieille Madeleine, par son air de droiture et de bonté, avait tout de suite éveillé sa curiosité et son intérêt.

Néanmoins, en la suivant et en l'épiant, ses intentions ne semblaient rien moins que précises. Il ne cessait de la dépasser pour revenir bientôt sur ses pas : il tournait littéralement autour d'elle. On comprenait, à ses allées et venues, qu'il avait envie de l'aborder, mais qu'il n'osait pas.

Ce ne fut qu'au droit du collège de France, après avoir répété vingt fois le même manège, que, se plaçant aux côtés de la petite vieille et marchant à son pas, il parut décidé à s'en faire remarquer et à lui adresser la parole. Madeleine tourna en effet la tête vers lui, et le regarda avec des yeux pleins de surprise et aussipleinsde défiance. Le jeune homme prévint la question qu'elle s'apprêtait à lui faire.

« Pardon, ma bonne femme, lui dit-il du ton le plus simple, je ne me trompe pas, c'est bien vous que l'on querellait tout à l'heure sur le pont Saint-Michel, je ne sais plus à propos de quoi.

– Oui, monsieur, répliqua la vieille d'une voix que l'inquiétude et la crainte rendaient hésitante et timide.

– Plus je vous regarde, je ne vous le cache pas, plus il m'est difficile de comprendre les invectives de votre adversaire.

– Oh ! monsieur, fit la vieille tristement, vous n'avez vu que la répétition de ce qui m'arrive presque chaque jour.

– J'imagine pourtant, que vous n'êtes pas condamnée à vous croiser perpétuellement avec cette femme.

– Non, sans doute, répondit Madeleine d'un air déjà plus rassuré. Mais quand ça n'est pas celle-là, c'en est une autre. Trois ou quatre de mes anciennes voisines semblent s'être donné le mot. La moins agile trouve des jambes de cerf pour accourir, d'aussi loin qu'elle m'aperçoit, me faire des avanies pareilles. »

Après une pause, le jeune homme reprit :

« Mais que prétendent-elles ? de quoi vous accusent-elles ?

– Ne l'avez-vous pas entendu ? dit Madeleine : d'être avare, de cacher de l'argent, ce qui est bien la calomnie la plus abominable qu'on ait pu imaginer, tant elle m'a fait de tort et m'en fait encore aujourd'hui.

– Elles doivent du moins se fonder sur quelque chose ! Quel fait, quel bruit leur a donné lieu de croire que vous, ma bonne femme, vous pourriez vivre de vos rentes ? »

La vieille Madeleine, de son œil bleu, sain, vif, pénétrant, n'avait pas discontinué d'étudier le visage du jeune homme avec une sorte d'âpreté, comme si elle eût voulu fouiller jusqu'au fond de sa poitrine. Evidemment, de cette étude, il n'était résulté, chez la petite vieille, que des impressions favorables. Les observations qu'elle avait recueillies avaient, pour ainsi parler, effacé une à une les rides qu'y avait creusées tout d'abord la défiance. Ses traits avaient repris graduellement plus que de la tranquillité, presque de la sérénité.

« Je m'en vas vous le dire, répliqua-t-elle avec bonhomie. Il y a sept ou huit mois, le feu s'est déclaré dans un magasin de la maison où je demeurais, rue Saint-Victor. Tandis qu'on organisait la chaîne et qu'on faisait aller les pompes, des pompiers sont montés à tous les étages et ont jeté par les fenêtres, dans la cour, toutes les choses qu'on pouvait sauver, par exemple, les matelas, le linge, les habits. Or, depuis plus d'un siècle, je conservais, à l'égal de mes prunelles, une somme de six cents francs pour me retirer aux Petits-Ménages, quand je serais infirme. Par crainte des voleurs, je cachais cet argent dans ma paillasse. En tombant du cinquième, la paillasse s'est crevée, et mon argent s'est répandu dans la cour. Je ne peux pas vous donner une idée de l'effet qu'a causé cette découverte. C'a été un vrai événement. Tout le quartier n'a parlé que de ça pendant huit jours. On m'a fait un crime de ma prudence. L'envie s'en est mêlée. Mes deux cents écus n'ont pas tardé à monterjusqu'à dix mille francs. Les voisins et les voisines m'ont pris d'abord en grippe et bientôt en horreur. Pendant ce temps-là, le chiffre de ma fortune augmentait toujours. A la fin, aux yeux de tous les gens du voisinage, je n'ai plus été qu'une vieille avare qui faisait semblant d'être misérable pour inspirer la pitié et grossir un trésor inutile. A dater de ce jour, on ne m'a pas aperçue une seule fois sans m'injurier, sans m'agonir, sans me reprocher mes richesses et mon avarice. On a été jusqu'à exciter contre moi tous les petits mauvais garnements des alentours. Je ne pouvais plus y tenir. J'ai déménagé. Vous avez vu ce qui m'arrive, quand je rencontre une femme de mon ancien quartier. »

L'accent sincère, pénétré, dont tout cela était raconté, éloignait de l'esprit jusqu'à la velléité de le mettre en doute.

« Avez-vous sauvé du moins votre magot ? lui demanda son interlocuteur d'un ton de plus en plus affectueux.

– Voilà précisément le pire de l'histoire, fit la bonne femme en secouant la tête d'un air de tristesse et de découragement : je n'ai rien sauvé du tout. Cet incendie a causé ma ruine. Il n'a pas suffi que j'y perdisse mon mobilier, le peu de linge que j'avais, mes quelques hardes ; il a fallu encore qu'à force de criailleries et de mensonges on m'empêchât d'obtenir quelque chose du bureau de bienfaisance. Et l'on ne s'est pas contenté de cela. J'avais, dans le quartier, une assez bonne place pour la vente. Eh bien ! j'en ai été chassée par toutes sortes de sottises et de menaces. Ça n'a plus cessé d'aller de mal en pis. J'ai dû chercher un autre endroit pour m'y établir, courir chez le commissaire et à la préfecture de police, louer une chambre, acheter un bois de lit et des chaises, remplacer mes nippes brûlées et le reste : tout cela m'a pris plus d'un grand mois et m'a coûté les yeux de la tête. Ajoutez qu'à ma nouvelle place, sur les marches de l'église des Dames Saint-Michel, où je vais en ce moment, je ne vends presque rien et que c'est tout le bout du monde si, dans une semaine, je gagne de quoi vivre quatre ou cinq jours. Aussi, malgré des efforts inimaginables, à mon grand crève-cœur, comme vous pensez, ai-je vu mes pauvres économies glisser goutte à goutte à travers mes doigts comme du vif-argent. Aujourd'hui, il ne me reste rien, absolument rien, et les trois quarts du temps je me couche l'estomac vide, et, pour combler la mesure, on crie partout que je suis riche, on n'en démordra pas, on me fait tout le mal possible, on m'empêche de gagner ma vie, et l'on ne sera content que quand je serai morte de faim.... »

Ces faits navrants étaient dits de la voix la plus naturelle et la plus touchante. Les inflexions seules de cette voix, qui trahissaient des douleurs profondes et contenues, étaient d'une éloquence irrésistible.Le jeune homme, ému de compassion, sentait son émotion grandir à chaque parole de Madeleine. Celle-ci ajouta toujours plus mélancoliquement :

« Si seulement je ne touchais pas à l'âge des infirmités, il n'y aurait que demi-mal. A cette heure, ça va encore. Je n'ai pas de grands appétits, et d'ailleurs je suis faite de longue date aux privations. Mais l'avenir ! l'avenir, qui pour moi sera peut-être demain ! Je suis déjà bien vieille, bien cassée, et je sens tous les jours mes forces qui diminuent. Qu'est-ce que je deviendrai ? Où irai-je ? A quoi en serai-je réduite ? Je vous l'avoue, c'est ça qui m'épouvante. Je ne peux pas me distraire de ces idées-là. Le jour, les bouchées que j'avale en sont amères. La nuit, je n'en dors pas-. Quand je m'assoupis de fatigue, j'en rêve, j'en étouffe comme d'un cauchemar. Ah ! c'est dur aussi, après avoir tant vécu, tant travaillé, tant peiné, de ne pas même avoir l'espérance d'un petit coin pour y vivre quelques jours en paix, de ne pas même savoir où reposeront vos vieux os !... Tenez, monsieur, laissons cela. Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Et moi, en y songeant, je serais capable d'en pleurer en pleine rue, ce qui ne servirait pas à grand'chose... »

Effectivement, des pleurs roulaient dans les yeux de la vieille Madeleine et des sanglots faisaient trembler sa voix. Celui à qui elle parlait n'était pas moins profondément attendri ; il eut même besoin d'un effort pour rester maître de son trouble.

« Mais dites-moi, ma bonne femme, fit-il d'une voix altérée, vous n'avez donc pas de famille, pas de parents ?

– J'ai des parents, répondit la petite vieille en essuyant philosophiquement ses yeux, qui sont dans l'aisance. C'est pourtant absolument comme si je n'en avais pas. Ils ont même poussé tant qu'ils ont pu à ma ruine.

– Ainsi, ils ne font rien pour vous ?

– Quand je vas par hasard les voir, je n'en reçois que des sottises.... »

Tout en devisant de la sorte, ils étaient parvenus à la hauteur du Panthéon. La petite vieille était fatiguée. Elle s'arrêta et déposa son panier à l'angle d'un trottoir. Le jeune homme ne bougea pas d'auprès d'elle. Il avait la. tête penchée, il promenait au hasard ses regards distraits, il paraissait aux prises avec de vives préoccupations.

« Écoutez, Madeleine, » fit-il tout à coup d'un ton résolu. Il s'interrompit pour ajouter en manière de parenthèse : « Car c'est bien ainsi, je crois, qu'on vous appelle.

– Madeleine Lorin, cher monsieur, pour vous servir. »

Le jeune homme poursuivit :

« Je ne vous connais que depuis un quart d'heure, et je m'étonne moi-même de l'intérêt que je vous porte. Je ne puis plus endurer l'idée de vous voir manquer du nécessaire. Sans être riche, je gagne bien ma vie, je suis le maître de ce que je gagne, je ne dois rien à personne. Vous me voyez prêt, à moins cependant que mes offres ne vous blessent, à vous donner un franc par jour en attendant mieux. »

Ces offres produisirent sur Madeleine l'effet d'un coup de foudre. Elle s'arrêta, tourna vivement la tête vers celui qui les lui faisait et le regarda avec des yeux démesurément ouverts et tout effarés.

« Parlez-vous sérieusement ? s'écria-t-elle après être restée quelques instants interdite.

– S'il ne faut, pour vous le prouver, que vous avancer une semaine…

– Mais vous ne me connaissez pas ! ajouta Madeleine de plus en plus stupéfaite. Je peux être tout ce qu'on dit, je peux vous avoir trompé.

– Il me suffit de vous voir et de vous entendre pour être persuadé du contraire… »

La stupéfaction cessa de paralyser les traits de Madeleine ; son visage s'assombrit, la défiance y reparut. Son œil, d'une vivacité pénétrante, parcourait l'inconnu des pieds à la tête.

« Franchement, balbutia-t-elle, il me paraît bien étonnant que vous soyez si charitable à cause seulement de mon honnêteté et de ma misère. Vous avez sans doute d'autres motifs ?

– De bien simples, ma bonne femme, repartit le jeune homme avec émotion. Je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère : j'ai été élevé aux Enfants-Trouvés. Cependant, au fond de moi-même, pour cette mère que je n'ai jamais connue, que je ne connaîtrai certainement jamais, j'ai toujours conservé une affection, une tendresse qui me possède de jour en jour plus étroitement. Aujourd'hui, il est des instants où j'en souffre comme d'un supplice, où je donnerais de grand cœur la moitié de ma vie pour la connaître, l'embrasser, me dévouer à elle… Je ne sais pas pourquoi je m'imagine qu'elle pourrait être une pauvre vieille femme, tourmentée comme vous, et comme vous sans avenir. C'est en quelque sorte à son image que s'adresse ce que je vous offre. C'est en outre une manière de me prouver à moi-même la réalité des sentiments que je lui garde. En supposant qu'elle existe encore, si elle souffre, il me semble qu'elle sera soulagée par mes seules intentions à son égard… » La figure de Madeleine s'était peu à peu éclaircie ; un vive joie éclatait actuellement sur son front, dans ses yeux humides et sur ses lèvres souriantes.

« Ah ! vrai, dit-elle d'une voix attendrie, vous êtes décidément un bien brave garçon. Votre mère était sûrement aussi une bonne personne. Qu'elle eût été heureuse d'avoir un fils comme vous !

– Ainsi, Madeleine, c'est convenu, dit le jeune homme.

– Une pauvre vieille comme moi, est-ce possible ? s'écria Madeleine. En vérité, j'ai encore de la chance. Enfin, on verra, tout pourra s'arranger. » Elle s'interrompit tout à coup. « Mais qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-elle. Comment vous appelez-vous ? où demeurez-vous ?

– Je m'appelle Bénédict, répondit le jeune homme. Ce nom était dans mes langes avec d'autres marques qui indiquaient l'intention évidente de me reconnaître un jour. Je suis sculpteur en bois. Je travaille rue Amelot, au faubourg Saint-Antoine, chez M. Fourdinois, et je demeure rue Saint-Antoine.

– Et qu'est-ce que vous gagnez ?

– Cinq francs par jour en moyenne.

– Ça ne va pas loin, cinq francs par jour.

– Je ne chôme jamais, et mes goûts ne sont pas dispendieux. Je vous dirai même que j'ai de l'argent à la caisse d'épargne. »

La vieille Madeleine devenait rêveuse.

« Et le mariage, dit-elle d'un air d'inquisiteur, est-ce que vous n'y pensez pas ?

– Le mariage ! fit Bénédict en souriant : il n'y a rien qui presse. Au surplus, il faudra que le hasard s'en mêle, car je suis bien l'homme du monde le plus incapable de nouer des relations. Je n'ai pour toute connaissance qu'un ami qui n'est pas de mon état. Je ne le vois même que de loin en loin. J'allais précisément à sa recherche au moment où je vous ai rencontrée.... »

Cependant Madeleine, ayant remis le panier à son bras, continuait son chemin à travers la rue Saint-Jacques. A la suite d'une pause assez longue, elle reprit :

« Au moins, monsieur Bénédict, toutes vos réflexions sont bien faites, n'est-ce pas ? Vous êtes bien sûr de ne pas avoir de repentir ? Vous savez, quelquefois on cède à un premier mouvement, puis le lendemain on change d'avis. Tenez ! moi, il m'est arrivé un soir de trouver une châtelaine à laquelle pendaient une montre, un sachet, plusieurs clefs, le tout en or. J'aurais voulu le garder que je n'aurais pas pu : ça me brûlait les doigts. J'ai donc été le reporter. Eh bien ! parfois, quand j'y pense, j'en deviens toute triste.

– Rien ne ressemble moins à un coup de tête, ma bonne Madeleine, que ce que je vous propose. Je fais la chose du monde la plus naturelle. Ne craignez pas que j'en aie jamais même l'apparence d'un regret.

– À la bonne heure ! fit joyeusement Madeleine ; à la bonne heure ! nous nous entendrons. Tout de même, sans que ça paraisse, vous n'avez pas la main malheureuse, vous pouviez plus mal tomber. Telle que vous me voyez, j'ai connu des temps meilleurs et je méritais mieux que d'en être réduite à faire le métier que je fais. Je vous conterai cela. Nous verrons. J'irai vous voir.... »

La loquacité, chez Madeleine, croissait avec le contentement. Elle babilla ainsi jusqu'au moment où ils arrivèrent devant la façade de l'église des Dames Saint-Michel. La petite vieille en gravit les marches et s'installa avec son panier le long de la porte. Bénédict n'avait plus rien à lui dire. Après lui avoir de nouveau indiqué son adresse, il prit rendez-vous avec elle pour le lendemain soir, et s'éloigna.


III – Complications.

Trois ou quatre semaines suffirent à bien du changement. Madeleine avait encore une fois changé de quartier. Elle occupait actuellement un petit cabinet dans la maison même où demeurait Bénédict, rue Saint-Antoine, non loin du boulevard Beaumarchais. Le logement du jeune sculpteur, situé au troisième, se composait de trois pièces à la file qui voyaient sur la cour. Une cloison , vitrée à hauteur d'homme, faisait de la première une antichambre étroite et une cuisine. La seconde, mise en couleur, tapissée d'un joli papier vert, meublée de meubles élégants, de chaises, de fauteuils, d'une pendule, de vases en bronze, de gravures, servait à la fois de salon et de chambre à coucher. Un paravent masquait le lit ; de doubles rideaux garnissaient les fenêtres. Tout le luxe du logement était là. La pièce du fond, plus petite, offrait le désordre d'un cabinet de travail. L'ameublement y trahissait les occupations et les habitudes du locataire. Des outils de diverses sortes, tels que ciseaux, goujes, rabots, gisaient pêle-mêle sur un établi avec des ébauches en bois. Au centre, le large dessus d'une table disparaissait sous un amas confus de papiers, de compas, de règles, de godets, de crayons, de plumes et de pinceaux, de pipes et de tabac. Un divan couvert d'une chemise éraillée, des chaises dépareillées, des cartons à dessins, étaient rangés au hasard le long des murs où, çà et là, des tasseaux soutenaient des rayons chargés de livres. Un coucou y marquait l'heure. On devinait au premier coup d'œil que l'artisan faisait de cette chambre son séjour de prédilection.

Les voisins ne l'incommodaient pas : il était seul sur le palier. À quelques pas de sa porte prenait naissance un escalier rapide qui conduisait à un long corridor sur lequel s'ouvrait la série de mansardes, dans l'une desquelles était venue s'installer la vieille Madeleine.

Sortant le matin pour ne rentrer que le soir, Bénédict n'avait le loisir de mettre un peu d'ordre dans son intérieur que le dimanche. La petite vieille, dès les premiers jours de son installation, s'était attribué la tâche de lui épargner de tels soins. Insensiblement elle s'impatronisait chez lui, faisait son ménage, visitait son linge, raccommodait et brossait ses habits. Cette besogne, qu'elle menait de front avec son petit commerce, ne suffisait pas à calmer sa soif d'activité. Le jeune homme dut encore accéder au désir qu'elle marquait de faire la cuisine. Bien que ces nouveaux arrangements fussent loin d'être économiques, il s'en trouvait si bien qu'il ne soufflait mot.

Un soir, comme il gravissait lentement son troisième étage, il se croisa au milieu de l'escalier avec une jeune fille qui descendait. Il la regarda aux lueurs du gaz avec un étonnement mêlé de curiosité.

Elle avait au plus une vingtaine d'années ; sa figure, encadrée d'un chapeau vert doublé de blanc, était notablement jolie, et sa tournure élégante et distinguée n'empruntait rien à une toilette d'ailleurs des plus simples.

Bénédict fut moins frappé peut-être de la beauté de sa figure que de l'horrible tristesse qui y était empreinte. Elle rougit à sa vue. On ne saurait dire si ce fut l'effet de la timidité ou celui de la honte. Toujours est-il qu'elle passa près de lui sans tourner la tête, roide comme un automate, et sans même paraître remarquer son salut.

Bénédict, tout perplexe, escalada le reste des marches en deux bonds. Sa surprise redoubla. Il se trouvait face à face avec Madeleine, qui, accoudée sur la rampe et la tête penchée, épiait sournoisement ce qui se passait au-dessous d'elle.

Il prit à peine le temps de respirer :

« Est-ce vous qu'elle vient voir ? » demanda-t-il en ouvrant sa porte.

Madeleine marchait sur ses talons.

– Oui, fit-elle.

– Est-ce une de vos parentes ? ajouta Bénédict.

– C'est ma fille », répondit simplement la petite vieille.

Le jeune homme se tourna vers elle avec stupeur.

« Comment ! s'écria-t-il ; mais elle a tout au plus vingt ans !

– Eh bien ?

– Et, sans vous flatter, on vous en donnerait bien soixante.

– Je n'en ai pourtant que quarante-cinq. »

À la regarder, ce chiffre était complétement invraisemblable. Petite, roide et desséchée, elle paraissait fragile comme le verre. La maigreur avait réduit sa tête à l'état de pièce anatomique. Entre la peau sillonnée de rides et les os, il n'existait plus de chair. Des arêtes vives découpaient âprement son front : on eût logé des œufs de moineau dans ses tempes ; ses joues, plus creuses encore, donnaient à son beau nez, légèrement bossu, des proportions excessives, et l'aiguisaient comme une tarière ; sa bouche rentrée faisait saillir son menton à l'instar de celui d'un casse-noisette de Nuremberg. Le rouge vif de ses pommettes, comparable à un peu de vermillon sur un parchemin fripé et jauni, était bien plutôt les couleurs de la fièvre que celles de la santé. Des mèches blanches s'échappaient de son serre-tête noir, par-dessus lequel s'épanouissait un petit bonnet de paysanne toujours d'une blancheur éclatante. Un faisceau de menues branches noueuses et tordues eût seul pu donner une idée de son cou. De ces détails eût résulté simplement le masque d'un beau vieillard mort, sans les grands yeux bleus qui brûlaient à l'ombre des profondes arcades du sourcil et éclairaient le visage entier d'une lumière vraiment surhumaine. Somme toute, cette bonne femme n'avait plus d'âge, et son corps chétif, en quelque sorte immatériel, ne semblait plus que l'étroite prison d'une âme resplendissante, dévorée d'une pensée exclusive.

« C'est que, reprit-elle en secouant la tête, depuis la mort de mon pauvre mari, je n'ai guère eu de bon temps. Les inquiétudes n'engraissent pas. J'aurais mieux aimé avoir des serpents affamés dans les entrailles. »

Bénédict ne revenait pas de son étonnement ; il s'était machinalement assis à table, et il oubliait de manger.

« Votre fille ! fit-il d'un air rêveur ; j'aurais perdu du temps avant d'imaginer cela. »

Le silence dans lequel il retomba ne convenait point à Madeleine.

« Vous ne me dites pas comment vous la trouvez ! fit-elle en essuyant une assiette avec une vivacité fébrile.

– Mais, très bien, autant que j'ai pu voir, répondit le jeune homme. Seulement, elle m'a fait l'effet d'être terriblement triste. »

Le visage de Madeleine s'assombrit.

« Oui, dit-elle, ils m'ont changé mon enfant. Jadis il n'y avait pas de fille plus enjouée. Aujourd'hui j'ai peine à la reconnaître. Elle m'inquiète d'autant plus que je vois bien à son air qu'elle s'efforce de me cacher une partie des chagrins qu'elle éprouve… »

Anaïs, fille de la vieille Madeleine, allait avoir vingt ans. Privée de fortune et sans état, elle en était réduite à vivre dans la maison d'Edmond Lorin, quincaillier, son oncle et tuteur, côte à côte avec une cousine du caractère le plus désobligeant, et sous la domination d'une tante tyrannique, passionnée, qui, usurpant l'autorité maritale, dirigeait tant bien que mal toutes les affaires. Cette femme, que dévorait la soif de s'enrichir rapidement, dédaignait peu à peu les bénéfices d'un commerce sûr et prospère pour se précipiter avec une frénésie croissante dans les jeux de Bourse. Madeleine, sa belle-soeur, qu'elle avait toujours détestée, s'étant fermement soustraite à son action, elle semblait ne garder Anaïs chez elle que pour avoir la satisfaction d'opprimer la mère dans la fille.

« Malgré tout, ajouta Madeleine, je la crois plus folle que méchante. La violence de son tempérament et son humeur fantasque l'entraînent à des actes dont elle n'a pas conscience. Quoique grande et forte, et d'une santé de fer, elle a l'étrange manie de vouloir être toujours malade. Elle regardait un jour de la fenêtre du premier dans la rue et riait de toutes ses forces ; le médecin qu'elle avait alors est entré tout à coup ; elle a changé de couleur, elle a pris un air abattu, elle s'est mise à geindre. On aurait dit qu'elle souffrait horriblement, qu'elle allait trépasser. Mais son médecin, après lui avoir tâté le pouls, s'est moqué d'elle et a soutenu qu'elle se portait comme un charme. Quelle tempête ! je n'ai jamais rien vu de pareil ; elle s'est emportée jusqu'à la fureur. « Voilà comme vous êtes, s'est-elle écriée, vous avez un cœur de rocher ; je ne serai malade, à vos yeux, que quand on m'aura mise en terre. » Elle lui a donné son compte et en a pris un autre. Il faut que tout cède à ses caprices, et son mari, sa fille elle-même, ne trouvent grâce devant elle qu'à la condition de caresser ses faiblesses. Du reste, vous la verrez et la jugerez par vous-même…

– Je la verrai ! s'écria Bénédict, comment cela ?

– Elle sait déjà ce qui se passe ici ; il paraît que ça l'intrigue. Auparavant, elle ne parlait de moi que pour m'accabler d'épithètes injurieuses ; aujourd'hui elle demande de mes nouvelles et se plaint de ne pas me voir. Vous lui donnez du tintouin ; elle veut absolument vous connaître, et elle vous connaîtra. Attendez-vous à recevoir un de ces jours la visite de son insignifiant mari… »


IV – La tante Euphrasie.

Bénédict devait en effet, quelques jours plus tard, recevoir la visite dont le menaçait Madeleine, et s'entendre faire, à son grand étonnement, les avances les plus flatteuses.

Edmond Lorin, de taille ordinaire, simplement mis, avec un visage busqué, encadré de favoris roux taillés en brosse, un grand nez, des yeux gris sans expression, un front bas, d'où jaillissaient les cheveux comme s'échappent les broussailles des interstices d'une roche, remplissait avec une sorte d'ardeur fébrile son rôle d'agent passif. À voir son air pressé et affairé, on eût dit que sa femme fût toujours sur ses talons.

C'est à peine si Bénédict eut le temps de l'examiner ; il ne fit qu'entrer et sortir. Debout, le chapeau à la main, il débita en courant, d'un accent monotone, cette tirade, évidemment apprise par cœur :

« Ma femme, monsieur, veut absolument vous voir. Elle vous estime trop pour faire fi de votre opinion et supporter que vous la jugiez sur les apparences. Vous pourriez croire qu'elle est sans entrailles pour sa belle-soeur, et cette idée l'empêcherait de dormir. Elle tient à éclairer votre religion sur ce sujet. À part cela, elle aura le plus grand plaisir à faire votre connaissance. De votre côté, monsieur, je suis certain que vous serez content de la connaître. Au surplus, monsieur, si je suis indiscret, votre désintéressement en est cause ; vous êtes un peu maintenant de la famille, vous ne pouvez vous dispenser de répondre au vœu de ma femme. Elle peut donc compter sur vous. Mais je vous quitte, vous m'excuserez, j'ai un rendez- vous à la Bourse avec mon agent de change. Nous sommes heureusement des gens de revue. Adieu, monsieur, à bientôt. »

Deux ou trois jours après, pressé par Madeleine et aussi par l'envie de revoir Anaïs, Bénédict prenait la direction de la rue Saint-Martin. Chemin faisant, il s'abandonnait aux plus consolantes rêveries. Jusqu'au jour de sa rencontre avec la revendeuse, l'idée de ne pas avoir de famille n'avait pas discontinué de l'affecter douloureusement. C'était sa préoccupation constante, sa plaie en apparence incurable. Mais quand les soins et l'affection de Madeleine adoucissaient déjà quelque peu l'amertume de ses regrets, en surprenant que cette Madeleine avait une fille jeune et charmante, il se sentait décidément réconcilié complétement avec la vie.

À tout dire, une excessive défiance de lui-même ne lui permettait pas de conduire le rêve trop loin. Quoique à l'âge où l'âme déborde de tendresse, où il suffit parfois d'un joli visage pour faire naître l'amour, il bornait son ambition ; il se flattait simplement que la fille de Madeleine deviendrait au moins pour lui une amie, une confidente, une sœur, et cette seule perspective suffisait à le combler d'une satisfaction profonde…

Parvenu à cent pas environ du boulevard, il leva les yeux et s'arrêta devant cette enseigne : Aux Cisailles d'Or, Maison Couturier, Edmond Lorin, successeur. Quincaillerie française et étrangère.

L'intérieur du magasin, où le jour n'arrivait qu'à travers les cent objets, tels que garde-feu, garde-cendre, chenets, pelles, pincettes, soufflets, époussetoirs, bougeoirs, lampes à main, flambeaux à branches, pommes de lit, bâtons dorés, boutons en cristal, éperons, verroux, clefs, serrures, pinces de toutes sortes, filières de toutes grandeurs, qui encombraient les rayons de la montre, était sombre et glacial.

Trois commis, dont le plus jeune n'avait pas quinze ans et le plus vieux vingt-quatre, s'occupaient, celui-ci à ficeler des paquets sur le comptoir, celui-là à parcourir les étiquettes des yeux, le troisième à escalader les degrés d'une échelle pour remettre des tiroirs en place.

Bénédict demanda Mme Lorin. Un commis lui indiqua au fond une loge vitrée où l'on apercevait une femme penchée sur des livres.

Euphrasie Lorin le reçut avec les démonstrations de la plus sincère et de la plus vive amitié.

« Ah ! monsieur, dit-elle en se levant, que vous êtes aimable d'être venu, et que je vous sais gré de votre empressement ! Daignez donc vous asseoir, je suis à vous dans l'instant. »

Passant prestement du cabinet dans le magasin, et adressant tour à tour la parole à chacun de ses commis, elle leur donna des ordres et leur fit des recommandations d'un air et d'un ton de général.

C'était bien la femme grande, robuste, nerveuse, pétulante qu'avait dépeinte Madeleine. Son nez, ses yeux, sa bouche, qui aspiraient en quelque sorte à se fusionner, étaient de beaucoup trop petits pour la largeur du visage ; il en résultait une physionomie mesquine qui trahissait à première vue un défaut de suite dans les idées, un caractère fantasque, une violence de tempérament excessive.

Bientôt de retour vers Bénédict, elle l'invita gracieusement à la suivre et le conduisit au premier. Edmond Lorin, achevant sa toilette, se disposait à sortir.

« Encore ici ! s'écria sa femme ; à quoi pensez-vous donc ? vous n'arriverez jamais à temps. N'oubliez pas, du moins, mes recommandations : achetez pour fin du mois. M. Lambert, à ma connaissance, ne s'est pas encore trompé. Il croit à une reprise des affaires et s'attend à une forte hausse. Achetez, achetez toujours. Observez aussi ce que fera la rive gauche. Surtout n'hésitez pas à cause des fonds ; nous en aurons s'il en faut, dussions-nous arrêter pour un temps les commandes. »

Dans sa précipitation à obéir, M. Lorin ne vit pas, ou ne reconnut pas Bénédict. Euphrasie, se retournant vers celui-ci, l'entraîna dans une autre pièce, lui disant :

« Vous voyez, monsieur, j'agis sans façon, je vous regarde déjà comme de la famille. »

Le jeune sculpteur ne devait pas tarder à trouver que Mme Lorin ne lui faisait tant d'honneur qu'à de trop dures conditions.

Une table, avec tout ce qu'il faut pour écrire et dessiner, des métiers à tapisserie, des boîtes à ouvrage, un piano droit, de la musique, des livres indiquaient suffisamment que la chambre où ils pénétrèrent servait de salle d'étude.

Anaïs était assise au piano, tandis que sa cousine, grande personne fraîche, mais sans grâce, la poussait et lui disputait la place d'un air de mauvaise humeur. Celle-ci, à l'entrée de sa mère et de Bénédict, se détourna et laissa voir son visage maussade ; Anaïs, au contraire, n'entendit rien ou fit semblant de ne rien entendre.

Sa tante s'arrêta à quelques pas derrière elle et après l'avoir toisée en silence :

« Anaïs, lui dit-elle, daignez vous lever ; voici M. Bénédict, vous savez, la personne charitable qui fait du bien à votre mère. »

Ces paroles, et surtout l'accent aigre dont elles furent prononcées, mirent Bénédict mal à l'aise. La jeune fille n'en parut pas moins troublée. Elle se dressa, et, se tournant à demi, s'inclina froidement sans lever les yeux.

« Est-ce moi qui vous ai appris à saluer de la sorte ? reprit Euphrasie ; ferez-vous toujours ma honte par vos manières ? »

Anaïs, la main droite appuyée sur le dosier de sa chaise, présenta de face sa jolie figure, où la rougeur des joues, la fixité des regards baissés, une légère contraction des muscles accusaient à la fois de la confusion, de la douleur et un désespoir contenu.

« Je ne pense pas, dit-elle avec effort, d'une voix éteinte, que monsieur puisse douter de mon respect et de ma reconnaissance. »

La fille de Madeleine, malgré la tristesse amère, navrante, qui altérait sa physionomie, était des pieds à la tête enveloppée, pour ainsi dire, de charmes irrésistibles. Plutôt petite que grande, mais svelte, élégante, gracieuse, elle ajoutait, par son voisinage, à la disgrâce, à la gaucherie de Victoire Lorin. Où elle était, il ne pouvait y avoir de regards que pour elle. Ses traits étaient tout imprégnés de sensibilité ; on eût difficilement conçu un visage en même temps plus doux et plus ferme que le sien. Ses yeux, d'un bleu sombre, peu découverts, légèrement enfoncés, dessinaient une ligne oblique, pleine d'expression ; il semblait qu'ils fussent relevés du côté des tempes par l'effort des cheveux. Ces cheveux, de la couleur chaude, nuancée de reflets, d'une châtaigne, étaient rejetés en arrière et servaient de cadre au front le plus harmonieux et aux plus délicates oreilles. Tout d'abord émerveillé par les contours veloutés, la fraîcheur, la jeunesse de ce visage, on souffrait à voir l'expression douloureuse de lèvres évidemment faites pour le sourire.

Bénédict ouvrait déjà la bouche pour lui exprimer combien il s'étonnait d'entendre parler de reconnaissance ; Euphrasie lui coupa la parole. Déconcertée par la phrase si simple, si convenable d'Anaïs, elle déplaça la question avec cette vivacité, cet air de bonne foi, cet imperturbable aplomb qui caractérisent les gens qui ont des solutions de continuité dans l'esprit.

« À la bonne heure, dit-elle, parlons de vos bons sentiments, au moment même où je vous prends en flagrant délit d'égoïsme. Que faisiez-vous là ? vous empêchiez encore Victoire de travailler. Il faut que votre cousine attende que vous lui permettiez de s'asseoir à son piano. Elle sera grondée, peu vous importe : tout pour vous, rien pour les autres. »

L'injustice du reproche fit tressaillir la jeune fille ; elle leva la tête et lança à sa tante des regards éclatants d'indignation. L'empire qu'elle avait sur elle-même ne lui fit pourtant point encore défaut.

« Ma tante, dit-elle d'une voix tremblante, en éteignant subitement sous la paupière les flammes de ses yeux, ma cousine a travaillé toute la matinée, il me reste à peine un quart d'heure pour étudier ma leçon.

– On sait que vous ne manquez pas de défaites, répliqua vivement Euphrasie, et qu'il vous en coûte peu de dire ce qui n'est pas, pour mettre les autres dans leur tort.

– J'en appelle à Victoire elle-même, dit fermement Anaïs.

– Assez, mademoiselle, fit la tante d'un air hautain ; je sais encore qu'avec vous je n'aurai jamais le dernier. La présence de monsieur devrait au moins vous imposer plus de réserve et de retenue. »

Anaïs devenait impuissante à maîtriser la colère que soulevait en elle une scène si inopportune. Elle regarda fixement sa tante :

« La présence de monsieur, dit-elle avec résolution, m'impose le devoir de me défendre quand vous m'accusez injustement.

– Nous y voilà, s'écria Euphrasie avec colère ; vous êtes une victime, et moi, n'est-ce pas, je suis votre bourreau ? Ah çà ! décidément, ma pauvre enfant, vous êtes folle, ou vous croyez le monde bien imbécile. À qui ferez-vous accroire cela ? Est-ce que les faits ne vous donnent pas le plus éclatant démenti ? Qui vous a recueillie, à la mort de votre père ? Qui a pris soin de vous ? Qui vous a fait donner de l'éducation ? Qui encore, à l'heure qu'il est, vous soutient, vous nourrit, vous habille, vous épargne la honte de tomber à la merci des étrangers ? Et vous vous flattez de pouvoir dénaturer de tels actes ! et vous avez l'audace de vous poser en victime ! »

Les apparences, en effet, plaidaient si énergiquement contre Anaïs que la pauvre fille courba la tête avec découragement ; ses yeux s'emplirent de larmes.

« Tous les torts sont de mon côté, dit-elle d'un ton pénétré d'amertume, j'y consens. Que ne m'écoutez-vous, du moins, ma tante, quand je supplie qu'il vous plaise de vous débarrasser de moi !

– Vous l'entendez, monsieur, s'écria Euphrasie avec emportement, elle me fait un crime de ma tendresse ! Vingt fois le jour elle me met ainsi le marché à la main. »

Mme Lorin, comme on voit, s'obstinait à donner un tour odieux aux intentions les plus honnêtes de sa nièce. Ce parti pris irritait profondément la jeune fille, surtout à cause de l'impression défavorable qu'en pouvait recevoir un homme à l'estime de qui elle tenait dans l'intérêt de sa mère.

« Comment, ma tante, fit-elle avec stupéfaction, je vous demande comme une grâce de m'éloigner d'une famille dont je trouble le repos, et vous appelez cela vous mettre le marché à la main !

– Je vous ai trouvé vingt places ! répliqua Euphrasie, à bout de sophismes.

– Oui, continua Anaïs en secouant la tête, mais vos renseignements sont cause que partout on m'a repoussée avec une sorte d'indignation.

– Oh ! s'écria Euphrasie hors d'elle-même, en levant les bras, quelle infamie ! Pour cet abominable mensonge, malheureuse, vous mériteriez d'être battue, et sans le respect que je me dois à moi-même…

– Vous l'avez déjà fait ! repartit vivement Anaïs, en qui cette menace réveillait les plus poignants souvenirs.

– Sortez, misérable ! cria de toute la force de ses poumons Mme Lorin, qui, les traits crispés, l'œil en feu, le geste menaçant, ressemblait complètement à une furie. Que je ne voie plus votre ingrat visage ! Vous êtes bien la digne fille de Madeleine, et monsieur, par cet exemple, peut apprendre ce qui l'attend avec votre mère ! »

La mesure était pleine. Anaïs, qui semblait décidée à tout souffrir tant qu'elle serait seule en jeu, fut incapable de se maîtriser au nom de Madeleine jeté ainsi dans le débat. Elle se redressa tout à coup, appuya fortement une main sur sa poitrine et attacha sur sa tante des regards pleins de flammes. À l'éclat de son front, à ses narines gonflées, à l'inflexion de ses lèvres, à son attitude on devinait un caractère de la trempe la plus énergique et capable des plus terribles résolutions. Au milieu même de cette impétuosité, la grâce ne l'abandonnait pas ; la fureur, qui défigure souvent même les plus jolies femmes, ajoutait encore à sa beauté. Bénédict, au reste, l'avait trouvée admirable.

« Ma tante, dit-elle résolument, d'une voix altérée par la puissance de l'émotion, je n'ai qu'un mot à dire, et je suis heureuse que monsieur l'entende : je n'aspire qu'à sortir d'ici ; cela dépend exclusivement de vous, puisqu'aussi bien je ne connais personne, puisque je n'ai pas même l'apparence d'une protection, puisque je suis dans votre entière dépendance. Je puis dès demain, si vous le voulez, cesser de vous être à charge ; vous n'avez qu'un mot à dire. J'ajouterai qu'il faut que cela soit. Que j'aie tort, que j'aie raison, vous m'avez poussée à bout. Si vous refusez d'écouter ma prière, si vous persévérez à me fermer toutes les issues, à me forcer de demeurer chez vous, je vous le déclare, il arrivera un malheur ! Et vous seule, monsieur est là pour vous le rappeler au besoin, vous seule en serez cause !… »

Agitée par ces paroles comme les feuilles du tremble le sont par le vent, Euphrasie suffoquait. À défaut de bonnes raisons, elle poussait des cris furieux, se frappait la tête et la poitrine.

Bénédict ne savait quelle contenance garder ; il se repentait profondément d'être venu.

Anaïs s'approcha de lui. Pâle, défaite, tout en pleurs, elle lui dit en joignant les mains :

« Pour l'amour de Dieu, monsieur, pas un mot de tout cela à ma mère ! »

Après quoi elle sortit.


V – M. le docteur.

Cependant Euphrasie, renversée dans un fauteuil, la tête cachée dans ses mains, sanglotait, et disait d'une voix entrecoupée :

« Suis-je assez malheureuse ! se voir ainsi traitée par une fille pour qui on avait les entrailles d'une mère ! N'est-ce pas affreux ? Faites donc du bien, soyez donc bonne et généreuse, dévouez-vous donc au bonheur de vos semblables ! C'est ma faute, aussi, les conseils ne m'ont pas manqué ; j'aurais dû être sans pitié. Mais le pouvais-je ? Est-on sensible impunément ? Ça serait à recommencer que je le ferais encore… »

Ce monologue fut soudainement interrompu par l'entrée d'un personnage à cheveux blancs, à visage rubicond, qui était coiffé d'un chapeau bas à grandes ailes, vêtu d'un ample habit noir, et portait à la main un gros jonc enrichi d'une pomme d'or.

Du premier coup d'œil, Bénédict devina un médecin, du second un de ces docteurs d'autrefois, de plus en plus rares aujourd'hui, d'une ignorance redoutable, sans observation et sans jugement, qui cachent leur nullité sous des formes d'empirique, et paraissent plus soucieux de toucher leurs honoraires que de les gagner.

En l'apercevant, Mme Lorin se trouva tout à fait mal : elle s'évanouit.

« Une crise ! s'écria le petit homme en allant à elle de toute la vitesse de ses jambes. J'arrive à propos. »

Il se débarrassa de son chapeau et de sa canne entre les mains de Victoire, retira ses gants de coton, et, avec un banal empressement, fit respirer des sels à sa malade. Cependant il disait :

« Eh bien, eh bien, nous aurons donc toujours des nerfs ? Ces diables de nerfs feront donc toujours de leurs farces ? Quelle femme étonnante ! je n'en ai jamais vu de pareille. Que de soucis elle me donne ! Mais elle fera ma gloire ; son mal se rendra ou il dira pourquoi. À la barbe de mes sots confrères, je la guérirai : j'en jure par Dupuytren, dont je fus l'émule et l'ami, qui n'osa jamais rien entreprendre sans me consulter. »

Euphrasie rouvrit les yeux ; le docteur continua :

« Voyons, ma petite mère, voyons, un peu de courage ; ça va se passer. Je n'ai pas de peine à deviner ce que c'est ; je mettrais ma main au feu qu'il y a encore de la maudite nièce là-dessous !

– Vous l'entendez, monsieur ? dit Euphrasie d'une voix languissante en se tournant vers Bénédict ; je ne le fais pas dire au docteur. Je m'épuise en vain à la défendre : il n'est personne qui ne la tienne pour une méchante fille. »

Le docteur roula ses gros yeux d'émail du côté du jeune homme, et ajouta de l'accent le plus affirmatif :

« Quant à ça, s'il ne fallait que mon témoignage, son procès ne serait pas long. Moi, d'abord, je vous le déclare, les choses ne peuvent plus marcher de la sorte. En vous obstinant à garder chez vous une fille qui vous agace et vous irrite, vous neutralisez comme à plaisir l'effet de mes soins et de mes ordonnances. Il faut que cela cesse, ou je ne réponds plus de rien.

– Mais que voulez-vous que je fasse, cher docteur ? répliqua Euphrasie, que ces doléances soulageaient efficacement. Personne ne veut d'elle.

– On la chasse ! s'écria l'empirique. Qu'elle devienne ce qu'elle pourra ! Faut-il donc, pour cette petite pécore, compromettre à toujours une santé qui importe tant au bonheur de votre respectable famille ? Ma science a des bornes aussi. Que voulez-vous que je devienne si vous ne suivez pas mes prescriptions ? Je ne cesse de vous le dire et vous ne voulez pas me croire. Défaites-vous de votre nièce à quelque prix que ce soit ; car les crises qu'elle détermine chez vous, si vous n'y prenez garde, finiront par vous tuer… »

Bénédict étudiait curieusement l'étrange donneur d'avis. Il était petit, avait un gros ventre et des jambes courtes. Son nez, déformé par des boutons rouges, ses lèvres épaisses et sensuelles, son gros œil pâle plein d'impudence, ses grandes oreilles écarlate, écrasées le long de la tête comme par un accident, tout cela lui composait une physionomie qui, en dépit de fort beaux cheveux blancs, répugnait à voir. Les émeraudes, les grenats, les turquoises, les camées qu'il portait à tous les doigts, le diamant qui étincelait sur son jabot, la grosse chaîne en or à laquelle pendait un trousseau de breloques qu'il étalait orgueilleusement sur son gilet noir, étaient, selon son dire, autant d'ex-voto qu'on avait accrochés à sa personne en mémoire des cures merveilleuses qu'il avait faites.

Euphrasie avait lassé la patience de vingt médecins consciencieux. La docteur Moneron était le seul qui eût trouvé le secret de lui plaire et de la soigner comme elle voulait l'être. Pendant près d'une demi-heure, tout en lui tâtant le pouls ou en lui offrant une pastille, il la flatta, la dorlota, se lamenta sur la malignité des affections nerveuses, puis, d'un air de courroux, exalta les vertus de l'intéressante malade et lui reprocha d'avoir une sensibilité trop grande. Après quoi, il rédigea une longue ordonnance, et s'en alla d'un air qui pouvait vouloir signifier : « En voilà encore une de faite ! »


VI – Volupté.

Euphrasie se leva, et, accablant Bénédict d'excuses, l'emmena dans la pièce voisine, un salon, où elle le fit asseoir à côté d'elle sur une causeuse. Tout à l'heure mourante, elle retrouva insensiblement des forces, et bientôt toute son énergie, pour questionner Bénédict, lui parler à tort et à travers d'elle, de sa fille, de son mari, de ses affaires, et diriger avec une volupté toujours nouvelle les accusations les plus graves et les insinuations les plus perfides contre sa belle-sœur Madeleine et sa nièce Anaïs.

Au reste, dans tout ce qu'elle faisait et disait, elle procédait avec tant d'irréflexion, elle paraissait de si bonne foi, elle était si évidemment l'esclave de sa langue, elle se contredisait si naïvement, elle semblait enfin si peu se douter que son intarissable bavardage fût le plus douloureux supplice qu'elle pût infliger à quelqu'un qu'il fallait au bout du compte s'en tenir à l'opinion de Madeleine, et avouer que la pauvre femme était plus folle que méchante, et encore plus à plaindre qu'à blâmer. De sa voix la plus aimable :

« Que faites-vous, monsieur ? se prit-elle à dire. Vous êtes sculpteur ? Vous travaillez rue Amelot, chez M. Fourdinois ? Je suis précisément liée avec une personne que fréquente le client de l'ami d'un orfèvre qui connaît cet homme honorable. Si vous aviez besoin d'une recommandation, vous n'auriez qu'à dire un mot. Vous gagnez beaucoup d'argent. Ça n'est pas une raison. Je ne souffrirai certainement pas que vous vous gêniez pour une vieille femme qui ne vous est pas parente. Elle a dû vous dire bien du mal de moi. Et vous-même, monsieur, vous devrez me supposer bien peu charitable ! Comment ! j'abandonne ma belle-sœur ; je permets qu'elle reçoive l'aumône d'un étranger ! Voilà comme on juge. Je suis pleine de défauts, monsieur ; je suis vive, emportée : j'ai des nerfs, je m'empresse de le reconnaître. Dans la scène que vient de me faire ma nièce, j'ai pu vous sembler avoir tort. On ne devrait jamais se mettre en colère. Mais si vous saviez, monsieur ! la patience de plusieurs saints n'y résisterait pas. Je me demande cependant ce qu'elles ont à me reprocher. Je défie qu'on trouve dans le monde entier une femme meilleure et plus désintéressée que moi. Je ne refuse rien à Madeleine ; je n'ai pas cessé de lui faire des offres de service. Est-ce que, par orgueil seulement, je la laisserais tendre la main ? Je suis bien malheureuse. Je n'ai jamais rêvé que l'union ; j'ai fait l'impossible pour me concilier ma belle-soeur et ma nièce. Tous mes efforts ont échoué. La mère et la fille m'ont voué une haine implacable, ont juré de me perdre et d'empoisonner ma vie. J'espère bien du moins, monsieur, qu'elles ne parviendront pas à vous donner le change, et que les faits parleront plus haut à vos yeux que ce qu'elles disent. Je ne vous cache pas que ce serait pour moi une poignante douleur que d'être privée de l'estime d'un jeune homme aussi honnête que vous. Pour commencer, vous prendrez part à ma honte, vous permettrez que je n'accepte pas vos sacrifices, et que je vous rembourse, à l'insu même de Madeleine, l'argent que vous dépensez pour elle… »

On remarquera que Bénédict n'avait encore rien dit. Il voulut interrompre Mme Lorin dans le but de repousser ses offres et de lui affirmer qu'il ne faisait point de sacrifices, que ce qu'il donnait à Madeleine n'était que la juste rémunération des soins qu'elle lui rendait. Euphrasie ne lui en donna pas le temps. Chose à peine croyable, dans l'espace de cette visite, qui dura près de trois mortelles heures, Bénédict fut condamné au même silence et réduit à s'entendre attribuer une foule de sentiments qu'il n'avait pas.

« Nous sommes riches, reprit vivement Mme Lorin. Ces dépenses ne peuvent que vous être onéreuses et, pour nous, elles ne seront qu'une bagatelle. D'ailleurs, monsieur, vous avez trop de sens pour ne pas apprécier ma susceptibilité, et trop de cœur pour ne pas vous rendre à mes vœux. Il me paraît, en outre, impossible que vous embrassiez le parti de la mère contre nous. Si vous conserviez encore des doutes, une seule chose suffirait à vous prouver ma bonne foi, c'est la prière que je vous adresse de réserver votre jugement et d'attendre, avant de vous prononcer, que vous la connaissiez bien. Tout le mal vient de mon aisance et de sa pauvreté. L'envie la ronge. Est-ce ma faute à moi si elle est pauvre ? Elle a eu, comme nous, de la fortune. Il ne fallait pas gaspiller tout comme elle a fait ! Ah ! Dieu m'est témoin combien je suis bonne et indulgente, combien j'aime à louer, combien il m'en coûte de dire la vérité, quand cette vérité n'est pas favorable à mon prochain ! Mais ça serait aussi par trop bête, vous en conviendrez, de payer et de se laisser écraser sous les calomnies ! Cette Madeleine, monsieur, je le dis à mon profond regret, est une femme sans cœur, sans soin, sans économie, pleine de vices cachés, qui a ruiné sa fille et fait mourir son mari de chagrin. Quelque temps avant la mort de mon digne beau-frère, ils avaient hérité, comme nous, d'une trentaine de mille francs. Or, il faut que vous sachiez qu'en faisant l'inventaire on n'a pas trouvé un rouge liard. La vieille avait tout confisqué à son profit. Le vol était si manifeste qu'il a été question de la mettre en jugement, et qu'il n'a rien moins fallu que toute mon influence pour empêcher qu'on ne lui fît un mauvais parti. Ce qu'elle a fait de cet argent, Dieu seul le sait ! Elle l'aura sans doute mangé et gaspillé, selon sa louable habitude. Toujours est-il que sa malheureuse fille s'est trouvée sur le pavé et que, sans notre générosité, on ne sait trop ce qu'elle serait devenue. Mon mari a bien voulu accepter sa tutelle. Non contents de la nourrir et de l'habiller, nous lui avons fait donner la même éducation qu'à notre Victoire… »

En ce moment, un des commis frappa à la porte et avertit Mme Lorin qu'on la demandait au magasin.

« J'y vais », répliqua-t-elle avec impatience, et elle continua :

« Tant de sacrifices et de bontés méritaient bien quelques égards. Ah bien oui ! La mère et la fille, depuis ce temps, n'ont pas discontinué de nous en vouloir, de nous insulter, de nous calomnier, de nous faire des affronts. Toutes les fois que j'ai offert mes services à la mère, ç'a été pour m'entendre refuser avec des injures. Cette vieille femme n'a pas sa pareille sur terre pour l'orgueil, la jalousie, la malice. Mon cœur saigne à l'avouer, je crois que sa fille est plus mauvaise encore. Mlle Anaïs est paresseuse, envieuse, menteuse, vaniteuse, d'un égoïsme sans bornes, d'une arrogance insupportable. Il semble que le monde entier soit fait pour elle. Sa cousine doit lui céder en tout ; quant à moi, je suis bonne à peine pour être sa domestique, et je ne puis lui adresser une parole de tendresse sans recevoir aussitôt quelque rebuffade humiliante. C'est à n'y pas tenir. J'ai réchauffé un serpent dans mon sein. Cette fille me martyrise à coups d'épingle et prétend me faire mourir de chagrin. Elle se plaint des renseignements que je donne sur son caractère. Est-ce ma faute ? Puis-je mentir ? m'exposer à recevoir des reproches ? D'ailleurs, je ne la chasse pas ; elle est ici comme chez elle, et nous faisons tout ce que nous pouvons afin de lui être agréables. Mais c'est peine perdue. Dans la scène de tout à l'heure, vous n'avez vu qu'un faible échantillon des avanies qu'elle me fait chaque jour. Bon chien chasse de race, comme on dit à Saint-Germain. La fille est tout le portrait de la mère. On sait assez, du reste, ce que valent les parents pauvres. Votre bien-être leur fait envie, et ils ne cherchent qu'à vous le faire expier comme un crime. C'est une guerre à mort. Allez, monsieur, croyez-moi, défiez-vous de cette Madeleine. Elle a mauvais cœur, c'est une voleuse : tôt ou tard vous vous repentirez du bien que vous lui faites. Je n'ai jamais vu de nature plus ingrate. Dans les commencements, tout est beau et bien ; mais attendez. Peut-être même avez-vous déjà à vous en plaindre ! ça ne m'étonnerait pas. Ôtez la clef de vos tiroirs, comptez votre argent, sans quoi elle vous volera. Sa passion dominante est la rapine. Venez nous voir, monsieur, nous vous recevrons toujours avec le plus vif plaisir. Regardez notre maison comme la vôtre. Nous dînons à six heures ; votre couvert sera toujours mis. Si vous avez besoin d'argent, ne vous gênez pas, venez puiser à même notre caisse. Dieu merci ! nos affaires marchent bien. Avant peu, nous aurons une voiture. Nous avons aussi de fort belles connaissances. Je serais dans l'enchantement, monsieur, si je pouvais vous être bonne à quelque chose. Soyez certain que vous ne rencontrerez jamais des gens meilleurs que nous et plus disposés à rendre service… »

Euphrasie s'enivrait de ses propres paroles et s'exprimait avec une volubilité croissante. Elle fut de nouveau interrompue par son commis, qui vint la prévenir que le client, l'un des plus importants de la maison, avait des affaires pressées, et qu'il allait partir si madame ne descendait pas.

« J'y vais ! j'y vais ! s'écria Mme Lorin en se levant. Que c'est fâcheux ! ajouta-t-elle avec la plus affectueuse politesse. Il faut déjà nous quitter, et je ne vous ai pas encore dit la millième partie de ce que j'avais à vous dire ! Ça sera pour une autre fois. Nous vous reverrons bientôt, j'espère. Laissez-moi du moins, avant de partir, vous renouveler l'expression des sentiments de sympathie que je vous ai voués. Vous êtes homme d'esprit, vous avez de bons yeux : soyez sur vos gardes, défiez-vous, ne vous laissez pas endormir par la langue mielleuse de la vieille ; observez, étudiez ses actes, et comparez-les aux nôtres ; rappelezvous ce que nous avons fait, ce que nous faisons pour la fille, ce que nous voulions faire pour la mère, qui aime mieux, dans le seul but de nous humilier, vivre d'aumônes que de notre argent, et prononcez entre elles et nous.... ».

Bénédict, en traversant la pièce qui précédait le salon d'où il sortait, revit les deux cousines. Elles étaient avec leur professeur de piano. Victoire prenait sa leçon, tandis qu'Anaïs, assise dans un coin, penchait la tête sur un livre pour se donner une contenance. Elle se leva et salua l'ami de sa mère sans lever les yeux.

Bénédict remarqua que l'expression de l'accablement et du désespoir n'avait point disparu de son charmant visage. À cause de l'attention qu'il lui prêta, il ne vit qu'en courant le professeur. Il eut toutefois le temps de distinguer une espèce de dandy, frisé, pommadé, mis avec prétention, fleuri d'un bouquet de violettes, qui avait une face plate et usée, des yeux éteints, de petites moustaches retroussées et la voix éraillée d'un ivrogne.

Telle est l'influence qu'exerce sur nous-même ce que nous savons être des calomnies, quand ces calomnies sont affirmées d'un accent convaincu, que Bénédict s'en alla tout perplexe. Il se pouvait bien, après tout, que cette Madeleine au fond fût différente de ce qu'elle paraissait. Précisément, certains soupçons qui avaient à diverses reprises traversé son esprit, et qu'il avait dédaigné jusqu'alors d'approfondir, revenaient à sa mémoire et multipliaient ses doutes.

Anaïs aussi lui inspirait des inquiétudes, mais des inquiétudes d'un tout antre genre. Il se rappelait la scène à laquelle il venait d'assister, et il était effrayé à la fois et du drame qu'elle révélait, et du dénouement que ce drame menaçait d'avoir. Son air soucieux frappa Madeleine.

« Eh bien ! s'écria-t-elle, vous l'avez vue ! Vous avez été, Dieu merci ! assez longtemps. Elle a dû joliment vous en dire sur mon compte !

– Effectivement, beaucoup, fit laconiquement le jeune homme.

– Et que vous a-t-elle dit ? "

Bénédict n'eut garde de répéter ce qu'il venait d'entendre.

« Peuh ! je m'en doute, ajouta Madeleine : que je n'ai pas de cœur ; que je suis une ingrate ; que j'ai ruiné ma fille ; que je suis une voleuse. Enfin elle vous a conté mon histoire à sa manière. Asseyez-vous. Pendant que vous souperez, je vous la conterai à la mienne.... »


VII – Histoire de tous les jours.

Bien que borné à un enchaînement de faits très simples, le récit de Madeleine ne manquait ni d'intérêt ni de charme. Son père s'appelait Trembleau. Il était vigneron. Beaucoup de travail, de sagacité et d'ordre lui avait créé une sorte d'aisance. Il vivait aux Aydes, bourg situé près d'Orléans, sur la route de Paris. Sa femme allait chaque matin vendre du lait à la ville : Madeleine l'accompagnait, portant sur sa tête une couloire émaillée soit de légumes, soit de fleurs. La petite paysanne était devenue insensiblement assez robuste et assez entendue pour épargner tout à fait à sa mère la fatigue de ces corvées quotidiennes.

De temps immémorial, au jour, l'hiver, dès cinq heures du matin, l'été, les laitières des environs avaient coutume de s'attrouper dans l'une des principales rues de la ville, au coin d'une ruelle latérale, devant la boutique d'un cordonnier, qui n'était autre que Lorin le père, dit Lorin-Faucheux. Elles étaient le plus souvent en si grand nombre qu'elles barraient complètement la rue. Les voitures venant de Paris devaient forcément s'arrêter, et les postillons ne parvenaient à obtenir le passage qu'après une averse de menaces et de jurons des plus énergiques. Jusqu'à neuf, voire dix heures du matin, cette cohue de femmes, trafiquant de laitage, de légumes et de fruits, jacassant, se querellant, faisaient, avec leurs criailleries et le choc de leurs pots en fer-blanc, un bruit comparable à celui de mille corneilles assemblées. C'était à ne pas s'entendre à vingt pas aux alentours. Ce qu'il a fallu depuis d'arrêtés municipaux, d'amendes, de saisies, de persécutions, pour les déloger définitivement de cette place ne peut se concevoir qu'en songeant combien le fait d'une longue habitude exerce de puissance sur nous.

M. Antoine Lorin, fils d'un honorable savetier qui l'avait mis en position d'épouser Mlle Faucheux et de succéder au père de sa femme, était un petit homme trapu et vigoureux. Son visage anguleux, où saillaient un grand nez et un fort menton, respirait cet air de réserve et de dignité particulier aux gens de petite taille. Des cheveux blancs couronnaient son crâne chauve, inclinant du sommet vers les côtés comme la toiture d'une église, et d'épais sourcils gris accusaient fortement l'arc des orbites au fond desquelles brillait son œil noir.

Il avait traversé la Révolution sans avoir été ébranlé, ni dans sa sympathie pour l'ancien état de choses, ni dans sa foi au rétablissement fatal, nécessaire , des institutions écroulées.

Son dévouement à la noblesse, dont il était le fournisseur privilégié, était sans bornes. Cela joint à sa dévotion, à l'austérité de sa vie, lui méritait l'honneur d'être un membre influent des congrégations. On ne pouvait supposer un homme plus laborieux et plus probe, mais en même temps plus intolérant et plus opiniâtre. Veuf depuis plusieurs années, il semblait, à son air grave, triste, morne, qu'il pleurât toujours sa vieille compagne.

De jour en jour, il avait plus inégalement réparti sa tendresse sur la tête de ses deux fils. Edmond, l'aîné, n'avait même pas tardé à posséder exclusivement son affection. Doux jusqu'à la faiblesse, complaisant jusqu'à la servilité, soumis aveuglément à l'autorité et aux idées paternelles, il ne s'était jamais montré âpre que dans sa jalousie d'être un fils selon le cœur du cordonnier.

Il avait encore bénéficié du voisinage de son jeune frère qui, par tempérament, avait suivi des voies inverses. Comme son père, Clovis avait un caractère qui lui était propre, une volonté à lui, de la fièvre et de l'ardeur. L'éducation avait mis toutefois cette différence entre eux, que l'opiniâtreté du père méritait chez le fils le nom de fermeté.

Avec l'âge, le caractère des deux frères avait accusé des tendances de plus en plus tranchées. Aussi, la tendresse du père pour le doux Edmond avait-elle crû de toute l'aversion que son autre enfant avait fini par lui inspirer. L'amour sérieux et profond de ce dernier pour Madeleine Trembleau avait comblé la mesure. L'occasion de cet amour avait été en quelque sorte une soupape à l'animosité et à la colère que le vieux Lorin amassait sourdement en lui.

Le père et la mère Trembleau approvisionnaient la maison du cordonnier de laitage, de légumes et de vin. Clovis et Madeleine étaient à peu près du même âge. Ils se connaissaient depuis l'enfance. La petite paysanne qui, chaque matin, apportait dans sa poche ou sur sa couloire une tranche de pain bis pour son déjeuner, avait coutume de l'échanger avec le fils du cordonnier contre un morceau de pain blanc. Celui-ci préférait le pain noir et Madeleine regardait l'autre comme une friandise.

Ces marques de sympathie furent longtemps les seules qu'ils se donnèrent. Cependant, le moment vint où, sollicité par une tendresse naissante, Clovis rechercha les occasions de voir Madeleine. Les pardons, les assemblées, les vendanges furent autant de prétextes qu'il saisit pour la rencontrer et causer avec elle. Bien qu'ils eussent cessé d'être des enfants, ils continuaient pourtant de se tutoyer, et commençaient même à trouver un charme ineffable dans l'usage de la particule familière. Les aveux et les serments ne furent pas nécessaires entre eux. Le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble, la conformité de leur humeur et de leurs goûts en disaient plus que toutes les confidences.

S'il n'était pas de fille plus fraîche, ni plus gentille, ni mieux faite, ni plus avenante que Madeleine, il n'en était pas non plus d'un esprit plus sain et plus droit, d'un caractère plus ferme. Le jeune Clovis sentit à peine la force de l'attachement qu'elle lui inspirait qu'il se résolut à en faire sa femme. Toutefois, connaissant son père et prévoyant de ce côté une opposition redoutable, il n'eut garde de se déclarer sur-le-champ. Loin de là, il employa toute sa prudence à cacher ses relations avec la paysanne, et attendit patiemment, pour avouer son amour et ses intentions, l'époque où devait sonner l'heure de sa majorité.

On ne saurait exprimer la stupéfaction et la colère du père Lorin à cette nouvelle. Sans en rien laisser voir, il nourrissait au fond de son âme une haine violente contre Trembleau. Celui-ci ne cessait pas de l'exaspérer par son sourire ironique, son air goguenard et ses allusions impies. Ce n'était rien encore. Le cordonnier considérait ce mariage à l'égal d'une honte. Inféodé à la noblesse, jouissant de l'estime générale, sur le point de quitter le commerce et de devenir un bourgeois, il était persuadé que son fils ne pouvait épouser une paysanne sans le couvrir de déshonneur.

Remarque sinon nouvelle, du moins toujours curieuse, le sentiment des inégalités sociales n'est pas plus vif dans les classes élevées que dans les moyennes ; et les exemples ne manqueraient pas pour prouver que la fille même d'un chiffonnier peut se rendre coupable d'une mésalliance.

Ainsi, M. Lorin eut à souffrir plus encore dans son orgueil que dans son fanatisme. Peut-être fût-il parvenu à fermer les yeux sur l'irréligion de Trembleau ; mais ce qui lui rendaient impossible ses instincts aristocratiques, c'était de passer par-dessus la qualité de paysan du bonhomme. Sa fureur fut telle qu'il s'emporta jusqu'aux voies de fait, ce qui ne lui était pas encore arrivé.

Clovis conserva pendant tout l'orage un calme respectueux et imperturbable.

Jamais le cordonnier n'avait eu l'occasion de regretter plus vivement l'époque où il eût obtenu, de ses hautes relations, le pouvoir de faire enfermer son fils. L'emportement ne lui réussit pas mieux que son stérile regret. Si le jeune homme garda le silence, il ne varia point dans sa résolution. Outre qu'il était majeur, il occupait, dans une maison de banque, une place qui lui constituait une sorte d'indépendance.

S'armant un jour de courage, il parla ainsi au vieux Lorin :

« Je proteste de mon profond respect pour vous. Je ne croirai jamais vous déshonorer en épousant la fille d'un homme dont je vous ai entendu vingt fois louer la probité. Je serais, toutefois, au désespoir d'en être réduit au scandale des sommations. Vous vous êtes marié sous le régime de la communauté. J'ai droit, comme vous le savez, à un tiers de votre fortune. Ce partage immédiat pourrait contrarier vos combinaisons. Je me bornerai présentement à vous demander quelques mille francs, si vous daignez ne pas me contraindre, pour me marier, à recourir aux moyens que me donne la loi. »

C'était dire nettement et fermement beaucoup de choses en peu de mots.

Antoine Lorin comprit. Il n'était pas moins rusé que violent. Son fils pouvait effectivement exiger des comptes et se soustraire, dans une certaine mesure, au châtiment que méritait sa révolte. Le cordonnier dissimula sa rage et donna son consentement.

Clovis, peu après, placé à la tête d'une succursale que son patron fondait à Paris, quittait avec empressement, pour n'y jamais revenir, une ville où, depuis son mariage, il se trouvait mal à l'aise.

Ni l'absence, ni les années, n'affaiblirent la rancune du père contre le fils. Antoine Lorin était un de ces hommes qui n'oublient jamais. Sa vie n'eut plus d'autre but que celui de prouver qu'un fils ne pouvait lui désobéir impunément. La haine, à ses yeux, colorait d'une apparence de justice la spoliation qu'il méditait : il appelait châtiment ce qui ne devait être qu'un acte de vengeance personnelle. Il réalisa, le plus discrètement possible, toute sa fortune en argent, et eut soin d'en dissimuler le chiffre. Cependant, à l'aide de donations clandestines dont ne souffrit nullement sa conscience, il avantagea le fils de sa prédilection, et le rendit assez riche pour acheter un fonds à Paris et épouser la fille du quincaillier auquel il succédait. Retiré bientôt du commerce, le cordonnier partagea exclusivement ses jours entre son amour pour son fils aîné et son ressentiment implacable contre l'autre.

Un voyage qu'il faisait régulièrement chaque année à Paris le rendait doublement heureux : il avait en même temps la consolation de vivre plusieurs mois avec son fils Edmond, et la joie méchante d'opposer un refus méprisant et opiniâtre au désir que ne manquait jamais d'exprimer Clovis de le voir et de se réconcilier avec lui.

Sa belle-fille Euphrasie était précisément aux prises avec les mêmes sentiments haineux. Elle haïssait mortellement la paysanne. Celle-ci, par sa simplicité, la naïveté de son langage, la vivacité de ses reparties, son bon sens, sa droiture, lui avait déplu tout d'abord. Euphrasie n'avait pas tardé à lire sa condamnation dans la conduite exemplaire de Madeleine. D'ailleurs, d'une vanité sans mesure, d'une ambition extravagante, avec un penchant irrésistible pour la domination, il fallait choisir, ou d'être son esclave, ou d'encourir sa haine. Or, Madeleine et son mari ne s'étaient jamais fait faute, à l'occasion, de la contredire et de lui tenir tête. Aussi avait-elle fini par prendre le mari, la femme et leur fille en exécration, et par rêver incessamment aux moyens les plus propres à les mortifier et à les écraser.

On devine le bonheur que lui firent éprouver les sentiments de son beau-père, et combien il lui en coûta peu de les envenimer. En vue de réussir plus sûrement, elle ne recula devant aucune comédie, elle feignit des goûts qu'elle n'avait pas ; bref, la passion l'inspira si bien qu'elle s'empara absolument de l'esprit du vieillard, et l'amena à ne plus rien voir que par ses yeux.

Madeleine n'était pas sans se douter des complots qui se tramaient dans la maison d'Edmond Lorin. Non contente d'appeler sans relâche l'attention de son mari sur ce sujet, elle avait essayé à vingt reprises, par les plus solides raisonnements, de le décider à demander des comptes. Malheureusement, Clovis avait une telle foi dans l'intégrité de son père, et le croyait tellement incapable de commettre une injustice qu'il avait fermé constamment l'oreille aux considérations que faisait valoir Madeleine, et persisté à taxer de chimères les craintes de celle-ci.

Il s'était trop tôt aperçu qu'il avait manqué de prudence, et trop tard repenti d'avoir négligé les mesures préventives. À la mort d'Antoine Lorin, au lieu de la petite fortune qu'il espérait, et sur laquelle il comptait pour payer de vieilles dettes et doter sa fille, il avait éprouvé la déception douloureuse, cruelle, de ne toucher que la somme insuffisante, eu égard à la gêne où il se trouvait, de vingt mille francs.

Confiant dans les ressources de l'héritage paternel, Clovis avait toujours vécu largement, au milieu d'une sorte de luxe. Outre qu'il avait acheté de beaux meubles et en avait meublé un fort joli appartement, il avait prétendu, en dépit des réclamations de Madeleine que tourmentait le besoin d'agir, avoir une servante. Sa fille, objet de son idolâtrie, était élevée aussi bien que peut l'être la plus riche héritière. Clovis l'aimait tant qu'il se fût ruiné vingt fois pour lui épargner des chagrins et des larmes. Il faisait mille beaux rêves pour l'avenir de cette fille chérie.

Les événements se plurent à déjouer toutes les combinaisons de sa profonde, mais imprévoyante tendresse. Il portait en lui le germe d'une maladie cruelle. Dès son plus jeune âge, il avait souffert d'oppressions douloureuses, quelquefois assez vives pour le suffoquer. Il semblait que du côté gauche, au lieu du cœur, il eût une boule d'eau qui grossissait incessamment. Dans ces moments, il avait la mystérieuse faculté de prêter un sens fantastique aux bruits les plus simples : de croire, par exemple, que le vent s'engouffrant dans les cheminées était des plaintes d'esprits en souffrance ; que le craquement d'un meuble était occasionné par le pas d'un homme. Il était alors saisi de frayeurs indicibles, et, au milieu même de la nuit, se levait et remplissait la maison de ses cris.

À mesure qu'il grandit, s'il réussit toujours mieux à neutraliser par le raisonnement l'effet moral de ces impressions, il ne trouva aucun remède au développement de la cause qui les produisait. Son tempérament sanguin lui valut du moins de pouvoir, jusqu'au bout, dissimuler ses douleurs croissantes sous les apparences de la santé. Il fallait que la violence des tortures altérât son visage pour que sa femme parvînt à lui en arracher l'aveu. À la mort de son père, la déception dont il fut victime engendra en lui un chagrin intense, incurable, qui aida de jour en jour plus énergiquement à l'altération progressive de l'organe atrophié. Bien qu'il affectât le calme, l'insouciance, parfois même l'enjouement, il était facile de deviner, à certains indices, les ravages de la maladie. Ses joues restaient pleines et colorées, ses lèvres continuaient de sourire, mais ses yeux perdaient leur éclat, une sorte de nimbe sombre les cernait, et des rides précoces coupaient son front de lignes chaque jour plus nombreuses.

Insensiblement, il devint incapable de monter un escalier, ou de faire une marche un peu longue sans perdre haleine aussitôt. Il s'accrochait pourtant de toutes ses forces à la vie et, par amour pour les siens, il ne souhaitait rien tant que la grâce de pouvoir souffrir longtemps encore.

La mort le foudroya, et cela en des circonstances qui ajoutèrent à l'horreur de cette mort. Anaïs était encore en pension. Dans le but de surprendre agréablement sa femme, Clovis s'était entendu avec un peintre pour avoir le portrait de la jeune fille. Chaque jour, à l'insu de Madeleine, il conduisait l'artiste au pensionnat. Moins d'une semaine suffit à l'entreprise. A la dernière séance, debout, les mains dans ses poches, la tête inclinée, l'air souriant, Clovis admirait le travail de l'artiste et lui en exprimait sa satisfaction.

Tout à coup il tressaillit, porta la main à sa poitrine, poussa un cri sourd, s'affaissa sur lui-même et roula sur le tapis comme une masse inerte.

Anaïs et l'artiste se levèrent avec épouvante, et coururent à lui en appelant au secours.

Presque en même temps, plusieurs personnes pénétraient dans la pièce. Tandis que les uns s'empressaient autour du malheureux, les autres couraient chercher un médecin. Toute cette sollicitude fut inutile.

La tâche du docteur qu'on amena se borna à constater que Clovis Lorin venait de mourir étouffé par la rupture subite d'un vaisseau du cœur.

La femme du quincaillier, loin de s'attendrir, avait profité de la circonstance pour assouvir sa haine contre sa belle-soeur. Sous l'inspiration de l'excellente Euphrasie, on organisa hâtivement un conseil de famille pour faire un inventaire et régler les intérêts d'Anaïs. L'inventaire auquel il fut procédé prouva avant tout autre chose l'insouciance et l'incurie du défunt. Il ne prenait note ni de ses recettes ni de ses dépenses ; il brûlait ses quittances de loyer et les reçus de ses fournisseurs. S'il n'avait point de dettes, il n'avait point non plus d'économies. On ne trouva pas la moindre trace de ce qu'il avait hérité de son père. Le peu de pièces qui restaient rendait d'ailleurs impossible l'évaluation, même approximative, de ce qu'il avait dépensé depuis son mariage.

Madeleine dut porter le poids de torts qui paraissaient être bien moins les siens que ceux de son mari. Ce fut elle qu'on taxa de désordre et de gaspillage, et qu'on accusa d'avoir ruiné son enfant. Euphrasie alla plus loin. Aussi inventive que haineuse, elle s'enivra du bonheur de répandre les plus noires calomnies contre la paysanne. Par son humeur acariâtre, Madeleine avait précipité la mort de son mari. En prévision de cette mort, elle avait fait main basse sur toutes les valeurs à sa portée, et avait sans honte dépouillé une fille à laquelle elle n'avait jamais donné que de pernicieux conseils et de détestables exemples. Finalement, parce qu'elle n'avait ni cœur, ni probité, parce qu'elle n'était qu'une marâtre et une voleuse, il fallait au plus tôt lui retirer son enfant, et la contraindre par jugement à la restitution de ce qu'elle avait volé.

On se borna à la blâmer, et à la juger incapable de tutelle. Il fut accordé à ses larmes les trois ou quatre meubles absolument nécessaires pour se loger. Le reste du mobilier fut vendu, ainsi que deux ou trois arpents de vignes que Madeleine tenait de son père, et le produit en fut appliqué aux besoins d'Anaïs. Edmond Lorin, qui prit verbalement l'engagement de ne jamais abandonner sa nièce, en fut d'emblée nommé le tuteur.

De ces arrangements avaient découlé les conséquences qu'on a pu entrevoir. Les quelques ressources placées sur la tête d'Anaïs avaient été promptement épuisées, et la jeune fille s'était trouvée dans l'entière dépendance de sa tante. Celle-ci ne s'était pas fait faute d'en abuser. Outre que son caractère la rendait naturellement insociable, elle avait encore à se venger sur la fille de la haine qu'elle portait à la mère. Bientôt elle n'avait plus eu que des paroles mortifiantes pour sa nièce : elle s'était complu chaque jour plus audacieusement à lui donner tort quand même, et s'était habituée insensiblement à trouver mal tout ce que faisait ou disait la jeune fille.

Anaïs, qui longtemps avait courbé la tête sans dire mot, avait fini par regimber. Le ressentiment d'Euphrasie s'en était accru. Dans la crainte que sa nièce, poussée à bout, ne lui échappât, elle avait eu soin de semer d'iniques préventions contre la jeune fille et de la rendre suspecte à tous ceux qui s'y intéressaient. Le vide s'était graduellement fait autour d'Anaïs. Cet état de choses n'avait pas cessé, et ne cessait pas encore aujourd'hui d'empirer. L'humeur, le caractère, la santé de la pauvre fille commençaient à s'en ressentir. Ajoutons qu'elle n'avait pas moins à souffrir de sa cousine que de sa tante, et que la mère et la fille ne semblaient se proposer d'autre but que celui de lui rendre la vie intolérable.

Telle est, en résumé, à quelques détails près, l'histoire que Madeleine raconta à Bénédict.

« Voilà la vérité pure, dit-elle en terminant ; vous savez à cette heure comment, après avoir été dans l'aisance, j'en ai été réduite, pour vivre, à me faire revendeuse ; et vous êtes en mesure d'apprécier jusqu'où ma belle-soeur peut pousser le mensonge, l'injustice, l'improbité, la malice et la perfidie. »


VIII – Où Bénédict commence à se former une opinion.

« Apprêtez-vous à vous évanouir d'étonnement : à l'exception de votre Madeleine, je connais tous les membres vivants de la famille dont vous me parlez : Euphrasie Lorin et son mari, leur fille Victoire et leur nièce Anaïs. De loin en loin, je vais en soirée dans la maison. J'y ai été présenté par un garçon de profession ambiguë, à la fois musicien et peintre, qui est pour la maîtresse du logis l'objet d'un véritable engouement. Ce que vous m'apprenez complète mes observations et me donne enfin la clef des détails que j'ai recueillis… »

Ainsi disait Anselme, cet ami à la recherche duquel allait Bénédict le jour où précisément le jeune sculpteur nouait connaissance avec la revendeuse. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis la scène dont le pont Saint-Michel avait été le théâtre. Bénédict, qui n'avait pas vu son ami dans cet intervalle, lui contait à la fois et sa liaison avec la paysanne, et sa rencontre avec Anaïs dans l'escalier, et sa visite chez Mme Euphrasie, et ce qui s'y était passé sous ses yeux, et ses impressions, et l'histoire de Madeleine. Ils étaient assis dans la chambre du fond, la pièce où Bénédict se tenait de préférence, près du poêle allumé, car il faisait froid. Les coudes appuyés sur une table où gisaient les restes de leur souper, ils tiraient tant de fumée de leurs pipes que les lueurs de la lampe qui les éclairait en étaient obscurcies.

L'existence d'Anselme, au rebours de celle que menait Bénédict, était tout au moins fort aventureuse. Rédigeant pour les journaux ces canards qui s'y lisent sous la rubrique faits-divers, il vivait au jour la journée, avait rarement un domicile fixe, couchait tantôt ici, tantôt là, et travaillait un peu partout, chez un ami, dans un cabinet de lecture, dans une bibliothèque, sur le coin d'une table de café. Une gêne perpétuelle avait quelque peu aigri son humeur. L'excès d'indulgence n'était pas son défaut. Sans qu'il s'en doutât, ses jugements étaient parfois empreints d'une acerbité voisine de la satire. À l'occasion, il médisait de lui-même, quand il ne se calomniait pas. Bénédict et lui avaient été longtemps voisins. Ils n'avaient pas cessé d'entretenir des relations plus qu'amicales, presque fraternelles. Anselme avait écouté son ami jusqu'au bout sans l'interrompre ; seulement alors il lui avait répliqué ce qu'on vient d'entendre. Il ajouta :

« Mon cher, que les apparences sont trompeuses et que nos jugements sont incertains !… Au préalable, vous m'auriez questionné, je vous aurais répondu : « Si Mme Lorin n'est pas précisément la perle des femmes, si elle a l'esprit décousu, si elle est capricieuse, emportée, si elle a l'étrange manie de vouloir être toujours malade, au demeurant elle est remplie de bonnes qualités : elle est désintéressée, compatissante, toujours prête à rendre service et, mieux que cela, pleine de bienveillance pour les faiblesses d'autrui. Je n'en voudrais pour preuve que sa patience et sa longanimité avec une nièce du caractère le plus inégal, dont l'unique souci semble être de déplaire à la meilleure des tantes. » Voilà ce que je vous aurais dit, voilà ce que tout le monde croit ou feint de croire. Aussi ne trouveriez-vous pas parmi ses parents et ses amis une seule personne qui ne lui donne en tout et pour tout mille fois raison contre sa nièce, et ne souscrive aveuglément aux accusations de perversité qu'elle ne cesse de diriger contre sa victime. Moi, tout le premier, je vous le répète, bien que je me pique de pénétration, j'ai eu le tort impardonnable de voir et de juger Anaïs avec les yeux et les sentiments de Mme Euphrasie. L'incessante mélancolie de la jeune fille, sa taciturnité, le désespoir permanent dont sa figure et ses attitudes sont empreintes, ne m'ont paru jusqu'à ce jour que les conséquences d'un caractère difficile, opiniâtre, ingrat, ou encore celles de l'égarement d'un esprit malade.

« Et notez que si mon penchant pour vous ne l'emportait sur l'influence qu'exercent sur moi les dîners de Mme Lorin, je soutiendrais mordicus que vous avez tort et que j'ai raison, que vous avez mal vu et que vous vous êtes laissé séduire par les charmes de la jeune fille. Ainsi va le monde, ainsi en est-il de la plupart de nos jugements. Actuellement, j'en suis certain, le charmant visage d'Anaïs, sa grâce ineffable ne mentent pas ; la pauvre fille est tout l'opposé de ce qu'on voudrait la faire paraître. Sa pauvreté, que j'ignorais, me démasque les ressorts d'un drame douloureux, poignant, terrible. Je veux même admettre qu'elle soit irritable, qu'elle ait des impatiences. Eh ! quelle humeur ne s'aigrirait, quel ange ne perdrait de sa sérénité au contact et sous la domination d'une femme telle que la tante Euphrasie ? Vaniteuse au delà de toute mesure, hautaine, vindicative, elle est d'autant plus redoutable à ses entours qu'elle est sans esprit de suite, sans jugement, sans dignité, d'une humeur fantasque et irrascible qui la rend capable de toutes les extravagances et de toutes les iniquités. Ajoutez qu'elle ment comme on respire, qu'elle se croit née pour la domination, que la moindre résistance l'exaspère et qu'on n'est son ami qu'à la condition de croire à ses mensonges et de caresser ses faiblesses. Quand déjà, exclusivement esclave de son tempérament, elle ne connaît vis-à-vis de ses égaux, dès que sa passion est en jeu, ni loi, ni justice, ni ménagements, comment n'abuserait-elle pas à outrance de sa position à l'égard d'une enfant qui dépend entièrement d'elle ? Peu lui importe le fond des choses, pourvu que les apparences plaident pour elle contre sa nièce. C'est une louve qui incessamment accuse de perfidie et de cruauté un mouton qu'elle tient entre ses pattes, et qu'elle égorge d'une dent caressante.

« Et tenez, je frissonne au souvenir d'une scène qui, jusqu'à cette heure, avait été pour moi une énigme. Il y a de cela quatre ou cinq mois ; il y avait bien six semaines que je n'avais dîné chez Mme Lorin. J'entrai dans le magasin. Il pouvait être trois heures de l'après-midi. Au premier coup d'œil, je compris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans la maison. Les commis inactifs avaient des mines bouleversées. Le plus jeune, un enfant qu'on appelle le petit Monhomme, avait les larmes aux yeux. Je lui demandai si Mme Euphrasie était chez elle. Il regarda ses camarades comme pour prendre leur avis. Étonné de ce silence : « Au surplus, repris-je, je vais m'en assurer moi-même. » Et je disparus par la porte qui conduit au premier.

« De la première pièce, dont la porte était entre-bâillée et que je trouvai vide, j'allai à la seconde, où j'entendais des cris étouffés au milieu d'un bruit de voix. Un spectacle émouvant m'y attendait. Euphrasie, M. Lorin, leur fille Victoire, la cuisinière, le petit docteur Moneron et un autre médecin s'empressaient avec des sentiments fort divers autour d'Anaïs qui, le visage livide et décomposé, les yeux hagards, se tordait sur une chaise dans d'horribles convulsions. Le docteur Moneron aidait gauchement son confrère qui s'efforçait d'introduire le contenu d'une fiole entre les dents serrées de la jeune fille. M. Lorin, sa fille et la cuisinière avaient l'air atterré. Mme Euphrasie disait : « Que voulez-vous que j'y fasse ? elle n'a plus la tête à elle ; la malheureuse a perdu l'esprit. » Dans sa préoccupation, Mme Lorin ne m'avait ni vu ni entendu. Je m'approchai : « Qu'y a-t-il, mon Dieu ? » lui demandai-je. Ma présence l'étonna et parut lui causer de l'inquiétude. Elle me répondit précipitamment : « Elle tombe du haut mal. Ça n'est pas ma faute. Ne parlez pas de ça, vous lui feriez du tort. On pense déjà assez mal d'elle. » Elle fit une pause et ajouta : « Je vous en prie, rendez-moi un service ; descendez au magasin et priez-les de ma part de ne laisser monter personne. Quelle histoire, monsieur Anselme, si vous saviez ! Cette méchante fille a juré de me perdre ; elle veut ma mort. Que va-t-on dire dans le quartier ? Ah ! que je suis malheureuse ! Descendez vite, je vous en prie, et recommandez-leur de se taire. Revenez dans quelques jours, je vous conterai tout… » Avant de descendre, je remarquai que la jeune fille souffrait déjà moins et que ses traits reprenaient un peu de calme. En même temps j'entendis le médecin qui disait : « Elle n'en mourra pas, la dose était heureusement trop forte. » Je m'en allai tout perplexe, tâchant, mais vainement, de comprendre ce que cela voulait dire.

« Le surlendemain, je retournai dans la maison. Euphrasie m'accueillit avec empressement. Elle me fit monter au premier, où elle m'offrit un verre de vin de Madère et des biscuits. « Et votre nièce ? lui demandai-je. – Ne me parlez pas de cette misérable, me répondit-elle avec animation ; elle ne sait qu'imaginer pour me faire peur et me causer du chagrin. Vous l'avez vue l'autre jour, et vous avez pu croire qu'elle agonisait. Tout cela n'était qu'une infâme comédie. Mademoiselle avait envie d'une robe neuve, et faisait la mourante pour l'obtenir. À présent qu'elle a ce qu'elle veut, il n'y paraît seulement plus. Mais je suis au désespoir, ça sera demain à recommencer. Dieu sait comment cela finira. Je me lasse à la fin d'être l'esclave de ses fantaisies. Tenez, je suis la plus malheureuse des femmes ! » Et elle se mit à pleurer. Je pris au pied de la lettre ses affirmations et ses larmes et je m'en allai, persuadé qu'elle était un phénomène de sensibilité et sa nièce un monstre d'ingratitude.

« Étais-je assez crédule, pour ne pas dire stupide ! N'auriez-vous pas compris sur-le-champ, vous, dans les jugements duquel ne pèsent pas les dîners de Mme Lorin, ce que je devine seulement aujourd'hui ? À la suite de quelque violente altercation, Anaïs, saisie de désespoir, aura trouvé une drogue sous sa main, du laudanum peut-être, et l'aura avalée. Ce poison est plein de caprices, comme vous savez : il tue à petite dose et produit des effets tout contraires quand on l'absorbe en grande quantité. La dose était sans doute trop forte, comme je l'avais entendu dire au médecin… Mais que penser de la version de la tante ? N'est-ce pas effrayant ? N'est-il pas clair que la tentative désespérée d'Anaïs n'avait occasionné chez Mme Lorin ni remords ni même l'intention de modifier sa conduite à l'avenir ? Elle a pu, sur le moment, se relâcher de son implacabilité. Mais soyez certain qu'elle n'a pas tardé à tout oublier et à reprendre son rôle de bourreau sentimental. La scène à laquelle vous avez assisté depuis le prouve surabondamment. Aussi, à ne vous rien cacher, ai-je grand'peur, si les choses doivent rester longtemps encore dans cet état, qu'on ait un de ces jours à déplorer quelque affreuse catastrophe… »

Ces derniers détails avaient profondément ému Bénédict. Tressaillant, il avait attaché sur son ami des yeux remplis d'épouvante. Il baissa ensuite la tête et resta quelques instants en proie à ses réflexions ; puis, d'un air triste et préoccupé :

« Je suis oppressé de craintes identiques, fit-il. S'il ne tenait qu'à moi, Anaïs Lorin ne resterait pas vingt-quatre heures de plus dans la maison de sa tante. Ce qui me confond c'est que Madeleine, qui certainement aime sa fille, ne s'alarme point d'une pareille situation. Que je lui parle d'Anaïs et de ce que la pauvre fille doit souffrir, elle me répond laconiquement :

« Bah ! il faut que la jeunesse soit éprouvée. On n'en goûte que mieux les joies qui nous arrivent par la suite. D'ailleurs, souffrir est la loi commune ; nul ne peut s'y soustraire. À l'âge d'Anaïs, des jours exempts de soucis se payent très cher plus tard. Quelques chagrins ne peuvent que hâter sa maturité. Où est le mal ? Elle n'en sera qu'une meilleure femme et une meilleure mère. » Je hoche la tête, je persiste à vouloir lui faire partager mes inquiétudes. Elle me tourne le dos et coupe court ainsi à mes observations.

– Ne serait-ce pas une bonne femme ? demanda curieusement Anselme. Euphrasie, qui, à n'en point douter, diffame sa nièce, ne dirait-elle que la vérité à l'égard de votre Madeleine ? »

Bénédict balança à répondre.

« À vous parler franchement, dit-il tout à coup, je flotte à ce sujet dans les plus profondes ténèbres. Je n'ai pas négligé un seul instant de l'observer depuis que je la connais. Or, mon opinion n'a pas cessé d'osciller et de devenir de plus en plus incertaine. On dirait que cette vieille femme prend plaisir à me dérouter.

– Mais encore, dit Anselme, en pensez-vous plus de bien que de mal, ou plus de mal que de bien ?

– Je vous répète, dit Bénédict, que vous m'en demandez plus que je n'en sais moi-même. Tout ce que je puis vous affirmer c'est qu'il y a dans la mère d'Anaïs quelque chose de mystérieux, d'extraordinaire, qui me trouble et me tient en suspens. Vingt fois dans une semaine je varie de sentiment sur son compte. On ferait certainement le tour du globe avant de trouver une si bonne ménagère. Je n'ai pas à m'inquiéter de quoi que ce soit. Elle prend soin de mon linge, de mes habits, fait ma chambre, ma cuisine, donne à tout ce qui frappe mes yeux un air de fête qui m'enchante. La propreté parfume en quelque sorte l'air que je respire, et ses attentions me procurent un bien-être dont je n'avais nulle idée auparavant : je vis, en somme, on peut dire, comme un poisson dans l'eau.

– Mais, interrompit Anselme, il n'y a rien là qui ne parle en sa faveur !

– Cependant, continua Bénédict, je ne crois pas non plus qu'elle puisse me taxer d'ingratitude. Sans compter que je lui donne plus qu'il n'avait été convenu, que je paye son loyer, etc., j'ai pour elle la plus grande déférence et je la traite bien plus comme une mère que comme une femme de ménage. Eh bien, mon ami, un doute empoisonne ma satisfaction. Il est des instants où je crains d'être dupe des apparences, où il me semble qu'elle joue la comédie, où j'arrive à douter de son désintéressement, de son affection, à croire enfin tout ce que sa belle-sœur débite contre elle, et je suis tenté de la prendre en horreur. »

Anselme lui fit observer qu'il ne précisait aucun fait.

«  C'est qu'effectivement, dit Bénédict avec tristesse, je répugne à en dire plus. Toutefois je vous confierai mes soupçons : j'ai peur que Madeleine ne me vole !… »

 Anselme resta quelques secondes muet d'étonnement.

« Ça n'est pas possible ! s'écria-t-il ensuite. Prenez bien garde, mon cher ! Si vous vous trompiez, vous ne vous pardonneriez jamais une telle erreur.

– Aussi, répliqua Bénédict en faisant un effort et en baissant la voix, vous avouerai-je que mon doute n'est rien moins qu'une certitude. Il m'en coûte de vous l'affirmer, mais enfin cela est comme je vous le dis : cette vieille ingrate me vole ! »

Le silence recommença.

« Peu, il est vrai, reprit bientôt Bénédict qui semblait déjà fâché de son aveu ; des sommes insignifiantes, quelques sous par-ci par-là, sur la nourriture, sur le blanchissage, sur tout ce qu'elle m'achète. Sans le hasard, je ne m'en serais peut-être jamais aperçu. Je n'ai pas même l'intention de lui en parler. Toujours est-il que cette découverte me serre le cœur et me cause le plus poignant chagrin.

– Il y a de quoi ! s'écria Anselme.À votre place, je ne serais pas si bon enfant. Je voudrais la prendre sur le fait et lui faire honte ; et je la menacerais fermement de l'abandonner en cas de récidive.

– Je n'en ferai certainement rien.

– Vous m'étonnez !

– Mon cher, dit Bénédict, j'ai une somme de piété filiale qu'il faut que je dépense, et je crois réellement que j'aimerais encore Madeleine quand même elle ressemblerait à la peinture qu'en fait sa belle-sœur.

– Cependant.... cependant, fit Anselme.

– D'ailleurs, à tout dire, poursuivit Bénédict, je ne suis pas libre : on dirait que cette vieille m'a ensorcelé. Bien qu'elle soit dans ma dépendance, elle a pris sur moi l'ascendant d'un maître sur son esclave. Quand ses regards d'espion fouillent dans ma poitrine, je ne sais plus où j'en suis. Elle est tout mystère pour moi, et je suis de verre pour elle. Ses lèvres ne cessent de m'obséder de questions et, que je le veuille ou ne le veuille pas, il faut que je réponde. Supposez que j'aie la force de me taire, à mon grand étonnement elle devine ce que je lui cache. Si je reçois une lettre, je dois aussitôt lui en dire le contenu. Dans le principe, par habitude, je ne laissais pas les clefs à mes tiroirs : elle a tant fait qu'elle a tenu toutes ces clefs et qu'elle a pu explorer à son aise mes meubles jusque dans les plus secrets recoins. Elle sait, à un centime près, ce que je possède, ce que je dois ; elle me rappelle que le terme approche, que j'ai une dette à acquitter, que j'ai besoin de souliers, d'une veste, de linge, etc., etc.

« Je ne peux pas rentrer un quart d'heure plus tard que d'habitude sans être obligé de lui en dire la raison. Je l'ai surprise diverses fois me suivant de loin et m'espionnant. Vous énumérer toutes les questions qu'elle m'a adressées sur vous n'est pas possible. Elle sait votre nom, vos prénoms, votre âge, votre état, votre vie, vos habitudes, votre moralité, votre talent, les conseils que vous me donnez, les conversations que nous avons ensemble. Soyez certain que j'aurais la faiblesse de lui répéter, mot pour mot, ce que nous disons en ce moment, s'il lui prenait fantaisie de le savoir. Je n'y comprends absolument rien, cela me passe, et le plus étrange c'est que je forme chaque jour plus vainement le projet de me fâcher, de me révolter, de me soustraire à cette servitude.

– Vous, que je croyais si jaloux de vos prérogatives d'homme ! fit Anselme.

– Que voulez-vous ? répliqua Bénédict ; juste à l'heure où, me rappelant son sans-gêne, son indiscrétion, ses torts, je m'irrite et m'enflamme, voilà que je suis ébloui par le spectacle de ses bonnes qualités, que je me sens écrasé sous le poids des services qu'elle me rend. Vous ne la connaissez pas. Son corps débile est en proie à une activité surhumaine. À peine fait-il jour qu'elle est sur pied. En un tour de main mon ménage est fait. À neuf heures juste mon déjeuner est sur la table. Assise bientôt à côté de ses paniers, sur les marches de l'église voisine, tout en se livrant à son petit commerce, elle tricote des bas, ou raccommode un habit, ou fait des chemises. Mon dîner se trouve fait comme par miracle. Je ne sache pas quelle se repose jamais. Au milieu de tout cela, je perds de vue mes griefs pour ne plus songer qu'à elle. Je remarque qu'elle ne mange pas. Je m'étonne, je m'emporte, je soutiens qu'avec ce qu'elle dépense deux personnes pourraient vivre largement. Elle abonde en raisons pour me fermer la bouche. « Tout est si cher ! Les denrées sont hors de prix. D'ailleurs, elle dévore comme un glouton ; elle me ruine par ses grands appétits ; je dois trouver qu'elle engraisse. » C'est dérisoire. Je suis tenté de rire ; mais un coup d'œil sur elle m'épouvante et me glace. Elle est plus sèche qu'une branche morte ; sa maigreur croissante est celle d'un spectre ; son œil plein de flammes conserve seul chez elle les apparences de la vie. C'est ma conviction que ce régime lui sera fatal, et je ne cesse d'appréhender qu'elle ne tombe pour ne plus se relever, qu'elle ne meure littéralement d'inanition. Cependant sa bonne humeur n'en souffre pas : elle est toujours gaie, toujours avenante, toujours pleine de bonne grâce. Tour à tour elle m'exaspère, me fait frémir, me cause de l'admiration, de l'enthousiasme, et finalement exerce sur moi un empire de plus en plus exclusif, tandis que je n'en exerce aucun sur elle.

– Si je n'avais une entière confiance dans votre bonne foi, dit Anselme, je n'en croirais pas mes oreilles.

– Enfin, mon cher, ajouta Bénédict, ce qui achève de me livrer à sa discrétion c'est l'amour que je crois sentir pour sa fille. »

Anselme marqua une surprise extrême. Bénédict reprit :

« Je l'embrasserais volontiers quand elle me parle d'Anaïs ; et précisément elle semble avoir autant de bonheur à me parler de sa fille que j'éprouve de joie à l'écouter. Aussi vos conseils n'y feront rien. Cette vieille est une enchanteresse, une sorcière qui me magnétise, me fascine, me charme, me possède, et pourrait me faire passer par le trou d'une aiguille. Qu'elle m'importune, qu'elle me persécute, qu'elle me demande mon argent, qu'elle me vole, qu'elle me ruine, il est certain que je serai sans courage toutes les fois qu'il s'agira de lui opposer un refus ou de lui adresser un reproche.

– Que ne le disiez-vous plus tôt ! s'écria Anselme. Cet amour suffisait à tout expliquer. En outre, je vous aurais prévenu sur-le-champ que cette passion n'est pas ce qui pouvait vous arriver de mieux.

– Je m'en doute bien, répliqua Bénédict avec amertume. Si la fille de Madeleine est sans fortune, l'éducation qu'elle a reçue l'éloignera toujours de moi.

– L'éducation que vous vous êtes donnée vaut bien celle qu'a reçue Anaïs, dit vivement Anselme. Mais tout me porte à croire que vous avez un rival dangereux dans le professeur de piano des deux cousines. »

Bénédict tressaillit.

« Je ne l'ai vu qu'en passant, balbutia-t-il. Je confesse que mon impression ne lui a pas été favorable.

– Ça ne me surprend pas, repartit Anselme. Comme Diderot : « Je n'aime pas à parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps exposé à rougir du bien et du mal qu'on en a dit, du bien qu'ils gâtent, du mal qu'ils réparent. » Toutefois, dudit pianiste, lequel est bien connu sous le nom d'Armand, je crois pouvoir parler comme d'un mort. Il n'y a pas à craindre qu'il change jamais et qu'il fasse jamais autre chose que ce qu'il a fait jusqu'à ce jour. C'est comme qui dirait une nullité coulée en bronze. D'une ignorance dont rougirait un balayeur de classe, il compose des marches, des polkas, des romances, toutes rapsodies cherchées au hasard des doigts sur le clavier d'un piano. Il est du nombre de ces mazettes qui échoueraient en province et trouvent à Paris un public pour les admirer. On voit sa plate figure à la montre de tous les marchands de musique. N'a-t-il pas eu l'incroyable fatuité de se faire dessiner dans un groupe de princesses russes qui se disputent ses sourires ? Il a si bien oublié qu'il est le fils d'un honorable ouvrier facteur de pianos qu'il se ferait comte ou marquis sans la crainte du ridicule. Son ver rongeur est de n'avoir aucune décoration, pas même celle de Charles III ou de l'ordre du Chêne, pas même celle d'une médaille. L'espérance d'en avoir une serait capable de lui inspirer le courage de se jeter à la nage dans une cuvette. Il se console du mieux qu'il peut en portant toujours quelque fleur à sa boutonnière. Il a la maladie de tomber invariablement amoureux de toutes les femmes qui ont le malheur de prendre de ses leçons. C'est un fléau. N'oublions pas qu'il est fanfaron et impertinent au point qu'on n'entre dans un lieu public avec lui qu'en tremblant. Il ne manque jamais d'y susciter quelque querelle, pour s'esquiver au moment critique et laisser à ses amis, car il a des amis, le soin d'arranger le différend.

– Comment Anaïs peut-elle aimer un homme pareil ? demanda Bénédict.

– Eh ! mon cher, sait-on bien ce que c'est que l'amour ? Rappelez-vous, dans le Songe d'une nuit d'été, la fée Titania qui, par l'effet d'un charme qu'Obéron verse sur ses yeux, s'éprend jusqu'à la folie du grossier Bottom, sur les épaules duquel repose par enchantement une vraie tête d'âne. L'amour des femmes pour de jolis mannequins sans cervelle ressemble furieusement à l'effet de quelque charme analogue. Cela tient du sortilège. Puis le désespoir ! sait-on à quelles extrémités il peut réduire une pauvre fille ? Quand on se noie, on s'accroche à tout ce qu'on peut, à une branche verte, aussi bien qu'à une corde pourrie… »

Bénédict était tout triste.

« Rassurez-vous pourtant, reprit Anselme. Le pianiste Armand n'est pas homme à s'amouracher d'une petite fille sans dot. Il faut qu'il la suppose riche. Le fait ne tardera pas à être éclairci. En attendant, soyez sur vos gardes et préparez-vous à toutes les déceptions possibles, comme il convient toujours quand on a affaire aux femmes… »

Bénédict sourit à cette banalité impertinente ; quoique dans la désolation, il ne voulut pas désobliger son ami.


IX – Un secret.

Les heures avaient formé des jours, les jours des semaines, les semaines des mois, et le soleil avait mis en feu l'aube du premier jour d'une nouvelle année. Bénédict et son ami Anselme étaient sortis dès le matin avec l'intention de ne rentrer que le soir. Madeleine pouvait disposer librement de la journée. Elle attendait sa fille. Le souvenir d'un aveu que Bénédict s'était laissé arracher causait à la bonne femme une joie qui se reflétait dans ses yeux.

Bénédict, la veille au soir, était revenu de son atelier ayant à la main un objet qu'il posait sur la console, et sous le bras un paquet qu'il remettait à la vieille femme, en disant :

« Voici vos étrennes. »

C'était une pièce de mérinos. Loin de le remercier, Madeleine lui fit des reproches.

« Vous avez eu tort, lui dit-elle en tâtant l'étoffe. Est-ce que j'ai besoin de ça ? Un corsage d'indienne et une cotte de laine me conviennent mieux que tous les affiquets du monde. Il y a longtemps que j'ai dit adieu à la coquetterie… Enfin on en fera des robes pour vos enfants »

L'objet que Bénédict avait posé sur la console éveilla ensuite sa curiosité.

« Qu'est-ce que vous apportez là encore ? » demanda-t-elle. Et, sans crainte d'être indiscrète, elle défit l'enveloppe.

Sa surprise fut grande en découvrant un petit nécessaire en bois de rose du travail le plus précieux.

« Oh ! que c'est joli ! que c'est joli ! répéta-t-elle avec admiration. Est-ce vous qui avez fait cela ?

– Non, c'est l'ouvrage d'un tabletier de mes amis.

– Et à qui donc, ajouta Madeleine, est destiné un pareil bijou ? »

Bénédict hésita à répondre.

« Ah ! un secret ! fit malicieusement la vieille. Excusez- moi.

– Un secret ! dit le jeune homme d'un ton bourru ; un secret de polichinelle que vous savez aussi bien que moi.

– Ma foi non ! dit Madeleine avec une feinte bonhomie. À moins que vous ne l'ayez fait faire à mon intention ! Vous seriez donc fou ! Je n'oserais pas seulement y toucher.

– Vous n'êtes pas généreuse, repartit Bénédict sur le même ton. Vous voyez mon embarras et vous vous amusez à l'accroître. Pour qui donc serait ce nécessaire, sinon pour votre fille ? »

La vieille crut ne pouvoir moins faire que de s'étonner beaucoup.

« Pour ma fille ! s'écria-t-elle ; pour ma fille ! à quoi pensez-vous ? En l'honneur de quel saint ?

– Tenez, Madeleine, dit Bénédict, vous m'irritez à plaisir ; vous êtes trop clairvoyante pour ne pas vous être déjà aperçue que j'aimais votre fille. Je serai heureux si elle veut bien accepter ce nécessaire commeun témoignage, sinon de mon amour, du moins de mon amitié. »

Madeleine ne put tout à fait dissimuler son attendrissement.

« Ah ! tu l'aimes, mon pauvre garçon, dit-elle d'une voix émue. Tu m'en vois tout ébaubie. Je ne m'y attendais guère. Y as-tu bien songé ? C'est une affaire grave. Ne serait-ce pas simplement un feu de paille ou encore une fantaisie dont tu viendras à bout avec le temps et un peu de volonté ?

– Ah ! fit Bénédict avec tristesse, je voudrais qu'il en fût ainsi. Je pourrais me flatter de reconquérir ma tranquillité perdue.

– Tu n'as pas oublié qu'elle n'a aucune fortune, aucune espérance.

– Je gagne assez pour deux et pour trois, dit Bénédict. S'il n'y avait pas d'autre obstacle !

– Elle n'a pas été habituée à faire le ménage ni la cuisine ; elle aime sans doute la toilette, et souhaitera peut-être prendre quelque plaisir !

– Je ne demanderais qu'à épuiser mes forces à lui créer une existence heureuse. Mais à quoi bon ? mes vœux sont stériles. Elle ne m'aimera jamais.

– Qu'en sais-tu ?

– À l'exemple de toutes les jeunes filles, elle doit avoir son rêve, son roman, et le héros, à coup sûr, n'en est pas un ouvrier.

– Après ? fit Madeleine. L'imagination des jeunes filles est changeante. Leur inexpérience les promène de fantaisie en fantaisie. Elles rêvent aujourd'hui une chose et demain une autre. Si elle ne songe pas à toi, tâche qu'elle y songe. Tu l'aimes, eh bien, essaye de t'en faire aimer.

– La certitude de ne pas réussir me paralyse.

– Vous voilà bien, vous autres hommes, tout de suite le manche après la cognée ! Il semble qu'il n'y ait qu'à ouvrir la bouche. Mais s'il ne fallait que la chercher chez sa tante et la conduire à l'église, tu ne connaîtrais pas le prix de ton bonheur. On n'obtient rien sans peine. Je ne comprends pas ce qui te décourage. Ma fille a des qualités, mais tu as aussi les tiennes. Tu l'aimes, je ne vois pas pourquoi elle ne t'aimerait pas.

– Ah ! Madeleine, s'écria Bénédict avec des transports de joie, si vous pouviez dire vrai !

– Au surplus, dit Madeleine, ça ne me regarde pas ; je m'en lave les mains ; c'est ton affaire. Ma fille est libre : comme il s'agit de son bonheur et non pas du mien, je n'entends pas la contrarier. Si tu échouais auprès d'elle, ce qui est bien possible, il ne faudrait pas t'en prendre à moi… »


X – Entre la mère et la fille.

C'était en se remémorant cette petite scène que Madeleine, toute joyeuse, attendait sa fille. Depuis le matin elle faisait le guet sur le palier. Vers onze heures, un pas bien connu frappa son oreille. La jeune fille escaladait déjà l'échelle de meunier qui conduisait à la mansarde de sa mère. Celle-ci l'arrêta au passage et la fit entrer chez Bénédict. Anaïs entrait pour la première fois dans cette jolie chambre. L'étonnement se peignit sur son visage pâle et mélancolique.

« Tu me regardes, mon enfant, dit Madeleine ; mais je suis ici chez moi. »

Revenue de sa surprise, Anaïs se jeta au cou de sa mère et couvrit ses joues de baisers et de larmes.

Madeleine ne comprenait que ce qu'elle voulait comprendre. Elle feignit de croire que les larmes de sa fille n'étaient que des larmes de joie.

« Tu es contente de me voir, chère enfant, dit-elle, et moi aussi. Allons, viens t'asseoir à côté de moi, dans ce fauteuil, que je te donne tes étrennes… »

La jeune fille essuya ses yeux et vint s'asseoir devant le feu, à côté de Madeleine. Sa tête inclinée, ses yeux ruisselant de mélancolie, sa pâleur, ses traits fatigués, son attitude, tout en elle exprimait ce découragement que causent des chagrins profonds, incessants, sans terme. Sa mère l'épiait du coin de l'œil d'un air de surprise mêlée d'inquiétude.

« Je ne te demanderai pas si tu es heureuse, lui dit-elle, je sais bien que tu ne l'es pas. Mais, encore un peu de patience, tes épreuves auront un terme. »

La jeune fille s'efforça de dompter sa tristesse et d'imprimer un peu de calme à son visage. Ce fut en vain. Au bout de quelques secondes, sa tête retomba en avant, ses yeux s'emplirent de larmes et sa figure se contracta sous l'effort d'angoisses déchirantes.

Madeleine, se flattant encore de pouvoir distraire sa fille et la consoler, persista à ne rien voir. Elle prit sur la table l'un des objets qu'elle y avait cachés sous un journal, et le donna à sa fille.

« Voici, lui dit-elle, une demi-douzaine de mouchoirs en batiste dont tu auras bien soin. »

Anaïs laissa tomber les mouchoirs sur ses genoux, et garda un silence comparable à celui qui, dans les jours caniculaires, annonce quelque terrible ouragan.

« Eh bien ? » fit Madeleine.

D'une voix discordante qui présageait des sanglots, la jeune fille dit tout à coup :

« Ah ! cela m'est égal ! »

La vieille frissonna. Elle continua pourtant à faire, comme on dit, la sourde oreille. Se saisissant d'un second objet et l'offrant à sa fille, elle dit :

« Voici, maintenant, une jolie épingle pour te mettre au cou. Elle est petite, mais elle est en or, et la pierre n'en est pas fausse. Tu peux porter ça parmi les plus honnêtes gens. Te fait-elle plaisir ?

– Cela m'est égal ! » répéta Anaïs prête à suffoquer.

Rien n'était plus navrant que cette trivialité sur les lèvres de la jeune fille. Bien que la pauvre mère en eût le cœur déchiré, elle usa néanmoins de toutes ses forces pour ne pas l'entendre. Elle remit un troisième objet à sa fille, un porte-monnaie d'où elle fit sortir une pièce d'or toute neuve.

« Si par hasard, dit-elle, tu avais un petit caprice, avec cet argent tu pourrais le satisfaire. Je me suis mis en tête de te rendre heureuse aujourd'hui, chère enfant ; voyons, l'es-tu ? »

Pour la troisième fois, Anaïs laissa échapperde ses lèvres ce cri de désespoir :

« Cela m'est égal ! cela m'est égal ! »

Cependant, le diapason de sa voix avait monté d'un degré, pour ainsi dire, l'échelle des pleurs chaque fois qu'elle avait fait entendre ce refrain. Elle fondit décidément en larmes et éclata en sanglots. La tête dans ses mains pendant près d'un quart d'heure, elle fut impuissante à se maîtriser, et donna le spectacle du plus violent désespoir.

Madeleine était frappée de stupeur. À l'exemple de la plupart des mères, elle jugeait sa fille d'après elle-même. Or, le tempérament, l'éducation, l'âge, l'expérience, les épreuves, en émoussant la sensibilité de son épiderme et en lui inspirant une certaine philosophie, avaient déterminé entre Anaïs et elle des différences chaque jour plus considérables. En se substituant à son enfant pour en mesurer les douleurs, Madeleine n'avait donc pas cessé d'errer. Aussi, par l'explosion du chagrin le plus intense qu'on pût concevoir, sa fille la déroutait-elle complètement. Elle entoura tendrement Anaïs de ses bras, la couvrit de caresses, et lui dit d'un air où l'étonnement le disputait à l'émotion :

« Mon Dieu ! tu es donc bien malheureuse ? »

La jeune fille se pressa convulsivement contre sa mère.

« Ah ! si malheureuse, répliqua-t-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, que je n'ai que des larmes pour exprimer ce que je souffre ! »

Après une pause, Madeleine consternée reprit :

« Voyons, ma fille bien-aimée, essuie tes yeux et conte-moi ce qu'il en est, cela te fera du bien. »

Impuissante à tarir ses larmes, Anaïs répondit, en s'arrêtant à chaque mot :

« Vous conter ce qu'il en est !... il faudrait donc vous dire ma vie heure par heure, minute par minute, seconde par seconde Depuis le moment où je me lève jusqu'à celui où je me couche, je suis étendue sur un chevalet de torture… Mon sommeil même est troublé par des rêves affreux… Et la honte me monte au front au souvenir des causes de mon supplice, tant ces causes sont toujours si futiles et si méprisables. Une image vulgaire vous en dira plus que mille détails. À la lettre, mère, mon cœur est comme une pelote où ma tante se donne incessamment le cruel plaisir d'enfoncer des épingles. Imaginez encore que ce cœur est perpétuellementengagé dans la noix d'un moulin que tourne ma tante. Je serais peut-être forte et courageuse vis-à-vis de grandes douleurs. Je perds toute dignité et tout courage sous l'action de ces blessures qui, pas assez grièves pour me tuer, sont trop douloureuses pour permettre que je repose jamais. Je ne lève les yeux que pour surprendre des regards de mépris, je n'élève la voix que pour m'entendre outrageusement imposer le silence, je ne fais pas un geste sans aussitôt recevoir l'ordre de me tenir en repos, et je ne puis me tenir en repos sans que sur-le-champ je ne sois accusée de paresse et de lâcheté… Enfin, que je me taise, que je parle, que j'agisse, que je reste immobile, inerte, que je fasse ou dise quoi que ce soit, j'ai toujours tort, je suis toujours en faute, et je suis condamnée, surtout quand des étrangers sont présents, à courber honteusement la tête sous des accusations de nonchalance, d'ingratitude, d'insensibilité, de stupidité… »

Madeleine écoutait sa fille avec une profonde attention ; la bonne femme s'efforçait de comprendre ; mais on doit avouer que le sens de ces douleurs lui échappait en partie.

« Je sais cela, je sais cela, dit-elle avec compassion. Mais, chère fille, ni les uns ni les autres nous ne sommes parfaits. Est-ce que par hasard tu ne manquerais pas un peu de patience ?

– De patience, Dieu du ciel ! s'écria Anaïs, à qui le désappointement de ne pas être comprise arracha de nouvelles larmes et de nouveaux sanglots. Si je n'avais pas eu la patience d'une sainte, vivrais-je encore ?… Non, vous ne comprenez pas, vous ne comprenez pas, et je suis réduite à m'en féliciter. Si vous pouviez un instant vous mettre à ma place, vous succomberiez à la douleur.

– Je connais ta tante, dit Madeleine, et je sais ce dont elle est capable. Un peu d'adresse ne te nuirait pas dans tes rapports avec elle. En définitive, elle a plus de folie que de méchanceté.

– Qu'importe, ma mère ! répliqua la jeune fille, si j'ai autant à souffrir de l'une que de l'autre. D'ailleurs, reprit-elle avec exaltation, vous ne savez pas, non, vous ne savez pas. Je voudrais ne rien dire. Je me l'étais promis. Cela m'est impossible : mon cœur déborde. Ce que j'ai fait pour calmer la haine de ma tante et me concilier, sinon ses bonnes grâces, du moins son indifférence, il m'est dur de le confesser. Longtemps je me suis fait violence, j'ai abdiqué toute volonté, j'ai vaincu les révoltes de mon cœur, j'ai été complaisante jusqu'à la bassesse, j'ai été comme une personne morte. Non seulement j'ai échoué : tous les efforts que j'ai faits ont tourné contre moi. La haine implacable de ma tante a toujours été une véritable roche contre laquelle je me suis en vain fendu la tête.

« Quoi de plus horrible à dire ? elle n'a pas cessé de repousser mes avances et mes caresses comme on recule devant le contact d'un fer rouge. Je ne lui ai pas une seule fois offert mes services que je n'en aie été repoussée avec cette réponse pleine d'aigreur : « Laissez cela, mademoiselle, laissez cela ! est-ce que je ne suis pas faite pour être la domestique de tout le monde ? » Même dans ses moments de bonne humeur, elle ne se relâche jamais dans ce parti pris de m'écraser. À ses yeux, il semble que je ne sois née que pour la honte, le deuil et les larmes. Le poids de tous ses désappointements et de toutes ses humiliations retombe infailliblement sur ma tête. Et mon oncle, ma cousine, la domestique, les commis eux-mêmes, à l'exception du petit Monhomme, tous, par jalousie de lui plaire, affectent de partager son aversion et ses mépris. Au milieu de ces visages hostiles, ma position est affreuse, intolérable. Je donnerais de grand cœur la moitié de ma vie pour en finir !

« Aujourd'hui encore, jour de paix et de conciliation, de l'air le plus soumis, les larmes aux yeux, les mains jointes, je me suis approchée d'elle et lui ai dit : « Ma bonne tante, mon respect pour vous est inaltérable, et vos bienfaits m'inspirent une reconnaissance qui ne peut pas se mesurer. Je vous dis cela entre nous, et vous jure de ne le jamais dire à personne. Ce que je proclamerai volontiers, c'est que je suis mauvaise, même profondément ingrate. Le fait est que je vous suis à charge, que je suis un objet de trouble dans votre famille ; que, sans le vouloir, par suite de ma malheureuse nature, je vous irrite et occasionne en vous des impatiences qui compromettent de plus en plus votre précieuse santé. Je sais tout cela, ma bonne tante, et je suis pénétrée de mes torts, et j'aspire passionnément à y mettre un terme. Vous êtes bonne, généreuse, bienfaisante ; mettez le comble à votre bonté, à votre générosité, à votre bienfaisance, en exauçant la prière que je vous adresse du fond de mon cœur. Qu'une fois par exception le mensonge ne vous inspire pas d'horreur. Par compassion pour vous-même, pour vous débarrasser d'une fille odieuse qui trouble votre repos, abrège vos jours, porte préjudice aux intérêts de votre fille, et mérite toute votre indignation, daignez mentir. Dites, contrairement à ce qui est, que j'ai un bon caractère, que je suis laborieuse, pleine de bonne volonté, qu'on sera content de moi, et demain, ma bonne tante, vous serez délivrée de moi, et demain la paix rentrera dans votre cœur et dans votre maison. Et je vous rendrai mille et mille grâces, et je vous en garderai une reconnaissance éternelle. Je lui ai dit cela, ma mère, et beaucoup d'autres choses, dans l'attitude d'une femme pieuse devant un crucifix. Je n'ai soulevé que de la colère chez ma tante. Bientôt, furieuse, elle m'a accablée de reproches et d'injures, et m'a chassée de sa présence en menaçant de me battre. Elle m'a déjà battue, et je suis exposée à l'être chaque jour plus audacieusement. Aussi, ma mère, vous le dis-je avec désespoir, malgré une patience héroïque, malgré une résignation de martyre, je ne peux plus y tenir ; mon courage est à bout, et j'en suis venue à ne plus pouvoir répondre ni de ma tête ni de mes actions !... »

Ici la jeune fille s'arrêta pour recommencer à verser des larmes et à sangloter.

Au visage d'Anaïs, à ses traits altérés, à ses larmes, aux élans désespérés de son cœur, Madeleine sentait du moins que sa fille, à tort ou à raison, souffrait horriblement.

« Comment se fait-il, cher ange, lui dit-elle, que tu aies attendu jusqu'aujourd'hui pour me confier tout cela ? Je me doutais bien de quelque chose ; mais, certes, j'étais loin de supposer que tu eusses tant à souffrir.

– Ah ! fit Anaïs en portant la main à ses yeux, que n'ai-je eu la force de me taire aujourd'hui comme je l'ai fait jusqu'à ce jour ? C'est malgré moi que j'ai parlé. Je verserais avec joie tout mon sang pour vous. Je me reproche à l'égal d'un crime la contrainte où je suis d'ajouter mes douleurs aux vôtres. Vous êtes vieille et pauvre, sans avenir, réduite à vivre d'aumônes ; votre tendresse est impuissante, vous ne pouvez absolument rien pour moi : à quoi bon vous déchirer l'âme par la confidence de chagrins que vous ne pouvez soulager ? Ne valait-il pas mieux vous laisser croire que je pouvais continuer de vivre ainsi ? À combien d'inquiétudes stériles n'allez-vous pas être en proie ? Ô mon Dieu ! ne souffrez-vous pas déjà assez ? Ne le vois-je pas à votre visage ? Vous vivez dans les privations. Laissez-moi vous accabler de tendres reproches. Pourquoi ces mouchoirs, cette épingle, cette bourse ? C'est votre vie même que vous m'offrez en présent ! Je ne puis en supporter l'idée. Vivez d'abord, ma mère, ma tendre mère, vivez ! je vous en conjure ! Votre tendresse est mon unique consolation. Si vous veniez à mourir !… Cette pensée me glace ; j'en ai des éblouissements ; tout mon corps tremble. Si vous mouriez, hélas ! je n'aurais plus rien à espérer en ce monde. Dieu seul sait ce qu'il adviendrait de moi !

– Peuh ! répliqua Madeleine en hochant la tête, quand je mourrais ! le grand mal ! Ça serait un embarras de moins. En attendant, je te répète que c'est un tort de ne pas m'avoir dit ces choses-là plus tôt. Il y a remède à tout. Par exemple, pourquoi ne te marierais-tu pas ?

– Me marier ! s'écria Anaïs avec stupéfaction. Et avec qui donc ? Quel homme voudrait de moi dans l'indigence où je suis ? »

Madeleine se leva et alla prendre sur la console le nécessaire en bois de rose.

« Tiens, dit-elle en le donnant à sa fille, tu m'as tant bouleversée que je ne pensais plus du tout à cela. »

Anaïs ouvrit de grands yeux et resta quelques instants interdite.

« Pour moi ! s'écria-t-elle. D'où vient-il ? qui peut m'offrir un objet de cette valeur ?

– C'est un gage d'amitié que t'offre Bénédict, avec ma permission. »

L'étonnement de la jeune fille redoubla. Un éclair traversa son esprit.

« Je devine, ma mère, dit-elle tristement. Le refus que me commande la probité vous affligera et me navre. Je ne puis encourager des espérances qui ne se réaliseront jamais.

– Jamais ! n'est-ce pas trop dire ? repartit Madeleine avec un sourire triste. Est-ce que par hasard tu serais orgueilleuse ? Prends-y bien garde ! cela te siérait mal. Je ne crois pas que les princes doivent épouser des bergères, ni les reines des gardeurs de dindons ; mais dans le milieu où tu vis, chère enfant, un honnête homme en vaut un autre. D'ailleurs ne va pas oublier que toi-même tu n'es que l'enfant d'une vieille marchande de pommes qui serait morte à la peine sans le bon cœur de l'homme dont lu sembles faire fi. »

Anaïs répondit par des flots de larmes à ces paroles ; elle s'écria :

« Ô misère ! si vous me méconnaissez, vous qui m'aimez, quelle justice dois-je attendre de ceux qui me haïssent ? De l'orgueil, moi ! Que je sois assez méprisable pour ne pas estimer profondément l'homme qui prend soin de vous !

– Bien, très bien, pardonne-moi ; mais alors....

– Alors, alors, ce mariage est impossible précisément parce que je n'ai rien. Voulez-vous que, par reconnaissance, je m'échappe d'un abîme pour me plonger dans un abîme plus profond encore ? La misère m'inspire plus d'horreur que la mort. Hélas ! si je n'ai pas cessé de souffrir depuis la mort de mon pauvre père, que du moins l'expérience serve à me préserver d'un sort pire que celui où je suis !

– Me crois-tu donc assez dénuée de raison pour songer à faire ton malheur ?

– Je vous en supplie, ma mère, ajouta Anaïs en joignant les mains, si vous ne voulez pas redoubler mon désespoir, vous ne me parlerez plus jamais de cela ! »

L'opiniâtreté d'Anaïs remplit Madeleine de confusion.

« À moins que tu n'aimes déjà quelqu'un ? reprit-elle avec inquiétude. Je ne songe qu'à assurer ton avenir. J'approuve d'avance ce que tu décideras. Anselme, l'ami de Bénédict, parlait devant moi du professeur qui te donne des leçons de piano… »

Anaïs tressaillit ; une sorte de terreur se répandit sur son visage.

« Vous m'effrayez ! dit-elle. Tout se sait donc ! La plus dangereuse de mes blessures se rouvre et saigne. C'est à en perdre l'esprit. Pourquoi me parlez-vous de cela ? Vous ne savez pas le mal que vous me faites. Il est bien vrai que M. Armand, dans le principe, m'a montré quelque sympathie. Ses soins discrets pouvaient même passer pour de l'amour. Je m'y suis laissé prendre. Un moment, l'espérance s'est ressaisie de moi. Combien j'étais folle ! Jamais cette plaie ne guérira. Il me croyait de la fortune. Dès qu'il m'a sue pauvre, son respect est devenu de l'impertinence. Il m'a proposé cavalièrement de faire de moi la reine des bals. Il prétendait composer une polka et y mettre mon portrait et mon nom. Il rêvait pour moi la célébrité. De douleur et de colère, j'ai failli tomber morte. Quand je suis revenue à moi, je lui ai tourné le dos et je me suis sauvée dans ma chambre. Depuis ce jour, j'ai refusé de prendre des leçons. Cette histoire a achevé de me rendre la maison odieuse. Ma tante a profité de l'occasion pour me noircir des plus indignes calomnies, et se permettre les injures les plus grossières. Oh ! ne m'en parlez jamais ! Jusqu'à la mort, ce sera ma honte d'avoir pu un seul instant fonder quelque espoir sur cet homme !… »

Madeleine paraissait aux prises avec des luttes pénibles. À l'égard de sa fille, elle ne savait évidemment à quoi se résoudre. D'ailleurs, peut-être se trouvait-elle réellement dans une complète impuissance.

« Mais, enfin, que prétends-tu ? que veux-tu faire ? dit-elle d'un air désolé. Je t'offre un moyen de salut, et tu sembles résolue à ne pas même vouloir m'entendre. J'espère encore que tu ne m'as pas dit ton dernier mot, et que tu deviendras plus traitable.

– Non, mère, dit la jeune fille résolument, pas d'illusions ! Puisqu'il le faut, je vous dirai les motifs qui vous défendent d'espérer. M. Bénédict est, sans aucun doute, un excellent homme. Mais épouser un homme qui vous fait la charité, qui verrait toujours en moi la fille d'une mendiante, qui, dans un moment d'humeur, pourrait me le rappeler, s'oublier et m'outrager, je vous le déclare, pour ne pas revenir sur ma résolution, c'est à quoi je ne me résoudrai jamais !

– Jour de Dieu ! s'écria la vieille femme confondue ; que tu t'abuses, ma chère fille ! que tu connais peu le désintéressement de ce garçon ! que tu apprécies mal sa loyauté, sa droiture, son cœur d'or !

– Mère ! mère ! s'écria Anaïs éperdue, priez, priez pour votre malheureuse fille ! que Dieu ait pitié d'elle et qu'il vous accorde de longs jours !... »

Après avoir entendu Madeleine et sa fille, il eût été difficile de ne pas faire cette réflexion : « Qu'il en est des âmes, même des meilleures, comme des étoiles : à distance, on jurerait qu'elles se touchent ; de près, l'œil se perd dans les abîmes qui les séparent. »

C'est qu'en effet il en est encore des âmes un peucomme des parallèles, des lignes, qui, prolongées à l'infini, ne se rencontrent jamais.


XI – Semer dans l'argile.

Madeleine n'avait pas jugé à propos de taire la conversation qu'elle avait eue avec sa fille. Elle n'avait caché à Bénédict que ce qui pouvait le décourager, notamment les causes réellement redoutables de l'éloignement d'Anaïs pour lui. La vieille, d'ailleurs, était loin d'avoir perdu tout espoir. Dans sa conviction, Anaïs et Bénédict étaient faits l'un pour l'autre ; c'était son rêve, sa passion, de les voir unis, et, à coup sûr, elle n'était pas femme, surtout quand il s'agissait du bonheur de sa fille, à se laisser rebuter par un échec.

Toutefois, à la suite de nouvelles tentatives toujours plus vaines, elle commença à s'inquiéter et à craindre que l'opiniâtreté d'Anaïs ne fût invincible. Quoi qu'elle en eût, la pauvre vieille en perdit, sinon de son égalité d'humeur, du moins un peu de sa gaieté. Ce n'est pas tout. Soit qu'elle fût aux prises avec un chagrin dissolvant, soit qu'elle ajoutât à ses privations déjà si rigoureuses, toujours est-il que, tout à coup, elle déclina avec une rapidité effrayante. Son état de consomption ne pouvait aller plus loin ; au fond de ses orbites, de plus en plus creuses et bistrées, l'œil s'éteignait ; à voir ses reins, on eût dit d'un arc qu'on tend chaque jour davantage ; finalement, les forces l'abandonnaient, et ses jambes se refusaient avec une obstination croissante au besoin d'activité qui la dévorait.

Bientôt, d'intervalle en intervalle, elle fut sujette à de graves accidents. Il arriva que parfois le cœur lui manquait, et qu'elle tombait à terre privée de connaissance.

Bien que Bénédict l'observât avec une sollicitude inquiète, il fut encore quelque temps à connaître la gravité d'un état que Madeleine épuisait le reste de ses forces à dissimuler.

La vérité, pourtant, se fit jour. Un matin, en présence de Bénédict et d'Anselme, la vieille se trouva incapable de soulever son panier. Elle essaya encore de sourire. Au même instant elle porta la main à sa tête ; ferma les yeux et s'affaissa comme morte sur une chaise qui se trouvait derrière elle.

Les deux amis, épouvantés, s'empressèrent de lui porter secours. Elle resta près d'un quart d'heure sans mouvement. Quand elle rouvrit les yeux, Bénédict, à force d'instances, la contraignit d'avouer que le même accident lui était déjà arrivé plusieurs fois. En proie aux plus sérieuses alarmes, le jeune homme embrassa sur-le-champ un parti énergique.

« Ah çà, ma bonne femme, dit-il en envisageant Madeleine, j'estime que cette odieuse farce a duré assez longtemps. Vous apprendrez, j'espère, sans surprise, que c'est fait ici de votre autorité. Jusqu'à ce jour, votre fantaisie a été la seule loi et, par égard pour votre âge, bien que je fusse assailli des plus grandes craintes, je n'ai point trop énergiquement regimbé. Mes craintes sont justifiées, et votre cruauté envers vous-même n'est plus contestable. Vous me permettrez donc d'assumer sur moi le poids d'un gouvernement trop lourd pour vos épaules, et de faire à mon tour le despote. Nous allons voir si je saurai être le maître chez moi… »

Se tournant vers son ami, Bénédict ajouta :

« Mon cher Anselme, vous m'avez parlé souvent d'un médecin distingué qui se trouve au nombre de vos amis les plus intimes. Voici l'occasion de me le faire connaître. Je ne saurais vous exprimer mon impatience de savoir, une fois pour toutes, à quoi m'en tenir sur l'état de cette vieille têtue. »

Madeleine fit mine de vouloir l'interrompre.

« Pas un mot ! s'écria-t-il. Et, au surplus, ne vous flattez pas ; il y a peut-être plus d'égoïsme dans ma résolution que de sollicitude pour vous. En supposant que je sois capable de vous laisser mourir sans secours, je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité de votre mort. On ne sait pas ce qui peut arriver, et je prétends me précautionner contre les accusations dont je pourrais être l'objet… »

Anselme ne se sentait pas moins de sympathie pour Madeleine que d'amitié pour Bénédict, Il sortit presque aussitôt en promettant de revenir le jour même avec son ami le. docteur.

À peine seule avec Bénédict, la vieille dit :

« Vous vous inquiétez à tort. Ça ne sera rien. Je n'ai besoin que de repos. Si vous voulez me rendre tout à fait malade, vous n'avez qu'à vous mettre en frais pour moi. Vous n'êtes déjà pas si riche !

– Êtes-vous folle ? repartit le jeune homme. Quand j'en serais réduit à la plus extrême misère, ne devrais-je pas tenter l'impossible pour vous procurer les soulagements qu'exige votre situation ?

– Ta, ta, ta, fit Madeleine, je ne cours aucun danger. Pas de médecin ! J'ai connu un bonhomme qui, à plus de quatre-vingts ans, trottait comme un lapin. On avait coutume de lui demander : « Monsieur Bistorius, comment faites-vous pour vivre si vieux ? » Et lui de répondre : « Défiez-vous des médecins, défiez-vous des médecins ! » J'en dirai autant : pas de médecins. Laissez agir la nature.

– Assez, bonne femme, répliqua tranquillement Bénédict. Vous souffrirez bien qu'une fois par hasard j'en fasse à ma volonté.

– Je vous connais ! s'écria Madeleine. Vous agissez toujours comme si aujourd'hui ne devait jamais avoir de lendemain.

– Qu'est-ce que ça signifie ?

– Ça signifie, répondit Madeleine avec animation, qu'on ne doit pas s'exposer, par une sensibilité hors de saison, à compromettre ses intérêts.

– Il faut apparemment y sacrifier aussi sa vie, n'est-ce pas ? dit Bénédict ironiquement. J'ai raisonné assez souvent avec vous là-dessus pour connaître le fond de votre pensée. L'avenir est tout, le présent n'est rien ; et celui-ci doit être, à votre avis, impitoyablement sacrifié à celui-là. Si ce principe n'est pas radicalement faux, il n'est du moins vrai que dans une certaine mesure ; poussé à l'extrême, il ne vous a menée à rien moins qu'au suicide.

– Des idées ! des idées ! fit Madeleine en haussant les épaules. Je suis vieille et je m'éteins, voilà tout. Prétendre enrayer les effets de la vieillesse, c'est une folie ; autant vaudrait perdre sa peine à mettre un emplâtre sur une jambe de bois.

– Nous allons voir, repartit Bénédict. Votre vieillesse, dans ma conviction, est anticipée ; elle n'est que la conséquence de votre absurde manière de vivre. Or, si ma conviction est fondée, songez combien vous êtes coupable ! Vivre est notre premier devoir. Ruiner son tempérament à plaisir, en vue d'une époque qui ne viendra peut-être jamais, me semble l'effet de l'aberration d'esprit la plus monstrueuse qui puisse se concevoir.

– Je sais ce que je dis. Je ne suis plus qu'une loque inutile ; je ne vaux pas le pain que je mange. Au lieu de risquer à vous mettre sur la paille pour moi, vous feriez mieux d'économiser pour les jours qui viennent.

– Les jours qui viennent ! Viendront-ils seulement ? Pitoyables raisons, ma brave femme. Ne suis-je pas économe ? M'avez-vous vu jamais dépenser un centime mal à propos ? Non ; je tiens l'économie pour une chose salutaire, essentielle ; je ne nie pas qu'il ne faille de la prévoyance, même beaucoup de prévoyance. Mais aussi, d'accord avec tous les hommes de sens, je maintiens qu'il est absurde de n'avoir des yeux que pour le lendemain, de ne se préoccuper exclusivement que de ce lendemain, et, pour l'assurer, de se priver aujourd'hui du nécessaire, d'altérer sa santé, de désorganiser son corps, de l'affaiblir jusqu'à la décrépitude. Le présent, qu'est-ce donc, sinon l'avenir d'un présent passé ? Vous me saturez d'espérances, vous me promettez des délices ineffables ; là-bas, sur le ciel, comme but, vous m'indiquez du doigt des mirages splendides, et, en attendant cette indigestion de joies et de bonheur, vous me privez des secours et des forces dont j'ai besoin pour le voyage ; vous me laissez succomber au beau milieu du chemin sous le poids de la maladie et du désespoir. N'est-ce pas le comble de la dérision ? Que m'importe votre terre promise si je ne dois y parvenir qu'exténué, épuisé, à demi mort sous le fardeau d'un trésor inutile ! N'eût-il pas été plus sûr, plus rationnel, au risque d'écorner ce trésor, de me nourrir et de me vêtir un peu mieux le long de la route ?

– Eh, mon Dieu ! repartit Madeleine, celui qui gaspille son bien ne raisonne pas autrement.

– Est-ce une raison pour suivre l'exemple des avares ?... Mais, je le sais, vous n'en démordrez pas. Votre infirmité, au reste, est celle de bien d'autres. Anselme me parlait précisément d'un vieillard vénérable, au parti duquel vous ne manqueriez pas de vous ranger. Dans les élans de sa philanthropie, il a fondé des sociétés de secours. Sa maladie consiste à exploiter le présent au profit de l'avenir, à capitaliser les fonds qu'il recueille pour renter les générations futures. Au lieu de soulager les membres vivants de l'association, à l'aide de secours efficaces, il ne leur fait que des aumônes à peine suffisantes pour les empêcher de mourir de faim. En revanche, il verse des larmes d'attendrissement en se flattant que nos neveux jouiront d'une aisance merveilleuse, vivront peut-être même au milieu des plaisirs et du luxe de la richesse. Il est en quelque sorte insensible aux maux de ceux qui vivent, et il a des entrailles de père pour ceux qui ne sont pas encore. Cela est incontestablement beau. Je jurerais que son buste en plâtre ornera plus tard le marbre de bien des cheminées. Mais je m'étonne que sa grande âme ne s'alarme pas d'acheter cet honneur au prix de tant de larmes qu'il pourrait sécher, de tant de maux qu'il pourrait guérir.

– Vous arrangez cela à votre manière, dit Madeleine. Ce monsieur a mille fois raison.

– Qu'est-ce que je disais ? reprit Bénédict. N'est-ce pas aussi trop ouvertement mépriser les enseignements de l'Évangile ? Rappelez-vous donc ces paroles : « Considérez les lis des champs comme ils croissent, ils ne travaillent ni ne filent. Cependant je vous déclare que Salomon, même dans toute sa gloire, n'a pas été si paré que l'est un de ces lis. » Et plus loin : « Ne vous inquiétez donc plus, et ne dites point : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? ou : De quoi nous vêtirons-nous ? »

– Oui, oui, répliqua Madeleine d'un air mélancolique, les lis ne travaillent ni ne filent, et ils sont bien vêtus. Mais quant aux hommes, hélas ! l'expérience donne trop souvent tort au bon Dieu. »

Cette réflexion arrêta Bénédict ; il reprit bientôt :

« Aussi, ne dis-je pas qu'il faille prendre cela au pied de la lettre. C'est de l'esprit de ces paroles dont on ne saurait, il me semble, se trop pénétrer. On ne serait pas si souvent victime de craintes exagérées à propos de l'avenir, et tant de gens ne tomberaient pas, sous d'honorables prétextes, dans l'indigne péché d'avarice.

– Continuez, continuez, fit Madeleine. Vous ne m'empêcherez pas de croire, jusqu'au dernier jour de ma vie, qu'il faut savoir souffrir dans le présent pour mériter d'être heureux plus tard. »

Madeleine ne demandait qu'à clore la discussion ; sans le vouloir elle en soulevait une autre.

« Eh, qui donc vous parle de ne pas souffrir ? s'écria Bénédict. Ce que je blâme, ce qui me blesse, c'est la douleur inutile, la douleur que je puis empêcher. Que, de parti pris, on laisse aujourd'hui souffrir un misérable dans le but de lui faire trouver le jour de demain plus doux, voilà ce que je ne comprends pas. M'est avis qu'on doit soulager ceux qui souffrent quand on peut, et autant qu'on peut. Nous n'avons pas le droit de mesurer la douleur à nos semblables. Nous sommes, d'ailleurs, hors d'état d'apprécier la somme de leur patience et de leurs forces. Prenons votre fille pour exemple : je suppose, comme d'aucuns le prétendent, que vous soyez avare, que vous cachiez de l'argent dans votre paillasse ou dans vos bas, que vous soyez finalement en mesure d'arracher votre enfant du milieu où elle languit et se meurt ; eh bien, ma brave femme, en admettant cela, quand même vous aimeriez votre fille plus encore que vous ne l'aimez, quand même vous ne la laisseriez pâtir que par principe, dans la conviction de lui assurer un brillant avenir, en toute franchise je ne saurais décider si vous êtes plus absurde ou plus folle qu'abominable et odieuse. Qui vous dit que votre fille malade aura le temps d'attendre qu'il vous plaise de la guérir ? qui vous assure que le désespoir ne troublera pas sa raison ? qui vous dit qu'elle ne succombera pas juste la veille des beaux jours que vous lui préparez ? Jugeriez-vous votre fille d'après vous ? Cela ne peut être. Vous savez bien qu'elle n'a pas vécu comme vous ; qu'elle n'a ni votre raison, ni vos idées, ni votre expérience, ni votre cuirasse d'insensibilité ; que ce qui ne serait pour vous qu'une piqûre d'épingle peut être pour elle un coup de couteau.

« Aussi, vous le dirai-je sincèrement, si j'ai pu prêter l'oreille aux commérages de vos anciennes voisines et de votre belle-soeur, conserver quelque temps des doutes sur votre pauvreté, je n'ai pas eu besoin, pour me former une conviction définitive, d'autre preuve que celle de votre inertie vis-à-vis d'Anaïs. Vous l'aimez, j'en suis certain ; vous savez jusqu'à quel point elle est malheureuse ; de toute évidence il faut donc, pour que vous la laissiez, selon sa propre expression, sur ce chevalet de torture, que vous soyez dans une complète impuissance de faire autrement, que vous-même en soyez réduite au dénuement le plus absolu.... »

Madeleine semblait rêver ; elle releva tout à coup la tête.

« Bah ! fit-elle, ma fille est plus forte que vous ne l'imaginez. Elle est de bonne race. Ne craignez pas que le courage et la patience lui fassent jamais défaut. Quelques épreuves hâteront sa maturité. Vous le verrez, elle en sortira à son honneur, femme solide et pleine d'expérience pour faire le bonheur de son mari et élever dignement ses enfants.... »

Bénédict s'étonna à la fin du peu d'impression qu'il faisait sur elle. Bien d'autres n'en eussent pas été surpris. Mais il n'avait pas sans doute encore assez vécu pour reconnaître qu'à l'âge de Madeleine, on ne change volontiers ni de caractère, ni d'opinion, ni de règle de conduite.


XII – Douloureux pronostics.

Anselme, selon sa promesse, revint dans l'après-midi. Le jeune docteur dont il était accompagné avait, outre une physionomie très intelligente, un extérieur des plus simples et des plus modestes. La malade fut, de sa part, l'objet d'un consciencieux examen. Il l'accabla de questions. Quelques réponses évasives n'apaisèrent pas sa curiosité. Après avoir observé les symptômes extérieurs, et s'être fait rendre un compte exact des défaillances réitérées de la vieille, il voulut savoir, jusque dans les moindres détails, à quoi elle employait ses journées, et comment elle se nourrissait.

Celle-ci, impitoyablement trahie par les témoignages de Bénédict et d'Anselme, dut bientôt mettre de côté les subterfuges et répondre catégoriquement.

À diverses reprises, le jeune médecin hocha la tête.

Il passa ensuite dans la pièce du fond avec les deux amis. Bénédict, inquiet, haletant, le supplia de dire toute la vérité.

« Je dois vous déclarer, répliqua le docteur, que, dans mon opinion, à moins d'un miracle, cette femme est perdue. »

Bénédict, portant les mains à son visage, étouffa un cri déchirant.

« Elle n'avoue que quarante-six ans, continua le docteur, et sa face ridée, la faiblesse de ses organes, en annoncent soixante-dix. Des fatigues excessives et les privations ont produit à la longue ce résultat. Elle meurt littéralement d'inanition.

– Ah ! fit Bénédict, que de fois je lui ai fait la guerre au sujet de sa désastreuse sobriété !

– Je ne mets pas cela en doute. Le cas de cette femme n'est malheureusement pas rare. La crainte exagérée de l'avenir constitue une véritable maladie. Je n'exerce que depuis peu d'années ; eh bien, je ne saurais dire combien j'ai déjà vu de gens dans l'aisance se laisser mourir du même mal.

– Et vous pensez qu'en la contraignant à se reposer, à se nourrir ?... reprit Bénédict d'une voix altérée.

– La seule chose qu'il soit en mon pouvoir de répondre, c'est qu'on peut faire traîner cette bonne femme longtemps ainsi. Vous est-elle parente ?

– Supposez, monsieur, qu'elle est ma mère, répondit aussitôt Bénédict.

– Un repos absolu, de très bons aliments, dont il faudra déterminer la mesure au jour le jour, peuvent sinon la sauver, du moins prolonger beaucoup sa vie. Quelqu'un sera nécessaire auprès d'elle pour veiller à ce qu'elle ne s'écarte pas d'un iota de mes prescriptions. Ce sera long et coûteux, je vous en préviens.

– Il n'importe. !

– Vous n'êtes pas riche ? vous êtes sculpteur en bois, si j'ai bien entendu ?

– Il n'importe, monsieur. Je ne vous demande qu'une chose, une grâce, celle de me promettre que vous lui donnerez vos soins, que vous ne vous lasserez pas.

– Anselme m'a parlé de vous comme de son meilleur ami ; comptez sur moi comme sur vous-même. Le cas est d'ailleurs curieux, il m'intéresse. Il rafraîchira du moins ma mémoire, s'il n'ajoute rien à mes observations… »

Après le départ du docteur, Bénédict eut à soutenir une nouvelle lutte avec Madeleine. Quand il parla d'un traitement, d'un régime, d'une garde, la vieille l'envisagea avec stupeur, et lui demanda si, décidément, il avait perdu la raison. Toute bouleversée en comprenant qu'il parlait sérieusement, elle entreprit de le raisonner, et finalement se fâcha. Bénédict attendit tranquillement la fin de l'orage ; il dit alors avec un calme de glace :

« Ma bonne femme, cette colère est absolument inutile. Votre volonté se brisera contre la mienne. Vous aurez désormais ma chambre pour prison, et je vous préviens que vous n'en sortirez que morte ou guérie.

– Comment, votre chambre ! s'écria Madeleine qui n'en croyait pas ses oreilles ; mais où coucherez-vous ?

– Sur mon divan, dans la chambre à côté. On dressera près de vous un lit de sangle pour votre garde, ou mieux pour votre geôlière.

– Vous voulez donc me faire mourir de chagrin ? demanda la vieille hors d'elle-même. Mais vous n'avez plus d'économies ! mais vous avez des dettes ! Il faut avoir perdu complètement l'esprit pour courir ainsi à sa ruine.

– Cela me regarde.

– Encore une fois, et de l'argent ?

– J'en trouverai.

– Et vous comptez bonnement que je vais me laisser faire ?

– Certes, répliqua fermement Bénédict ; vous obéirez, ou je vous envoie mourir à l'hôpital… Je sors avec Anselme pour chercher ce qu'il faut. Qu'en rentrant je vous trouve au lit… »


XIII – Les adieux.

Se flattant que l'état de Madeleine ne tarderait pas à s'améliorer, Bénédict recula devant le danger d'alarmer Anaïs mal à propos, et se décida à lui cacher la maladie de sa mère. Il s'en repentit promptement. L'événement, au début, se prêta aux plus sinistres prévisions. Les soins dont on entourait Madeleine semblèrent impuissants à arrêter les ravages du mal. Le jeune médecin, qui venait la voir presque chaque jour, ne cessa plus d'exprimer des doutes de plus en plus inquiétants sur sa guérison. Il finit même par déclarer qu'à en juger par les apparences la vieille n'avait plus que peu de jours à vivre.

Bénédict comprit alors la faute qu'il avait commise, en ne prévenant pas sur-le-champ la jeune fille. Ne soupçonnant pas même que sa mère fût malade, Anaïs était exposée à en apprendre à la fois et la maladie et la mort. Cela était horrible à penser. On n'en pouvait prévoir les conséquences. Bénédict ne savait à quoi se résoudre ; il sentait qu'il ne devait plus laisser la jeune fille dans sa décevante sécurité ; qu'il était urgent de la prévenir et de la préparer à une catastrophe ; mais cette tâche l'effrayait ; il craignait de commettre quelque nouvelle maladresse, et de ne pas être assez maître de lui pour amener sans secousse Anaïs à pressentir la vérité.

Chaque jour de délai ajoutait encore à ses angoisses.

Au milieu des plus cruelles irrésolutions, il s'arma enfin de courage, et se rendit un jour chez Mme Lorin.

Bénédict n'entra dans la maison du quincaillier qu'en tremblant et le cœur serré. Au souvenir des passions qui y étaient en lutte, de noirs pressentiments envahissaient son esprit. Il monta au premier.

Mme Lorin se trouvait, avec sa fille et sa nièce, dans la chambre qui servait de salle d'étude aux deux cousines.

Le jeune sculpteur essaya d'abord de masquer son but sous le prétexte d'une visite à Mme Euphrasie.

Dans son enchantement, celle-ci le reçut avec les démonstrations d'une joie outrée, le fit asseoir, lui demanda de ses nouvelles et lui reprocha avec obligeance de ne pas venir plus souvent.

Anaïs, plus taciturne et plus sombre encore que de coutume, s'était levée à l'entrée de Bénédict, l'avait salué machinalement, et s'était remise à coudre.

Euphrasie envoya sa fille Victoire chercher une bûche pour ranimer le feu. En attendant, sans perdre une seconde, elle commença sur elle, sur sa fille, sur son mari, sur ses affaires, un discours décousu qui menaçait de ne jamais finir. S'apercevant toutefois que le jeune homme, préoccupé, ne l'écoutait pas, elle s'interrompit tout à coup pour s'inquiéter de sa belle-soeur avec une affectation toute désobligeante.

Bénédict fit une longue pause avant de répondre.

« Votre belle-soeur, madame, dit-il enfin d'une voix émue, n'est pas bien. »

Anaïs tressaillit et leva la tête.

« Je pense, au reste, reprit aussitôt Bénédict, que son indisposition n'aura pas de suites fâcheuses. »

La jeune fille se dressa d'un bond et vint à lui.

« Avouez-le, monsieur, dit-elle avec anxiété ; je le devine à votre visage, ma mère est gravement malade !

– Vous prenez trop vite l'alarme, mademoiselle », répondit Bénédict en s'efforçant de sourire.

Anaïs l'examina avec des yeux remplis de dévorantes perplexités. Bénédict, outre qu'il tremblait, était d'une pâleur qui trahissait à la fois ses fatigues et ses inquiétudes. La jeune fille fut persuadée qu'elle avait deviné juste.

Au même instant, bien plus sans doute par étourderie que par malice, Mme Lorin s'écriait :

« Malade ! elle, malade ! allons donc ! quelque nouvelle comédie pour se rendre intéressante ! »

Cette révoltante hypothèse décida d'une scène terrible.

Bénédict, se levant, ouvrait la bouche pour exprimer son indignation.

Anaïs le prévint. Au comble de l'exaspération, elle répliqua :

« Ô ma tante, que le ciel ne vous punisse jamais en raison de votre méchanceté ! »

Un flot de sang monta au visage de Mme Lorin. Dans l'instant qu'elle mit à bondir, elle sembla fouiller son âme pour y trouver une vengeance. Le sourire le plus amer et le plus méchant plissa tout à coup ses lèvres. Faisant une allusion calomnieuse à ce qui s'était passé entre Anaïs et son professeur de piano, elle lança à la tête de la jeune fille une de ces insultes grossières qu'on n'entend guère que dans les halles.

Anaïs fut en quelque sorte transfigurée. Elle devint livide ; ses yeux bleus se teignirent de noir ; elle crispa ses poings et parut prête à fondre sur sa tante.

Devant cet élan irrésistible d'indignation, la colère de Mme Lorin s'évanouit comme par enchantement ; elle sembla frappée d'une réelle terreur.

« La malheureuse ! s'écria-t-elle en se sauvant, elle veut m'assassiner ! »

La jeune fille redevint aussitôt maîtresse d'elle-même.

« Ne faites pas attention, monsieur, dit-elle à Bénédict d'une voix altérée. Daignez retourner auprès de ma mère. Le temps de mettre mon chapeau, et je vous suis… »

Madeleine n'était plus reconnaissable. Quelques jours l'avaient changée d'une manière effrayante. Ses yeux éteints se perdaient dans la cavité des orbites ; sa peau sèche et décolorée reluisait comme le verre ; ses traits respiraient l'abattement ; enfin, entre ses yeux, une profonde dépression du front semblait l'empreinte du doigt de la mort.

Anaïs, oubliant tout d'abord de l'embrasser, attacha sur elle des yeux étincelants d'une sombre et ardente curiosité. Elle ne douta pas un seul instant que sa mère ne fût perdue. Cette certitude la métamorphosa en une sorte de glaçon ; elle ne pleura pas ; elle ne fit même paraître aucun signe de chagrin ; on eût dit qu'elle fût devenue complètement insensible.

Bénédict, qui ne la perdait pas de vue, se demanda avec inquiétude si elle était résignée, ou si son calme sinistre n'était pas celui d'une âme où l'espoir ne peut plus renaître.

La mère et la fille essayèrent mutuellement de se donner le change : la mère en affirmant qu'elle se sentait bien, la fille en feignant de ne voir aucun symptôme de mauvais augure sur le visage de sa mère.

« Que me disait donc M. Bénédict ? fit Anaïs en embrassant Madeleine. Il m'a donné à tort bien des inquiétudes. Je vous croyais gravement malade. Je vois qu'heureusement il n'en est rien.

– Ce garçon est étonnant, répondit la mère en souriant. Je commence à craindre qu'il n'ait pas la tête bien saine. Défie-t'en ! c'est lui qui veut que je sois malade, et que je reste au lit quand je brûle de me lever, quand les jambes me démangent et me font mal à force de rester tranquille.

– Enfin, chère mère, dit Anaïs d'une voix glacée et d'un air distrait, il faut avoir de la complaisance. Un peu de repos, après tout, ne vous fera pas de mal. Je ne saurais, d'ailleurs, trop vous engager à ménager vos forces, car nos peines touchent à leur terme et les beaux jours vont enfin venir. »

Madeleine regarda sa fille avec surprise. Remarquant des gouttes de sueur au front d'Anaïs, elle les essuya, et repartit :

« Chère enfant, tu ne dis peut-être pas ce que tu penses, et pourtant tu dis vrai.

– Vous croyez que je vous flatte, ma bonne mère, répliqua la jeune fille toujours de même, parce que vous ignorez les bonnes nouvelles que j'ai à vous apprendre.

– Explique-toi.

– J'ai réfléchi longuement à ce que vous m'avez dit, et j'ai fini par admettre que je manquais peut-être de patience et d'adresse. Vos conseils, que je me suis empressée de suivre, ont produit d'excellents résultats. Ma tante change à vue d'œil. Elle accueille volontiers mes avances et me traite déjà beaucoup mieux. Tout me porte à espérer que je parviendrai bientôt à posséder ses bonnes grâces.

– Est-ce vrai, au moins, ce que tu me dis là ? s'écria Madeleine avec joie. Oh ! tu ne peux pas savoir le plaisir que j'en éprouve, et le bien que tu me fais !

– Écartez donc tout sujet d'inquiétude, et jouissez enfin d'une sécurité profonde, ajouta Anaïs. Avant peu, je l'espère, je gagnerai ma vie et j'aurai le bonheur de pouvoir vous aider. Vous avez eu aussi trop d'épreuves. Le ciel prend certainement vos misères en pitié. Encore quelques jours de patience, et vous serez parfaitement heureuse. Qui sait même, bonne mère, si votre rêve le plus cher ne se réalisera pas !

– Allons ! allons, dit Madeleine, qui, d'aise, ne pouvait tenir en repos, je ne me sens pas de joie ! Des nouvelles comme celles-là seraient capables de prolonger ma vie jusqu'à cent ans. Tu as bien fait de venir. Tes bonnes paroles valent mieux que tous les remèdes. Tu ne sais pas combien je suis malheureuse ici. On m'opprime, on m'écrase de soins, je ne suis pas libre. Il semble que je ne sois plus bonne qu'à boire, qu'à manger, qu'à dormir. Si tu pouvais seulement faire entendre raison à Bénédict… »

 Ce ne fut que par un effort surhumain que la jeune fille arrêta ses larmes prêtes à couler. Elle se tourna vers Bénédict, et se borna à fixer sur lui des regards remplis de reconnaissance. Elle eût craint, en ouvrant la bouche, de donner issue aux sanglots qui la suffoquaient.

Le jour baissa peu à peu, la nuit vint. Anaïs se disposa à s'en aller. Elle était d'une grande pâleur, ses yeux étaient secs, ses membres tremblaient. Elle tint quelque temps sa mère étroitement embrassée avec une sorte de passion ; puis elle dit d'une voix éteinte et pourtant résolue :

« Adieu ! mère, adieu ! Nous avons trop longtemps vécu éloignées l'une de l'autre. Le jour approche, enfin, où nous allons nous réunir pour ne plus jamais nous quitter. Je m'en vais avec cette espérance. Adieu ! à bientôt… »

Bénédict, pénétré d'appréhensions vagues, sinistres, reconduisit la jeune fille.

Sur le palier, Anaïs se saisit brusquement de l'une de ses mains, et s'écria avec une exaltation extraordinaire :

« Votre générosité, monsieur, dépasse les bornes. Je n'ai point d'expressions pour traduire ce qui se passe au fond de mon âme. L'impuissance de ne pouvoir jamais m'acquitter envers vous me désespère. Si des vœux fervents ont quelque influence, d'autres s'acquitteront pour moi. Accordez-moi une dernière grâce ! Quoi qu'il arrive, monsieur, que ma mère ne soit instruite de rien, qu'elle puisse s'éteindre en souriant, que mon souvenir ne trouble pas les doux rêves de son agonie !... »

Bénédict, ému jusqu'aux larmes, eut la pensée de se jeter aux genoux de la jeune fille, de lui ouvrir son âme, de lui dire mille choses tendres, de la supplier de voir en lui, non pas un amant jaloux, importun, mais un confident, un ami, un frère tout dévoué. La crainte d'être ridicule, plus encore que la timidité, le cloua sur place.

Tandis qu'il jouait cette scène touchante au fond de son cœur, Anaïs gagnait l'escalier et s'éloignait rapidement.


XIV – La nuit.

Les horloges, avec des timbres variés, sonnaient minuit. Bénédict se tournait et se retournait sur son lit provisoire, sans parvenir à trouver le sommeil. Au moment de s'assoupir, le sang affluait à son cœur et le faisait palpiter jusqu'à l'étouffement. Tous les souvenirs qui se croisaient au fond de son cerveau, même ceux où d'ordinaire il puisait des consolations, lui semblaient lugubres et menaçants.

C'est le cœur qui revêt nos pensées de couleurs sombres ou joyeuses.

Aux prises avec des inquiétudes déchirantes, impuissant  à chasser des alarmes indéfinies, pour ainsi dire sans objet, sous l'empire d'une inspiration irrésistible, il se leva enfin et se résolut à chercher, dans les morsures d'une atmosphère glacée et dans le mouvement, un apaisement aux terreurs instinctives qui l'oppressaient.

Madeleine ne dormait pas non plus. Elle l'arrêta au passage, et lui dit :

« Où allez-vous ? une heure va bientôt sonner.

– Je ne puis dormir, j'étouffe, j'ai besoin d'air.

– Ignorez-vous qu'il fait très froid ?

– Mon corps brûle.

– Vous avez là une singulière fantaisie. Ne soyez du moins pas longtemps… »

Quoique glaciale, la nuit était splendide. On l'eût volontiers figurée par une belle et robuste femme, mais sans le manteau noir parsemé d'étoiles ; la lune teignait le manteau d'une couleur blanchâtre et uniforme. Derrière des nuages, comparables aux glaçons que charrie une rivière, elle déroulait aux yeux des arabesques fantastiques et changeantes. Ici, un voile marbré caressait son front et laissait deviner son disque comme à travers un verre trouble ; là, vous eussiez dit les pans noirs des murailles d'un château en ruine, masquant les lueurs de quelque lointain incendie ; plus loin, elle argentait les cimes d'une longue chaîne d'alpes vaporeuses ; parfois aussi, à voir tout à coup sa face écornée d'ans un cadre à bordure lumineuse, on songeait à un blême malade qui, un bandeau sur l'œil, promènerait ses regards ennuyés dans l'espace. Alors, sa lumière oblique projetait sur le pavé des rues les grandes ombres accidentées des maisons. Un moment après, le ciel couvert n'avait plus que d'épaisses ténèbres pour la ville.

Boutonné jusqu'au menton, le chapeau sur les yeux, les mains dans ses poches, Bénédict errait au hasard, comme une âme en peine. Çà et là, il ne laissait pas que d'être distrait par quelque détail imprévu. Le repos n'est pas moins chimérique que le vide. À peine sommeillons-nous que d'autres se lèvent.

Les nuits de nos villes, aussi bien que celles des champs, ne dorment jamais que d'un œil.

D'intervalle en intervalle, le bruit de ferraille, lourdement cadencé, d'une charrette, murmure au début, s'enflait jusqu'à emplir l'oreille, pour décroître graduellement et se perdre de même au loin.

Dans la vive clarté qu'une lanterne projetait à terre, il remarqua en passant la tête d'un chien décharné qui, l'attitude craintive, l'œil hagard, disputait les os d'un tas d'immondices au crochet d'un chiffonnier.

Cependant, de chaque côté de la rue, les hommes d'une patrouille, se suivant à la file, longeaient les maisons comme des ombres.

Tout à coup, des cris sourds, déchirants, terribles, semblaient sortir des entrailles de la terre. Un trouble indéfinissable saisissait l'âme. Qu'était-ce ? peut-être les plaintes d'une femme à la veille de connaître les joies de la maternité, ou encore celles d'un fou, en qui l'ombre détermine des accès qui ressemblent aux élans du remords.

Puis le coq, à un rayon de lune, croyant voir l'aube, poussait un cri éclatant ; puis c'était le chant plus discret de la caille derrière la vitre d'une croisée, ou encore les sauvages miaulements d'un chat.

Les horloges, de temps à autre, n'avaient garde d'oublier de jeter leur notes sonores à travers cette symphonie nocturne.

Bénédict suivit quelque temps deux noctambules avinés. Ils marchaient en chancelant, s'arrêtaient à chaque pas, et causaient bruyamment, à tort et à travers, de toutes choses : d'art, de science, d'humanité, du ciel et de la terre, des planètes, de l'amitié, de l'amour, des femmes. Ils parlaient sans s'entendre, chacun pour soi, le plus souvent tous deux en même temps.

Fatigué bientôt de leur bavardage, le jeune homme les outre-passa.

D'un pas plus irrésolu que celui de ces philosophes, il allait, il allait sans savoir où, insensible au froid, la poitrine toujours plus oppressée, l'âme toujours plus triste. En l'absence de tout parti pris, l'instinct le conduisait. Ce fut ainsi que, de détour en détour, à sa grande surprise, il se trouva tout à coup dans la rue Saint-Martin, au pied même de la maison du quincaillier.

Envahi par une curiosité soudaine, il traversa la chaussée, et, de bas en haut, parcourut la façade des yeux. Une lumière brillait encore à l'une des fenêtres du second. Son émotion fut vive en réfléchissant que la fenêtre éclairée devait être celle de la chambre d'Anaïs.

Comment n'était-elle pas encore couchée ? que faisait la pauvre fille à cette heure ? cherchait-elle dans la lecture des distractions à ses insomnies ? repassait-elle en elle-même les phases de sa vie douloureuse ? méditait-elle quelque projet sinistre ?

Tandis que le jeune homme, frissonnant, se souvenait des adieux de la veille, qu'il se rappelait la pâleur d'Anaïs, son air résolu, son calme sombre avec Madeleine, son exaltation surprenante avec lui, une ombre passa et repassa sur les rideaux de la fenêtre, et la lumière s'éteignit.

Il respira plus librement. La fatigue triomphait sans doute des douleurs de la jeune fille, et le sommeil allait peut-être lui procurer quelques instants d'oubli. S'accrochant à cette consolante hypothèse, Bénédict songeait à reprendre le chemin de son domicile....

Le bruit sec d'un pêne qu'on tire frappa son attention. Il se rejeta instinctivement en arrière, et s'effaça du mieux qu'il put le long de la muraille. Précisément la lune, éclairant les façades voisines, laissait dans une profonde obscurité l'endroit où il était.

Une étroite allée touchait au magasin de quincaillerie. La porte de cette allée s'ouvrit tout à coup. Une femme s'en échappa et tira vivement la porte derrière elle. Cette femme était Anaïs.

Bénédict n'en put douter à la silhouette, et il eut froid jusqu'au fond des os. Il se remit promptement. Une réflexion l'électrisa. C'était quelque chose de vraiment miraculeux, de providentiel, qu'il se trouvât là juste à cette heure. Tout ce qu'il y avait en lui de virilité et d'énergie fut décuplé soudainement par les périls dont la situation était pleine. Le but de la jeune fille n'était que trop évident. Bénédict devait s'attendre à une lutte avec elle, et il s'agissait de savoir qui, d'elle ou de lui, aurait le dessus. Or, surexcité à la fois par la pensée de la mère, par son amour pour la fille, par la compassion, par son esprit de justice et de dévouement, il se sentait dans les muscles et dans les facultés la puissance de dix Hercules.

Il voulait avec une passion et une violence qui ne pouvaient rencontrer d'obstacle.

Anaïs fit une pause de quelques secondes, regarda autour d'elle et prêta l'oreille. Sa seule attitude trahissait son agitation, sa fièvre, sa terreur. Tenant la gauche de la rue, côté que la lune éclairait, elle marcha soudainement dans la direction des quais.

Bénédict n'avait plus à délibérer ; vingt réflexions avaient traversé son cerveau comme des éclairs ; la conduite qu'il devait tenir ne faisait plus l'objet d'aucun doute dans son esprit. Se montrer à la jeune fille sur-le-champ ne pouvait être qu'une maladresse dangereuse. On s'exposait à lui inspirer des subterfuges, à lui entendre nier opiniâtrement son projet, à la décider simplement à en différer l'exécution. Rien alors ne serait difficile comme de la raisonner sur des intentions qu'elle affirmerait ne point avoir. Il fallait, en la prenant sur le fait, lui ôter jusqu'à la possibilité de recourir au mensonge. Le seul parti dont on pouvait attendre des conséquences radicales consistait à la surveiller sans qu'elle s'en doutât et à se tenir prêt à tout événement.

Bénédict, malgré le froid, n'hésita point à se déchausser. Il se trouvait dans un état dont il est presque impossible de rendre compte. Raisonnant avec une exactitude de géomètre, décidé à se rendre invisible, se sentant subitement doué de l'agilité d'un lièvre, de la souplesse d'une couleuvre, prêt à ramper comme celle-ci, à fendre le vent comme celui-là, il n'avait conscience ni de ses raisonnements, ni de ses actes. Il était en proie à une sorte d'exaltation fébrile, délirante, comparable à celle du soldat au milieu de la bataille, et peut-être aussi à celle du voleur dans l'exécution d'un mauvais coup. Les pieds nus, le chapeau rejeté en arrière, le nez au vent, retenant son souffle, noyé dans l'ombre, se collant le long des murs dont il suivait toutes les sinuosités et semblait faire partie, il avançait, ou mieux, il marchait en glissant comme un fantôme, l'œil rivé sur la jeune fille, réglant son pas sur le sien, la suivant comme l'aiguille suit un fer aimanté.

Au début, la démarche d'Anaïs fut timide, incertaine, inégale. Tous les dix pas elle s'arrêtait, regardait derrière elle, écoutait. Il semblait qu'elle eût peur d'être suivie. Elle reprenait sa marche, l'accélérait, puis la ralentissait, puis s'arrêtait de nouveau pour donner les mêmes signes d'inquiétude et de crainte.

Insensiblement elle cessa d'hésiter. À mesure qu'elle s'éloigna du point de départ, elle marcha d'un pas de plus en plus ferme, et avec une précipitation croissante.

Bénédict avait peine à la suivre. Il entendait le bruit de sa respiration oppressée ; il était lui-même hors d'haleine. Cette espèce de chasse à courre, au clair de lune, avait pour lui quelque chose à la fois de douloureux à l'excès, d'effrayant, de sinistre. L'illuminé, qui, des heures entières, tend son esprit vers un objet inerte, et prétend le faire mouvoir par la puissance de sa volonté, n'endure pas un supplice plus aigu, plus irritant, plus horrible.

Anaïs ne cessa de courir qu'un peu avant d'arriver au terme de sa course. La peur sembla la ressaisir. Elle recommença à marcher lentement, avec précaution, avec défiance , à plonger ses regards dans toutes les directions, à tendre l'oreille. Parvenue enfin au quai ; elle fit une halte dont elle profita pour sonder l'espace à droite, à gauche, en face.

Le vent enlevait de légers tourbillons de poussière ; l'eau bruissait sous les arches ; la solitude paraissait complète.

Prenant alors son élan, la jeune fille traversa obliquement la chaussée et gagna le côté droit du pont.

Bénédict s'élança sur ses traces avec la rapidité d'une flèche. Il se coucha à terre, et, s'aidant des pieds et des mains, rampa un instant derrière le coude du parapet.

D'épais nuages, d'ailleurs, voilaient la lune, et couvraient à propos les alentours de ténèbres.

Les deux jeunes gens n'étaient plus qu'à quelques pas l'un de l'autre. Attendre n'était plus permis. Anaïs escaladait le parapet avec une précipitation désespérée.

D'un bond, Bénédict fut debout ; d'un autre, auprès de la jeune fille.

Enlacée à l'improviste par les deux bras d'un homme dont elle ne soupçonnait pas la présence, la fille de Madeleine poussa un cri formidable et perdit connaissance.


XV – D'erreur en erreur.

Jamais Bénédict n'avait encore eu l'occasion de dépenser à la fois une si grande somme d'énergie. Les forces humaines ne suffisent que quelques secondes à une telle violence d'efforts, et cette violence avait duré près d'une demi-heure. Ses muscles se détendirent, et une indicible faiblesse pénétra tout son corps. Ce fut miracle s'il ne tomba pas en défaillance. Pliant sous son fardeau , suant à grosses gouttes, le cœur brisé par l'émotion, il se tint quelques instants dans l'attitude d'un homme foudroyé. Les exigences mêmes de son étrange situation le rappelèrent rapidement à lui.

Anaïs, pâle et froide, continuait d'offrir l'image de la mort. On ne pouvait se trop hâter de la secourir. Bénédict recommençait à réfléchir activement. Il fouillait son esprit dans tous les sens afin d'y trouver un parti, une décision. Sa sollicitude pour l'existence de la jeune fille étouffait en lui jusqu'à la crainte d'être surpris avec elle en cet endroit, à pareille heure. Il appelait de tous ses vœux la présence d'un passant quelconque, dont il se fût empressé d'implorer l'assistance. Mais ses vœux furent stériles ; aucun bruit, sinon celui d'un qui-vive lointain, ne vint frapper son oreille. Rassemblant toutes ses forces, et serrant Anaïs dans ses bras, il se résolut enfin à la transporter ainsi jusque chez lui.

La jeune fille rouvrit tout à coup les yeux. Elle se débarrassa sur-le-champ de l'étreinte qu'elle sentait, se dressa sur ses jambes, se retourna, et envisagea son sauveur avec une stupéfaction voisine de l'épouvante. Le lieu, l'heure, la vue de Bénédict lui rappelèrent tout en un clin d'œil. Elle baissa la tête et garda un silence morne.

Le jeune homme remit ses souliers sans la quitter des yeux. Il se redressa bientôt, et lui dit d'un ton en même temps doux et ferme :

« Je vous en prie, mademoiselle, veuillez prendre mon bras.

– Où prétendez-vous me conduire ? demanda Anaïs d'une voix éteinte.

– Où vous voudrez, repartit Bénédict ; l'important est de quitter cette place, de marcher, d'avoir l'air d'aller quelque part… »

La jeune fille obéit machinalement. Elle venait de recevoir une commotion capable de désorganiser le corps le plus robuste. Ni ses sens, ni ses facultés n'avaient encore repris leur équilibre. La fièvre ou le froid, et peut-être l'un et l'autre, la faisaient grelotter ; elle paraissait étourdie ou encore abîmée dans un rêve confus et pénible.

Bénédict, qui se sentait dans la tête et dans le cœur des ressources plus que suffisantes pour la réconcilier avec la vie, n'avait garde de rien brusquer. Il se renfermait dans un silence plein d'égards, et attendait patiemment qu'une occasion favorable se présentât d'entreprendre la guérison de cette âme malade et désespérée.

A la suite d'une traite assez longue, Anaïs, levant la tête avec vivacité, et remarquant le chemin qu'ils suivaient, s'écria du ton de l'effroi :

« Encore une fois, monsieur ! où me conduisez-vous ?

– Chez moi, mademoiselle », balbutia Bénédict avec hésitation.

Anaïs quitta brusquement le bras de son guide.

« C'est impossible, dit-elle, je n'irai pas ! »

À son accent, on devinait que l'exaltation commençait à fermenter de nouveau en elle ; Bénédict craignit de l'irriter en insistant.

« Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, dit-il avec douceur. Mais, pour l'amour de Dieu, reprenez mon bras, continuons notre chemin et causons.

– Taisons-nous ! repartit vivement Anaïs. Tout ce qu'on peut me dire, je me le suis dit. Vous essayeriez en vain de me faire changer de sentiment, cela ne peut plus être.

– Ainsi, vous l'avouez ! fit tristement Bénédict ; ce que vous n'avez pu faire à cette heure, vous êtes prête à le recommencer dès que je ne serai plus là ?... »

La jeune fille garda le silence ; Bénédict poursuivit :

« Que vous ayez des raisons, mademoiselle, et que ces raisons vous paraissent excellentes, c'est ce que je ne mets pas en doute. Reste à savoir si le chagrin et certains préjugés ne donnent pas à ces raisons une valeur et une portée qu'elles n'ont réellement pas.

– Oh ! je vous en prie, monsieur, s'écria Anaïs, n'ajoutez pas à mon désespoir en vous faisant juge de ce que moi seule je puis sentir et comprendre !

– Je me bornerai donc à soutenir avec une imperturbable conviction, dit le jeune homme énergiquement, qu'en aucun cas on n'a le droit d'attenter à sa vie, et que c'est un crime quand on est aimé comme vous l'êtes.

– Aimée comme je le suis ! fit la jeune fille stupéfaite… À part ma mère… et ma mère agonise… elle n'est déjà plus. De quoi me parlez-vous, monsieur ? Tenue aux quatre membres par des liens de fer, je suis sans relâche flagellée jusqu'au sang, mes blessures ne se comptent plus, un âcre poison ruisselle dans mes plaies, et les jours ne peuvent que multiplier mes tortures et en accroître la violence. Ma destinée est implacable ; aucune puissance humaine ne peut ni la conjurer, ni l'adoucir. Je n'attente pas à ma vie, je meurs de mes maux.

– Et moi, mademoiselle, dit Bénédict avec une énergie croissante, je vous répète que la douleur trouble votre entendement. Vous n'apercevez qu'une issue, la mort, pour échapper au martyre, et il en est mille.

– Vous raisonnez comme ceux qui me tuent ; laissezmoi ! »

Le jeune homme lui indiqua l'ombre qu'elle projetait sur le trottoir.

« Voyez, lui dit-il d'un ton résolu, je ne sortirai pas de cette ombre. »

Anaïs recula vivement. Une effervescence extraordinaire se manifesta dans sa voix et dans ses gestes.

« De quel droit ? s'écria-t-elle ; est-ce un défi ?... Vous ne me connaissez pas. Vous me sauverez de l'eau, je me jetterai par la fenêtre ; vous m'enfermerez, je m'étranglerai de mes mains ; vous m'attacherez, je me laisserai mourir de faim ; vous me nourrirez de force, je me tuerai par la pensée !... »

Cet accès de frénésie glaça Bénédict de terreur ; un instant il ne sut que dire.

« Revenez à vous, mademoiselle, balbutia-t-il enfin d'un accent suppliant et tendre. Ne sentez-vous pas que vous avez affaire à un ami, dont l'indiscrétion n'est que du dévouement ?

– Vous ne pouvez rien pour moi.

– Mais votre mère respire encore.

– Oui, comme râle un mourant. Ah ! mes pressentiments ne me trompent pas, c'en est fait d'elle, son heure est venue, et je ne sache pas qu'on puisse me contraindre à lui survivre.

– Non, mademoiselle, non, vous ne pouvez pas savoir ; nos pressentiments ne sont que des impressions maladives qui nous perdent, à cause précisément de l'importance que nous y attachons. Croyez-le bien, il n'est donné à personne de prévoir l'heure à laquelle mourra votre mère. Qui sait ? elle a peut-être encore de longs jours à vivre. Songez, dans ce cas, à l'impression que lui causerait la nouvelle du malheur que vous méditez. »

La résolution où était Anaïs n'avait pu naître et se développer que dans un esprit en proie aux plus graves désordres. Il fallait sans doute autre chose que des paroles dorées pour triompher d'un désespoir mortel et d'une défiance que de poignants souvenirs rendaient presque incurable.

« Les morts ne ressuscitent pas, monsieur, fit-elle en secouant la tête ; d'ailleurs, que prétendez-vous ? Tous les saints du ciel eussent succombé avant moi. La violence des faits m'écrase. J'ai quitté la maison de ma tante, je n'y rentrerai jamais, à moins qu'on ne m'attache, à moins qu'on ne m'y traîne !

– Et qui vous parle, mademoiselle, de vous ramener chez votre tante ? fit observer Bénédict.

– Chez vous, alors ? s'écria la jeune fille ; mais demain, où irai-je ?

– Demain, fit le jeune homme, vous continuerez de séjourner chez moi, près de votre mère.

– Vous n'y pensez pas, monsieur, repartit vivement Anaïs : de toutes les choses impossibles, celle-là est la plus impossible de toutes. »

Bénédict reprit courage. Il était parvenu à amener la jeune fille sur un terrain où il ne s'agissait plus que de la maintenir. D'un ton affectueux et pressant, il la conjura d'exposer franchement en quoi ce qu'il proposait blessait si fort le sens commun.

« Votre désintéressement, monsieur, exclut toute prudence, répliqua-t-elle. Par pitié pour moi, je le devine, vous n'hésiteriez pas à vous précipiter dans un gouffre. Mais il sera toujours au-dessus de mes forces d'accepter de tels sacrifices.

– Je ne vous comprends pas.

– Ma mère, monsieur, ne me faisait mystère de rien. Elle m'a confié les innombrables obligations qu'elle vous a. Votre admirable désintéressement n'a cessé de dépasser la mesure de vos ressources. N'écoutant que votre bon cœur, vous vous êtes imposé une charge ruineuse ; votre aisance a fait place à la gêne ; vous en êtes réduit non seulement à vivre de privations, mais encore à vous endetter. Les frais considérables d'une maladie vont encore ajouter à l'embarras de vos affaires. Je sais tout cela, monsieur, sans parler de ce que j'ignore, et vous vous étonnez du refus inflexible que j'oppose à vos offres ! »

Ces détails n'étaient malheureusement que trop vrais. Bénédict se souvint à propos de ce proverbe d'une valeur relative, comme la plupart des proverbes : Le mensonge qui sauve vaut mieux que la vérité qui nuit, et s'empressa de répondre :

« Mais il n'y a pas un mot de vrai dans ce que votre mère vous a dit, mademoiselle. Loin qu'elle m'ait ruiné, elle n'a pas discontinué de me rendre les plus grands services. Je ne croirai jamais pouvoir m'acquitter envers elle. Il est faux que je sois dans la gêne, que j'aie des dettes, que je vive de privations. C'est pour me servir auprès de vous, pour me gagner votre affection que Madeleine a dénaturé les faits. En me peignant faible, désintéressé, généreux jusqu'à l'imprévoyance et la sottise, elle s'est flattée de vous prévenir en ma faveur, quand elle me rendait simplement ridicule à vos yeux. Il semble que sa tendresse doive vous être fatale et à moi aussi. Désabusez-vous ; je ne suis pas encore écervelé au point de promettre plus que je ne puis tenir. Jamais ma situation n'a été plus prospère ; j'ai la certitude d'être avant peu chef d'atelier : je serai riche alors relativement. Vous voyez donc, mademoiselle, que votre objection n'est pas sérieuse… »

Anaïs n'écoutait qu'avec impatience ; cette lutte, évidemment, l'importunait.

« Tout cela est possible, monsieur, dit-elle. Je n'en persiste pas moins énergiquement dans mon refus.

– Prouvez-moi, du moins, ajouta le jeune homme, par quelque raison juste et forte, que vous n'agissez pas uniquement sous l'inspiration du chagrin et de la maladie.

– Sachez, monsieur, répondit fermement la jeune fille, que ma répugnance à recevoir désormais l'hospitalité est invincible. Ce sont même de véritables déchirements qui se font en moi à la seule expression de celle que vous m'offrez. Je vous l'ai déjà dit, vous ne pouvez rien pour moi, absolument rien ; j'ai le malheur de ne pouvoir répondre à vos sentiments, et j'aurais horreur de moi-même si j'étais capable de me prêter un seul instant à caresser des espérances qui ne se réaliseront jamais.

– Sans reproche, mademoiselle, vous m'appréciez mal ; je suis peu ouvert, peu communicatif : vous n'êtes pas forcée de me deviner. Il y a lieu de supposer que je suis quelque honnête trafiquant qui donne pour recevoir, qui ne songe qu'à un échange avantageux, voire usuraire ; qui médite de vous contraindre à subir un contrat auquel vous répugnez ; qui viendra un de ces jours réclamer impérieusement, brutalement, le prix de ses bienfaits ; ou encore quelque Narcisse langoureux qui vous mangera du regard, vous poursuivra de ses soupirs et aura toujours l'air de vous menacer de sa mort ou de mourir de la poitrine. Vous vous formez de moi l'une ou l'autre opinion et vous dites : « Plutôt mourir ! » Je le conçois ; à votre place j'en dirais tout autant ; seulement, vous vous méprenez ; si je ne suis pas absolument insensible, je suis du moins d'un tempérament fort calme, qui exclut les élans frénétiques de la passion. Laissez-moi vous le dire une première et dernière fois : il est bien vrai que je vous aime, que mon amour est profond, durable, exclusif ; mais il ne ressemble en rien à celui que j'ai vu dans beaucoup de livres : il emporte avec lui le dévouement le plus absolu. Vous ne m'aimez pas, mademoiselle, tout est dit. Je ne vous en parlerai jamais, ni des lèvres, ni même des yeux, j'en prends l'engagement formel ; et que je sois le dernier des misérables si je manque jamais à cet engagement. Et gardez-vous de craindre que je tombe dans la mélancolie, que je dépérisse de chagrin ou que je me tue de désespoir. J'estime qu'un homme doué de quelque virilité doit rougir de ces indignes faiblesses. De ce côté encore, vous le voyez, mademoiselle, votre objection n'est pas plus sérieuse… »

La jeune fille devenait pensive. Bénédict, quoi qu'elle en eût, ne laissait pas que de faire impression sur elle. Des lueurs d'espoir traversaient par-ci par-là le chaos de ses idées. Tout à l'heure, elle se sentait déjà saisie du froid de la mort ; actuellement une douce chaleur revenait graduellement dans ses veines. On eût dit d'un malheureux que sa grâce vient surprendre sur l'échafaud. Cependant son opiniâtreté et sa défiance étaient loin encore d'être vaincues.

« Ce que vous avez fait pour ma mère, répliqua-t-elle avec mélancolie. me pénètre toujours de la même surprise, de la même émotion, de la même reconnaissance. Dans l'état de nos mœurs, je sens tout ce que votre conduite a de rare et de généreux. Mais parce que, dans l'élan de votre générosité, vous avez eu pitié de la mère, s'ensuit- il que vous soyez tenu à vous charger aussi de la fille ? En supposant que le sacrifice ne soit pas au-dessus de vos forces, me supposez-vous assez peu digne, assez peu fière, assez méprisable, pour consentir à vivre de votre travail, et à troubler sans remords toute l'économie de votre existence ?

– Pour avoir une idée de ce que vous avez souffert, répondit Bénédict, il suffirait de vous entendre raisonner. Tout ce que vous dites porte l'empreinte de la défiance, de l'exagération, de l'erreur. Vous êtes plus calme : pesez bien mes raisons. C'est une affaire entendue, vous ne retournez plus chez votre tante ; je me charge de m'entendre avec elle. Par amour pour votre mère, vous ferez violence à votre orgueil et vous consentirez à venir chez moi vous installer auprès de son lit. Nous congédierons la garde dès aujourd'hui et vous la remplacerez. Vos soins, votre affection, votre dévouement produiront peut-être le résultat que vous n'attendez plus. En dépit des apparences et du docteur lui-même, je vous jure que, quant à moi, je n'ai jamais perdu l'espérance. Ce n'est pas tout : vous répugnez à recevoir de moi tout ce qui pourrait ressembler à un bienfait ou à un sacrifice. Je comprends votre répugnance. Nous séparerons très nettement nos intérêts. Il n'y aura entre nous rien de commun ; vous inscrirez sur un registre les sommes que je vous remettrai pour vos besoins. Vous saurez de la sorte le chiffre exact de la dette que vous contracterez envers moi. Il n'y a rien qui puisse blesser l'âme la plus délicate dans les avances que vous fait un ami, un frère. Vous pourrez ainsi vous acquitter rigoureusement plus tard. Je vous laisserai à cet égard toute la latitude possible, et je m'engage même à recevoir de vous, non seulement l'argent que je vous aurai prêté et celui que vous me supposerez dû par Madeleine, mais encore l'intérêt de cet argent. Grâce à ces petites conventions, vous serez tout à fait à votre aise. Mieux que cela, je vous ferai des reçus motivés, afin qu'en cas de bruits calomnieux, vous soyez en mesure de répondre : « Ce n'étaient que des avances ; je me suis acquittée ; voilà mes reçus. »

– Hélas ! monsieur, dit Anaïs que l'attendrissement gagnait, vos bonnes paroles ne sont-elles pas clairement illusoires ? Qu'importe que, pour ménager ma susceptibilité, vous me laissiez la faculté de m'acquitter envers vous, si j'ai la certitude d'être toujours hors d'état de pouvoir le faire ?

– Eh bien, encore ici, mademoiselle, vous vous trompez. Je me fais fort de vous mettre à même de payer intégralement toutes vos dettes. Votre tante n'a pas cessé de conspirer à faire la solitude autour de vous. Grâce à son système de calomnies, toutes les carrières, même les plus humbles, vous ont été fermées. Mais l'influence de votre tante Euphrasie ne s'étend pas au delà du cercle de son entourage. Du moment où vous ne vivrez plus chez elle, vous n'aurez plus à craindre d'être en butte à des mensonges et à des préventions iniques. Vous commencerez de vivre réellement à nouveau. Mon patron est un commerçant considérable, que ses affaires mettent en relation avec une multitude de personnes. Son affection pour moi n'a d'égale que son estime. Je prétends, par la manière dont je lui parlerai, qu'il fasse de votre affaire son affaire personnelle. Je suis convaincu qu'il s'occupera activement de vous et qu'il ne tardera pas à vous trouver une place avantageuse. Le reste dépendra entièrement de vous. Que votre confiance soit imperturbable. Vous serez libre alors de faire des économies, de me rembourser peu à peu mes avances, capital et intérêts ; de vous libérer enfin complètement, et même d'épargner à Madeleine les ennuis de vivre dans la dépendance d'un étranger.... »

Anaïs, jusqu'alors insensible, pleurait maintenant à chaudes larmes.

« Tout cela serait possible, monsieur ? dit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots. N'est-ce pas trop beau ? Ce que vous en dites, n'est-ce pas tout uniment pour me donner du courage ? Ah ! monsieur, ce serait vraiment ressusciter d'entre les morts !

– Tout cela, mademoiselle, c'est de l'arithmétique. Je n'exagère ni n'atténue rien. Sachez qu'il m'a suffi de vous voir une seule fois aux prises avec votre tante, pour vous comprendre pleinement, pour deviner toutes vos douleurs. Je n'ai pas cessé, à dater de ce jour, de craindre les mauvais effets d'un désespoir trop fondé. Mes craintes sont devenues un horrible pressentiment qui m'a obsédé sans relâche. C'est à ce pressentiment, à cette pénétration instinctive, que vous devez attribuer le miracle de ma présence ici. Déjà hier soir, au moment où je me suis trouvé seul avec vous sur le palier, j'ai été sur le point de vous arrêter, et de vous dire tout ce que je viens de vous dire à présent. Une sotte timidité, peut-être aussi une vague crainte de paraître ridicule, m'ont retenu. Mais après tout cela, comme vous voyez, il m'était bien permis, sans vous offenser, de soutenir que, par suite de vos profondes et incessantes douleurs, votre caractère, vos organes, votre jugement, votre esprit, tout en vous était profondément altéré. Vos yeux, vos oreilles, votre intelligence, votre âme vous trompaient. L'objet le plus inoffensif vous apparaissait comme un monstre redoutable ; votre ombre vous faisait peur, votre cœur serré n'envoyait à votre cerveau que des images lugubres ; et là où il n'y avait qu'un fossé, vous aperceviez un gouffre. Il était temps. Une seconde de plus, et vous augmentiez le nombre des victimes de leurs rêves et des fantômes de leur imagination. Voyez maintenant. Je suppose, et c'est pour moi une solide espérance, que Madeleine, sous l'influence de vos soins et de votre tendresse, aille de mieux en mieux et se rétablisse ; que vous soyez placée avantageusement, que vous viviez sinon heureuse, du moins tranquille, que vous ayez en outre la joie et la consolation de pouvoir aider votre mère, quel jugement porterez-vous sur votre tentative d'aujourd'hui ? De quelle horreur ne serez-vous pas pénétrée au souvenir de votre exécrable projet ? Dans quelle confusion vous plongera l'idée qu'on puisse à ce point s'égarer ! Que penserez-vous de la faiblesse de notre esprit ? Se peut-il que vous ne frémissiez déjà à la seule idée des erreurs où cette faiblesse peut nous induire ? Dans quelle défiance ne devrez-vous pas être à l'avenir de vos sens, de vos impressions, de votre raison, de votre jugement ?

– De grâce, monsieur, interrompit Anaïs, qui pleurait toujours, épargnez-moi ! Ma confusion est grande, en effet. Je serai sur mes gardes, je vous le jure.. Pourvu que ma mère vive !

– Elle vivra, mademoiselle, espérez-le ! Mais ne perdons plus de temps. Essuyez vos yeux et partons. Il fait froid.

– Rentrer à cette heure ! Que va dire ma mère ?

– Un rien vous embarrasse. J'ai la clef de sa chambre. Je vais vous y conduire sans qu'elle s'en aperçoive. Vous tâcherez de prendre quelque repos. Vers neuf heures, vous descendrez sans bruit, et vous ferez semblant de venir de chez votre tante. Vous avouerez que vous vous êtes enfuie à la suite d'une querelle, que vous n'y pouviez plus tenir, et que vous êtes décidée à n'y jamais remettre les pieds.

– Après ce que je disais précisément hier soir !

– Votre tante Euphrasie, Madeleine le sait, a l'humeur fort variable. Les bonnes résolutions que vous lui avez attribuées peuvent déjà s'être envolées. Votre mère sera beaucoup moins surprise que vous ne l'imaginez. Ne m'a-t-elle pas déjà avoué qu'elle craignait bien que vous ne fussiez dupe d'une illusion ? D'ailleurs, je serai là, je vous soutiendrai. Madeleine, au fond, ne demande pas mieux que de vous avoir auprès d'elle. Au pis aller, je ne manquerais pas d'arguments pour vaincre son obstination… »


XVI – Le trésor.

Bénédict, dominé exclusivement par la pensée de sauver la fille de Madeleine, se fût parjuré vingt fois pour y parvenir. Déjà dans la gêne, au moment où la vieille femme était tombée malade, il s'était vu depuis dans l'obligation de grossir chaque jour davantage le chiffre de ses dettes. Finalement, après avoir successivement mis en gage tout ce qui chez lui valait quelque chose, il en avait été réduit à demander des avances à son patron. À cette heure, il achevait d'épuiser la ressource des expédients. C'était donc au plus haut degré des embarras d'argent, quand la détresse le pressait de toutes parts, quand l'inquiétude le rongeait, quand il se sentait impuissant à répondre du lendemain, quand le découragement s'emparait de lui, qu'il faisait parade d'aisance, qu'il vantait sa prospérité, qu'il se chargeait de la tutelle d'Anaïs, qu'il lui offrait l'hospitalité, qu'il la berçait d'éblouissantes promesses. Mais, encore une fois, que n'eût-il pas fait, que n'eût-il pas dit et promis pour arracher la jeune fille à la mort ?

Tout heureux du résultat, il ne songeait déjà plus qu'à faire face à des difficultés qui menaçaient de le rendre illusoire. Il lui vint à l'esprit de s'ouvrir à Madeleine. Celle-ci affirmait avoir passé une nuit excellente et se sentir beaucoup mieux. La pensée qu'elle ne s'était laissée mourir de faim que pour réaliser des économies avait, d'intervalle en intervalle, préoccupé Bénédict. Il était naturel que cette pensée se ressaisît de lui à une heure où, se noyant, il ne savait à quelle branche s'accrocher. Toutefois, il n'était pas tellement sûr de son fait, qu'il ne craignît encore, par la peinture de son dénuement, d'affliger la vieille femme en pure perte. Tandis qu'il hésitait, Anaïs se présenta tout à coup, et joua en rougissant la petite comédie convenue. Le désappointement de sa mère fut extrême.

« Tu ne veux plus retourner chez ta tante ?... dit-elle ; où iras tu ? »

Le jeune homme intervint. Sa fermeté leva tous les obstacles. Il fut convenu qu'Anaïs remplacerait provisoirement la garde, que la mère et la fille vivraient en commun, qu'elles coucheraient l'une près de l'autre et que Bénédict, par convenance, occuperait, jusqu'à nouvel ordre, le cabinet de Madeleine. Cependant, Bénédict verrait son patron, l'entretiendrait d'Anaïs, et le presserait de s'employer à lui trouver une place convenable. Ce ne fut pas, bien entendu, sans renouveler ses doléances habituelles sur la prodigalité et l'imprévoyance que la vieille femme consentit à ces petits arrangements.

Le jour même, Bénédict, accompagné d'un commissionnaire, se rendit chez Euphrasie Lorin. Il ne réussit qu'avec peine, à force de sang-froid et de modération, à éviter la scène violente qu'il redoutait. Euphrasie, en apprenant la disparition de sa nièce, avait supposé sur-le-champ un enlèvement concerté. Elle le déclara brutalement au jeune homme. Celui-ci parvint à refouler au fond de lui-même l'indignation que lui causait cette supposition injurieuse. Il répliqua que la jeune fille, comprenant enfin tout ce que son séjour prolongé chez des parents qu'elle gênait avait d'incompatible avec la bienséance, s'était réfugiée auprès de sa mère pour ne plus s'en séparer.

« Cela est fort bien, monsieur, dit Euphrasie avec surprise. Mais où prendront-elles de l'argent ?

– Rassurez-vous, madame, j'y aviserai.

– Je ne suis plus de la première jeunesse, monsieur, dit Mme Lorin en secouant la tête d'un air de fausse compassion. L'âge et l'expérience m'autorisent à vous parler sans détours. Ne vous offensez pas si je me permets de vous donner des conseils. D'ailleurs, mon devoir d'honnête femme est de vous prévenir. Prenez garde ! défiez-vous ! Vous ne les connaissez pas. Vous serez victime de leur voracité et de leur ingratitude. Tout votre avoir ne suffira pas à rassasier ces avides sangsues… »

Bénédict dédaigna de répondre à ces banales indignités. Il réclama poliment les effets de la jeune fille.

« En vérité, monsieur, fit Euphrasie d'un air hésitant, je ne sais si je dois. Madeleine est sujette à caution. Elle n'a qu'à vendre les effets de sa fille, il faudra donc que je lui en rachète d'autres ? Je ne puis rien faire sans le conseil de famille. Vous pouvez d'ailleurs vous lasser et vous repentir. Il est peut-être sage, dans votre intérêt, de vous laisser le temps de la réflexion.

– Mlle Anaïs, madame, repartit froidement le jeune homme, est majeure et, partant, maîtresse d'elle-même. Je vous ferai observer que le conseil de famille n'a plus aucun droit de contrôle ni sur elle ni sur ses résolutions. Elle m'a chargé de vous redemander les objets qui lui appartiennent. Vous pouvez les garder ou les lui rendre. Vous êtes d'autant plus libre, madame, qu'elle m'a assuré ne vouloir rien tenir que de votre bienveillance et de votre justice. »

Mme Lorin donna l'ordre de descendre les malles de sa nièce. Cependant elle entreprit encore une fois de se vanter, de faire l'éloge de sa patience, de son désintéressement, de sa générosité, de noircir la mère et la fille, et finalement de circonvenir Bénédict par d'adroites flatteries.

Bénédict resta silencieux et impassible. Il attendit patiemment que le commissionnaire fût chargé et coupa court à l'intarissable et venimeuse loquacité de Mme Euphrasie en saluant et en se retirant.

Une légère amélioration s'était effectivement déclarée dans l'état de Madeleine. La présence de sa fille sembla encore favoriser cette heureuse réaction. C'en fut assez pour ranimer le zèle du jeune docteur. Il vint de nouveau presque chaque jour. L'espérance, qui le ressaisit, se fortifia graduellement, et même si rapidement qu'il crut bientôt pouvoir répondre du rétablissement de la malade, à la condition toutefois qu'une imprudence, en occasionnant quelque rechute, ne vînt pas contrarier les progrès de cette véritable résurrection.

La vie actuelle d'Anaïs, si peu semblable à celle qu'elle avait menée jusqu'alors, produisait sensiblement sur son âme, sur son caractère, sur ses facultés, sur son organisation, des effets salutaires et surprenants. Ces assurances sur la santé de sa mère achevèrent de la métamorphoser ; elle changea au point de ne plus être reconnaissable ; ses traits reprirent l'expression du calme ; son front, ses yeux respirèrent la sérénité ; la fraîcheur reparut sur ses joues. Et ces charmes tout nouveaux de son extérieur ne furent que secondaires, comparés à son égalité d'humeur, à son caractère enjoué, à l'inépuisable tendresse qui était en elle. Finalement, il eût été difficile d'imaginer une femme plus jolie, plus aimable, plus séduisante.

Madeleine ne pouvait se lasser de la regarder. La mère et la fille vivaient au milieu d'une sécurité profonde ; animées des mêmes espérances, pénétrées des mêmes joies, elles passaient leurs journées à élaborer de beaux projets pour l'avenir. Éclairée mieux encore par ses propres sentiments que par ce que lui disait sa mère, Anaïs commençait à comprendre, à apprécier Bénédict, et, à mesure qu'elle entrait plus avant dans cette connaissance, elle sentait son estime pour lui grandir et se tourner presque en admiration.

Chose à noter, heureux du bonheur de la fille, Bénédict, était choqué de celui de la mère. Avec Anaïs, il était de plus en plus affable et prévenant ; avec Madeleine, il prenait un ton toujours plus maussade, toujours plus bourru, et il semblait à chaque instant, à son air refrogné, qu'il allât perdre patience et se fâcher. Devant la jeune fille, il s'efforçait de dissimuler ses tourments sous une apparence de gaieté ; devant la vieille femme, il négligeait de se contraindre, et laissait voir sur son visage toute sa tristesse et toutes ses inquiétudes. Ce qui l'exaspérait c'était que cette mauvaise humeur ne faisait nulle impression sur Madeleine. Elle semblait ne rien voir, ne rien comprendre ; loin de s'émouvoir des signes de chagrin qu'il donnait, elle se plaisait à l'en railler et à afficher la plus parfaite insouciance et le plus profond contentement.

Anselme était là. Bénédict se sentait impuissant à maîtriser son désespoir. Il quitta brusquement la mère et la fille, et s'enferma avec son ami dans la seconde chambre, sous le prétexte de causer en fumant. Les deux amis restèrent quelques instants silencieux. Anselme questionna enfin Bénédict, et lui demanda d'où venait qu'il avait cet air sombre. Bénédict n'attendait que cette invitation pour s'ouvrir à son ami et lui confier ses alarmes.

« Tel que vous me voyez, mon cher, répondit-il à mi-voix, j'épuise vainement mes forces à sortir de l'abîme sans fond et sans issue où je suis. Ma ruine est complète, et mon avenir compromis, peut-être à jamais. Le fardeau dont je me suis chargé m'écrase décidément. Je ne sais plus que faire. Je suis criblé de dettes, et mes créanciers, à bout de patience, menacent de me poursuivre l'épée dans les reins. Non content de cela, j'ai escompté mon travail futur, je n'ai pas discontinué de demander des avances à mon patron ; à l'heure qu'il est, je lui dois plus de trois cents francs, et je sens qu'il ne m'est plus permis de compter sur cette ressource. Enfin je n'ai plus rien à mettre en gage. Ma situation est horrible. Elle ne peut pas durer huit jours de plus ainsi.

– Ne vous ai-je pas prévenu ? repartit Anselme.

– Pouvais-je faire autrement ? d'ailleurs, je n'ai point de repentir. Ce que j'ai fait, je le ferais encore. Je suis même bien résolu à ne pas reculer, à redoubler d'énergie pour suffire à ma tâche. C'est pour moi une douce consolation d'avoir sauvé Anaïs, de lui avoir rendu le repos, de la voir heureuse. Sans Madeleine, je ne soufflerais mot. Mais cette vieille femme a le privilège de soulever en moi une irritation perpétuelle, de m'exaspérer. On ne peut mettre en doute sa sagacité, sa pénétration. Elle sait ce que je dois, ce que je gagne, ce que je dépense. Aucun des embarras de ma position ne peut lui être inconnu. Cependant étudiez- la ; contrairement à son habitude, elle marque une sécurité croissante, elle boit, mange, dort, cause, rit, et nargue ma tristesse loin de s'en affliger.

– Que voulez-vous que fasse la pauvre femme ? fit observer Anselme. Elle s'est assez longtemps gendarmée contre votre héroïsme de désintéressement !

– La pauvre femme, en vérité ! répliqua Bénédict avec aigreur. Votre bienveillance me surprend. Croyez-vous que je m'amuserais à récriminer si je n'avais sujet de le faire ?. Rappelez-vous les doutes que vous m'avez entendu exprimer sur sa probité. Je n'osais rien affirmer, et pourtant j'avais une certitude. Les circonstances me contraignent à parler. Madeleine n'est pas ce que vous semblez croire ; elle n'a pas cessé de m'exploiter, de me gruger, de prélever une dîme sur toutes les dépenses. En attendant elle ne se nourrissait pas ; elle se privait de tout. Que faisait-elle de ses rapines ? Aujourd'hui ma conviction est imperturbable, cette vieille femme est d'une avarice qui dépasse toutes les bornes. La crainte de l'avenir est sa maladie. Sous l'empire de cette crainte, elle n'a songé, en me pillant, qu'à grossir un trésor inutile. Soyez certain que ce trésor repose au fond de quelque tiroir, et c'est ce qui cause ma fureur. Comment ! elle sait que j'ai des dettes, que je m'épuise dans le travail, que je dépense pour elle et sa fille plus en une semaine que je ne gagne dans un mois ; elle doit infailliblement connaître ma détresse, mes inquiétudes, mes tortures, et elle vit sans inquiétude de rien, comme un rat dans son fromage, quand elle ne m'assomme pas par-dessus le marché de sa joie insultante ! Mieux que cela, mon cher : tout récemment j'ai dû faire disparaître ma pendule de la chambre où elle couche. J'ai supposé que cette pendule avait besoin d'une réparation. Madeleine l'a cru ou a feint de le croire ; elle m'a regardé d'un air goguenard en disant : « Tâchez du moins que l'horloger ne vous la rende pas en plus mauvais état qu'elle n'est. » N'est-ce pas trop fort ? Tenez, je vous le dis, je ne suis plus maître de moi, et, si je la savais seule, je courrais sur l'heure lui exprimer toute mon indignation !

– Ne vous en déplaise, mon cher ami, reprit Anselme, je suis loin de partager vos sentiments. Vous ne vous fondez toujours que sur des probabilités. Je vous ai d'ailleurs entendu tant de fois dans une même journée vous exprimer contradictoirement sur Madeleine que je ne serais nullement surpris si vous pensiez ce soir tout autrement qu'à cette heure. Vous n'êtes pourtant pas d'un caractère irrésolu. Mais la misère aigrit, trouble l'entendement, rend soupçonneux et injuste. Prenez garde de vous abandonner à une colère dont vous pourriez vous repentir, et de prendre des visions pour des réalités.

– Eh bien, dit tout à coup Bénédict, je suis résolu à sortir d'incertitude.

– Comment ?

– Je couche dans le cabinet de Madeleine. Là sont tous ses effets ; là doit être son trésor, si elle en a un. À voir ses meubles, je juge qu'ils ferment mal. Seul, j'ai toujours reculé devant des perquisitions ; avec un complice je serai plus hardi. Venez !

– De la prudence, fit encore Anselme.

– Venez, venez, répéta Bénédict en se levant. Que je cesse de douter, que je sache une fois pour toutes à quoi m'en tenir sur cette vieille femme ! »

Les deux amis rentrèrent dans la chambre à coucher. Madeleine précisément exprima le désir de goûter d'un mets encore rare. Bénédict crut avoir mal entendu ; il la pria de répéter sa demande, ce qu'elle fit volontiers, non seulement d'une voix claire, mais encore d'un air souriant et malicieux. Le jeune homme semblait atterré. Après un moment d'indécision, il se dirigea vers la porte.

« Je vais vous apporter cela, dit-il. Venez, Anselme… »

Les deux jeunes gens sortirent. Au lieu de descendre, ils escaladèrent sans bruit l'escalier qui conduisait à la chambre de Madeleine.

« Ne remarquez-vous pas, ma mère, dit Anaïs sans lever les yeux, combien M.Bénédict devient triste depuis quelque temps ?

– Ho ! ho ! je sais pourquoi.

– Ne serait-ce pas l'effet du repentir ? Vous et moi, chère mère, devons être pour lui une lourde charge.

– Sois sûre que ce n'est pas là ce qui le préoccupe… »

En ce moment, les yeux d'Anaïs rencontrèrent ceux de sa mère. Sous le regard pénétrant de Madeleine, la jeune fille devint toute rouge. Bénédict avait rigoureusementtenu sa promesse. Pas une seule fois, depuis qu'ils vivaient l'un près de l'autre, il ne lui avait parlé d'amour ni des lèvres, ni des yeux. Il était poli, prévenant, merveilleusement  adroit à ménager son ombrageuse susceptibilité ; mais c'était tout. Rien, dans ce qu'il disait, ne laissait deviner de la tendresse, et la parfaite aisance de ses manières excluait même toute idée de trouble intérieur. La jeune fille, à son insu, s'inquiétait de cette réserve. Elle tombait par instant dans la mélancolie. À peine entendait-elle parler de Bénédict qu'elle devenait attentive, que ses yeux brillaient, que la joie s'épanouissait sur sa figure. Insensiblement, en présence du jeune homme, elle cessait d'être maîtresse d'elle-même, elle était gauche, mal à l'aise, elle tremblait, elle balbutiait. Évidemment, il se passait en elle des choses singulières qui n'échappaient point à l'œil de la pénétrante vieille.

« Le pauvre garçon, reprit celle-ci, ne le sens-tu pas ? souffre de ton indifférence.

– Et moi, je n'en crois rien, repartit Anaïs d'une voix mal assurée. Il en a heureusement pris son parti : lui et moi nous ne nous convenons nullement.

– En vérité ! fit Madeleine ironiquement.

– Ah ! ajouta la jeune fille avec un gros soupir, je suis bien près de croire que je ne suis pas digne de lui… »

La mère embrassa sa fille avec effusion.

Cependant Anselme et Bénédict s'enfermaient dans la chambre de Madeleine. Cette chambre était meublée d'un méchant lit en bois peint, d'une vieille commode en noyer, d'une table chancelante, de deux chaises en paille, d'une armoire vermoulue, de quelques ustensiles de cuisine et d'un grand coffre à couvercle bombé sur le fond bleu duquel s'épanouissaient des oiseaux et des arabesques jaunes. Les tiroirs de la commode, l'armoire, le coffre fermaient à clef.

« Commençons par la commode, » dit Bénédict.

Il s'était muni d'un trousseau de clefs qu'il essaya les unes après les autres. Impatienté de son peu de succès, il fit sauter successivement, à l'aide d'un couteau, le pène des deux serrures. Le premier tiroir ne contenait que du linge ; dans le second, il découvrit, enveloppé d'un papier de soie, le coffret qu'il avait offert à Anaïs ; mais ni dans l'un ni dans l'autre, il ne trouva trace d'argent. Il passa à l'armoire qu'il ouvrit par le même procédé. À la vue de vieilles hardes et de loques pliées et rangées soigneusement sur les tablettes, il se sentit gagné par la honte. Restait le coffre en bois peint. Il balança à le forcer. Déjà plus calme, il redoutait actuellement d'avoir commis, en pure perte, un monstrueux abus de pouvoir. Ébranlé encore par les remontrances de son ami, qui l'engageait à ne pas pousser ses recherches plus loin, il se disposait enfin à s'en aller. Il s'arrêta sur le seuil et revint vivement sur ses pas.

« J'en ai trop fait pour ne pas aller jusqu'au bout, dit-il. Je veux en avoir le cœur net. »

Il força le coffre comme il avait forcé la commode et l'armoire. Avec des gestes fébriles, il le vida entièrement.

« Ah ! » fit il en se redressant d'un bond.

Il avait à la main un sac pesant qui rendait un son métallique. La surprise d'Anselme ne fut pas moins profonde que celle de son ami. Bénédict, les mains tremblantes, la sueur au front, les yeux troubles, délia le sac et en versa le contenu sur la table. La stupeur des deux amis redoubla. Ils avaient sous les yeux un fouillis de centimes, de sous, de monnaies blanches, de pièces de cinq francs, de pièces d'or et de billets de banque, qui constituaientun véritable trésor.

« Vous le voyez ! que vous disais-je ? » s'écria Bénédict qui, dans son triomphe, ne respirait qu'avec peine.

Après un moment donné à leur mutuelle émotion, ils s'assirent et songèrent à l'inventaire du trésor. Ils mirent les billets à part, séparèrent l'argent du cuivre, l'or de l'argent, firent des lots et comptèrent. Il y avait quatre billets de banque de cent francs, seize pièces d'or, dont six de quarante et dix de vingt francs, cinquante pièces de cinq francs, cent et quelques francs de monnaie blanche et environ huit ou dix en monnaie de billon. Le total qu'ils firent ensuite montait à la somme énorme de douze cent quarante francs et quelques centimes.

« Eh bien, qu'en dites-vous ? demanda tout à coup Bénédict, dont les yeux étincelaient d'un plaisir amer. Êtes-vous suffisamment édifié ? Que penser de cette femme ? Sa scélératesse est-elle assez notoire ? Elle se tuait à force de privations, elle laissait sa fille mourir à la peine, à moi-même elle m'imposait des jeûnes ; encore aujourd'hui, après m'avoir indignement volé, elle me livre à tous les supplices du dénuement. N'est-ce pas infâme ? Oh ! qu'est-ce qui me retient ?

– Calmez-vous, mon cher, dit Anselme à qui cette exaltation croissante faisait craindre un éclat.

– C'est aussi trop fort ! continua Bénédict. La sueur m'en vient au front ! Quelle trouvaille ! L'étrange chose, avouez-le ! Il me semble que je rêve ! Ne suis-je pas endormi ? C'est à en perdre la raison ! Quoi ! est-ce possible ? Douze cent quarante francs se rouillent ici, tandis qu'en bas prospère la misère ! tandis qu'en bas, demain, le nécessaire manquera ! Ne comprenez-vous pas ma colère et mon indignation ? Voyons, parlez, à ma place, que feriez-vous ?

– À votre place, repartit Anselme, je ne me ferais aucun scrupule, je mettrais la main sur le magot, je rembourserais mon patron, je payerais mes dettes, et j'attendrais paisiblement que la vieille avare se rétablisse… »

Bénédict réfléchit un instant.

« Non, non, fit-il enfin, je ne suivrai pas votre conseil, il est détestable, il troublerait ma conscience. Il se peut d'ailleurs que, dans cette somme, il y ait de l'argent qui lui appartienne. J'attendrai… »

Ce disant, Bénédict remettait le sac dans l'état où il l'avait trouvé.

« Mais qu'allez-vous faire ? demanda Anselme.

– L'impossible avant de me résoudre à me brûler les doigts à cet argent. J'attendrai que Madeleine soit assez forte pour m'entendre, car je me propose de lui dire brutalement son fait. Je la connais enfin, elle ne peut plus m'en imposer. Oh ! tout mon sang bouillonne à l'idée que j'ai été perpétuellement dupe d'une comédie d'affection !… »


XVII – Amour.

Pendant ce temps-là, la haine continuait de travailler le cœur de la tante Euphrasie. Quelque chose lui manquait en l'absence de sa nièce. Ne pouvant plus la martyriser, elle la calomniait. À l'entendre, Anaïs ne s'était échappée d'une maison honorable que pour soustraire sa mauvaise conduite au contrôle de sa tante et s'abandonner librement au libertinage. Il ne fallait pas aller bien loin pour en avoir la preuve. Du consentement et sous les yeux d'une mère infâme, la jeune fille vivait ouvertement avec un ouvrier. À force de répéter cette fable, Mme Lorin finissait par y croire. Elle savait lui prêter tous les caractères de la vraisemblance. Parmi les clients, les parents, les amis du quincaillier se trouvaient nombre de gens crédules qui s'empressaient de colporter l'histoire et de la répandre au loin.

Madeleine en eut connaissance jusque dans les moindres détails. Le plus jeune des commis de Mme Lorin, celui qu'on appelait le petit Monhomme, avait pour Anaïs une affection qui ne s'était jamais démentie. Il venait la voir chaque dimanche quelques instants en cachette. Madeleine, fort curieuse d'ailleurs, le confessa adroitement, un jour où Anaïs était sortie, et apprit, de la sorte, toutes les calomnies que débitait sa belle-soeur. La pauvre vieille, quoique de longue date habituée aux manoeuvres d'Euphrasie, ne l'eût pourtant jamais crue capable de si audacieux mensonges, Elle en eut un violent chagrin. Son plan fut bientôt fait. Dans la persuasion qu'on ne pourrait jamais trop vite mettre la réputation de sa fille à l'abri de bruits pareils et enlever tout prétexte à la malveillance, elle se résolut surle-champ à hâter un dénouement auquel elle ne prévoyait plus d'obstacles sérieux.

Sa vie ne courait plus aucun danger ; elle reprenait sensiblement des forces, et le médecin lui présageait une santé de fer. Anaïs était assise auprès d'elle. Bénédict, pâle de fatigues et d'inquiétudes, se tenait non loin sur une chaise. C'était un jour de fête, dans l'après-midi. Les deux jeunes gens étaient muets et semblaient rêver. Madeleine portait alternativement sur eux des regards remplis de tendresse.

« Ah ! çà, mes enfants, dit-elle tout à coup, à quoi songez- vous ? »

Anaïs et Bénédict tressaillirent.

« Vous êtes beaux et bons tous les deux, poursuivit la vieille femme, tous les deux vous avez de la sensibilité et de l'esprit, et vous restez-là à vous regarder comme des chiens de faïence. N'avez-vous donc rien à vous dire ? »

Madeleine alla directement contre son but, elle accrut la gêne de sa fille et celle de Bénédict, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête. Sans s'inquiéter de cela, elle reprit :

« L'un et l'autre, vous m'aimez également ; l'un et l'autre, n'est-il pas vrai, vous désirez avec une même impatience de me voir rétablie ? Vous avez pourtant à votre disposition un moyen bien simple de hâter ma convalescence et de réchauffer mon vieux sang. »

Les deux jeunes gens ne bougèrent ni ne répondirent.

« Voyons, ma fille, voyons, mon garçon, ajouta Madeleine d'une voix tendre et pressante, approchez-vous ; donnez- moi votre main, que je les mette l'une dans l'autre… »

Anaïs obéit timidement ; Bénédict, au contraire, se roidit. Il quitta sa chaise, croisa les bras et regarda la vieille femme d'un air farouche.

« Quelles sont vos intentions ? demanda-t-il d'un ton brusque. Violenter votre fille ! C'est ce que je ne souffrirai pas. J'entends et je prétends que vous laissiez Mlle Anaïs tranquille !

– Eh bien, par exemple, voilà du nouveau ! fit la mère en exagérant sa surprise jusqu'au comique. Comment ! tu te permets de m'imposer silence ; tu as la prétention de m'empêcher de causer avec ma fille ?

– Vous pouvez causer tant que vous voudrez, repartit Bénédict. Ce que je ne veux pas c'est que vous vous mêliez de mes sentiments, que vous me prêtiez des intentions qui sont loin de ma pensée, et que vous importuniez votre fille à cause de moi.

– D'abord, je ne te parle pas, dit Madeleine ; je m'adresse à ma fille ; c'est à elle de me répondre. Elle m'aime, elle veut que je vive, que je vive contente. Aurait-elle bien le cœur de me refuser un petit sacrifice ? Fais-lui honte, chère Anaïs ; défends-moi, apprends-lui qu'il a tort… »

Pour toute réponse, la jeune fille se jeta au cou de sa mère et la tint étroitement embrassée.

« Est-ce assez clair ? s'écria Bénédict ; vous affligez votre fille, vous l'impatientez, elle vous demande grâce. Une fois pour toutes, je vous prie de ne plus jamais parler de cela, et si vous ne tenez pas à me désobliger, vous changerez tout de suite de conversation.

– Je me moque pas mal de te désobliger, dit la vieille femme en se débarrassant de l'étreinte d'Anaïs et en regardant Bénédict. Tais-toi ! Est-ce que ma fille n'a pas une langue ? Est-ce qu'elle a besoin d'interprète ? C'est toi qui l'ennuies en parlant à sa place. »

Anaïs semblait ne plus avoir la tête à elle ; son cœur battait avec violence ; quelques larmes brillaient dans ses yeux, et ses efforts pour cacher son émotion la faisaient à chaque instant changer de couleur.

« Si vous ne vous taisez pas, je sors, dit le jeune homme résolument. Mademoiselle, remettez-vous. Vous savez que je n'ai jamais songé à contraindre votre affection. Je suis robuste, et l'orgueil l'emporte en moi sur tout autre sentiment. Votre compassion me blesserait. Ne craignez donc rien. Répondez hardiment à votre mère.

– Ah ! s'écria tout à coup la jeune fille en éclatant en sanglots, que vous êtes cruel !... »

Bénédict, après un moment de stupeur, se jeta à ses genoux et se saisit de ses mains avec impétuosité.

« Quoi ! fit-il d'une voix passionnée, mon amie, ma tendre amie, vous m'aimeriez !… »

Anaïs se pencha vers lui et sanglota plus fort.

Comblé d'un bonheur immense, Bénédict, en ce moment, excusa Madeleine, oublia tous ses torts. Par malheur, la vieille femme ne s'en tint pas là. Après avoir contemplé cette scène avec un profond attendrissement, elle reprit bientôt la parole.

« Vous vous aimez, mes enfants, dit-elle ; vous vous aimez : c'est déjà quelque chose, mais ce n'est pas tout. Il n'y a pas de temps à perdre, il faut vous marier.

– Nous marier ! s'écria Bénédict en se relevant.

– Oui, vous marier, et tout de suite.

– Y pensez-vous ? Vous ne pouvez pas douter de mon empressement. Il est du moins convenable d'attendre que vous soyez rétablie.

– Non, dit Madeleine, avec opiniâtreté, pas un mois, pas une semaine, par un jour. Dès demain matin, vous rassemblerez tous les papiers nécessaires ; vous vous assurerez des témoins, vous prendrez jour avec eux ; vous ferez afficher les bans. Les délais rigoureusement nécessaires, et le mariage ensuite.

– C'est impossible !

– Pourquoi ?

– Vous devez le savoir ou du moins vous en douter !

– Je ne sais bien qu'une chose, fit la vieille femme en se mettant sur son séant, c'est que je veux qu'on m'obéisse. »

Anaïs joignit ses instances à celles de Bénédict. Madeleine tint bon.

« Si M. Bénédict refuse, dit-elle, je le préviens que je me lève et que je sors de chez lui. Il n'est pas convenable, voilà ce qui n'est pas convenable, qu'un jeune homme et une jeune fille qui s'aiment, qui se le sont dit, vivent l'un près de l'autre, se voient librement à toute heure, et cela sans être mariés. J'ai mes raisons, elles sont excellentes ; qu'on ne raisonne plus… »

Bénédict n'insista pas. La vieille femme, depuis qu'il lui savait un trésor, n'était plus la même à ses yeux : il ne savait qu'en penser, il lui trouvait un air de phénomène, il l'observait avec âpreté, et se sentait animé contre elle d'une espèce de haine. Tout ce qu'il lui voyait faire, tout ce qu'il lui entendait dire, avait la vertu de l'impatienter, de l'irriter, de soulever en lui des mouvements de colère. En ce moment, c'était de la fureur qu'elle lui causait avec son obstination, et il ne fallut rien moins que la présence d'Anaïs pour lui donner la force de se contenir. Mais il se promit bien de saisir la première occasion qui se présenterait pour avoir avec elle une explication décisive. Cette occasion ne se fit pas attendre. Le lendemain même, à l'heure du déjeuner, Anaïs sortit pour quelques emplettes, et laissa sa mère et le jeune sculpteur en tête à tête.

« Nous sommes seuls, dit sur-le-champ Bénédict, profitons-en ; expliquons-nous ! J'aime votre fille, elle m'aime : je suis heureux, nous nous marierons : c'est bien. Mais nous marier à cette heure ! Votre extravagance me passe. Êtes-vous devenue aveugle ? Avez-vous perdu tout jugement ? Êtes-vous folle ? Nous marier ! Mais vous ne voyez donc rien ! vous ne devinez donc rien ! Mais je suis criblé de dettes, je dois trois cents francs à mon patron, tout ce que je possède est en gage. Je suis à bout d'expédients ; je n'ai plus de crédit ; ma misère ne saurait aller plus loin ; il faut sur-le-champ aviser ; il m'est impossible de vous soutenir plus longtemps. Nous marier ! Je vous admire. Je ne vous aurais jamais cru aussi peu de pénétration. Vous restez bien tranquille dans votre lit, vous mangez, vous dormez, vous jacassez, vous riez et, pendant ce temps-là, je suis dévoré de tourments, je dois inventer chaque jour les moyens d'assurer votre existence, je vis au milieu d'un désespoir croissant. Et vous parlez de nous marier ! C'est trop fort ! Décidément, oui, vous avez perdu la tête !... »

Madeleine le laissa dire. Elle l'écouta avec recueillement, et parut ne ressentir à ce qu'il disait qu'une émotion modérée.

« As-tu fini ? demanda-t-elle d'un air tranquille. N'as-tu rien oublié ? Il faut tout de même avouer que tu es fièrement bête ; oui, bête, passe-moi le mot. Que ne prévoyais-tu cela d'abord ? Que ne t'arrêtais-tu en chemin ? Qu'est-ce qui te forçait de faire ce que tu as fait ? Pourquoi ne m'avoir pas avertie plus tôt ? Tant d'orgueil, tant de confiance en soi-même pour aboutir à ce beau résultat, pour avouer honteusement son impuissance et sa ruine ! Nous voilà dans de beaux draps ! Qu'allons-nous faire et devenir ? Il ne te manquait plus que de m'accuser. À t'entendre, on dirait que c'est ma faute. L'injustice est aussi trop criante. Ne me suis-je pas opposée de toutes mes forces à ces folles dépenses ? N'ai-je pas demandé qu'on me conduisît à l'hospice ? Ne t'ai-je pas dit ce qui arriverait ? Il te sied bien vraiment de t'en prendre à moi, de me faire des reproches ! Au fond, ça ne m'étonne pas. Je l'aurais parié. Tout ce que tu as fait n'est que de la fanfaronnade de générosité. On donne volontiers ses miettes aux autres ; mais à la moindre gêne, on ferme son cœur et sa bourse, on devient féroce, on se repent de ce qu'on a fait, on voudrait reprendre ce qu'on adonné. »

L'impudence de ces récriminations plongea d'abord Bénédict dans la stupeur, et éveilla ensuite en lui une puissante colère. L'épreuve fut rude et terrible. Il eut toutefois assez de force pour en triompher.

« Je ne me repens point, balbutia-t-il d'une voix profondément altérée ; seulement je m'étonne que vous, si clairvoyante d'habitude, toujours si soucieuse du lendemain, vous qui connaissez l'état de mes affaires mieux que moi-même, qui savez ce que je dois et ce que je gagne, je m'étonne, dis-je, que vous ne vous soyez pas une seule fois inquiétée de savoir comment je m'y prenais pour soutenir un pareil train de vie.

– Est-ce que tu ne me fermais pas la bouche quand je voulais parler ? D'ailleurs, comment me serais-je inquiétée, quand je te voyais si calme, si plein de confiance, si sûr de toi-même ? »

Bénédict ouvrait déjà la bouche pour l'écraser du poids de son mépris et de sa colère. Elle ne lui en donna pas le temps en reprenant presque aussitôt :

« Que du moins la leçon te profite. J'ai eu heureusement de la prévoyance. J'espère enfin que tu vas me rendre justice. Tiens, prends cette clef, monte dans ma chambre et fouille dans mon coffre. Au fond, sous mes effets, tu trouveras un sac. Il doit y avoir, si je ne me trompe, douze cents et quelques francs. Je les réservais pour plus tard. Il n'y faut plus songer. Prends-les et disposes-en. »

Bénédict tomba en quelque sorte de sa hauteur. Son indignation s'éteignit comme par enchantement. Il arriva même que son visage marquât de la surprise et de la confusion.

« D'où viennent-ils ? demanda-t-il avec quelque embarras.

– Le moment est enfin venu, repartit Madeleine, de te dire la vérité. La prudence m'a inspiré jadis un gros mensonge ; il ne faisait de mal, au reste, à personne. Je ne te connaissais pas, j'avais peur de manquer. Dans le commencement, je t'ai parlé, tu dois t'en souvenir, d'un incendie. Je prétendais y avoir tout perdu, mon linge, mes meubles, et avoir été obligée, pour les remplacer, de toucher aux six cents francs que je cachais dans ma paillasse pour me retirer un jour aux Petits-Ménages. Je mentais ; je n'avais rien perdu. Mes six cents francs restaient intacts.

– Cela ne fait pas douze cents francs.

– Les six cents autres francs, répliqua Madeleine avec satisfaction, sont des économies que je t'ai faites sur tes dépenses. J'ai prévu ce qui arriverait. Tu me dois un beau cierge… »

Bénédict eut un remords. Il se reprocha d'avoir douté de l'intégrité de cette bonne femme. Toutefois, la prévoyance de celle-ci avait produit tout le mal. Si Madeleine, au lieu de se tuer sous le prétexte d'économie, eût vécu convenablement, elle ne serait pas tombée malade, elle n'aurait eu besoin ni de remèdes, ni de régime, et Bénédict n'aurait jamais connu la misère où il était. Ces réflexions vinrent à l'esprit du jeune homme, et calmèrent le trouble de sa conscience.

Il refusa d'abord de toucher aux six cents francs de la vieille femme.

« De quoi as-tu peur ? demanda celle-ci. Tu n'as pas envie de m'abandonner ? Il te faut de l'argent. Aimerais-tu mieux emprunter à d'autres qu'à moi ? Cet argent appartient à ma fille ; si tu l'aimes mieux, c'est sa dot. »

Bénédict refusait toujours. Il se fondait sur la crainte de dépouiller la vieille femme sans en être lui-même plus avancé.

« Tu as du moins assez pour te mettre au pair, repartit Madeleine. Tu rembourseras ton patron, tu dégageras tes effets, tu payeras tes dettes, et tu te marieras.

– Et après ?

– Après, après, répéta Madeleine pensive, sans doute nous ne nagerons pas dans l'abondance. Il faut s'attendre à de rudes commencements. Mais je travaillerai, je vous aiderai, je ferai des ménages. Anaïs, de son côté, travaillera : tu lui trouveras une bonne place. J'imagine, quant à toi, que tu ne resteras pas non plus les bras croisés. Mon Dieu ! nous verrons, nous verrons. À force de travail, d'économie, de bon accord, nous parviendrons peut-être bien à mettre les deux bouts ensemble.... »


XVIII – Mariage.

Euphrasie ne vivait pas tranquille. Ses imputations injurieuses à l'honneur de Madeleine et d'Anaïs ne la consolaient que médiocrement. À quoi bon mentir et calomnier, si ceux qui sont l'objet de ces mensonges et de ces calomnies n'en sont point instruits et n'en souffrent pas ? Or, elle n'entendait plus parler ni de sa nièce ni de sa belle-soeur. Que faisaient-elles ? Était-il possible qu'elles ne fussent pas misérables ? Alors, pourquoi ne les voyait-on plus ? Auraient-elles, par hasard, trouvé des ressources suffisantes et durables ? Seraient-elles heureuses ? La seule idée que la mère et la fille pussent connaître le repos et prospérer lui causait des douleurs lancinantes intolérables qui la poursuivaient jusque dans le sommeil. Au premier venu, fort surpris de ces questions, elle demandait : « Ne les avez-vous pas vues ? n'en avez-vous pas entendu parler ? »

Elle patienta encore quelque temps. Il lui semblait impossible que la jeune fille ne vint pas se remettre sous le joug. Le retour de sa nièce lui eût fait tant de bien ! Elle eût été capable de lui sauter au cou et de l'embrasser, quitte à se venger les jours suivants. Mais Anaïs ne revenait toujours pas. Euphrasie se sentit hors d'état de vivre plus longtemps ainsi. Un matin, accompagnée de son mari qui ne savait pas même où on le conduisait, elle tomba comme la foudre chez sa belle-sœur.

Madeleine était seule. Depuis quelques jours seulement, il lui était permis de se lever. Cette visite imprévue lui causa une profonde surprise. Elle invita la femme et le mari à s'asseoir. Euphrasie, sans rien entendre, tournait hardiment la tête à droite et à gauche, examinait les meubles, scrutait toutes choses d'un air de jalousie évidente. Elle ne se gênait pas plus que si elle eût été chez elle.

« Oui, ma bonne Euphrasie, fit malicieusementMadeleine, vous êtes bien ici chez votre pauvre belle-sœur, et tout ce que vous voyez est bien à elle.

– À vous !

– À moi. Est-ce que ça vous étonne de me voir bien logée ? Est-ce que je n'ai pas le droit, moi aussi, d'avoir de beaux meubles ?

– C'est bon, c'est bon, repartit Euphrasie d'un ton plein d'animosité. Je ne suis pas née d'hier. Nous sommes de vieilles connaissances. Il y a longtemps que je vous ai dit franchement ma façon de penser.

– Il y a, ma foi, si longtemps, dit Madeleine, que je l'ai tout à fait oubliée. Qu'est-ce que vous voulez dire ?

– Une vieille pauvresse comme vous, répliqua Euphrasie, va à l'hôpital ; elle n'a pas les moyens de se dorloter des mois entiers dans un bon lit.

– Après, ma bonne Euphrasie ?

– Après ! n'est-ce pas assez clair ? Direz-vous encore que vous n'avez pas fait votre pelote à la mort de Clovis ? C'est commode. Votre fille vivait à nos dépens, tandis que vous viviez aux siens. À cette heure, sans doute, vous achevez de manger le bien de votre enfant. Puis, un jour ou l'autre, elle nous retombera infailliblement sur les bras.

– Soyez sans inquiétude, ma bonne Euphrasie, dit la vieille femme avec une joie mal contenue. Anaïs ne vous retombera jamais sur les bras ; car j'ai le bonheur de pouvoir vous annoncer qu'elle se marie.

– Se marier ! elle, se marier !

– Eh ! pourquoi pas ?

– Sans m'avoir seulement consultée !

– Êtes-vous donc sa mère ?

– Et avec qui donc ?

– Avec qui voulez-vous qu'elle se marie, sinon avec M. Bénédict ? »

Euphrasie tressaillit, devint rouge et parut un instant toute paralysée. Jamais l'envie, la jalousie, la haine ne l'avaient encore mordue, déchirée, transpercée plus cruellement. Elle avait songé bien des fois à marier sa nièce, mais avec quelque tyran, vieux, difforme, tracassier, jaloux, mal dans ses affaires, uniquement fait pour tourmenter une femme et la rendre malheureuse. Que la jeune fille se mariât selon son inclination, avec un jeune homme de son âge, un garçon bien fait, bien élevé, intelligent, qui gagnait bien sa vie, qui pouvait amasser de l'argent, s'établir, faire fortune, voilà une supposition qui n'était jamais entrée dans son esprit. Quelle affreuse perspective ! Sa nièce pourrait donc un jour rivaliser avec elle ! Il se pourrait donc même qu'à un moment donné Anaïs fût plus riche que sa tante ! C'était à en mourir de rage. Euphrasie avait des serpents dans la poitrine. Son premier cri, dès qu'elle put desserrer les dents, fut :

« C'est impossible ! ce mariage n'aura jamais lieu !

– Ah bah ! chère soeur, fit Madeleine ; et pourquoi donc ?

– Un ouvrier ne convient pas à votre fille. L'éducation que nous lui avons fait donner la rend digne d'une condition moins humble. Nous lui ferons une dot, nous nous occuperons de la pourvoir plus convenablement… »

Madeleine regarda sa belle-sœur dans les yeux.

« Permettez-moi de vous dire, Euphrasie, que vos prétentions sont au moins étranges. Le beau zèle qui s'empare de vous est, vous en conviendrez, bien tardif et bien extraordinaire. Pourquoi donc ne vous êtes-vous pas occupée plus tôt d'établir ma fille ? Pourquoi donc, par vos mauvais traitements, l'avez-vous contrainte à fuir de chez vous ?

– C'est faux !

– Le séjour d'Anaïs ici parle plus haut que toutes vos dénégations. Et si vous vous étiez bornée à la maltraiter ! Mais vous avez encore répandu sur elle et sur moi des calomnies que j'ose à peine redire. Je serais tentée de croire que vous êtes folle »

Euphrasie ignorait à quoi sa belle-soeur faisait allusion. Ce qu'elle sentait bien, c'est qu'on la bravait. Elle rougit et pâlit tour à tour. Les éclairs de ses yeux annonçaient l'orage qui grondait dans sa poitrine.

« Je ne vous comprends pas, répliqua-t-elle. Est-ce parce que je n'ai pas appris de vous l'art de mentir ? Ça n'est pas ma faute si votre fille n'a pas que des vertus, et si je suis franche.

– Vraiment, chère Euphrasie, pensez-vous tout ce que vous dites ? Avez-vous jamais cru que ma fille ne se soit échappée de chez vous que pour se livrer au libertinage ? Croyez vous que sous mes yeux, avec mon consentement, elle donne le scandale d'une liaison criminelle avec un ouvrier ? »

Euphrasie fut atterrée. Un moment elle fut sans audace et perdit l'usage de sa langue.

« Après cela, ma bonne Euphrasie, continua impitoyablement la vieille femme, de quoi vous inquiétez-vous, de quoi vous mêlez-vous ? Que venez-vous faire ici ? Que signifient vos dédains pour Bénédict ? Est-ce que l'homme que vous avez proclamé l'amant de ma fille ne serait pas digne, par hasard, de devenir son mari ? Cessez donc d'avoir l'air de vous intéresser à l'avenir d'Anaïs. Puisque vous vous piquez d'être franche, dites donc hardiment que ce mariage blesse votre orgueil et vous désespère. Ne doit-il pas dévoiler toute votre malignité, et compromettre étrangement l'autorité de vos témoignages ? »

À ces paroles hardies, Euphrasie se dressa comme fait la vipère irritée. Par les yeux, par les gestes, par la bouche, il sembla vraiment qu'elle lançait du venin et des flammes.

« Ainsi, c'est la guerre ! fit-elle d'une voix formidable. Vous osez m'outrager en face ! vous semblez ne pas craindre de vous mesurer avec moi ! À votre aise ! Je vous mets au défi de jamais me monter à la cheville ! Et ne comptez plus sur ma pitié ; souvenez-vous que, si je vous trouve sur mon chemin, je vous écrase !... »

A la suite de ces rodomontades, qu'elle lança comme des malédictions, elle saisit le bras de son mari et se hâta de sortir. M. Lorin n'avait pris aucune part à la querelle. Absorbé dans ses calculs de Bourse, il n'avait même rien vu ni rien entendu.

Grâce au repos, à d'excellents aliments, à la tranquillité d'âme, à la joie dont elle était pénétrée, Madeleine rajeunissait à vue d'œil. Son premier soin, dès qu'elle avait pu se lever, avait été de reprendre possession de son cabinet à l'étage supérieur. Quoique faible encore, elle put présider à tous les préparatifs du mariage et les hâter. Les bans furent affichés : le grand jour arriva bien vite. Anaïs eut pour témoins Anselme et le jeune docteur ; ceux de Bénédict furent deux de ses camarades d'atelier. C'était un beau jour de printemps ; le soleil embellissait, égayait toutes choses ; l'air soufflait mille heureuses promesses. Anaïs et Bénédict se vêtirent tous deux fort simplement. Accompagnés de leurs seuls témoins, ils montèrent en voiture, se rendirent à la mairie, et de là à l'église. Au moment où le prêtre venait de les bénir, Anaïs, sur le front de qui le bonheur s'épanouissait comme une belle fleur rouge, aperçut le petit Monhomme qui la regardait avec des yeux pétillants de joie. La jeune femme fut vivement touchée de cette marque d'affection. En sortant elle remerciait le jeune garçon d'un signe de tête et lui souriait affectueusement. Il n'y eut présentement point de noce. Après la double cérémonie civile et religieuse, les jeunes mariés remercièrent leurs témoins et retournèrent chez eux. Madeleine les y attendait. Versant des larmes de joie, Bénédict étreignit sa femme et murmura avec passion :

« Mon amie, ma tendre amie, je t'aime de toutes les forces de mon âme ! Tu viens de me faire le plus heureux des hommes ! Je te promets, moi aussi, de te rendre la plus heureuse des femmes ! »

Anaïs alla au-devant d'un baiser et se pâma de bonheur dans les bras de son mari…


XIX – La clef du labyrinthe.

Tout ivre de contentement qu'il fût, Bénédict était loin d'être exempt de soucis. Au plus haut degré de l'aisance, il eût peut-être encore balancé à se marier, dans la crainte de ne pouvoir offrir à Anaïs une existence digne d'elle. Il ne prétendait pas sans doute qu'elle passât ses jours dans l'oisiveté ; il comptait même, dans leur mutuel intérêt, se décharger exclusivement sur elle de l'entière direction de l'intérieur. Par exemple, une hypothèse qui n'avait même jamais traversé son esprit était celle qu'un jour il pourrait voir sa femme déformer ses mains à faire la cuisine et le ménage. C'était pourtant à cela qu'en était réduite Anaïs, sans qu'il pût se flatter de la soulager avant longtemps du poids de cette besogne. Bien que ses dettes fussent payées, qu'il redoublât d'efforts et d'assiduité, il remarquait avec chagrin qu'il ne parvenait qu'à assurer le strict nécessaire à sa petite famille. Tous les trois, en réunissant leurs efforts, vivaient dans une médiocrité voisine de la gêne.

Anaïs, cependant, paraissait heureuse, et elle l'était effectivement par comparaison. C'était sans aucune répugnance, gaiement même, qu' elle se rendait chaque matin au marché avec un panier sous le bras. Aidée de sa mère, elle créait à son mari un intérieur éblouissant de propreté, gai, plein de charmes. Toujours est-il que Bénédict, qui savait à quel prix, vivait dans l'amertume. Il souffrait véritablement en voyant sa femme s'épuiser dans un travail au-dessus de ses forces. Il ne discontinuait plus de s'inquiéter d'une détresse qui menaçait de durer perpétuellement, voire de grandir. À la vue de sa femme exténuée, la tristesse l'envahissait ; quoi qu'il fit pour se contraindre, le sourire s'éteignait aussitôt sur ses lèvres, et son front se couvrait de nuages.

Madeleine ne le quittait pas des yeux ; elle l'observait, l'épiait sans relâche, et paraissait jalouse de connaître jusque dans les nuances ce qui se passait en lui. Il sembla enfin qu'elle l'eût suffisamment étudié. Elle l'apostropha un jour, à l'heure où ses préoccupations semblaient plus vives que jamais. Anaïs était absente.

« Ah çà, mon garçon, lui dit-elle, qu'est-ce que tu as ? Tu n'es pas heureux.

– À quoi voyez-vous cela, Madeleine ?

– Ne le vois-je pas à ton air ? Tu essayerais vainement de me donner le change ; tu as des inquiétudes et j'en connais la source : tu t'impatientes de rester ouvrier, tu voudrais t'établir, être patron à ton tour, faire fortune ?

– En vérité, Madeleine, dit le jeune homme en souriant, vous avez le diable au corps : ce qu'on ne vous dit pas, vous le devinez.

– Eh bien, écoute-moi... »

Bénédict fut frappé de son accent ; il se demanda ironiquement si elle allait lui enseigner quelque recette pour se faire des rentes.

« Maintenant que tu es mon fils, reprit Madeleine, que tu m'appartiens, que tu n'as plus de secret pour moi, je n'ai plus rien à te cacher.

– Auriez-vous encore des confidences à me faire ? interrompit Bénédict, qui se sentait disposé au badinage.

– Oui, et des comptes à te rendre. »

Cette promesse, en redoublant la surprise de Bénédict, captiva toute son attention.

« Avec l'impatience et l'étourderie qui caractérisent ton jeune âge, continua Madeleine, tu n'as pas attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui pour te donner le plaisir de me jugeailler. Par exemple, je suis certaine que le jour et la nuit, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver ne sont pas plus dissemblables que tous les jugements que tu as portés sur moi. Dans mes faits et gestes, tu n'as vu qu'un enchaînement de contradictions, et bien des détails de ma vie ont dû te scandaliser. Tu pensais aujourd'hui une chose, et demain une autre, et après-demain une autre encore. De guerre lasse, maintes fois tu as dit : « Elle est inexplicable ! » À cette heure, il est vrai, c'est tout différent ; tu n'as plus de doute, ton opinion est bien assise, tu tracerais mon portrait d'aplomb, tu te flattes de me connaître jusqu'à la mœlle, et pourtant, mon garçon, tu me connais moins que jamais. Le fait de dérouter les gens a toujours cadré avec ma malice naturelle. Je voudrais enfin ne plus être une charade pour loi. À ne point mentir, par exemple, j'ai peur de perdre mon temps, car je ne me connais pas bien moi-même. Tu sauras du moins le secret de ma vie, si je ne parviens pas à te donner la clef de mon caractère.

– A quoi diable tend ce préambule ? interrompit Bénédict, toujours plus disposé à rire.

– Tu vas l'apprendre, repartit la vieille femme. On m'a accusée devant toi de cacher de l'argent dans ma paillasse, d'être une avare et une voleuse, de ramasser des croûtes de pain et de mendier à la porte des églises, quand j'aurais pu, disait-on, vivre plus décemment ; ces accusations de mes anciennes voisines, tu les as entendu confirmer par ma belle-sœur, et certaines de mes actions les ont rendues vraisemblablesà tes yeux, et tour à tour tu as souri de pitié et ajouté foi à ce que l'on disait, et tour à tour tu as été crédule et incrédule, et tour à tour en toi-même tu m'as accusée et défendue, et finalement tu t'es arrêté à penser que tous ces bavardages n'étaient que des visions inspirées par la jalousie et la haine. Eh bien, mon garçon, l'heure a sonné où je dois te dire que mes voisines et ma belle-sœur, sans être certaines de ce qu'elles avançaient, sans y croire absolument, disaient pourtant l'exacte vérité. »

Bénédict tressaillit ; son visage exprima de vives perplexités. Mais, réfléchissant aussitôt que Madeleine sans doute faisait allusion à l'argent du coffre peint, il se rassura. Madeleine poursuivit :

« Je t'ai déjà raconté mon histoire : je n'y reviendrai que pour rétablir certains détails oubliés à dessein. Mon mari et moi nous menions une existence vraiment bénie. Notre fille était comme la fleur de notre heureuse union. Son père, qui l'aimait jusqu'à la frénésie, l'eût gâtée si la charmante fille eût été susceptible de l'être. Elle avait heureusement une de ces natures qu'on peut caresser et flatter impunément. En grandissant, elle croissait à la fois en grâces et en bonnes qualités ; elle était un objet d'admiration pour tout le monde, hormis cependant pour ma belle-sœur. La fille d'Euphrasie ne semblait faite que pour faire ressortir les charmes de la nôtre. Je ne dirai pas qu'Euphrasie jalousait notre bonheur. Elle l'eût même toléré si nous eussions consenti à la proclamer une femme supérieure, à l'encenser, à subir sa domination. Parce que nous n'adoptions pas ses jugements, parce que nous n'épousions pas ses passions, parce que nous étions en opposition constante avec elle, toujours prêts à lui contester sa supériorité, parce que nous faisions bande à part enfin et ne pouvions nous plier à son capricieux despotisme, elle nous abhorrait, mon mari, ma fille et moi. Comprenant qu'elle ne parviendrait jamais à faire de nous ses créatures, elle ne songeait qu'à nous mortifier, qu'à nous nuire, qu'à nous écraser. Du vivant de mon mari, elle se tenait encore assez tranquille, elle ne travaillait guère que de la langue. A la mort de mon pauvre mari, elle s'est déchaînée. L'occasion lui a paru favorable pour donner un libre cours à ses mauvaises passions et assouvir sa rancune. Elle voyait jour à troubler notre existence, à nous réduire sous son joug et à nous faire expier les craintes que nous lui avions inspirées.

« Circonvenu par Euphrasie, le vieux Lorin, déjà plein de fiel et de haine, nous avait fait autant de mal qu'il avait été en son pouvoir de nous en faire. Au lieu de soixante-dix ou quatre-vingt mille francs que nous espérions, nous n'avions eu à sa mort que trente mille francs. Je t'ai dit vingt mille. Ma belle-sœur avait la conviction que cette somme était encore intacte. Tandis que je me noyais dans les larmes, elle remuait ciel et terre, lançait son mari sur mes trousses, et faisait si bien que je n'étais plus maîtresse chez moi. Profitant des préoccupations douloureuses où j'étais et invoquant le prétexte de veiller aux intérêts de ma fille, ils machinaient, à mon insu, un conseil de famille entièrement à leur discrétion. Malgré mes réclamations, j'étais déclarée incapable de servir plus longtemps de mère à ma fille, et Lorin en était nommé le tuteur. On procédait sans retard à l'inventaire. Euphrasie se flattait de mettre la main sur le magot, et déjà, en pensée, elle combinait les moyens de le dissoudre adroitement jusqu'au dernier centime, sans qu'il fût possible plus tard d'exercer contre elle un recours quelconque. Elle l'eût employé à faire continuer l'éducation de sa nièce et à me jeter, de temps à autre, d'insuffisantes aumônes. C'eût été un vrai gaspillage. Euphrasie s'en fût donné à cœur joie. L'homme de loi le plus subtil n'eût pas su voir clair dans cet effroyable gâchis. Au grand contentement d'Euphrasie, ma fille, son éducation achevée et bonne à marier, se serait trouvée sans un sou de dot, à la merci de sa tante, qui en aurait fait une esclave docile ou une femme malheureuse. De mon côté, j'aurais vécu dans une misère croissante, et je serais allée, un jour ou l'autre, à l'hôpital, mourir de honte et de désespoir. Voilà ce que j'avais deviné, voilà les beaux projets que j'avais entrevus dans l'âme de ma belle-sœur. L'événement au reste a prouvé que j'avais deviné juste. Mais, Dieu merci, si ma belle-sœur avait de la malignité pour quatre, j'avais de la prudence pour dix. On ne trouva chez moi, outre les meubles, que quelques cents francs. »

Ne sachant trop encore ce qu'il devait croire, Bénédict ouvrait de grands yeux et prêtait une oreille de plus en plus attentive.

« Obéissant à un mouvement intérieur, à mon instinct, continua Madeleine, j'avais mis la main sur l'argent et l'avais caché. Bien m'en prit. Il était temps. Euphrasie ne prit pas même la peine de dissimuler son désappointement. Je ne me souviens plus de toutes les imprécations qu'elle proféra contre moi. Ce fut de la rage. Elle travailla des pieds et des mains à me faire traîner devant les tribunaux, à me faire condamner comme voleuse. Il n'était pas, au reste, difficile de démontrer comment nous n'étions pas plus riches. À la mort de son père, mon mari avait beaucoup de dettes. Ajoutez qu'il ne tenait pas de livres. Ses affaires étaient la bouteille à l'encre. Aucune estimation de ce qu'il avait dépensé n'était possible. On se borna à me dépouiller entièrement. Mon beau linge, mon riche mobilier, mes trois arpents de vigne que j'avais hérités de mon père, tout fut confisqué. Qu'est devenu le prix de tout cela ? Allez le demander à ma belle-sœur. À l'entendre, nous lui devons encore de l'argent. Elle aurait eu les trente mille francs entre les mains que c'eût été la même chose. On ne m'avait laissé que les meubles nécessaires pour me loger et quelques chiffons. À dater de ce jour commença pour moi une vie bien douloureuse. À aucun prix, sous la menace de mille morts, je n'eusse touché à la dot de mon enfant. Il s'agissait donc de vivre sans en distraire seulement un centime. Je vendis le peu qu'on m'avait laissé, je repris mes habits de paysanne, je vendis des pommes, au besoin je fis la pauvresse, et bien souvent, ah ! oui, je ne mangeai pas mon soûl. Je m'y habituai. D'ailleurs, qu'est-ce que ça me faisait ? ma fille était bien élevée, bien nourrie, chaudement habillée, heureuse autant que possible, et là, sur moi, dans la doublure de ma vieille robe, je portais de quoi la faire riche un jour. J'ai eu froid, j'ai eu faim, j'ai été vilipendée, insultée, traitée comme la dernière des dernières, j'ai vécu d'aumônes, et cela sans jamais me plaindre, je dirai même sans jamais beaucoup souffrir, tant la pensée de travailler pour mon enfant m'inspirait de courage et me mettait de joie au cœur. Je la guettais les jours de promenade, je la suivais de loin pour ne pas lui faire honte, je la voyais grandir et devenir tous les jours plus belle, et je pleurais de bonheur, et j'emportais avec moi du contentement pour toute une semaine, etje m'en allais toujours plus ferme dans mes idées. »

Bénédict était dans une agitation extrême. Il tenta d'interrompre la vieille femme et de l'interroger. Celle-ci, qui semblait s'amuser des sensations de son gendre, poursuivit d'un air de complaisance à le désespérer :

« Mais, mon ami, mon fils, je puis dire, si le souvenir de mon enfant suffisait à me rendre douces toutes les privations, à me faire la plus heureuse des femmes, qu'elle ne fut pas ma joie, mon inexprimable joie, le jour où le hasard te mit sur mon chemin ! Tu me plus au premier coup d'œil et je me dis : « Si celui-là est tel qu'il me semble, c'est le bon Dieu qui me l'envoie : il sera le mari de mon Anaïs. » Veiller sur elle pendant que je vivais, ce n'était rien ; mais veiller sur elle, assurer son repos et son bonheur même après ma mort, c'était l'affaire importante. Ah ! mon Bénédict, je ne sais pas si veste d'avare a été jamais tournée, retournée, visitée, fouillée, comme moi je t'ai tourné, retourné, visité, fouillé ; je t'ai passé au crible, on peut dire, je t'ai espionné, j'ai lu tes lettres, j'ai mis tes tiroirs sens dessus dessous, j'ai questionné ton patron, tes camarades, j'ai voulu connaître ta vie et jusqu'à tes rêves ; heure par heure, minute par minute. Je te le déclare, c'était fait de toi, impitoyablement, si j'eusse découvert quelque chose de louche, si je n'eusse pas été absolument contente. Mais aussi, après tant de défiance, de doute, d'espionnage, quelle joie, quel délire, quelles prières, quelles actions de grâces, le jour où je te connus bien, où je te jugeai capable de rendre ma fille heureuse ! Plus de soucis, plus d'inquiétudes, plus de craintes, je pouvais dormir tranquille, mourir dans les délices : le bonheur de ma fille était assuré. Dès lors, je n'ai plus cessé de travailler en vue de votre mariage futur. Je ne me suis plus gênée avec toi, je t'ai volé effrontément, je t'ai fait jeûner, je me suis privée de tout, afin de vous garder le plus d'argent possible et d'ajouter à votre bien-être, quand je ne serais plus là. Un moment même, poursuivie par la crainte d'être pour vous, à cause de ma vieillesse, un fardeau inutile, j'ai eu la ferme volonté de me laisser mourir de faim. J'ai peut-être eu tort. Vous voulez que je vive, je vivrai. D'ailleurs, surtout dans les premiers temps, je pourrai encore vous rendre bien des petits services. Vous êtes jeunes et vous avez besoin de conseils… »

Madeleine ne crut pas devoir rester plus longtemps insensible à la stupeur qu'exprimait le visage de Bénédict.

« Mais qu'as-tu ? reprit-elle ; pourquoi ces yeux hors de la tête ? pourquoi me regarder ainsi ? »

Bénédict se leva précipitamment. Il était pâle, il avait les yeux hagards, les traits bouleversés.

« Voyons, entendons-nous ! s'écria-t-il de l'accent saccadé, brutal, d'un hommeaux prises avec une grande peur. Qu'est-ce que vous dites ? je vous écoute, je vous écoute ; mais je n'ose comprendre. Parlez, parlez ! ces trente mille francs ?...

– Sont trente beaux et bons billets, répondit Madeleine d'un air de satisfaction profonde, que j'ai cachés jusqu'aujourd'hui dans la doublure de ma robe. »

Le jeune homme faillit suffoquer ; il eut froid jusque dans la moelle des os.

« Ah ! fit-il en portant la main à ses yeux ; ce serait possible !

– Tellement possible, répliqua Madeleine en fouillant dans sa poche, que les voici… »

Elle déplia un petit paquet, et laissa voir le dessin des billets de banque.

Bénédict eut des éblouissements.Il parut sur le point de succomber sous la puissance de l'émotion. En un clin d'œil, tout le passé se déroula devant ses yeux. Il se souvint de l'existence misérable de Madeleine, d'Anaïs en proie à de telles douleurs qu'elle en était réduite à souhaiter la mort pour y échapper, des privations où lui-même avait vécu ; il se vit épuisant ses ressources, tombant peu à peu dans la misère, tourmenté, désolé, désespéré. Il se rappela tous ces détails, et il regarda la vieille femme avec épouvante.

« Trente mille francs ! s'écria-t-il d'une voix étouffée ; trente mille francs ! tandis que… Oh ! c'est horrible ! Que vous ai-je dit ? Malheureuse, si vous saviez !… »

Madeleine, qui s'attendait à des cris de joie, n'en revenait pas de ne provoquer qu'une stupéfaction douloureuse.

« Eh bien, quoi ? demanda-t-elle en fixant sur Bénédict des regards hébétés.

– Ah ! repartit le jeune homme, je suis prêt à la fois à vous adorer et à vous maudire, à vous sauter au cou et à vous repousser. Vous m'inspirez à la fois de l'admiration et de l'horreur. D'intention vous êtes sublime, par le fait vous avez manqué d'être bien criminelle. Votre sagacité, votre expérience, votre énergie, votre courage ont failli tourner contre vous-même et vous accabler.

– Es-tu devenu fou ?

– Mais votre fille a été sur le point de succomber sous le désespoir et de mourir ! Mais, sans un hasard providentiel, elle n'existerait plus à l'heure qu'il est, et vos trente mille francs pourraient servir tout au plus à lui élever une tombe expiatoire.

– Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Bénédict ne put résister à la satisfaction de confondre Madeleine et d'avoir enfin raison contre elle. Il lui peignit le désespoir d'Anaïs, lui apprit la résolution où elle avait été d'attenter à ses jours, et lui raconta toute la scène de la nuit. Madeleine, à ce récit, devint toute tremblante. Un moment, elle ne put parler.

« Oh ! mon Dieu ! balbutia-t-elle bientôt, les larmes aux yeux et en croisant les mains. Mais je n'ai eu qu'un amour, qu'une passion dans ma vie, ma fille ! Du jour où elle ouvrait ses beaux yeux à la lumière, je ne m'appartenais plus, je ne vivais plus que par elle et pour elle. Mon sang, ma santé, ma vie, mon repos, mon âme, tout était à elle. Ma fille ! ô Seigneur Dieu tout-puissant ! mais l'avenir de cette enfant a été la préoccupation unique de tous mes jours, de toutes mes heures, de toutes mes minutes ! Mais je n'ai jamais respiré que pour ma fille. J'eusse voulu faire passer ma vie dans ses veines et allonger la sienne d'autant. Ma fille ! ô mon Dieu ! non, vous ne l'eussiez pas souffert !... »

Ému de compassion, Bénédict entreprit de la consoler. Il lui fit observer que l'histoire était déjà vieille. À quoi bon se désoler à propos d'un malheur qui n'était plus aujourd'hui qu'un rêve ? L'important était que la leçon ne fût pas perdue. Peut-être conviendrait-elle enfin que sacrifier inflexiblement le présent à un avenir incertain n'était pas une chose toujours immanquablement raisonnable. Le jeune homme fut bien surpris en voyant Madeleine essuyer subitement ses yeux et offrir un visage tout souriant. Incapable de reconnaître qu'elle s'était trompée, elle surmontait énergiquement une désolation qui semblait l'aveu d'un tort.

« Après tout, fit-elle, je soutiens que ce qui est fait est bien fait. Ma fille n'est pas morte, elle ne pouvait pas mourir : tu ne te serais pas trouvé là, un autre l'aurait sauvée. En attendant, voici trente beaux billets de mille francs pour la rendre la plus heureuse des femmes. Si j'avais conduit ma barque d'après tes principes, nous en serions encore aujourd'hui à courir après un bonheur qui n'est plus un rêve, que nous touchons du doigt. »

On oublie vite les douleurs passées, en présence du bonheur présent. D'ailleurs, si la vieille femme avait eu des torts, Bénédict avait eu aussi les siens. Rappelé bientôt au sentiment de la réalité, étourdi par sa fortune, en proie à une joie d'enfant, il ne songea plus qu'à effacer l'impression fâcheuse qu'il avait faite sur l'âme de la bonne vieille. Il se mit à compter, à examiner, à peser les billets avec ivresse Il ne pouvait tenir en place ; il se promenait de long en large, il faisait mille beaux projets, il se représentait l'étonnement, la joie, le bonheur qu'allait éprouver sa femme. Enfin, contre son habitude, il ne tarissait pas, il bavardait comme une pie.

« Tout cela, disait-il gaiement, est un véritable conte des Mille et une Nuits. Je me rappelle un jeune prince à la recherche d'un talisman ; une vieille femme toute cassée et en guenilles l'aborde et lui demande assistance. Le jeune prince s'empresse de la secourir. Mais il se trouve que la vieille n'est autre qu'une fée. En reconnaissance du service que lui rend le jeune homme, elle le met en possession du talisman dont il a besoin pour l'emporter sur ses rivaux et épouser la princesse qu'il aime. Vous êtes la fée, je suis le prince. Si je n'avais pas été ému de votre misère, si par égoïsme j'avais résisté au mouvement qui m'entraînaitvers vous, je serais aujourd'hui Gros-Jean comme devant ; je n'aurais pas connu Anaïs, elle ne m'aurait pas aimé, je n'aurais pas la famille que je rêvais, une femme tendre, une bonne mère, et par-dessus le marché une dot de trente mille francs. »

Disant cela, Bénédict sautait par la chambre, son visage respirait une ivresse profonde.

« Il est gentil, le conte que tu me fais là, repartit Madeleine. Mais parlons d'autre chose. Laisse-moi te donner quelques conseils : je suis sûre de toi ; tu seras le plus honnête, le plus doux, le plus complaisant des maris, et mon Anaïs, qui est bonne, qui sera une excellente mère, te rendra avec usure le bonheur qu'elle te devra. À vous deux vous ferez le plus beau ménage qui puisse s'imaginer. Ce n'est pas que vous soyez parfaits ni l'un ni l'autre. Ainsi toi, tu es têtu plus qu'un diable, tu as tes idées à toi ; elles sont peut-être bonnes, mais, ça n'empêche, tu y tiens trop ; tu es trop entiché de tes droits et tu ne le caches pas assez. En général, j'en conviens, il se peut que les hommes aient plus de raison que les femmes, mais il faut le prouver par des faits et bien éviter de le dire : ça blesse inutilement. Ainsi, avec Anaïs, dans ton intérêt, n'oublie pas la tactique que je t'enseignerai. Il serait bien étonnant qu'elle n'eût pas quelquefois tort, que par-ci par-là elle n'eût pas quelques caprices. Dans ces occasions, pour que les choses se passent bien, pour qu'il ne se glisse pas d'aigreur entre vous, pour que les petites scènes inévitables ne dégénèrent pas en habitude, sois patient, dis comme ta femme, embrasse-la, passes-en par où elle veut, laisse-la à ses réflexions, cède, enfin ; puis, tout doucement, si tu n'as pas tort, si tu es bien sûr que la justice est de ton côté, fais-en à ta tête. Voilà la méthode, le grand secret pour vivre en paix avec sa femme. C'est comme cela que j'ai toujours fait avec mon mari. Tiens compte de mon conseil, et tu verras que tu t'en trouveras bien. »

La bonne femme ajouta beaucoup d'autres choses que Bénédict promit, en riant, de ne jamais oublier.


XX – Catastrophe.

Bénédict s'était établi rue Caumartin ; il occupait déjà plusieurs ouvriers. Intelligent, actif, laborieux, soutenu par la tendresse d'une femme charmante, et secondé par l'esprit plein de ressources d'une belle-mère dévouée, il ne discontinuait pas de voir le succès couronner toutes ses entreprises. Madeleine se portait tout à fait bien ; elle avait retrouvé ses jambes de vingt ans ; son agilité tenait duprodige. L'espérance de se voir bientôt grand'mère l'entretenait incessamment dans une joie qu'on ne peut décrire. Toute cette petite famille jouissait de la plus grande somme de félicité à laquelle on puisse atteindre. Ils eussent bien voulu fixer leur ami Anselme auprès d'eux. Une joyeuse petite chambre, située au dernier étage de la maison qu'ils occupaient, avait été louée et meublée à son intention. Mais, après y avoir séjourné une quinzaine de jours, Anselme, d'humeur essentiellement voyageuse, avait repris son existence erratique à travers le monde. Il leur avait dit :

« Vivre dans un tonneau comme un lapin, même dans le plus joli des tonneaux, est pour moi, je m'en aperçois, un véritable supplice. Ma nature d'hirondelle m'impose le mouvement et l'émigration. Je ne suis point fait pour une vie sédentaire, ou du moins l'éducation a étouffé en moi tous les sentiments qui rendent chère la vie de famille. Laissez-moi donc partir et vivre à ma guise. Vous me verrez de temps en temps comme par le passé, au gré de ma fantaisie, et mon amitié pour vous n'en sera ni moins profonde ni moins exclusive. Plus tard, quand je serai vieux, si le temps et l'expérience n'ont point éteint la flamme de votre générosité, alors nous verrons… »

Ils avaient dû, quoique à regret, signer l'exequatur de ce mélancolique et intrépide pélerin. A leur grand déplaisir, ils ne le voyaient à leur table qu'à des intervalles très éloignés. Le jeune docteur, au contraire, qu'ils avaient en quelque sorte ensorcelé par leurs manières affectueuses, leur abandon, et surtout le parfum délicieux qui s'exhalait de leur droiture et de leur honnêteté, les visitait assez fréquemment. Enfin, chaque dimanche, le petit Monhomme, à l'insu d'Euphrasie, venait régulièrement dîner chez eux. Ce jeune garçon, sans parler de son visage ouvert, de ses joues roses, de ses yeux brillants, était d'une vivacité sans égale, et de l'humeur la plus joyeuse. Son nom de Monhomme n'était qu'un sobriquet. « Je dois cela, disait-il un jour avec l'expression d'une résignation comique, à un mien cousin, jocrisse s'il en fut, qui disait toujours Monhomme en parlant de moi. On s'est accoutumé à me désigner ainsi. Mon patron, ma patronne, mes parents, mes camarades, ne m'appellent jamais autrement. La bonne elle-même m'appelle aussi M. Monhomme. » Il n'était jamais à court d'histoires, et n'arrivait jamais sans une abondante provision de nouvelles. Mais, le plus souvent, il leur racontait les choses navrantes qui se passaient dans la maison du quincailler.

On eût dit que la boîte de Pandore y eût été ouverte. Des cris de colère s'y entendaient du matin au soir. Mme Lorin était décidément métamorphosée en furie. À n'importe quel prix, il lui fallait une victime, un prétexte à contredire, à se fâcher tout rouge : quand ce n'était pas l'un ou l'autre de ses commis, c'était sa fille ; quand ce n'était pas sa fille, c'était son mari ; quand ce n'était pas son mari, c'était sa cuisinière. Enfin, quand l'irritable femme ne trouvait personne à persécuter, elle se persécutait elle-même : elle avait des attaques de nerfs. Ces crises réclamaient incessamment la présence du petit docteur Moneron, et l'application de ses condoléances antispasmodiques. À dire vrai, le mal devenait si profond que les recettes de l'empirique perdaient chaque jour de leurs vertus. Que pouvaient, en effet, quelques phrases sur une malheureuse que torturait le souvenir permanent de réalités incontestables ? Sa nièce n'était-elle pas mariée ? sa belle-soeur n'était-elle pas heureuse ? Bénédict n'avait-il pas fondé un établissement qui menaçait de prendre des proportions considérables ? Enfin, ces parents exécrés n'étaient-ils pas en voie de faire fortune ?

Ces détails, qu'elle apprenait indirectement, bannissaient pour jamais la paix de son âme. Au fond de son magasin, comme un esprit malfaisant au fond de son antre, plus jalouse, plus haineuse, plus ambitieuse que jamais, elle suivait d'un œil inquiet, la rage dans le cœur, la marche ascendante d'une prospérité dont elle se sentait impuissante à contrarier les progrès. Et ce qui ajoutait à son supplice, c'était que la prospérité de ceux qu'elle prétendait écraser semblait devoir être le signal de sa décadence. En effet, sa maison et celle de Bénédict allaient de mieux en mieux rappeler les deux plateaux d'une balance. À chaque degré que monterait celui du gendre de Madeleine, celui qui portait sa fortune à elle, Euphrasie, en descendrait un. Rien, du reste, n'est plus commun aujourd'hui que ce mouvement de bascule dans la position respective des individus. Nous nous bornons à mentionner des faits, sans prétendre en tirer aucune conséquence.

Au cœur de Paris, entre deux rangées de colonnes, sous de nombreux paratonnerres, s'ouvre un temple, l'expression est polie, qu'on nomme la Bourse. Athènes ou Rome en ont fourni le modèle. M. Lorin, âme damnée de sa femme, y demeurait en esprit quand il n'y était pas en personne. C'est le Panthéon des divinités honteuses, de l'ignorance, de la confusion, de la misère, des plus scandaleuses métamorphoses, des fortunes indécentes, de l'abêtissement définitif des races humaines. Sous l'inspiration d'Euphrasie, le quincailler y jouait chaque jour, sur un coup de dé, à pile ou face, son existence, l'avenir de sa fille. Le hasard en est à peu près le seul dieu ; il ne s'y célèbre d'autre culte que celui de l'or. La fortune et la fatalité ne cessent d'y représenter des actions tantôt grotesques, tantôt navrantes, toujours sinistres. Un pauvre diable y entre riche de quelques écus péniblement amassés, et en sort honteusement gueux ; un autre s'y montre misérable et perdu de considération, et s'en retire millionnaire avec une réputation redorée ; un autre, au désespoir d'avoir compromis le sort de sa femme, celui de ses enfants, ajoute le suicide à son crime. On s'y enrichit en vingt-quatre heures ; on s'y ruine encore plus vite. L'air qu'on y respire donne la fièvre, souffle la férocité ; on se croirait dans les placers de la Californie ou de l'Australie. Lorin, peu à peu, y laissait l'appétit, le sommeil, la santé ; il semblait attaqué d'étisie tant il était décharné ; ses cheveux, clairsemés, blanchissaient ; il avait toujours l'œil hagard, les traits bouleversés. Les alternatives du jeu l'entretenaient perpétuellement dans une surexcitation fébrile, maladive. Euphrasie avait fini par lui communiquer son délire. Elle le réveillait la nuit pour lui parler de combinaisons nouvelles, ou délibérer avec lui sur l'usage qu'ils feraient de leur fortune. Ils cherchaient déjà du regard l'emplacement de leur futur hôtel, se concertaient sur la livrée de leurs gens, la forme de leur équipage, la couleur de leurs chevaux, se demandaient sérieusement de quel côté ils achèteraient un château et un parc. Enfin, leur fille Victoire ne pouvait moins faire, avec une dot de plusieurs millions, que d'épouser un comte, voire un duc. En attendant, ils laissaient dépérir leur fond de quincaillerie. Combien il était ridicule, à leur avis, de placer son argent à six pour cent dans le commerce, lorsqu'on en trouvait l'emploi à la Bourse, pour des périodes de quinze jours et d'un mois, à des taux de douze, vingt et trente pour cent ! Ils ne renouvelaient pas les marchandises écoulées, refusaient bravement les commandes, et perdaient insensiblement leur clientèle.

Dans le principe, la chance leur avait été constamment favorable. Ils ne jouaient alors qu'avec modération et n'exposaient que des sommes peu élevées. À force d'être heureux, ils eurent insensiblement plus d'audace. Par exemple, du moment où ils élevaient le chiffre de leurs opérations, ils n'étaient déjà plus servis par un égal bonheur ; ils gagnaient et perdaient alternativement, et finalement ne parvenaient qu'à tenir une balance exacte entre leurs gains et leurs pertes. Toutefois, depuis quelque temps, ils ne discontinuaient pas d'être malheureux, de subir échec sur échec. Il n'était que juste temps de s'arrêter sur cette pente fatale, de remarquer que le jeu ruine plus de gens qu'il n'en enrichit, de comprendre que ceux qu'il fait riches ne le sont que de la ruine des autres. Par malheur, le mari et la femme n'étaient déjà plus en état de raisonner ; ils étaient frappés l'un et l'autre d'une sorte de vertige. Le guignon qui les poursuivait ne pouvait manquer, dans leur conviction, d'avoir bientôt un terme. Ils comptaient fermement sur une revanche éclatante, toute prochaine. Pleins de cette idée, ils jouaient avec rage, et plus ils perdaient plus leur passion de jouer devenait vive et exigeante. Aiguillonnée, plus qu'effrayée, par une série de déboires menaçants, Euphrasie en arrivait, pour justifier son extravagance et sa frénésie, à juger intolérables les positions médiocres, et à dire hautement : « Plutôt vivre absolument misérable, même mourir, que de ne pas être millionnaire ! »

Une après-dînée, Anselme et le jeune médecin se rencontrèrent chez Bénédict. Celui-ci avait un meuble à leur faire voir. Pendant nombre d'années, il avait fréquenté assidument l'école de dessin du quartier de l'École-de-Médecine. Il n'avait pas tardé à savoir parfaitement dessiner. Il était entré alors dans la classe dirigée par le sculpteur d'animaux Rouillard, et s'y était appliqué avec ardeur au modelage. Bientôt passé maître dans le talent de copier avec intelligence des bas-reliefs, des médaillons, des bustes, des statuettes, il avait, d'après le conseil de son excellent professeur, modelé de temps à autre des animaux d'après nature. Insensiblement, il s'était senti assez habile pour se livrer à la composition, et tirer de son propre esprit l'idée de nombreuses esquisses. Enfin, il venait de terminer, d'après des modèles de son invention, les sculptures en bois d'un buffet qui devait figurer à l'Exposition de l'industrie. Sans parler de l'exécution, qui était d'un fini précieux, ce buffet, par la forme et l'ensemble de ses ornements sculptés, était une merveille de goût, de délicatesse et de grâce. Une pareille œuvre devait infailliblement faire sensation. C'était du moins le sentiment bien arrêté d'Anselme, et du docteur, son ami. Ils ne doutaient ni l'un ni l'autre, et ils le répétaient à l'envi, que Bénédict ne parvînt avant peu à la célébrité et à la fortune. Madeleine et Anaïs étaient aux anges. Par opposition, Anselme rappela l'ambitieuse Euphrasie, que la vaine soif de s'enrichir conduisait à une ruine certaine. Précisément, depuis plusieurs semaines, il n'était bruit à la Bourse que de faillites, d'exécutions, de suicides. Il semblait que ce fût une contagion, une peste, un fléau. Aujourd'hui, c'était un propriétaire qui s'empoisonnait, après avoir englouti dans des opérations du caractère le plus aléatoire la dot de sa femme, la fortune de sa belle-sœur, celle de sa belle-mère. Le lendemain, on ne parlait que d'un riche banquier dont la ruine, décidée par le jeu, entraînait celle d'une foule de petits capitalistes. Puis venait l'histoire d'un artiste bien connu, qui, atteint tout à coup par la fièvre des spéculations, perdait en moins de quarante-huit heures le fruit de trente années de travail. Un jour, enfin, ne passait pas, sans être marqué par des désastres analogues. On était las de les compter, on ne mentionnait plus que ceux qu'accompagnait quelque circonstance particulière.

Le proverbe du diable et de ses cornes est connu de tout le monde. Il ne pouvait manquer de venir à l'esprit en cette occasion. La porte de la pièce où Bénédict devisait avec ses amis fut brusquement ouverte, et le petit Monhomme entra en courant. Outre qu'il était hors d'haleine, il avait la tête nue, le visage tout défait. Les uns et les autres se retournèrent et regardèrent le jeune garçon avec la plus grande surprise.

« Qu'y a-t-il, mon enfant ? s'empressa de demander Madeleine.

– Ah ! fit le jeune commis d'une voix haletante, il est arrivé un grand malheur ! On vient de ramener le patron à moitié mort, frappé de paralysie et tombé en enfance. Mme Lorin en a éprouvé une révolution ; elle se roule par terre, se tord, écume, pousse des cris à fendre l'âme. Mlle Victoire pleure dans un coin. Il n'y a plus de maître à la maison. Venez, je vous en prie ; nous ne savons plus que faire. »

Il est aisé d'imaginer la stupeur qu'occasionnèrent ces nouvelles.

« Mais comment cela est-il arrivé ? demanda Madeleine après un moment de silence.

– Je n'en sais pas plus. Le patron était à la Bourse, selon son habitude ; Mme Lorin donnait un grand dîner. Au dessert, son mari n'était pas encore de retour. Du magasin on entendait le bruit de la vaisselle avec des éclats de rire. Tout à coup, à travers les carreaux de vitre de la montre, nous avons vu un fiacre s'arrêter. Il en est descendu deux hommes qui en ont tiré le patron dans l'état que je vous ai dit, et l'ont monté au premier. Le vue de M. Lorin, les hauts cris qu'a jetés sa femme, les pleurs de Mlle Victoire ont mis en fuite presque en même temps tous les gens qui dînaient. La cuisinière est alors sortie pour chercher le docteur Moneron, et moi je suis accouru ici… »

Il se pouvait qu'on n'eût pas trouvé cet empirique qui s'intitulait le docteur Moneron, et que la présence d'un vrai médecin fût absolument nécessaire. Le jeune docteur, ami d'Anselme, sous des dehors froids et des manières discrètes, cachait les plus belles et les plus solides qualités. Il était profondément désintéressé, plein de dévouement, sans ostentation, et toujours prêt à se rendre où l'on avait besoin de lui. Les caractères analogues ne sont point rares parmi nos savants médecins, ce qu'il serait superflu de faire observer, tant le fait est notoire, si la satisfaction de le rappeler n'était pas au moins aussi vive que celle de l'entendre dire. L'ami d'Anselme consentit volontiers à accompagner Madeleine. Ils montèrent en voiture avec le petit Monhomme, et se firent conduire rue Saint-Martin, aux Cisailles d'or.

Au silence funèbre qui régnait dans le magasin et à l'air morne des commis, il sembla à la mère d'Anaïs et au médecin qu'ils entraient dans une maison envahie par la peste. Ils se hâtèrent de monter au premier. De la salle à manger, dont la table était encombrée des restes du dîner, ils passèrent dans la seconde pièce, où, quelques instants, ils furent témoins muets de la plus étrange des scènes. Au milieu de la chambre, dans un fauteuil, gisait la malheureuse Euphrasie. Elle avait les jambes allongées, les bras ballants, la tête pendante ; avec sa face ici livide, là rouge ou violette, ses traits contractés, ses yeux fixes, hors de la tête, ses lèvres souillées de sang, elle avait les apparences d'une personne que l'asphyxie étouffe. Elle semblait anéantie ; des tressaillements toutefois annonçaient qu'elle respirait encore.

À deux ou trois pas d'elle se tenait le petit docteur Moneron, debout, le chapeau sur la tête, les bras croisés, le cou dans les épaules, dans une immobilité stupide. À cause de son habit noir et de son pantalon de couleur claire, on l'eût pris, à distance, à travers un léger brouillard, pour une grue en méditation. Ses traits allongés, sa bouche béante, ses yeux hagards, exprimaient un horrible désappointement.

« Ruinée ! » répétait-il d'intervalle en intervalle.

Il était accouru tout guilleret cependant ; mais, aux nouvelles que Victoire lui avait apprises d'une voix entrecoupée par les sanglots, le petit docteur était resté cloué sur place, dans l'attitude où venaient de le surprendre Madeleine et le jeune médecin.

À la vue de sa tante, Victoire, saisie de honte, quitta sa chaise et s'enfuit. Quant à l'empirique, tout entier à ses préoccupations, il ne vit ni n'entendit rien.

« Ruinée !... Ruinée !... dit-il de nouveau en relevant la tête, comme s'il fût sorti d'un rêve… Et mes honoraires !... »

Le souvenir de ses honoraires lui rendit décidément toute sa vivacité. Il alla à Mme Lorin, la prit par le bras, la secoua et dit d'une voix que nuançaient les plus cruelles angoisses :

« Ruinée ! est-ce vrai ? Non. C'est une invention du diable, n'est-ce pas ? Allons ! répondez ! j'étouffe. Desserrez, par grâce, un peu le nœud qui m'étrangle. Ruinée ! est-il possible ? Vous êtes une honnête femme, incapable de faire du tort à un père de famille. Ruinée ! C'est un odieux mensonge. Je mettrais ma tête sur le billot que cela n'est pas. Non, mille fois non, vous n'êtes pas ruinée. On ne fait pas ainsi peur aux gens ! Vous me devez deux cent et quatre vingts visites bien comptées, marquées sur mon registre, je suis en règle avec les dates, ce qui, à raison de deux francs chacune, fait la somme ronde de cinq cent soixante francs. Cinq cent soixante francs ! J'ai déjà dépensé cet argent. Si vous me faites faux bond, je suis un faussaire, un homme perdu, déshonoré. Ruinée ! vous ne devez pas l'être pour moi. Ne suis-je plus votre cher docteur ? Ne vous ai-je pas sauvé vingt fois la vie ? Prenez garde ! Hé ! hé ! ma petite mère, allons, levez-vous ! vos tiroirs ne sont pas encore à sec. N'attendez pas qu'on saisisse, soldez-moi, sauvez- moi !... »

L'empirique fut interrompu à cet endroit de sa tirade par le jeune médecin, qui, le visage pâle, grave, sévère, l'œil étincelant d'indignation, le toucha du doigt et lui dit :

« À quoi pensez-vous, monsieur ? »

Le petit homme se retourna vivement et toisa, des pieds à la tête, le nouveau venu d'un air d'hébétement et de défiance. Il devina sur-le-champ un confrère.

« Monsieur ignore sans doute, dit-il en se posant l'index sur la poitrine, que je suis le médecin de la maison.

– Vous, monsieur, médecin ! fit le jeune docteur d'un air froid et dédaigneux. Cela est impossible. Vous ne parleriez pas ainsi à une femme qui se meurt. »

Le soi-disant émule de Dupuytren sourit de pitié et repartit en haussant les épaules :

« Peuh ! rassurez-vous. Son cas n'est pas grave. Comédie, comédie, cher monsieur, elle joue la comédie ! » Et, sans attendre de réponse, il fit volte-face et se replongea dans l'idée du désastre qui le menaçait.

Le jeune docteur, de son côté, peu jaloux de contester davantage avec cet avide charlatan, s'occupa sans délai de Mme Lorin. Une saignée était nécessaire. Il se fit apporter un bassin, des linges, tira une lancette de la gaîne et pratiqua sur-le-champ une incision au bras d'Euphrasie. Les symptômes de la vie reparurent insensiblement chez Mme Lorin. Le sang commença à circuler régulièrement dans ses veines ; elle desserra les dents, la rigidité de ses traits cessa, ainsi que la fixité effrayante de ses yeux ; elle put enfin se mouvoir, regarder ce qui se passait autour d'elle, et rappeler ses idées. En même temps que le souvenir de sa ruine traversa sa mémoire, elle aperçut Madeleine. Ce fut pour Euphrasie une épreuve affreuse. Elle fixa sur sa belle-sœur des regards de lionne blessée et parut sur le point de fondre sur elle. Bien qu'affaiblie par le sang qu'elle avait perdu, elle se dressa d'un bond.

« Que faites-vous ici ? s'écria-t-elle. Qui vous a appelée ? Vous venez jouir du spectacle de mon malheur ! »

 Il y avait de l'égarement dans ses yeux.

« Oh ! ma chère Euphrasie , dit Madeleine en secouant douloureusement la tête, vous me croyez donc bien méchante ?

– Méchante ou bonne, vous me faites mal ! qu'est-ce que vous voulez ?

– Vous offrir mes services, si vous en avez besoin.

– Vos services ! s'écria Euphrasie avec une véhémence extraordinaire. Allons donc ! je n'en veux pas ! je n'en ai pas besoin ! Sortez de mes yeux !... »

En effet, à la vue de sa belle-soeur, surtout en ce moment, que ne devait pas souffrir la malheureuse Euphrasie ? Sa chute, comparée à la splendeur de ses rêves, était incommensurable. De cette vieille femme qu'elle haïssait, qu'elle se flattait d'écraser, reportant les yeux sur elle-même, vaincue, humiliée, écrasée sous le poids d'un malheur irréparable, réduite à s'entendre offrir des secours, elle connut de ces tortures qui déterminent la folie, quand elles ne tuent pas. Le parallèle versait du plomb fondu dans ses veines. La sueur ruisselait sur son front. Ses yeux, jetant un éclat hagard, jaillirent en quelque sorte des orbites, sa bouche, toute contournée, écuma, ses narines se gonflèrent, son visage défiguré n'eut plus rien d'humain. Elle tomba à terre, se tordit dans d'horribles convulsions, proféra des anathèmes entrecoupés par des cris frénétiques. Comme pour ajouter à l'horreur de ce spectacle, les linges qui bandaient sa blessure se déroulèrent ; en un clin d'œil son visage, sa robe, le parquet furent tachés de sang. Quatre hommes robustes ne fussent pas parvenus à se rendre maîtres d'elle. Il fallut attendre que la violence de la lutte eût épuisé ses forces.

« Votre présence lui fait mal, dit le jeune médecin à l'oreille de Madeleine. Allez-vous-en ; je ne l'abandonnerai pas… »

Madeleine, pour sortir, traversa la chambre à coucher de Lorin. Elle avait aperçu le bonhomme à travers une porte entre-bâillée. Il était affaissé sur un fauteuil de paille. Les ravages qu'une seule commotion avait faits en lui étaient aussi étranges qu'effrayants. Il avait perdu l'usage de ses membres ; ses yeux étaient complétement éteints ; ses traits respiraient une insensibilité absolue ; la bave souillait ses lèvres ; ses mains, tout son corps tremblaient. Son extérieur annonçait un complet idiotisme. Madeleine s'en approcha ; émue de compassion, elle se saisit d'un mouchoir qui était sur les genoux de Lorin et lui essuya maternellement les lèvres. En même temps, elle murmurait :

« Pauvre cher homme ! »

À cette voix, à ce contact, le quincaillier s'agita faiblement, remua les lèvres et balbutia, ou mieux, bredouilla des mots sans suite.

« Achetez ! achetez ! fit-il d'un air mystérieux, mélodramatique. Bonne nouvelle ! hausse… ma femme !... » Et vingt autres expressions empruntées aux combinaisons qui l'avaient plongé dans l'abîme.

Ce qui lui était arrivé n'avait rien que de très vulgaire. On se rappelle que, depuis quelque temps, il ne discontinuait pas d'être malheureux. Excité par sa femme, mal conseillé par un homme d'affaires, trompé par de fausses nouvelles, alléché par l'espoir de toucher une différence considérable et de doubler ses fonds d'un seul coup, il avait exposé tout ce qu'il possédait aux hasards d'une seule opération. Il avait été déçu dans tous ses calculs. Il avait mis sur la rouge, et c'est la couleur noire qui avait gagné. Sa ruine était complète. S'il eût été seul, peut-être en eût-il pris vite son parti. Devenu plus sage, il fût sans doute retourné à son magasin pour n'en plus sortir.Mais sa femme ! sa femme, la tête dont il était le bras ! sa femme, l'objet de son adoration et aussi celui de sa terreur ! sa femme, qui voulait être riche et comptait si bien l'être que déjà, en imagination, elle vivait au milieu du luxe d'un millionnaire ! sa femme qui, du matin au soir, la nuit, ne rêvait que d'or ! comment lui annoncer la nouvelle ? Elle le tuerait rien qu'en le regardant. Toutes ces idées, qui fermentaient dans la tête déjà faible de ce pauvre homme, lui causèrent une telle secousse qu'il roula à terre sans connaissance. On l'entoura de soins, on le saigna ; il ne rouvrit les yeux que pour donner des signes de démence. Il était en outre atteint de paralysie. On le transporta en voiture à son domicile. Il apparut dans la salle à manger comme un spectre. Les hommes qui l'amenaient annoncèrent sa ruine sans aucun ménagement. Euphrasie poussa des cris déchirants, s'arracha les cheveux ; Victoire pleura, et les convives, incapables d'assister à ce deuil, s'empressèrent de sortir et d'abandonner cette malheureuse famille à son affliction.

Madeleine, aux prises avec une désolation profonde, retourna rue Caumartin. Elle plaignait sincèrement sa belle-sœur et souhaitait qu'elle pût guérir de sentiments odieux qui, même au milieu de la fortune, ne pouvaient que rendre misérable. Bénédict et sa femme accoururent au-devant d'elle et s'écrièrent en même temps :

« Eh bien, chère mère, qu'est-ce qu'il y a ?

– Oh ! mes enfants, mes enfants ! fit Madeleine. Quelle chose affreuse ! Vous me voyez toute bouleversée. C'est à n'y pas croire ! Il me semble que je rêve. Je ne peux pas vous dire ce que j'endure. Si vous saviez ! Ils sont ruinés, perdus ; Lorin est fou, il ne peut plus remuer, et la pauvre Euphrasie n'est guère dans un meilleur état… »

La bonne femme alors, se recueillant, leur raconta de point en point ce qu'elle venait de voir et d'apprendre. Elle ajouta :

« Quelle leçon, mes enfants ! quelle leçon ! Que du moins elle ne soit pas perdue pour tout le monde ! que leur malheur serve à quelque chose ! ne l'oubliez pas. Gardez-vous de la vanité comme de la peste ! Ne songez qu'à vous élever par le travail. Ne tentez jamais le hasard ; ne jouez pas, même à coup sûr. L'argent du jeu ne tient pas aux doigts. Il s'en va plus aisément encore qu'il ne vient. Travaillez, travaillez ! c'est la grande chose, le grand secret, la grande loi. On ne possède bien que ce qu'on acquiert difficilement, péniblement… »

Ainsi conclut Madeleine, vraiment ainsi. Goethe avait dit bien avant elle : « Ce que tu hérites de ton père, acquiers-le pour le posséder. » Mais on peut, sans erreur, affirmer qu'elle n'avait jamais lu Goethe. 

 


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