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LATONE INSULTÉE EN LYCIE


 

MBAO 2011.0.245 (et 2011.0.246)

ÉTIENNE DELAUNE, Latone insultée par les habitants de Lycie


Suite de ses relations avec Jupiter, Latone avait mis au monde deux jumeaux (Apollon et Diane); pour cette raison, elle était poursuivie par la colère de Junon. Elle s'enfuit en Lycie avec ses deux enfants et s'arrêta, assoiffée, près d'un étang alimenté par une source d'eau pure, où des paysans coupaient des joncs. Quand elle voulut boire, sans aucune raison, ils l'en empêchèrent. Furieuse, elle les transforma en grenouilles.

Nous sommes en Asie Mineure, en Lycie, pays qui vit naître la Chimère : on la voit à l'arrière-plan à gauche avec son corps de lion, sa tête de chèvre et sa queue de serpent. La composition représente deux épisodes simultanément. Au deuxième plan, à gauche, on voit Latone, portant ses deux enfants, qui s'enfuit, poursuivie par Junon juchée sur le dos d'un dragon ailé (symbolisant sa jalousie et son désir de vengeance). Au premier plan, au centre, Latone profère sa malédiction à l'encontre des paysans lyciens qui l'ont empêchée de boire. À droite, certains se métamorphosent en grenouilles.

LATONAM LYCIUS DUM STAGNIS ARCET AGRESTIS / RANA FIT : ET MERITAS STAGNI LUIT INCOLA POENAS.
[Alors qu'un berger lycien empêchait Latone d'approcher de l'étang, il est changé en grenouille. Désormais habitant de l'étang, il a le châtiment qu'il mérite.]

Métamorphoses VI, 332381

Elle arrive dans la Lycie, contrée fameuse par la Chimère. Un jour que le soleil lançait sur les campagnes ses feux dévorants, la déesse allait succomber à la fatigue d'un long voyage, au besoin d'étancher une soif ardente; et ses enfants avaient tari ses mamelles arides. Iamque Chimaeriferae, cum sol grauis ureret arua,
finibus in Lyciae longo dea fessa labore
sidereo siccata sitim collegit ab aestu,
uberaque ebiberant auidi lactantia nati.
Elle découvre enfin, dans le creux d'un vallon fangeux, une source d'eau pure. Là des rustres coupaient alors l'osier en rejetons fertile, le jonc, et les herbes qui se plaisent dans les marais. Elle approche; elle plie un genou, et, penchée sur les bords de l'onde propice, elle allait se désaltérer : cette troupe grossière s'oppose à ses désirs : Forte lacum mediocris aquae prospexit in imis
uallibus ; agrestes illic fruticosa legebant
uimina cum iuncis gratamque paludibus uluam.
Accessit positoque genu Titania terram
pressit, ut hauriret gelidos potura liquores.
Rustica turba uetat ; dea sic adfata uetantis :
"Pourquoi, dit la déesse, me défendez vous ces eaux ? Les eaux appartiennent à tous les humains. La nature, bonne et sage, fit pour eux l'air, la lumière, et les ondes. Je viens ici jouir d'un bien commun à tous. Cependant, comme un bienfait, je l'implore de vous. Mon dessein n'est pas de rafraîchir mon corps fatigué dans un bain salutaire. Je ne veux qu'apaiser ma soif. Ma bouche est desséchée; elle laisse à peine un passage aride à ma faible voix. Cette onde sera pour moi un nectar précieux; permettez m'en l'usage : en vous le devant, j'avouerai que je vous dois la vie. Ah ! laissez-vous toucher par ces deux enfants qui, suspendus à mon sein, vous tendent leurs faibles bras." (et par hasard ils leur tendaient les bras.) "Quid prohibetis aquis ? Vsus communis aquarum est.
Nec solem proprium natura nec aera fecit
nec tenues undas : ad publica munera ueni ;
quae tamen ut detis, supplex peto. Non ego nostros
abluere hic artus lassataque membra parabam,
sed releuare sitim. Caret os umore loquentis,
et fauces arent, uixque est uia uocis in illis.
Haustus aquae mihi nectar erit, uitamque fatebor
accepisse simul ; uitam dederitis in unda.
Hi quoque uos moueant, qui nostro bracchia tendunt
parua sinu." Et casu tendebant bracchia nati.
Quel cœur assez barbare eût pu rester insensible à ces douces prières ? Mais ces pâtres grossiers les rejettent, et persistent dans leur refus. Bientôt, à l'injure ajoutant la menace, ils lui commandent de se retirer. Ce n'est pas même assez pour eux. De leurs mains, de leurs pieds, ils agitent, ils troublent le lac; ils y bondissent, et font monter à sa surface l'épais limon qui reposait sous l'onde. La colère de Latone lui fait oublier sa soif; et, sans descendre plus longtemps à des prières indignes de la majesté des dieux, elle élève ses mains vers le ciel, et s'écrie : "Vivez donc éternellement dans la fange des marais !" Quem non blanda deae potuissent uerba mouere ?
Hi tamen orantem perstant prohibere minasque,
ni procul abscedat, conuiciaque insuper addunt.
Nec satis est, ipsos etiam pedibusque manuque
turbauere lacus imoque e gurgite mollem
huc illuc limum saltu mouere maligno.
Distulit ira sitim ; neque enim iam filia Coei
supplicat indignis, nec dicere sustinet ultra
uerba minora dea tollensque ad sidera palmas :
 "Aeternum stagno – dixit – uiuatis in isto !"

Déjà ses vœux sont accomplis. Ils se plongent dans les eaux. Tantôt ils disparaissent dans le fond de l'étang; tantôt ils nagent à sa surface. Souvent ils s'élancent sur le rivage; souvent ils sautent dans l'onde; et, sans rougir de leur châtiment, ils exercent encore leur langue impure à l'outrage; et même sous les eaux, on entend leurs cris qui insultent Latone. Mais déjà leur voix devient rauque, leur gorge s'enfle, leur bouche s'élargit sous l'injure, leur cou disparaît; leur tête se joint à leurs épaules; leur dos verdit, leur ventre, qui forme la plus grande partie de leur corps, blanchit; et changés en grenouilles, ils s'élancent dans la bourbe du marais.

Eueniunt optata deae : iuuat esse sub undis
et modo tota caua submergere membra palude,
nunc proferre caput, summo modo gurgite nare,
saepe super ripam stagni consistere, saepe
in gelidos resilire lacus, sed nunc quoque turpes
litibus exercent linguas pulsoque pudore,
quamuis sint sub aqua, sub aqua maledicere temptant.
Vox quoque iam rauca est, inflataque colla tumescunt,
ipsaque dilatant patulos conuicia rictus.
Terga caput tangunt, colla intercepta uidentur,
spina uiret, uenter, pars maxima corporis, albet,
limosoque nouae saliunt in gurgite ranae.


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