LES FÊTES DE FIN D'ANNÉE ET LES VŒUX DU NOUVEL AN
Le fait que, avant le solstice du 21 décembre, les nuits sont de plus en plus longues suscitait la crainte que les ténèbres finissent par l'emporter sur la lumière. Mais, quelques jours après le solstice, vers le 25 décembre, on était rassuré et l'on fêtait cette renaissance du soleil : c'étaient les Saturnales au cours desquelles on décorait les maisons avec du houx et du gui, on organisait des repas, en échangeait des cadeaux, on offrait aux enfants des figurines en terre cuite. En +274 la fête de la naissance du Soleil invaincu (Dies Natalis Solis invicti) a été officiellement fixée au 25 décembre. En 336, le christianisme décida arbitrairement que le même 25 décembre serait la date anniversaire de la naissance du Christ (dans la "Depositio martyrum" de 336, reprise dans le Chronographe de 354, on lit : "VIII Kal. Ianuarii natus Christi in Bethleem Iudeae"). C'est notre "Noël" (< natale).
Après la réforme du calendrier par César, il fut définitivement établi que la nouvelle année commencerait non avec le printemps, mais le 1er janvier, en fonction du cycle solaire. Ce fut alors la coutume des "étrennes". Dans les temples, on offrait à Jupiter et à Janus des couronnes de laurier et on versait du safran sur les braseros. On rendait visite à ses amis pour échanger des vœux et des petits cadeaux : gâteaux, dattes, figues, pièces de monnaie.
Selon Suétone, les Romains
offraient des étrennes aux empereurs :
• À Auguste : "Omnes ordines in lacum Curti quotannis ex uoto pro salute eius stipem iaciebant, item Kal. Ian. strenam in Capitolio etiam absenti, ex qua summa pretiosissima deorum simulacra mercatus uiuatim dedicabat." = Chaque année, tous les ordres de l'État jetaient dans le gouffre de Curtius des pièces d'argent pour son salut. Aux calendes de janvier, lors même qu'il était absent, on lui portait des étrennes au Capitole. De cet argent il achetait les plus belles statues des dieux, et les faisait élever dans les divers quartiers de Rome. (Aug. 57)
• À Caligula : "Edixit et strenas ineunte anno se recepturum stetitque in uestibulo aedium Kal. Ian. ad captandas stipes, quas plenis ante eum manibus ac sinu omnis generis turba fundebat." = Il annonça qu'il recevrait des étrennes au renouvellement de l'année ; et, le jour des calendes de janvier, il se tint dans le vestibule de son palais pour y attendre les cadeaux qu'une foule de gens de toute condition répandait devant lui à pleines mains en vidant ses vêtements. (Cal. 42)
Les adjectifs usuels pour qualifier l'année à venir étaient bonus, faustus, felix et fortunatus. Ils pouvaient être abrégés en ANFF = Annum Novum Faustum Felicem, comme sur cette monnaie d'Antonin le pieux (+138) sans doute offerte comme étrennes :

Au +Ier siècle la mode sera d'offrir des lampes à huile portant des vœux pour la nouvelle année (annus novus).
Cette lampe à huile porte, sur le bouclier de la Victoire ailée tenant une palme, la formule : « Annum novum faustum felicem mihi » = Que la nouvelle année me soit prospère et heureuse.Autour de la Victoire sont figurées datte, figue et pomme de pin, ainsi que trois monnaies que l'on s'échangeait comme étrennes : une figure de Janus (le mois de Janvier), une dextrarum junctio devant un caducée (symbole des relations honnêtes dans le commerce) et une Victoire (symbole de paix, les portes du temple de Janus ayant été refermées).
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Une autre lampe avec inscription : ANNO NOVO FAUSTUM FELIX TIBI SIT |
Une mosaïque du +IVe siècle découverte à Halicarnasse (au British Museum) énumère tout ce qu'on peut souhaiter pour la nouvelle année :
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Pour exprimer leurs vœux, les Latins cultivés pouvaient recycler ce vers qu'HOMÈRE met dans la bouche de Dolios (Oyssée, XXIV, 402) : "Οὖλέ τε καὶ μέγα χαῖρε, θεοὶ δέ τοι ὄλβια δοῖεν!" = Salut à toi ! Sois toujours très heureux et que les Dieux te comblent de bonheur!
TIBULLE nous garde le souvenir d'un rituel disparu consistant à jeter des feuiles de laurier sur des braises en faisant un vœu pour une bonne année : et succensa sacris crepitet bene laurea flammis / omine quo felix et sacer annus erit. (Élégies, II, 5, 81-82) = Que le laurier allumé crépite favorablement dans les flammes sacrées et fasse augurer une année heureuse et protégée des dieux.
PLINE L'ANCIEN, passant en revue diverses superstitions, se demande : "Cur primum anni incipientes diem laetis precationibus invicem faustum ominamur?" = Pourquoi cherchons-nous d'heureux présages dans les félicitations mutuelles du premier jour de l'année ? » (Histoire naturelle, XXVIII, 5).
Dans les Fastes I, OVIDE interroge le dieu Janus pour avoir l'explication de la date choisie pour les fêtes et de la coutume d'échanger des vœux (traduction Nisard) :
Ovide rappelle que le changement d'année était placé sous le signe de Janus, le dieu à double visage qui voyait aussi bien le passé que l'avenir. |
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Iane biceps, anni tacite labentis origo, (65) |
– Dieu à double visage, c'est de toi que part l'année pour s'écouler sans bruit; toi qui, sans tourner la tête, vois ce que nul autre dieu ne peut voir, montre-toi propice aux chefs dont l'active sollicitude, donne le repos à l'Océan et la sécurité à la terre, qui nous prodigue ses trésors; montre-toi propice à tes sénateurs, au peuple de Quirinus, et, d'un signe, ouvre-nous les portes de ton magnifique sanctuaire. |
Pour cela, on se mettait en congé, on s'habillait de blanc, on brûlait du safran importé de Cilicie. |
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Prospera lux oritur: linguis animisque fauete; (71) |
Un jour fortuné se lève; silence et recueillement: une fête demande des paroles de fête. Plaideurs, laissez reposer nos oreilles; trêve, trêve à vos criailleries insensées! Reprends haleine, race à la langue envenimée! Voici que s'allument des feux dont l'air se parfume; voici que pétille, au foyer, le safran, la fleur de Cilicie. L'éclat de la flamme est répété par l'or des temples, et se joue aux voûtes sacrées en clartés vacillantes. On monte à la roche tarpéienne en habits de fête, |
Interrogé par Ovide, Janus explique que ces fêtes ne correspondent pas à la venue du printemps mais au solstice d'hiver ; après le 21 décembre, les jours commencent à s'allonger et c'est, pour le soleil, comme une nouvelle naissance. |
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Dic, age, frigoribus quare nouus incipit annus, (146) |
– Dis-moi, ô Janus, pourquoi l'année s'ouvre par l'hiver, quand il serait si naturel qu'elle recommençât avec le printemps. Alors tout fleurit; c'est partout comme un autre âge qui s'annonce: […] Comment ne pas reconnaître à tous ces signes la véritable renaissance de l'année? |
Janus explique ce qui justifie l'usage des vœux échangés au commencement de l'année. |
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At cur laeta tuis dicuntur uerba Kalendis, (175) |
– Pourquoi, au jour de vos Calendes, ces souhaits de bonheur, ces paroles bienveillantes, que nous échangeons entre nous ? |
Enfin Janus explique le sens des étrennes, en particulier des fruits et du miel qu'on offre à l'occasion du jour de l'an. |
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– Quid uolt palma sibi rugosaque carica, dixi, (185) |
– Que signifient, lui dis-je, les dattes, les figues ridées, le miel blanc dans un vase blanc que les Romains s'offrent alors? |
AUSONE, pour le début de son consulat (379) donne un exemple de vœux formulés le 1er janvier (VIII- Precatio Consulis designati pridie kal. Ian. Fascibus sumptis et IX-Item precatio kal. Ianuariis)
| Anne, bonis coepte auspiciis, da vere salubri apricas ventorum animas, da roscida Cancro solstitia et gelidum Boream Septembribus horis. Mordeat autumnas frigus subtile pruinas et tenuata modis cesset mediocribus aestas. Sementem Notus umificet, sit bruma nivalis, dum pater antiqui renovatur Martius anni. Spiret odorato florum nova gratia Maio, Iulius et segetes coquat et mare temperet Euris, Sirius ardentem non augeat igne Leonem, discolor arboreos variet Pomona sapores, mitiget autumnus, quod maturaverit aestas, et genialis hiemps parta sibi dote fruatur. Pacem mundus agat nec turbida sidera regnent. |
[…] Année, qui commences sous d'heureux auspices, donne au printemps salubre les tièdes souffles du zéphyr ; donne la rosée au solstice du Cancer, un frais Borée aux heures de septembre. Qu'un froid modéré morde les frimas de l'automne, et que, par degrés affaibli, l'été lentement se retire. Que le Notus arrose les semailles ; et que l'hiver se couvre de neige jusqu'au retour de mars, père de l'ancienne année. Que mai respire le parfum des fleurs, sa nouvelle parure ; que juillet cuise les moissons, et soumette la mer aux Eurus. Que Sirius n'augmente pas de ses feux les ardeurs du Lion, et que Pomone bigarrée varie les saveurs de ses vergers. Que l'automne attendrisse ce que l'été aura mûri, et que l'hiver, voué aux plaisirs, jouisse des biens dont on l'a doté. Que le monde vive en paix ; et que les astres funestes n'aient plus sur lui d'empire. […] |
| Iane, veni: novus anne, veni: renovate veni, Sol. Coge secuturos bis sena per ostia menses. Tu tropicum Soli da cedere, rursus et illum terga dare, ut duplex tropico varietur ab astro et quater a ternis properet mutatio signis. Aestivos inpelle dies brumamque morantem noctibus acceleret promissus Caesaris annus. |
Viens, Janus ; viens, nouvel an ; viens, soleil renouvelé! Presse par leurs douze issues la fuite des mois qui vont se suivre. Que le soleil dépasse vite un des tropiques, puis qu'il laisse l'autre encore derrière lui, que les deux tropiques subissent ainsi l'influence de cet astre, et que les quatre changements de l'année se succèdent rapidement de trois en trois signes. Hâte la marche des jours de l'été, et que l'hiver aux lentes nuits s'empresse de nous montrer l'année qui nous promet César. […] |
Anne, bonis coepte auspiciis, felicia cernis |
Année, commencée sous de favorables auspices, tu vois les heureux débuts du consulat d'Ausone. Découvre, Soleil éternel, ton front resplendissant, et, avec plus d'éclat que jamais, épanouis tes rayons de pourpre et la bienfaisante clarté des feux de ton aurore. Année, mère des événements que tu déroules depuis le mois de Janus au double front jusqu'aux derniers jours de décembre glacés par l'hiver, viens, année nouvelle, viens contempler les fêtes du vieux Janus. Parcours tes voies accoutumées, les douze stades de ta carrière, variés d'autant de signes qui se partagent également les saisons, et achève ton cours emporté par une rotation perpétuelle. Roule entraînée sur les pentes du ciel ; que Phébus avec ordre accomplisse sa tâche, en nous ramenant les jours de diverse durée, et renaisse avec de nouvelles clartés au départ de l'hiver. Ainsi, après les trente révolutions successives de chacun des mois, reparaîtra le croissant de la lune, et ta main tournera le cercle des levers et des couchers du jour, contenant dans chacun des signes le cours régulier du soleil. |
L'Église catholique a d'abord désapprouvé la pratique des étrennes :
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Dans un sermon de l'année 404, saint Augustin dit clairement : "Dant illi [pagani] strenas; date vos eleemosynas" = Ce sont les païens qui donnent des étrennes; vous, donnez des aumônes".
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Le premier interdit prononcé par le Synode d'Auxerre de 585 porte sur les mascarades et les étrennes : "Il n'est pas permis, aux calendes de janvier, de mimer la vache ou le cerf, ou de faire usage d'étrennes diaboliques; mais que ce jour-là on fasse preuve de la même générosité que les autres jours."
Aujourd'hui, les « fêtes de fin d'année » s'organisent toujours autour de ces deux dates : le 25 décembre et le 1er janvier. Les rites actuels prennent leur source dans des pratiques de l'Antiquité romaine :
– échanges de cadeaux, de strenae (nos étrennes)
– maisons décorées de gui, de houx, de lierre (nos sapins)
– lumières des lampes à huile (nos guirlandes électriques)
– exposition de figurines (les personnages de nos crèches)
– vœux de bonne année, considérés comme des actes magiques destinés à contraindre un avenir favorable.
Les étrennes du matin de Noël pour les enfants, selon Arthur RIMBAUD :
| Ah ! quel beau matin que ce matin des étrennes ! Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux, Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux, Tourbillonner, danser une danse sonore, Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore ! On s'éveillait matin, on se levait joyeux, La lèvre affriandée, en se frottant les yeux... On allait, les cheveux emmêlés sur la tête, Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête, Et les petits pieds nus effleurant le plancher, Aux portes des parents tout doucement toucher... On entrait !... Puis alors les souhaits... en chemise, Les baisers répétés, et la gaîté permise ! |
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| Henry Mosler - 1916 |
Au XVIIIe siècle, la coutume des vœux était bien établie et on ne manque pas de témoignages qui dénoncent une certaine lassitude devant cette corvée.
• On la perçoit chez Jean-Jacques ROUSSEAU qui écrit à propos de ce "cérémonial" : « Vous auriez reçu il y a longtemps mes compliments à l'occasion de la nouvelle année si j'étais de ces gens qui ont besoin de lire l'almanach pour savoir quand et comment ils doivent aimer leurs amis. Je ne connais point de jour dans l'année où je ne fasse des voeux pour votre satisfaction; le reste est un pur cérémonial que je laisse aux Italiens et aux Allemands, me contentant de la réalité et convaincu par mille expériences que tout ce qu'on donne aux compliments est autant de rabattu sur la vérité. »
• Non seulement on devait envoyer ses voeux à ses amis et relations, mais il fallait aussi répondre aux vœux qu'on avait reçus. La petite-fille de Mme de Sévigné, MADAME DE SIMIANE, se dépêche, en 1732, d'envoyer les siens la première afin de s'éviter ce pensum : « J'ai si peur que vous me souhaitiez la bonne année le premier que je me dépêche de faire mon compliment. Le voici : bonjour et bon an, Monsieur, et tout ce qui s'ensuit. Voilà mon affaire faite, et très bien faite, je le soutiens; car trois mots qui viennent d'un cœur bien sincère et bien à vous valent un trésor. Divertissez-vous à présent à tourner joliment votre réponse et vos souhaits: cela ne m'embarrassera point et me fera grand plaisir :je vous pillerai et ferai mon profit de ce que vous me direz. »
Toutefois la plupart de nos écrivains essaient de faire preuve d'un peu d'esprit et d'originalité :
• Le chevalier de SAINT-VÉRAN à une marquise (1753) : « Écoutez : compliments, des étrennes, des vœux, c'est, Madame, toute la monnaie du jour ; mais comment, avec cela, puis-je m'acquitter à votre égard ? Des compliments, vous en méritez sans doute plus que personne : il n'y a qu'un petit malheur, c'est que votre modestie vous les fait toujours refuser; je pourrais ajouter aussi que je n'ai pas le talent de les bien faire. Pour des étrennes, ce n'est pas sans doute à moi d'en offrir à celle que la fortune a comblée de ses dons. Il ne me reste que des vœux ; et ceux que je fais pour vous, Madame, sont les plus sincères et les plus étendus ; ils n'ont de terme que votre mérite et mon respect : l'un et l'autre sont infinis. »
• FLAUBERT à la princesse Mathilde (janvier 1866): « Que faut-il vous souhaiter ? Du soleil l'hiver pour vos promenades, de la pluie au printemps pour vos gazons; d'entendre la plus belle musique du monde et de rencontrer de bons livres. Si vous avez un chagrin, qu'il s'en aille! Un désir, qu'il s'accomplisse ! »
LE GÂTEAU DES ROIS ET LA FÈVE
Dans le Midi, le "gâteau des Rois" est un gâteau brioché en forne de couronne accompagné de fruits confits; dans le Nord, c'est une galette feuilletée sur laquelle sont tracées des figures évoquant le soleil. Une "fève" est dissimulée dans le gâteau. Les parts du gâteau sont attribuées au hasard à chacun des convives ; celui qui trouve la fève est proclamé "roi" et les autres doivent se soumettre à ses volontés.
Cet usage de la fève remonte à l'Antiquité.
En Grèce, des fèves noires et des fèves blanches, mêlées dans un κληρωτήριον, étaient utilisées pour la désignation des magistrats par le sort, en particulier les membres de la βουλὴ.
– Hérodote (6, 109, 2) parle de la possibilité d'obtenir une charge de polémarque par le tirage d'une fève (τῷ κυάμῳ λαχεῖ).
– Thucydide (8, 66, 1) parle du Sénat élu par le moyen de la fève (βουλὴ ἡ ἀπὸ τοῦ κυάμου).
– Xénophon (Mémorables 1, 2, 9) fait dire à Socrate que c'était une folie de nommer les magistrats à la fève (λέγων ὡς μῶρον εἴη τοὺς μὲν τῆς πόλεως ἄρχοντας ἀπὸ κυάμου καθιστάναι)
– Lucien (Les sectes à l'encan, 6) rappelle que les Athéniens se servent de fèves pour élire leurs magistrats (κυάμοισι τὰς ἀρχὰς αἱρέεσθαι).
À Rome, le tirage au sort d'un "roi" était un jeu qu'on organisait pendant les fêtes de Saturne : les perdants devaient exécuter les ordres donnés par le "roi de la fève". Tacite évoque un tel jeu auquel participèrent les jeunes Néron et Britannicus : "Pendant les fêtes de Saturne, entre autres amusements avec des jeunes gens de leur âge, on jouait à tirer au sort la royauté ; et elle était échue à Néron. Celui-ci avait donné à tous les autres des ordres divers, mais dont l'exécution n'avait rien qui pût les faire rougir, lorqu'il commande à Britannicus de se lever, de s'avancer et de se mettre à chanter quelque chose." (Festis Saturno diebus inter alia aequalium ludicra regnum lusu sortientium euenerat ea sors Neroni. Igitur ceteris diuersa nec ruborem adlatura: ubi Britannico iussit exsurgeret progressusque in medium cantum aliquem inciperet." (Annales, XIII, 15, 2)
Il est diificile de dire comment s'est effectuée la connexion avec le thème chrétien des "rois mages".
Celui-ci prend son origine dans les évangiles de Luc et de Matthieu.
– Selon Luc (2, 6-16) : À Bethléem, Joseph a conduit Marie sur le point d'accoucher dans une hôtellerie (κατάλυμα), où, faute de place, ils ont dû s'installer dans l'étable et mettre le nouveau-né emmaillotté dans la mangeoire aux bestiaux (φάτνη), la crèche.
– Selon Matthieu (2, 11) : En Orient, des mages astrologues ont interprété un signe dans le ciel comme l'annonce de la naissance, en Judée, du futur roi des Juifs. S'étant munis d'offrandes rituelles, ils se sont mis en route afin de lui rendre hommage. Ne sachant pas trop où aller, ils se sont arrêtés à Jérusalem pour consulter le roi Hérode, qui leur dit de voir du côté de Bethléem. Le signe céleste réapparut et leur désigna la maison (οἰκία) où Marie était avec l'enfant. Ils s'agenouillèrent et offrirent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
Le mot "or" serait une traduction inexacte du mot hébreu qui désigne une substance aromatique (voir Gonzague Ryckman, "De l'Or (?), de l'Encens et de la Myrrhe", dans Revue Biblique, n° 58, 1951, p. 372-376).
Le texte évangélique, avare de détails, même sur le nombre de ces mages, fut rapidement complété. Et, comme souvent, on voulut y voir l'écho de "prophéties" cachées dans l'Ancien Testament :
– Psaume 71 : "Les rois de Tarsis et des Iles apporteront leurs tributs [au Messie] / Les rois d'Arabie et de Saba lui offriront des présents."
– Isaïe 60, 3 : "Les nations vont s'acheminer vers ta lumière [celle de la Jérusalem nouvelle] / et les rois vers le rayonnement de ton aurore. […] Ils viendront tous de Saba / apportant de l'or et de l'encens."
C'est à partir de ces textes qu'on décida que ces visiteurs étaient non de simples astrologues mais des rois (auxquels on conserva le titre de mages), bien plus dignes du roi des Juifs que les simples bergers dont parle l'évangile de Luc. C'est parce qu'on a confondu Saba en Arabie avec Saba en Ethiopie que l'on a fait d'un des trois mages un noir.
Tertullien, dans les toutes premières années du IIe siècle (Contre Marcion, III, 13, 8) considère que les Mages sont effectivement des rois qui viennent rendre hommage au roi des Juifs. « L'Orient eut presque toujours des mages comme rois, et Damas était autrefois comptée comme une dépendance de l'Arabie, avant que la distinction des deux Syries l'incorporât à la Syrophénicie. Le Christ, en recevant l'hommage de son or et de ses parfums, opulence de Damas, conquit donc spirituellement sa puissance. Par les dépouilles de Samarie, il faut entendre les mages eux-mêmes qui, après avoir connu le Christ, après être venus le chercher sur la foi de son étoile, leur témoin et leur guide, après l'avoir adoré humblement comme leur roi et leur Dieu, représentaient par leur foi nouvelle dans le Christ les dépouilles de Samarie, c'est-à-dire de l'idolâtrie vaincue. »
[Nam et Magos reges habuit fere Oriens, et Damascus Arabiae retro deputabatur, antequam transcripta esset in Syrophoenicen ex distinctione Syriarum, cuius tunc uirtutem Christus accepit, accipiendo insignia eius, aurum scilicet et odores; spolia autem Samariae ipsos Magos, qui cum illum cognouissent et muneribus honorassent et genu posito adorassent quasi deum et regem sub testimonio indicis et ducis stellae, spolia sunt facti Samariae, id est idololatriae, credentes uidelicet in Christum.]

Pietro Cavallini (1250-1330), mosaïque, à Rome, basilique Santa Maria in Trastevere (détail)
Se fiant à une ancienne tradition, ce sont des rois que François d'Assise présenta, à la Noël 1223, dans sa "crèche" vivante à Assise. Et ces personnages, qu'on fixa au nombre de trois, reçurent chacun un nom et représentèrent diverses parties du monde.
C'est peut-être par un rapprochement entre les "rois-mages" (attestés par Tertullien) et les "rois" désignés, à Rome, dans le jeu de la fève qu'est née la coutume de la "galette des rois" au début du mois de janvier, à la date anniversaire de la visite des mages à Bethléem, visite par laquelle Jésus a commencé à être manifesté au monde : c'est le sens du mot épiphanie (τὰ ἐπιφάνια).

Gabriel Metsu, La Fête des Rois ou Le Roi boit, vers 1650 (Alte Pinakothek, Munich)
Au XVIIe siècle, la pratique est bien établie.
– Étienne Pasquier la décrit dans ses Recherches de la France (éd. 1621, IV, 9, p. 375-376) : "Celui qui est le maître du banquet a un grand gâteau, dans lequel il y a une fève cachée, gâteau que l'on coupe en autant de parts qu'il y a de gens conviés au festin. Cela fait, on met un petit enfant sous la table, lequel le Maître interroge sous le nom de Phébé, comme si ce fût un qui en l'innocence de son âge représentât une forme d'Oracle d'Apollon. À cet interrogatoire l'enfant répond d'un mot latin Domine : sur cela le Maître l'adjure de dire à qui il distribuera la portion du gâteau qu'il tient en sa main ; l'enfant le nomme, ainsi qu'il lui tombe en la pensée, sans acception de la dignité des personnes, jusques à ce que la part est donnée à celui où est la fève, et, par ce moyen, il est réputé Roi de la compagnie, encore qu'il fût le moindre en autorité. Et, ce fait, chacun se déborde à boire, manger, et danser : il n'y a respect des personnes, la festivité de la journée le veut ainsi."
– À Versailles, le jour des Rois, la Cour se livrait à ce jeu. C'est ce qu'on lit dans le Mercure galant de janvier 1684 (p. 151 et suiv.) au chapitre "Régales donnés par le Roi" : "Pour le Soupé que Sa Majesté donna le jour des Rois, on dressa quatre tables pour les Dames dans son grand Appartement de Versailles et une autre pour les Princes et les Seigneurs, appellée la Table des Princes. […] La Fève se trouva dans la part de gâteau de Mademoiselle de Rambures et elle y reçut pendant toute la soirée les honneurs d'une Royauté de cette nature. Il y eut onze dames à la table de Monseigneur le Dauphin. Mademoiselle de Gontaut eut le même avantage et on lui rendit les mêmes honneurs. Monsieur était accompagné d'un pareil nombre de Dames à la table qu'il tenait. Mademoiselle de Nantes eut la Fève et y soutint bien le caractère de Reine. Le sort se déclara de la même sorte pour Mademoiselle de Chauseray à la table de Madame, où douze Dames remplissaient les places. Mr le Grand fut Roi à la table des Princes. etc




