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SAISON 2025 - 2026

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Dimanche 7 septembre, au "Campo Santo"
Participation à la Rentrée en fête

 

Jeudi 2 octobre 2025

Condorcet, un mathématicien humaniste
conférence par Bertrand HAUCHECORNE,
agrégé de mathématiques et président d'honneur de notre section orléanaise.


Le Marquis Nicolas de Condorcet (1743-1794) est connu pour ses positions humanistes et avant-gardistes. Il s'est érigé contre l'esclavage, pour l'égalité entre les femmes et les hommes. Il prônait une école n'imposant aucune croyance mais que des vérités, en particulier scientifiques, et conduisant au perfectionnement réel de l'individu. On sait moins que Condorcet se fit connaitre par ses talents de scientifique, que ses premiers écrits furent des ouvrages novateurs en mathématiques. Mettant à profit ses compétences dans cette discipline et son intérêt pour la chose publique, il s'est penché sur la façon de composer un jury d'assises pour minimiser les risques d'erreurs, sur les systèmes de vote équitables l'amenant à introduire le paradoxe qui porte son nom; plus généralement il s'est efforcé d'étendre l'empire de la Raison aux sciences humaines. Le conférencier présentera dans ses facettes scientifiques et humanistes tellement liées chez lui, cet esprit des Lumières qui fréquentait les salons mondains, creuset des idées que portera la Révolution. La pensée de Condorcet a fait progresser l'humanité et reste d'une grande modernité dans une époque où l'on sent régresser les valeurs qu'il a portées, en particulier Outre-Atlantique.

COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE :


Ancien président de la section orléanaise, Bertrand Hauchecorne est agrégé de mathématiques ayant enseigné en classes préparatoires. Il  est directeur de collection chez Ellipse, auteur d'articles dans les revues Tangente et Quadrature et fait régulièrement paraître des ouvrages, didactiques – comme Contre-exemples en mathématiques – aussi bien que sur la culture et l'histoire des mathématiques.  Son activité ne se limitant pas à sa spécialité, il est depuis 1995 maire de Mareau-aux-Prés, une commune proche d'Orléans.

Condorcet est connu et souvent cité pour sa philosophie humaniste et ses positions avant-gardistes  mises en action dans son engagement politique; il l'est aussi pour ses talents mathématiques, descendant de Pascal par sa précocité, ses innovations et ses inventions dans ce domaine. Il n'est pourtant pas secondaire de connaître son œuvre mathématique, car, toute sa vie, Condorcet n'eut de cesse mettre ses connaissances et conclusions mathématiques abstraites au service de la chose publique et politique, en les appliquant directement dans le concret de certaines réformes qui lui paraissaient nécessaires. La conférence de B. Hauchecorne s'attache, dans un chemin volontairement chronologique, à dérouler les trois fils directeurs – science, humanisme et tous domaines et action politique – de ce grand esprit de la société de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Esprit éminemment représentatif des Lumières et qui a une place exceptionnelle dans l'histoire des idées grâce à la diversité de ses recherches et à la modernité éclatante de ses idées.

Né  en 1743, orphelin de son père militaire peu après sa naissance, couvé par une mère très pieuse, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, reçoit, dès son précepteur particulier  jusqu' à son entrée au collège de Navarre à Paris, une instruction jésuite rigoureuse marquée par une discipline brutale et souvent humiliante, mais un enseignement approfondi et très novateur, ces deux aspects contradictoires n'étant peut-être pas totalement étrangers à certaines de ses positions humanistes futures.

Son talent de mathématicien éclot à 16 ans durant sa première année au collège, avec sa thèse sur l'Analyse mathématique, qui suscite l'admiration du jury dont fait partie d'Alembert. De leur rencontre naîtront une amitié et un compagnonnage intellectuel sans faille. Dès 1763, il décide de se consacrer aux sciences et, en 1765, il soumet à l'Académie des Sciences un Essai sur le Calcul Intégral dont la dernière partie est consacrée aux diverses applications possibles, premier mémoire qui lui vaut à nouveau une pluie d'éloges, notamment du grand mathématicien Lagrange. En 1768, dans une lettre à d'Alembert intitulée le Système du monde et le Calcul intégral, il donne une définition de ce qu'on nommera le déterminisme : « Une intelligence qui connaîtrait l'état de tous les phénomènes dans un instant donné, les lois auxquelles la matière est assujettie, et leur effet au bout de d'un temps quelconque, aurait une connaissance parfaite du Système du monde. C'est le but auquel se doivent diriger tous les efforts des géomètres philosophes […] sans pouvoir jamais espérer d'y atteindre ». Définition reprise presque littéralement par Laplace un demi-siècle plus tard dans son Essai philosophique sur les Probabilités.

Avec son entrée, grâce à d'Alembert, dans le salon de Julie de Lespinasse drainant la fine fleur des Lumières, en premier lieu l'équipe de L'Encyclopédie, le réseau des relations de Condorcet s'élargit au-delà du monde scientifique. Et certes, il régnait dans les salons le sentiment général que, vu l'état de perfectionnement des mathématiques, le moment était venu de chercher les moyens d'assurer le bonheur de l'humanité. C'est là, au gré des discussions, sur l'absolutisme royal et  l'Église, que se sont sans doute forgées les valeurs qui, selon lui, doivent étayer la politique publique et qui définissent sa pensée. En 1769, à 26 ans, il est élu à l'Académie des Sciences. À cette époque il noue des liens avec Diderot, Voltaire, le grand économiste Turgot. C'est à ce dernier qu'il adresse en 1773 Ma profession de foi, lettre dans laquelle il expose ses réflexions sur les notions de morale et de justice. Son engagement pour l'octroi des libertés religieuses et  des droits économiques, politiques et civiques (des protestants, des juifs à qui la citoyenneté sera accordée en 1791 ; et même ceux des auteurs !) se confirme dans le pamphlet Réflexions sur l'esclavage des nègres publié 1781 en Suisse sous pseudonyme. Plaidoirie argumentant point par point pour la suppression de l'esclavage considéré comme un crime. Son action contre l'esclavage ne faiblira jamais et, pendant la révolution, député, il ne cessera d'écrire à ce sujet. Mais, malgré des avancées, l'esclavage ne sera aboli qu'en 1794 après sa mort (restauré par Napoléon et aboli à nouveau en 1848).

Dans le cadre de la promotion de l'esprit des Lumières, il contribue à l'Encyclopédie. En 1782 il est élu à l'Académie française et parallèlement, à partir de cette époque, il reprend et complète nombre de ses articles dans une édition complémentaire, L'Encyclopédie méthodique, organisée sur un classement thématique et non plus alphabétique. À l'entrée Probabilités il expose avec enthousiasme cette discipline, centre d'intérêt majeur pour lui, dont il essaie surtout – selon sa méthode – de clarifier les concepts et les usages qu'on peut concrètement en faire. À la demande Turgot de produire ses réflexions sur les thèmes liés à la démocratie, il fait paraître en 1785 un de ses essais majeurs et primordiaux dans sa pensée, Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, dont le Préliminaire contient, dans un même élan, son credo humaniste et un vibrant hommage au « grand homme [qui] était persuadé que les vérités des Sciences morales et politiques sont susceptibles de la même certitude que celles qui forment le système des Sciences physiques […] Cette opinion [qui] conduit à l'espérance consolante que l'espèce humaine fera nécessairement des progrès vers le bonheur et la perfection, comme elle en a fait dans la connaissance de la vérité ».

Ces recherches sur les modes de scrutin l'amènent à sa théorie sur les votes, marque de son génie, baptisée « Paradoxe de Condorcet » et pouvant être vue comme l'ancêtre de la statistique. Cette théorie sera reprise et développée au XXe siècle par l'économiste Arrow, prix Nobel 1972 pour ce travail. Condorcet démontre que le scrutin uninominal peut ne pas représenter les désirs des électeurs quand le premier candidat n'obtient pas plus de la moitié des voix « dans la mesure où le candidat préféré d'une majorité d'électeurs peut n'être pas élu, en raison de la dispersion des voix, conduisant à élire un candidat qui n'obtient qu'une majorité relative 

Voici l'exemple à l'appui : 60 votants et le choix entre 3 candidats a, b et c. Le signe > indiquant la préférence, c. à d. le vote. 23 préfèrent : a > c > b // 19 préfèrent : b > c > a // 16 préfèrent : c > b > a // 2 préfèrent : c > a > b. Le candidat a sera élu, ayant remporté 23 voix, soit la majorité. Néanmoins, a n'est pas le choix préféré de la majorité des électeurs, puisque 35 électeurs (19 + 16) préféraient b à a. Mais les 23 n'ont pas réussi à faire élire b, car ils ont chacun préféré voter pour leur candidat préféré dans l'absolu, c'est-à-dire b ou c. » En termes concrets, résume le conférencier, pour Condorcet, le vainqueur devrait être b ; si a échoue c'est à cause de la dispersion des voix. Le paradoxe est donc la formation d'une réponse collective contradictoire à partir de réponses individuelles cohérentes.

Dans la même volonté de réduire les risques d'erreur, sa réflexion le porte sur la question de la constitution d'un jury d'assises : il démontre mathématiquement que les chances d'une décision correcte augmentent avec le nombre de votants, et soutient ainsi sa préférence pour les jurys populaires plutôt que de magistrats. Et la question de la décision la plus juste dans ces jurys l'amène in fine logiquement – ou plutôt mathématiquement – à celle de l'abolition de la peine de mort pour laquelle il se prononce fermement dès 1785, notamment dans une lettre, mathématiquement argumentée, à Frédéric II de Prusse. Reprenant sa théorie sur les scrutins, il expose que plus la décision est grave, plus la forme du scrutin doit donner des garanties de probabilités d'une décision juste ; mais dans les scrutins la certitude absolue n'existant pas, il faut bannir la peine de mort pour deux raisons liées : elle est irrémédiable et sa décision risque d'émaner de motivations passionnelles d'un jury horrifié, excluant le rationnel. Il est à noter que cet argument sera repris par Roger Badinter dans sa lutte pour l'abolition. Cette conviction accompagnera Condorcet jusqu'à sa mort. Ce sera le sujet de son discours de député à l'Assemblée le 19 janvier 1793  et  ce pourquoi il ne vote pas la mort de Louis XVI.

En 1786, il se marie avec Sophie de Grouchy, très cultivée, tenant aussi salon, qui après sa mort veillera à faire connaître son œuvre. C'est dans les années suivantes, pendant la Révolution, que son parcours et son action politique se précisent. Il est fondateur, avec Talleyrand, Mirabeau et La Fayette, de la Société des trente, un véritable laboratoire d'idées, qu'on pourrait rapprocher de la notion actuelle de think tank. En 1790, au sein d'un comité de cinq savants chargés de réfléchir à l'unification des poids et mesures, c'est lui qui propose de définir le mètre comme le dix-millionième de la distance du pôle à l'équateur.

Le 3 juillet 1790, en lien avec la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789, il publie un article où, précédant Olympe de Gouges, il prône l'idée de l'égalité des femmes et leur admission au droit de cité, fustigeant les hommes car « n'ont-ils pas violé le principe de l'égalité des droits en privant tranquillement la moitié du genre humain de recourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? ». Précurseur d'une exigence absolue que le monde moderne n'a pas encore résolue !

En 1791 il est élu à l'Assemblée législative (réélu à la Convention en 1792) et prend une part active à de nombreuses réformes – bien que son projet de Constitution n'aboutisse pas – et surtout à la question de l'instruction qui lui tient à cœur et dont il expose l'audacieux contenu, en avril 1792 dans un discours à l'Assemblée, le Rapport et projet de décret de l'organisation de l'Instruction publique. La question fut différée en raison de l'urgence du risque de guerre. Il est cependant celui qui proposa le premier véritable système d'instruction publique, contenu aussi  dans l'essai Cinq Mémoires sur l'instruction publique. Il y défendait un système éducatif en cinq degrés de connaissances à partir de l'école primaire, conduisant à « l'égalité de fait » et « l'égalité politique reconnue par la loi » sans distinction de sexe, de classe ou d'âge, dans l'assurance des besoins, droits, devoirs et fonctions de chacun et celle du développement de ses talents naturels. Un enseignement laïc et indépendant du pouvoir politique, en faveur de la liberté par le combat contre l'ignorance car « même sous la constitution la plus libre un peuple ignorant est toujours esclave » et que « l'instruction est le seul remède à la stupidité », comme le souligne B. Hauchecorne par ces citations. Enfin, pour assurer à chacun la facilité de conserver ses connaissances et d'en acquérir de nouvelles il prévoyait l'éducation permanente ! Précurseur de la « formation continue » ?

En 1793, l'année de la Terreur, après son vote contre la mort du roi en janvier, quand les Girondins dont il partage beaucoup d'idées sont arrêtés le 2 juin 1793, il les défend contre les Jacobins. Pour ce désaccord et ces raisons, la Convention signe sa propre arrestation le 8 juillet. Il fuit et se cache chez une amie ; arrêté neuf mois plus tard, il est retrouvé mort dans son cachot sans qu'on puisse définir clairement les raisons de son décès et c'est en vain que Sophie, sa veuve, réclame ses cendres. Le 25 décembre 1794, Le Républicain français donne à lire, comme incrédule : « Condorcet n'existe plus ! ». Il avait consacré ces mois de « sursis » à écrire une œuvre restée à l'état de brouillon, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, qui fut publiée en 1795. Un hymne au progrès de cet adversaire infatigable de tous les dogmes, notamment religieux, car réducteurs, détenteur d'une foi inébranlable dans le perfectionnement infini  des sciences certes mais surtout de la pensée humaine, les premières utilisées comme moyen de la deuxième. Cette place supérieure attribuée au progrès humain qui, pour se  réaliser, exige l'engagement dans l'action a conduit Condorcet à sacrifier en toute conscience sa carrière scientifique. Notre conférencier, lui-même mathématicien, le souligne par l'hommage que lui rendit F. Arago en 1841 : «  Notre confrère se vit obligé de renoncer aux plaisirs si vifs et purs que donnent les découvertes scientifiques, il n'en écrivait pas moins […] : Donnez-moi des nouvelles de vos travaux. Je suis comme les vieux gourmands qui, ne pouvant plus digérer, ont encore le plaisir de voir manger les autres ».

Au terme de la conférence B. Hauchecorne nous livre deux citations tirées de la dernière œuvre, l'une d'un beau lyrisme : « Il arrivera donc, ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autres maîtres que leur raison », l'autre, un aphorisme aux résonnances multiples et d'une grande hauteur : « Il faut douter même de la nécessité de douter de tout ». Belle conclusion pour ce modèle d'humanisme, à la fois optimiste et courageux dans ses actes et sa morale, en avance d'une façon vertigineuse dans tous les sujets qui préoccupent encore notre monde moderne et dont notre époque devrait certainement s'inspirer.

                                                                                                                                C. Spenlé-Calmon

 

Samedi 8 novembre 2025

EXCURSION À SAINT-ARNOUD-EN-YVELINES ET À L'INSTITUT DU MONDE ARABE

COMPTE RENDU DE L'EXCURSION :

L'objectif de cette excursion était double : la visite d'une maison d'écrivain le matin et celle d'une exposition l'après-midi. Quarante adhérents ont pu, en fin de matinée, découvrir ou redécouvrir, en groupe de  vingt personnes avec un guide, la maison achetée par Louis Aragon et Elsa Triolet à Saint-Arnoult-en-Yvelines. L'après-midi a permis de suivre une visite guidée de l'exposition organisée à l'Institut du Monde Arabe intitulée "Le mystère Cléopâtre".

La maison de Louis Aragon et Elsa Triolet est le moulin de Villeneuve acheté en 1951 ainsi que le parc attenant, que les deux écrivains ont agrandi en achetant d'autres terres. C'est dans ce parc, sur un tertre dominant le moulin, que repose le couple d'écrivains.  La propriété, léguée par Aragon à la nation française, est entretenue et maintenue telle qu'elle était à l'époque où Aragon et Triolet l'occupaient. Une association s'occupe de l'entretien et des visites pour le public, ainsi que de l'accès aux archives pour les chercheurs.
Se reporter, sur notre site, à la présentation très détaillée faite en 2000, à la suite d'une première visite organisée par la section Budé d'Orléans.

Le déjeuner avait lieu à Rochefort-en-Yvelines, à l'Ambassade, restaurant situé dans une petite partie du château de Rochefort. Perché sur une colline, le château au style néo-classique domine la forêt et surprend par ses dimensions. À la toute fin du XIXe siècle, le diamantaire Jules Porgès fit construire une réplique de l'actuel palais de la Légion d'honneur à Paris, l'Hôtel de Salm-Kyrbourg, mais fit doubler certaines proportions. Le château, devenu un hôpital durant la première guerre mondiale, fut ensuite vendu. Il fut occupé, durant la seconde guerre, très peu de temps par les Allemands, puis par les Américains. Plusieurs films y ont ensuite été tournés.

En début d'après-midi, le trajet vers Paris s'est effectué sans embouteillage et a permis aux adhérents Budé d'arriver à l'Institut du Monde Arabe assez longtemps avant l'heure fixée pour la visite guidée (en deux groupes) de l'exposition "Le mystère Cléopâtre". Temps mis à profit pour accéder à la terrasse au 9ème étage et profiter ainsi de la vue sur une partie de Paris, pour se rendre à la librairie, pour boire un thé…

L'exposition sur Cléopâtre, organisée de façon très pédagogique, s'attache à montrer combien cette célèbre figure féminine, dont on sait très peu de choses, a, depuis son suicide il y a deux mille ans, fasciné écrivains, peintres, sculpteurs, créateurs de costumes, de bijoux, etc… Celle que tous nomment Cléopâtre, en fait la septième du nom, donc Cléopâtre VII Philopator, n'a laissé que quelques pièces de monnaie, présentées à l'exposition,  pour que nous puissions mettre un visage sur son nom. Aucune biographie rédigée à l'époque ne nous renseigne sur elle. Elle appartient à une dynastie originaire de Macédoine et a la réputation de posséder une solide formation dans de nombreux domaines et de parler plusieurs langues.
Dès le début, l'exposition éclaire le contexte sur le plan politique, religieux, économique : à la tête du prospère royaume d'Égypte, sous protectorat romain, la dernière souveraine de la lignée ptolémaïque va mener une politique de réformes et faire régner la paix durant vingt ans. En 31 avant notre ère, la défaite d'Actium, qui oppose Rome avec Octave à l'Égypte avec Cléopâtre et Marc Antoine, conduit la reine à se suicider, pour échapper aux Romains.
Les historiens considèrent que ce suicide la rend immortelle. Selon les époques, elle sera séductrice, manipulatrice (chez des auteurs romains), héroïne… et surtout source d'inspiration. Peintures, dessins, sculptures, littérature, théâtre (avec par exemple Sarah Bernhardt), opéra, cinéma (avec entre autres Sophia Loren,  Liz Taylor, Monica Bellucci) font de Cléopâtre un mythe. Nombre de tableaux et de sculptures, qui mettent en scène le suicide, de façon plus ou moins réaliste selon les époques, des costumes, bijoux, produits de maquillage, et même des extraits de films et de dessins animés révèlent que l'on est passé de la légende au mythe. Au-delà du mythe, Cléopâtre devient, dès la fin du XIXe siècle, une icône des luttes pour l'émancipation, l'identité.
La riche exposition de l'IMA permet de mesurer l'importance de la figure de Cléopâtre, figure parfois bien éloignée des résultats de la recherche historique, et de saisir "le mystère Cléopâtre".

Françoise Guerry-Raby

 

1- À SAINT-ARNOULT-EN-YVELINES

Louis ARAGON à Saint-Arnoult-en-Yvelines

Le moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult-en-Yvelines, alors un peu à l'abandon, a été acheté en 1951 par Louis Aragon et Elsa Triolet. Ayant eu le coup de foudre pour ce "désert", ils ont transformé cinq hectares de terres en un "décor d'eaux et d'arbres" et ont fait du vieux moulin, selon le mot de Jean-Louis Barrault, "un lieu inoubliable", un lieu qu'Aragon, à sa mort, légua "à la nation française, quelle que soit la forme de son gouvernement".

 

Louis Aragon et Elsa Triolet se sont aussitôt préoccupés d'aménager l'ancien moulin :
«Nous nous sommes frayé un chemin au fond du parc (je suis en bottes et pantalon), nous y avons trouvé un réseau de canaux de drainage et une merveilleuse source.[…] Nous avons fauché le chemin jusqu'au fond, où des bouleaux font comme un mur autour d'une sorte de salle ronde; nous y avons mis une table et des bancs. Nous avons jeté çà et là des ponteaux. Pour transformer cette forêt vierge en parc, il faudrait plusieurs personnes et une fortune fabuleuse! Aussi vais-je me promener avec une faucille à la main et avec des gants pour me protéger des brûlures d'orties. Tout cela nous distrait beaucoup. Aragocha travaille dans le jardin comme un forçat, comme un forcené; au lieu de prendre du repos, il est éreinté, mais, par moments, heureux.» (lettre d'Elsa Triolet de mai 1952)

Locataires d'un appartement parisien, ils y passent principalement les week-ends et les vacances. Le lieu accueille régulièrement leurs amis, émerveillés par le salon, où coule encore la cascade de l'ancien moulin. Beaucoup d'écrits du couple sont inspirés par ce lieu : Elsa Triolet y écrivit Le Cheval roux, publié en 1953; Aragon y écrivit La semaine Sainte en 1958. Il témoigna à maintes reprises de son attachement à la maison, notamment dans La mise à mort en 1965 : « Ah, nous en avons tant acheté, des demeures dans la campagne ou des cachettes dans les villes, pour l'amour et pour le silence, et notre solitude à deux ! Rêve ou jeu, vois-tu, c'est tout comme, et l'avons-nous joué, rêvé, ce lieu où tu te réfugies, quand Paris t'épuise de gens, de cris, et d'exigences ? Écoute ce décor d'eaux et d'arbres, ne l'avons-nous pas ensemble combiné, n'est-il pas comme une grande convention que nous nous sommes l'un à l'autre faite, à demi conscients des temps qui vont venir ? »

Le lieu conserve toute la bibliothèque des deux écrivains et leur collection d'art contemporain.
6 Novembre 1946
Dix-huit ans je t'ai tenue enfermée
Dans mes bras comme Avignon dans ses murs
Dix-huit ans comme un seul jour parfumé
Que mon amour t'enclôt dans son armure
L'automne a déjà ses rouges ramées
L'hiver est déjà sous l'or des ramures
Mais que peut l'hiver mon enfant aimée
Si demeure en nous le divin murmure
Si quand le feu meurt monte la fumée
Et garde la nuit le goût noir des mûres.

La tombe d'Aragon et d'Elsa Triolet porte une inscription extraite de la préface de leurs Œuvres romanesques croisées : « Quand côte à côte nous serons enfin des gisants, l'alliance de nos livres nous réunira pour le meilleur et pour le pire, dans cet avenir qui était notre rêve et notre souci majeur, à toi et à moi. La mort aidant, on aurait peut-être essayé et réussi à nous séparer plus sûrement que la guerre de notre vivant, les morts sont sans défense. Alors nos livres croisés viendront, noir sur blanc la main dans la main, s'opposer à ce qu'on nous arrache l'un à l'autre. ELSA »

 
2- À ROCHEFORT-EN-YVELINES
Le restaurant L'Ambassade

Le château construit entre 1899 et 1904 pour Jules Porgès, un riche diamantaire d'origine autrichienne, et son épouse Rose Anna Wodianer. L'architecte s'est inspiré du Palais de la Légion d'honneur à Paris. Ce château a servi de cadre pour de nombreux films, dont le Yoyo de Pierre Étaix (1965).

 
3- À L'INSTITUT DU MONDE ARABE
Le bâtiment conçu par Jean Nouvel
avec ses 240 moucharabiehs
Sa terrasse
avec vue sur la Seine et Notre-Dame
Son restaurant panoramique Dar Mima-Ziryab L'exposition "Le Mystère Cléopâtre"

L'EXPOSITION "LE MYSTÈRE CLÉOPÂTRE"

On a tout dit, ou presque, au sujet de Cléopâtre. Source inépuisable de rêves et de fantasmes, en Orient comme en Occident, sa figure a traversé les siècles pour parvenir jusqu'à nous. Mais sur quelles fondations cette légende repose-telle ?

Par une longue chaîne d'oeuvres entrelacées qui se font écho et naissent les unes des autres, l'exposition "Le Mystère Cléopâtre" tente d'éclairer le destin historique et légendaire de cette souveraine tour à tour admirée puis dépeinte comme fatale monstrum par le poète Horace (Ier siècle av. J.-C).

Peintures, sculptures, estampes, manuscrits, objets archéologiques, bijoux et monnaies, costumes, projections, photographies… sont autant de réponses que l'on découvre au fil d'une riche sélection issue de nombreux musées du monde.


À LIRE :

Le mystère Cléopâtre - Catalogue sous la direction de Claude Mollard, 2025
Tour à tour glorifiée, calomniée et fantasmée, Cléopâtre a marqué l'histoire de l'art et des civilisations. Fine stratège, érudite renommée et habile politique, Cléopâtre VII, dernière des Ptolémées à gouverner l'Egypte, règne entre 51 et 30 av. J. -c. Si les détails de sa vie restent méconnus, les grands jalons de son règne nous sont parvenus via les auteurs romains et arabes, ainsi que de multiples découvertes archéologiques. Exceptionnelle par sa naissance, rendue célèbre par ses liaisons et alliances avec César et Marc Antoine, elle suscite depuis lors une fascination qui relève du mystère. Pourquoi et comment cette reine de l'Egypte antique marque-t-elle autant les esprits dans le monde d'aujourd'hui ? Cet ouvrage richement illustré – des monnaies antiques à l'art contemporain, en passant par l'archéologie, les maîtres anciens, le théâtre, le 7e art, la mode, la bande dessinée et l'intelligence artificielle – offre une synthèse des dernières recherches sur le personnage historique, la légende qui lui est associée et le mythe qui a conquis le monde entier avec le cinéma. Voici aujourd'hui Cléopâtre icône omniprésente, symbole des mouvements de résistance et du féminisme dans le monde.

Maurice Sartre, Cléopâtre, un rêve de puissance, 2021
Cléopâtre VII Théa Philopator est la plus célèbre des reines de l'Antiquité et l'objet de tous les fantasmes : femme fatale, Égyptienne avide et cruelle, maîtresse et épouse des hommes les plus puissants de Rome… Elle fut en réalité la reine grecque d'un royaume prestigieux, dernier vestige de l'empire d'Alexandre le Grand.La tradition, relayée par la littérature ou le cinéma, a imposé une image erronée de Cléopâtre, femme-déesse aux charmes envoûtants qui aurait réussi à contrer les assauts de Rome en séduisant César, s'alliant et se mariant avec Marc Antoine, luttant contre Octave jusqu'à sa défaite lors de la bataille d'Actium, et orchestrant son suicide comme l'acte final d'une tragédie. Avec un regard critique, utilisant textes, inscriptions, images et monnaies, Maurice Sartre écarte les mythes, brise les idées reçues et brosse le juste portrait d'une souveraine lucide et volontaire. En pleines guerres civiles romaines, Cléopâtre est consciente des limites de sa puissance mais porte loin ses projets politiques pour rendre à son royaume sa grandeur passée. Un homme d'État, en somme !


QUELQUES OBJETS PRÉSENTÉS À L'EXPOSITION "LE MYSTÈRE CLÉOPÂTRE"

photographiés par J.-F. BRADU

Source inépuisable de rêves et de fantasmes, en Orient comme en Occident, la figure de Cléopâtre a traversé les siècles pour parvenir jusqu'à nous. Mais sur quelles fondations cette légende repose-telle ? Peintures, sculptures, estampes, manuscrits, objets archéologiques, bijoux et monnaies, costumes tentent d'éclairer le destin historique et légendaire de cette souveraine tour à tour admirée puis dépeinte comme fatale monstrum par le poète Horace (Odes, I,37).


Figure d'Isis allaitant Horus enfant. Alliage cuivreux et placage d'or. Égypte, basse époque, -664/-332 Statuette d'Osiris, dieu égyptien des morts, et statuette d'Horus l'enfant fils d'Osiris et d'Isis. Alliage cuivreux. Basse époque,-664/-332.
Stèle d'Horus monté sur des crocodiles. Pierre. Époque ptolémaïque, -323/-30.

Pendentifs en or (entre -323 et +200) représentant la déesse grecque Déméter (à gauche) et le dieu Sérapis.

Peigne double en bois et bâtonnet pour appliquer le kohol. Époque romaine, -30 / +395. Bagues en or en forme de serpent, d'époque romaine.
Boucles d'oreille à décor floral, époque ptolémaïque, fin du -IVe s. Or, perles, grenat, chrysoprase. Collier, or et grenat, avec un pendentif en forme de déesse Isis écartant les jambes. Époque hellénistique ou romaine, -323 / +200
Collier d'or et émail (entre -323 et -30) – Mnaieion de Ptolémée II au nom de la reine Arsinoé II, frappé à Alexandrie. Vers -250.
– Dupondius frappé à Nîmes, avec Auguste et Agrippa. +10/+14.
– Monnaie frappée à Alexandrie vers -35. Cléopâtre coiffée d'un diadème.
Artisanat de luxe
1- Vase à parfum en faïence de type "alabastron" décoré de scènes de musique et de danse, de fleurs et de griffons ailés, époque ptolémaïque, entre -299 et -200.
2- Vase à parfum de type "alabastron" en verre polychrome, époque ptolémaïque, -IIe s./-Ier s.
3- Coupelle à décor floral, faïence avec rehauts d'or sur la rosette centrale, époque ptolémaïque, entre -199 et -100.
4- Bol à décor floral, faïence, époque ptolémaïque, entre -299 et -200.
5- Amphorisque, verre sur noyau, entre fin du -IIe s. et début du -Ier s.
6- Vase en argile de type "askos" en forme de canard, époque hellénistique, -Ier s.
Pendentif en feuille d'or repoussée. Le dieu Sérapis, son épouse Isis allaitant leur fils Harpocrate et Isis-serpent Thermouthis. Époque romaine, -Ier/+IIe s.

Pendentif pectoral en or repoussé. Anubis embaumant une momie sous le regard d'Horus accroupi. Isis et Nephtys agenouillées adorant l'emblème d'Osiris. Epoque ptolémaïque ou romaine, -323/+200.

Miroir à boîte orné d'une tête de satyre, bronze. Époque ptolémaïque, -IVe s. / -IIIe s. Cette coupe d'argent à emblema faisait partie du trésor de Boscoreale enseveli à Pompéi en +79. Buste d'une femme coiffée d'une tête d'éléphant et tenant dans sa main un cobra. Le présence du serpent pourrait évoquer l'uraeus égyptien et, au-delà, la reine Cléopâtre. Mais il semble plutôt s'agir d'un portrait de Séléné, fille de Cléopâtre et de Marc Antoine, assimilée à la Lune.
Tête d'une souveraine ptolémaïque, coiffée d'une lourde perruque, surmontée d'une coiffure en forme de vautour aux ailes déployées, attribut des reines pharaoniques depuis d'Ancien Empire. Époque hellénistique, -Ier s. Tête de Ptolémée XII Théos Philopator Philadelphos "Néos Dionysos" (-117/-51). Le roi porte un bandeau sur le front, caractéristique du dieu Dionysos auquel il est assimilé. Comme tous les souverains ptolémaïques, il était considéré comme un dieu vivant et on devait lui rendre un culte à dates fixes.
Buste de César découvert en 2007 dans le Rhône. Vers -45.
Tête de reine, peut-être Cléopâtre VII. Marbre. Époque hellénistique, -Ier s. Statue d'un prince ptolémaïque (-Ier s. ou +Ier s.). Ce jeune garçon de six ou sept ans serait l'un des fils de Cléopâtre VII, sans doute Césarion dont le père était Jules César. Ce Césarion avait une titulature royale, en tant que futur souverain sous le nom de Ptolémée XV. Mais il ne monta jamais sur le trône, car, après la bataille d'Actium et la mort de Cléopâtre et de Marc Antoine, il a été exécuté à l'âge de 18 ans par son cousin Octave, qui s'assurait ainsi le contrôle de l'Égypte.
Corniches de temple avec cartouches de Cléopâtre VII et de Césarion. Époque ptolémaïque, vers -40. Cartouche d'Alexandre. Alexandre le Grand conquit l'Égypte en -332 et devint pharaon. Son nom grec "Alexandros" fut transcrit dans un cartouche au moyen des signes du système hiéroglyphique; sur ce fragment, il est écrit de droite à gauche : ALKSINDRS. À l'extrême gauche l'Ankh, la croix de vie. Vers -330.

Fac-similé d'un papyrus rédigé en grec, qui nous apprend qu'un puissant Romain, sans doute Canidius Crassus, proche de la reine, a exploité des terres en Égypte. La mention "γινέσθωι" (qu'il en soit ainsi) pourrait avoir été ajoutée au-dessous par Cléopâtre elle-même. Rédigé le 23 février -33, le décret royal accorde une donation à un certain Publius Canidius : «Nous accordons à Publius Canidius (Crassus) et à ses héritiers l'exportation annuelle de 10000 artabas de blé et l'importation annuelle de 5000 amphores de vin de Coan, sans que personne ne puisse lui imposer d'impôts ni aucune autre dépense. Nous lui accordons également l'exemption d'impôts sur toutes les terres qu'il possède en Égypte, à condition qu'il ne paie aucun impôt, ni au Trésor public ni au compte spécial de nous-mêmes et d'autres, et ce, à perpétuité.» Le décret prévoit en outre d'autres exceptions, notamment l'interdiction de réquisitionner ses bêtes de somme pour l'armée.

Papyrus funéraire (-332/-30). Feuillet du Livre des Morts de la dame Taperousir. En haut : les divinités auxquelles le mort rend hommage. Au milieu, le mort à l'ouvrage dans les champs. En bas : des canaux d'irrigation.

Sur le Livre des Morts voir :

http://jfbradu.free.fr/egypte/LEXIQUE/savoir-plus-livre-morts.php3?r1=9&r2=0&r3=0

Papyrus : registre d'impôt sur les terres agricoles, rédigé en démotique. Masque de momie en cartonnage doré, époque ptolémaïque, -323/-30. À l'avant de la perruque sont figurées l'âme du défut, sous forme d'un oiseau à tête humaine, et l'adoration du dieu des morts. Sur le front, symbole de renouveau, un scarabée ailé poussant le disque solaire.
Fragment de lampe à huile. Cléopâtre nue se tenant à une branche de palmier est assise sur un phallus placé sur un crocodile, allusion à sa vie sexuelle débridée. Fin du -Ier s./+Ier s. Portrait de l'empereur Auguste,
entre fin du -Ier s. et +Ier s..

Relief d'époque romaine (entre -31 et +100) représentant la bataille navale d'Actium du 2 sept. -31 au cours de laquelle s'affrontèrent les deux triumvirs Octave et Marc-Antoine, celui-ci allié de Cléopâtre. Cette victoire a été présentée comme le triomphe de Rome et d'Auguste sur l'Égypte et sa reine dans l'Ode I,37 d'Horace.

Statuette en bronze du dieu Dionysos, époque hellénistique -323/-30. Dieu grec de la vigne et du vin, Dionysos était considéré comme l'ancêtre de la dynastie des Ptolémées. On le célébrait par des processions et des banquets aux cours desquels Antoine apparaissait comme Osiris-Dionysos et Cléopâtre comme Isis-Aphrodite.

Buste du dieu Sérapis en marbre noir, époque romaine, +150/+200. Sérapis est la forme hellénisée du dieu égyptien Osiris-Apis, honoré par les Grecs de Memphis avant l'arrivée d'Alexandre. Son culte est officialisé par les premiers Ptolémées qui l'associent à Isis. Il est figuré comme un dieu grec analogue à Zeus et portant sur la tête une mesure de blé.

Cléopâtre et le serpent. Italie, +Ier siècle,
domaine national de Versailles
Claude Bertin (1650-1705), Cléopâtre mourant,
buste en marbre, avant 1697.
Cléopâtre, attribué à Michele Tosini, dit Michele di Rodolfi ou Michele Ghirlandaio (1503-1577). Vers 1550-1560. François Perrier, Cléopâtre, eau-forte, planche 88 des Segmenta nobilium signorum et statuarum, 1638.
Claude Vignon, Cléopâtre se donnant la mort. Vers 1645. Jean-André Rixens, La mort de Cléopâtre, 1874
Georges-Antoine Rochegrosse (1859-1938), Sarah Bernhardt dans le rôle de Cléopâtre, dans la pièce de Victorien Sardou créée à Paris en 1890. Nazanin Pouyanteh, La Mort de Cléopâtre, huile sur toile, 2022.
   


Jeudi 13 novembre 2025

Relire "Le Premier homme" d'Albert Camus
conférence par Guy BASSET
administrateur de la Société des Études camusiennes, premier directeur de la revue Présence d'Albert Camus,
Guy Basset a soutenu en mai 2016 une thèse sur travaux à l'Université Paris-III.

Après des études universitaires de philosophie à Paris-X-Nanterre et un séjour de deux ans à Izmir en Turquie, Guy Basset s'est orienté vers le monde industriel.
Parallèlement à sa carrière dans le domaine des Ressources Humaines, il a publié de nombreux articles sur l'oeuvre d'Albert Camus et la vie intellectuelle à Alger entre 1880 et 1970. Il a donné de nombreuses conférences en Algérie, Tunisie, Jordanie, Espagne et Italie. Il a participé au dictionnaire L'Algérie et la France et au Dictionnaire Albert Camus parus dans la collection Bouquins.
Il a également écrit sur les Solitaires et les religieuses de Port Royal : "Imaginaires et Visionnaires : écrits de circonstance ?"
Administrateur de la Société des Études camusiennes depuis sa création, premier directeur de la revue Présence d'Albert Camus, il a soutenu en mai 2016 une thèse sur ses travaux à l'Université Paris III Sorbonne nouvelle.


Le Premier Homme est un roman autobiographique inachevé d'Albert Camus, publié en 1994 par sa fille Catherine Camus aux éditions Gallimard.
Il emprunte plus d'un trait à la biographie de l'auteur et à ses relations avec son Algérie natale et l'histoire de ce pays avec la France et les personnalités qui l'ont forgé.
"En somme, je vais parler de ceux que j'aimais", écrit Albert Camus dans une note pour Le Premier Homme. Le projet de ce roman, auquel il travaillait encore peu avant sa mort, était ambitieux. Il avait dit un jour que les écrivains "gardent l'espoir de retrouver les secrets d'un art universel qui, à force d'humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée". Il avait jeté les bases de ce qui serait le récit de l'enfance de son "premier homme".
Cette rédaction initiale a un caractère autobiographique qui aurait sûrement disparu dans la version définitive du roman. Mais c'est justement ce côté autobiographique qui est précieux aujourd'hui. Après avoir lu ces pages, on voit apparaître les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement. Pourquoi, toute sa vie, il aura voulu parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.


Résumé du roman :

En 1913, Henry Cormery arrive d'Alger pour prendre la gérance d'une ferme dans un petit village algérien près de Bône. Il est accompagné de sa femme sur le point d'accoucher. À leur arrivée, elle met au monde leur fils, Jacques.
Quarante ans plus tard, nous retrouvons Jacques, devenu adulte, qui tente de savoir qui était son père. Celui-ci, mort lors de la guerre, un an après sa naissance, lui est donc inconnu. Jacques se rend pour la première fois sur sa tombe à Saint-Brieuc. Peu après, lors d'un voyage à Alger où il rend visite à sa mère, Catherine, il retourne à Bône pour tenter de savoir qui était son père. Tentative vouée à l'échec, car les traces du passage de son père ont disparu. Sa mère, qui parle très peu, ne lui apprend rien de plus.
Jacques se souvient de son enfance dans la maison de sa grand-mère chez qui vit Catherine, depuis la mort de son mari, avec son frère sourd et son oncle. C'est une famille illettrée et très pauvre. Il rentre à l'école, où il côtoie des enfants de parents plus aisés et prend plaisir à étudier. Son instituteur remarque ses aptitudes et rend visite à sa famille pour la persuader de le laisser étudier au Lycée. La grand-mère commence par refuser dans la mesure où elle compte sur le futur travail de Jacques en apprentissage pour apporter un peu plus d'argent au foyer. L'instituteur réussit cependant à la convaincre de le laisser passer l'examen des bourses pour entrer au lycée. Il lui donne gratuitement le soir des leçons particulières avec quelques camarades. Jacques sera reçu au lycée.
Sa grand-mère tient à ce qu'il fasse sa première communion avant l'entrée au lycée. Elle lui fait donc suivre, à un rythme accéléré, un enseignement de catéchisme.
Avec le lycée d'Alger, il découvre un nouvel univers situé à l'autre bout de la ville dans un quartier bourgeois, où il se rend chaque jour par le tramway avec son ami Pierre.


• Le roman a été adapté au cinéma en 2011 par Gianni Amelio.
Jacques Cormery (joué par Jacques Gamblin) est un écrivain célèbre, âgé de 40 ans, qui va rendre visite à sa mère qui se trouve à Alger, dans les rues de Belcourt. Il se rappelle son enfance pauvre, sa grand-mère qui le battait, ses années scolaires, ses amis algériens, mais surtout M. Bernard, son instituteur (joué par Denis Polalydès), qui donne à Jacques le privilège de faire des études.

• Le roman a été adapté et illustré par José Muñoz en 2013 (éditions Futuropolis), et par Jacques Ferrandez en 2017 (éditions Gallimard).


COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE :

Après des études de philosophie à Paris-X-Nanterre Guy Basset a fait carrière dans les Ressources Humaines. Mais parallèlement il n'a cessé de s'intéresser à l'œuvre d'Albert Camus et à l'Algérie, publiant de nombreux articles, notamment entre 1880 et 1970, et donnant des conférences en Algérie, Tunisie, Jordanie, Espagne et Italie. Il a participé dans la collection Bouquins au dictionnaire L'Algérie et la France et au Dictionnaire Albert Camus,. Administrateur de la Société des Études Camusiennes depuis sa création, premier directeur de la revue Présence d'Albert Camus, il a soutenu en mai 2016 une thèse sur ses travaux à l'Université Paris III Sorbonne nouvelle.

En préambule de sa conférence sur Le premier homme, Guy Basset révèle son rapport affectif à l'Algérie d'autant qu'il connaît la fille de Camus et a eu son fils pour condisciple. Il se réjouit de la libération de Boualem Sansal et  lui rend hommage, ajoutant qu'il fait partie écrivains algériens de langue française qui admirent Camus.

Il commence par les circonstances entourant le texte : le manuscrit a été retrouvé dans la voiture où Camus a trouvé la mort le 4 janvier 1961, et sur le moment il n'a pas été jugé opportun de le publier pour différentes raisons (inachevé, d'une écriture peu aisée, la situation de la guerre d'indépendance). Publié 1994 tel quel chez Gallimard grâce à sa fille Catherine il suscite un enthousiasme immédiat : son contenu le fait percevoir comme un roman autobiographique sur sa famille et son enfance en Algérie ; pour les spécialistes,  il est le témoin de la façon dont Camus travaillait ses textes. G. Basset souligne la pertinence de la jaquette de couverture, une photo du jeune Camus et de l'équipe de foot, sport dont il disait qu'il était « son royaume » et « une grande école de vie car [comme dans la vie] on ne sait pas d'où vient la balle »

G. Basset passe donc ensuite à la loupe ce qui n'était au départ qu'un manuscrit à l'état de brouillon (une page est projetée à l'appui de la démonstration): ratures, notes et remarques critiques en marge nombreuses, phrases très longues (à l'inverse du style habituel), noms et prénoms changeants… mais déjà une vigueur de la langue. Nous n'avons que le quart de ce projet ambitieux que Camus voulait être son Guerre et Paix. Commencé en mai 53, des circonstances l'amenèrent à mettre le projet de côté (séquelles de la rupture avec Sartre, des problèmes familiaux …), la phase active fut de 58 à 59 et un mois avant sa mort, il écrivait : « J'en ai fini avec le 1er jet ». Entre temps parurent en 1954 L'Eté, en 1957 L'Exil et le Royaume et Réflexions sur la peine de mort avec Arthur Koestler et Jean Bloch-Michel thème qui traverse toute son œuvre). Le manuscrit est en deux parties, Recherche du père et Le fils ou le premier homme, la première beaucoup plus longue et plus soignée. Malgré le nom du héros, Jacques Cormery, le roman reprend des éléments de la biographie de Camus qu'il est aisé de confronter avec les biographies écrites à son sujet. Il englobe l'enfance et l'adolescence. Mais des plans prévisionnels dans les feuillets montrent que qu'il voulait aller plus loin : la guerre, l'occupation et la résistance. G. Basset enchaîne sur la place de l'Algérie dans l'œuvre, omniprésente, avec lieux soigneusement sélectionnés, restreints aux endroits où il a vécu : Mondovi lieu de naissance et le quartier populaire de Belcourt à Alger, pour l'enfance et l'adolescence avec sa mère et sa grand-mère dans un état de grande pauvreté, n'évoquant pas ses voyages d'adulte dans ce pays. Le lieu exceptionnel du récit est le grand lycée Emir Abdelkader d'Alger, un des plus importants de France, attirant des enseignants prestigieux, à la fois une épreuve et une immense ouverture pour le jeune Camus car lieu de la première confrontation avec le milieu aisé et cultivé de la bourgeoisie où « les choses avaient un nom ». Le passé de l'Algérie a aussi une place importante dans le récit. Camus disant souvent que l'Algérie n'a pas de passé, comme les pauvres n'ont pas de passé,  ce passé est pourtant montré, notamment celui de son père et de sa mère minorquine. Camus suit les traces du peuplement de l'Algérie par ses ascendants : le village de Mondovi – tantôt Solferino à la campagne à la campagne, où son père avait trouvé une place de régisseur dans un domaine viticole, dont il est dit qu'il a été fondé par ceux de 1870. Il s'agit donc d'une certaine Algérie.

Ensuite le conférencier revient plus précisément et en quatre points sur l'injonction première du récit, à savoir la recherche du père. Le séjour de J. Cormery à Saint Brieuc, pour voir la tombe de son père au début, est fondateur dans la quête du père mais aussi dans celle de la mère restée en Algérie (bien plus présente que le père dans le texte) dont il est dit qu'elle lui demandait depuis longtemps cette visite. Cette mère analphabète à la fois si douce et inaccessible, tellement et douloureusement aimée, qui est d'ailleurs la dédicataire du roman : « A toi qui ne pourra jamais lire ce roman ».

Ce père mort à la guerre à 29 ans en 1914, lui est un inconnu. « Flot de compassion et de pitié » et « révolte contre l'ordre mortel du monde », un père devenu son « cadet » dans « l'interminable solitude où on l'avait jeté ». Le 2ème point est le pèlerinage à la campagne en dehors d'Alger sur les lieux dont il a été question plus haut où le héros adulte retrouve la modeste maison natale. Les souvenirs de sa mère sont aussi un relais mais ils sont épars et elle n'a pas la parole facile. Enfin, l'orphelin de père ayant besoin de quelqu'un qui lui montre la voie, la recherche du père passe, et de façon puissante, par les  deux pères de substitution qui ont poussé le héros vers son destin : d'abord l'instituteur Monsieur Germain (Bernard dans le roman) , rescapé, lui, de 14 qui veille sur le garçon Cormery-Camus et qui va voir la mère et la grand-mère pour les convaincre de le laisser entrer au lycée ; ensuite le professeur de philosophie Jean Grenier (Victor Malan ici) qui en outre est « né là où mon père est mort et enterré ». Concernant la recherche du père particulièrement, deux temporalités s'entrechoquent : le récit de l'enfant et le récit de l'homme qui revient sur son passé ; c'est  sur ce dernier que s'ouvre le roman.

Est-ce une autobiographie ou pas ? A cette question G. Basset fait une double réponse : oui et non. L'œuvre ne constitue ni les Mémoires de Camus ni une histoire de l'Algérie. Il y a comme dans d'autres des éléments empruntés à sa vie ; des identifications sont possibles et même probables. Mais Camus a toujours eu tendance à combiner plusieurs personnages et sources pour construire ses personnages. Selon le conférencier la version définitive aurait certainement été moins autobiographique, mais peut-être moins émouvante par rapport à l'éclosion de sa personnalité. Dans la division de son oeuvre en trois cycles qu'opérait Camus sans y mettre de rigidité - Sisyphe ou le « cycle de l'absurde », Prométhée ou le « cycle de la révolte » et Némésis ou le « cycle de l'amour » - Camus mettait le Premier homme celui de l'amour.

Une question d'un auditeur amène le conférencier à éclairer le titre, certainement lié aux propos de Camus sur l'absence de passé du pays et  des pauvres : le premier homme est celui qui va ouvrir un avenir pour lui-même et les autres. « le fils sera le premier homme » est écrit dans le début du roman.

Colette Spenlé-Calmon

 

Mardi 2 décembre 2025

L'ombre volage d'Anacréon dans la poésie légère des Lumières

conférence par Stéphanie LOUBÈRE

Stéphanie Loubère est professeure de Littérature du XVIIIe siècle à l'Université d'Orléans. Ses principaux thèmes de recherche sont : – Littérature et histoire des idées du XVIIIe siècle – Traduction et imitation des auteurs antiques à l'âge classique – Formes de l'érotisme dans la littérature des Lumières – Poésie et poétique des Lumières. Sa thèse (2002) portait sur les Arts d'aimer au siècle des Lumières. Elle est l'auteur de :

– L'Art d'aimer au siècle des Lumières, Oxford, Studies on Voltaire, 2007, 343 p.
L'Art d'aimer, ce chef d'oeuvre d'Ovide, a eu une influence capitale sur les écrivains du siècle des Lumières; mais ce n'est que maintenant que cet ouvrage fait l'objet de l'attention des dix-huitiémistes. En élaborant un 'art' d'aimer, Ovide comblait ce profond désir de théoriser le monde si difficilement saisissable des sentiments humains, désir qui a également été l'une des grandes obsessions du siècle des Lumières.
Dans son ouvrage, Stéphanie Loubère retrace et décrit l'impact et la réception de l'ouvrage d'Ovide, depuis les fidèles traductions en vers du début du XVIIIe siècle jusqu'aux autres imitations poétiques, réécritures, et modernisations qu'il a inspirées cinquante ans plus tard. L'Art d'aimer de Gentil-Bernard, salué par Fréron comme étant "un des ouvrages les plus célèbres de ce siècle" fait l'objet d'une attention particulière. Gentil-Bernard, ne cherchant plus à adapter ou à imiter l'original, exprimait une conception sensualiste de l'amour qui était neuve par le lien qui lui faisait réunir plaisir et savoir.
L'auteur documente le déclin du modèle ovidien à mesure que les oeuvres de fiction libertines augmentent en popularité, et retrace sa transformation en d'autres parodies d'écriture didactique qui vont du traité juridique au catéchisme.

– Leçons d'amour des Lumières, Garnier, 2011, 378 p.
Nombreux furent les émules d'Ovide et de son Art d'aimer au siècle des Lumières. Qu'ils imitent le modèle antique ou inventent de nouvelles formes, leurs leçons d'amour nous renseignent sur les ressources inépuisables de l'invention et de la subversion érotiques d'une époque qui fit de l'amour sa grande affaire.

– La Muse légère, approches de la poésie élégiaque et anacréontique des Lumières, Classiques Garnier, 2023, 376 p.
Stéphanie Loubère a réussi à réhabiliter la poésie du XVIIIe siècle, dont les historiens de la littérature déploraient l'absence de profondeur, le manque d'originalité et l'intérêt porté essentiellement à la forme ; à peine accordaient-ils quelque intérêt aux textes qui semblaient annoncer la future poésie romantique. Prenant appui essentiellement sur la poésie amoureuse du XVIIIe siècle, Stéphanie Loubère a montré que l'ambition des auteurs n'était pas de créer des œuvres originales à tout prix, mais de faire d'habiles variations sur les modèles anciens, comme par exemple les poésies de Properce. Elle a montré aussi que cette poésie était destinée surtout à un usage "mondain", à des lectures dans les salons ; c'est pourquoi elle n'abordait pas les grands thèmes philosophiques et religieux, reflétait un discret hédonisme et s'attachait surtout aux aspects phoniques et rythmiques des vers.

Θέλω λέγειν Ἀτρείδας,  – Je veux dire les Atrides,
θέλω δὲ Κάδμον ἄιδειν, – je veux aussi chanter Cadmos,
ὁ βάρβιτος δὲ χορδαῖς  – mais les cordes de ma lyre
ἔρωτα μοῦνον ἠχεῖ.  – ne résonnent que pour l'amour.
ἤμειψα νεῦρα πρώην – Je les ai d'abord changées
καὶ τὴν λύρην ἅπασαν· – puis ma lyre tout entière.
κἀγὼ μὲν ἦιδον ἄθλους – Et j'ai alors chanté les travaux
Ἡρακλέους, λύρη δέ  – d'Hercule; mais ma lyre
ἔρωτας ἀντεφώνει.  – répondait par un chant d'amour.
χαίροιτε λοιπὸν ἡμῖν,  – Désormais je dis adieu pour jamais
ἥρωες· ἡ λύρη γάρ – à vous les héros, car ma lyre
μόνους ἔρωτας ἄιδει. – ne chante que les amours !

Anacréon, Odes / tableau d'Eugène Delacroix

La mort d'Anacréon

Entre le fromage et la poire
Ce chantre des amours folâtrait après boire
Lorsqu'un malencontreux pépin
Lui fit perdre le goût du pain.

Honoré Daumier

Jean-Bernard RESTOUT, Les plaisirs d'Anacréon (1765) Jean-Baptiste LEPRINCE, Anacréon (1767)
Anne-Louis GIRODET de Roucy-Trioson, Le Festin d'Anacréon Eugène GUILLAUME, Anacréon (1851)

Anacréon : Odes

Λέγουσιν αἱ γυναῖκες· 
'Ἀνάκρεον, γέρων εἶ· 
λαβὼν ἔσοπτρον ἄθρει 
κόμας μὲν οὐκέτ' οὔσας, 
ψιλὸν δέ σευ μέτωπον.' 
ἐγὼ δὲ τὰς κόμας μέν, 
εἴτ' εἰσὶν εἴτ' ἀπῆλθον, 
οὐκ οἶδα· τοῦτο δ' οἶδα, 
ὡς τῶι γέροντι μᾶλλον 
πρέπει τὸ τερπνὰ παίζειν, 
ὅσωι πέλας τὰ Μοίρης. 
Πολιοὶ μὲν ἡμὶν ἤδη 
κρόταφοι κάρη τε λευκόν, 
χαρίεσσα δ' οὐκέτ' ἥβη 
πάρα, γηραλέοι δ' ὀδόντες, 
γλυκεροῦ δ' οὐκέτι πολλὸς 
βιότου χρόνος λέλειπται· 
διὰ ταῦτ' ἀνασταλύζω 
θαμὰ Τάρταρον δεδοικώς· 
Ἀίδεω γάρ ἐστι δεινὸς 
μυχός, ἀργαλῆ δ' ἐς αὐτὸν 
κάτοδος· καὶ γὰρ ἑτοῖμον 
καταβάντι μὴ ἀναβῆναι.
Οὔ μοι μέλει τὰ Γύγεω 
τοῦ Σαρδίων ἄνακτος, 
οὐδ' εἷλέ πώ με ζῆλος, 
οὐδὲ φθονῶ τυράννοις. 
ἐμοὶ μέλει μύροισιν 
καταβρέχειν ὑπήνην, 
ἐμοὶ μέλει ῥόδοισιν 
καταστέφειν κάρηνα· 
τὸ σήμερον μέλει μοι, 
τὸ δ' αὔριον τίς οἶδεν; 
ὡς οὖν ἔτ' εὔδι' ἔστιν, 
καὶ πῖνε καὶ κύβευε 
καὶ σπένδε τῶι Λυαίωι, 
μὴ νοῦσος ἤν τις ἔλθηι 
λέγηι σε μηδὲ πίνειν. 
Πῶλε Θρηικίη, τί δή με 
λοξὸν ὄμμασι βλέπουσα 
νηλέως φεύγεις, δοκεῖς δέ 
μ' οὐδὲν εἰδέναι σοφόν; 
 ἴσθι τοι, καλῶς μὲν ἄν τοι 
τὸν χαλινὸν ἐμβάλοιμι, 
ἡνίας δ' ἔχων στρέφοιμί 
σ' ἀμφὶ τέρματα δρόμου· 
νῦν δὲ λειμῶνάς τε βόσκεαι 
κοῦφά τε σκιρτῶσα παίζεις, 
δεξιὸν γὰρ ἱπποπείρην 
οὐκ ἔχεις ἐπεμβάτην.
 
Les femmes disent :
"Anacréon, tu es vieux ;
prends un miroir et regarde :
tu n'as plus de cheveux,
ton front est chauve."
Pour moi, si mes cheveux
me restent encore ou sont tombés,
je l'ignore ; ce que je sais bien,
c'est qu'il sied d'autant mieux
à un vieillard de jouer avec les amours
et les ris qu'il est plus près de la tombe.
Déjà mon front est dépouillé,
ma tête blanchit,
l'aimable jeunesse s'est enfuie loin de moi
mes dents même ont vieilli.
Il ne me reste plus longtemps
à jouir des douceurs de la vie.
Pour moi qui redoute le Tartare,
cette pensée me tire souvent des soupirs :
l'aspect de ce séjour est affreux,
la pente qui y conduit est horrible. 
Tous les mortels y descendent :
nul n'en connaît le retour.  
Je ne me soucie point de Gygès,
le roi de Sardes.
L'ambition ne me tourmente pas
et les tyrans ne me font pas envie.
Tout mon soin c'est de verser
des parfums sur ma barbe,
c'est de placer une couronne
de roses sur mon front ;
tout mon soin c'est de jouir du présent.
Eh ! Qui connaît le lendemain ?
Pendant que l'heure t'est propice,
bois, joue aux dés,
offre des libations à Bacchus,
de peur qu'une maladie ne vienne te dire :
"Il ne faut plus boire !"
Jeune et belle cavale de Thrace, pourquoi
ce regard inquiet,
pourquoi cette fuite précipitée ? tu me crois
donc sans adresse et sans force ?
Apprends que je puis
te courber sous le frein,
et, tenant la bride, te lancer en vainqueur
dans la poussière de l'arène.
Maintenant tu folâtres dans les pâturages
où ta légèreté joue et bondit,
car jusqu'ici aucun habile écuyer
n'a su te dompter.

COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE :

Stéphanie Loubère enseigne la littérature du XVIIIème siècle à l'université d'Orléans et travaille tout particulièrement sur les sources d'inspiration que constituent les poètes antiques pour le XVIIIème.

On découvre qu'au XVIIIe siècle Anacréon est un modèle omniprésent, mais aussi un modèle évanescent et combien sa survie dans le monde littéraire tient à la filiation.

D'Anacréon, nous savons très peu de choses. Il serait né à Téos au VIème siècle avant Jésus-Christ. Il s'exila à Samos, puis se rendit à Athènes. Selon la tradition, il serait mort étouffé par un grain de raisin. Il est représenté le plus souvent en vieillard, buvant du vin et entouré de belles femmes. Le vide sur sa biographie se double d'un vide sur son œuvre. Nous disposons de fragments d'épigrammes, d'une soixantaine d'odes. Les plaisirs des sens, les joies de l'amour y sont louées. C'est en 1554 qu'Henri Estienne propose une traduction latine d'Anacréon. Les lettrés de l'époque découvrent alors Anacréon et s'enthousiasment pour sa poésie. Plus tard, poètes, traducteurs, imitateurs vont s'emparer de ce modèle paradoxal.

Platon qualifie Anacréon de « sage » et lui confère ainsi un prestige inattaquable. La difficulté sera de faire coïncider les fragments de l'œuvre d'Anacréon disponibles avec les éloges de Platon. Mais c'est justement le vide sur les données historiques et poétiques qui va permettre l'appropriation. La tradition des « Vies de … » qui accompagne les traductions participe à la reconstitution d'un modèle. Ainsi va se construire sur l'ombre la figure de l'idole, figure exemplaire, dont la vie et la pratique poétique se confondent. Dès les années 1680, Fontenelle  met en scène Aristote et Anacréon, le philosophe et le sage. L'abbé de Chaulieu, en 1704, fait l'éloge d'Anacréon et est ensuite appelé « l'Anacréon du Temple ». Dans « Les odes d'Anacréon et de Sapho en vers français, par le poète sans fard » de François Gacon (1712), on suit Anacréon à la cour de Polycrate. La poésie est ainsi intégrée au récit de la fin de sa vie et concourt à la survie du modèle qu'est Anacréon.

Le vide qui entoure l'œuvre et la vie d'Anacréon permet également le fantasme et alimente la veine anacréontique. De nombreuses traductions, des ballets et opéras s'en inspirent. Ainsi « Les surprises de l'amour » (1757), livret de Gentil-Bernard, musique de Rameau. Des recueils de chansons dans les domaines érotique et bachique s'en inspirent aussi. L'ambition sera d'élever les auteurs de chansonnettes au niveau des poètes. Les arts visuels s'emparent eux-aussi du sujet, comme en témoigne le tableau de Restout « Les plaisirs d'Anacréon » (1767). Ce qui fera hurler Diderot. Cette transmission protéiforme de l'œuvre d'Anacréon se fait plus par l'esprit que par la lettre. Ainsi Claude Dorat montre que pour traduire Anacréon, il convient de se faire poète et de produire des œuvres anacréontiques (« Les baisers » 1770).

La fragmentation de l'œuvre d'Anacréon devient une force philosophique. Mettre à profit la disponibilité de ce modèle faussement inoffensif, opposé à Epicure par exemple, permet la création d'œuvres se réclamant du poète antique et affirmant par là qu'une autre poésie est possible. L'ombre d'Anacréon, sans véritable contour, va amener des poètes mineurs à revendiquer une place et le rejet de l'académisme établira qu'un grand auteur peut se spécialiser dans un genre mineur, posture poétique relevant de la « recusatio » utilisée par Anacréon.

La connaissance réelle de l'œuvre d'Anacréon demeure sans commune mesure avec l'anacréontisme. L'union du poète léger et du philosophe sérieux reste l'héritage de celui qu'Ovide nommait « vinosus senex ».

Françoise Guerry-Raby

 

Mardi 16 décembre 2025

Gaza, Carrefour des Mondes (du -XVe au +VIIe s.)
conférence par Maurice SARTRE
professeur émérite d'histoire ancienne à l'Université de Tours.


Principaux ouvrages de Maurice Sartre :
Trois études sur l'Arabie romaine et byzantine, 1982
Bostra des origines à l'Islam, 1985
L'Orient romain : provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d'Auguste aux Sévères, 1991
La Méditerranée antique (-IIIe siècle / +IIIe siècle), 1991
L'Asie Mineure et l'Anatolie d'Alexandre à Dioclétien (-IVe siècle / +IIIe siècle), 1995
Le Haut-Empire romain : les provinces de Méditerranée orientale d'Auguste aux Sévères, 1997
D'Alexandre à Zénobie : histoire du Levant antique (-IVe siècle / +IIIe siècle), 2001
La Syrie antique, 2002
– L'Anatolie hellénistique de l'Égée au Caucase (-334 / -31), 2003
Histoires grecques, 2006
Palmyre, la cité des caravanes, 2008 **
Dictionnaire du monde grec antique, 2009 **
– La Ville antique, 2011
Zénobie, de Palmyre à Rome, 2014 **
Palmyre, vérités et légendes, 2017 **
Cléopâtre : un rêve de puissance, 2018
Le Bateau de Palmyre. Quand les mondes anciens se rencontraient, 2021
Culture, savoirs et sociétés dans l'Antiquité, 2023

** Ouvrages en collaboration avec Annie Sartre-Fauriat

Maurice Sartre est l'auteur de trois articles sur Gaza dans la revue L'Histoire :
– "La splendeur oubliée de Gaza", L'Histoire de mars 2009, n° 30, pp. 8 à 17.
– "Antique Gaza", L'Histoire de mars 2024, n° 517, p. 24-25.
– "Gaza, un patrimoine en danger de mort", L'Histoire de juin 2025, n° 532, pp. 26-27.


Maurice Sartre et Annie Sartre-Fauriat étaient venus à Orléans en janvier 2016 nous parler de Palmyre, vie et mort d'une cité antique. Pour lire le compte rendu de leur conférence :
https://www.bude-orleans.org/archives/conf7.html#20160107


Aujourd'hui associée à la tragédie palestinienne, Gaza est riche de plus de trois mille ans d'histoire. Florissante, elle était au coeur des échanges commerciaux méditerranéens, concentrait les religions, accueillait les artistes et les intellectuels.

Sur l'exposition "Trésors sauvés de Gaza: 5000 ans d'histoire" qui s'est tenue récemment à l'Institut du Monde Arabe, voir :

https://www.imarabe.org/fr/agenda/expositions-musee/derniers-jours-tresors-sauves-gaza-5000-ans-histoire

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tr%C3%A9sors_sauv%C3%A9s_de_Gaza:_5000_ans_d%27histoire

Sur Gaza, voir :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bande_de_Gaza

COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE :

 

Maurice Sartre, professeur émérite d'histoire ancienne de l'université de Tours, est aussi un grand spécialiste de l'Orient antique. Il a étudié à Lyon avec Pierre Vidal-Naquet et il est l'auteur d'une thèse portant sur "Bostra, des origines à l'islam" (1985). Il est à l'origine de multiples publications sur l'Orient grec et romain et ses cités, dont certaines avec son épouse Anne Sartre-Fauriat, notamment un Dictionnaire du monde antique (2009). Une liste de ses principaux livres figure sur notre site. Inlassable promoteur de la culture ouverte à tout le monde, premier président des Rencontres de Blois, M. Sartre, comme le souligne notre vice-président présentateur Pierre-Alain Caltot, est "un ambassadeur de la culture, à la croisée des mondes". Sa passion l'a porté à couvrir ce qui s'est passé à Palmyre (quelques publications en résultent), ville sur laquelle il est venu faire une conférence chez nous en 2016. C'est ainsi qu'il met la même passion et son érudition au service de Gaza, ville martyre mais dont peu de gens connaissent le brillant passé plurimillénaire. Le conférencier expose, dans une conférence très fluide, d'abord la longue et glorieuse histoire de la ville, pour mieux souligner le désastre actuel auquel elle est soumise de nos jours.

Gaza, lieu de rencontres et d'échanges riches et fructueux pendant plus de deux millénaires de l'Antiquité et réduite actuellement à un dixième de département français, fut, par sa situation géographique, une ville-carrefour, entre quatre mondes d'importance. Dans l'axe nord-sud, elle est le point de rencontre stratégique entre la grande Syrie antique occupant la façade orientale de la Méditerranée – où Hérodote, déjà,  la situe sous le nom de "Palestine" – et au sud l'Égypte et sa vallée du Nil, par l'intermédiaire de la presqu'île du désert du Sinaï. Dans l'axe est-ouest, elle est le point de contact entre l'Arabie des Nomades et la Méditerranée, citée par Pline comme "port des Arabes", d'où ils  exportaient l'encens et autres aromes et parfums précieux d'Orient et où arrivaient les marchandises du monde gréco-latin, notamment les céramiques (on a trouvé quantités d'amphores) et des objets en métal etc… Cette situation stratégique de point de rencontre et de passage lui a valu à la fois richesse, convoitise, donc guerres, destructions suivies de repeuplements. Les fouilles archéologiques sont malheureusement presque impossibles, car la Gaza actuelle et son territoire très urbanisé sont construits sur le site antique.

La ville a été fondée autour de 1500 av. J-C. ; on la connaît sous le nom de Hazattu (tablettes en akkadien cunéiformes datant du XIVe s.), intégrée à l'Egypte. Mais on ne sait pas grand-chose de cette première Gaza, qui disparaît dans  le courant du XIIe siècle. À cette époque apparaissent dans la région des populations nouvelles en fuite, venues du monde grec (Mycéniens, Égéens, Crétois, de Sardaigne, d'Italie du sud…) que les historiens appellent "peuples de la mer", dont certains s'installent dans la région de Gaza. Les Égyptiens leur donnent le nom de Péléset, qui a donné Philistin, puis Palestine (en arabe actuel Phalestine). La Gaza philistine s'installe à 3 km de la mer, de solides remparts du VIIIe ont été mis au jour dans les années 1995 à 2004 par une équipe franco-palestinienne, seule période où des fouilles ont pu être faites. Pendant plusieurs siècles Gaza va constituer un enjeu entre les différents grands empires (Égyptien, Assyrien, Babylonien). Mais ce qui est sûr c'est qu'à aucun moment elle ne fait partie de la Judée, dont elle constitue la limite, ni même du royaume d'Israël. Elle reste constamment philistine. Le conférencier précise qu'on y venait même pour "faire la fête" et cite à ce propos l'épisode biblique du prince de Judée semi-légendaire Samson y rencontrant Dalila, puis y trouvant la mort dans les décombres du temple de Gaza qu'il a lui-même détruit : une manière de souligner que, donc, dans la Bible Gaza est hors de la Terre Promise.

À la fin du VIe siècle Gaza devient perse, soumise aux Achéménides, et redevient poste fortifié d'extrême importance, tête de pont pour toutes les opérations vers l'Égypte. Elle retrouve en même temps la prospérité (Hérodote la compare à la grande Sardes), grand centre par lequel passe la route de l'encens et de tous les produits précieux venant du désert, du Yémen, de l'Inde… Pline l'Ancien en a laissé une description. Mais elle est aussi port d'importation des pays méditerranéens grecs et latins (on a retrouvé, en 2013, une superbe statue d'Apollon, aujourd'hui disparue). Elle bat monnaie (existence de pseudo chouettes d'Athéna frappées à Gaza); c'est un grand marché d'esclaves et d'animaux exotiques; elle vend ses produits agricoles dont le vin.

En 334 elle a affaire à Alexandre le Grand qui met trois mois pour la prendre en creusant des tunnels destinés à faire s'effondrer les remparts, qui en tire un énorme butin et massacre la population. Renée de ses cendres une nouvelle fois, elle se repeuple rapidement, essentiellement de Grecs, et acquiert le statut de polis avec toutes les institutions attenantes. Ainsi, ayant adopté la langue grecque, elle devient pour mille ans l'une des plus brillantes et riches cités grecques de la région, dont elle est aussi un centre intellectuel et économique, finissant par  acquérir une indépendance de fait.

Prise en 97 av. J-C. par la dynastie judéenne des Hasmonéens,  elle devient "Gaza désertée" de sa population non juive, qui fuit vers le monde égéen, la Grèce, la Syrie, pour éviter une judaïsation forcée. Cela jusqu'à ce qu'après la prise de Jérusalem en 63, Pompée la délivre et l'institue ville provinciale romaine. Elle se reconstitue alors une identité cosmopolite faite de Grecs (surtout Macédoniens), d'Arabes et d'Araméens de Syrie.

Gaza, désormais cité romaine, prend pour dieu principal Zeus Marnas; mais d'autres dieux sont honorés dans leurs temples ou sanctuaires (par ex. Apollon, la Fortune-Tyché, Héraklès, Aphrodite). Le stade, le théâtre – où l'on sait qu'elle organisait, sous Hadrien au IIe s. ap. J-C., des jeux "isolympiques" – et sûrement un gymnase sont désormais enfouis sous la ville et les décombres. Ayant acquis une très grande maîtrise de l'eau en région sèche, elle est prospère en agriculture et continue à faire du vin. Dans l'Antiquité tardive, Gaza retrouve un rayonnement culturel et intellectuel et, malgré l'installation d'une minorité chrétienne, avec son aristocratie, profondément hellénisée, demeure païenne, illustrant aux yeux des païens la résistance à l'intolérance jugée obscurantiste des chrétiens.

Au début du Ve siècle ap. J-C., après plusieurs échauffourées et répressions, les chrétiens eurent leur victoire définitive avec la destruction du temple de Zeus Marnas par l'évêque Porphyre – sur les ruines duquel fut construite une gigantesque église. L'opération fut suivie d'une répression sans pitié. Avec la suprématie chrétienne, Gaza devint un lieu de monachisme. Parallèlement elle redevint un foyer de la vie intellectuelle, chrétienne cette fois, et, à la fin du siècle, y est créée une véritable école de rhétorique où œuvrent rhéteurs, philosophes, grammairiens et poètes. Elle se couvre de bâtiments nouveaux et ouvre une école de mosaïstes réputée, qui permet de la comparer à Ravenne. Les thèmes sont tirés de la mythologie, classique ou corrigée, comme  célèbre mosaïque du roi David. Cependant, même si la plupart des inscriptions sont en grec, la langue désormais parlée par le gros de la population est l'araméen.

Au début du VIIe siècle, les difficultés augmentent et le climat est à l'insécurité : raids répétés de Bédoins venus du Sinaï, domination perse de 618 à 628… Finalement, par une victoire sur les Byzantins, les armées musulmanes s'emparent de la ville en 637. Gaza devient alors un centre de pèlerinage islamique, redevenue belle et grande cité prisée par les voyageurs pour son artisanat, son architecture ses jardins… et ses vénérables vignobles !

Après cet exposé historique aussi approfondi et structuré que passionné – où le conférencier s'est magistralement attaché à montrer le passé glorieux de Gaza et sa puissance de renaissance et d'adaptation – enchaînant aussitôt avec un "Mais on ne peut pas en rester là !" très exclamatif, Maurice Sartre, qui n'a jamais cessé d'aller à Gaza dès qu'il en a l'occasion, termine sa conférence sur l'état actuel de cette cité qui fut traversée par tous les courants importants de l'histoire. Il rappelle les 72.000 morts depuis deux ans et, sans le mettre sur le même plan, le scandale de la destruction volontaire et systématique de son patrimoine. Il souligne que, depuis cinquante ans, il était déjà très difficile de fouiller et que nombre de beaux monuments importants ont été sciemment détruits, montrant des photos à l'appui. Il donne l'émouvante précision que des gens qui eux-mêmes ne possédaient rien ont tout de même caché des mosaïques pour éviter leur destruction ! Car ce patrimoine, par voie d'éradication volontaire, est réduit systématiquement à l'état de gravats, nous dit-il. Il donne comme exemple une des dernières destructions en date programmée, du 10 septembre 2025, où l'armée, prévenant qu'elle va détruire un lieu, ne donne que trois heures pour tenter un sauvetage archéologique. N'a donc pu être sauvé que ce qui était aisément transportable, tout le reste ayant été détruit. Ce pilonnage, dit M. Sartre avec fermeté et indignation, a pour but de faire disparaître toute trace d'occupation ancienne, y compris le nom même de Palestine. "Priver un peuple de son patrimoine entre dans les crimes génocidaires". Une question d'un auditeur sur la destruction de Palmyre par Daesh, ville à laquelle M. Sartre s'est aussi beaucoup intéressé, lui permet de préciser que le processus est le même, la différence étant qu'ici ce n'est pas religieux. Daesh avait compris que les Occidentaux s'intéressaient au patrimoine et, d'autre part, prétendaient ramener les Musulmans à leurs fondamentaux. Gaza, dit-il, c'est l'effacement des racines d'un peuple pour effacer ce peuple.

Avec cette dernière partie très engagée Maurice Sartre termine une conférence passionnante et émouvante de bout en bout, devant un auditoire nombreux et captivé.

Colette Spenlé-Calmon

 

30, 31 janvier, 1er février

En partenariat avec le cinéma "Les Carmes" :
CLÉOPATRE AU CINÉMA

quatre films, une table-ronde


PRÉSENTATION :

CLÉOPÂTRE AU CINÉMA, par Paul M. MARTIN,
dans Antoine et Cléopâtre (Albin Michel, 1990), p. 257-259

Un tel sujet, de tels personnages ne pouvaient laisser le 7e art indifférent, bien avant la mode des « péplums ». Qui se souvient que, la dernière année du XIXe siècle, l'un des premiers films produits est la Cléopâtre de Méliès ? Une vingtaine au moins ont suivi, consacrés à Cléopâtre seule ou à Antoine et Cléopâtre, sans parler des dizaines de films inspirés de la biographie de César, où l'un ou l'autre apparaît plus ou moins fugitivement.
De la grande période du muet, entre 1907 et 1917, se détachent le somptueux Marcantonio e Cleopatra d'E. Guazzoni et la Cleopatra américaine de J.G. Edwards, incarnée par la vamp du muet, la sensuelle Theda Bara : les yeux cernés de khôl, les seins libres sous d'étonnants bonnets métalliques séparés, elle était fascinante en vouivre lascive aux charmes à demi dévoilés.
La mode garçonne, les suffragettes, le jazz et le charleston portèrent un coup durable à Cléopâtre. Dans le désert de l'avant-guerre, se dresse le pic unique du monument de Cecil B. de Mille, sa fresque colossale: Cleopatra (1934). Brute de travail, qui menait ses acteurs en bottes et culotte de cheval, mais brute minutieuse, qui tenait à ce que les bijoux fussent reproduits d'après des modèles authentiques. Quelques anachronismes, bien sûr, mais, pour les charmes de Claudette Colbert se plongeant dans un bain de lait d'ânesse où flottent les pétales de roses lancés par des beautés demi-nues, que ne pardonnerait-on point ?
Le rôle revint après guerre à Vivien Leigh, pour le Caesar and Cleopatra britannique de G. Pascal (1945) ; son visage de femme-enfant tourmentée seyait bien à cette adaptation de la pièce de B. Shaw ; elle sauve le film, qui n'est pas à la hauteur de ses intentions. Mais déjà s'amorce la dérive érotique, avec La Vida intima de Marco Antonio y Cleopatra, du Mexicain R. Galvadon, sorti l'année suivante.
De l'âge d'or du péplum – les années 50 et le début des années 60 – il faut extraire deux adaptations cinématographiques du Jules César de Shakespeare : celle de D. Bradley, en 16 mm, sortie en 1950, avec un étonnant Charlton Heston en Antoine, et surtout le chef-d'œuvre de J.L. Mankiewicz, en 1953, où Marion Brando incarne Antoine, splendide fauve intelligent. De toutes les adaptations de la pièce, aucune n'égale celle-ci, sauf, peut-être, au théâtre, celle de Robert Hossein, en 1985-1986, même si J.-P. Sentier paraît un peu frêle dans le personnage d'Antoine. Les autres productions sont pâles à côté, y compris la coproduction franco-italo-espagnole Les Légions de Cléopâtre, avec Georges Marchal en Antoine, l'un des rares films à évoquer les derniers mois de la vie d'Antoine et de Cléopâtre.
Oublions les pantalonnades plus ou moins déculottées qui, de Due notti con Cleopatra (1954), au dessin animé japonais Cléopâtre reine du sexe (1972), en passant par Carry on, Cleo – assez drôle, au moins ! –, font de Cléopâtre une reine du porno antique, renouant sans le savoir avec la tradition des Vies des hommes illustres. Et saluons le « bouquet final » offert par le film péplum avec le Cleopatra de J.L. Mankiewicz (1963). À l'origine, ce devait être un remake du film de 1917, avec Liz Taylor à la place de Theda Bara. À la fin, ce film, qui coûta quarante millions de dollars, faillit mettre en faillite la 20th Century Fox, avant de la remettre en selle grâce à ses recettes. Liz Taylor, dans sa pulpeuse maturité, y incarne une Cléopâtre aussi intelligente et digne que sensuelle et gracieuse. Des lenteurs et des folies de ce film, où Liz Taylor et Richard Burton jouèrent au naturel les amours orageuses d'Antoine et de Cléopâtre, nous retiendrons ici l'interprétation fabuleuse de Richard Burton en Antoine se voyant, avec une lucidité désespérée, en train de se défaire lentement, et la trop brève évocation des navires monstrueux qui combattirent à Actium. C'est tout, avec les albums Astérix et Cléopâtre – qui démarque avec humour le péplum – et Le Fils de César, où Césarion bébé est poursuivi par la jalousie de… Brutus !

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Voir également :

Dans Le mystère Cléopâtre, catalogue de l'exposition à l'IMA, éd. Skira, 2025 :
– « Cléopâtre, d'Hollywwod à Cinecittà », par Claude Aziza, p. 160-167
– « De Liz Taylor à Marion Cotillard, une "Cléomania" inépuisable dans le 7e art », par Jean-Luc Bovot, p. 168-175.


LA VIE DE CLÉOPÂTRE VII

Née en -69 à Alexandrie, Cléopâtre passe son adolescence sous le règne assez calamiteux de son père Ptolémée VII, qui ne se maintient que par la présence romaine. Elle reçoit une très bonne éducation et parle plusieurs langues. Elle a 18 ans à la mort de son père, en -51, et elle lui succède (mariée nominalement à son frère Ptolémée XIII qui n'a que 10 ans).
L'année -48 est riche en événements. L'eunuque Pothin, ministre de Ptolémée XIII, a réussi à dresser le frère contre sa sœur et Cléopâtre, menacée, doit fuir hors d'Égypte et constituer une armée de mercenaires parmi les tribus arabes. Puis Pompée, vaincu par César à la bataille de Pharsale, croit pouvoir trouver refuge près du jeune pharaon ; mais celui-ci, voulant s'attirer les bonnes grâce de César, le fait assassiner. César n'a que mépris pour ce lâche assassinat, mais il va en profiter pour tenter d'annexer l'Égypte.

Cléopâtre et César

Venu à Alexandrie, César demande à Cléopâtre de revenir : il veut réconcilier le frère et la soeur. Pour rencontrer César, Cléopâtre, se doutant qu'on ne la laisserait pas entrer dans le palais, se fait envelopper par un ami dans une housse de literie (στρωματόδεσμον) serrée par une courroie. Mais Pothin pousse Ptolémée XIII à utiliser ses troupes pour attaquer les légionnaires romains. A l'issue de neuf mois de combats, Ptolémée est vaincu et se noie dans le Nil.
César rentre dans Alexandrie avec Cléopâtre. Il a 53 ans et est séduit par cette jeune femme 22 ans, dont, selon Appien, « la compagnie lui procurait beaucoup de plaisir » et avec laquelle, au printemps -47, il s'offre une remontée du Nil dans un luxueux navire. Cette même année, Cléopâtre mettra au monde un enfant de César, Césarion.
Grâce à César, Cléopâtre retrouve son pouvoir en Egypte, sous protectorat romain (pour respecter le protocole, elle se marie avec son autre frère Ptolémée XIV). Bientôt César doit la quitter pour aller mener quelques campagnes militaires, puis il la fait venir à Rome pour un séjour de deux années, pendant lequel il organise quatre triomphes, dans lesquels a figuré Arsinoé IV, la sœur de Cléopâtre, qui avait pris le parti de Ptolémée XIII. Au cours de ce séjour, elle a rencontré Cicéron qui a été choqué par sa « superbia ». Et les Romains ont méprisé celle que César affichait comme sa maîtresse, celle que Pline, plus tard, appellera « regina meretrix », la reine putain.
En -44, César est assassiné. Aussitôt Cléopâtre retourne en Egypte et fait assassiner son frère Ptolémée XIV afin d'être seule à régner (au nom de Césarion). Elle assiste alors au  conflit entre les républicains Brutus et Cassius et les héritiers de César Octave et Marc Antoine. En -42, ces derniers sont vainqueurs à la bataille de Philippe.

Cléopâtre et Marc Antoine

Marc Antoine, désormais maître de l'Orient, décide de monter une grande expédition contre les Parthes et convoque la reine d'Egypte à Tarse. Celle-ci croit bon d'arriver dans un navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres, assise sous un dais d'or, entourée d'un équipage déguisé en nymphes, Néréides et Amours. Puis elle invite Marc Antoine à son bord pour un somptueux banquet. A la fois par amour et par calcul politique, Marc Antoine devient son amant, alors qu'octobre -40, il doit épouser, pour raisons politiques, la sœur d'Octave, Octavie.
Des deux femmes, Marc Antoine a eu plusieurs enfants : Cléopâtre, à la fin de -40, met au monde deux jumeaux, Alexandre Soleil et Cléopâtre Lune, puis, en -36, Ptolémée Philadelphe ; Octavie, en -39, met au monde Antonia l'Aînée et, en -36, Antonia la Jeune.
Après avoir échoué contre les Parthes, Marc Antoine obtient que l'Arménie et la Médie lui fassent allégeance et, en -35, il célèbre son triomphe à Alexandrie, avec Cléopâtre et ses enfants, dont Césarion, désigné comme roi des rois sous le nom de Ptolémée XV.

Cléopâtre et Octave

Tour cela inquiète beaucoup Octave, qui voit dans le fils de César un concurrent possible. L'affrontement avec Marc Antoine est inévitable et Cléopâtre aide son amant à se préparer à la guerre dans toute la mesure de ses moyens. La bataille navale d'Actium, en septembre -31, se termine par la victoire d'Octave, grâce à Agrippa, le commandant de la flotte. Inquiète, Cléopâtre essaie d'éloigner Césarion pour le mettre à l'abri. Marc Antoine, revenu à Alexandrie, se console en organisant banquets, beuveries et fêtes somptueuses.
Un an plus tard, Octave arrive à Alexandrie.
Alors Cléopâtre s'enferme, avec le trésor des Ptolémées, dans le mausolée préparé pour elle et elle fait annoncer à Antoine qu'elle est morte. En l'apprenant, il s'enfonce son épée dans le ventre, se blessant grièvement. Lorsqu'on lui dit que Cléopâtre vit toujours, il demande à être transporté près d'elle. Mais la porte du mausolée est murée. S'aidant de palans laissés en place par les maçons, Cléopâtre, avec l'aide de ses deux fidèles suivantes, hisse péniblement son amant jusqu'à une ouverture au premier étage. Presque aussitôt Antoine expire dans ses bras. Quand il l'apprend, Octave envoie quelques soldats qui s'emparent de Cléopâtre et la conduisent dans le palais, où Antoine la laisse embaumer le corps. Mais Cléopâtre comprend qu'Antoine projette de l'emmener à Rome pour l'exhiber dans un triomphe, avant, sans doute, de la mettre à mort. Alors, malgré toutes les précautions prises par Antoine pour éviter son suicide, elle réussit à se faire apporter une corbeille de figues sous lesquelles est caché un aspic, vipère ou cobra. Elle écrit une missive à Octave pour lui demander l'ultime faveur qu'Antoine et elle reposent ensemble ; puis elle se fait mordre volontairement. On trouva Cléopâtre expirante sur son lit de parade, l'une de ses deux servantes, elles aussi mourantes, arrangeant l'ordonnance de sa coiffure royale, le diadème orné du cobra pharaonique. C'était le 12 août -30.
Octave fait alors exécuter Césarion, réservant les autres enfants pour son triomphe à Rome. Le 11 janvier -29, il met fin solennellement à la guerre contre Cléopâtre en refermant les portes du temple de Janus.


Chronologie :

51– Cléopâtre, âgée de 18 ans, devient reine d'Égypte (avec son frère Ptolémée XIII, âgé de 10 ans).
48– Cléopâtre est détrônée par Ptolémée XIII, puis restaurée par César (avec Ptolémée XIV, qui a 11 ans); elle devient alors la maîtresse de César.
47– Cléopâtre met au monde un enfant de César, Césarion.
46– Cléopâtre vient à Rome.
44– César ayant été assassiné le 15 mars, Cléopâtre quitte Rome; elle fait empoisonner Ptolémée XIV et prend comme corégent Césarion (qui a 3 ans).
41– Cléopâtre vient à Tarse pour rencontrer Antoine; ils passent ensemble l'hiver 41-40 en Égypte.
40– A la fin de l'année, Cléopâtre met au monde deux jumeaux, enfants d'Antoine.
37– Antoine et Cléopâtre se retrouvent à Antioche.
36– Au printemps, Cléopâtre accompagne l'expédition d'Antoine contre les Parthes jusqu'à l'Euphrate; elle met au monde un enfant d'Antoine, Ptolémée Philadelphe.
35- En janvier, Cléopâtre rejoint Antoine à Beyrouth et ils rentrent ensemble à Alexandrie; ils vont ensuite en Syrie; puis ils passent l'hiver à Alexandrie.
34– Ayant été vainqueur en Arménie, Antoine organise son triomphe à Alexandrie; il y passe l'hiver avec Cléopâtre (qu'il a peut-être épousée).
33– Antoine et Cléopâtre passent l'hiver ensemble à Éphèse.
32– Antoine et Cléopâtre passent l'hiver ensemble en Grèce.
31– L'Italie ayant déclaré la guerre à Cléopâtre, celle-ci participe à la bataille d'Actium.
30– Octavien ayant pris Alexandrie le 1er août, Antoine puis Cléopâtre se suicident; Césarion est assassiné.
29– L'Égypte est réduite en province; Octavien triomphe et ferme le temple de Janus.


Voir Paul M. MARTIN, Antoine et Cléopâtre, la fin d'un rêve, Albin Michel, 285 p., 1990.

Voir dans la revue L'HISTOIRE, n° 145, juin 1991, p. 78-80
Deux interrogations sur la mort de Cléopâtre, par Paul Marius MARTIN

Voir dans la revue L'HISTOIRE, n° 238, décembre 1999, p. 31 à 57 : Le mystère Cléopâtre
Cléopâtre, portrait d'une inconnue, par Maurice SARTRE
– Cléopâtre l'immortelle, figures de Cléopâtre à l'écran, par Claude Aziza
– Une reine grecque d'Égypte, par Michel Chauveau
– La dernière chance des Juifs d'Égypte, par Joseph Mélèze Modrzejewski
– Alexandrie, la grande bataille de l'archéologie
– Le crépuscule des pharaons, par Pierre Chuvin


LES QUATRE FILMS :

Cléopâtre est un film américain
réalisé par Cecil B. DeMille, sorti en 1934.

Bien que respectant relativement la trame historique connue, le film met l'accent sur la vie amoureuse de Cléopâtre. Lors de sa conquête de l'Égypte, Jules César tombe sous le charme de la reine Cléopâtre. Peu après être rentré à Rome, il se fait assassiner. Cléopâtre accorde alors ses faveurs à Marc-Antoine, totalement ensorcelé, puis projette de l'empoisonner afin de régner seule sur l'Égypte, mais son amour la conduira à tenter de sauver Marc-Antoine de la menace qui plane sur lui à Rome. Ce sera ensuite la bataille finale où se joue le destin tragique du couple, puis la magnifique scène où les Romains trouvent une Cléopâtre agonisante dans son palais.

L'histoire d'amour entre César et Cléopâtre est assez expédiée et sert uniquement à montrer les talents de séduction et de manipulation de Cléopâtre, César n'étant jamais réellement dupe et se servant d'elle pour étancher sa soif de pouvoir. La romance entre Cléopâtre et Marc-Antoine est plus approfondie, le général étant décrit comme un gros rustre irréfléchi, rendu totalement docile par son amour pour la reine d'Égypte.

Claudette Colbert est Cléopâtre, Warren William Jules César, Henry Wilcoxon Marc Antoine.

Le film sort l'année même où les ligues de vertu pressent les studios d'appliquer le code Hays établi en 1930. Cécil B. DeMille s'est hâté de pimenter son film autant que cela lui était encore possible en y introduisant des scènes de luxure (toutefois il a dû couper quelques scènes au montage final).
Poses aguicheuses, tenues assez dénudées et regards coquins servent notamment les scènes de séduction entre Cléopâtre et Marc Antoine. La réception de Cléopâtre en l'honneur de son hôte romain met en scène des femmes-panthères qui se font fouetter avec plaisir par des hommes. Dans une scène de pêche en mer les filets contiennent des jeunes filles dénudées dans des postures lascives. Le clou du spectacle sera l'étreinte entre Cléopâtre et Marc-Antoine dissimulée par un rideau…

Cléopâtre est un film américain
réalisé par Joseph L. Mankiewicz, sorti en 1963.

Le film met en scène la vie et les ambitions de Cléopâtre, devenue reine d'Égypte au travers de ses relations avec Jules César, Marc Antoine et Octave.

Elizabeth Taylor  est Cléopâtre, Richard Burton Marc Antoine, Rex Harrison  Jules César.

Après la bataille de Pharsale en -48, l'Empire Romain et l'Égypte sont secoués par deux crises parallèles : d'une part, la guerre civile au cours de laquelle César est victorieux de Pompée; d'autre part, Ptolémée et Cléopâtre, tous deux héritiers régnants, se disputent la couronne. César qui a intérêt à ce que l'Égypte soit prospère, va mettre de l'ordre à Alexandrie. Cléopâtre le séduit et lui donne un fils, Césarion. César la met sur le trône et repart à Rome. Nommé dictateur à vie, César fait venir Cléopâtre, qui arrive à Rome dans un somptueux cortège. La reine d'Egypte a décidé de bluffer les Romains en leur présentant la magnificence de son pays. Rien ne manque, ni les danseuses légèrement vêtues, ni les danseurs africains, ni l'inévitable lâcher de pigeons. Descendant d'un trône au sommet de son char en forme de sphinx, Cléopâtre arrive avec Césarion près de Jules César et lui fait un clin d'œil, comme pour lui signifier qu'elle n'est pas plus dupe que lui de tout ce spectacle.
Mais, en mars -44, il est assassiné. Cléopâtre est furieuse de constater que le testament de son époux reconnaît Octave, son fils adoptif, et non Césarion, comme son héritier officiel. Elle décide de retourner en Égypte.
Deux ans après, les meurtriers de César sont tous tombés sous les coups de Marc-Antoine, qui gouverne maintenant en triumvirat avec Lépide et Octave. Cléopâtre rejoint à Tarse Marc-Antoine avc lequel elle entame une relation amoureuse. Mais Marc-Antoine, retourné à Rome, épouse Octavie, la sœur d'Octave. Cléopâtre le lui fera payer cher en le forçant à s'agenouiller devant elle. Finalement il divorce et épouse Cléopâtre. Alors Octave il dresse Rome contre Alexandrie. Et c'est, en -31, la bataille d'Actium où Marc-Antoine, après avoir abandonné la flotte écrasée, fuit pour rejoindre Cléopâtre. Une seconde tentative contre  Octave ayant échoué, on fait croire à Marc-Antoine que Cléopâtre est morte. Désespéré, en voulant se donner la mort, il se blesse grièvement et va mourir dans les bras de Cléopâtre dans le tombeau où elle s'est réfugiée. Plus tard, Octave et son armée entrent victorieux dans Alexandrie avec le cadavre de Césarion dans un chariot. Octave propose à Cléopâtre de gouverner l'Égypte comme une province romaine, si elle l'accompagne à Rome. Cléopâtre feint d'accepter, mais après le départ d'Octave, elle ordonne à ses serviteurs de l'aider dans son suicide. Les Romains la trouveront dans sa chambre, revêtue d'or, près de l'aspic qui l'a tuée.

A cause de sa durée — plus de 4 heures — et de sa mise en scène spectaculaire, ce film est un de ceux qui ont coûté le plus cher.

Astérix et Cléopâtre est un film d'animation franco-belge
de René Goscinny et Albert Uderzo, sorti en 1968

D'après la bande dessinée de Goscinny et Uderzo, Astérix et Cléopâtre, 1965

Cléopâtre fait le pari de construire un palais en un temps record, afin de montrer à César la grandeur du peuple égyptien. L'architecte Numérobis a trois mois pour construire le palais, sinon il sera livré aux crocodiles. Numérobis fait appel au druide gaulois Panoramix, qui arrive en Égypte avec sa potion magique, accompagné d'Astérix, Obélix et Idéfix. Mais beaucoup de gens ont intérêt à voir Numérobis échouer. Amonbofis, architecte rival de Numérobis, tente de provoquer une grève parmi les ouvriers ; puis son acolyte Tournevis coupe l'approvisionnement du chantier en matériaux de construction et tente d'emmurer vivants les Gaulois dans une pyramide. Amonbofis a ensuite l'idée d'offrir à Cléopâtre un gâteau empoisonné de la part des Gaulois, qui sont accusés injustement. Mais Amonbofis et Tournevis sont capturés par Astérix et Obélix, et se retrouvent contraints à travailler de force sur le chantier de Numérobis. Pour finir, César étant bien décidé à ne pas laisser Cléopâtre remporter son pari, ses légions commencent à détruire le palais. Mais les Gaulois parviennent à prévenir Cléopâtre grâce à un message porté par Idéfix. La reine arrive en grande pompe, furieuse de surprendre César en flagrant délit de tricherie. Ce dernier doit s'incliner et le palais est bientôt terminé dans les délais, puis inauguré avec une grande fête.

El Kebir, fils de Cléopâtre (Il figlio di Cleopatra)
est un film italo-égyptien réalisé par Ferdinando Baldi, sorti en 1964 en Italie.

Au -Ier siècle, l'Égypte est sous domination romaine et, sous le règne d'Auguste, elle est gouvernée d'une main de fer par le cruel et corrompu préfet Publius Petronius, qui asservit le pays et pille ses richesses. Une tribu nomade du désert a cependant décidé de briser ce joug et de se rebeller contre son gouvernement. Avec à sa tête El Kebir, fils caché de Cléopâtre et de Jules César, elle parvient à infliger des défaites à l'armée. Son frère Ouro ayant été capturé et assassiné par Petronius, El Kebir fait enlever Livia, la fille du préfet. La jeune fille tombe rapidement sous le charme d'El Kebir et se rallie au combat des Égyptiens révoltés. Elle se rend auprès de son père afin de plaider la cause du peuple opprimé.

Mark Damon est El Kebir, Scilla Gabel Livia, Livio Lorenzo Petrone, Alberto Lupo Octave.

Critique du film par Alexandre Lecouffe :
"La majeure partie du film se déroule dans le désert égyptien où se trouvent le campement de la tribu de El-Kébir et les oasis où auront lieu les combats à cheval entre les nomades et les Romains. Ce cadre naturel est bien mis en valeur, son immensité bien retranscrite, mais cet espace à la fois fascinant, inquiétant, insaisissable, est réduit à n'ête qu'un simple décor et les quelques scènes de combat qui s'y déroulent manquent réellement de souffle épique. De même, il manque au film une vraie tension dramatique : le frère du héros, prisonnier de Petrone, meurt en quelques instants, la fille du tyran se range du côté de El-Kébir en quelques minutes et le seul adversaire égyptien du héros lui fera amende honorable après un bref petit duel. L'amateur d'action devra se contenter d'une séquence assez réussie au cours de laquelle les jeux du cirque sont transposés dans le désert, sous l'œil cruel de Petrone. Des captives égyptiennes y sont enchaînées tandis que des chars armés de pointes dentées les lacèrent à chaque passage avant que n'intervienne El-Kébir qui combattra le chef des gladiateurs au fléau. Ceci est bien mince et ne saurait faire oublier les nombreux moments où l'on s'ennuie gentiment faute de péripéties et de rythme narratif satisfaisant (de nombreuses scènes se déroulant dans le campement nomade tiennent plus du remplissage et celles mettant en scène Petrone ne font pas progresser l'action). Ce n'est malheureusement pas non plus la love-story entre El-Kébir et Livie qui tirera le film vers des sommets d'émotion puisqu'elle est traitée de manière anecdotique (un seul petit baiser vite fait !). Dans le rôle du fils de Cléopâtre, Mark Damon manque de charisme et de densité tandis que Scilla Gabel semble elle aussi s'ennuyer dans un rôle purement décoratif. On l'aura compris, Rl Kébir fils de Cléopâtre peut se regarder sans déplaisir, mais il manque cruellement de saveur, de rythme et de profondeur. "


ELLES ONT TOUTES INCARNÉ CLÉOPÂTRE AU CINÉMA…

1899 - JEANNE D'ALCY
Georges Mélies, Cléopâtre (court métrage)
1908 - FLORENCE LAWRENCE
James Stuart Blackton et Charles Kent, Antonio e Cleopatra
1910 - MADELEINE ROCH
Henri Andréani et Ferdinand Zecca, Cléopâtre
1912 - HELEN GARDNER
Charles L. Gaskill, Cléopâtre
1913 - GIANNA TERRIBILI-GONZALES
Enrico Guazzoni, Marcantonio e Cleopatra
1917 - THEDA BARA
J. Gordon Edwards, Cleopatre, la Reine des Césars
1924 - ETHEL TEARE
Bryan Foy, Anthony and Cleopatra
1928 - DOROTHY REVIER
William Neill, Cleopatre
1934 - CLAUDETTE COLBERT
Cecil B. DeMille, Cleopatra
1945 - VIVIEN LEIGH
Gabriel Pascal, Caesar and Cleopatra
1953 - RHONDA FLEMING
William Castle, Serpent of the Nile
1954 - SOPHIA LOREN
Mario Mattoli, Due notti con Cleopatra
1957 - VIRGINIA MAYO
Irwin Allen, The Story of Mankind
1959 - LINDA CRISTAL
Vittorio Cottafavi, Le legioni di Cleopatra
1962 - PASCALE PETIT
Piero Pierotti, Une regina per Cesare
1963 - ELIZABETH TAYLOR
Joseph L. Mankiewicz, Cleopatra
1963 - MAGALI NOEL
Fernando Cerchio, Totò e Cleopatra
1972 - HILDEGARDE NEIL
Charlton Heston, Antony and Cleopatra
1964 - AMANDA BARRIE
Gerald Thomas, Carry on Cleo
1982 - MIMI COUTELIER
Jean Yanne, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ
1985 - MARCELLA PETRELLI
Cesar Todd, Sogni erotici di Cleopatra
1999 - LEONOR VARELA
Franc Roddam, Cléopâtre (mini série)
2002 - MONICA BELLUCCI
Alain Chabat, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre
2007 - ALESSANDRA NEGRINI
Julio Bressane, Cleopatra

2023 - MARION COTILLARD
Guillaume Canet, Astérix et Obélix : L'Empire du milieu

 

   

COMPTE RENDU :

Durant le week-end du 30 janvier au 1er février a eu lieu la deuxième édition du Festival Péplum, partenariat entre notre Association et le cinéma "Les Carmes", sur le thème "Cléopâtre au cinéma". Quatre films montraient les facettes du personnage élevé à hauteur du mythe, dans ses relations politiques et amoureuses avec les Romains en la personne de César, puis d'Antoine, jusqu'à son suicide à l'avènement d'Octave, futur empereur d'Auguste.

Cléopâtre de Cecil B. De Mille, film de 1934, dans un beau noir et blanc et une riche mise en scène débuta le festival. Claudette Colbert incarne une Cléopâtre très dénudée, embobinant ses Romains sous une apparence capricieuse et mutine tout en forgeant les ressorts de la manipulation. Le film montre un César charmé sans être dupe, a contrario d'un Marc Antoine rustre irréfléchi, benêt grotesque subjugué autant par les spectacles lascifs qu'on lui offre que par la reine elle-même. Celle-ci gagnant sa dignité dans la superbe scène de sa mort sur le trône, méritant le nom d'Égypte dont les Romains l'appellent. Le réalisateur s'empressa de terminer le film avant la mise en place des interdits exigés par les ligues de vertu.

Le samedi matin c'est le célèbre Astérix et Cléopâtre qui fut projeté, film d'animation réalisé par René Goscinny et Albert Uderzo, paru en 1968 d'après la bande dessinée. Il s'agit du  défi de Cléopâtre de construire un palais en temps record afin d'éblouir son César. Nos deux célèbres et efficaces Gaulois subjugués par son "beau" nez se font les alliés de la reine contre les coups bas de deux grands méchants Égyptiens. Film devenu culte, truffé de scènes cultes désopilantes.

L'après-midi, El Kebir, fils de Cléopâtre, film italo-égyptien de Ferdinando Baldi, 1964. Film mineur sans grand souffle, montrant sans doute la persistance du mythe de Cléopâtre dans son "pays d'origine". L'intrigue se noue autour de l'invention d'un deuxième fils de César et Cléopâtre (Césarion ayant été assassiné par Octave) en lutte contre les Romains en la personne du préfet Pétrone, cruel et corrompu.

Le dimanche fut consacré à la Cléopâtre de Joseph Leo Mankiewicz, spectaculaire et somptueuse superproduction de 4 heures,  en costumes et décors sans précédent. Distribution de stars, Rex Harrison en César, Richard Burton en Marc Antoine, incarnant tous deux leur personnage avec finesse et grandeur. Et, en la mythique Cléopâtre, Elizabeth Taylor rejoignant elle aussi le mythe par ce rôle ! Cléopâtre fascinante, d'une beauté incomparable, passionnée mais aussi d'une maturité, d'une  intelligence et d'une détermination politiques dignes d'une grande reine soucieuse de son rang et de son royaume.

Le samedi, à la librairie Les Temps Modernes, partenaire fidèle et efficace de notre Association, s'est tenue une table ronde organisée par des étudiants d'hypokhâgne du Lycée Pothier et de la Faculté des Lettres d'Orléans, en présence de leurs professeurs respectifs Isabelle Dejardin et Pierre-Alain Caltot, aussi vice-président de notre Association. Thomas Pinoteau, doctorant en numismatique, avait accepté de remplacer au pied levé François Huzar, historien et docteur en études cinématographiques (empêché); et Christian-Georges Schwentzel, commissaire de la belle exposition Le Mystère Cléopâtre à l'Ima s'était déplacé sur notre invitation. Les étudiants ont posé leurs questions, variées et très préparées – notamment à propos de la confrontation entre la réalité du personnage et le mythe qui s'est forgé à travers les siècles – et on reçu des réponses précises et argumentées. Le mythe a été initié par ses ennemis, les Romains, pointant la femme de pouvoir politique et guerrier – chose impensable pour un Romain – qui a été vite déshellénisée pour en faire une Barbare. De même que le fort potentiel érotique positif qu'elle représentait en tant que reine d'Égypte – réincarnation d'Isis et Aphrodite ensemble – devint d'une négativité sulfureuse par une propagande très virulente la présentant comme une débauchée. Parmi les questions posées il y eut celle sur les autres femmes de pouvoir de l'Antiquité, figures positives ou négatives, comme Arsinoé, reine d'Egypte au -IVème siècle, Néfertiti, et, chez les Romains, Messaline et Agrippine, toutes deux aussi et pareillement calomniées.

Ce deuxième festival, plus fréquenté que le premier, fruit d'un partenariat enjoué autant que professionnel de la part du directeur du cinéma, Michel Ferry, semble aussi s'implanter auprès des spectateurs. Rendez-vous a été pris pour l'an prochain avec un nouveau thème antique.

Colette Spenlé-Calmon

 

Jeudi 12 février 2026

Les Femmes savantes de Molière
au Théâtre du Rond-Point
mise en scène par Emma Dante


Emma Dante, née en 1967 à Palerme, est comédienne, dramaturge, metteuse en scène de théâtre et d'opéra. À partir de 1980, elle a décidé de chercher à faire sortir le théâtre de la tradition, de demander aux comédiens de se laisser totalement aller. Elle veut utiliser le théâtre pour dénoncer certains maux de la société, comme l'oppression des femmes.

À l'opéra, elle a mis en scène : Carmen de Bizet à la Scala de Milan (2009), La Muette de Portici de Auber à l'Opéra-Comique (2012), La Cenerentola de Rossini au Théâtre de l'Opéra de Rome (2016), Macbeth de Verdi au Théâtre Massimo de Palerme (2017).
Elle a présenté des pièces en italien ou en sicilien au Festival d'Avignon en 2014 (Le sorelle Macaluso), en 2017 (Bestie di scena) et en 2020 (Misericordia).
Au théâtre du Rond-Pont elle a donné : en 2006 Mishelle di Sant'Oliva, en 2008 Le Pulle, en 2011 La Trilogia degli occhiali, en 2014 Le Sorelle Macaluso, en 2017 Bestie di scena, en 2023 Misericordia.


Pour 2026, la Comédie-Française a invité Emma Dante au Théâtre du Rond-Point pour revisiter Molière.

La metteuse en scène palermitaine, artiste phare de la scène européenne, signe sa première collaboration avec la Comédie-Française et son premier Molière… Son théâtre polysémique, où priment le corps, le rythme et la dimension sociale, puise depuis près de trente ans dans les fables une poésie entre dérisoire, sublime et outrance burlesque.
Dans Les Femmes savantes, Molière raconte une famille qui se déchire, au nom de la tradition pour les uns, du bel esprit pour les autres, éprises de poésie, de philosophie et de science. "Il n'y a pas de perdants dans l'histoire de cette communauté atypique, précise la metteuse en scène, il y a la vie des femmes, toujours en lutte pour leurs droits, et la présence des hommes, amoureux mais immatures." C'est la tableau d'une société alliant comique et pathétique.

Anthony Palou (dans Le Figaro du 16 janvier)

Rarement une pièce commence d'une façon aussi calamiteuse. Mais il faut sans doute interpréter ce début laborieux comme une sorte de purgatoire avant la venue de la colombe.
La première scène de l'acte I se passe de nos jours. Les deux sœurs, Armande (Jennifer Decker) et Henriette (Édith Proust), jogging et téléphone portable à la main, se crêpent le chignon. Peu à peu, là est le talent d'Emma Dante, nous entrons dans le siècle de Molière : l'amant d'Henriette, Clitandre (étonnant Gaël Kamilindi), fait une entrée fracassante ou plutôt fracassée : il sort tout empoussiéré d'une malle, culotte bouffante, perruque improbable. Il titube, se secoue comme un chien mouillé. On dirait une marionnette désarticulée. À partir de ce moment, Les Femmes savantes façon Emma Dante ne cesseront de nous étonner.
Le décor s'éveille, les lumières se font sublimes. Un vrai tableau. Voilà Bélise (impayable Aymeline Alix, qui ne cessera de nous étonner jusqu'à la fin de ce spectacle dingo). Bélise la tante nymphomane des deux sœurs, éprise elle aussi de Clitandre et qui le fait savoir. En collant léopard, fumant cigarette, tétant de la bière au goulot, on ne quittera pas ce profil de rapace.
Nous atteignons des sommets avec l'entrée insensée de Laurent Stocker en Chrysale, père bonasse d'Armande et d'Henriette. Lui aussi sort tout empoussiéré d'une malle (ou d'une armoire). Sa perruque en forme de choucroute suffit à réveiller la salle. Ce comédien a du génie. La bouffonnerie coule dans ses veines. Lorsque apparaît sa femme, Philaminte (Elsa Lepoivre), la savante ridicule, le public retrouve son Molière  tel qu'il le rêvait avec un zeste de commedia dell'arte. La comédienne est méconnaissable, on la reconnaît à son art parfait de l'éloquence. Terrifiante du début à la fin.
Ne parlons pas de Stéphane Varupenne dans la peau de Trissotin, faux savant mais vrai pédant. Le comédien est inouï. Dans le ridicule, on ne pouvait espérer mieux.
Emma Dante, après nous avoir fait craindre le pire, nous a embarqués dans sa folle traversée. il y a une idée à la minute et plus encore. Ainsi ces vieux livres déposés sur la scène qui s'ouvrent tels des bouquets ou ces fleurs qui poussent à travers les murs tapissés. Du théâtre comme art ou même comme artifice. Emma Dante et la troupe de la Comédie française remontent avec magie et extravagance le temps. Et Molière n'a jamais été plus proche de nous.
Osez ces « Femmes savantes » !

Vincent Bouquet :

"Avec Les Femmes savantes, Emma Dante signe sa première adaptation du répertoire français. L'esthétique baroque du spectacle est très séduisante, mais elle empêche une lecture suffisamment claire de la pièce. Emma Dante affirme que ce spectacle est féministe ; cependant, même si les femmes savantes occupent une position dominante par rapport à la gent masculine, elles sont décrites tout au long du texte comme folles, et le culte qu'elles vouent au personnage de Trissotin les rend ridicules. À mon sens, Dante ne propose pas une lecture suffisamment aboutie du texte de Molière. Lorsque celui-ci se déploie sans les artifices de la musique ou de la scénographie, il tombe à plat, faute d'avoir été suffisamment creusé, ce qui est encore accentué par des acteurs qui semblent eux aussi livrés à eux-mêmes. "

Victor Inisan :

"Le spectacle est très lisible et l'ensemble des idées d'adaptation et de modernisation de la pièce le rend à la fois pédagogique et tiède. Il a l'élégance de préserver la duplicité inhérente aux Femmes savantes mais, à force de se complaire dans cette élégance, aucun propos radical ne s'en dégage. La présence étonnante d'un ordinateur portable, visible tout au long de la pièce et utilisé comme une encyclopédie du savoir de toutes les époques, permet de justifier l'usage de musiques contemporaines. Il devient ainsi la preuve que le savoir est une arme à double tranchant, oscillant entre révolution et aliénation. En hommage à l'esthétique baroque du spectacle, la scénographie et les costumes sont très impressionnants et reflètent tout autant son aspect kitsch que sophistiqué."

COMPTE RENDU :

Une trentaine de budistes ont assisté à une représentation des Femmes savantes au théâtre du Rond-Point, interprétée par les comédiens de la maison de Molière dans une mise en scène ébouriffante de la grande metteuse en scène sicilienne Emma Dante. Comme de coutume, pendant le transport en car, il y a eu une présentation structurée des orientations de cette artiste, destinée à la situer dans l'éventail des metteurs en scène contemporains sur la place européenne, et insistant sur la rigueur de sa formation. Rappelant aussi ses dernières productions en France dont la reprise de Misericordia au festival d'Avignon de 2021 puis au théâtre Renaud-Barrault et Pupo di Zucchero à la Colline en 2023. Exposé suivi, pour cette comédie très connue, d'une présentation mettant l'accent sur sa structure, son écriture et l'actualité "brûlante" avec laquelle Molière était aux prises en 1672, lors de l'écriture et de la Première au Palais royal par la "Troupe du Roi".

Emma Dante s'attache donc au texte, au rythme, à la musique, au moindre geste ou mimique significatifs, aux déplacements devenant chorégraphie, à l'aspect visuel (costumes et divers aspects du décor)… C'est ce qu'on voit d'emblée avec la représentation de cette comédie étincelante en tous points – mettant en valeur la puissance de sa langue et ses alexandrins au cordeau – mais qu'Emma Dante fait aussi reluire par une inventivité réjouissante de tous les instants. Clivée en deux clans – tenants de la tradition "patriarcale" et celles qui veulent s'en extraire, adeptes du savoir et de l'intellect jusqu'à l'extrême – une famille dysfonctionnelle s'affronte à propos du mariage de la fille cadette qui ne veut pas être "savante".

Avec un certain parti pris en faveur des "savantes", Emma Dante opte pour le rire et les ressorts du grand comique. Pour montrer l'intemporalité de la pièce, la relier à notre époque et souligner la modernité des femmes, celles-ci commencent en tenues modernes et décontractées et revêtent  peu à peu de superbes costumes anciens qui tombent littéralement du ciel dans d'énormes sacs. Elles rejoignent ainsi graduellement le passé et les hommes de tradition, qui sont successivement "apportés" sur scène tout habillés et emperruqués dans de grandes malles dont ils sont sortis, poussiéreux au point de subir un époussetage énergique. Grande idée d'un comique irrésistible, notamment avec l'arrivée de Clitandre, le prétendant de la tradition, carrément déplié comme une marionnette, incapable pendant un bon moment de tenir debout tout seul, tout de bleu vêtu de la perruque au chaussures face à sa dulcinée, forcément en rose. Tous les comédiens sont excellents, mais le Chrysale ridicule du génial Laurent Stocker, dont on peut apprécier les moindres mimiques de fanfaron se liquéfiant en présence de sa terrible épouse, est à marquer dans les annales. La grande scène centrale avec le pédant quoiqu'inquiétant Trissotin devant lequel les trois femmes savantes renchérissent de pâmoison dans un des fauteuils où elles sont engoncées est aussi un morceau d'anthologie dans le comique.

Et tout est à l'avenant : le clin d'œil des objets modernes persistant, comme le portable et surtout l'ordinateur symbole du savoir encyclopédique, le canapé et ses fauteuils assortis représentatifs du confort bourgeois, les piles de livres qui fleurissent comme un pied-de-nez après la diatribe antimoderne de Chrysale, les chansons modernes remplaçant à la fois les tombées de rideau entre les actes et les intermèdes musicaux du XVIIème avec quelques pas de danse enjoués… Et il y a aussi le rétrécissement progressif de l'espace aboutissant à la fin à la descente d'un grand cadre doré – inattendu mais aussitôt vu comme nécessaire et du plus bel effet, venant enserrer cette photo de famille dont  tous les membres, coincés au coude à coude sur le canapé, se retrouvent à égalité, comme réconciliés dans un match nul…

On peut ne pas être absolument d'accord sur certains points, comme avec le ridicule exacerbé de Clitandre, alors qu'Ariste est beaucoup moins égratigné, ou la manière dont le personnage de Bélise est traité… Certains ont pu dire qu'Emma Dante avait tout de même quelque peu trahi le propos de Molière, mais  cette joyeuse mise en scène, à l'esthétique colorée et superbement baroque, est un grand moment de pur théâtre, que le public a copieusement applaudi et dont les budistes sont sortis ravis !

Colette Spenlé-Calmon

 

Jeudi 17 février 2026

Penser l'humain en regardant les arts préhistoriques
conférence par Chloé MORILLE

Chloé Morille est maîtresse de conférences en littérature du XXe siècle à l'Université d'Orléans et membre du laboratoire POLEN. Ses recherches touchent à la littérature comparée, aux liens entre arts et littérature et à la représentation littéraire (et artistique) de la Préhistoire.


Si l'on considère l'art pariétal et mobilier européen, on constate aisément que ce n'est pas la figure humaine qui a sollicité l'interrogation plastique des sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique récent. Alors que voit-on lorsqu'on regarde attentivement les images que ces hommes lointains nous ont laissées ? On observe principalement de mystérieux signes plutôt que des tracés figuratifs. Puis, lorsque nous distinguons des formes réalistes, il faut admettre que les animaux occupent majoritairement le devant de la scène, au détriment des représentations humaines. Enfin, lorsque l'homme se devine, il s'agit bien plus souvent de femmes.
Cette conférence a permis d'aller à la rencontre d'images préhistoriques intrigantes dont l'humanité nous émeut tout en nous déconcertant profondément.

On pourra lire :
Chloé Morille, « Le récit de grotte ornée : une "hétérochronie" contemporaine », dans Fabula / Les colloques, L'art, machine à voyager dans le temps (dir. Frédérique Toudoire-Surlapierre, Augustin Voegele), URL : http://www.fabula.org/colloques/document4706.php

« Georges Bataille [qui fut bibliothécaire à Orléans de 1951 à 1961] est l'un des premiers écrivains à avoir manifesté de l'intérêt pour l'art pariétal, avec son essai Lascaux ou La Naissance de l'art (1955) […] [On peut parler de] compensation de notre monde anthropocentré par les images de Lascaux, de Chauvet et de bien d'autres grottes, images que l'on doit à l'homme, mais qui font la part belle à la figuration animale. Les écrivains ne s'y sont pas trompés et retrouvent dans le bestiaire paléolithique une autre sensibilité au monde, où la représentation animale prédomine sans conteste sur celle de l'homme. »

 
Deux biches gravées sur un métatarse de renne
trouvé vers 1840 dans les grottes du Chaffaud à Savigné (Vienne)
Homme-lion, sculpté dans de l'ivoire de mammouth, daté du Paléolithique supérieur (-32000 ans), reconstitué à partir de fragments découverts en 1939 dans la grotte de Hohlenstein-Stadel (Bade-Wurtemberg), Environ 30 cm de hauteur. Exposé en Allemagne au musée d'Ulm. "Vénus de Willendorf". Statuette en calcaire du Paléolithique supérieur (environ -30000), haute de 11 cm, trouvée en 1908 en Autriche à Willendorf, conservée au Naturhistorisches Museum de Vienne.

COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE :

Chloé Morille enseigne la littérature du XXème siècle à l'université d'Orléans et est membre du laboratoire POLEN. Ses recherches portent sur la littérature comparée, l'intermédialité entre littérature et arts. "Penser l'humain en regardant les arts préhistoriques", tel est le titre de la conférence, auquel Chloé Morille ajoute un sous-titre qui nous conduit immédiatement à prendre du recul : "L'Homme n'a pas toujours été la mesure de toute chose".

Ce sont les vestiges du paléolithique récent (environ -40000 à -12000) qui font l'objet de l'étude. Il convient tout d'abord de distinguer l'art pariétal (sur une paroi, dans une grotte) de l'art rupestre (en plein air), de ne pas oublier l'art mobilier (concernant des objets transportables). Cet art paléolithique prend différentes formes : modelage, gravure, peinture… Si "L'Homme de Vitruve", célèbre dessin réalisé vers 1490 par Léonard de Vinci, est l'emblème de l'humanisme qui place l'Homme au centre, Chloé Morille va s'attacher à montrer qu'il n'en fut pas toujours ainsi dans l'art.

Après ce que la conférencière nomme "une longue cécité", des chercheurs comme Edouard Lartet et Henry Christy, vers le milieu du XIXème siècle, explorent, fouillent et découvrent des objets gravés (gravure sur ivoire de mammouth par exemple). À cette époque sont découverts d'autres objets, baguettes, bâtons percés, etc… Lartet apporte la preuve d'un art préhistorique, mais l'homme préhistorique est alors considéré plutôt comme un artisan. La découverte des peintures d'Altamira en 1879 par Sautuola suscite l'opposition du monde scientifique, qui met en doute l'ancienneté des peintures. Il faudra d'autres découvertes et attendre l'année 1902 pour que la communauté scientifique change d'avis et admette son erreur. En témoigne l'article "Mea-culpa d'un sceptique". À partir de ce moment-là, l'Homme préhistorique est considéré comme un artiste. La Grotte de Lascaux ne sera découverte qu'en 1940. Son occupation daterait de 21000 avant le présent.

Comment aborder cet art ? C'est la première question que nous nous posons. Les préhistoriens parlent de cavernes participantes et évoquent l'esprit du lieu. L'espace tridimensionnel d'une grotte offre des images non planes, impose une sélection des peintures. Nous constatons qu'il s'agit souvent de palimpsestes qui indiquent une certaine indifférence à la lisibilité et à la complétude des figures. Nous remarquons également la grande importance accordée au relief de la grotte. Nous ne devons pas oublier le degré d'altération de l'œuvre, altération due au temps, au support, aux colorants, au climat. L'omniprésence des "signes" continue à nous interroger aujourd'hui.

Face à cet art figuratif, nous voyons rapidement l'inégalité de traitement entre des animaux au tracé soigné et des humains au tracé semblant "bâclé". L'art pariétal nous fascine par son bestiaire : outre l'ours énorme, nous découvrons chevaux, taureaux, cerfs (dans cet ordre à Lascaux). Ces animaux sont des symboles. Peut-on penser qu'il s'agit là d'une métaphore des saisons ? On trouve dans certaines grottes des représentations de poissons à contre-courant. Remontent-ils ce courant pour se reproduire ? Cela expliquerait leur présence avec les cerfs et l'ensemble figurerait l'automne. L'art paléolithique est plus symbolique que naturaliste. Ce n'est que bien plus tard que l'Homme deviendra le centre du monde. Georges Bataille voyait dans les figures humaines de l'art paléolithique une décomposition (dé-composition) et parlait de la "stupéfiante négation de l'Homme".

Après les animaux des chasseurs-cueilleurs, les agro-pasteurs commencent à plus représenter l'Homme. Au paléolithique récent, on trouve quelques humains, en particulier des statuettes. La Vénus de Willendorf (Autriche), 11 cm, la Vénus de Hohle Fels (Allemagne, 35000 à 31000 avant le présent), 6 cm, répondent à un canon précis : importance des seins, du pubis, du ventre, des hanches. Les femmes sont souvent représentées sans tête. La Dame de Bassempouy (3,6 cm), taillée dans de l'ivoire de mammouth, constitue l'une des représentations les plus réalistes d'un visage humain. Elle est datée de 29000 à 22000 avant le présent. Les peintures permettent de représenter des mains, mains soufflées au pochoir, mains appliquées. On voit aussi des têtes, des sexes, souvent pubis, parfois marqué, mais aussi des sexes masculins. On repère également une forme d'hybridité masculin-féminin.

A Lussac-les-Châteaux (Vienne), la Grotte de la Marche a permis la découverte de très nombreuses plaquettes présentant des animaux (loups entre autres), deux figurines féminines enceintes et un visage humain. Ce visage montre une superposition des traits avec un sourire  et exprime l'avènement de l'individu dans l'art pariétal. Oscar Fuentes parle de la "conscience de soi au Magdalénien". L'abri du Roc-aux-Sorciers (Angles-sur-l'Anglin, Vienne), occupé au Magdalénien, présente une frise sculptée avec en grand nombre animaux, corps de femmes et visages humains.

En conclusion Chloé Morille estime que les animaux sont des symboles dont nous n'avons pas le sens. Les humains, surtout des femmes, souvent sans visage, sont à interpréter avec recul. Il ne faut pas oublier que le fonctionnement de ces peintures et sculptures diffère selon l'endroit. On peut obtenir une décomposition du mouvement par juxtaposition d'images. Et avant Sapiens, l'Homme de Neandertal avait déjà créé des gravures, des spéléofacts.

Françoise Guerry-Raby

 

Jeudi 12 mars 2026

Rencontre avec TANGUY VIEL
Entretien conduit par Catherine Malissard

Né à Brest en 1973, Tanguy Viel a vécu successivement à Bourges, Tours et Nantes, avant de s'installer près d'Orléans.
Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-2004. Il a publié :

1998 : Le Black Note
1999 : Cinéma
2000 : Tout s'explique : réflexions à partir d'"Explications" de Pierre Guyotat
2001 : L'Absolue Perfection du crime
2002 : Maladie
2006 : Insoupçonnable
2009 : Paris-Brest
2009 : Cet homme-là
2010 : Hitchcock par exemple
2010 : Un jour dans la vie
2013 : La Disparition de Jim Sullivan
2017 : Article 353 du Code pénal
2019 : Icebergs (essai)*
2019 : Travelling
2021 : La Fille qu'on appelle
2024 : Vivarium

* Icebergs est un "autoportrait scriptural" dans lequel Tanguy Viel approfondit son rapport intime à la littérature, dans lequel il cherche à comprendre comment l'écrivain parvient à fixer dans les mots "la rivière souterraine qui nous sert d'esprit".


QUELQUES

OEUVRES

DE

TANGUY VIEL


Tanguy Viel dans le magazine Diacritik :

"J'ai commencé à écrire il y a vingt ans dans un épais brouillard, un tremblement aussi qui était sans doute assez proche de celui qui avait agité le Nouveau Roman. Je n'aurais pas pu alors déposer si nettement un nom propre ou même un nom de ville dans un roman. Quelque chose en moi flottait et mon langage flottait, incapable de faire le tour d'une chose avec la force du nom propre. Il faut les pieds bien ancrés dans le sol pour utiliser des noms propres. Et puis peu à peu, l'écriture a fini par faire ce que je lui demande depuis vingt ans : me déposer sur un sol, s'approcher des choses, les circonscrire dans le langage. Mais ce n'est pas un changement de vision, c'est seulement une confiance augmentée, travaillée au fil du temps, dans les liens du langage avec le monde. Peu à peu je parviens à habiter une langue qui a ses connivences dans le réel, qui s'ouvre à sa propre confiance, presque transitive. Les mots et les choses se reconnectent et la vie circule des uns aux autres."

Diacritik, n° du 3 janvier 2017
https://diacritik.com/2017/01/03/tanguy-viel-il-faut-etre-resolument-idiot-au-moment-ou-on-se-met-a-ecrire-et-meme-plus-quidiot-animal-vegetal-sauvage-moleculaire-le-grand-entretien/


Réponse de Tanguy Viel à Roger-Michel Allemand :

"Je trouve l'idée de postmodernité de plus en plus juste. Non pas vraiment le recyclage des codes, mais ce sentiment que nous arrivons « après », que toutes les histoires ont été jouées et surtout déjouées, que nous appartenons à un monde de spectres, entièrement reconstitué, parce qu'entièrement détruit avant nous : peut-être il faudrait lire le xxe siècle comme ça, comme la mise à sac de trente siècles de littérature. Alors depuis quelques années, nous puiserions sur ce champ de ruines, dans lequel nous avons à disposition une sorte de capital global de figures à réassembler. Si la postmodernité peut ressembler à ça, alors oui, nous y sommes."

Dans "Tanguy Viel : imaginaire d'un romancier contemporain", @nalyses, vol. 3, no 3, automne 2008, p. 125.


Alice Richir :

La question "qui parle ?" dans les romans de Tanguy Viel a tendance à être éludée par l'identification d'un narrateur homodiégétique qui est, de surcroît, le personnage principal de l'histoire. Cette réponse spontanée ne résiste toutefois pas à une lecture plus attentive de l'oeuvre de cet auteur. Chez Viel, l'énonciation n'est jamais transparente, l'identification jamais unilatérale. Toute tentative pour déterminer l'identité de l'instance en charge de la narration met bien vite au jour les traces linguistiques d'une présence subjective autre que celle du narrateur identifié. En effet, l'univocité de la voix narrative est rapidement mise en doute par le caractère indéterminé du narrateur qui l'assume, ainsi que par le fait que la parole de celui-ci est constamment hantée par d'autres voix dont l'origine demeure incertaine. Il s'agira dans cet article de déplier progressivement cette question de l'attribution de la narration, en commençant par interroger la nature de la figure en charge de celle-ci pour, ensuite, identifier les procédés déployés au service d'une telle entreprise de subversion de la mise en récit.

Alice Richir, Hétérogénéisation de l'énonciation dans l'oeuvre de Tangy Viel, Tangence, (105), 55–68. Article à lire sur Internet : https://doi.org/10.7202/1030446ar


COMPTE RENDU DE L'ENTRETIEN :

Tanguy Viel né à Brest en 1973 vit depuis de nombreuses années en pays de Loire, installé à Beaugency. Depuis son premier roman, paru en 1998, il est édité chez Minuit, représentant dans le droit fil de la ligne éditrice. Parmi la dizaine de ses romans, L'Article 353 du Code Pénal paru en 2017 a reçu le Grand Prix RTL-Lire. Il est aussi l'auteur de deux essais, Icebergs en 2019 et Vivarium en 2024. En 2003-2004 il a été pensionnaire à la Villa Médicis.

C. Malissard, présidente de notre association, fait le choix de prendre comme fil conducteur un power-point commenté sous forme de photos jalonnant l'itinéraire à la fois géographique et romanesque de l'auteur, ponctué de lectures d'extraits choisis. Partant de Brest et de sa rade, le Finistère nord sur fond de mer, lieux de l'enfance constituant l'imaginaire  fondateur et l'espace mental, théâtre de presque tous ses livres, l'itinéraire aboutit à la Loire sur les bords de laquelle l'auteur vit depuis 40 ans sans que – paradoxe – elle apparaisse dans son œuvre ! Une photo de la Villa Médicis permet de préciser les bienfaits fondamentaux de ce « moment de suspens », dans cet espace luxueux et riche d'une immense bibliothèque, à la fois sanctuarisé et festif, lieu de rencontres libres de trentenaires de tous pays et de tous arts à l'orée de leur œuvre, dans une communauté d'interrogations, d'aspirations et de nécessité de se détacher des grands prédécesseurs admirés. Deux photos évoquent deux figures alliées décisives qui lui donnèrent sa chance : François Bon, passeur de livres et mentor sans paternalisme encourageant le jeune Tanguy de 19 ans à écrire et déposant d'autorité son premier roman chez le grand Jérôme Lindon. Et donc ce dernier qui fut un grand accélérateur en le faisant entrer dans son écurie avec son premier roman édité Black note en 1998. A la même époque d'ailleurs que Laurent Mauvignier, deux « gugus » d'alors « qui n'en sont pas encore revenus » d'avoir été connus deux ans plus tard. Une dernière photo et troisième figure en clin d'œil, le saxophoniste John Coltrane – « romantique à la James Dean », lecteur de Bataille et toute sa vie à l'avant-garde de l'écriture jazzique – clôture ce parcours. Elle précise ainsi le rôle du jazz à la fois dans l'inspiration de T. Viel, (son premier roman Black note raconte la tragédie sur fond de drogue de quatre jeunes provinciaux musiciens se rêvant réincarnation du fameux quartet de Coltrane) et dans l'écriture, toujours en recherche et en mouvement, ainsi que dans son attachement à une société des « petits » qui tentent de s'élever face aux puissants.

C. Malissard oriente ensuite l'entretien sur le terrain technique du style, très personnel et suscitant de nombreux articles et masters, elle appuie ses remarques sur la lecture d'extraits. Une écriture à la fois « inadaptée » et « très maîtrisée », « langue dans langue » selon la définition d'un beau roman donnée par Proust. T. Viel oppose alors l'écriture romanesque à celle de la poésie et de ses essais d'un style différent souvent poétique, dans lesquels il s'agit « de ne pas laisser échapper les phrases qui nous frôlent » (dernier essai Vivarium). Dans le roman, dit-il, c'est laborieux, on va chercher les phrases, il n'y a pas d'épiphanie, on veut « phagocyter » le monde, contrairement à « l'horizon de paradis » qui caractérise la poésie.

Rappelant la cinéphilie de l'auteur, C. Malissard interroge l'influence du cinéma sur son style, souvent qualifié de cinématographique à cause de différents procédés tels que les effets de montage, l'ellipse, la mise en place de scènes fortes, la variation des points de vue et un vocabulaire précis qui donne à voir… Acquiesçant à cette analyse, T. Viel ajoute que le cinéma est un réservoir, pour écrire sur un sujet il regarde le plus de films possible. La deuxième caractéristique du style est le jeu très subtil entre deux extrêmes installant le texte dans une forme dislocation : l'impression de parole spontanée présentant tous les aspects de l'oralité, voire familière, à l'intérieur d'une syntaxe très construite, développée sans défaut à l'intérieur de phrases souvent très longues. T. Viel précise que l'oralité l'intéresse mais venant de l'intérieur, « comme un soliloque », ce qui constitue un troisième – et original – aspect de l'écriture de cet auteur : les récits se déroulant presque toujours à la première personne. C. Malissard aborde ensuite le sujet des thèmes de prédilection et l'univers des romans, soulignant la similitude avec Balzac – pour lequel T. Viel éprouve un grand intérêt – notamment l'argent et sa puissance constructive ou destructive, moteur des actions des victimes et des exploiteurs (lecture dans L'Absolue perfection du crime) : T. Viel évoque son enfance scandée par des histoires familiales d'argent en lien avec la position sociale. A travers et au-delà de l'argent, il y a dans tous les romans de T. Viel la peinture de la société, une société de classes où les personnages principaux – le plus souvent narrateurs – gens simples, de condition modeste ou un peu paumés sont manipulés, arnaqués et humiliés dans une trajectoire de domination/destruction par des gens de pouvoir (économique ou politique) sans scrupules ( L'Article 353 du Code pénal, La Fille qu'on appelle); ou, s'ils passent à l'action (hold-up, braquages…), échouent lamentablement. Aussi la question de la dénonciation sociale se pose-t-elle, à laquelle T. Viel répond en soulignant une évolution par rapport aux premiers livres où la question psychologique était première (Black note, Paris-Brest). Ensuite s'est opéré un virage avec l'ancrage des récits dans la province des petites villes, où les classes sociales se côtoient davantage, et dans la « fraternité » ressentie avec le cinéaste Chabrol et ses thèmes de prédilection ou bien la porosité à l'actualité (La Fille qu'on appelle).

L'entretien se poursuit avec la question centrale de la vérité liée au mode de narration. Que s'est-il réellement passé ? Le narrateur est-il fiable ? Car la narration est toujours rapportée dans une forme de monologue comme une justification, sous forme de récit rétrospectif, aveu, déposition dans le cadre judiciaire ou policier, de manière souvent confuse, avec répétitions, hésitations, reformulations, doutes, versions des faits différentes. Tous moyens créant un effet de labyrinthe où le lecteur est piégé avec délectation mais qui le mettent dans la situation de débroussailler, de partager l'errance avec le narrateur en même temps qu'il devient enquêteur. « Un style, c'est toujours une inquiétude, une envie de faire bouger les lignes ». En cela, T. Viel pousse à l'extrême une question fondamentale du récit littéraire prétendant à dire la vérité.

Cette subjectivité qui crée doute et ambiguïté ouvre l'entretien sur la question de l'intertextualité : ces romans relèvent volontairement de l'influence du cinéma par la création d'images et de cadrages (ex. L'Absolue perfection du crime) et notamment celui d'Hitchcok (le roman Cinéma raconte de manière obsessionnelle le film noir Le Limier modèle lui-même de construction labyrinthique). De la même façon, par les intrigues, l'atmosphère et les faits rapportés T. Viel affirme jouer  avec les codes du roman policier et du roman noir… tout en les déjouant.

L'entretien a juste le temps d'aborder la place des deux beaux essais, Icebergs et Vivarium, promenades intimes et réflexives dans la littérature : lectures, qui définissent en même temps un paysage littéraire de référence et le processus de l'écriture, dans laquelle T. Viel cherche à comprendre comment l'écrivain parvient à fixer dans les mots  « la rivière souterraine qui nous sert d'esprit » (Icebergs). Le style, souvent poétique, y est très différent de celui des romans. La conférence se termine par une lecture d'un long et magnifique extrait de Vivarium.

Moment denses et riches, que tout le monde aurait bien prolongés, en présence d'un auteur répondant aux questions avec grandes une spontanéité et une authenticité souriante, en complicité avec « l'intervieweuse ».

Colette Spenlé-Calmon

 

Jeudi 26 mars 2026

Jürgen Habermas, le dernier philosophe ?
conférence par Jean-Marc DURAND-GASSELIN
professeur en classe préparatoire à Orléans, auteur en 2017 de Le Puzzle postmétaphysique de Habermas


Jean-Marc Durand-Gasselin est Professeur de chaire supérieure en khâgne à Orléans, et est rattaché au laboratoire Sophiapol de Paris X. Il a publié :
L'École de Francfort (Paris, Gallimard, 2012),
– Rousseau: Une philosophie de la modernité (2016)
– Le Puzzle postmetaphysique de Habermas,
la trajectoire philosophique de la théorie de l'agir communicationnel.(Bruxelles, La Lettre volée, 2017)
La Théorie critique (Paris, La Découverte, 2023).

Il a rendu hommage au grand philosophe allemand douze jours après son décès à 96 ans.

 

Jürgen Habermas, né en 1929 à Düsseldorf, est mort à Starnberg le 14 mars 2026.
Philosophe, sociologue et théoricien allemand en sciences sociales, il est considéré comme l'un des philosophes les plus importants de notre époque. Il est avec Axel Honneth l'un des représentants de la deuxième génération de l'École de Francfort, et développe une pensée qui combine le matérialisme historique de Marx avec le pragmatisme américain, la théorie du développement de Piaget et Kohlberg, et la psychanalyse de Freud.
Il a pris part à de nombreux débats théoriques en Allemagne, et s'est prononcé sur divers événements sociopolitiques et historiques. Habermas considère "la réconciliation de la modernité qui se divise d'elle-même" comme le motif de son œuvre. Pour ce faire, il poursuit la stratégie d'"attaquer le problème universaliste de la philosophie transcendantale en détranscendantalisant simultanément la façon de progresser et les objectifs de la preuve", et ainsi de renoncer en particulier aux justifications ultimes. C'est dans cette voie qu'il a influencé l'évolution de la philosophie morale et sociale, en développant une théorie de la discussion en morale et en droit.

Pourquoi ce titre "le dernier philosophe" ?
En 2015 la revue Esprit consacre un dossier à Habermas: "Habermas, le dernier philosophe". Sans doute mérite-t-il – par l'ampleur de son oeuvre, qui couvre les champs de la théorie politique, de la théorie sociale, de la philosophie du langage, du droit, de la morale – ce qualificatif en forme d'hommage emphatique. Pourtant Habermas s'est toujours méfié des postures trop fortes en philosophie. Il les associe à des tendances platonisantes, élitistes et autoritaires, particulièrement à l'oeuvre dans la tradition allemande. Ces tendances, qui ont plus ou moins servi de force d'appoint à la montée du nazisme, inspirent à Habermas des sentiments ambivalents, dès ses études supérieures au début des années 1950. Et c'est contre elles qu'il va élaborer les trois axes de sa pensée : l'espace public, l'agir communicationnel, la pensée postmétaphysique. Trois axes anti-élitistes et anti-autoritaires, qui s'emboitent les uns dans les autres, supposeront la mobilisation de traditions intellectuelles alternatives comme le marxisme et le pragmatisme américain, dans lesquelles la philosophie perd tous ses privilèges supposés. Quel sens donner alors à l'activité philosophique?


L'École de Francfort - 2012
Nul doute que l'École de Francfort, qui a regroupé des figures aussi importantes que Max Horkheimer, Walter Benjamin, Theodor Adorno, Herbert Marcuse, Jürgen Habermas ou Axel Honneth, est une matrice majeure de la philosophie contemporaine. Nul doute cependant que repérer les traits constitutifs de ce qui, de manière d'ailleurs assez tardive, s'est appelé "École de Francfort", présente une certaine difficulté. Quoi de commun, en effet, entre les fulgurances énigmatiques de Benjamin évoquant la figure baudelairienne du flâneur et la rude élaboration théorique par Habermas d'une théorie de l'agir communicationnel ? Entre l'exigeante théorie de l'art d'avant-garde d'Adorno et celle du besoin de reconnaissance de Honneth, tournée vers la vulnérabilité ? Entre les aphorismes pessimistes du jeune et du vieux Horkheimer et la philosophie explosive du désir de Marcuse ? Où placer alors d'autres figures importantes comme Neumann, Fromm ou Wellmer ? À cette variété s'ajoute la discontinuité des générations, des expériences historiques, donc des références intellectuelles. Il y a d'un côté le pessimisme radical d'Adorno et de Horkheimer, tous deux ancrés dans une culture philosophique et intellectuelle allemande, mais liés par l'expérience du nazisme, du stalinisme et de l'exil ; Habermas et Honneth de l'autre, davantage réconciliés avec des institutions démocratiques consolidées par l'après-guerre, et se référant notamment à la psychanalyse anglo-saxonne, au pragmatisme, aux théories américaines de la justice ou au structuralisme français. Jean-Marc Durand-Gasselin reconduit la diversité de ces penseurs à l'identité du projet d'origine : conjuguer les données empiriques, les enquêtes et les approches plurielles des sciences humaines pour décrire au plus près la réalité sociale.


Rousseau : Une philosophie de la modernité - 2016
Pour comprendre l'importance de l'oeuvre de Rousseau, il est nécessaire de retracer la trajectoire de cette figure singulière et controversée, au coeur du XVIIIe siècle. Le lecteur est ici invité à voir comment Rousseau inaugure la forme la plus conséquente d'autocritique des Lumières, au point de se placer à l'épicentre de la modernité. Les Lumières en effet s'incarnaient à Paris dans les salons par un certain rapport à la culture et à la sociabilité mondaine, qui était devenu un modèle dans toute l'Europe. Réagissant à ce monde brillant de la conversation et des privilèges, Rousseau a explicité les formes de justification sur lesquelles il reposait, en a produit une critique radicale et en a proposé une alternative intellectuelle globale dans son anthropologie, sa politique, sa théorie de l'éducation, son roman et ses écrits autobiographiques.


Le puzzle postmétaphysique de Jürgen Habermas: La trajectoire philosophique de la théorie de l'agir communicationnel - 2016
Le puzzle postmétaphysique de Habermas Le refus des formes allemandes de pensée autoritaire et élitiste ainsi que la volonté de jouer le jeu d'une pensée faillible et modeste ont incité Habermas à penser son entreprise de renouvellement de la "théorie critique" comme un puzzle postmétaphysique. Les perspectives nouvelles de la publicité et de la délibération démocratiques vont ainsi recevoir une assise théorique inédite sous la forme d'une combinaison singulière de traditions intellectuelles considérées comme concurrentes ou antagonistes, combinaison produite comme un puzzle de manière méthodique et originale.


La Théorie critique - 2023
Le terme " Théorie critique " recouvre les productions intellectuelles d'auteurs aussi variés que Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse, Jürgen Habermas, Axel Honneth ou Hartmut Rosa. Ils se sont réclamés d'un même marxisme interdisciplinaire cherchant à diagnostiquer les contradictions de la société capitaliste, au prisme d'une dialectique de la raison. Avec la révolution industrielle et la révolution démocratique, dans le contexte de la grande industrie, de l'État social, des médias de masse et aujourd'hui du néolibéralisme et de la révolution numérique, les idéaux des Lumières se sont heurtés à des formes pathologiques de la raison telles que la domination technocratique, la généralisation des conduites instrumentales et calculatrices ou la diffusion d'images factices du bonheur. Les concepts de réification, de mimèsis, d'agir communicationnel, de besoin de reconnaissance ou encore de résonance permettent de comprendre pourquoi la raison moderne, originellement orientée vers l'émancipation, se trouve en grande partie mise en échec par ses propres formes dégradées. Ce livre offre une synthèse sans équivalent des grands auteurs d'un courant toujours fécond, qui nous aide à interpréter les contradictions du monde contemporain.


COMPTE RENDU DE LA CONFÉRENCE :

Le conférencier, Jean-Marc Durand-Gasselin, est professeur de philosophie en khâgne au lycée Pothier à Orléans et spécialiste du philosophe allemand Jürgen Habermas (1929–2026). Il a exposé le parcours biographique et philosophique de ce penseur contemporain.

Dans un premier temps, le conférencier a rappelé les grandes étapes de la vie de Jürgen Habermas. Né en 1929 à Düsseldorf dans un milieu bourgeois aisé, le jeune Habermas doit subir plusieurs opérations en raison d'une fente palatine. Il a une enfance surprotégée, bourgeoise et provinciale, dans une fratrie de trois. Compte tenu de son handicap, il a conscience très tôt de l'importance de la communication. Ses difficultés d'élocution l'amènent à s'intéresser très vite au rôle de la parole, inclusive ou exclusive.

A l'âge de dix ans, il entre dans les Jeunesses Hitlériennes (adhésion obligatoire à partir de cette année-là). En novembre 1945, il voit un film commandé par les Américains sur les camps. Ce choc déclenche chez lui une vive réaction : il prend alors conscience de la nécessité absolue d'une rupture avec le nazisme. Il décide de dire les choses et, pour ce faire, de devenir journaliste, alors qu'il envisageait des études de médecine.

Les années Adenauer (1949–1963) constituent pour le philosophe un moment de frustration profonde : faible dénazification en raison de la Guerre Froide et très fort anticommunisme traduisent une continuité et non la rupture espérée.

C'est à Bonn que Habermas fait la majeure partie de ses études. Il constate que ses maîtres enseignaient déjà sous la période nazie, incarnant ainsi une forme de continuité. Il lit, entre autres, Heidegger, qu'il a découvert en 1945 et publie en 1953 un premier article critique sur ce philosophe ("Penser avec Heidegger contre Heidegger").

Habermas fait quelques rencontres déterminantes : Karl-Otto Apel et sa "pensée engagée", Theodor W. Adorno qui le remarque et le recrute à l'Institut pour la recherche sociale à Francfort (école marxiste contrainte à l'exil en 1933), Wolfgang Abendroth qui s'oppose aux tendances élitistes d'un Carl Schmitt dans le domaine du droit.

Le conférencier aborde ensuite quelques notions essentielles à la compréhension de l'œuvre de Jürgen Habermas, dont les travaux sont multiples, au nombre desquels L'espace public (1962), Théorie de l'agir communicationnel (1981), Sociologie et théorie du langage (publié en français en 2018), Espace public et démocratie délibérative : un tournant (2023).

Dans l'espace public, Habermas distingue quatre époques :
– l'époque féodale, où la représentation du pouvoir est un spectacle,
– l'époque bourgeoise, qui initie une culture de la conversation dans les cours italiennes, conversation imitée par la bourgeoisie des villes,
– le moment dialectique, où tout le monde discute, ce qui peut être dangereux, donc période du sens et de la censure (grande partie du XIXe siècle),
– le moment du capitalisme organisé qui conduit à une reféodalisation.

La notion habermassienne de l'agir communicationnel met en évidence le rôle de la culture, des institutions et des individus. La société évolue en transformant notre relation au langage.

En conclusion Jean-Marc Durand-Gasselin souligne que la posture du philosophe auréolé ne plaît pas à Habermas, qui en cela s'oppose à Heidegger. Habermas juge nécessaire de travailler à partir des théories aussi bien en sciences qu'en histoire. Le conférencier a terminé en répondant à quelques questions du public.

Françoise Guerry-Raby

 

Dimanche 31 mai 2026

Sortie à Villers-Cotterêts
Visite de la "Cité internationale de la Langue française" et du "Musée Alexandre-Dumas"


1- LE CHÂTEAU DE VILLERS-COTTERÊTS

Château construit sous François Ier, continué sous Henri II : sur le pignon ouest du pavillon de l'Auditoire, on voit les initiales HK (Henri II et son épouse Catherine de Médicis) accompagnées de croissants (Diane de Poitiers, sa favorite).

Alexandre Dumas a voulu répondre à ceux qui s'offusquaient de la juxtaposition du K, symbole de Catherine, et du Croissant, symbole de Diane : l'épouse et la maîtresse ! Il écrit dans Le Pays natal : "Si Henri mourait sans enfants, sa veuve était renvoyée en Italie avec ou sans son douaire, et sa maîtresse était exilée de la Cour, reléguée dans quelque château de province, dans une prison peut-être. Il en résulta que Catherine, au lieu d'être jalouse de Diane de Poitiers, ayant les mêmes intérêts qu'elle, se rapprocha d'elle; et que Diane de Poitiers, intéressée à ce que la stérilité de Catherine cessât, au lieu d'éloigner, comme elle eût probablement fait dans une autre circonstance, la femme du mari, fit tout au monde, au contraire, pour rapprocher le mari de la femme, et y réussit. Comprenez-vous maintenant ces croissants qui, en se recourbant, rapprochent en les liant d'un lac d'amour ces H et ces K, et comment le blason de la maîtresse a l'honneur de se trouver, en symbole de reconnaissance, sur la même façade et même sur la même pierre que les initiales de Henri et de Catherine."

Les façades du château, la chapelle et l'escalier du Roy


Les caissons du petit escalier menant à la chapelle, dit "escalier de la Reine" (vers 1536)

Hercule barbu étouffe le lion de Némée (Théocrite, Idylle XXV, 269)

Vénus repousse Adonis tenant une flèche.

"En lui donnant un baiser, l'enfant armé du carquois a effleuré avec une flèche la poitrine de Vénus qui, se sentant blessée, le repousse."

(Ovide, Métamorphoses, X, 526)

Antiope, la fille de Nyctéus, est endormie; Jupiter, qui a pris l'apparence d'un satyre ("celatus imagine Satyri"), la découvre et va abuser d'elle.

(Ovide, Métamorphoses, VI, 110)

Jupiter donnant un baiser à l'Amour en signe de réconciliation" (Apulée, Métamorphoses, VI,22,2) "Le satyre Marsyas lançant un défi musical à Apollon" (d'après Ovide, Métamorphoses, VI, 382

Mercure
avec son caducée et sa flûte

Cupidon, les yeux bandés, tient un vase de coings, fruits que l'on conseillait aux épouses avant leur nuit de noce afin de parfumer leurs baisers.

D'après Christiane Riboulleau, le choix de ces scènes mythologiques serait dicté par la volonté de faire hommage à François Ier : "Associé à Hercule pour la vaillance, à Jupiter pour le pouvoir souverain, le roi y est célébré en père et protecteur des arts sous les traits d'Apollon et de Jupiter séducteur d'Antiope. Le charme de sa parole et son amour des lettres sont évoqués par Mercure, tandis que la présence de Vénus et de l'Amour enseigne qu'il était aussi comblé par ces divinité."

Au XIXe siècle, on parlait "des sculptures scandaleuses du château de Villers-Cotterêts" : on était choqué par la juxtaposition des croissants de Diane de Poitiers et du K de Catherine de Médicis, et surtout par la nudité de Vénus, le viol d'Antiope et le baiser de Jupiter à l'Amour. Voir : Eric Thierry, "De l'imaginaire des historiens locaux à l'imaginaire de François Ier et de Henri II: les sculptures scandaleuses du château de Villers-Cotterêts", dans Mémoires de la Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie de l'Aisne, XLV (2000), p. 167-186.


2- LA CITÉ INTERNATIONALE DE LA LANGUE FRANÇAISE À VILLERS-COTTERÊTS

La Cité internationale de la langue française est un lieu culturel consacré à la langue française et aux cultures francophones. Elle a pris place au château de Villers-Cotterêts, dans le lieu même où François Ier a signé l'ordonnance de 1539 rendant obligatoire l'usage du français dans les actes de l'administration et de la justice en France. Ele a été inaugurée en 2023.

Le parcours de visite est constitué de 15 salles réparties en trois sections : « Une langue-monde », « Une invention continue » et « Une affaire d'État ». Il présente l'« aventure du français », sa diffusion dans le monde, son évolution au contact des autres langues, son lien à la construction politique de la nation, son rapport aux langues régionales, sa constante réinvention.

L'ORDONNANCE DE VILLERS-COTTERÊTS (1539)

Et pource que telles choſes sont souuenteſfoys aduenues ſur l'intelligence des motz latins cõtenuz eſdictz arreſtz. Nous voulons q~ doreſenauãt tous arreſtz enſemble toutes autres procedeures ſoient de noz cours souueraines ou autres ſubalternes et inferieures, soyent de regiſtres, enqueſtes, contractz, commiſſions, ſentẽces, teſtamens et autres quelzconques actes & exploictz de iuſtice, ou qui en dependent, ſoient prononcez, enregistrez & deliurez aux parties en langage maternel francoys, et non autrement.

 


3- LE MUSÉE DUMAS À VILLERS-COTTERÊTS

Installé dans un hôtel particulier datant du XIXe siècle, 24 rue Demoustier, le musée entretient la mémoire de trois générations de Dumas :
– Thomas-Alexandre Davy de la Pailleterie (1762-1806), le général de la Révolution né esclave dans les Antilles,
– Alexandre Dumas père (1802-1870), l'auteur des Trois Mousquetaires,
– Alexandre Dumas fils (1824-1895), l'auteur de La Dame aux camélias.

Le destin de ces trois hommes est raconté dans trois salles au travers de peintures, de sculptures, d'objets et de manuscrits.

 

UNE GÉNÉALOGIE

ASSEZ COMPLEXE…

   

Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas,
vue d'artiste d'Olivier Pichat, après 1883.

Marie-Louise Elisabeth Labouret
épouse de
Thomas-Alexandre Dumas,
mère d'Alexandre Dumas
Alexandre Dumas
vers 1842
pastel par Eugène Giraud

Alexandre Dumas le Géant
par Henri Meyer
1868

Alexandre Dumas fils
en 1873
Huile par Édouard Dubuffe

Nadesjda von Knorring, princesse Narychkine,
maîtresse puis épouse de Dumas fils en 1864
huile par Jules Joseph Lefebvre
Marie-Alexandrine Henriette Davy de La Pailleterie
dite Colette
fille, née en 1860, de Dumas fils et de Nadesjda von Knorring
huile par Jules Louis Machard
Olga-Marie-Jeanne, dite Jeannine Dumas
en 1872
Fille de Dumas fils
née en 1867
Huile par Madeleine Lemaire
Jeannine Dumas
en 1903
aquarelle par Maximilienne Guyon
Henriette Régnier de la Brière,
épouse de Nicolas-Félix Escalier,
maîtresse puis épouse, en 1895, de Dumas fils

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POUR S'Y RETROUVER DANS LES LIAISONS ET MARIAGES DU PÈRE ET DU FILS

ALEXANDRE DUMAS PÈRE (fils d'Alexandre Davy de La Pailleterie et de Marie-Louise Elisabeth Labouret) :
– Liaison avec Laure Labay –> Alexandre Dumas fils (né en 1824)
– Liaison avec Belle Kreilssammer –> Marie Alexandrine Dumas (née en 1831)
– Liaison puis mariage en 1840 avec Ida Ferrier
– Liaison avec Anna Bauër –> Henri Bauër (né en 1851)
– Liaison avec Émélie Cordier –> Micaëlla-Clélie-Josepha-Élisabeth Cordier (née en 1860)
– Liaison avec Adah Isaacs Menken.

ALEXANDRE DUMAS FILS (fils d'Alexandre Dumas et de Laure Labay) :
– Liaison avec la princesse Narychkine, dite Nadine –> Marie-Alexandrine-Henriette, dite Colette (née en 1860)
– Mariage en 1864 avec Nadine (après la mort du prince) –> Olga-Marie-Jeanne, dite Jeannine (née en 1867)
– Liaison en 1887 avec Henriette Escalier (jalouse, Nadine Dumas part vivre chez sa fille Colette)
– Mariage en 1895 avec Henriette Escalier (elle a divorcé en 1890 et Nadine Dumas vient de mourir).


Au 46 de la rue Alexandre-Dumas, la maison natale d'Alexandre Dumas. L'église Saint-Nicolas Devant la mairie, une copie en bronze de la statue d'Alexandre Dumas par le sculpteur Albert-Ernest Carrier-Belleuse inaugurée en 1885 en présence d'Alexandre Dumas fils et de Jules Verne (l'original a été fondu lors de la seconde guerre mondiale).


Voir le dossier "Alexandre Dumas à Villers-Cotterêts"


COMPTE RENDU :

 

 

ATELIER LITTÉRATURE


Cycle 1 - Littérature et Symboles : Du prix Femina aux emblèmes de la féminité (N. Laval-Turpin)

A la charnière de deux siècles (XIXe-XXe), la création par des femmes d'un prix censé concurrencer les tout-puissants maîtres du Goncourt amorça une visibilité nouvelle pour les romancières.
Un gros plan sur deux thématiques a suivi : "Le pouvoir des yeux" et "Les langages de la chevelure".


Le jury du prix Fémina en 1926


Cycle 2 – Littérature et psychanalyse : Possibles lectures de la Métamorphose de Kafka (C. Malissard)

Métamorphose ou La Transformation, selon son titre original en allemand, est l'un des récits les plus emblématiques de la littérature mondiale. L'ouvrage publié en 1915 s'est imposé avec des thèmes tels que l'existentialisme, l'absurdité, l'horreur corporelle, la solitude et la culpabilité.
Ont été proposées plusieurs lectures possibles à travers les thèmes profondément humains qui se sont imposés tels que l'existentialisme, l'absurdité, l'horreur corporelle, la solitude et la culpabilité.

La Métamorphose de Kafka, traduction de Bernard Lortholary

*

Verwandlung [transformation]
peinture de Frank Kortan

 

ATELIER MYTHOLOGIE


Prométhée, trublion plein d'audace ou bienfaiteur de l'humanité ?

Animateurs : Pierre-Alain CALTOT, Nicole LAVAL-TURPIN, Catherine MALISSARD


En 1899, André Gide publie le Prométhée mal enchaîné. Le titre dit tout des paradoxes du personnage. Enchaîné, il est en effet condamné par Zeus pour s'être rendu coupable du pire crime selon les Grecs, l'hybris, l'orgueil qui pousse les mortels à se prendre pour des dieux : il vole aux Olympiens le feu qu'il offre aux hommes.
Mais mal enchaîné, car en trompant les dieux pour prendre le parti des mortels, il apparaît comme le bienfaiteur de l'humanité, à qui les hommes doivent, outre le feu, les arts, l'astronomie et la divination, et même la technique.
Mal enchaîné, Prométhée renaît à tous les siècles et interroge les limites fixées à l'humanité, entre asservissement et émancipation.
Titan, rival des immortels, immortel, bienfaiteur des mortels, éternel supplicié… en se proposant d'émanciper les mortels de la tutelle des Olympiens, Prométhée ne les asservit-il pas sous le joug de la technique et du progrès ?



PROMÉTHÉE : Textes et images


Quelques pistes de lecture :
Bachelard, La Psychanalyse du feu, chapitre 1 ("Le complexe de Prométhée")
Boccace, Généalogie des dieux, 4ème livre, éd. française de 1498 fol. 69v° à 72r°.
Eschyle, Prométhée enchaîné
Gide, Prométhée mal enchaîné
Hésiode, Théogonie
Lucien de Samosate, Prométhée ou le Caucase
Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne

Parcours musicaux:
Beethoven, Les Créatures de Prométhée
Liszt, Prométhée, poème symphonique
Scriabine, Prométhée ou le poème du feu

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