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Jeudi 9 novembre 2017

Patricia SUSTRAC

MAX JACOB ET LE CORNET À DÉS


 

En mars 2008, M. Antonio Rodriguez, professeur à Lausanne, nous avait éclairés sur les poèmes en prose du Cornet à dés en les comparant aux poèmes en prose baudelairiens. Cette année, c'est la présidente des "Amis de Max Jacob", Mme Patricia Sustrac, qui va revenir sur l'esthétique du Cornet à dés à l'occasion du centenaire de la parution de ce recueil.

 

Au début de la guerre, Max Jacob a 38 ans. Il y a une dizaine d'années qu'il a développé une esthétique du poème en prose. Depuis, il n'a cessé de proclamer qu'il était celui qui avait créé ou renouvelé ce genre du poème et il supportait difficilement "la concurrence des jeunes". Pierre Reverdy souriait en le voyant obsédé par l'idée que ceux qui l'approchaient essayaient de lui voler ses brouillons de poèmes afin de les publier sous leur propre nom. Un jour de l'automne 1914 alors que, lui faisant visite, il s'était approché d'une malle ouverte pleine de manuscrits, Max Jacob soupçonneux rabattit brusquement le couvercle. Reverdy se vengera en publiant une sorte de roman au titre significatif, Le Voleur de Talan, dans lequel un certain Mage Abel est le portrait évident du poète.

Max Jacob a été désagréablement surpris lorsque Pierre Reverdy publia, en octobre 1915, un volume de Poèmes en prose, puis, en 1916 La Lucarne ovale. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il gratifia son rival de compliments embarrassés. Il prit alors la décision de publier un recueil en puisant dans le fatras de manuscrits de la fameuse malle. Après avoir demandé conseil à Apollinaire, il se mit au travail. Il écrit à son ami Kahnweiler (lettre du 22 septembre): "J'ai choisi, dans un millier de vieux poèmes, trois cents poèmes chéris que j'ai copiés pour qu'ils soient publiés si je meurs".

Le recueil est précédé d'une préface qu'il a antidatée de 1906 pour persuader le public que tout ce qui a été publié dans les quinze dernières années n'est que contrefaçon de ses propres écrits et que Laforgue, trop explicite, Rimbaud, trop désordonné, Corbière, trop tordu, n'ont rien produit qui soit à la hauteur de ses propres productions  ! Il revendiquera même d'avoir été "le premier dadaïste" avant Tristan Tzara.

Restait à trouver l'argent nécessaire à l'impression du recueil dont le titre serait Le Cornet à dés. Le mécène Jacques Doucet s'étant dérobé, le collectionneur André Level accepta de souscrire à condition que le volume soit accompagné, dans une édition de luxe, d'une eau-forte de Picasso. A cette époque, Max Jacob est entièrement dépendant du mécénat des amateurs qui sont en quête de bonnes affaires, et pour lesquels il n'hésite pas à fabriquer des manuscrits qu'il va leur vendre un bon prix.

Le Cornet à dés paraît finalement en novembre 1917 à compte d'auteur. Apollinaire en rendra compte, parlant d'une inspiration "variée à l'infini", d'une "somptueuse fantaisie où tout trouve sa place sauf la tristesse et la désespérance". Une préface, datée celle-ci de 1916, développe les idées de l'auteur sur le poème en prose.

Détournant les genres poétiques pour privilégier un recours à la parodie ou au pastiche, Le Cornet à Dés a souvent dérouté par son anti-conformisrne, ses décalages soudains, ses paradoxes, son onirisme; mais un ordre rigoureux gouverne une apparente discontinuité. Si le poète s'en remet au hasard – ce que le titre laisserait suggérer – il transcrit plutôt un réel ouvert à ses jeux internes, ses tensions, et à ses multiples contradictions.

Le poème, pour Jacob, doit éloigner du connu pour créer "un nouveau noyau dans l'univers" (Le Cornet à dés, préface). Chef d'œuvre de Max Jacob, ce recueil confirmera et amplifiera sa position de Magister dans la République des Lettres ; de nombreux jeunes poètes viendront à lui comme à un maître, grâce à ce livre singulier emblématique de l'Esprit nouveau.

À l'occasion du centenaire de sa parution, une rencontre autour de fameux cornet conjuguera méthodes et questionnements pour aborder ce livre-monde dans ses multiples aspects historiques et théoriques.

 

Max Jacob en 1916 par Modigliani

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POÈME

Quand le bateau fut arrivé aux îles de ]'Océan Indien, on s'aperçut qu'on n'avait pas de cartes. Il fallut descendre! Ce fut alors qu'on connut qui était à bord : il y avait cet homme sanguinaire qui donne du tabac à sa femme et le lui reprend. Les îles étaient semées partout. En haut de la falaise, on aperçut de petits nègres avec des chapeaux melon : "Ils auront peut-être des cartes !" Nous prîmes le chemin de la falaise: c'était une échelle de corde; le long de l'échelle, il y avait peut-être des cartes ! des cartes même japonaises ! nous montions toujours. Enfin, quand il n'y eut plus d'échelons (des cancres en ivoire, quelque part), il fallut monter avec le poignet. Mon frère l'Africain s'en acquitta très bien, quant à moi, je découvris des échelons où il n'y en avait pas. Arrivés en haut, nous sommes sur un mur; mon frère saute. Moi, je suis à la fenêtre! jamais je ne pourrai me décider à sauter : c'est un mur de planches rouges: "Fais le tour", me crie mon frère l'Africain. Il n'y a plus ni étages, ni passagers, ni bateau, ni petit nègre; il y a le tour qu'il faut faire. Quel tour? c'est décourageant.

ROMAN FEUILLETON

Donc, une auto s'arrêta devant l'hôtel à Chartres. Savoir qui était dans cet auto, devant cet hôtel, si c'était Toto, si c'était Totel, voilà ce que vous voudriez savoir, mais vous ne le saurez jamais... jamais... La fréquentation des Parisiens a fait beaucoup de bien aux hôteliers de Chartres, mais la fréquentation des hôteliers de Chartres a fait beaucoup de mal aux Parisiens pour certaines raisons. Un garçon d'hôtel prit les bottes du propriétaire de l'auto et les cira : ces bottes furent mal cirées, car l'abondance des autos dans les hôtels empêchait les domestiques de prendre les dispositions nécessaires à un bon cirage de bottes; fort heureusement, la même abondance empêcha notre héros d'apercevoir que ses bottes étaient mal cirées. Que venait faire notre héros dans cette vieille cité de Chartres, qui est si connue? il venait chercher un médecin, parce qu'il n'y en a pas assez à Paris pour le nombre de maladies qu'il avait.

FABLE SANS MORALITÉ

Il y avait une locomotive si bonne qu'elle s'arrêtait pour laisser passer les promeneurs. Un jour, une automobile vint cahoter sur sa voie ferrée. Le chauffeur dit à l'oreille de sa monture: "Ne dresserons-nous pas procès-verbal? – C'est jeune, dit la locomotive, et ça ne sait pas." Elle se borna à cracher un peu de vapeur dédaigneuse sur le sportsman essoufflé.

PETIT POÈME

Je me souviens de ma chambre d'enfant. La mousseline des rideaux sur la vitre était griffonnée de passementeries blanches, je m'efforçais d'y retrouver l'alphabet et quand je tenais les lettres, je les transformais en dessins que j'imaginais. H, un homme assis; B, l'arche d'un pont sur un fleuve. Il y avait dans la chambre plusieurs coffres et des fleurs ouvertes sculptées légèrement sur le bois. Mais ce que je préférais, c'était deux boules de pilastres qu'on apercevait derrière les rideaux et que je considérais comme des têtes de pantins avec lesquels il était défendu de jouer.

LE BIBLIOPHILE

La reliure du livre est un grillage doré qui retient prisonniers des cacatoès aux mille couleurs, des bateaux dont les voiles sont des timbres-poste, des sultanes qui ont des paradis sur la tête pour montrer qu'elles sont très riches. Le livre retient prisonnières des héroïnes qui sont très pauvres, des bateaux à vapeur qui sont très noirs et de pauvres moineaux gris. L'auteur est une tête prisonnière d'un grand mur blanc (je fais allusion au plastron de sa chemise).


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