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Jeudi 11 janvier 2018


Sylvie MORISHITA

docteur en théologie, membre de notre association


LE JAPON ET LA MONDIALISATION IBÉRIQUE AU XVIe SIÈCLE


 

Après la conférence qu'elle a donnée à notre Association en 2011 sur l'action du jésuite italien Alessandro Valignano au Japon, Sylvie Morishita, docteur en théologie, propose d'aborder — en cette année 2018 qui célèbre le 160e anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la France et le Japon — une brève rétrospective des premiers contacts qui ont été établis au XVIe siècle entre l'Europe et l'Asie.

A la recherche du lucratif commerce des épices et d'une possible alliance avec des royaumes chrétiens d'Orient, les Portugais à la fin du XVe siècle, puis les Espagnols au milieu du XVIe siècle ont construit d'immenses réseaux commerciaux qui reliaient la péninsule ibérique et les territoires nouvellement découverts en Asie et en Amérique. Ils ont créé les conditions qui ont mis en contact des civilisations restées jusque là étrangères et ont permis un développement planétaire du catholicisme.

C'est ce "grand désenclavement du monde" (selon la formule de l'historien Jean-Michel Sallmann*) appliqué au cas du Japon que cette conférence abordera en en présentant quelques aspects commerciaux, linguistiques, artistiques, scientifiques et religieux. La rivalité luso-espagnole en Asie sera évoquée ainsi que les raisons qui ont amené le Japon à finalement se retirer de cette mondialisation ibérique.

* Jean-Michel Sallmann, Le grand désenclavement du monde, Histoire-Payot, 2011.


Atteindre l'Inde est la grande ambition des Portugais et des Espagnols au XVe siècle. Pour cela les Portugais s'efforcent de contourner l'Afrique par le sud. D'année en année, de cap en cap on progresse: le cap Chaunar est atteint en 1421, le cap Bojador en 1434, le cap Vert en 1444, le cap Cross en 1486, enfin, en 1488, le cap des Tempêtes, rebaptisé cap de Bonne-Espérance, ce qui ouvre la voie vers l'océan Indien.

En 1492 l'Espagne essaie, elle, d'atteindre l'Inde en partant vers l'ouest. Christophe Colomb atteint ce qu'il appelle les "Indes occidentales" (en fait les Caraïbes). Bientôt Amerigo Vespucci va comprendre que c'est un nouveau monde qui a été découvert.

En 1498, Vasco de Gama arrive sur la côte ouest de l'Inde et les Portugais continuent leurs explorations maritimes le long de la côte de l'océan Indien. Ils "découvrent" ainsi Cochin en 1500 (fondant l'Inde portugaise en 1505), Goa en 1510, Malacca en 1511, les Moluques, en 1512 et arrivent en Chine à Canton en 1513.

En 1519-1521 Fernand de Magellan passe par le sud de l'Amérique et atteint les îles Marianne et les Philippines.

L'hostilité de l'empereur de Chine fait que les Portugais devront attendre 1557 pour pouvoir s'installer d'une façon permanente à Macao, en échange d'un loyer annuel.


Lorsque les "Ibériques" – Portugais et Espagnols – ont commencé à mettre en relation les pays d'Europe et ceux d'Orient, esquissant ainsi une première forme de "mondialisation", le Japon a vu arriver presque en même temps des commerçants et des missionnaires.

Cela a commencé par des relations purement commerciales. Des navires portugais, partis de leur base chinoise de Macao, accostaient dans un petit port, appelé Nagasaki, pour débarquer des produits européens (par exemple des horloges, du vin…) ainsi que de la soie achetée à Canton, qu'ils échangeaient contre des lingots d'argent, des laques, des paravents et autres objets typiquement asiatiques à destination des amateurs ibériques. Et le petit village de Nagasaki devint alors rapidement une ville importante.

Les Portugais arrivant au Japon ont été étonnés de découvrir un pays très urbanisé, qui possédait d'importantes "universités" bouddhistes et qui avait développé des techniques supérieures à celles des Européens dans le domaine de la métallurgie ou de la papeterie. En revanche, pour les Japonais, les Européens étaient des "barbares venus du sud" (des "Namban"), des gens qui mangeaient avec leurs doigts, sans baguettes, qui ne contrôlaient pas leurs émotions et qui ne comprenaient rien aux caractères écrits.

Profitant du mouvement de "mondialisation" initié par les commerçants, des missionnaires jésuites se sont peu à peu infiltrés dans le Japon, adoptant d'abord une politique de conversion en douceur qui acceptait d'adapter partiellement le catholicisme à la culture japonaise. Mme Morishita a montré dans sa précédente conférence que c'est en grande partie l'action menée par Alessandro Valignano qui a permis au catholicisme de se diffuser.

Pour décorer les églises, on importa d'abord des œuvres d'art. Puis le Jésuite italien Giovanni Cola ouvrit à Nagasaki un atelier de peinture dans lequel on reproduisait des thèmes religieux européens, souvent en utilisant des techniques picturales japonaises. Sur ce point, Mme Morishita nous fera profiter des recherches qu'elle a menées pour sa thèse sur l'art des missions catholiques au Japon. Elle montrera en particulier des décorations de paravents produits en série par l'école Kano où l'on voit le port de Nakasaki, tout récemment créé, où l'on décharge les marchandises provenant d'un navire portugais ou des scènes de rues où des Portugais en pantalons bouffants côtoient des esclaves africains et des Jésuites vêtus de noir passant devant une église chrétienne mais de style architectural japonais.

 

Une caraque portugaise accostant au Japon

Des Japonais regardent avec curiosité des Portugais qui passent dans une rue de Nagasaki
Détail d'un byôbu Nanban attribué à Kanô Domi (vers 1593-1600)


Par la suite, les commerçants portugais ont dû affronter la concurrence des Espagnols qui, eux aussi, voulurent développer les échanges avec le Japon, mais en passant, eux, par l'Amérique centrale. Dès 1565, les navires espagnols traversèrent l'Atlantique vers la "Nouvelle Espagne"; les marchandises, débarquées à Véracruz, étaient convoyées à travers l'isthme vers Acapulco, puis traversaient le Pacifique à destination des Philippines et de Manille. Avec eux des missionnaires franciscains vinrent concurrencer les Jésuites dont ils recusaient les méthodes d'évangélisation et qui respectèrent moins la sensibilité des Japonais.

Pendant une grande partie du XVIe siècle, le Japon s'était montré tolérant envers les "padres" occidentaux qui leur apparaissaient comme des intermédiaires indispensables pour l'approvisionnement en soie. Et les Jésuites, puis les Franciscains ont pu se targuer de nombreuses conversions, en particulier dans la zone de Nagasaki, la plus ouverte au commerce.

Toutefois, en 1587, le christianisme étant finalement ressenti comme une religion "diabolique" au regard du bouddhisme, un édit fut proclamé demandant l'expulsion des missionnaires chrétiens. Il eut peu d'effet dans l'immédiat, mais bientôt les choses se gâtèrent. A l'aide d'image conservées à l'évêché de Macao ou à l'église du Gesu à Rome, Mme Morishita évoquera les supplices divers et variés infligés après 1597 à tous ceux en qui on soupçonnait un penchant vers le christianisme. Conséquence inattendue de cette violente répression: le Japon vit arriver des mystiques chrétiens qui souhaitaient mourir en martyrs et gagner ainsi le paradis que leur religion leur promettait.

Grand Martyre à Nagasaki le 10 septembre 1622:
23 chrétiens sont brûlés au poteau et 22 sont décapités.

Bientôt le christianisme sera interdit au Japon. Des mesures seront prises pour limiter les échanges commerciaux avec l'Espagne et le Portugal et pour se tenir le plus possible à l'écart des "Namban" européens, considérés comme une menace pour la culture japonaise.

Désormais, unifié et pacifié, le Japon s'excluait de la mondialisation ibérique.


À LIRE :

– Shûsaku Endô, Silence (1966), dans la traduction de Henriette Guex-Rolle, aux éd. Denoël (1992)
– Morgan Sportès, Le ciel ne parle pas, roman, éd. Fayard, 2017

A VOIR :

Silence, film de Martin Scorcese, 2016.


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