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Jeudi 12 décembre 2019

E. COUF, N. LAVAL-TURPIN et C. MALISSARD

Léonard de Vinci au Clos-Lucé

lecture polyphonique d'extraits de La Demande de Michèle Desbordes

(en partenariat avec l'association des Amis de Michèle Desbordes).

 

L'« histoire » que Michèle Desbordes raconte dans La Demande lui a été inspirée par le séjour qu'a fait Léonard de Vinci dans la ville d'Amboise (sans que jamais ni le nom de Léonard, ni le nom d'Amboise ne soient prononcés). Au cours de ce récit sont évoquées – avec une assez grande exactitude, mais d'une manière non linéaire – les soixante premières années de la vie de Léonard en Italie :
– d'abord l'enfance que ce fils illégitime du notaire Ser Piero passa dans un village de Toscane près de Vinci ;
– puis ses années d'apprentissage, à Florence, dans l'atelier d'Andrea del Verrochio où il exécutait ce que les maîtres commandaient pour leurs palais, ce qui l'amena à se former dans des nombreux domaines, dont le dessin et la peinture.
– ensuite les multiples tâches que lui confia le duc Ludovic Sforza, pour lequel il a peint, entre autres, la Cène dans la salle du réfectoire de Santa Maria delle Grazie ;
– enfin, après l'invasion de Milan par Louis XII en 1499, la quinzaine d'années de grande activité pendant lesquelles Léonard a été appelé successivement à Venise, Florence, Mantoue, Rome, Milan, mettant en œuvre ses multiples compétences en hydraulique, en urbanisme, en architecture, tout en poursuivant de nombreuses études sur l'anatomie, sur le vol des oiseaux et en travaillant sur quelques tableaux importants.

En septembre 1513, Léonard est à Rome, prêt à travailler pour Julien de Médicis, le frère du pape Léon X. Mais il est déçu, car on ne lui fait aucune commande importante. Très vite, il se sent abandonné par son mécène, qui le loge dans un modeste appartement parmi les artisans qui travaillent au Vatican. Raphaël et Michel-Ange y sont très actifs, les Sangallo se voient confier de nombreux travaux d'architecture, mais à lui rien n'est proposé. Il est sans doute victime de son échec, une dizaine d'années plus tôt, à Florence, quand il a renoncé à achever une fresque (« la bataille d'Anghiari ») dans la salle des Cinq-Cents du Palazzo Vecchio. Désormais il était considéré comme un original instable, vite découragé, incapable de terminer les œuvres entreprises, passant son temps à des études bizarres voire interdites, comme l'anatomie du corps humain. En fait, Léonard s'intéressait désormais à l'hydraulique, avec un projet d'assèchement des marais pontins, qui appartenaient au duc Julien de Médicis.

Sa réputation était bien meilleure en France. Charles VIII puis Louis XII s'étaient déjà intéressés à lui. Et François Ier, dans l'intention de montrer à toute l'Europe son intérêt pour la culture, avait décidé de tout faire pour l'attirer dans son royaume. Sans doute le rencontra-t-il à Bologne, en décembre 1515, lors de négociations avec le pape. En fait, c'est l'ingénieur plus que l'artiste qui intéressait le roi. Celui-ci, en effet, avait le projet de construire en Sologne, à Romorantin, un vaste palais accompagné d'une véritable ville, pouant accueillir toute la Cour royale. Léonard, comme ingénieur en chef, serait chargé de mener à bien cette affaire. Pour cela, aurait une pension annuelle de 1000 écus (dix fois plus que Jean Clouet, le peintre officiel de la Cour) et il logerait près du château d'Amboise, au manoir du Cloux, appartenant à Louise de Savoie, la mère du roi. Devant une telle offre, Léonard décida, en mars 1516, de quitter l'Italie. En fait, il lui fallut attendre septembre, car la Lombardie, entre Milan et la Suisse, n'était pas sûre, à cause d'une offensive de mercenaires.

On ne sait comment Léonard a fait le trajet. La légende veut qu'il soit passé par les Alpes, à cheval, à la tête d'un impressionnant convoi transportant de lourds bagages, ses nombreux carnets couverts de notes, sa bibliothèque et trois tableaux qu'il considérait comme inachevés : La Joconde, La Vierge, l'Enfant Jésus et sainte Anne et le Saint Jean-Baptiste. Étaient avec lui une vingtaine de personnes dont l'ambassadeur de France, ses assistants Francisco Melzi et son élève Salai, quelques serviteurs et une petite escorte armée. On suppose qu'à partir de Milan ils passèrent par le Val d'Ossola, le col du Simplon, Genève et Roanne, soit environ 1000 kms qu'ils parcourent en deux mois et demi. Léonard découvrit alors le petit manoir du Cloux, qu'un souterrain reliait au château royal.

A peine installé, Léonard passa en revue les vastes projets dont le monarque lui avait parlé, non seulement le palais et la ville à construire à Romorantin, mais aussi l'assèchement des marais de la Sologne, l'aménagement du cours de la Loire et du Cher, et même le creusement d'un canal reliant la Saône à la Loire, etc. En réalité, les travaux ont bien commencé à Romorantin, mais une épidémie de « peste » conduira à leur abandon.

Les tâches auxquelles Léonard et ses disciples se consacrèrent ont été beaucoup plus modestes : ils travaillèrent surtout à réaliser des machines pour les fêtes que le roi voulait donner à Amboise, avec des lions animés, des dragons de cartons, des anges et des planètes volant au-dessus des arbres. Il organisa aussi la fête que le roi donna pour sa soeur Marguerité d'Angoulême en octobre 1517 au château d'Argentan.

Pendant trois ans, Léonard et ses élèves ont vécu dans le manoir offert par le roi. Léonard fréquentait peu la petite colonie italienne d'Amboise. Et il recevait beaucoup moins le roi que ses futurs biographes le diront (François Ier ne séjournera à Amboise que six semaines fin 1516, quinze jours en 1517 et deux mois en 1518). Il continuait à remplir ses carnets de notes en écriture spéculaire et de multiples dessins : compositions pour des peintures, études de tapisseries, études de visages et d'émotions, dessins d'animaux, croquis anatomiques, botaniques et géologiques, et des machines de guerre, et des machines volantes et des travaux d'architecture. Léonard de Vinci, en Touraine, semble avoir été toujours actif, bien qu'ayant, à la fin de sa vie, la main droite paralysée. Mais il s'agissait surtout de spéculations qui ne débouchaient sur rien de concret.

A Amboise, il reçut plusieurs visites : celle du cardinal Louis d'Aragon, celle de l'architecte Domenico da Cortona (dit Boccador) venu le consulter sur le futur château de Chambord et son escalier, celle de l'ambassadeur de Mantoue Galeazzo Visconti, qui nous apprend qu'un an avant sa mort, en juin 1518, au château du Cloux, il a organisé pour le roi et la cour une splendide « fête du paradis » avec toute une machinerie faisant se mouvoir le soleil, les planètes et la lune.

Il n'empêche que, dans ses dernières années passées en France, Léonard a dû prendre conscience de ses nombreux échecs :
– il sait désormais qu'en France aucun de ses vastes projets ne sera réalisé ;
– il n'est pas sûr que tout ce qu'il a consigné dans ses nombreux carnets sera un jour exploité ;
– en Italie, avait été dans l'impossibilité de mener à bien la grande statue équestre en bronze de Francesco Sforza, ni la décoration de la salle dite des Mûriers dans le palais Sforza à Milan ;
– il n'avait jamais terminé L'Adoration des Mages commandée par le monastère de San Donato ;
– à cause de maladresses techniques, il avait laissé se dégrader sa Bataille d'Anghiari dans une salle du Palazzo Vecchio de Florence ;
– et puis des voyageurs venus d'Italie lui disaient que ses fresques, dans les églises et les couvents, en particulier la Cène de Milan, ne résisteraient pas au temps.

*

C'est ce Léonard fatigué, prématurément vieilli, dont Michèle Desbordes raconte l'histoire à Amboise. D'où ces pensées qu'elle lui prête : « Le château se ferait ou ne se ferait pas, à Romorantin ou ailleurs, au fond quelle importance. Les grandes fresques, qui ne lui survivraient pas, jour après jour s'en allaient dans la moiteur aigre des églises. Achevée, inachevée, l'œuvre mourrait avec lui, tout disparaîtrait des jours à refaire le monde, tout hormis les dessins et les ébauches et les trois tableaux emportés jusqu'ici. » Le Léonard de Michèle Desbordes perd progressivement toute illusion et n'existe plus que dans la pensée et l'attente de la mort.

Mais c'est alors qu'est intervenue la force créatrice de notre romancière. Dans son testament le vrai Léonard cite une servante, nommée Maturina, à laquelle il lègue deux ducats et un manteau noir à bords de fourrure. On ne sait rien d'elle. Cela a permis à Michèle Desbordes de la construire entièrement pour en faire le personnage essentiel de son roman. Elle l'a nommée Tassine ; elle lui a imaginé un passé ; elle lui a donné un fils. Cette Tassine n'a qu'une quarantaine d'années, mais elle est usée par des années passées au service des autres. Et elle aussi ne vit plus que dans l'attente de la mort.

Alors, peu à peu, l'homme de génie va se sentir tout proche de l'humble servante. « Tous deux, rassemblés sous un même toit comme ils l'auraient été sur un bateau luttant contre une mer hostile, tous deux, fatigués par la vie, ne font que ressasser les mêmes pesants et tristes souvenirs, n'espérant plus rien sinon la fin des choses. En quoi donc leurs existences différaient-elles maintenant ; ils mourraient offerts et consentants, partiraient sans mémoire ni regret ». Pourtant il leur reste à chacun une peur : elle, la peur que son corps puisse finir en pourriture au fond d'une tombe ; lui, la peur d'achever son agonie dans la solitude, ses élèves étant retournés en Italie. Mais Michèle Desbordes refusera à ses personnages, à la servante comme au vieux savant, que s'accomplisse leur souhait ultime.

Tassine, sûre de mourir la première, fascinée par les dessins anatomiques aperçus dans les carnets, avait fini par souhaiter que son corps épuisé finisse disséqué par le savant ; de là l'étrange « demande » qui a donné son titre à l'histoire. Pourtant Michèle Desbordes la fera mourir au bord d'un talus, sous la pluie, en la seule compagnie d'un chien qu'elle avait recueilli ; et son corps, ce qu'elle redoutait par-dessus tout, pourrira sans doute dans quelque cimetière.

Léonard, lui, aurait au moins souhaité que sa servante fût à ses côtés au moment de l'agonie : « Sans bouger ni plus rien dire, toute droite dans sa robe grise, elle le regarderait mourir dans la pâleur du matin ». Mais, dans son « histoire », Michèle Desbordes a choisi de ne pas exaucer ce vœu de Léonard. Tassine étant morte avant lui, il ne restera plus au vieux savant qu'à régler ses affaires et à se préparer à mourir seul, loin de la Toscane, du moins près de cette Loire qu'il avait appris à aimer, sous le ciel bleu de la Touraine.

*

On ne sait si, dans la réalité, la servante Maturina était aux côtés de son maître Léonard lorsque celui-ci est mort au manoir du Cloux le 2 mai 1519. En fait, on ne sait trop qui était présent ce jour-là. Mais l'idée que le grand homme soit mort dans la solitude a paru insupportable à son biographe, Georgio Vasari, qui a cru bon de déformer la vérité, d'abord en parlant des fréquentes visites que lui faisait le roi, ensuite en affirmant que Léonard était mort dans les bras de François Ier (in sinu regio), alors qu'en réalité celui-ci était, ces jours-là, retenu à Saint-Germain-en-Laye. C'est cette légende, plus belle que la réalité, qui a amené plusieurs peintres, dont François-Guillaume Ménageot et Dominique Ingres, à représenter Léonard mourant dans les bras de François Ier.


Deux éléments du vaste projet pour Romorantin, que Léonard n'a pu réaliser

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