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Mardi 10 septembre 2019

Yannick HAENEL

Entretien avec Catherine Malissard à propos de son dernier ouvrage La solitude Caravage


Ph. F. Mantovani © Éd. Gallimard

Yannick Haenel était venu, en septembre 2015, parler de son ouvrage Je cherche l'Italie,
sous forme d'un entretien avec Catherine Malissard.
Il a accepté de revenir en septembre pour présenter son dernier livre La solitude Caravage
dans un entretien semblable avec notre vice-présidente.

A l'origine du premier ouvrage, il y avait l'émotion éprouvée par Yannick Haenel à Florence, dans le couloir du couvent de San Marco, à l'aube naissante, lorsqu'un rayon lumineux est venu frapper le ventre de la Vierge de l'Annonciation de Fra Angelico.
A l'origine de son dernier ouvrage, il y a l'émotion de l'adolescent découvrant une reproduction partielle de la Judith et Holopherne du Caravage.



Dans La Solitude Caravage, Yannick Haenel ne s'est pas proposé d'ajouter à bien d'autres une étude de l'œuvre du Caravage. Il s'y livre essentiellement à une analyse de ses propres réactions, de ses émotions devant les tableaux, découverts dans les musées et les expositions. Mais cela l'a amené, bien évidemment, à tenter de s'ouvrir un chemin jusqu'à la vie intérieure du peintre, afin de rejoindre le plus secret de sa personne.

* *

De Dionysos au Christ
Pour cela, Yannick Haenel a jugé nécessaire d'aborder l'œuvre chronologiquement en fonction des événements marquants de la vie du Caravage. Il n'est pas vain, par exemple,  de savoir que celui-ci, enfant, a vu son père mourir de la peste et que, adulte, il a été lui-même coupable de meurtre et proscrit. Il n'est pas vain non plus de rappeler le contexte dans lequel il a exercé son "métier" de peintre : d'abors comme apprenti dans un atelier où l'on produisait des peintures "à la chaîne", puis comme peintre reconnu exécutant des œuvres religieuses pour de riches commanditaires. Et puis les drames de sa vie l'ont amené à méditer sur la vie et la mort, d'où des œuvres qui font progressivement une large part au Christ.

Des débuts dans la provocation
Évoluant dans ce milieu d'artistes en compétition les uns avec les autres, le Caravage a voulu sans cesse affirmer sa liberté de créateur, en refusant de tomber dans le maniérisme, dans l'idéalisation des figures, dans le "pieuse majesté" de la Vierge et des saints. Par provocation, il a commencé en peignant des jeunes garçons couronnés de lierre, des Bacchus provocants, des anges dénudés qui étaient autant d'invitations sexuelles à peine voilées.

Le besoin de mettre de la vérité dans la peinture religieuse
Et puis il a voulu que ses figures expriment la vérité des corps vivants ; pour cela, il  allait prendre comme modèles, dans les tavernes, des mauvais garçons à la trogne de voyous ou des prostituées (Fillide Melandroni, Anna Bianchini) pour incarner Madeleine ou la Vierge Marie. A ses personnages il a donné des sentiments humains : la Marie-Madeleine de la Galerie Doria-Pamphilij est une jeune fille qui s'est dépouillée de ses bijoux et qui, repliée sur elle-même, pleure doucement ; le visage de sa Judith décapitant Holopherne (à Rome) est celui d'une femme consciencieuse qui se force à accomplir un geste qui lui répugne. Dans le Crucifiement de saint Pierre (Santa Maria del Popolo), il a voulu montrer qu'ériger une croix était un travail difficile pour le charpentier dont il met le "gros cul" au premier plan ; de même que, non sans insolence, dans la Conversion de saint Paul (dans la même église) il a peint le futur saint allongé sur le dos entre les pattes du cheval à grosse croupe duquel il est tombé.

L'extrême minutie comme voie vers le sacré
Dans son ouvrage, Yannick Haenel propose la description minutieuse, l'analyse lumineuse et l'interprétation de plus d'une dizaine de tableaux, mettant en évidence des détails que, sans lui, nous n'aurions peut-être pas vus, comme la perle et son ruban noir à l'oreille de Judith, parure qu'on retrouve sur le sol près de Marie-Madeleine. C'est ce genre de minuties qui l'ont ouvert au monde de l'écriture, à ses "précisions hallucinées". On retiendra le magnifique chapitre sur la Corbeille de fruits que l'on peut voir à Milan : ce n'est, dit Yannick Haenel, ni une nature morte, ni un trompe-l'œil, ni même une allégorie, mais une ouverture sur une dimension qui appelle le sacré ; c'est l'invisible rendu palpable.

A la quête de la vie intérieure du Caravage, de sa solitude
A partir de la lecture des tableaux, Yannik Haenel tente de s'introduire dans le monde intérieur du Caravage, trop souvent réduit par ses biographes à un mauvais garçon bagarreur à la sexualité débridée. Pourquoi cette fascination pour les têtes coupées, les corps meurtris, les bourreaux ? Pourquoi ces fonds noirs d'où surgissent des corps d'une densité qu'ils n'ont jamais eue dans la vie ? Pourquoi ce bout d'étoffe écarlate incongru dans la Flagellation de Rouen ? Pourquoi cette présence d'autoportraits reconnaissables dans plusieurs scènes ? Et pourquoi cette approche angoissée du Christ à mesure que le péché progresse dans sa vie ? Le Caravage a été le premier peintre à prendre au sérieux le néant, à ne pas se réfugier dans l'illusion d'un idéal dont la peinture ne serait qu'une poursuite vaine.

Une écriture tentant d'exprimer l'indicible
Yannik Haenel n'a pas voulu que les tableaux dont il parle soient reproduits dans son ouvrage, estimant que c'est à l'écriture de faire voir, de suggérer des lignes, des formes, des couleurs. Devant l'image, le lecteur aurait cru voir et en serait peut-être resté là. L'auteur s'est donc donné la mission difficile de  "trouver une parole qui soit capable de faire entendre la pensée qu'il y a dans le tableau". C'est pourquoi il lui a fallu écrire, pour tenter de ressusciter avec des mots l'émotion ressentie. Mais ce que suscitent les tableaux est d'une telle subtilité, d'une telle profondeur que le langage de tous les jours se révèle impuissant. Il lui a donc fallu trouver une parole capable de dire ces nuances que ne percoivent pas ceux "qui ont le cœur épais", "une parole qui s'accorde aux énigmes enflammées qui peuplent la peinture". Pour cela il lui a fallu laisser les phrases "partir dans des directions qui échappent", avec l'espérance qu'elles parviennent "à s'éclairer d'une lumière qui n'est pas seulement raisonnable, à glisser vers je ne sais quoi de plus ouvert que leur sens, à entrer dans un pays plus inconnu encore que la poésie". Ainsi s'explique l'écriture parfois déroutante utilisée dans cet ouvrage.

* *

"La peinture voit plus loin que notre écrasement dans ce mauvais rêve qu'on nomme l'humanité". C'est pourquoi, en s'attachant aux tableaux du Caravage, Yannik Haenel, "illuminé doucement comme on l'est quand s'augmentent nos raisons de vivre", a pu "approfondir l'aventure de [sa] vie", il a pu se mieux connaître lui-même, vivant une aventure dont, dit-il, il est sorti "rénové", car  "regarder aujourd'hui de la peinture élargit notre révélation du monde jusqu'à une opulence inespérée".


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