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Mardi 15 octobre 2019

Jean CÉARD

MÉDECINE ET LITTÉRATURE À LA RENAISSANCE

La médecine de la Renaissance ne nous est plus du tout familière. Or, elle a laissé dans des textes littéraires très connus des traces qui nous devenues imperceptibles. Reconstituer ce savoir et reconnaître son langage n'exigent pas d'entrer dans les débats complexes qui ont agité le monde médical de l'époque, mais permettent de saisir à leur source les représentations de la vie du corps dont les textes de Rabelais, de Maurice Scève, de Ronsard, de Montaigne sont imprégnés et jettent sur ces textes un éclairage souvent très inattendu.

QUELQUES TEXTES :

RABELAIS décrit un carnage avec ses compétences de chirurgien : « [Il lui coupa] entierement les venes jugulaires et arteres spagitides du col, avecques le guarguareon, jusques es deux adenes; et, retirant le coup, luy entreouvrit la mouelle spinale entre la seconde et tierce vertebre. […] Lors d'un coup luy tranchit la teste, luy coupant le test sus les os petrux et enlevant les deux os bragmatis et la commissure sagittale, avecques grande partie de l'os coronal, ce que faisant luy tranchit les deux meninges et ouvrit profondement les deux posterieurs ventricules du cerveau. » (Gargantua, 44)

DU BELLAY fait hommage à Phébus-Apollon, père d'Esculape : Tu sçais toutes medicines, / Herbes, plantes et racines / Qui chassent le mal des corps [« A Phoebus » (Vers lyriques)]

RONSARD, à propos du chirurgien Ambroise Paré, rend hommage à la médecine : « Car c'est imiter Dieu que guarir et pouvoir / Soulager les malheurs de nostre humaine race. »

MONTAIGNE s'étend longuement sur sa défiance à l'égard de la médecine : « Que les medecins excusent un peu ma liberté, car j'ay receu la haine et le mespris de leur doctrine. […] Mes ancestres avoient la medecine à contre-coeur. La veue mesme des drogues faisoit horreur à mon père. Il est possible que j'ay receu d'eux cette dispathie naturelle à la medecine. […] Je ne voys nulle race de gens si tost malade et si tard guerie que celle qui est sous la juridiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée et corrompue par la contrainte des regimes. Les medecins ne se contentent point d'avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade pour garder qu'on ne puisse en aucune raison eschapper leur authorité. D'une santé constante et entiere n'en tirent-ils pas l'arguement d'une grande maladie future? J'ay esté assez souvent malade : j'ay trouvé, sans leurs secours, mes maladies aussi douces à supporter et aussi courtes qu'à nul autre : et si n'y ay point meslé l'amertume de leurs ordonnances. La santé, je l'ai libre et entiere, sans regle et sans autre discipline que de ma coustume et de mon plaisir. Je ne me passionne point d'estre sans medecin, sans apoticaire, et sans secours : de quoy j'en voy la plus part plus affligez que du mal. Quoy! eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effet de leur science ? [Essais, II, 37]


JEAN CÉARD, né en 1936, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé des Lettres, Docteur de l'Université de Paris, Docteur ès Lettres, est professeur honoraire de littérature française de la Renaissance à l'Université de Paris X-Nanterre, où il a dirigé l'Ecole Doctorale "Lettres, Langages, Civilisations".

Il a été professeur invité aux Universités de Yale (Etats-Unis), de Montréal (Canada) et de Tel-Aviv (Israël).

Il a été président de la Commission des Littératures classiques du Centre National du Livre (2003-2005).

Il est, d'autre part,
– président honoraire de la Société Française d'Etude du Seizième Siècle ;
– membre honoraire du Conseil de perfectionnement du Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance (C.E.S.R.), de l'Université de Tours ;
– conseiller scientifique de la Section de l'Humanisme de l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes (CNRS) ;
– membre du comité de rédaction de la Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance;
– membre du comité de rédaction et correspondant pour la France des Studi francesi;
– membre du comité de rédaction des Nouvelles du livre ancien (IRHT et BnF);
– membre du comité de lecture des "Textes Littéraires Français" (Genève, Librairie Droz);
– membre du Conseil d'Administration de la Société des Textes Français Modernes (S.T.F.M.);
– secrétaire général adjoint de l'Association Guillaume-Budé.

Jean Céard a publié des travaux sur Ronsard (éd. des Œuvres complètes, en collaboration, dans la Bibliothèque de la Pléiade, 1993 et 1994, où il a notamment assuré l'édition des Odes, des Hymnes et des Poèmes), sur Rabelais (éd. du Tiers Livre dans la Pochothèque, 1994, et dans Le Livre de Poche, 1995), sur Montaigne (direction de l'éd. des Essais, dans la Pochothèque, 2001).

Il est l'auteur de La nature et les prodiges. L'insolite au XVIe siècle en France, Genève, Droz, 1977 (nouvelle éd. augmentée, Genève, Droz, "Titre courant", 1996) et, avec Jean-Claude Margolin, Rébus de la Renaissance. Des images qui parlent, Paris, Maisonneuve et Larose, 1986, 2 vol.

Il a édité, d'Ambroise Paré, le livre Des monstres et prodiges (Genève, Droz, 1971) et le livre Des animaux et de l'excellence de l'homme (Mont-de-Marsan, Ed. InterUniversitaires, 1990).

Il est co-auteur d'une Anthologie de la poésie française du XVIe siècle (nrf-Poésie/Gallimard, 2005).

Il a participé à l'édition des Œuvres complètes de Bernard Palissy, Mont-de-Marsan, Ed. InterUniversitaires, 1996, à celle du traité De la lycanthropie de Jean de Nynauld, Paris, "Frénésie", 1991, à celle des Sorciers du Carroi Marlou (édition d'un procès de sorcellerie en Berry, 1582), Ed. Jérôme Millon, 1997.

Il a préfacé et dirigé la rééd. d'Ulisse Aldrovandi, Monstrorum Historia, Paris, Les Belles Lettres, et Turin, Nino Aragno, 2002, 979 p.

Il a dirigé divers ouvrages collectifs, parmi lesquels La Folie et le Corps, Paris, PENS, 1985; Le Corps à la Renaissance, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1991 (en collaboration); Voyager à la Renaissance, Paris, Maisonneuve et Larose, 1987 (en collaboration); Rabelais et la question du sens (Actes du colloque international de Cerisy-La-Salle), Genève, Droz, 2011 (en collaboration).

Ses dernières publications sont
– une édition en collaboration des Histoures prodigieuses de Boaistuau (Genève, Droz, 2010, 968 p.);
– l'édition critique du Premier Curieux de Pontus de Tyard (Paris, Editions Classiques Garnier, 2010, 306 p.);
– la direction de la nouvelle éd. de La Sepmaine de Du Bartas (Paris, Classiques Garnier, 2011, 517 p.);
– l'édition critique de Pontus de Tyard, Mantice, Paris, Classiques Garnier, 2014, 231 p.;
– celle de Guy Lefèvre de la Boderie, Hymnes ecclésiastiques, Genève, Droz, 2014, 568 p. (en collab.).

Il vient d'achever une édition critique annotée des Œuvres complètes d'Ambroise Paré, en collaboration (actuellement sous presse).


Rappelons que Jean Céard a commencé sa carrière universitaire à Orléans. Dans les années 1963-1965, il a été professeur agrégé au lycée Pothier. Puis, après trois années d'enseignement au CLU d'Orléans-Tours et deux années comme maître-assistant à la Faculté des Lettres d'Orléans, il nous a quittés pour aller enseigner à Paris-XII (Créteil) en 1971.
Après une thèse de 3e cycle sur Ambroise Paré, il a soutenu, en 1975, sa thèse d'État, qui fut qualifiée de "grande thèse" par Verdun-Léon Saulnier.

Ce sera la troisième conférence de Jean Céard devant notre association "Guillaume-Budé".
– En février 1973, il était venu faire un exposé sur "La nature, les monstres et l'analogie dans la pensée du XVIe siècle", exposé qui préfigurait sa thèse et l'ouvrage qu'il publia ensuite chez Droz, La nature et les prodiges, l'insolite au XVIe siècle.
En décembre 1982, il avait choisi pour thème "Ecritures figurées : les rébus de la Renaissance", annonçant une publication, en 1986, sous le titre Rébus de la Renaissance. Des images qui parlent.


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