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Jeudi 21 novembre 2019

Denis BJAÏ

Les débuts de l'humanisme à Orléans

 

Denis BJAÏ, docteur ès Lettres, est professeur de Littérature française à l'Université d'Orléans. Il est spécialiste du XVIe siècle.

Deux de ses nombreux travaux concernent Orléans :
– « De adventu Regis in urbem Aureliam. Orléans sous François Ier, au rythme des entrées royales et impériales », in François Ier imaginé, 1515-1547, Actes du colloque de la BnF, 9-11 avril 2015, Genève, Droz.
– « Law Enriched by Greek : the Dawn of Humanism in Orleans [Le droit fécondé par le grec: les débuts de l'humanisme orléanais] », communication au 46e Congrès international d'études médiévales, West Michigan University, 12-15 mai 2011). (non publiée) C'est cette seconde communication que D. Bjaï va développer dans sa conférence.

Rappelons brièvement le contexte dans lequel se développa, à Orléans, l'esprit humaniste.

A la fin du XVe siècle, l'Université d'Orléans, spécialisée dans l'étude du droit romain, avait de plus en plus tendance à s'éloigner des textes fondateurs contenus dans le Corpus juris civilis du VIe siècle (Code justinien, Pandectes, Institutes) et à privilégier l'étude des "postglossateurs" comme Accurse, Balde et Bartole, qui, depuis le XIIIe siècle, accumulaient les commentaires sur ces textes.

Cette forme d'enseignement indisposait de plus en plus certains étudiants de l'Université comme Guillaume Budé (à Orléans entre 1483 et 1486). Erasme (à Orléans entre 1497 et 1508) met en garde un ami, dans une lettre de 1499, contre les "merdas gallicas". D'autres, comme Rabelais, tournaient en dérision ces jurisconcultes qui se contentaient de ressasser les vieux textes dans un jargon innommable. Ces anciennes méthodes perdurèrent. C'est pourquoi, en 1535, le jeune Théodore de Bèze fut découragé par un enseignement du droit qu'il trouvait "barbare". Vingt ans plus tard, Jean de la Taille, envoyé par son père aux écoles d'Orléans se détourna vite du "gros latin de cuisine" et des méthodes des "bartolistes".

Pourtant, dans cette même Université orléanaise, certains chercheurs, convaincus par les Annotations aux Pandectes que Guillaume Budé fit paraître en 1508, s'efforcèrent de faire évoluer l'étude du droit romain en l'éclairant par l'étude de la langue, de l'histoire et des institutions de l'ancienne Rome. Ce fut le cas de Jean Pyrrhus d'Angleberme, de Nicole Bérauld, latiniste et helléniste, qui donna, en 1511-1512, un cours public dans lequel, il montrait qu'on pouvait rendre aux lois romaines "leur pureté primitive qu'avait altérée la barbarie des glossateurs". Un docteur-régent d'Orléans eut aussi une influence certaine, Pierre de l'Estoille, qui a publié ses cours en 1528 sous le titre de Repetitiones.

L'idée se développait donc peu à peu, en ce début du XVIe siècle, de l'intérêt d'une bonne connaissance de ce que Rabelais appelle les "lettres d'humanité", et cela malgré l'hostilité de la Sorbonne. L'impulsion fut donnée à Orléans dès 1510 lorsque Pyrrhus d'Angleberme, alors recteur de l'Université, accueillit un jeune professeur italien, Jérôme Aléandre, qui donna pendant quelques mois des cours d'initiation au grec ancien. Plusieurs de ses élèves, entre autres Charles Brachet, Jean Lodé et Nicole Bérauld, devaient à leur tour enseigner le grec, éditer et traduire de nombreux textes latins et grecs.

Le nouvel esprit humaniste a eu sans doute une influence bénéfique sur les travaux des juristes. Il n'est pas certain qu'il ait fait, à Orléans, des progrès aussi rapides que le dit Pyrrhus d'Angleberme en 1517 dans son Panégyrique d'Orléans puis dans son épigramme latine De Aurelianae Academiae celebritate, où il évoque les écoliers et les femmes de la ville ressassant déclinaisons et conjugaisons grecques. Du moins l'enseignement des langues anciennes a-t-il été assuré ensuite grâce à quelques élèves des premiers humanistes, devenus eux-mêmes philologues et partageant leur temps entre leurs cours et des travaux d'édition de textes. Parmi eux, on peut citer un Allemand, Melchior Wolmar, et deux Orléanais nés à Olivet, Gentien Hervet et Guillaume Chrestien.

Et puis, à côté de l'Université, des hommes d'origines très diverses, juristes, hommes d'Eglise, fonctionnaires des finances, consacraient leurs loisirs aux études humanistes et à la poésie latine. Les deux évêques qui se sont succédé à Orléans entre 1504 et 1521, Christophe de Brilhac et Germain de Ganay, ont été l'un et d'autre férus de culture antique. Et l'on vit apparaître à Orléans des petites "académies littéraires" où quelques amis des lettres mettaient leurs connaissances en commun. On connaît celle animée par le prieur de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle Nicolas Barthélémy de Loches, celle réunie par l'aumônier du couvent de la Madeleine Jean Dampierre, celle d'Etienne Lorens, à Saint-Ay, que Rabelais connaissait bien, enfin celle qui se tenait vers 1559 dans le jardin d'Antoine Brachet.

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Ensuite, paradoxalement, ce sont les conflits religieux qui sont venus donner une nouvelle impulsion aux études humanistes. D'abord parce que les protestants souhaitaient voir se développer la connaissance du grec, dont l'Eglise continuait à se méfier. Ainsi, après 1560 et pendant une dizaine d'années, c'est le fils de Nicole Bérauld, François Bérauld, qui, dans le cadre d'une sorte de faculté de théologie protestante, relança les études grecques comme "lecteur public en lettres grecques". En même temps, Mathieu Béroald, venu de Gien, donna des cours d'hébreu jusqu'en 1568.

En 1561, le monastère de Fleury, à Saint-Benoît-sur-Loire, fut mis au pillage, ainsi que sa très riche bibliothèque. Heureusement, un avocat d'Orléans, Pierre Daniel, put récupérer une grande partie des manuscrits anciens. Alors Daniel lui-même, son frère François et de nombreux philologues, tels Lambert Daneau et Léon Trippault, s'attachèrent à leur étude et à leur publication.

Parallèlement à ces travaux d'érudition, les humanistes orléanais, pour la plupart, aimèrent se divertir en composant des foules de poèmes, la plupart en latin. Juristes, hommes d'Eglise, médecins échangeaient des poèmes souvent de qualité médiocre, mais révélant beaucoup d'esprit et de maîtrise de la langue. Le meilleur d'entre eux fut Germain Audebert auteur, en 1583 et 1585, de trois grands poèmes en vers latins sur Venise, Rome et Naples.

Ainsi, plongés malgré eux dans les troubles religieux, les juristes orléanais avaient trouvé dans la pratique des langues anciennes un moyen non seulement de renouveler leur discipline, mais aussi une occasion de se divertir avant de retourner à leurs austères études.


LES DEUX PREMIÈRES ÉTUDES

Charles Cuissard, "L'étude du grec à Orléans depuis le IXe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle", Mémoires de la Société archéologique et historique de l'Orléanais, XIX, 1883, p. 645-840.

Jacques Boussard, "L'Université d'Orléans et l'humanisme au début du XVIe siècle", Humanisme et Renaissance, V, 1938, p. 209-230.


QUELQUES TEXTES

Pyrrhus d'Angleberme, Carmen de Aurelianae Academiae celebritate, 1518

Dicatur Genabum nunc Gallograecia nostrum.
Attica nunc ad nos porticus ipsa venit.
Hic pueri Graecum discunt lallare
ton arton
Et reperit
tuptô foemina quaeque suum.
Nostra bonis Latium foelix Aurelia vincit
Artibus et legum dicitur alma parens.
Que notre Orléans soit désormais appelé Gallogrèce.
Le portique d'Athènes est maintenant chez nous.
Ici les enfants apprennent à chantonner en grec ton arton (le pain)
et toute femme connaît son verbe tuptô (frapper).
Notre heureuse Orléans l'emporte sur le Latium dans les arts
libéraux et on l'appelle la mère féconde des lois.

Nicole Bérauld fera plus tard, sur l'importance de la connaissance du grec, des remarques que l'on peut traduire ainsi :
"Parmi tous les ouvrages que vous devez lire, il faut préférer Cicéron, Démosthène et surtout Homère qui, à lui seul, vous apportera beaucoup. Certes, nous n'obéissons plus ni aux Grecs, ni au Sénat et au peuple romain, ni aux Césars, pourtant nous nous appliquons avec zèle à l'étude du latin et nous louons tous ceux qui parlent ou écrivent en latin. Quant au grec, dont l'étude a été pendant longtemps interrompue et négligée, tous les savants en France, tous les amis des lettres anciennes, c'est-à-dire les amis d'une vraie et authentique érudition, s'y sont adonnés et s'y adonnent aujourd'hui avec tant d'ardeur que nous avons désormais bon nombre de professeurs instruits dans cette langue et que même des enfants écrivent et parlent en grec. Notre langue française a résisté à tous les efforts tentés pour indiquer les flexions des noms et les conjugaisons des verbes et elle est en outre si pauvre qu'elle manque de termes pour exprimer les idées. La langue des Romains est riche et abondante, mais on ne peut s'empêcher de préférer celle des Grecs, plus suave, plus douce, plus harmonieuse, plus scientifique et surtout plus philosophique."
Nicolai Beraldi Aurelii Dialogus – Dialogue entre Spudaeus et Leonicus – 1534 – fol. C2v°.


Gentien Hervet, Oratio de amore in patriam, Orléans, 1536

Quanquam autem intelligam Aurelios meos in omni disciplinae genere his jam multis annis feliciter fuisse versatos, unum tamen eis defuisse non parum aegre fero, quod est ad omne humanitatis, omne doctrinae, omne disciplinae genus accommodatissimum atque adeo necessarium, graecarum nempe litterarum cognitionem. Je vois que mes chers Orléanais, depuis de nombreuses années, se consacrent avec bonheur à diverses sciences. Toutefois je constate avec peine qu'une chose leur manque, qui est propre à toute culture, à toute connaissance, à toute instruction, c'est la connaissance des lettres grecques.

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