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Mardi 18 septembre 2018

MARTINE WATRELOT

GEORGE SAND PIONNIÈRE DE L'ÉCOLOGIE MODERNE


 

MARTINE WATRELOT

Martine Watrelot, conférencière, a été chargée d'études et de recherches à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon. Auteur d'une thèse, Le Rabot et la Plume, portant sur les échanges culturels entre littérature des Compagnons du Tour de France et littérature des grands auteurs romantiques, elle a organisé plusieurs colloques internationaux et publié plusieurs articles relatifs à George Sand ou à la relation entre Histoire et littérature(s). Organisatrice en octobre 2016 du colloque international "George Sand et les sciences de la Vie et de la Terre", assorti d'une exposition au Muséum d'Histoire naturelle de Bourges, elle dirige la publication, en cours, des actes de ce colloque. Elle y a notamment publié la correspondance entre Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et George Sand. En tant qu'administratrice de l'association "Les amis de George Sand" elle donne régulièrement des conférences relatives à l'oeuvre et l'action de George Sand. En octobre 2017, lors du Festival international des écrits de femme, "Savantes et pionnières" à Saint-Sauveur-en-Puisaye, elle a montré l'avant-gardisme de George Sand en matière d'écologie moderne.

Voir sur internet un exposé de Martine Watrelot sur "George Sand pionnière de l'écologie moderne":

https://www.youtube.com/watch?v=WPmcx1H_qvc&feature=youtu.be

De fait, George Sand a toujours été passionnée par les sciences naturelles, "l'histoire naturelle", comme on disait alors. Tout d'abord férue de botanique, elle a ensuite développé un intérêt pour l'entomologie, grâce, notamment, à son fils Maurice, grand connaisseur des papillons. Puis ce sont la géologie et la minéralogie qui ont attisé sa curiosité.

Très tôt, George Sand s'est inquiétée de la disparition possible de certaines espèces végétales et elle a donc prêché pour la conservation de l'environnement végétal dans son ensemble, y compris les "mauvaises herbe" des talus. Elle a compris que cela permettrait de garder des types primitifs et l'environnement dans lequel ils sont apparus.

Elle a accueilli avec sympathie, en 1872, une pétition des artistes qui s'indignaient des projets de coupes de bois dans la forêt de Fontainebleau, après l'interruption imposée par la guerre.

Elle a prouvé de ce fait qu'elle avait déjà conscience des interactions qui existent au sein d'un environnement, où la destruction d'un élément a des répercussions sur tous les autres et peut constituer une menace pour les générations futures et pour l'humanité même.

Mme Watrelot va donc montrer qu'on peut effectivement situer George Sand parmi les initiateurs des problématiques écologiques d'aujourd'hui, comme le fait Serge Audier, maître de conférences à la Sorbonne, dans son ouvrage publié l'an dernier, La société écologique et ses ennemis, pour une histoire alternative de l'émancipation.

 


GEORGE SAND ET LES SCIENCES DE LA NATURE

notes prises d'après la communication de Martine Watrelot, George Sand pionnière de l'écologie moderne,
au 6e festival international des écrits de femmes, Savantes et Pionnières,
Saint-Sauveur-en-Puisaye, 14-15 octobre 2017


George Sand n'a été intéressée ni par les mathématiques ni par la physique. Mais elle été toujours passionnée par les sciences naturelles, "l'histoire naturelle", comme on disait alors. Tout d'abord férue de botanique, elle a ensuite développé un intérêt pour l'entomologie, grâce, notamment, à son fils Maurice, grand connaisseur des papillons. C'est ensuite la géologie et la minéralogie qui ont attisé sa curiosité. Suite à plusieurs voyages en Auvergne, à la fin des années 1860, elle s'est mise à collectionner les pierres.

George Sand concevait la science comme "une route qui mène du connu à l'inconnu et ce sont les savants qui ouvrent la route". Dans une lettre envoyée à son éditeur François Buloz en 1870, elle parle de la science comme "clé pour la compréhension du monde et de la vie".

D'OÙ GEORGE SAND TENAIT-ELLE SES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES ?

1- De ses lectures. George Sand dispose, en tant que petite-fille d'une aristocrate des Lumières, d'une bibliothèque richement fournie, que ce soit en encyclopédies ou en textes divers. Elle connaît de Jean-Jacques Rousseau les huit Lettres sur la botanique, par lesquelles le philosophe fournit des arguments à Mme de Lessert qui souhaite donner à sa fille Madelon le goût de la botanique. Elle connaît Paul et Virginie, roman dans lequel Bernardin de Saint-Pierre veut recenser les espèces florales d'une île lointaine qui appartient à l'archipel des Mascareignes, l'île Maurice.

2- De son ami Jules Néraud. Celui-ci, vivant à La Châtre, était un botaniste passionné par les études de la nature; il avait voyagé à Madagascar et à l'île Bourbon (La Réunion).

3- De son enfance de "sauvageonne" à Nohant. C'est là qu'elle s'est formée au contact direct de la nature, avec laquelle elle eut une relation quasi fusionnelle.

4- De sa qualité de propriétaire terrienne. Possédant 224 hectares de terre (soit la moitié des terres de la commune de Nohant), elle devait forcément s'intéresser aux problèmes de la culture.

5- De son goût pour les promenades et les excursions. Elle en profitait pour ramasser des cailloux et surtout pour herboriser avec tout le matériel nécessaire.

5- De sa volonté de toujours parfaire ses connaissances dans ce domaine. Elle fréquente le Museum d'Histoire Naturelle de Paris; elle suit les cours de Frédéric Cuvier; elle correspond pendant quatre ans avec Geoffroy de Saint-Hilaire. De cette formation elle a tiré une sorte de philosophie de la nature et aussi une sagesse de vie.

GEORGE SAND AVAIT UNE ÂME DE CHERCHEUSE

George Sand a surtout constitué une riche collection d'herbiers, pour lesquels elle a mis au point des méthodes de conservation des plantes fragiles, en particulier les algues. Avec l'intention de convertir sa fille Solange, elle lui écrit : "La nature ne classe pas, mais elle est classifiable. Elle suit une ligne d'invention que nous pouvons constater et qui est d'une admirable logique dans sa fécondité toujours originale […] Apprendre la vocabulaire descriptif et l'appliquer aux parties de la plante qu'on a sous les yeux, tout est là. Une fois en possession de ces éléments, on ouvre la clé qui se trouve au commencement de tous les ouvrages, on examine à la loupe si la plante est petite et, en dix minutes, on trouve son nom, son habitat et ses habitudes. Seulement il faut, autant que possible, l'avoir entière, racines, fleurs et fruits. Si tu veux essayer, la flore de Decaisne et Lamaout est très commode pour la France, l'Europe et les exotiques." (Lettre à sa fille Solange, novembre 1871)

Ses herbiers sont accompagnées de planches aquarellées d'une grande précision.

Elle a collectionné les papillons, dont son fils devait devenir spécialiste (c'est elle qui écrit la préface au Monde des papillons de Maurice Sand). Maurice Sand est également l'auteur en 1879 d'un Catalogue raisonné des lépidoptères du Berry et de l'Auvergne, dans la préface duquel il écrit, reprenant une idée de sa mère : "Quand j'ai commencé à m'intéresser à cette branche de l'entomologie, je ne croyais pas, mon cher collègue, que la chasse aux chenilles me conduirait fatalement à l'étude de la botanique et que celle de la botanique me mènerait tout droit à celle de la géologie et de la climatologie, mais tout se tient et s'enchaîne dans l'univers."

Elle a fait un recensement ds fossiles de Nohant et une collection de minéraux (en particulier dans la vallée de la Creuse). Pour améliorer ses connaissances en la matière, elle a beaucoup échangé avec Léon Brothier, un ingénieur polytechnicien, travaillant dans la sidérurgie à Montluçon, et qui était spécialiste en géologie (il est l'auteur d'une Histoire de la terre, 1860)..

Voulant participer à la recherche scientique elle s'est souciée de signaler des migrations d'espèces, végétales ou autres. Par exemple elle a attiré l'attention sur une espèce de papillons, une noctuelle, qui ne devait pas se trouver dans la vallée de la Creuse.

SES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES DANS LES OEUVRES DE GEORGE SAND

Malgré son haut niveau de compétence, elle n'a jamais contribué à alimenter des sociétés savantes de ses découvertes. Mais la science est très présente dans ses écrits, surtout la botanique (elle aime citer le nom des fleurs pour en faire sentir la valeur poétique).

"L'information scientifique de Sand, impressionnante, ne prend pas toujours la forme de leçons proprement dites: elle alimente des visions, elle est source d'émerveillement devant les richesses et les variétés du monde. Le lecteur, moins savant en cette matière, prend facilement pour du fantastique ce qui n'est que du réel." (Anna Szabò, George Sand, Entrées d'une œuvre, 2010, p.182).

On remarque que, dans ses romans, les descriptions de paysages accordent une grande importance à l'eau et au couvert végétal.

C'est à un court texte, Ce que dit le ruisseau (dans Laura - Voyages et impressions, 1865), qu'elle confie l'idée qu'elle a d'une unité du monde physique.

"Oui, l'immuable vrai, c'est l'incoercible mouvement, c'est l'éternelle mutation progressive des êtres et des germes qui les contiennent, germes répandus partout et que nous appelons des choses, faute d'un nom qui caractérise leurs fonctions multiples et indiscernables. Et ce ruisseau n'est pas seulement une veine dans le grand système physiologique de la terre, il est aussi une veine dans le système de toute l'animalité terrestre. Qui sait par quelle série de transformations il a passé depuis le jour où, émanation gazeuse du monde primitif, il est monté et descendu, remonté et redescendu, par d'innombrables voyages, de la terre au ciel et du ciel à la terre, pour occuper enfin cette petite place où je le vois ? Ruisseau qui fus nuage, qui nous dira tout ce que tu as fécondé dans ta vie errante ? […] Et le ruisseau répondit : "Je suis ici et je suis ailleurs. Je féconde ce qui vit sous tes pieds, et je suis fécondé moi-même à toute heure en remontant dans le libre domaine de l'air. Mon évaporation est comme une sueur de vie qui se répand sur tout ce qu'elle touche et qui se reforme en nuage pour courir encore sur la cime des grands chênes. Je ne puis dire où je vais et où je ne vais pas, soit que je retourne au ciel, soit que, perdu dans les embrassements de la belle rivière, j'aille me dilater dans le bassin des grandes mers. […] Petit courant, je suis une des manifestations particulières du grand fluide vital ; petite vapeur, je suis aussi vivant et aussi nécessaire que le grand fleuve et le grand océan, et que le grand troupeau des nuées qui accompagne et revêt la terre dans son voyage à travers l'infini. Et le ruisseau, dont j'avais traduit le langage, me fit connaître que je ne l'avais pas fait mentir, car j'entendis qu'il disait distinctement, comme un résumé de mes hypothèses : Toujours, toujours partout, dans tout, pour tout, toujours !"

GEORGE SAND POUR UNE GÉOGRAPHIE BOTANIQUE

Elle a adhéré à l'idée d'une géographie botanique, une géographie tenant compte non pas des dénominations et délimitations administratives, non pas du relief, de la nature du sol, mais de l'eau et du couvert végétal. C'est pourquoi elle a nommé son coin de Berry "la Vallée Noire", ce qu'elle a voulu justifier, après un examen raisonné, en démontrant que cette Vallée Noire n'existe pas que dans [sa] cervelle, mais qu'elle existe, distincte de toutes les régions environnantes, et qu'elle mérite donc un nom propre. (texte La Vallée Noire).

Après elle, la géographie botanique se constituera en tant que science. On lit, dans un article de Charles Flahault en 1899 : "La géographie botanique écologique recherche comment les conditions du milieu température lumière, nutrtion, humidité etc déterminent les formes et la physionomie des associations végétales ; elle démêle les causes qui permettent le groupement des végétaux par stations distinctes." (Charles Flahault, "La géographie des plantes avec la physiologie pour base", dans Annales de Géographie, tome 8, n°39, 1899, pp. 193-206, note de la p. 194).

L'ÉCOLOGIE COMME PRÉSERVATION DE LA NATURE

Très tôt, George Sand s'est inquiétée de la disparition possible de certaines espèces végétales. Elle a vu que Alexander von Humboldt (1769-1859), considéré comme le fondateur de la géographie botanique, alertait sur la raréfaction de certaines espèces dans les Mascareignes (Tableaux de la nature ou Considérations sur les déserts, sur la physionomie des végétaux et sur les caractères, 2 vol., Paris, 1808).

Elle prêche donc pour la conservation de l'environnement végétal dans son ensemble, y compris les "mauvaises herbe" des talus. Elle a compris que cela permettrait de garder des types primitifs et l'environnement dans lequel ils sont apparus.

En médecine, elle essaie de réintroduire les préparations pharmaceutiques à base d'herbes, sauvant ainsi un savoir traditionnel qui tend à disparaître.

Elle ne méconnaît pas la beauté des usines modernes ("Au milieu des flammes de la houillère embrasée, j'ai vu des usines magnifiques, magiques, fantastiques, la nuit surtout." Agendas de GS, vol. 2, 12 juillet 1860). Mais elle s'inquiète de l'utilisation qu'on y fait de l'eau, ce patrimoine naturel.

Elle a accueilli avec sympathie, en 1872, une pétition des artistes qui s'indignaient des projets de coupes de bois dans la forêt de Fontainebelau après l'interruption imposée par la guerre. Mais l'argument selon lequel il faut conserver cette forêt à l'admiration des artistes et des touristes lui paraît insuffisant. Dans une réflexion à la fois écologique et politique, elle montre qu'elle a conscience des interactions au sein d'un environnement où la destruction d'un élément a des répercussions sur tous les autres, et peut constituer une menace pour les générations futures et pour l'humanité même. "Dire 'Après nous la fin du monde!' c'est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l'homme puisse proférer, c'est la formule de sa démission d'homme, car c'est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes des autres." (texte publié dans dans Impressions et Souvenirs)

A ce titre, on peut situer George Sand parmi les initiateurs des problématiques écologiques d'aujourd'hui, comme le fait Serge Audier dans son ouvrage récent : La société écologique et ses ennemis, pour une histoire alternative de l'émancipation (éditions La Découverte, 2017).


En octobre 2016, un COLLOQUE s'est tenu à Bourges sur le thème "George Sand et les sciences de la vie et de la terre", en appui d'une exposition temporaire au Museum de Bourges, "George Sand et l'histoire naturelle".

Parmi les communications, on peut retenir :
• Sciences naturelles et imaginaire des Journaux de voyage en Auvergne (1827, 1859) à Jean de la Roche (1859)
• George Sand et La Forêt de Fontainebleau : pour la défense non d'un paysage muséifié, mais d'un bien commun
• Le merveilleux savoir des choses de la nature dans les Contes d'une grand-mère
• La culture scientifique de George Sand
• George Sand et les théories françaises de l'Évolution
• George Sand sur les pas de Darwin : assentiment, résistances et accommodements
• Lettres d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire à George Sand (par Martine Watrelot)
• "La beauté des pierres". George Sand et Léon Brothier, le géologue philosophe (par Michelle Perrot)
• George Sand et les oiseaux
Laura, Voyage dans le cristal, ou la science au service de la fiction
• Crystallography and Social Vision in George Sand's novel Laura Voyage dans le cristal and Teverino
Les Contes d'une grand-mère, des écofictions avant la lettre ?


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