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Jeudi 14 mars 2019

en partenariat avec le Rectorat d'Orléans-Tours

Pascal CHARVET
inspecteur général honoraire

LES LANGUES ANCIENNES, UN AVENIR À CONSTRUIRE


 

Cette conférence sera suivie d'un débat auquel participeront Pierre-Alain CALTOT, maître de conférence de latin à l'Université d'Orléans, Hugo JAMBU et Anne-Marie PESLHERBE-LIGNEAU, tous deux IA-IPR de Lettres.

?Pascal Charvet et David Bauduin ont été chargés par le ministre Jean-Michel Blanquer d'élaborer un rapport sur la valorisation des langues et cultures de l'Antiquité. Ce rapport a été publié sous le titre Les Humanités au cœur de l'école.

 


LES HUMANITÉS AU CŒUR DE L'ÉCOLE
Rapport sur la valorisation des langues et cultures de l'Antiquité

par Pascal Charvet et David Bauduin

AVANT-PROPOS, par Pascal CHARVET

L'esprit de la mission de Valorisation des langues et cultures de l'Antiquité n'est pas de privilégier une discipline pour elle-même, mais d'ancrer une formation générale et fondamentale à la langue française ainsi qu'à la culture actuelle, avec l'objectif d'assurer une meilleure maîtrise des outils de développement personnel et civique des élèves.

Nous partageons la conviction que les Humanités, dont les langues et cultures de l'Antiquité sont un des piliers essentiels, ne constituent ni une discipline caduque, ni une pédagogie surannée, ni un apanage de l'élite, mais donnent les clés d'une formation et d'un accomplissement intellectuels. C'est sur elles que s'est fondée l'École de la République, non par un goût antiquaire des pédagogues des siècles passés, mais parce qu'elles sont une initiation à la réflexion et à l'acquisition des outils qui permettent à cette dernière de se développer et de s'exprimer. Cette formation de base, dont ce rapport vise à redéfinir les objectifs et le sens dans le contexte actuel, ne tient pas les langues et cultures de l'Antiquité pour un ensemble de connaissances à acquérir, mais avant tout pour un instrument efficace, afin que les élèves comprennent et approfondissent leur relation à la langue, au savoir et au monde.

Nous donnons à cette ouverture de l'esprit le nom d'Humanités. Si, pour ma part et celle de David Bauduin qui m'a rejoint sur cette mission, nous nous exprimons en humanistes convaincus, nous sommes tout autant des hommes venus du théâtre, de la littérature, de la gestion aussi, et du monde de l'orientation et du numérique. Cette diversité des points de vue était une condition nécessaire pour mener l'analyse lucide et sans concession qui sera développée ici.

Comme le demande la mission que nous a confiée monsieur le ministre de l'Éducation nationale, ce rapport touche à des champs multiples : celui de l'apprentissage du lexique français par le prisme de l'étymologie, celui de l'enseignement du latin et du grec, celui des conditions dans lesquelles il se pratique, mais aussi le champ des concours et de la formation initiale et continue, ou encore celui du rayonnement de la culture antique dans les évènements, les voyages et les rencontres, jusqu'à la création d'une Maison numérique des Humanités. Il propose une piste nouvelle pour insuffler, depuis le primaire et jusqu'à la formation des enseignants, un élan intellectuel propre à développer chez les élèves conscience personnelle accrue, maîtrise linguistique mieux structurée, plus grande compréhension des enjeux sociétaux, et meilleure acclimatation au contexte contemporain de l'Europe et du monde.

Une formation humaniste pour l'avenir

Notre conviction est que l'approche par les langues et cultures de l'Antiquité, nourrie de toutes les réflexions et évolutions récentes, tant conceptuelles que techniques, peut permettre de consolider sinon refondre une formation générale impliquant savoir, savoirfaire et savoir-être. La culture antique, étendue sur plus de 2 000 ans jusqu'à la Renaissance, s'est principalement développée dans les deux langues majeures de notre construction historique et intellectuelle européenne, le latin et le grec : elle est le socle de notre modernité, la source même de notre présent. Avec des ambitions ajustées à chaque étape de la progression de l'élève, elle offre les clés de compréhension de la langue et de la pensée. Par le latin et le grec, termes solidaires, à entendre dans leur acception large intégrant toutes les productions culturelles de cette civilisation, les élèves ont les moyens d'accéder aux raisons et à la formation historique de notre modernité et de notre langue.

Par la distance nécessaire propre à toute activité intellectuelle qu'offre cette civilisation à la fois proche et différente de la nôtre, les élèves peuvent aussi acquérir un esprit critique sur la notion même de culture ainsi qu'une ouverture sur les variables culturelles. Grâce à cet esprit critique, ils sont en mesure de saisir et d'accepter à la fois l'évolution et la diversité, ou la mixité, de toute culture. Car il va sans dire que chaque culture est constituée par des systèmes de valeurs et des orientations composites, hétérogènes, et néanmoins co-existantes : aussi bien dans le temps que dans l'espace méditerranéen, la culture antique est à la fois une forme identifiable et une mosaïque. Notre culture contemporaine, qui s'exprime à diverses échelles, depuis le niveau local le plus réduit jusqu'au niveau global et mondial, offre aussi une richesse, des disparités et des décalages qui ne sont pas sans rappeler aujourd'hui l'identité complexe de l'empire romain.

Enjeux et méthodes de cette mission

L'enjeu de cette mission est bien de structurer un enseignement nouveau, qui permette d'articuler en profondeur les objectifs de formation à une maîtrise de la langue et de la culture françaises, à une conscience critique et anthropologique sur la diversité et les identités culturelles, et à une intégration réfléchie au cadre de vie et de développement professionnel et personnel dans le monde contemporain.

La méthode qui a permis ce rapport a consisté, à partir du diagnostic que permettent les données officielles les plus récentes et complètes sur la situation des langues anciennes, d'abord en Europe, puis dans notre école secondaire, tant du côté des élèves que de celui des professeurs ; à s'inspirer des très nombreux développements techniques et innovations pédagogiques dans cette discipline qui a été, dans de nombreux domaines, en pointe et très entreprenante, en raison notamment de la pression sociale et éducative à laquelle elle est soumise depuis plusieurs décennies ; à s'appuyer sur l'expertise de scientifiques et de nombreux pédagogues motivés et aux compétences complémentaires pour éclairer ces données ; à proposer une réflexion profonde sur la répartition des objectifs selon les niveaux et la cohérence d'ensemble de cette formation essentielle aux humanités ; enfin, au fil de nos analyses, à formuler nos préconisations.

Un nouvel élan culturel à encourager

Durant les quatre dernières années où, notamment en 2015, l'on a assisté à la transformation des langues et cultures de l'Antiquité en enseignement de complément, ces disciplines qui connaissaient jusqu'alors une érosion lente des effectifs, ont chuté de manière spectaculaire pour finir par tomber au chiffre de 413 964 collégiens en 2016. À la rentrée de septembre 2017, à la suite de l'arrêté pris le 16 juin, reconférant leur statut disciplinaire au latin et au grec, les effectifs des élèves en collège se sont accrus de près de 5,8 % jusqu'à 438 067 élèves. Cette nouvelle demande des familles et des élèves, qui ont pour certains pris conscience lors de la crise de 2015-2016 de l'importance de cet enseignement, encourage à donner toutes ses chances à ce nouvel élan culturel que cette mission initie elle aussi : nous sommes prêts, à mettre tous les moyens en oeuvre pour y parvenir.

Il ne s'agit pas ici seulement de mettre en place une formation adaptée et enrichissante, il nous faut aussi convaincre tous les acteurs clés du système éducatif : les élèves, les enseignants, les directeurs d'école, les principaux et les proviseurs, mais aussi les familles des élèves ainsi que l'ensemble de la société civile. Nous devons donc servir le projet par un rapport adressé à tous et mettre en oeuvre une communication claire et engageante sur sa vocation et son intérêt. Cette vocation profonde correspond à l'engagement affirmé dans la lettre de mission que nous a adressée Jean-Michel Blanquer le 5 septembre 2017 : « Mené dans une perspective humaniste et innovante, cet enseignement doit pouvoir pleinement répondre à sa vocation d'initiation à la réflexion culturelle et aux sciences humaines. » Le travail conduit depuis septembre et la définition des actions à mener ont suivi cette orientation et intégré plusieurs considérations.

Une voie d'intégration et d'éveil aux enjeux d'aujourd'hui

Il est avant tout nécessaire d'abandonner une stricte logique de spécialisation si l'on veut faire des études humanistes un socle de compréhension et de meilleure maîtrise du cadre social, un lieu d'émergence d'une nouvelle organisation du savoir culturel qui puisse favoriser une éducation pleinement civique aux règles de vie collective dans notre société policée, un espace ouvert pour réfléchir à ce que signifient la participation à la culture et l'identité culturelle. L'intégration est une finalité de l'éducation et sa cible ne se limite pas aux populations marginales ou aux nouveaux arrivants mais comprend tous les élèves et futurs citoyens. La culture humaniste doit être conçue comme cette voie d'intégration et d'éveil aux enjeux culturels du pays. Parce qu'il est à la fois différent et interne à notre culture, ce modèle offre la juste distance critique pour le développement d'un esprit libre. Mais on ne forgera pas cet esprit libre, humaniste et critique, sans se débarrasser dans notre pays des préjugés idéologiques et des poncifs encore attachés à une représentation élitiste des langues et cultures de l'Antiquité : ce sont eux qui génèrent chez bon nombre d'élèves et de parents le sentiment que ce n'est pas pour eux, produisant ainsi insidieusement une double exclusion sociale et intellectuelle.

Dépasser une conception clivée de la langue et de la culture

Il faut considérer les langues et cultures antiques comme un foyer qui façonne notre langue et notre culture en constituant un modèle d'intelligibilité pour notre modernité et un facteur crucial d'intégration. La langue, c'est-à-dire à la fois le système linguistique et les productions langagières, n'est pas seulement un des éléments d'une culture : elle est aussi l'instrument majeur de sa construction et d'une réflexion critique sur cette culture.

Il faut rompre définitivement avec une conception clivée de la tradition classique qui sépare les questions de langue et les enjeux de civilisation, la littérature et l'histoire ; il faut dénoncer les dangers d'une approche strictement linguistique ou littéraire, voire formaliste, qui envisage la langue pour elle-même, en s'attachant seulement à la structure formelle et à l'oeuvre esthétique, hors de son contexte historique et de ses représentations particulières, comme ceux d'une ambition minimaliste qui se contenterait de vagues références civilisationnelles. Le français, comme le latin et le grec, a pâti de ces dérives qui ont laissé des traces profondes dans notre enseignement. Comme nous le signale l'enquête PIRLS 2017 (1), les élèves français ne comprennent plus guère ce qu'ils lisent, la France étant devenue en ce domaine la lanterne rouge de l'Europe. Il est temps pour nous de repenser comme un ensemble lié ce qui a été illégitimement scindé au risque souvent de vider l'enseignement, les théories et les pratiques, l'art et la langue de leur intérêt pour les élèves.

Un espace privilégié où peut encore s'enseigner la grammaire

Ainsi donc, si le latin et le grec peuvent construire une formation pleine à la compréhension culturelle, c'est à condition de prendre l'unité linguistique et culturelle prolongée comme un tout organique. Cela étant, l'apprentissage de la langue exige une démarche spécifique et il ne s'agit pas de le dénaturer. On sait en effet que les classes de langues et cultures de l'Antiquité sont restées des espaces privilégiés où peut encore s'enseigner la grammaire de manière analytique et maîtrisée. Tous les enseignants de langues anciennes et leurs élèves s'accordent à dire que c'est l'étude de la grammaire latine ou grecque qui leur donne la réelle compréhension de la structure de la langue française et du discours. L'apprentissage méthodique de ces langues, qui insiste sur la morphologie et la morphogénèse du lexique, l'identification nécessaire des fonctions pour la compréhension des phrases, et la valeur sémantique et justifiée des articulations syntaxiques, font de l'étude des langues dites anciennes une école de rigueur et de liberté de la parole, une authentique voie d'émancipation intellectuelle. D'autres langues anciennes ou vivantes, d'Asie ou de l'Orient, peuvent certes contribuer tout autant à cette émancipation, mais le latin et le grec offrent un intérêt particulier : ils constituent les fondements de notre culture européenne.

L'ancrage dans un socle commun, européen et méditerranéen

Il ne s'agit pas de conduire une stratégie de défense de l'une de ces deux langues solidaires de la culture humaniste en sacrifiant l'autre, ou en renonçant à une approche large de cette culture, mais de poursuivre la logique de la révolution engagée par les langues et cultures de l'Antiquité, de déployer le potentiel éducatif et pour ainsi dire initiatique de cet ensemble exemplaire. Il permet de motiver et d'ancrer un socle commun européen et méditerranéen. Car la culture ne se définit pas par les limites d'une identité nationale mais par ses interactions à divers degrés avec des formes d'altérité. La construction européenne, dans ses plus nobles aspirations, s'est fondée sur l'idée d'une communauté de valeurs, d'inspirations et d'histoire – sachant que les conflits qui l'ont marquée sont aussi la preuve d'une confrontation attentive et suivie. Ce ciment qui unit les pays européens et fonde leur communauté s'étend, culturellement, aux pays de la Méditerranée, notre mer commune, lieu de rencontre et d'échange continu et fécond, qui a défini jadis le vrai coeur de l'empire romain.

La connaissance de soi pour la compréhension des autres

Toutes les autres cultures, que ce soit celles de la Chine, de l'Afrique ou de l'Inde, ou celle du monde musulman, entretiennent, comme nous, un rapport actif et nouveau avec leur passé antique. C'est pourquoi la connaissance de notre propre culture, comme langue, littérature et histoire, est le préalable à la fois nécessaire et le plus efficace pour nous ouvrir à ces mondes à la fois proches et différents. Comme l'a clairement analysé Claude Lévi-Strauss, le relativisme devient un danger mortel, non pas lorsqu'une culture s'ouvre aux autres modèles culturels, mais lorsqu'elle n'a plus la connaissance minimale d'elle-même, celle qui lui permet précisément de reconnaître et d'accueillir l'altérité comme telle. Individuellement, nos valeurs de tolérance, de laïcité, d'échange interculturel sont vouées à n'être que des fictions si elles ne s'ancrent pas dans la connaissance de soi. Et cette connaissance passe nécessairement par une assimilation culturelle qui est un objectif essentiel pour l'éducation scolaire.

Penser ensemble lexique et culture

Le rôle particulier de l'étude des langues antiques doit être envisagé dans ce cadre. S'agissant de langues de culture, et non de communication orale, il n'y a aucune justification théorique à dissocier le latin et le grec, fondus dans notre langue et notre héritage. L'approche progressive, d'abord essentiellement par le lexique, que nous préconiserons dans ce rapport, permet de familiariser les élèves, sans les effrayer, à ce monde repère dont l'horizon est notre modernité, et qui ouvre à l'interdisciplinarité puisqu'il implique langue, histoire, anthropologie, ainsi que les fondements et les outils formels des sciences (mathématiques, physique, biologie, astronomie, etc.). On sait que 80 % des mots français tirent leur origine du latin ou du grec : il ne s'agit pas seulement d'un héritage lexical, mais d'un héritage conceptuel, qui forme la pensée et les représentations du monde. L'évolution sémantique de ces termes dont l'étude est stimulante, voire nécessaire dès le primaire, traduit aussi et exprime nettement les évolutions culturelles.

Une vision à partager avec les acteurs de la formation initiale et continue

Ces quelques remarques préliminaires montrent que le chantier engagé nécessite une transformation du regard porté sur les langues et cultures de l'Antiquité, à la hauteur du renouvellement profond que vise ce projet dans la conception de la place de la culture humaniste, non seulement dans ses contenus et dans sa forme, mais aussi dans son rôle éducatif aujourd'hui. LCA, c'est aussi Lire, Comprendre, Apprendre à travers des modèles fondateurs, ce qui construit la culture moderne. Il s'agit donc d'entraîner les acteurs de la formation initiale et continue dans cette nouvelle vision, de leur donner les moyens et l'envie de l'adopter. Notre rapport vise à manifester et à expliquer, tant sur le plan théorique que pratique, les enjeux de cette vision et les modalités de sa mise en oeuvre. Programme synthétique et pragmatique, il associe à des mises au point, à des tableaux chiffrés et à des comparaisons, des modèles, des outils de visualisation efficace ; il articule constats et préconisations explicitées et illustrées.

Pascal Charvet

(1) Le rapport issu de l'enquête du Programme international de recherche en lecture scolaire en CM1 (Pirls), portant sur plus de 319 000 élèves en 2016, montre que les compétences en lecture et compréhension des élèves français en classe de CM1 sont nettement en baisse par rapport au début des années 2000. La France y est classée avant-dernière en Europe...


PLAN DU RAPPORT :

Chapitre 1 — Les Humanités : Quelle place pour la France en Europe ?
Chapitre 2 — En France, des effectifs en baisse
Chapitre 3 — Forte demande des familles, offre limitée
Chapitre 4 — Repenser le recrutement et la formation des professeurs de lettres classiques
Chapitre 5 — Pour en finir avec les stéréotypes
Chapitre 6 — Quel enseignement des langues et cultures de l'Antiquité
Chapitre 7 — Pour le lexique, le théâtre et la Culture humaniste
Chapitre 8 — Voyages, projets créatifs et événements festifs
Chapitre 9 — Odysseum, la maison numérique des Humanités

 


Peuvent être consultés sur internet :

• LA CIRCULAIRE MINISTÉRIELLE parue dans le Bulletin officiel de l'Education Nationale n°4 du 25 janvier 2018
intitulée : MISE EN ŒUVRE DE L'ENSEIGNEMENT FACULTATIF DE LANGUES ET CULTURES DE L'ANTIQUITÉ

http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=125517

LE RAPPORT LES HUMANITÉS AU CŒUR DE L'ÉCOLE

http://cache.media.education.gouv.fr/file/Racine/49/4/Rapport_les_humanites_au_coeur_de_l_ecole_888494.pdf