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Dimanche 9 juin 1996

Excursion littéraire :

Le Gâtinais littéraire et artistique (2)

Excursions littéraires
 

Cette excursion était à la fois un complément et une variante de celle de l’an dernier — le long de la vallée du Loing. Le président Alain Malissard en a assuré la conduite, assisté, comme de coutume, par les membres du Bureau. Ce fut aussi une promenade à travers les siècles, puisque les trois centres d’intérêt étaient l’Antiquité gallo-romaine (avec Montbouy et Sceaux), le Moyen Age (avec Ferrières) et le XIXe siècle (autour du peintre Girodet et du sculpteur Triqueti, tous les deux de Montargis).

Sur le chemin de l’aller, aux Bordes, fut évoquée une aventure amoureuse du Prince des Poètes, Paul Fort, qui enleva, un soir d’hiver 1913, une toute jeune fille, qu’il avait surnommée «  Germaine Tourangelle » et qu’il épousa… 40 ans plus tard. A Lorris, on lut quelques extraits de la première partie du Roman de la Rose, faute de pouvoir en dire plus sur ce Guillaume, fils d’un Guillaume, sergent de la Forêt des Loges… En passant non loin de Presnoy, M. Marmin évoqua le personnage de Jean-Baptiste Louvet de Couvray, dont les Amours du Chevalier de Faublas trônent encore dans les bibliothèques entre Laclos et Rousseau. Les budistes avaient quelque peu oublié que cet écrivain, qui connut une aventure romanesque exemplaire, joua un rôle politique à la Révolution et échappa de peu à l’échafaud.

Le premier arrêt se fit devant l’amphithéâtre de Chenevières à Montbouy ; M. Malissard y a parlé de la civitas des Senons — » in primis firma et magnae auctoritatis », selon les termes mêmes de César — et des ensembles ruraux comprenant souvent théâtre (et, dans ce cas, à la fois théâtre et arènes), établissement thermal autour d’un sanctuaire des eaux.

Rendez-vous fut donné ensuite à Montargis, dans le square du Musée, devant la statue du célèbre chien attaquant Macaire, l’assassin d’Aubry de Montdidier. A l’ombre du grand séquoia, M. Jean Nivet fit le point de la légende, née de plusieurs anecdotes, reprises à des époques différentes, illustrant un thème remontant à l’Antiquité. M. Richard, conservateur du Musée, nous attendait pour guider 1a visite, d’abord pour la partie consacrée au sculpteur Henri Triqueti, connu surtout pour les bas-reliefs de la Madeleine à Paris. Celui-ci avait conçu pour les Invalides une décoration en incrustation de marbres divers (ce qui porte le nom technique de tarsia) que nous avons découverte à notre grande satisfaction. La grande salle du Musée (d’un style très «  Napoléon III ») est consacrée au disciple de David, Girodet, dit Girodet-Trioson, du nom du médecin montargois qui l’adopta. Tout le monde se recueillit devant la deuxième version des Funérailles d’Atala, puis s’attarda dans la belle bibliothèque qui contient une véritable anthologie de la statuaire de la seconde moitié du XIXe siècle.

En sortant de la ville, Mme G. Dadou nous entretint d’une certaine Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe, née à Montargis en 1648, plus connue sous le nom de Madame Guyon, dont la piété fut universellement louée. On dit qu’elle enseigna «  le secret d’accueillir Dieu dans le silence de son coeur ». Son activité — qu’on assimila au quiétisme officiellement condamné — inquiéta une grand partie du clergé, et notamment Bossuet, lequel contribua à son incarcération.

Après un repas fort agréable à l’accueillant «  Relais du Miel » à Amilly, on nous mena devant le château du Pont à Saint-Hilaire-sur-Puiseaux. C’est là qu’Eugène Brieux, académicien célèbre en son temps (la «  Belle Epoque ») et un peu oublié de nos jours, écrivit quelques-unes de ses pièces à thèse ; l’une d’elle, Les Avariés, fit scandale au début du siècle, fut interdite pendant quatre ans et ne fut jouée que grâce à la ténacité d’Antoine, le créateur du «  Théâtre libre ».

La suite de l’itinéraire nous conduisit, par de petits chemins sinueux, dans la fraîche vallée de l’Ouanne jusqu’au château du Perthuis, sur la commune de Conflans, que nous a ouvert très aimablement son propriétaire, M. de Sartiges. Nous avons pu y contempler à loisir la cheminée, exécutée par Triqueti, dans le lieu même où il naquit le 24 octobre 1804.

L’étape suivante fut le joli bourg de Ferrières qui conserve, à défaut de l’abbaye du IXe siècle (laquelle fut un centre d’études de renommée européenne) le souvenir de son abbé le plus prestigieux, Loup Servat, dont Jean Nivet nous retraça la vie et la carrière. Outre ses Vies de saints et ses écrits théologiques, cet abbé a laissé une abondante correspondance, document précieux sur la vie monastique de l’époque carolingienne. Notre guide nous fit apprécier ce qui fait le caractère exceptionnel de l’abbatiale succédant à l’édifice primitif : la rotonde de la croisée et les vitraux Renaissance du chevet. Il nous aurait fallu encore plus de temps pour flâner dans l’église voisine de Notre-Dame-de-Bethléem, dans les jardins surplombant la Cléry et parmi les vieilles rues…

Sur la route du retour, M. André Lingois a rappelé le souvenir de Jacques Amyot, l’évêque d’Auxerre traducteur de Plutarque (il passa la fin de sa vie au château de Courtempierre qu’il acheta en 1585), puis celui de François Béroalde qui posséda, non loin de Courtempierre, le manoir de Verville, dont il ne reste aucune trace. Ce personnage (1558-1623), fils de l’historien et théologien protestant Mathieu Brouard dit Béroalde, fut un véritable Pic de la Mirandole. Il est resté dans l’histoire littéraire l’auteur d’un seul livre, Le Moyen de parvenir, connu par sa verve satirique, licencieuse et scatologique, ouvrage longtemps anonyme et parfois attribué à Rabelais.

Il restait à notre président de conclure en nous conduisant au dernier site, de nous ramener à la source, en l’occurrence à Aquis Segetae (autrement dit Sceaux-du-Gâtinais), le plus vaste sanctuaire de la région, où affluaient Senons, Carnutes, Lingons et Eduens venus en pèlerinage. En dépit de l’heure avancée, les responsables locaux du site avaient tenu à nous accueillir et à nous montrer l’ample bassin polylobé (où l’on a retrouvé de nombreux ex-voto), les restes d’un fanum, des thermes, des boutiques du vicus, ainsi que les traces d’un théâtre, touchants vestiges qu’ont admirés les budistes étonnés de la si grande richesse de ce petit pagus, qui faillit devenir à la Convention le département du Loing…