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Dimanche 1er juin 1986

Excursion littéraire :

en Ile-de-France

Excursions littéraires
 

Sous la conduite de M. Jean Nivet, la promenade nous a conduits au pays des Yvelines — Montfort-l'Amaury, Médan, La Roche-Guyon et Haute-Isle — avec des évocations de Hérédia, Paul Fort, Hugo, Zola, La Rochefoucauld, Lamartine, Mgr Dupanloup et Boileau.

La première halte, au sortir de la forêt de Rambouillet, fut devant la grille du château de Bourdonné, à Condé-sur-Vesgre, où José-Maria de Hérédia passa ses derniers jours, et termina son édition des Bucoliques d'André Chénier. M. Nivet nous lut les pages qu'Henri de Régnier a consacrées, dans Portraits et Souvenirs, à son beau-père. Il s'y éteignit le 2 octobre 1905, sur cette dernière plainte : « Que la vie est malheureusement courte pour un poète lyrique qui aime la beauté des choses… »

Par Gambais, à la lisière de la forêt, nous joignîmes la hameau des Haizettes. C'est là que, à la veille de la guerre de 14, vécurent heureux, « comme dans un paradis », Paul Fort et sa toute belle et jeune Germaine Tourangelle que, tout marié qu'il fût, notre Prince des Poètes avait proprement enlevée à son père Léo d'Orfer. Il revivra ce temps de bonheur dans quelques ballades françaises, dont nous furent lus de longs extraits comme celui-ci : « C'est au pays de l'Yveline qu'une chaumière attend nos coeurs. Muse, elle est là, petite et fine, rustaude mais quasi divine et d'harmonie et de blancheur? »

De là, nous gagnâmes Monfort-l'Amaury, dont la duchesse Anne de Bretagne fut comtesse, et qui conserve quelques hauts restes de ses deux châteaux et de ses modestes remparts. L'église proche recèle de splendides vitraux Renaissance, et nous errâmes longtemps dans les galeries du cimetière, qui inspirèrent les décors d'opéra de Robert le Diable. Cette charmante et pentue « petite cité féodale » a toujours attiré écrivains et artistes. Marcelle Tinayre a méticuleusement décrit Montfort dans La Maison du péché. La maison à tourelles du 9 de la rue de la Treille abrita successivement Jean-Antoine Roucher, l'auteur des Mois, et un certain Adolphe de Saint-Valry, qui y reçut le jeune Hugo en 1825, lequel ne put résister au juvénile désir de dédier une Ode aux ruines de Montfort-l'Amaury. Poème pompeux, pour ne pas dire pompier, où, s'abandonnant à un lyrisme incontinent, notre visionnaire national ne craint pas de proférer :

Au faîte des grands murs je m'élève parfois…
Jusqu'à l'aigle effrayé j'aime à lancer ma voix !

Au pied du château, sur une déclivité dominant le pavillon du « Belvédère » où habita et travailla Maurice Ravel, nous avons écouté le président Lionel Marmin parler des rapports du musicien avec le monde des lettres, en cette fin du XIXe siècle où jamais la communion entre la musique et la littérature ne fut plus étroite. En cet âge d'or de la Mélodie, Fauré, Duparc, Debussy, Reynaldo Hahn (l'ami de Proust) ne pouvaient entendre un poème sans brûler de la musicaliser? Et nous de regarder cette maison sans mystère où pourtant fut conçu le Boléro et dont Ravel avait fait réduire la hauteur des plafonds. Maison devenue Musée Ravel et dont Céleste Albaret, la gouvernante fameuse de Proust, fut un temps la gardienne. Ainsi s'entrelacent les vies et les arts?

Médan — qui doit son accent aigu à Zola — nous attendait. Après être passés devant le château où furent reçus Le Tasse, Ronsard et tous ceux de la Pléiade, et qu'habita Maurice Maeterlinck, nous atterrîmes devant la grosse maison de Zola, celle des célèbres « Soirées de Médan ». Maison qu'il a acquise et aménagée avec les droits d'auteur dont — après la noire période des débuts — Thérèse Raquin et L'Assommoir allaient libérer l'épanchement surabondant. Dominant la voie ferrée et la Seine toute proche, cette bâtisse s'ouvre sur un jardin dont une monstrueuse tête de Zola en pseudo-béton corrompt la verte simplicité. Truffée de protubérances, renflée de chapiteaux à blasons, semée de fleurs de lys, crevée d'énormes cheminées Renaissance, ponctuée du bleu délavé de décamètres carrés de carreaux de cuisine, cette demeure compose un incroyable bric-à-brac romantico-médiéval, bourgeonnant de bourgeoiseries, tapissé de « japonaiseries » qui effarait Flaubert et les Goncourt, et dont Mme Zola fut l'ordonnatrice vigilante. Maison-relique qui recèle les témoignages d'une vie vouée aux créations : livres, manuscrits, bustes, toiles, photographies prises et développées par le Maître — et encore longue-vue, fauteuil chantourné, chamarré d'armoiries flamboyantes, vitraux, cathèdres — avec soudain, émouvante, la table de travail et ses humaines traces d'usure : ce pauvre petit bureau de surnuméraire, sur lequel se sont superposées (Nulla dies sine linea) tant et tant de pages serrées. Dans le jardin, André Lingois évoqua, avec la bonhomie qu'on lui sait, le Médan des soirées, le va-et-vient des amis et des invités : Daudet, les Goncourt, Vallès, Maurice Roux, Cézanne, et le fameux groupe des Cinq : Céard, Hennique, Huysmans, Maupassant et Alexis, l'ami de toujours…

L'autoroute de Normandie, le long d'une Seine épaisse et lente, nous conduisit ensuite au château de La Roche-Guyon, qui adosse son asymétrie massive à une falaise de craie – château suscité par Charles le Chauve, assailli par les Normands, occupé par les Anglais, fréquenté par François Ier, puis par le Vert-Galant à la poursuite d'une irréductible belle? et qui devait finir propriété des La Rochefoucauld, puis des Rohan-Chabot. Jacques Boudet, après avoir rappelé les premiers hôtes illustres, nous parla de François VI de la Rochefoucauld, le Frondeur, l'auteur des Maximes dont la légende prétend qu'elles furent ici méditées et écrites. Formules célèbres entre toutes, où s'exprime une misanthropie lucide, d'un pessimisme qui trouve peut-être ses sources profondes dans les difficiles relations que le duc entretenait avec son fils François VII, qui avait ici élu résidence. C'est là que plus tard Mme d'Enville recevait ses philosophes : Choiseul, d'Alembert, Turgot, Condorcet… s'abandonnant parfois à des jeux mondains d'un goût douteux. Mais c'est le duc de Rohan qui, au début du XIXe, donna au château une physionomie des plus étranges. Il l'avait en effet transformé en un véritable séminaire, où il était de bon ton de faire retraite. On y officiait dans une chapelle compliquée, creusée dans la falaise, ornée à profusion, avec une pompe d'une religiosité toute romantique, que Chateaubriand moque dans ses Mémoires. C'est là qu'en 1819 Lamartine vint se purifier de son commerce avec Mme de Larche. Cette italienne ardente, mais inextinguible, avait vite épuisé notre élégiaque, lequel avouait « n'avoir pas une force vitale en harmonie avec le tempérament d'Italie ». Comme Voltaire, Lamartine n'aurait-il été qu'un « amant à la neige » ? Quoi qu'il en fût, il se répandit dans sa XXVIe Méditation en fluidités monocordes sur la « Semaine Sainte à La Roche-Guyon »? Le jeune abbé Félix Dupanloup, enfin, fut également un familier de ce château. Ces cérémonies sacrées au coeur du crétacé l’impressionnèrent fort et il s'y sentit « appelé à Dieu ».

Et notre voyage s'acheva au hameau de Haute-Isle, dont le cimetière donne sur une autre église troglodytique, creusée en son temps par Nicolas Dongois, neveu de Boileau, lequel venait s'y reposer des bruits de Paris. Il y écrivit son Epître VI à Lamoignon, dans laquelle il décrit justement ces lieux et ses occupations, en alexandrins d'un prosaïsme redoutable.