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Dimanche 2 juin 1985

Excursion littéraire :

en Gâtinais

Excursions littéraires
 

Gâtinaise et azurée, notre randonnée annuelle devait d'abord nous mener à Bondaroy. Le petit château-forteresse du XVIe nous offrit dans le matin la symétrie de ses basses géométries quadrangulaires, concrétion beauceronne s'il en fut, heureusement restaurée par M. Roland de la Taille, qui nous commenta son domaine en ses ancêtres avec un enjouement plein de rondeurs. Jean Nivet – délectable organisateur de cette sortie – y évoqua le souvenir de Jean de La Taille de Bondaroy, soldat et poète trop méconnu. Né en 1534, il délaisse vite le droit pour l'exercice poétique : poèmes de circonstance, deux tragédies (Saül le Furieux et La Famine), et une comédie (Les Corrivaux) : le tout en vers, très marqués par l'époque, mais non sans mérites. Auteur par ailleurs d'un Art de la Tragédie, c'est plutôt comme théoricien que comme créateur qu'il est mentionné dans les histoires littéraires. Nous furent lus quelques extraits (du genre : « J'aime, sur toute fleur déclose / A chanter l'honneur de la rose ») de celui qui disait savoir « Joindre Mars à Minerve aussi bien qu'à Vénus », et dont l'oeuvre porte le triple sceau de l'humour, de la sensibilité et de la satire (comme en eut à connaître telle Infante d'Espagne : « Si vous avez au cul la rage / Retournez en votre village »). Non dépourvu de courage civique, il se permet quelques conseils au Pouvoir dans une Remontrance pour le Roy et un Prince nécessaire des mieux venus. « Courtisan retiré » dans sa terre de Bondaroy, peu fortuné mais se félicitant d'être né gentilhomme, Beauceron, et surtout « homme et non pas femme » ( !), il versa dans l'astrologie et s'éteignit vers 1612…

Nous gagnâmes ensuite le château de Rouville, ancienne forteresse qui fit parler d'elle pendant la guerre de Cent Ans. Reconstruit en 1492 par Hector de Boissy, panetier de Charles VII (dont le fils Louis a sa pierre tombale dans la chapelle et dont une arrière-petite-fille devait épouser en 1575 notre Jean de La Taille) ; modifié sous la Révolution ; restauré par Viollet-le-Duc, cet ensemble flanqué de tours débonnaires domine une déclivité gracieusement romantique : rocs cernés de verdures ; oratoire pointu et cygnes lointains, dont la douce Essonne porte les rêveries?

Et le château de Malesherbes nous accueillit, dans son appareil de briques et de moellons et la fraîcheur de son abondance végétale. Nous en admirâmes la spatieuse ordonnance intérieure, la grange aux dîmes et ses charpentes, le colombier aux 7.200 pigeons et la chapelle où, à notre étonnement scandalisé, un gisant mâle (François de Balzac d'Entragues) tourne un dos définitif à une gisante (Jacqueline de Rohan) qui lui aurait été infidèle? Gisant dont la fille née d'une seconde union (Henriette d'Entragues) fut offerte à Henri IV contre 100.000 écus (et Sully de grogner : « Voilà une nuit bien payée »). A même l'herbe, Jacques Boudet, non sans quelque émotion communicative, nous retraça la vie de celui qui reste l'une de nos plus belles figures françaises ; de celui que l'ingrate Clio a injustement relégué sur un petit banc des bas-côtés de l'Histoire (pas la moindre mention de son nom dans les deux volumes des Hommes illustres de l'Orléanais, 1852) : Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1793). C'est en effet à ce haut magistrat, élève des Jésuites et botaniste distingué, qui fut Premier Président de la Cour des Aides, directeur général de la Librairie (donc grand ordonnateur de la censure) et membre des Trois Académies, c'est à cet homme que Diderot dut le sauvetage des premiers volumes de l'Encyclopédie et Rousseau l'exil salvateur à la faveur duquel il écrira son Emile. Par ailleurs auteur de Remontrances au Roy (dans lesquelles il ne craint pas de nommer « citoyens » ceux à qui il était de bon ton de donner du « sujet », ni de prôner une réunion urgente des Etats généraux) et de Mémoires sur les Juifs, les protestants et la liberté de la presse (qui témoignent d'une ouverture d'esprit et d'un courage exemplaires), c'est lui qui incitera Chateaubriand à entreprendre le voyage des Amériques — Chateaubriand dont le frère avait épousé l'une des petites-filles de Chrétien-Guillaume ; dont les neveux Louis et Christian furent cachés à la Révolution dans les communs du château ; et qui fera à plusieurs reprises grand cas de Malesherbes dans les Mémoires d'outre-tombe. Enfin, agi par sa seule conscience, Monsieur de Malesherbes se fera l'avocat de l'accusé Louis XVI, qu’il refusera toujours d'appeler Capet. Ce qui ne lui sera pas pardonné ; et la Terreur, dans sa période hagarde, enverra à la guillotine, avec les siens, celui qui avait pourtant si noblement oeuvre pour l'humanisation du vieux régime. Ainsi vécut et mourut cet « honnête homme » — titre à prendre ici dans la pleine et double acception du terme.

Après quoi, ce fut le saisissement : l'église Saint-Mathurin de Larchant, pressée de maisons basses, et dont la verticalité effondrée conjugue jusqu'au vertige la magie des ruines et la majesté du jaillissement de la pierre. Dédiée à Saint-Mathurin, grand exorciste devant la chrétienté, cette église devait connaître grand engouement. Lieu de pèlerinage où convergeaient « épileptiques, hystériques, lunatiques et femmes acariâtres » (ça devait faire du monde?), Larchant prit des proportions considérables, et devint une ville de foires et de fêtes. Notoriété devenue si grande qu'elle explique l'acharnement qu'en 1568 les calvinistes mirent à mutiler l'admirable édifice, dont il reste néanmoins quelques vestiges curieux (portail du Jugement dernier, chapiteaux porteurs de huit péchés capitaux?). C'est à Larchant que, grévistes de l'impôt, les barons du Hurepoix, si l'on en croit la Chanson des Saisines de Jean Bodel, se rassemblèrent avant d'aller à Aix protester auprès de Charlemagne.

Un propriétaire en forme de bon sauvage nous fit, avec une bonne grâce des plus civiles, les honneurs réservés du domaine de La Bouleaunière, dont la tendre topographie rappelle celle de Rouville. C'est là que Mme de Berny (« La Dilecta » de Balzac) séjourna et mourut. C'est là que son grand homme vint souvent travailler. Et c'est dans le proche Nemours qu'il devait situer Ursule Mirouet. Jean Nivet nous conta par le détail l'histoire de cette union que la différence d'âge (quand ils se connurent, Balzac avait 22 ans et Mme de Berny 40?) rendait périlleuse, mais dont les excès passionnels devaient alimenter pendant quatorze ans la plus enflammée des correspondances. Malgré la duchesse d'Abrantès, Zulma Carraud, la marquise de Castries, Maria de Fresnay, le comtesse Guidoboni-Visconti, Madame Marbouty travestie en garçon et Madame Hanska dite l'Etrangère ; malgré donc les affres de la jalousie qu'aggravaient encore celles de l'âge et de la maladie, Mme de Berny devait témoigner jusqu'à sa fin de son attachement indéfectible à celui dont elle attendit en vain, toutes lettres brûlées, la venue à son lit de mort ; à celui qui l'avait appelée « non pas la bien aimée mais la plus aimée », et qui lui avait dédié ce Lys dans la Vallée dont elle fut l'inspiratrice, et qui fut son dernier livre de chevet.

Dernière halte, au coeur de l'ancien pays du safran : Boynes, non loin de la maison natale de Louis Veuillot. Maître Bauchy et le président Marmin nous précisèrent la figure de ce fils de tonnelier (d'où cette répartie à un duc : « De qui, Monsieur, descendez-vous ? – Je monte d'un tonnelier »), autodidacte forcené, journaliste inépuisable (grand patron de « L'Univers »), converti indestructible et ultramontain inconditionnel. Indépendant et susceptible, de cruels deuils familiaux lui arrachèrent ce cri : « Les yeux qui n'ont pas pleuré ne voient rien ». Il ne faisait pas bon tomber sous la patte de ce pamphlétaire né, dont J.-J. Rousseau fut la bête noire (« Il est sale. Il est de cette nature de domestiques qui souillent les maisons ») et Mgr Dupanloup l'Adversaire à peu près permanent, objet d'une pugnacité toujours aux aguets (qu'il s'agît de la liberté de l'enseignement ou de l'infaillibilité pontificale). Et c'est lui qui plantera dans l'échine de Hugo les banderilles cocassement cacophoniques du fameux quatrain – que voici :

Où, ô Hugo, juchera-t-on ton nom ?
Justice enfin rendue que ne t'a-t-on ?
Quand donc au corps qu'académique on nomme
Grimperas-tu de roc en roc rare homme ?
Sur ce, nous rentrâmes.

Georges Dalgues