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Dimanche 3 juin 1984

Excursion littéraire :

Le Val de Loire orléanais

Excursions littéraires
 

Modeste dans son entreprise itinéraire, ligérienne dans son esprit et des plus éclectiques dans le choix de ses élus, notre randonnée annuelle, en ce mouillé dimanche 3 juin, allait nous mener d'Orléans à Avaray, de Jansénius à André Spire, via Gaston Couté, Villon, Condillac et quelques autres.

Ce fut d'abord l'émerveillement d'une découverte : celle du château de Voisins, à Saint-Ay, ravissante demeure particulière préservée, au coeur d'un petit paradis d'eaux et de verdures aux délicatesses de moquette. Jacques Boudet, de qui l'on sait le docte et disert enjouement, nous apprit qu'en ce lieu fut fondée en août 1215 une abbaye qui devint vite un centre important de réflexion religieuse et d'éveil à la vie spirituelle régionale. Disciplinairement rénovée par l'abbesse Louise de Berre après les méfaits de la guerre de Cent Ans, l'abbaye va être marquée du sceau janséniste par une certaine Madeleine Pezé, maîtresse des novices. Et autour de Voisins va se répandre et prospérer en profondeur la dure doctrine, même après la fermeture de l'abbaye en I778. Salut est alors adressé à un personnage singulier : Léonard Fournier, le jardinier de Voisins, né à Vouvray et venu à nous de Port-Royal, où ce « crucifié au monde » s'était fait remarquer par l'exaltation de son zèle et l'austérité de ses pratiques d'une piété spectaculaire. Il fut inhumé près de la grille (disparue) de l'église, où une épitaphe célébrait en latin ses très extrêmes vertus. Port-Royal fermé, Voisins en recueillit quelques religieuses dont l'ardeur janséniste inquiétera l'épiscopat orléanais. En 1766, une commission ordonne la suppression de l'abbaye et son annexion à Notre-Dame du Lieu de Romorantin. Un long procès s'ensuivit, avec extinction des motifs par extinction des religieuses, dont la dernière devait mourir en I777. Voisins avait duré six cents ans?

Les berges de Meung-sur-Loire nous attendaient, et la stèle de Gaston Couté, dont la tête de pierre pauvrement penchée porte une petite moustache courtoise qui lui enlève tout caractère anarchisant. (Et qu'eût pensé notre statufié devant cette commémoration à la « Môssieu Imbu » ?). Le président Marmin, infatigable manipulateur de références, d'anecdotes et de citations, évoqua sous la pluie la vie et l'oeuvre du « gâs qu'avait mal tourné ». Né à Beaugency le 23 septembre 1880, fils d’un meunier de Meung, le jeune Gaston ne paraît pas avoir beaucoup prisé l’école (bien que reçu à dix ans au certif) — cette école dont il écrira : « L'école est d'vant eux qui leu' bouch' le ch'min » ; cette école nourricière « de la race des brut's et des conscrits » ; mais cette école où il commence d'écrire ses premiers vers, avant que de poursuivre au cours complémentaire de Beaugency et au lycée Pothier. Vers chlorotiques, de tonalité verlainienne, qui ne laissent en rien présager les invectives patoisantes qui feront de lui le rival d'Aristide Bruant et de Jehan Rictus — et sa petite gloire posthume. Car il est monté à Paris, où il se manifeste comme conteur, chroniqueur, dessinateur (à la Barricade), prônant avec Hervé « la guerre sociale », nourrissant de sa révolte profonde un lyrisme de protestataire irréductible et vengeur. Taré à mort, il s'éteignit à Lariboisière en 1911, âgé donc de 31 ans. Son corps fut ramené à Meung, et peut-être sa mère a-t-elle suivi son enterrement. L'on nous lut maintes « chansons », frémissantes de tous les refus et de tous les dégoûts que peut susciter chez un réfractaire une société de bourgeois, de flics, de curés, de militaires et d'électeurs (car tout y passe?). Poésie volontairement grumeleuse et vindicative, d'une brutalité formelle qui sent la fumure, mais où soudain fleurissent, couleur de pervenche, les mots d'une fraternité miséricordieuse — les mots d'une tendresse tenue au plus secret — les mots d'une sensibilité à jamais en mal d'absolu. Nous relirons Gaston Couté.

A quelques encablures de là, la maison notariale en U qui fut celle de Dominique Ingres nous valut, de la part de Jacques Boudet, l'évocation de ce veuf de soixante et onze ans, qui après trente-six années de bonheur conjugal, se remaria en 1852 avec une Delphine Ramel de quarante-trois ans, « plutôt très bien ». En 1853, M. et Mme Ingres achètent cette maison dite « du change ». Et Ingres devient un Magdunois particulièrement choyé par ses concitoyens. Il se plaît à Meung, y joue les mécènes, offre une verrière à l'église, est nommé marguillier d'honneur et reçoit en offrande un médaillon de son propre « Saint Dominique ». Elu sénateur d'Empire, grandes cérémonies locales lui sont alors dévolues. Ce qui ne nuisait en rien à ses activités picturales, puisque c'est à Meung, entre autres et dans ses quatre-vingts ans, qu'il peignit sa « Source » pulpeuse et les lourdes splendeurs charnelles du « Bain turc ».

Mais une autre stèle nous requérait : la toute proche statue de Jean de Meung, pour l'heure chapeautée d'un innocent pigeon. Et Jacques Boudet de poursuivre. On ne connaît de Jean Chopinel (son vrai nom) que ce que son oeuvre dit de lui. Né sous saint Louis (entre 1235 et 1240), il meurt en 1305 à Paris, rue Saint-Jacques, sous Philippe le Bel. Clerc (et donc digne du « Maistre »), il est l'un des deux auteurs (avec Guillaume de Lorris) du Roman de la Rose, auquel il contribuera avec 17.622 vers. Mais là ne s'arrête pas sa production, puisqu'on lui doit les traductions du De re militari, de la correspondance d'Héloïse et d'Abélard et de la Consolatio Philosophiae de Boèce. Plus un traité sur L'Art de la chevalerie et le Testament suivi du Codicille. Par ailleurs expert en astrologie, il partage la vie des Grands, devient célèbre et fait autorité en maints domaines. Volontiers subversif (en éthique), il est (socialement) conservateur, s'engageant avec Rutebeuf contre les Ordres mendiants. Mais si l'on connaît l'oeuvre de Jean de Meung (traduite en français moderne, chez Herluison, par G. Croissandeau), l'on ignore tout de son image physique. Peut-être était-il laid ?

Autre poète : Villon (prononcez Villon, comme bouillon).Le château de Meung, en retrait ombreux au centre même de la cité, recèle en effet dans son parc ce qui n'était peut-être qu'une « glacière » et qui passe pour être la basse-fosse où Villon fut un temps tenu au frais. Devant ce trou, Lionel Marmin nous détailla avec minutie frasques et avatars qui ont jalonné la vie du plus célèbre des « coquillards ». Voici : François de Montcorbier des Loges, originaire du Bourbonnais, naît à Paris en 1431 (?). Elevé par son oncle, le chanoine Guillaume de Villon, à qui il « léguera », dans un « Lai », le « bruit » de sa renommée. Etudiant à Paris dès 1449. Turbulences. Maître ès arts en 1452. Affaire Sermoise (1455) : Villon meurtrier disparaît. Lettres de rémission : retour à Paris en 1456, « à la Noël, morte saison ». Plaisirs et douleurs de l'amour. Fuite brusquée après l'affaire du « Pet au Diable » (vol de 500 écus d'or) et la « question » subséquente. Errances variées, dénombrées dans le « Testament ». Se tient prudemment sur les terres de Charles d'Orléans. Ecrit le « Dict » de la naissance de Marie, fille dudit duc. Risque la peine majeure pour pièces immorales. 1461 : enfoui à Meung où nous sommes — y est très malheureux. Délivré par Louis XI (Thibaut d'Aussigny étant évêque d'Orléans, à qui Villon vouera une rancune haineuse). Grands mercis en forme de lais. S’égare en Bourbonnais. Revient à Paris. Incarcéré au Châtelet pour d'anciens larcins. Elargi pour 120 écus. Affaire Farrebouc (meurtre). Condamné à pendaison et strangulation. Chant funèbre « Frères humains, etc ». Cassation. Dix ans de bannissement. Traces dès lors perdues. Fin édifiante ? L'on ne sait. Mais l'on finit en joie sur la page succulente que Rabelais a consacrée à Villon dans son Quart Livre, chapitre XIII. Voilà.

À Beaugency nous accueillit M. Daniel Vannier, conservateur du musée où il nous introduisit pour — de sa voix confidentielle, amicale et savante — nous présenter le mari d'Elvire : Jacques Charles, aéronaute et physicien, dont un marbre lissé reproduit le beau masque. Né en 1746 d’une famille nombreuse de Beaugency, le jeune Charles est avant tout un autodidacte intempérant qui se laisse avec bonheur emporter par le tourbillon scientifique du siècle. C’est à lui que l’on doit (et non à Gay-Lussac) la fameuse loi sur la dilatation des gaz constants. Et dix jours après Pilâtre du Rozier, le 1er décembre 1783, depuis les Tuileries, avec Noël Robert, il lâche en plein ciel un ballon gonflé d’hydrogène. (D’où une mode « au ballon », qui sévira dans les chansons et sur les faïences.) En 1795, l’Académie des sciences en fera l’un des siens. Bel homme aux succès innombrables, il avait épousé Julie Bouchaud des Hérettes, de trente-huit ans plus jeune que lui. Périlleuse différence d’âge? On sait ce qu’il en advint : Julie sera l’Elvire qu’a immortalisée Lamartine dans les Méditations. Amis de Mlle de Coigny (« la belle captive » de Chénier), elle mourra avant son vieux beau, devenu bibliothécaire de l’Institut de France. Touchante Elvire, à l’encontre de qui Jules Lemaître aiguisera quelques traits d’une impertinence toute guêpine, qu’Albéric Cahuet idéalisera dans « Les amants du lac » et dont les lettres qu’elle avait reçues de son poète furent restituées par de Bonald.

Franchi l'adorable petit pont de Beaugency (Beaugency où le Maigret de Simenon aimait à venir se ressourcer), nous gagnâmes le château-métairie de Flux, acheté par Condillac 75.000 livres pour sa nièce, Madame de Sainte-Foix, et où notre Grenoblois devait s'éteindre en 1780, à l’âge de soixante-cinq ans. M. Vannier nous conta doucement cet abbé de Condillac qui, ayant à Paris renoncé au sacerdoce et familier des Encyclopédistes, publie en 1755 le célèbre « Traité des sensations », tout imprégné de la philosophie de Locke, philosophie empiriste dans laquelle Condillac introduit les salubres amendements de la logique. Et c'est de Flux (où il fait retraite depuis 1772, après avoir été précepteur du fils du duc de Parme) que Condillac publiera le reste de son oeuvre (« Commerce et gouvernement », « Logique », « Langue des calculs »). Condillac fut inhumé dans l'ancien cimetière de Lailly-en-Val, aujourd'hui désaffecté. L'on a perdu toute trace de ses restes — comme l'on a perdu tout droit sur le magnifique manuscrit, couvert de soigneux repentirs, que Jean-Jacques Rousseau avait confie à Condillac pour dépôt à Beaugency. Manuscrit qui, après maintes tribulations, fut vendu à Drouot 400.000 Francs 1945 et que, faute de fonds, on laissa aller s'ensevelir dans les profondeurs climatisées d'une bibliothèque des U.S.A.

A quelques kilomètres de Flux, les pauvres restes du château rasé des Bordes (dont ne subsistent que murs bas et quelques serres) gardent-ils encore le souvenir d'Eugène Sue ? Jacques Boudet ne nous en a rien dit, mais nous a rappelé ceci. Et d'abord, l'incroyable fécondité de notre homme. Sachez que pendant son seul séjour aux Bordes et après avoir publié une Histoire de la Marine française et les dix volumes des Mystères de Paris, Eugène Sue produisit en sept ans (de 1844 à 1850) : Le Juif errant (dix volumes) ; Martin ou l'Enfant trouvé (douze volumes) ; Les Sept Péchés capitaux (seize volumes) ; Le Berger de Kravant ; Les Enfants de l’amour, et les premiers tomes des Mystères du peuple (seize volumes envisagés). A vous laisser pantois, si l'on considère par ailleurs la foisonnante correspondance qu'il entretint avec une foule de littérateurs et de politiques tant français qu'étrangers — et avec ses innombrables lecteurs… Qui était donc cet Eugène ? Né en 1804 d'une famille de médecins — lui-même chirurgien de la Marine — il se découvre très tôt une irrésistible vocation d'homme de plume et inaugure, avec Les Mystères de Paris (1842), le roman-feuilleton, formule dont le fabuleux succès vint multiplier une fortune héritée déjà considérable — que le dandy qu’il ne cessera jamais d’être répandra sans compter pour son plus grand plaisir. C’est ce dandy qui achète en 1844 les dépendances, tout de suite agrandies et aménagées, de cette propriété des Caillard. Lui viennent alors deux passions supplémentaires : celle de la chasse et celle de la politique militante. De tendance légitimiste, ses propres héros le convertiront au socialisme. Paternaliste, il fonde « La Prévoyance » de Beaugency, organise des transports scolaires en charrettes (dès 1844 !). Incroyant, il alimente les oeuvres paroissiales. 1848 éclate. Eugène Sue lance La République des campagnes (cinq numéros), aspire au suffrage universel, s'enflamme pour la république, propose des réformes (suppression de l'octroi), crée des crèches. Candidat député, il se heurte à l'opposition nourrie du corps électoral censitaire et notre « communiste » est battu. Elu enfin dans la Seine, il incarne la révolution sociale des années 50. Réfugié en Savoie après le coup du 2 décembre, il fait — nostalgique nanti — venir des Bordes des plants de géraniums? Et après avoir produit plus de deux cents volumes, Eugène Sue meurt le 3 août 1857, à Annecy, où il repose. Il avait cinquante-trois ans. Comment vivait aux Bordes ce célibataire délibéré ? Avec beaucoup de raffinements : vaches portant les quatre clochettes Pleyel de l'accord parfait et — mais on en dit tant — « houris des mille et une nuits solognotes »? Les Bordes furent-elles « un phalanstère de l'égoïsme », théâtre de « fastes héliogabaliens » ? Peut-être. Mais le maître s'y est quand même beaucoup dépensé et ces lieux auront été un centre extrêmement vivant de la pensée sociale et politique du temps.

Après quoi, nous atterrîmes à Tavers au clos de Guignes, et gagnâmes la petite terrasse de la maison de Jules Lemaître pour y recueillir, devant la grâce d'un paysage de sage mesure, les propos d'André Lingois, dont la culture allie avec bonheur bonhomie savoureuse et allègres savoirs. Maison charmante dans sa simplicité, dite « maison Charles » (puisqu'elle fut la propriété de notre beau physicien) et que Jules Lemaître a décrite en ces termes, dont nous avons pu vérifier la probité : « Ma maison n'est pas belle : ce n'est qu’une grande maison de paysans. Mais il y a, au premier, une chambre assez vaste, avec une large fenêtre, d'où l'on voit de beaux prés et, à l'horizon, de l'autre côté de la Loire, la ligne bleuâtre des bois de Sologne ». Jules Lemaître? Qui, aujourd'hui — budistes et bibliopathes exceptés — se soucie encore du « fondateur de la critique impressionniste » ; du père de « la critique voluptueuse », qui avait pour devise « Lire un livre pour en jouir » ; de sa critique d'humeur d'abord contemporaine ; de son théâtre suranné ; de sa position de nationaliste de droite qui balançait celle, pourtant bien établie, d'Anatole France ? Voici donc ce qu'il en est de cette ancienne célébrité. Né le 27 avril 1853 à Vennecy et — comme notre Alain-Fournier — fils d'un couple d'instituteurs (bientôt mutés à Tavers) qui n'avaient jamais envisagé pour lui que le même petit destin, ses dons remarqués lui valent d'être admis au petit séminaire d'Orléans, sous la férule de Mgr Dupanloup. Las ! Les oeuvres complètes de Jean Racine, découvertes dans son pupitre où elles dissimulaient leur clandestinité, l'en font chasser. Le petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs le recueille, et les cours du lycée Charlemagne, où il commet ses premiers vers. Reçu rue d'Ulm, il sort de l'Ecole en 1875 pour professer au Havre, où il reconnaît avoir été un guide débonnaire, surtout actuel et « un peu hasardeux ». Conférencier apprécié, publiciste de notoriété grandissante, il s’éprend d'une Havraise qui le délaissera pour un armateur. Mais à Tavers, une jeune fille aux yeux tristes entr'aperçue derrière une haie le précipitera dans un mariage qui, tout d'amour qu'il fût, se dégradera vite : mari scandaleusement trompé, et du coup muté d'Alger à Besançon, il fait à sa femme une fille qu'il perdra en même tant qu'elle, lors des aléas liés à la naissance? Son étoile serait-elle l'astre mort d'un raté ? Non. 1884 marque le départ de son rétablissement. Jules Lemaître s'installe à Paris, écrit régulièrement dans les revues en vogue, multiplie les conférences, s'essaie au théâtre (« Le Député Leveau ») et tient même salon sous l'aile d'une égérie (oiselle de même plume que la dame de Caillavet) : la comtesse dite de Loynes, de vingt ans son aînée. Bref, il devient célèbre en deux ans, et l'Académie ne tardera pas à lui ouvrir ses portes. De 1890 à 1905, le Tout-Paris des lettres défile dans sa maison de la rue d'Artois, et toute la jeunesse intellectuelle de droite s'y délecte sinon de ses poèmes (d'une mièvrerie redoutable, et qui donnent à penser — quoi qu'en ait pu dire Péguy — que le vers « peut être parfois déshonorant »), du moins de ses essais critiques. Il y a là des pages d'une vivacité toute guêpine, et au travers desquelles se donne libre cours la plus classique et la plus sémillante des écritures. Les six tomes des Contemporains et En marge des vieux livres se lisent encore agréablement, et le « pronostic 1887 » qui nous fut offert, sur La Terre de Zola, est un véritable morceau d'anthologie, un chef-d'oeuvre de rouerie narquoise dans l'analyse et le pastiche. Quant à son exécution de Georges Ohnet, elle est restée célèbre. Jules Lemaître mourut à Tavers, perclus d'artériosclérose, las de trop de livres lus, mais Hugo à son chevet, le 5 août 1914. Mort que couvrit le bruit de trop de bottes, et qui passa inaperçue. Mais à Guignes, hommage ne pouvait qu'être rendu à l'amoureux de ces rives et au poète de ces lieux, qui s'y abandonne coupablement aux plus navrantes mirlitontaineries. À preuve :

Joyeux Guignes
Où mûrit
Vieille vigne
Au doux fruit !
Ceps que frange
La vendange
Qui rougit !

On la comprend… Toutefois, nous lui pardonnerons ces inconvenances pour son « Petit vin de chez nous » ; pour ce vers qu’il a eu, d’une beauté immédiate : « La Loire est une reine, et les rois l’ont aimée » ; pour, enfin, avoir aussi ingénument aimé, loin de tout parisianisme, les simples gens de sa « petite patrie », doucement devenue en lui, avec ou sans Barrès, l’image même de la grande.

Nous restait Avaray, son « Port-au-Vin » et la maison d’André Spire, dont le mur (« le mur à Spire ») en temps de crue sert de repère aux paysans d’en face. Jacques Boudet nous y conta le destin de ce Juif né à Nancy en 1868, mort à Paris en 1966, et à qui Péguy devait révéler la nature et les vertus de sa judéité — prise de conscience qui devait désormais gouverner tous ses comportements d’homme et d’écrivain. Familier de la fameuse librairie Bellais, abonné et collaborateur des Cahiers de la Quinzaine, c’est en effet la lecture du Chad Gayda de Zangvill (3e cahier de la VIe série) qui devait le sensibiliser à son identité. Malgré d’irritantes tensions dont Péguy était le générateur imprévisible, Spire lui garda jusqu'à sa fin une fidélité indéfectible, en reconnaissance de tout ce qu'il devait, même techniquement — comme en fait foi son Plaisir poétique et musculaire (1949), oeuvre capitale dans laquelle, avec une méticulosité toute scientifique, il examine les pouvoirs poétiques de la manducation des vocables. Leur commune dévotion péguyste, de profondes affinités intellectuelles et le même amour de la Loire unissaient André Spire et Roger Secrétain (à sa parution en 1941, Péguy, soldat de la Liberté avait bouleversé notre poète). Il faut relire, dans Ceux qui ont éclairé nos chemins, les pages que Roger Secrétain a consacrées à André Spire, poète ligérien. Pages dans lesquelles sont célébrées « l'homme sans hiatus entre sa vie, ses actes et ses écrits » et ce lieu même où nous étions, ce Port-au-Vin, « sans autre horizon que le fleuve », mais aussi, hélas, placé désormais devant l'obscénité nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, dont jour après jour les géométries monstrueuses avaient précisé leur agression devant l’oeil désolé du poète. Lieu dans la douceur duquel Spire disait « vivre en Dieu », et où il se laissait aller à chanter la glèbe, la pêche, la chasse — et l'éternelle Loire, non sur le mode épique, mais dans un registre familier, inclinant plus à la confidence rêveuse qu'à l'envolée lyrique. Et nous furent lues quelques pages (en vers libres, de bonheur inégal) où le haut fonctionnaire mais très rural André Spire a transcrit ses émotions d'homme du terroir.

Et, sur ce dernier hommage à la Loire dont nous aurons été les constants accompagnateurs, nous rentrâmes.

Georges Dalgues