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Dimanche 5 juin 1983

Excursion littéraire :

Entre Loire et Cher

Excursions littéraires
 

« O saisons, ô châteaux ! », chantait le jeune Arthur. La saison redevenue solaire, nous partîmes donc pour les châteaux, en ce dimanche matin 5 juin — nous, quelque soixante amis des lettres et des livres. Un car aux aménagements raffinés nous emporta, via l'inévitable autoroute, vers cette Loire combien plus verdoyante que la nôtre où nous touchâmes Amboise dans une gloire déjà caniculaire. Remontées et descendues de redoutables ruelles à carrosses, le Clos-Lucé nous accueillit.

A l'orée d'une tendre dépression gazonnée, au frais d'arbres ombreux, Jean Nivet, infatigable et délicieux animateur de ces randonnées, nous présenta le lieu et la demeure. Initialement château de Cloux et propriété d'un certain Etienne Le Loup conseiller favori de Louis VI ; acquis par Charles VIII qui l'enrichit de la petite chapelle ; annexe du château d'Amboise aimée de Louise de Savoie, de l'enfant François Ier et de Marguerite de Navarre (qui a écrit ici telles pages de son Heptaméron) le Clos-Lucé vit toujours dans l'aura de Léonard de Vinci que François Ier, après Marignan, avait prié de venir travailler à Amboise, au titre de « premier peintre, ingénieur et architecte du Roi ». Objet des attentions royales les plus pressantes, ce génie total, ce prince de l’ostinato rigore si chère au cher Valéry eut ici tout loisir de donner libre cours aux démarches multiples de son imagination effervescente : organisation de fêtes où l'automatisme le disputait à la pyrotechnie ; projets de fortifications, de canaux de jonction de tous les châteaux de Touraine, de souterrains, de bâtiments démontables, à téléphone intérieur, à fermetures autocommandées ; croquis anatomique d'après dissections ; épures de machines futuristes, etc? A soixante-cinq ans, la main droite à demi paralysée, Léonard ne peignait plus, mais dessinait toujours : des visages burinés par la vie ; des scènes de déluge ou de fin du monde ; et le célèbre autoportrait, cette tête de « Faust italien » hanté par les au-delà, qui savait sa fin proche et qui allait conclure sa vie dans une intense fébrilité créatrice, dans une sorte de hâte épouvantée. Léonard de Vinci mourut le 2 mai 1519, dans sa chambre du Clos-Lucé, et son corps fut inhumé dans la collégiale du château d'Amboise, où peut-être encore ses restes? Mais la présence du roi à son chevet — et dans les bras de qui il aurait expiré — relèverait de la légende? Nous parcourûmes lentement le château, victime de défigurations et d'aménagements successifs dont l'on tente aujourd'hui de réduire les méfaits. Nous découvrîmes la cuisine ; la chambre du Vinci ; la chapelle construite par Anne de Bretagne (où une Vierge marchant sur un rayon de lumière — « Virgo lucis » — aurait donné son nom au Clos-Lucé) ; l'entrée du souterrain que François Ier empruntait pour visiter son grand homme ; et bien sûr les maquettes extraordinaires — conformes aux dessins des Carnets — des machines prémonitoires sorties tout armées du cerveau du vieux Florentin. En regrettant de n'avoir vu, tout au long de ce cheminement, que copies, fac-similés et reconstitutions…

Mais Chanteloup nous attendait. Enfin… ce qui en reste ; ce qu'en ont laissé spéculateurs et démolisseurs. De ce Vaux-le-Vicomte tourangeau et des fastes qui s'y déployèrent, que pouvons-nous en effet retrouver aujourd'hui, si ce n'est cette « Pagode de Chanteloup » dont s'épate le touriste standard, protubérance étrange en terre tourangelle, excroissance pseudo-chinoise saugrenue, « fabrique » de quarante mètres construite pour rien, d'où nous pouvons toutefois prendre belle vue du domaine, où ne subsistent qu'un étang herbu aux eaux douteuses et le mélancolique tracé des grandes allées aux symétries royales. Car il y eut là grand arroi. « Aller à Chanteloup, disait Mme du Deffand, c'est aller à la cour, c'est chercher le grand monde, les divertissements, se mettre au bon ton, acquérir le bon air ». Et aux courtisans sollicitant son autorisation pour y courir, Louis XV avait répondu : « Je ne le défends, ni ne le permets ». Au dire de Saint-Simon, le projet Chanteloup serait dû à la princesse des Ursins (ambassadrice de Mme de Maintenon et de Louis XIV en Espagne) dont le secrétaire très? intime, d'Aubigny, se mit « à bâtir très promptement, mais solidement, un vaste et superbe château, d'immenses basses-cours et des communs prodigieux, avec tous les accompagnements des plus grands et des plus beaux jardins ». Ce domaine fut acheté en 1761 par le duc de Choiseul, qui y déposa d'autorité la duchesse pour plus aisément pouvoir à Paris batifoler avec ses maîtresses. Mais ses accointances avec le Parlement et l'inimitié qu'il manifestait ouvertement à la Du Barry indisposèrent le roi, qui lui intima « de se retirer à Chanteloup jusqu'à nouvel ordre ». Exil doré (quatre cents personnes assuraient le service, et les étables étaient pavées de marbre) que vinrent aussitôt animer les opposants au pouvoir royal et des amis fidèles, tel l'abbé Barthélemy, auteur de ce Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, dont le titre est un bonbon que nous avons tous apprécié, si l'ouvrage est peu fréquenté… Cet abbé (qui chavira un jour sur l'étang avec une cargaison de musiciens et de jolies femmes) a écrit qu'à Chanteloup « la vie est sans doute celle du Ciel, car elle est fort heureuse ». Chasse, tric-trac, billard, soupers, fêtes champêtres, sauteries et surtout conversations faisaient en effet l'ordinaire des jours. Et le même Barthélemy de se lamenter sur la difficulté d'y goûter quelque repos : « Que de monde, que de cris, que de bruit, que de rires, que de portes qu'on semble enfoncer, [...] que de polissonneries, que de voix, de bras, de pieds en l'air ! » (plaît-il, plaît-il ? monsieur l'Abbé). Or, à la mort de Louis XV, en 1774, Choiseul prend conscience que son destin politique va tourner court. Il se partage alors entre Paris et Chanteloup, où il fait édifier la fameuse pagode, qu'il truffe de chinoiseries, en la justifiant par cette inscription : « Étienne François, duc de Choiseul, pénétré des témoignages d'amitié, de bonté, d'attention dont il fut honoré pendant son exil par un grand nombre de personnes empressées de se rendre en ces lieux, a fait élever ce monument pour éterniser sa reconnaissance ». Voilà. Choiseul mourut en 1785 et fut enseveli à Amboise. En chacune des quatre faces de son mausolée célèbre, dans un style larmoyant, gorgé de superlatifs mais strictement laïque, les vertus (et même le génie) du défunt. Ainsi l'avait voulu sa veuve. Choiseul était mort criblé de dettes, la duchesse dut se dessaisir de Chanteloup. Le duc de Penthièvre l'acquit. La Révolution le confisqua. Meubles et objets furent disséminés. Vendu et revendu, le château fut finalement démoli par des professionnels de l'immobilier. Mais, reste la pagode… — et l'étang.

Dans Amboise retrouvée, nous nous restaurâmes, nous nous rafraîchîmes et nous nous entretînmes? longtemps — avant que de poursuivre.

Sous l'ardeur du midi vrai, Chenonceau nous attendait, qu'avait envahi la foule des touristes dominicaux, pied mou, short approximatif et mains moites, tout bardés de noirs appareils à images. C'était bien toujours le château incomparable ; « le château Nymphe et le château Narcisse » chanté par Yourcenar ; celui qui n'est plus à décrire ; le chef-d'?uvre né de l'alliance de la pierre, de l'eau et du frissonnement des feuilles, que le Cher divisait ce jour-là de son eau massive, si profondément verte. Nous le visiterons à nouveau, avant de nous effondrer devant des flacons de breuvages glacés, et après avoir écouté Jean Nivet — toujours lui — nous conter son histoire et évoquer ses visiteurs les plus illustres. Propriété des bourgeois Bohier, le château, après des tractations sordides, échut finalement à Diane de Poitiers, laquelle lui préférera toujours Anet, sans pour cela le laisser à l'abandon. A la mort de Henri II, Catherine de Médicis exigea la restitution de Chenonceau contre Chaumont. C'est à elle que l'on doit le fameux pont-galerie, et Henri III y organise des fêtes païennes « où les dames les plus belles et honnêtes de la cour, à moitié nues et cheveux épars, faisaient le service avec les filles de la reine ». Veuve de Henri III, Louise de Lorraine, héritière du château, le fit couvrir de motifs funèbres, avant que Gabrielle d'Estrées ne l'en chassât. Finalement, le fermier général Dupin acheta Chenonceau. Jean-Jacques Rousseau en fut alors l'hôte (il avait trente-cinq ans). Ses avances — « mince expérience romanesque » — repoussées par la dame de céans, il s'adonne à des compositions musicales, trousse en quelques jours une comédie en trois actes, poursuit des travaux de chimie, se laisse aller à des épanchements poétiques qui n'ajouteront rien à sa gloire. Oyez plutôt :

Une langueur enchanteresse
Me poursuit jusqu'en ce séjour ;
J'y veux moraliser sans cesse
Et toujours j'y songe à l'amour.

Autre passante : George Sand, cousine d'un Vallet de Villeneuve qui devait hériter de Chenonceau en 1799. « L'odeur de ses cigares et ses idées socialistes empestèrent » bien un peu la noble demeure, mais elle fut très sensible au lieu, « au bruit superbe du Cher s'engouffrant sous les arches du manoir, aux grands parcs, aux claires fontaines, aux serres parfumées ». Deux ans après le passage de George, Chenonceaux reçut la visite de deux touristes de choix : Flaubert et son ami Maxime du Camp. Visite dont il est rendu compte dans Par les champs et par les grèves — pages qui présentent bien des longueurs, mais parfois riches d'un détail savoureux (« Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de réalités plus palpables »).

Un dernier élan et c'est l'abbaye de Pontlevoy, quadrangulaire et blanche, et ostensiblement entretenue, bien qu'aménagée en parking à camions. La dame de ce haut lieu nous en fit les honneurs. Alliant avec beaucoup d'autorité ferveur claironnante et souci de rentabilité culturelle, elle développa longuement l'historique des avatars et des tribulations de l'abbaye et nous en fit apprécier les joyaux architecturaux (dont un retable d'un baroque impressionnant) et les curiosités sculpturales (dont une « Vierge déhanchée », recluse au haut creux de sa solitude verticale).Fondée en 1034, l'abbaye, qui cent ans plus tard possédait soixante-quatre églises, avait une triple activité : hôtel-Dieu, maladrerie, scriptorium, école claustrale. Fortifiée, pillée, incendiée, elle se mue en 1644 en établissement d'enseignement de stricte discipline. En 1776, elle devient l'une des douze « Écoles royales militaires ». Supprimée à la Révolution, les Bénédictins la relèvent et le Collège de Pontlevoy, célèbre par ses fastueuses distributions de prix, s'honore de compter parmi ses élèves deux figures singulières : l'une bien réelle, celle de Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu ; l'autre de pure fiction romanesque, celle de Félix de Vandenesse, le héros balzacien du Lys dans la vallée. C'est à Jacques Boudet — à qui la petite chaire du vestibule conférait la dignité requise — que revint de nous parler de ces deux condisciples. Produit donc du Collège de Pontlevoy, Saint-Martin, contaminé par un Juif portugais d'origine orientale, quitte précocement l'armée pour verser dans la théosophie et les arcanes de la gnose. Tenant de l'illuminisme, de l'indépendance spécifique de l'esprit (dont le corps ne serait que le réceptacle hasardeux), plus prophète voyant que philosophe-moraliste mais polygraphe impénitent, la madame de Verneuil du Lys fait grand cas de ce personnage, dont elle vante « l'angélisme mélodieux ». Et dans ce même roman de Balzac, l'on voit Félix de Vandenesse, lui aussi enseigné à Pontlevoy dans la classe des « Pas latins ». Mais pauvre et chétif parmi les riches et les forts que sa fierté lui interdisait de flagorner, il vécut là solitaire et douloureux. Et ses succès scolaires, pourtant brillants, ne faisaient qu'accuser son désarroi de petit proscrit...

Sur ce prit fin notre incursion entre Loire et Cher. Et c'est par la délicieuse rive sud que, comblés de science et recrus de chaleur, nous rejoignîmes notre Orléans.

Georges Dalgues