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Dimanche 6 juin 1982

Excursion littéraire :

Poitiers jusqu’à la Renaissance

Excursions littéraires
 

Budistes, mes amis, quelle plongée dans le bouillon de culture humaniste du pays poitevin ! Vous qui n'en fûtes, jugez-en, à la simple énumération des auteurs du cru cités et commentés sur place : Jean Bouchet, Venance Fortunat, Geoffroy d'Estissac, Guillaume d'Aquitaine, Hilaire de Poitiers, Etienne Pasquier François Rabelais, Florimond de Raemond, Scévole de Sainte-Marthe et Joseph-Juste Scaliger… De quoi étancher toutes soifs, croyez-vous pas ?

Deux heures et demie d'autoroute nous menèrent aux flancs de campagnes vallonnées, toutes moelleuses d'herbe neuve — et au cœur de ce Poitiers compliqué et pentu, que l'on dit chicanier, que somment quelques bétons modernes, mais qui recèle ces trésors épars pour lesquels nous étions venus.

Après une première halte devant un baptistère du temps d'Hilaire, quelques vestiges de romanité païenne et une chapelle close Sainte-Radegonde nous fut contée, dont nous admirâmes le syncrétisme architectural : le clocher-porche, le portail flamboyant aux cinq saintes statues, la nef gothique et le sanctuaire roman. C'est là — où prospérait alors le monastère Sainte-Croix — qu'en 567 Venance Fortunat choisit d'achever sa vie d'intendant-poète entre Radegonde belle reine et la jeune Agnès tendre abbesse. Elles furent les premières dames de France à être « courtisées » en vers plus ou moins ambigus, Fortunat leur donnant volontiers du « Délices de mon âme » et même du « Je vous aime / Et vous voir pour moi c'est la vie »? Radegonde et Agnès comblèrent notre pieux lettré de mignardises, faisant de lui le plus benoît des coqs en pâte, fort porté sur une table entre toutes royale (et de s'émouvoir en latin sur « les traces laissées par des doigts de reine / A même la candeur mate d'un plat de crème »?).

Saluées au passage la cathédrale Saint-Pierre (son étonnant chevet plat) et Notre-Dame la Grande devant laquelle on ne peut que se taire, tant elle aura été célébrée, nous gravîmes les marches du Palais de Justice, après être passés devant la tour Maubergeon, tour ventrue, massive et tronquée, dans les entrailles de laquelle allaient nous être évoquées la figure de Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, et celle de notre Jeanne. Grand seigneur, croisé valeureux, Guillaume, « caractère joyeux surpassant les histrions les plus plaisants », mena une vie privée pleine d'aventures hautes en couleur. Un contemporain n'y va pas par quatre chemins : « C'était un ennemi de toute pudeur et sainteté, de caractère bouffon et lascif, vautré dans le bourbier des vices ». Tant, qu'il s'en vit excommunié et qu'un légat chauve lui ayant enjoint de se séparer d'une retentissante maîtresse (« la Maubergeonne »), notre Guillaume lui lâcha tout à trac : « Compte là-dessus, et passe-toi le peigne ! ». Bref, un gaillard, dont les prouesses chiffrées nous ont laissés pantois. Mais si la moitié des douze chansons de lui qui nous restent témoignent du plus paillard des cynismes, le second volet (qui lui valut le titre de « Premier Troubadour ») aspire à quelque absolu et chante les amours éthérées. Au reste, oyez :

Car sans elle je ne puis vivre
Tant j'ai de son amour grand faim.
(…)
Toute la joie du monde à nous
O Dame, si nous nous aimons.

Et nous ne pouvions quitter cette Maubergeonne de tour sans que soit rappelée l’épreuve que dut y subir Jeanne d'Arc. Des questions obliques des docteurs Jeanne fit justice avec sa simplicité coutumière et sa malice pleine de sens. Or, il advint, dit le grand Michelet, « que sa sainteté éclata dans le peuple » et qu’« elle avait pris possession de ses juges mêmes ». Bref, les dames décidèrent et « s'acquittèrent du ridicule examen, à l'honneur de la Pucelle ».

Nous nous rassemblâmes alors dans la salle des pas perdus du Palais de Justice, saisis par l'espace solennel de cette immensité déserte que n'égayent plus les pépiements des gentes mercières de jadis, chantées par Jean Bouchet, et qui tenaient boutique tout au long des murs latéraux, sous la haute charpente de châtaignier inaltérable. Cette salle vit assurément aller et venir Rabelais, qui vécut poitevin jusqu'à ses trente ans. Secrétaire de l'évêque-abbé Geoffroy d'Estissac, il suivit les cours de l'Université. D'où l'érudition juridique dont son ?uvre à maints endroits porte trace (particulièrement dans le Tiers Livre, où le juge Bridoye, à grand renfort de citations et de calembours, joue chacune de ses décisions aux dés — et dont l'anecdote du faquin et du rôtisseur est dans toutes les mémoires).

Le temps pressant et délaissé l'Echevinage, n'en furent pas moins commentées les « Grandes Ecoles » de l'Université de Poitiers, alors troisième ville de France. Université fondée par Charles VII en 1431, et riche de cinq facultés : théologie, droit canon, droit romain, médecine et arts libéraux. Les professeurs en étaient peu rétribués (et donc enclins à certaines pratiques douteuses dans l'exercice de leur magistère). Quant aux étudiants, comme il se doit, ils frondaient ferme, au point qu'on dut leur interdire le port de l'épée, qu'ils laissaient donc, respectueux de la lettre, ostensiblement traîner à même le sol. Ils hantaient aussi les verts alentours de la cité, gravant leurs noms sur le dolmen de la Pierre-Levée, familiers des grottes de Passelourdin et de la fontaine de Croutelles, dont Antoine de Baïf devait consulter la sorcière, tous lieux où Rabelais fit batifoler son jeune Pantagruel. Mais les études procédurières n'empêchaient nullement les éclosions poétiques, ce dont font foi Vauquelin de La Fresnaye :

Au lieu de démesler de nos droits les débats
Muses, pipés de vous, nous suivons vos ébats.
et Charles de Sainte-Marthe qui aimait à pétrarquiser, et Du Bellay, et Antoine de Baïf et Scévole de Sainte-Marthe :
Les collines, les prés tout fleuris alentour
Les bosquets tout bruissants, les rochers de Lourdin. (…)
Vous connaissiez ces lieux lorsqu'enfants vous alliez
Vers la maison sacrée de Thémis redoutable.
et Guillaume Bouchet et Joseph-Juste Scaliger :
L'étude vient d'esprit et du corps notre force.
La Gaule a mérité l'une et l'autre faveur :
L'étude est en Poitiers, de guerre ailleurs l'honneur ;
Poitiers a donc l'esprit et les autres l'écorce.

Après quoi, longue montée douloureusement gravie, ce fut le Doyenné, superbe demeure de Geoffroy d'Estissac (le patron de Rabelais, déjà cité), mais cadenassée, et dont nous ne pûmes qu'entrevoir la façade florentine — et à quelques mètres de là — l'église Saint-Hilaire, flanquée d'absidioles ravissantes, bien que cruellement restaurées. Hilarius, évêque de Poitiers vers 350, pourfendeur de l'hérésie arienne, exilé puis rappelé, organisateur de concile et auteur d'un énorme traité en douze livres (le « De Trinitate »), Hilarius, appelé par saint Jérôme « le Rhône de l'éloquence latine » (ce qui n'est pas rien), Hilarius donc a sa châsse en cette église menue, où il repose aux côtés de Fortunat, lequel s'est fait, de-ci de-là, le chantre du grand Hilaire.

Ici se situe l'intermède alimentaire, lequel eut pour décor l’Auberge de la jeunesse du lieu, dont nous pûmes apprécier le charmant accueil, l’honnête et copieuse simplicité de la cuisine, l’abondante vertu des flacons et l’absence bien agréable de toute avidité commerciale. Merci !

Nous restaient Fontaine-le-Comte, Croutelles et Ligugé…

Blottie au creux de son vallon mousseux nous attendait l'abbaye de Fontaine-le-Comte, avec sa nef en pente, son ch?ur tristement retapé et, enluminant l'ombre du transept, d'abominables plâtres sulpiciens. C'est en ces lieux qu'environ 1525 un abbé Ardillon aimait s'entourer d'amis « tous divers en vêture » — dont Rabelais, Jean Bouchet, Jean d'Auton l'historiographe, Jean Trojan le Cordelier, et quantité d'augustins et de bénédictins, tous animés de la même passion pour les lettres profanes, pour « l'humaine écriture », comment mieux dire...

Et c'est dans les grottes de Croutelles que prit corps et se fortifia « l'hérésie calviniste » dont Florimond de Raemond, conseiller au Parlement de Bordeaux, nous a conté les célébrations cultuelles clandestines et les tribulations du premier synode. Le zèle militant de Calvin drainait vers ces grottes maintes « personnes de la qualité la plus élevée ». Et c'est dans leur secret qu'eut lieu — Calvin officiant — la première cène calviniste, dite de la « Manducation ».

Ligugé, dont le seul nom aimante tous ceux que fascine le passé ; Ligugé, abbaye bénédictine fondée en 361 par saint Martin, abandonnée, relevée, reconstruite par l'infatigable Geoffroy d'Estissac et aujourd'hui grattée jusqu'à l'os pour mettre au jour les traces intactes des architectures des IVe, Ve et VIe siècles ; Ligugé dont les murs noirs sertissent un éclatant vitrail moderne ; Ligugé qui vit passer Huysmans et Claudel, plus ou moins à la recherche d'eux-mêmes à travers Dieu ; Ligugé dont les jardins plaisaient si fort à Rabelais que de Rome il expédia à Geoffroy d'Estissac (« par le grand paquet ciré qui est pour les affaires du roy » : la valise diplomatique !) tout un assortiment des légumes les plus variés ; Ligugé dont Jean Bouchet était amoureux n'est plus aujourd'hui qu'une église comme tant d'autres, mais glorieuse de tous ses souvenirs, dans l'aura de ses propres syllabes.

Et après que Smarves nous eut donné l'occasion d'évoquer les quatre Dandin (celui de Rabelais, celui de Molière, celui de Racine et celui de La Fontaine), on nous servit pour dessert l'histoire de la Puce de Catherine, qui faisait pâmer les fidèles du salon de la rue Loyson, l’un des tout premiers en date des salons de France tenu par ces Dames de La Roche, Madeleine et Catherine, et haut célébré par Scévole de Sainte-Marthe et Etienne Pasquier. Tout y était prétexte à versification — telle cette puce, apparue un beau jour sur le sein blanc de Catherine et objet immédiat d'un concours poétique où se mirent à fleurir — »en vers grecs, latins et français » — les allusions mythologiques, les calembours égrillards, les rimes coquines et tel imparfait du subjonctif? Tous poèmes réunis en un grave recueil, où l'on rencontre des niaiseries du genre de celle-ci, signée de Catherine soi-même :

Petite puce frétillarde
Qui, d'une bouchette mignarde,
Suçotes le sang incarnat
Qui colore un sein délicat,
Vous pourrait-on dire friande
Pour désirer telle viande ?
Je vous jure...

Ces exercices littéraires de mondains, où le dérisoire le dispute au précieux (ridicule), donnent beaucoup à penser quant à la qualité et à la vigueur intellectuelle des beaux esprits de ces salons qui firent florès au XVIe et au XVIIe siècle. Il est vrai qu'ils n'en étaient pas moins traversés par les grands courants renaissants du culte des Anciens, du platonisme, du féminisme, et qu'après tout le salon de Poitiers préfigure celui de l'hôtel de Rambouillet, qui n'était pas sans quelques mérites.

Et maintenant, sachez que la totalité foisonnante de cette journée a été portée à bout de bras, si l’on ose dire, par le seul Jean Nivet, en qui on ne sait ce qu’il faut le plus louer, de la rigueur méticuleuse de l’information, de l’enjouement pédagogique du propos, de l’agrément de la diction ou tout simplement de la naturelle gentillesse. Ne disssocions pas ce faisceau, et assurons notre savoureux commentateur de la gratitude affectueuse — et reconnaissante — de tous ceux qui l’ont suivi (gratitude qui va également à M. André Dufour, professeur agrégé des lettres à Poitiers, à qui nous devons le plaisant accompagnement d’une érudition locale tout sourire et fin savoir).

Georges Dalgues