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Dimanche 1er juin 1980

Excursion littéraire :

En Ile-de-France de Budé à Cocteau

Excursions littéraires
 

Cette excursion a été préparée par M. Jacques Durandeau, avec la participation de MM. Bauchy, Boudet, Dalgues et Nivet.

« C'est ainsi que doit être célébré le culte des héros, je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort. Mais les lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté que nous aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage ? » Ainsi, dans la préface de sa traduction de La Bible d'Amiens de Ruskin, Marcel Proust parle-t-il des pèlerinages littéraires. Et donc, en ce premier dimanche de juin, c'est dans cet esprit (mais cette année au seuil des confins parisiens) que devait s'effectuer notre petit périple culturel tout ponctué de pépiements, la gent féminine, à l'accoutumée, prééminant de tous côtés dans le car d'usage… Divertissement géographico-littéraire particulièrement diversifié, dont l'itinéraire, en effet, allait nous mener de Beauce en Brie, et (salué Berryer) de Cocteau à Michel de l'Hospital, en passant par Guillaume Budé, Delacroix, Alphonse Daudet et Voltaire.

Notre première halte fut, près de la douce Essonne, pour le château d'Augerville-la-Rivière (espaces imposants et belles tours d'angle), que posséda Jacques Cœur et qui fut vendu en 1825 à Antoine-Pierre Berryer, dont Maître Jacques-Henry Bauchy, d'érudition inépuisable et d'aimable faconde, allait agréablement nous entretenir. Avocat sans rival (qui fit ses premières armes, à vingt-cinq ans, au procès du Maréchal Ney où, prenant la relève de son père, il adressa de lui-même à l'accusé un « billet de défense » qui fit sensation) ; orateur impressionnant (« plus qu'un talent : une puissance », selon le mot de Royer-Collard). ; académicien de belle prestance (élu en 1855 le même jour que son ami Musset) ; député redouté et ménagé (légitimiste de cœur, mais libéral de tempérament, ce qui lui valut bien des ennuis) ; adversaire irréductible des Napoléonides et royaliste impénitent (qui mourut après avoir répété trois fois « Vive le Roy ») ; inaltérable et désintéressé, « le grand Berryer » compose, au total, un personnage assez fascinant.

C'est après le coup d'Etat du 2 décembre qu'il s'exila dans sa terre d'Augerville. Elle fut pour lui ce qu'avait été Nohant pour George Sand : un havre de grâce, une oasis de paix, un lieu préservé voué au seul commerce de l'esprit et de l'amitié. On y vit séjourner ou passer nombre d'illustres — dont Chateaubriand (avec qui ses relations, d'estime et d'admiration réciproques, n'en furent pas moins ombrageuses), Rossini, Liszt, Dumas fils, Musset et Delacroix (que nous retrouverons plus loin, et dont maints passages du Journal ont trait aux charmes d'Augerville). Augerville où évoluait par ailleurs tout un bataillon de jolies femmes pour lesquelles Berryer (dont les pouvoirs de séduction étaient multiples) manifestait des inclinations très précises, si l'on en croit les sentences des plus… polissonnes qui servaient de numéros aux accueillantes chambres du château, où le libertinage serait allé bon train, bien que Lacordaire et La Mennais y aient eu également leurs entrées dont on veut croire qu'elles ne pouvaient être qu'édifiantes. Gérant distrait, inépuisablement généreux, d'une fortune qui n'était pas illimitée, Berryer se vit contraint, à plusieurs reprises, de mettre Augerville en vente. Ce que d'innombrables amis et admirateurs, formant comités, parvinrent, Dieu merci, à éviter.

Veuf depuis 1842 et ne goûtant plus qu'Augerville, il s'éteignit en novembre 1868. Une foule énorme fut aux obsèques, et la mémoire du plus grand des ténors de la monarchie fut saluée par l'un des fondateurs et des futurs présidents de la Troisième République : Jules Grévy. Berryer repose aujourd'hui sous un charmant auvent rustique devant lequel nous nous recueillîmes. Et l'ombre le veille, de l'humble église qu'il avait tant aimée.

Nous nous laissâmes alors couler vers Milly-la-Forêt, où le signataire de cette relation eut l'honneur (et le plaisir) de présenter la chapelle Saint-Blaise-des-Simples, que décora Jean Cocteau — lequel y dort son dernier sommeil, sous une dalle nue porteuse de ces seuls mots : « Je reste avec vous ». Épaisse, étroite et fermée comme un poing, flanquée d'un naïf petit jardin botanique, cette chapelle, vestige restauré d'une maladrerie médiévale, s'ouvrit à nous sur son ornementation linéaire que signe sa facture même. Car ce poète de toutes les poésies, cet acrobate du langage, ce baladin de l'Excentrique, ce funambule et cet escamoteur, ce voyageur des contrées qui s'étendent de l'autre côté des miroirs, ce touche-à-tout aux mains nues de magicien qui de tout faisait autre chose, ce solitaire chargé d'amis — cet Étranger enfin, son crayon ne savait que tracer toujours le même trait. Qu'il ait à cerner les pouvoirs de la Belladone, le surnaturel de la Résurrection, la douleur du Christ aux épines, le pur profil ourlé de ses visages d'Anges ou le mystère de tout chat, Cocteau ne peut, en effet, que suivre les méandres de ces lignes aux sortilèges faciles, dans l'instant reconnus, mais toujours opérants.

Nous atterrîmes peu après, dans le tohu-bohu des dimanches matins urbains, devant les restes rougeâtres du château d'Yerres. Et Jacques Boudet de nous évoquer — tous propos doctes mais enjoués — la figure de notre grand patron Guillaume, prétendument seigneur du lieu. La famille dudit était originaire d'Auxerre, et son blason d'anoblie en fut frappé de « trois grappes de raisins de pourpre ». Un certain Dreux I Budé acheta en 1452 la seigneurie d'Yerres et construisit le château. Son petit-fils, Dreux II Budé (l'aîné des quinze enfants d'un Jean III Budé), hérita la terre d'Yerres. Son quatrième petit-fils (et frère du précédent) est notre Budé à nous. Il ne reçut, lui, que la terre de Marly-la-Ville. Il est donc douteux qu'il ait eu à Yerres « son pavillon personnel », où sa présence attirait beaux esprits et notabilités diverses. Sachez donc que Guillaume naquit à Paris en 1468 ; qu'il s'adonna d'abord aux plaisirs de son jeune âge pour brusquement, à vingt-trois ans, « se convertir » aux études « des lettres d'humanité », sa scolarité orléanaise lui ayant paru de trop maigre profit ; que le grec, le latin, l'hébreu lui deviennent vite langues familières ; qu'il ne cesse de traduire les grands Anciens, travaux déjà marqués d'un étonnant modernisme ; qu'on le salue bientôt comme le plus grand helléniste du temps ; qu'il correspond avec tout ce qui compte alors dans les « lettres » ; que François Ier le nomme « Maître des requêtes ordinaires de son hôtel » puis, en 1530, professeur au tout neuf « Collège des lecteurs royaux » ; qu'il aimait à travailler de ses mains dans ses métairies, loin de son hôtel parisien ; qu'il avait épousé à trente-sept ans une fille de quinze ans qui lui donna douze enfants ; et qu'il mourut en 1540, à l'âge de soixante-douze ans, non sans avoir ordonné que ses funérailles se fissent la nuit, sans cloches ni lumignons...

Sur ce une longue auberge fleurie nous absorba, où nous nous attardâmes coupablement, la conjoncture faisant que n'en finissaient pas les considérations d'ordre papal de nos propos de table. Après quoi, Jean Nivet, rassemblant tout le troupeau sous sa houlette enrubannée de gentillesse et de savoirs, devait vouer toute notre après-midi aux quatre qui nous restaient encore à honorer.

A Champrosay, près de Ris-Orangis (Dieu que l'Ile-de-France a donc de noms jolis !), on peut apercevoir la maison où Delacroix, délaissant pour un temps sa délicieuse place de Furstenberg à Saint-Germain-des-Prés, vint régulièrement à partir de 1857. Il dit dans son Journal « y avoir connu le bonheur » — un bonheur fait de calme, de verdures et de liberté. Portant sur la nature un regard de peintre, il s'épanche en descriptions colorées dont certains fragments teintés de rousseauisme ne sont pas sans vertus romantiques. Las ! le 11 mai 1858 il note : « Voilà qu'on me bâtit dans la plaine, au-dessus de mes fenêtres, une baraque dont le toit me cache un morceau de la rivière. On abat le mur de Villot. Tout passe, et nous passons… ».

Et c'est cette même demeure de Delacroix que devait louer en 1868 Alphonse Daudet, lequel fut d'abord et surtout, quoi qu'en aient pu nous faire accroire son Moulin et ses Tartarins, un Parisien épris des tendres environnements de Paris. L'ancien atelier du peintre devint le cabinet de travail de l'écrivain. Puis nous nous répandîmes sur l'immense pelouse déclive de la belle maison blanche, symétrique et bourgeoise que Daudet acheta en 1886 et où il écrivit deux des trois romans que la région de Champrosay devait lui inspirer : Jack, Robert Helmont et La petite paroisse. Nous furent lus quelques extraits de ces oeuvres — textes bien désuets, où transparaît un sens délicat, mélancolique et menu de cette nature que sa proximité de la capitale rend encore plus chère aux âmes nervaliennes. Ce qui fit dire à un journaliste anglais qui, en 1895, s'était entretenu avec Daudet : « Champrosay deviendra plus tard, comme Cadshill (la résidence de Dickens), un lieu de pèlerinage, le reliquaire d'une mémoire immortelle ». Ce dont nous serons maintenant quelques Orléanais à pouvoir témoigner.

Reprise la route, nous fîmes halte devant la poterne d'entrée — mais on n'entre pas — du château de Bel-Esbat où mourut Michel de l'Hospital en 1573, et où Voltaire, en octobre 1725 (il avait trente et un ans), pour complaire à une marquise, se fit le maître d'?uvre d'une fête burlesque donnée en l'honneur d'un certain curé de Courdimanche, ecclésiastique truculent, poète et libertin. Divertissement plutôt épais, où la verve de Voltaire se commet dans des plaisanteries de lansquenet égrillard — ce dont nous avons pu juger sur pièces, cette arlequinade faisant l'objet et d'une lettre à Mlle de Clermont, et d'un livret que notre homme ne craignit pas de publier, bien qu'il n'en fût pas dupe, puisque lui-même conclura sur ce clin d'?il appuyé : « Nous nous flattons que cette fête magnifique excitera partout l'émulation et ranimera les beaux-arts en France ».

Nous restait Michel de l'Hospital, avec « sa longue toison de barbe, qui bien loin du menton jusqu'au sein descendait. » Cet Auvergnat (né à Aigueperse en 1503), juriste humaniste éminent, premier Président de la Chambre des Comptes de Paris puis, comme chacun sait, chancelier de France, fit preuve avec constance, dans ces hautes fonctions, d'un libéralisme trop souvent maltraité et d'un esprit de tolérance douloureusement anachronique. Disgrâcié en 1568 et ayant « résigné les sceaux », Michel de l'Hospital se retira à Vignay, domaine délabré que son épouse s'employa à remettre en état. Ce château a disparu, qui fut l'un de ces foyers d'humanisme si nombreux en province au XVIe siècle. Nous en saluâmes l'emplacement au passage, avant de gagner Champmotteux, dont l'église solitaire et glacée abrite le tombeau du Chancelier — sépulture qui fut victime des déprédations révolutionnaires, successivement trois fois restaurée, et dont le gisant grandeur nature a toute la froideur des marbres académiques du XIXe siècle. C'est dans le silence de ce sanctuaire que Jean Nivet nous conta, citations à l'appui, la vie austère, résignée et « de vertu non commune » du témoin « chagriné » de cette Saint-Barthélémy dont les soudards vinrent le menacer jusque devant les portes du château de Vignay — et de l'écrivain qui fut, au dire de Montaigne, « bon artisan du métier de poésie », expert en vers latins et en épîtres « à la manière » d'Horace et de Juvénal, et auteur de Mémoires politiques non négligeables. Vignay délaissé par prudence pour le Valgrand, puis pour Montargis, Michel de l'Hospital revint pour mourir au château de Bel-Esbat, dont il est parlé plus haut.

Réembarqués et comblés, nous regagnâmes Orléans, où une pluie massive allait, pour finir, ajouter ses bienfaits rafraîchissants à la neuve fraîcheur de nos vieilles cultures.

Georges Dalgues