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Dimanche 17 juin 1979

Excursion littéraire :

En pays de Thymerais
et dans la vallée de l’Eure

Excursions littéraires
 

Sous la direction de M. Jean Nivet, on visita trois châteaux chargés de souvenirs littéraires : La Ferté-Vidame, Anet et Maintenon.

A La Ferté-Vidame, on visita l’église, les tombeaux, les communs de l’ancien château et les ruines du château de La Borde et, sous la direction de M. Georges Poisson, conservateur de musée de Sceaux, on évoqua le duc de Rouvroy de Saint-Simon.

Jean-Mallard, vicomte de La Varende (l’auteur de Nez-de-Cuir) a écrit : « Nul ne peut se vanter de, connaître M. de Saint-Simon s'il n'a fait le pèlerinage automnal du Thimerais, s'il n'a entendu ronfler la tempête, sangloter les eaux et s'incliner les forêts sous le vent de Beauce, les futaies tragiques et géants thuriféraires d'une âme inconsolée. La Ferté-Vidame fut en effet l'oasis intellectuelle de cet esprit tourmenté, le lieu d'élection où il se reprenait, échappait à la surtension cérébrale et passionnée de Versailles et des « affaires », où, peut-on dire, il rechargeait son potentiel au contact des étangs, des forêts et des prés. Si Mme de Saint-Simon avait aimé la vie campagnarde, il est probable que, dès 1708, le ménage y eût pris sa retraite. Évidemment le duc y préparait ses célèbres Mémoires, et cette occupation, en partie vengeresse, devait orienter ses loisirs, remplaçait cette animation de la Cour qu'on croyait lui être essentielle. Ce serait à La Ferté-Vidame qu'il faudrait chercher le décor privilégié où M. de Saint-Simon se débattit contre les ombres. »

Si l'on en croit Tallemant des Réaux (I,340), c'est parce qu'il savait porter son cor sans baver dedans que Claude de Rouvroy, le père du mémorialiste, fut remarqué par Louis XIII dont il était page de chambre. Ce fut le début de sa fortune : il obtint le titre de duc et pair sur ses terres et seigneurie de Saint-Simon en Vermandois (Picardie) qu'ils avait rachetées à ses cousins et, en 1635, il se rendit acquéreur de la terre de La Ferté-Arnauld (dont la possession conférait automatiquement, depuis le XIVe siècle, le titre de vidame de Chartres). Quand il vint vivre sur ses terres, il fit reconstruire à neuf l’église du village en style baroque, se remaria et eut un fils qu'il prénomma Louis (en hommage à Louis XIII). Son château de La Ferté (dont il ne reste rien aujourd’hui) lui servait alors surtout de résidence d'automne ; il comportait des restes de l’ancien château et un logis de style Louis XIII qu’il y avait ajouté.

Quand son fils eut 10 ans, Claude de Saint-Simon s'installa à Versailles, près de la Cour (1685) ; quelques années plus tard, il le présenta à Louis XIV qui l'admit dans ses mousquetaires gris. C'est ainsi que Louis de Saint-Simon commença par la carrière des armes. A la mort de son père, en 1693, il devint lui-même duc et pair. Puis il se maria, songea à se retirer à la Ferté, mais, pressé par sa femme, devenue dame d’honneur de la duchesse de Berry, il se fit attribuer un logement à Versailles. Après la mort du Régent, toutefois, le cardinal Fleury lui donna à entendre qu'on souhaitait le voir s'éloigner de la Cour. Dès lors Saint-Simon passa surtout son temps dans sa terre de La Ferté-Vidame dont, dit-il en 1725, il faisait « ses délices ». Il ne venait plus que trois ou quatre fois par an à Versailles.

Depuis son enfance, il avait l’habitude de se rendre régulièrement au monastère de La Trappe, à 20 km de La Ferté. Il y rencontra Rancé, le restaurateur de l’abbaye, puis l’abbé dom Gervaise, dont il surprit une lettre cryptée que l’abbé avait écrite « à une religieuse avec qui il avait été en commerce et qu'il aimait toujours, et dont aussi il était toujours passionnément aimé ». Dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand s'insurge contre cette indiscrétion de Saint-Simon.

Au château de La Ferté Saint-Simon reçut Lauzun (l'époux de sa belle-soeur), l'étrange et vaniteux cardinal de Bouillon (un cousin de sa femme), accompagné du non moins étrange abbé de Choisy, qui avait longtemps vécu habillé en femme ; et puis Chamillart et ses filles ; et Desmarets, qui vint de sa terre de Maillebois?

Sur son domaine, Saint-Simon exerçait ses droits de seigneur suzerain et s'occupait méthodiquement de ses terres, en exploitant « éclairé ». De plus en plus attaché à La Ferté-Vidame, il avait tendance à y prolonger ses séjours. En novembre 1729, il écrit : « Voilà l'hiver et le vilain temps venus. Je pousserai pourtant encore mon séjour ici, pour le moins, le reste de ce mois, où je me plais bien plus que partout ailleurs, même en tout temps. » En 1733, en grand seigneur provincial, il offrit un décor somptueux à la petite église voisine de Boissy-lès-Perche (la grille de communion à balustres porte toujours l'inscription : « Don de Mgr le duc de Saint-Simon, 1733 »).

Bientôt vinrent les deuils. Son épouse, âgée de 66 ans, mourut à La Ferté le 21 janvier 1743 et fut inhumée dans l'église. Saint-Simon s'habilla de deuil pendant un an (au lieu des six mois requis), fit tendre son antichambre de noir, sa chambre et son cabinet de gris.

C'est dans ce cadre que furent écrits en grande partie les Mémoires, par un duc de Saint-Simon désenchanté, dont les deux fils (que l'on avait surnommé les « bassets », car ils étaient, dit-on, courts de jambes autant que d'esprit) étaient morts sans postérité mâle. Il ne pouvait donc plus espérer transmettre son nom et sa duché-pairie. L'immense labeur de Saint-Simon allait aboutir à un énorme manuscrit de 2854 pages grand format, couvertes d'une petite écriture fine et régulière, regroupées en 273 cahiers classés dans 11 portefeuilles aux armes des Saint-Simon.

Ses dernières années furent attristées par une situation financière très compromise. En novembre 1754 arriva le moment du dernier adieu de Saint-Simon à son domaine du Perche, que M. Georges Poisson a évoqué dans un texte plein de délicatesse et d'émotion. Saint-Simon mourra l’année suivante dans son hôtel de la rue de Grenelle. L'inhumation se fit à La Ferté-Vidame ; conformément à son testament, son cercueil fut attaché à celui de son épouse par anneaux, crochets et liens de fer

Le domaine de La Ferté fut acquis en 1764 pour 1.550.000 livres par un marquis banquier, M. de Laborde, qui fit presque aussitôt raser le château pour élever sur son emplacement une vaste demeure de trois étages et de 60 m de façade dans le style de l'époque, avec un fronton armorié surmonté d'un dôme quadrangulaire. Pour l'intérieur, Jean Joseph de Laborde, amateur d'art éclairé, fit appel aux plus grands artistes : les peintres Joseph Vernet, Hubert Robert et Greuze travaillèrent pour lui. Les jardins furent redessinés et ornés de pièces d'eau. La forêt fut percée de grandes avenues. Le domaine fut décuplé par l'achat de nouvelles terres. Le marquis de Laborde y fit construire 99 fermes « modèles », toutes identiques. Comme un décret royal spécifiait qu'un parc privé de 1000 hectares et plus ne pouvait être entouré de murs, de Laborde limita la superficie du sien à 999 hectares et le clôtura d'un mur de 12 km de long.

Dans ce château, le marquis de Laborde mena une vie fastueuse. Il y accueillit Louis XV et l'empereur Joseph II. On pense qu'il dépensa entre 14 et 18 million de livres à La Ferté-Vidame et des légendes couraient chez les habitants du pays qui étaient frappés par un tel luxe. On disait par exemple que le sol du salon d'honneur du nouveau château était pavé d'écus d'or ; quand Louis XV l'apprit : « Je n'aime point qu'on me marche sur la figure », aurait-il dit. — « Sire, ne craignez rien, aurait répondu Laborde, les écus sont placés de chant ! »

Déférant à un souhait exprimé par Louis XVI et Marie-Antoinette, Laborde vendit le domaine au duc de Penthièvre, qui en était tombé amoureux.

Quand vint la Révolution, le château fut peu à peu dépouillé de ses richesses, puis le vandalisme s'y exerça jusqu'en 1798. Dans l'église, les émeutiers ouvrirent le tombeau ducal et jetèrent les restes de Saint-Simon et de son épouse dans une fosse commune près de l'église. Le domaine fut ensuite vendu à un certain Cardot-Villiers, comme bien national, en 1798. Celui-ci fit aussitôt entreprendre la démolition du château, mais en 1803 un accident — qui causa la mort de plusieurs ouvriers — fit tout arrêter. Avec la Restauration, le domaine fut restitué à l'héritier du duc de Penthièvre, son petit-fils Louis-Philippe d'Orléans. C'est ainsi que La Ferté-Vidame, en 1830, devint terre royale. Louis-Philippe fit deux séjours à La Ferté en 1846, et il décida d'agrandir et de réaménager les anciens communs. Deux nouveaux pavillons furent construits, ainsi que des écuries, des remises, des chenils, une faisanderie et deux énormes glacières. Le pays fut doté d'une mairie qu'on éleva au-dessus des anciennes halles du XVe siècle.

On se rendit ensuite au château d’Anet qui, de la Renaissance au XVIIIe siècle, fut chanté par maints poètes.

Le fabuliste Florian a chanté les propriétaires successifs du château, auquel il s’adresse en ces termes :

Toi seul tu possédas tous les biens de ce monde,
Amour, Gloire, Esprit et Vertu.

« Amour », c’est Henri II et Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II. « Gloire », c’est Louis-Joseph de Vendôme. « Esprit », c’est la duchesse du Maine. « Vertu », c’est le duc de Penthièvre.

On sait que Henri de Valois, époux de Catherine de Médicis, prit pour maîtresse une belle veuve, Diane de Poitiers, l’héritière du vieux manoir d’Anet. Quand Diane comprit — la santé de François Ier déclinant — que son amant avait toutes les chances de devenir roi de France, elle songea à se faire construire à Anet un château plus vaste et plus moderne et elle fit appel pour cela à un jeune architecte lyonnais, Philibert de l'Orme. Dès qu'il fut roi, Henri II assuma toute la construction grâce à ses libéralités. Les travaux commencèrent dès 1547. La pierre porta, un peu partout, le signe de Diane sous forme de croissants et de carquois. Sur la porte, une inscription dédicatoire : PHOEBO SACRATA EST ALMAE DOMUS AMPLA DIANAE, VERUM ACCEPTA CUI CUNCTA DIANA REFERT (« Cette ample demeure a été consacrée par Phébus (Henri II) à la douce Diane qui, en retour, lui est reconnaissante de tout ce qu’elle en a reçu. »). Le jardin, la fontaine de la « Diane au cerf » attribuée à Jean Goujon, la chapelle avec son dôme sphérique et ses flèches pyramidales suscitèrent l'admiration et les poètes ne cessèrent de célébrer les charmes du « paradis d’Anet » ainsi que les amours du roi et de Diane : Mellin de Saint-Gelais, Du Bellay, Olivier de Magny, Marot? En 1559, la mort d'Henri II, tué dans un tournoi, entraîna la disgrâce de Diane qui dut rendre ses bijoux et le château de Chenonceau. Elle songea alors à sa mort et fit entreprendre, par l'architecte Claude de Foucques, la construction d'une chapelle funéraire. Elle mourut en 1566, à l'âge de 65 ans, et ne sera inhumée dans sa chapelle qu'en 1577.

En 1669, le château échut à Louis-Joseph de Vendôme. A partir de 1681, celui-ci décida de le moderniser avec l'aide de Le Nôtre et de son neveu l'architecte Charles Desgots. Anet devint alors une cour de jeunes viveurs et de beaux esprits qui partageaient leur temps entre la table, la chasse, le jeu et la galanterie ; citons Chaulieu, Chapelle, La Fontaine, Lulli, Dangeau, Campistron, le duc de Nevers, et bien d'autres. Ces gens, qui se piquaient tous de poésie, multiplièrent les petits vers pour célébrer la gloire de celui qui les accueillait si bien.

En 1732, le château d'Anet passa à Louise-Bénédicte de Bourbon, épouse du duc du Maine. La duchesse du Maine avait groupé autour d'elle une véritable cour littéraire dans son château de Sceaux. Anet verra donc souvent venir les beaux esprits de Sceaux, et Voltaire comme les autres. Celui-ci, en 1746 et 1747, Voltaire vint à Anet avec Mme de Châtelet. Il y fit représenter deux comédies, Le comte de Boursoufle et La Prude.

En 1775, c'est le duc de Penthièvre, Louis Jean Marie de Bourbon, petit-fils de Louis XIV et de Mme de Montespan, qui acheta Anet. Il y vécut simplement et vertueusement avec sa fille Marie-Adélaïde et sa belle fille la princesse de Lamballe. Le chevalier de Florian (1755-1794), protégé favori du duc de Penthièvre, était chargé à Anet de répartir aux pauvres chaque année la moitié des revenus du duc, soit quatre millions de livres.

Après la mort du duc de Penthièvre, en 1793, vinrent les profanations et les destructions, puis la lente restauration.

Troisième château de la journée, celui de Maintenon et son parc prestigieux, à propos duquel Chateaubriand, harcelé par le duc Paul de Noailles, a fini par écrire un texte qui, resté à l’état de manuscrit, ne figure que dans les notes qui, dans l’édition de La Pléiade, sont reléguées à la fin des Mémoires d’Outre-Tombe.

C’est en 1509 qu’un arrêté du Parlement attribua la seigneurie du château de Maintenon à Jean Cottereau, trésorier des finances, grand ami de Louis XII, parce qu'il se trouvait alors « créancier des anciens seigneurs », insolvables. Quand il mourut, en 1530, ses héritiers demandèrent au poète Clément Marot de préparer pour lui une épitaphe, comme il l’avait fait 15 ans plus tôt pour son épouse Marie Thurin.

Le château, en 1674, fut acheté par Françoise d'Aubigné, petite-fille d’Agrippa d'Aubigné, veuve de Scarron, gouvernante des bâtards de Mme de Montespan. C’est Louis XIV qui, pour la remercier de se charger ainsi de ses enfants illégitimes, mit des fonds à sa disposition pour qu'elle puisse acquérir la terre de Maintenon. Tout cela nous est raconté, non sans parti pris et sur un ton parfois acerbe, dans les Mémoires de Saint-Simon : « La terre de Maintenon étant tombée en vente, la proximité de Versailles en tenta si bien Mme de Montespan, pour Mme Scarron, qu'elle ne laissa point de repos au roi qu'elle n'en eût tiré de quoi la faire acheter à cette femme, qui prit alors le nom de Maintenon, ou fort peu de temps après. Elle obtint aussi de quoi en raccommoder le château, et attaqua le roi encore pour donner de quoi rajuster le jardin. »

Le 10 novembre 1674, Françoise d’Aubigné écrit à son frère Charles : « J'ai acheté une terre, à 14 lieues de Paris, à 10 de Versailles et à 4 de Chartres ; elle est belle, noble? C’est un gros château au bout d'un grand bourg, une situation selon mon goût, des prairies tout autour et la rivière qui passe dans les fossés. » L'année suivante, le 5 février 1675, elle écrit à Mme de Coulanges : « J 'ai été deux jours à Maintenon qui m’ont paru un moment ; mon coeur y est attaché. C’est une assez belle maison, un peu trop grande pour le train que j’y destine. Elle a de fort beaux droits, des bois? ». Dans une lettre du 6 février 1675 à l'abbé Gobelin, elle écrit : « Il est vrai que le Roi m'a nommée Madame de Maintenon, et que j'ai eu l'imbécillité d'en rougir... Je n'aurai cependant de plus grande complaisance pour lui que celle de porter le nom d'une terre qu'il m'a donnée. »

C'est à Maintenon que Mme de Montespan vint mettre au monde ses deux derniers bâtards : Mlle de Blois (mai 1677) et le comte de Toulouse (juin 1678).

Lorsque Louis XIV surveilla la construction de l'aqueduc qui devenait conduire l'eau de l'Eure à Versailles, de 1684 à 1688, Maintenon devint résidence passagère de la Cour et Le Nôtre fut chargé d'aménager le parc et le canal. Racine vint voir le résultat des travaux en 1687 ; le 4 août 1687, il écrit à Boileau : « J'ai fait le voyage de Maintenon et je suis content des ouvrages que j'y ai vus. J'eus l'honneur de voir Madame de Maintenon avec qui je fus une bonne partie d’une après dînée ». Il devait y revenir ensuite pour travailler à ses tragédies Esther et Athalie que Mme de Maintenon lui avait commandées pour les demoiselles de Saint-Cyr. Quand l'aqueduc fut abandonné, Louis XIV cessa de venir à Maintenon et Mme de Maintenon elle-même, qui était devenue secrètement son épouse en 1684, interrompit également ses séjours.

En 1698, le domaine passa à sa nièce qui épousait le futur duc de Noailles. Depuis, la terre est toujours restée dans cette maison de Noailles.

En 1832, le duc Paul de Noailles, qui avait alors 30 ans, se fit présenter à l'Abbaye-aux-Bois, où une Mme de Récamier à demi-aveugle recevait un Chateaubriand à demi-sourd. Dès lors, il n'eut plus qu'une idée en tête : avoir son nom et celui de son château dans les Mémoires d’Outre-Tombe. Pour cela, il lui fallait décider Chateaubriand à venir à Maintenon. Mais Chateaubriand avoua qu'il ne se sentait « guère en train d'aller à Maintenon ». Il s'y rendit pourtant, le 10 août 1835, mais surtout pour y retrouver Mme Récamier. Pendant quelques jours, le rêve du duc de Noailles fut réalisé et il reçut ses hôtes magnifiquement : « Impossible, attestait Mme Récamier, d'offrir une hospitalité plus noble, plus élégante, plus recherchée dans tous ses détails, et en même temps plus simple et plus facile ». Mais cela n'empêcha pas Chateaubriand d'abréger son séjour : il repartit dès le 13 août. Le duc renouvela son invitation en août de l'année suivante et insista auprès de Mme Récamier pour que Chateaubriand accepte de venir travailler à Maintenon ; il lui écrit : « Veuillez ajouter à vos bontés celle de décider M. de Chateaubriand à rester quelque temps ici et à amener son secrétaire auquel je tiens beaucoup. Il doit, cette fois, faire la tête de chapitre sur Maintenon : ce sera fort bien placé dans la partie de ses Mémoires à laquelle il travaille présentement. » Effectivement, Chateaubriand arriva à Maintenon le 12 octobre 1836 ; il y retrouva Mme Récamier et quelques habitués de l'Abbaye-aux-Bois, dont Ampère et Ballanche. Il y fit la lecture de quelques pages des Mémoires d'Outre-Tombe, mais le duc ne put, encore une fois, rien faire pour le retenir : le 14 octobre, il repartait à Paris. Le 15, il priait Mme Récamier de dire à ses hôtes qu'il revenait « charmé », ajoutant toutefois, pour rassurer le duc : « J'ai pris mes vues du château ; M. de Noailles en sera content, du moins je ferai de mon mieux ». Pour être sûr d'avoir été bien compris, le duc de Noailles écrivit dès le 28 octobre à Mme Récamier : « J'espère que M. de Chateaubriand ne nous a point oubliés et que mon affaire est faite. Il ne manquera plus aucune illustration à ce vieux manoir lorsqu'il aura obtenu une place dans les Mémoires de M. de Chateaubriand. » Dans cette même lettre, il insiste beaucoup pour que Chateaubriand réhabilite Mme de Maintenon, « dont le portrait, dit-il, paraîtrait avec beauté dans les Mémoires et ferait assez bien contraste avec les portraits modernes ». En fait Chateaubriand n'en fit qu'à sa tête ou, du moins, il ne déféra qu'avec réserves à ces exhortations, lorsqu'il dicta les quatre chapitres destinés à satisfaire le duc de Noailles. Et celui-ci, sans doute, fut déçu : d'une part, le texte resta à l'état de manuscrit dans les papiers de Mme Récamier et ne figura jamais dans les Mémoires d’Outre-Tombe ; d'autre part, au lieu de réhabiliter la « veuve de Scarron », Chateaubriand avait préféré exalter la beauté de la Montespan, sa rivale ; avait-il compris, enfin, que le duc de Noailles attendait peut-être plus son propre éloge que celui de ses ancêtres ?..

Voici quelques fragments du texte de Chateaubriand sur Maintenon, tels qu'ils ont été publiés par Mme Lenormant :

« Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entouré de fossés remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du château. Sur cette voûte, s'élève un amas de tourillons ; de ceux-ci part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes d'architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert seulement sur le parc. Les sept ou huit tours de différentes grosseur, hauteur et forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la flèche d'une église, placée en dehors, du côté du village.

La façade du château du côté du village est du temps de la Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses flèches, ses clochers, groupés à l'aventure.

Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand aqueduc, ouvrage de Louis XIV ; on le croirait un travail des Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont nouvellement établi qui tient de la structure du Rialto. Ainsi l'ancienne Rome, Venise, le cinque cento de l'Italie, se trouvent associés au XVIe siècle de la France.

Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs au-dessus de l'Eure. Dans les airs est le mot : car les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de hauteur et elles devaient être surmontées de deux autres rangs d'arcades.

Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de Maintenon ; ils défileraient tous sous un de ses portiques. Je ne connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse et la solidité de celui-ci, mais il est plus court et plus bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la hauteur et l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura une idée de l'aqueduc de Maintenon — mais encore faudra-t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée au chemin des eaux.

Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de rocher ; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent : elles passent et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.

À l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé : l'Eure transportée à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre merveille, en rendant les eaux jaillissantes perpétuelles ; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour les travaux a Maintenon en I686 ait vu périr un grand nombre de soldats ; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de patience ; le plus grand monument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France.

Quoiqu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance de ce peuple et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions, leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice aussi utile qu'admirable ; quant aux soldats, ils seraient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour la patrie.

Lorsqu'en 1816, je passai par ici pour aller écrire à Montboissier le troisième livre de la première partie de ces Mémoires, le château de Maintenon était délaissé ; Mme de Chalais n'était pas encore née : depuis elle a étendu et compte sa vie entière sur vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon est habité ; ses nouveaux maîtres sont mes hôtes. »